‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 4 sur 150 · Voir la note 2 du chapitre i, à la iiu du second volume · texte numérisé non relu

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presque toujours, mille circonstances semblaient se grouper tout exprès autour de lui pour surexciter ses dispositions naturelles, pour hâter le développement de toutes ses facultés et de toutes ses passions.

N'était -ce pas justement dans ce canton de Neufcbâtd <[ue Tauteur du Contrai social^ traqué par le despotisme, allait bientôt chercher un asile contre les hommeè ; tandis <{u*à quelques lieues de là, Voltaire, dans son château de Femey, régnait en roi sur une cour de rois? Quelles réflexions (lurent assaillir le jeune ambitieux en présence de cette double perspective! D'un côté, les persécutions et la misère pour prix du rigorisme des principes; de l'autre, honneurs et richesse pour salaire d'une condescendance habile peut-être, mais coupable assurément au point de vue'de l'austère vérité : voilà les deux voies ouvertes à quiconque entre dans l'apostolat politique ; mais déjà le choix de Marat est fait, Rousseau sera son modèle.

Quelle influence aussi ne durent pas exercer sur une imagination aussi vive les premières impressions physiques, je voux dire l'aspect majestueux de cette Suisse taillée en blocs <1»' frlace et de granit comme au début de la création ! Ces Vipcs gigantesques, quand on les mesure du regard, semblent ♦ j^'ver l'âme à leur hauteur. « Livré dès ma jeunesse à l'étude <k la nature, écrira-t-il plus tard, j'appris de bonne heure à 'onnaître les droits de Thomnie. » [Chaincs de VoirUirage,) ^^^^t-ce pas surtout, en effet, dmis Vair pur du sommet des moiUs qu'on aspire la dignité de soi, l'orguf^il égalitaire?

Knfm un affreux accident décida irrévocablement de son s»rt: ce fut, nous l'avons dit, la perte de sa mère. Elle inor((s il sentit se rompre le lien qui l'attachait à sa fatnille; il lui sembla qu'il restait seul; seul, en effet, puisque son copur n'avait plus où s'épancher. Il dut songer à éri^^er son avenir. Le père, érudit lui-même, lui avait fait faire d'excellentes études ; elles avaient été couronnées de succès; c'était une ressource dont le médecin prévoyant avait

doté son fils à défaut de fortune. L'ardent et susceptible jeune homme pensa qu'il ne devait pas rester plus longtemps à charge à la famille; il avait seize ans, il partit.

Voilà, à quelques nuances près, Marat au moral ; étudions le physique.

Dans un portrait de l'Ami du peuple esquissé par Fabre d'Églantine, le célèbre auteur du Philinte de iMolûVe débute par une réflexion qu'il est bon de rappeler ici : « Tout le monde a voulu parler de Marat, dit-il, tout le monde en a parlé; chacun se Test figuré d'après soi-même, chacun l^a peint à sa guise; chacun l'a montré ou vu selon l'esprit de son parti, et selon le plus ou moins de lumière ou d'aveuglement, d'instinct ou de raison, de penchant ou de calcul, qui déterminent le choix de ce parti. 11 est résulté de cette complication de traits, sous lesquels on cherche Marat, non pas un portrait, mais une défiguration complète, non pas un dessin, mais un barbouillage. )> {Portrait de Marat ^ par Fabre d'Églantine. In-S*' de vingt-quatre pages, an n.) 11 n'y a rien à changer aujourd'hui à cette observation de Fabre, sinon que Marat n'ayant plus que des ennemis, la défiguration se résume toujours en une caricature immonde. Le montagnard est devenu une sorte d'épouvantail dont on menace au besoin la société en velléité de révolte, comme on menace de Croquemitaine les enfants qui ne sont pas sages; et, dans ce cas, l'effroyable laideur du masque vient fort à propos appuyer les paroles. Nous tâcherons d'éviter les deux écueils, et, pour qu'on ne nous accuse pas de fantaisie, nous indiquerons exclusivement les textes originaux que chacun peut consulter.

Nous avons sous les yeux une collection de plus de cent cinquante portraits peints ou gravés; il n'y en a pas deux qui se ressemblent; quatre, seulement, à notre avis, méritent d'être mentionnés.

Nous devons parler d'abord du Marat de David. On sait qu'immédiatement après l'assassinat de l'Ami du peuple, Tex-

peintre du roi composa un tableau de cette scène épouvantable. Il y représente la victime expirante, la tête penchée hors de la baignoire. Avant ou peut-être après l'exécution delà toile, l'artiste fit de cette partie principale du tableau, un portrait gravé portant pour épigraphe : Ne pouratit me mrrompre^ ils m'ont assassiné. 11 est facile encore de se le procurer aujourd'hui, car la gravure fut tirée à un très-grand nombre d'exemplaires. Mais l'imagination de l'artiste a si profondément transfiguré le martyr, qu'il est difficile de se faire, d'apns l'œuvre du maître, une idée nette de Marat vivant.'

