CHAPITRE XXVIIL
8 MAI — 10 AOOT 1792.
BOKMAimi. — Vrai point de dissidence entre Mant, ses ennemis et les patriotes. — KoQvcau décret de la Législative dirigé contre l'Ami du peuple. — L'Assemblée appelle au ministre de la justice qu'elle a ordonné des poursuites. — Chronique par Barbaronx. — Critique des assertions du Girondin. — Marat s'oflre pouraauTOr la liberté à la tête des rérolutionnaires.
Au fond, le vrai point de dissidence entre Marat et ses Cwcitoyens, c'était qu'ils se montraient toujours trop enthouiiastes au moindre avantage obtenu contre la réaction, trop A^>osés à en savoir gré au pouvoir comme d*un libre acçoiescement, trop pleins d'admiration fétichique pour des tuteurs de ces petits succès : esclaves nouvellement émancçés, ils ne pouvaient concevoir qu'ils fussent les égaux de ceux qui s'étaient si longtemps imposés en maîtres ; tandis Çie l'Ami du peuple considérait moins ce qui se faisait que oequi aurait pu, que ce qui aurait dû se faire; il combattait >îec une égale ardeur quiconque se posait en obstacle à tout te bien possible; il professait, en un mot, le radicalisme le pius exclusif. Le droit déclaré, il ne souffrait pas la moindre 'fïWisaction. Or, le système des demi-mesures, avons-nous fit ailleurs, convient si bien à notre petite politique, à notre ^ofeme timide , à notre lâcheté secrète , que rien ne nous "évolte plus que ces âmes énergiques, reproches vivants de Hi8 débiles vertus civiques. Ajoutez que tous les aspirants à ï^ puissance gouvernementale sont les défenseurs nés de ces ï^^fflsacteurs sacrih'^ges, parce que tout système d'émancipa- ^on progressive leur ménage une sorte de royauté. Voilà
5i JEAN-PAUL MARAT.
pourquoi TAnii du peuple eut contre lui, dès son entrée dans la carrière politique, et ses anciens maîtres, et ceux qui aspiraient à le devenir, et le peuple qui revendiquait ses droits plutôt comme représailles que comme acte de justice; voilà pourquoi Marat va se montrer tout autant animé contre les Girondins qu'il le fut contre les plus zélés défenseurs du pouvoir vaincu, et pourquoi les fédéralistes le combattront avec autant d'acharnement qu'ils luttaient contre les monarchistes, et plus violemment encore, en raison même de la pénétration révélatrice de TAmi du peuple. Tîut-il tort? Voilà la question. Toutefois, ce n'est jamais impunément qu'on professe le radicaltsme en matière de politique. Gomment résislerait-oni puisqu'on est seul? En quoi que ce soît d'aillexirs, il n'est pas bon d'avoir raison contre tous.
Nous avons assisté déjà aux premières péripéties delahtte engagée entre Marat et la Gironde ; de nouvelles scènes M moins palpitantes se préparent encore.
Après le décret du 3 mai, Marat, avons-nous dit, s'étiit caché; pour qu'il n'échappât pas, l'Assemblée décréta deooQveau qu'il serait enjoint à tout habitant de Paris de déclaier au comité de la section tout Français ou étranger qui demearerait chez lui, sous peine d'amende et de prison. {L'Amin Peuple^ N* 65 A .) Il était bien permis à Marat de croire qu'il était pour quelque chose dans la proposition de cette nouvelle loi- La violence des poursuites se trahit encore à ce monaeat par les intermittences fréquentes qu'on peut remarquer dao3 l'apparition du journal; ainsi Ton passe du h juin 92 aa^« du 9 au 15, du 15 juin au 7 juillet; et pourtant de grande faits révolutionnaires s'accomplissent, particulièrement te 20 juin. Faut-il encore répéter aux insinuateurs : Que pensez-', vous du parti Marat?