Par contre, inutile de s'arrêter au masque fait sur le cadavre à peine refroidi. La face est totalement défigurée par les convulsions de la souffrance; ce plâtre ne peut avoir de prix que pour ceux qui savent respecter les martyrs jusque dans les déchirements de l'agonie.

Restent deux portraits tout aussi authentiques, mais pris dans des circonstances beaucoup plus favorables à une fidèle ressemblance. C'est d'abord une toile de quatre dont on ne reconnaît pas l'auteur (collection Chevremont). L'intention est bonne, l'exécution nous a paru faible. L'Ami du peuple y est représenté assis devant sa table de travail; d'une main il tient cette plume qu'il semble n'avoir jamais quittée, tant il a produit: de l'autre, il presse un bonnet de la liberté; cette dernière i(l(''o était-elle heureuse, quand il s'agissait d'un homme Tii donnait tant d'importance aux principes et si peu aux eiiïbK'ines? Quoi qu'il en soit, ce tableau est précieux pour ceux f|ui recherchent avant tout la ressemblance exacte: pour ceux qui veulent se convaincre qu'il y avait dans les trait? (lu visage de Marat autre chose qu'un rirtits de crapaud.

Enfin tout le monde a vu ou peut voir le portrait de Boze pravé par Beisson. L'artiste a choisi le moment où Marat so tourne vers la Gironde; et, tirant un pistolet de sa poche, sVcr>, : «I Je dois déclarer que si le décret d'accusation eût t*té lancé contre moi, je me brûlais la cervelle au pied de cette tribune. » Ici rien d'idéalisé, rien d'exagéré; et pour-

tant si l'on regarde attentivement cet œil rond et fixe qui défie tous les outrages, ce front qui témoigne d'une inébranlable volonté, toute cette tête qui se rejette fièrement en arrière comme pour braver toutes les attaques, on se sent saisi d'une sorte de terreur secrète, et Ton comprend que, plus d'une fois, la Gironde ameutée ait reculé devant cette Méduse de la contre-révolution. 11 était difficile de produire un plus grand effet avec aussi peu de moyens; et c'est cette difficulté vaincue qui fait, selon nous, de cette toile, une œu%Te égale en mérite à celle de David.

Si Ton veut enf^n une peinture littéraire qui ne laisse rien à désirer sous le rapport des détails et de la fidélité, il faudra toujours s'en rapporter au portrait de Fabre, le collègue de l'Ami du peuple à l'Assemblée, mais non pas son ami; nous croyons qu'au contraire le poète eût volontiers répondu comme Danton-: « Je n aime pas l'individu Marat. » Mais, en dehors de la sympathie qui tient à une certaine conformité de sentiments et de mœurs, il y a l'estime, aveu forcé d'une supériorité à laquelle nous ne saurions atteindre, mais que la raison atteste et se plaît à proclamer, quand l'appréciateur est de bonne foi. Voyons donc ce qu'affirmait Fabre d'Églantine dans la brochure déjà citée.

« Marat était de la plus petite stature; à peine avait-il cinq pieds de haut. H était néanmoins taillé en force, sans être gros ni gras ; il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il les agitait avec vigueur et gl'ûce. Sur un col assez court il portait une tôte d'un caractère tivs-prononcé; il avait le visage large et osseux, le nez aquilin, épaté et môme écrasé; le dessous du nez proéminent et avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un des coins par une contraction fréquente; les lèvres minces, le front grand, les yeux de couleur gris jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins, naturellement doux, môme gracieux, et d'un regard assuré; le sourcil rare, le teint plombé et flétri;

h barbe noire, les cheveux bruns et négligés; il marchait la tête halète, droite et en arrière et avec unQ rapidité cadencée, qui s'ondulait par un balancement de hanches ; son maintien le plus ordinaire était de croiser fortement ses deux bras sur sa poitrine. En parlant en société, il s agitait avec véhémence, et terminait presque toujours son expression par un mouvement de pied qu'il tournait en avant, et dont il frappait 1? terre, en se relevant subitement sur la pointe, comme poui élever sa petite taille à la hauteur de son opinion. Le son de sa voix était mâle, sonore, un peu gras et d'un timbre éclatant: un défaut de langue lui rendait difficiles à prononcer nettement le c et 1*^^ dont il mêlait la prononciation à la consonnance du g^ sans autre désagrément sensible que d'avoir le débit un peu lourd; mais le sentiment de sa pensée, la plénitude de sa phrase, la simplicité de son élocution et la brièveté de son discours effaçaient absolument cette pesanteur maxillaire... Il se vêtait d'une manière négligée; son insouciance sur ce point annonçait une ignorance complète des convenances de la mode et du goût, et Ton peut dire même l'air de la malpropreté. »