Ces interruptions plus ou moins longues s'expliquent i leur tour par la nature des circonstances politiques qui ^ remj)lissent les dates. Les Girondins ont-ils le dessus, la sur-* veillance sera plus active; les patriotes, au contraire, Tem'
BIOGRAPHIE. n
fertnit-ils, les imprimeurs s'<«ihardissent et un nouveau nnéro paraît, car ce n*est jamais ia copie qui leur manque. Jéà un exemple de ce que nous avançons z
Le 12 juin, un député (Delbux) mornte à la tribune et nmie, avec' une feinte émotion, ^*il a «entenda la veille, «s Tuileries mêmes, un homme lisant un libelle intitulé : Im dtof de l'idole des Français. U cite un passage de la brodne : c Mais tpemblez, tyrans, il« est parmi aous des Ses»irin. D On «uranire d'indignatiMi se fait entendre dais fteenblée, le nouent est venu de icommenoer l'attaque : « Je ycfOB dénonce^ s'écrie un autre orateur, le •de la justice^ oomme travaillant à avilir le cwps kgishtif^ soil par maiveiMance, soit fiar impéritie. En effet, ifous « aiin«océ<pi'il avait pris des mesures pour arrêter la dtrAmi du P-etiple^ et on le distribue partout. J'ai ou cinq de ses derniers nimér^, où Marat met à prix la tète des généraux, des ministres, des menabres ée TAs- «rtlée qa'il acouse ée s'entendre avec la cour pour faire éprger les bataillons des volontaires patriotes. » {Momlemr 4ilA j«in Bit Ami du P^euple^ N*» 066.) L'affaii^ est re»wjée au pouvoir exécutif somnaé d'en rendre compte; voilà kcMse "de T intermittence du 15 juin au 7 juillet : l'exécutif cnîtebéi au législatif. Disons que le h dudit mois de juki, f imi du peuple avait consacré tout son numéro 66i à tracer peifar la postérité un portrait de Brissot, peu flatteur, mais plein de traits caraat)éristiques. Le chef du bataillon sacré iTavût pas tardé à se venger; c'était peu adroit : l'bomme fc la police secrète de Louis XV se sentait marqué à jamais Al àgoe des intrigants fieffés.
Un «des amis politiques de Brissot, Barbaroux, dans ses Mimoir&ty si intéressants au point de vue des aveux fédéraistes, rappone à cette époque une histoi*iette dont il est bon 4e relever îles détails.
Il raconte d'abord une première entre\iie avec son ancien piufessear d'optique : « Je reconnus bien mon maître; mais.
n JEAN-PAUL MARAT.
quand je l'entendis, je crus qu il avait perdu la tête... Donner^ . ^ moi, me dit-il, deux cents Napolitains armés de poignards ^ portant à leur bras gauche un manchon en guise de boucli^^^ avec eux je parcourrai la France,' et je ferai la Révolution ^ ,, En effet, si F Ami du peuple avait tenu ce langage, il aur^^t été fou; mais nous avons lieu d'en douter par la bien simple qu il n'en dit rien dans son journal ; c'eût le seul moyen de faire appel aux deux cents libérateiajrs, et Marat n'en eût pas manqué l'occasion, puisque assm^siément ce n'était pas la crainte de la police qui le reteasut Nous passons sous silence d'autres extravagances, par Lrop absurdes, attribuées à Marat par l'ardent méridional ; nous les laissons de côté toujours par la raison qu'il est diflioile d'expliquer que l'Ami du peuple ait extravagué devant Barbaroux quand il raisonne si juste dans sa feuille quotidienne (1781). Tous ces débiteurs de sornettes s'adjugent toujours le privilège des confidences.
Continuons néanmoins la lecture des Mémoires. Ailleurs, Marat aurait engagé Barbaroux « à le conduire à Marseille travesti ni jockei/. » Cette fois l'imagination du Marseillais ' est plus heureusement inspirée ; c'est plus ingénieux, car le ridicule s'ensuit. 11 est fort comique, en effet, de se représenter xMarat en jockey, courant la poste sur une rossinante quelconque. C'était une réminiscence de la fuite de Mouni^ en 1789; Camille avait le premier esquissé celte charge ; ces Provençaux sont prodigieux dans l'art de remettre à neuf 1^ vieilleries parisiennes. A moins pourtant que Fauteur n'ait été mis en verve par le Moniteur qui, à propos de je ne ^^^ plus quelle invasion de police, fait sauver l'Ami du peuple P^ une cheminée. Si le Marseillais n'était pas fécond en inveo* tions, au moins avait-il meilleur goût. Poursuivons :
« Marat m'envoya, vers là fin de juillet 92, un écrit d6 plusieurs paires, qu'il m'engageait de faire imprimer pour 1^ distribuer aux Marseillais. Nous tînmes conseil avec Gran^^* disputé, pour savoir ce que nous en ferions. L'ouvrage ïio^^
mil abominable : c'était une provocation aux Marseillais de mber sur le Corps législatif. Il fallait, disait-il, sauvegarder famille royale, mais ^x/^rm/ner une Assemblée évidemment ntre-révolutionnaire. . .