Eu vérité, ce portrait pouvait dispenser les historiens modernes des frais d'imagination dans lesquels ils se sont mis pour le refaire. Il est vrai que Fabre n'avait pas décrit un Marat ridicule ; or, ce que voulaient nos graves Tacites, c'était une caricature dans le genre de celle-ci : « Quoi! c'est là Marat? cette chose jaune, verte d'habits, ces yeux gris jaune si saillants... C'est au genre batracien quelle appartient à coup sur, plutôt qu'à l'espèce humaine. De quel marais nous arrive cette choquante créature?... Son front jaune, son vaste rictus de crapaud souriait effroyablement sous sa couronne de laurier. » (Michelet, UUloivc de la Révolution française, passim.) Et, pour certificat de parfaite ressemblance, M. Ilatin, dans une histoire de la presse en France, ajoute : « M. Michelet donne une appréciation générale de Marat qui présente ^ grand caractère de vérité et cV impartialité. » Et ces tur-

pitudes sont ébauchées aux applaudissements frénétiques de ces républicains fçmelles qui ne voient dans la régénération d'un peuple qu'une forme nouvelle à donner à l'art, dans l'énergique attitude d'un tribun convaincu qu'une pose académique, dans le radicalisme des principes qu'une réminiscence catonienne, et dans le sacrifice de la vie que l'occasion d'une esquisse émouvante. Riches imaginations, pauvi*es cœurs! Adorateurs passionnés de la forme, il leur faut un Marat à profil grec; ils ne comprennent rien à la beauté morale. Et c'est pour s'attacher l'admiration stérile de ces politiques hermaphrodites, que l'historien que nous citions tout à l'heure a développé toutes les séductions de son art! Aux âmes honnêtes il représentera Marat immoral et charlatan; aux savants, Marat imbécile; aux démocrates, Marat taché de boue, de sang; aux artistes enfin, Marat hideux, ignoble et repoussant. Tout cela dans l'intérêt d'un succès littéraire : pitié * !

Nous venons de parler de la beauté morale de l'Ami du peuple, le mot étonne sans doute; la suite de cette étude apprendra ce qu'il faut en penser au juste. En attendant, disons ce qu'on sait de son adolescence. De Tâge de seize ans à trente et un, l'histoire le perd de vue. Bonne aubaine pour les suppositions perfides. Mais voici qui vaut mieux que les probabilités. C'est encore Marat qui va lui-même nous apprendre comment il passa cette période si dangereuse de la vie d'un jeune homme, et cette déclaration il la fera dans un autre numéro de son journal, c'est-à-dire à la face de toute

1. Je ne pouvais prendre à partie chacun des rédacteurs de journaux, de mémoires, de brochures, d'histoires qui ont calomnié Marat. Parmi ses accusateurs j*ai choisi le plus ardent, celui qui, comme écrivain, passe pour le plus remarquable; comme historien, pour le plus savant et le plus consciencieux; comme homme politique, pour le plus révolutionnaire; celui cntin à Tégurd duquel je u*avais aucun motif d'animosité ou de reconnaissance personnelle, n*ayant jamais été en rapport avec lui, ne l'ayant môme jamais aperçu. M. Michelet remplissait à mes yeux toutes ces conditions; je me suis donc attaqué à lui de préférence : je le devais.

la France. « J'approche de la cinquantaine; or, depuis Tâçe de seize ans, je suis maître absolu de ma conduite. J'ai vécu deux années à Bordeaux , dix à Londres, une à Dublin, une à La Haye, à Utrecht, à Amsterdam, dix-neuf à Paris, et j'ai parcouru la moitié de l'Europe. Qu'on compulse les registres de police de ces divers pays, je dé fie qu'on y trouve mon nom poiir un seul fait illicite I Qu'on aille aux informations, je défie que personne sous le ciel puisse me reprocher une action déshonnête! » [Le Publiciste^ n° 147.) Antérieurement à 1795, au début de la Révolution , il avait écrit déjà : « Mes principes sont connus, mes mœurs sont connues, mon genre de vie est connu... Que l'honnête homme qui a quelque reproche à me faire se montre, et si j'ai jamais manqué aux lois (le la plus austère vertu, je le prie de publier les preuves de mon déshonneur. » [Dénonciation contre Necker.) II avait de nombreux et puissants ennemis au moment où il jetait ce défi; personne ne se leva pour le démentir; nous défions à notre tour que, pièces en main, on le puisse plus facilement aujourd'hui.

Marat, doué d'une rare mémoire, d'une grande aptitude pour l'étude des mots (ses portraits le prouvent phrénologiquement, le fait d'ailleurs est commun en Suisse), savait la plupart des langues de l'Europe, le français, l'anglais, l'italien, l'espagnol, l'allemand, le hollandais, le grec et le latin. On peut, sans craindre de trop s'avancer, affirmer qu'avec ce bagage de connaissances il était en état de gagner honorablement sa vie. Du reste, cette existence cosmopolite préparait admirablement l'avenir politique du futur législateur. N'avonsuous pas appris dans l'histoire ancienne que les Lycurgue et les Solon commencèrent leurs études par des voyages qui les initiaient aux mœurs et aux lois de tous les peuples du monde? C'est de bon augure.

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