« Marat m'écrivit le premier août pour me presser de îmraener à Marseille; il m'envoya le 3 son afïïdé pour me îterminer à ce voyage. Le 7, il m'écrivit de nouveau à ce jet; le 9 au soir, il me marquait que rien n'était plus •gent, et il me proposait encore de se déguiser en jockey, «tes, il ne pensait pas alors à une révolution; elle se fifle ndemain, et depuis Marat s'est glorifié d'en avoir été le oteur. » [Mémoires j page 57-62.)
Le grand trait de cette histoire, le trait qui veut transîrcer, c'est évidemment le dernier. Mais, par malheur, les m archers, les habiles tireurs, ne sont pas du midi, non os que les grands comiques ; il y paraît bien à la manière int Barbaroux manie Tare et le burin. Je ne m'aiTête pas ix dates précises des 1, 3, 7 et 0 août; j'ai lu la comédie I Corneille; il n'est pas échappé au grand homme que c'est stement par la précision des détails que le mensonge se cèle. Si je voulais insister, je ferais remarf|uer que Tanecdote Sté écrite à la hâte en Bretagne, dix-huit mois au moins après vénement,sans notes à la disposition du malheureux fugitif, que j'ai conséquemment bien raison de rendre hommage à tt excessive mémoire ; mais je veux croire un moment qu'il lit possible qu'en août 92 Marat eût eu en effet le dessein
quitter Paris; qu'î\ cette époque il eût désespéré d'un gagement sérieux dans ses conséquences (il était bien per- 8 d'avoir cette opinion après la pitoyable échauffourée du juin); je veux, dis-je, croire à la proposition faite par TAmi
peuple à Barbaroux de fuir à Marseille ; mais ce que le n sens se refuse à admettre, c'est la conclusion du chronieûr : « Marat ne pensait pas alors à une révolution ; elle se le lendemain, et depuis Marat s'est glorifié d'en avoir été Doteur. » Le Marseillais confond un coup de main avec une
révolution; rappeloos-Iui le vrai s^s des mots : k latte da tierl^ au début des États Généraux, sa résolution bien anétée de ne pas céder, et le programme de la revendication <le bqs droits dans la fameuse déclaration, voilà la révolution; le coup de main, c'est la prise de la Bastille; et c*est si \7ai, que nous disons ajourd'bui la révolution de 89, faisant entendre par là qu'une révolution, c'est avant tout reosemble des idées qui renvei*sent tout un ordre de choses pour l'asseâr sur de nouveaux fondements ; non pas que nous niions la nécessité de l'action militante, au contraire, nous affirmons qu'à nos yeux il y a%égalité de mérite entre le soldat de Tidée et son propagateur; mais, si nous ne voulons pas attriboer toute la gloire à la propagande, nous ne saurions l'accorder exclusivement au coup de main; et Marat, surpris le 9 août sur la route de Paris à Marseille, n'en aurait pas moins été un des principaux moteuis de l'ordre de choses qui devait substituer la République à la monarchie, et il aurait encore eu droit de s'en glorifier. Voilà ce que le vaniteux Marseillais n'a pas l'air de comprendre, et cela pour nous amener à ceUe déduction : que le coup de main du 10 août étant la révolution, et le bataillon des Marseillais ayant tout fait au iO loûl^ et lui, Barbaroux, étant Tàme de ces intrépides fédérés, l'histoire devra dire un jour que le Marseillais Barbaroux a fait 1* révolution. Voulez -vous avoir une idée de cette présoraptioa méridionale parfois si ridicule? Voyez ce que Barbaroux écrit sérieusement dans ses Mémoires^ page 25 : « A la Convention, Marseille n'a pîis été écoulée, parce qu'on était jalouc de sa gloire. » Paris jaloux de Marseille!!
La chétivo pécore S'enfla si bien qu'elle creva.
Le chroniqueur parle en outre d'un écrit à distribuer aux Marseillais, qui lui parut abominable, car Marat y disait qu'il fallait sauvegarder la famille royale, mais exterminer TAssefflblée. Barbaroux oublie que nous avons ceX écrit abominable,
qu*tl est daté du 7 août, qu'il forme le numéro 677 de l'Ami du Peuple et qu'il porte pour titre : rAmi du peuple aux fêdiris des quatre-vingt-trois départements. Or, voici commeat se termine cet écrit : a Mes cbers compatriotes, ne vous laissez pas euck)rmir, tenez en otage Louis XVI, sa femme, son lib. ses ministres, tous vos infidèles représentants, tous les membres de l'ancien département et du nouveau, tous les juges de paix vendus; voilà les traîtres dont la nation doit demander justice^ et qu'elle doit d'abord immoler au salut public. » On voit : 1° que le monarque et l'Assemblée y sont destinés au même sort; â"" qu'il ne s'agit pas de TAssemblée, nais de représentants infidèles ; or, on ne doit pas, en bonne joscice, confondre la partie avec le tout; 3^ qu'il n'est pas pestion d'exterminer, mais de demander justice ; 4® que 'immolation, c'est-à-dire le châtiment après condamnation, st au préalable Tavis deMarat. Voilà comment on écrit l'bisïire : c'est qu'il entre dans la conscience de ces sortes bonnétes gens, comme dans celle des dévots, qu'on peut *ut faire pour la plus grande gloire de Dieu et pour le U>iDphe de la boune cause : ad majorem Dei gloriam.
Su reste ne demandez pas à Barbaroux des preuves ttlientiques , il vous répondrait : a Combien je regrette ^Toir brûlé les lettres de llarat., elles ont été vues par X personnes, il peut en rester une ou deux dans mes S|iiers, et puis Marat, en publiant une de mes réponses dans •O journal, a lui-mrme attesté cette correspondance, d fumoir es y page 62.) Voilà qui est par trop marseillais. Per- ^One, monsieur, ne nie la correspondance, mais c'est du Mîtenu de cette correspondance qu'il s'agit. Or, je nie formellement qu'aucune de vos aflfirmations, qu'aucune de vos '^inuations soit fondée, par cela seul que vous n'avez pas ùt usage des pièces probantes du vivant de Marat, quand il Ous attaquait à la tribune, quand il vous mettait au défi de ien produire contre lui, quand la moindre pièce équivoque ût eu tant de poids.
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Le vrai de tout cela, c'est que du 7 juillet au 7 août il parut que dix numéros du jourml. Dans le numéro 668, ]e rédacteur se demandait quelle était la dernière ressource d^Hes citoyens, et répondait : « Vous connaissez un homme qui n' pirait qu'à la gloire de s'immoler au salut de la patrie : v* l'avez longtemps vu à l'œuvre ; mais je me sersds donné b^Sen de garde de laisser suspecter son désintéressement, s'ilpou^^^ ait jamais devenir l'objet de votre choix, et s'il n'avait lui-mfe vue perdu jusqu'à l'espoir de servir plus longtemps votre caus^.» En d'autres termes, Marat croyait à la nécessité d'une lu et, le cas échéant, il se proposait pour en être le chef, telle proposition à cette époque, à la veille d'un combat;, l'issue duquel il était permis de douter, n'était pas i'*' lâche; nous allons bientôt l'examiner en elle-même, et ^^ donner le véritable sens.
Dans son numéro du 22 juillet, il écrivait encore : a J'ign <=^ ^ ce que l'avenir me réserve, mais le seul parti qui me ^^it laissé aujourd'hui est de fuir mes ennemis, qui sont ceux ^® la patrie. »
Ce passage justifierait pleinement Barbaroux aflîrm ^^^^^ que Marat à cette époque avait dessein de quitter Paris ^ ^ ces paroles n'étaient répétées vingt fois ailleurs, dans ^:3-^ moments de désespoir, sans jamais être suivies d'effet; sB- ^* lecture attentive du journal ne convainquait que c'était pi»- -fc^^ tactique de la part de l'Ami du peuple pour déjouer la poli ^^^^^ que véritable résolution.
(( Si, par quelque miracle inattendu, la liberté venaï renaître de ses ruines, j'ai une dernière offrande à faire à^ patrie, c'est le développement de tous les vices de la Consti tion, et le tableau de tous les décrets à réformer pour ass la liberté. » [LAmi du Pniple, N° du 22 juillet.)
Nous croyons qu'il s'agit ici d'une nouvelle annonce YÉcole du citoyen^ ouvrage promis pour cette époque.
Mais nous sommes au 9 août , le tocsin sonne , tous patriotes se lèvent en masse, chacun s'arme en toute hâ
Paris va devenir le théâtre de sanglants événements ; c'est qae la royauté aux abois veut reprendre dans une lutte déciflve tout ce qu'elle a perdu ; retranchés aux Tuileries fortiHées à dessein , ses défenseurs se préparent à une revanche éclatuite du 20 juin ; malheur aux vaincus I Chacun est à son poste, Danton veille, voyons le rôle de Marat dans la mémorable journée du 10 et dans les jours qui suivirent.