UABAT CONSIDÉRÉ COMME SAVANT
iXB. — TCfreviié â« redites fatiçaatet pour la réfntah'on des caloiorrics. — de liant aor &cs ouvrages scii»ati£qQes. — Mrmoirt sur Ir fem,i'cUci'irf te lum^èr. — Jugeaient des commissaires de rAcaJcmif des sciences. — fw If feu. — L* Académie se refuse i examiner cet oarraf*. — P^irquo:. le ces refus. — Dècomvirtrx wr ia imMÛèrt. — Coheux oona Jérants àt rjLeaâéou^ — fkdierches «tir CéieetriciU. — Appréciaition de Frantlin, par VaiM. — AflBiMU élémentah-rf d'nptij'te. — LrIttTt de ro^ntrratfur Bon Sens sur r«PBrikCiM&. — Tradmciion et CofttifHe 4e yrv4tm. — Mémoitrt aeaéémiçuts, — rnimiiisi du aleiKe. — Les dieux âe M. Jlicbelet. — Critiques : Bcaulioa, Geosfcs DsTal. Jacob, Jowrnal de littéraSiire, Lalande. — Opinion de Marat sur Ibb acaâéxBkaeBS. — Ualadresse des critiques. — Ut Charialens modemet. Calom- ■Es te X. XkbBbL
ÂTant de commencer ce chapitre, nous prions le lecteur de Doos pardonner s'il y rencontre quelques redites : elles tieonent essentiellement à la nature de notre travail. Il est siiâdle de tuer un homme avec un mot, surtout quand il B*est |riiis là pour se défendre lui-même, surtout quand Fagressear a du talent, peu de conscience, de l'esprit, du renom! Mab il est si dilTicile de rétablir la vérité; il faut tant de pièces à Tappui, il faut produire t£Uit de témoignages fastidieux! Quand la calomnie lance de loin un de ses traits^ elle compte bien sur la difiicul té de le ressaisir pour l'en percer ellenème; c*est le secret de son courage apparent. Nous aurions renoncé à une entreprise au-dessus de nos forces, si nous n'espérions rencontrer parmi nos lecteurs de ces natures droites, de ces nobles âmes, de ces intelligences d'élite, qui savent sacrifier les séductions de l'esprit au devoir d'honneur d'être juste avant tout.
On sait avec quel enthousiasme , vers le miliei xviii® siècle, la France s'était jetée *dans les recherches s< tifiques les plus ardues : \ Encyclopédie s'élaborait. C une fureur, c'était la mode, dès lors aussi le seul m d'airiver àla renommée; Marat, toujours ambitieux de rei dut être entraîné par le courant. Tout d'ailleurs l'y pousi son tempérament, son infatigable activité d'esprit, sa pi gieuse mémoire et son aptitude à tout comprendre. Ci d'abord sa propre déclaration.
« J*ai passé vingt-cinq ans dans la retraite, à la lec des meilleurs ouvrages de science et de littérature, à l'é de la nature, à des recherches profondes, et dans la méi lion. Je crois avoir épuisé à peu près toutes les combinai de l'esprit humain sur la morale, la philosophie et la ] tique, pour en recueillir les meilleurs résultats. J'ai volumes de recherches métaphysiques, anatomiques et | siologiques sur l'homme. J'en ai vingt de découvertes su différentes branches de la physique; plusieurs sont pul depuis longtemps, les autres sont dans mes cartons. J'ai p dans mon cabinet le désir sincère d'être utile à l'humanité saintrespectpourlavérité, le sentiment des bornes de l'hum sagesse, et ma passion dominante de l'amour de la glc c'est elle seule qui a décidé du choix des matières que traitées, et qui m'a fait constamment rejeter tout sujet lequel je ne pouvais pas me promettre d'être original, c river au vrai, à de grands résultats; car je ne puis me résoi à remanier un sujet bien traité, ni à ressasser les ouvr; '^s autres.
« J'oserais me flatter de n'avoir pas manqué mon bi eti jQger par l'indigne persécution que n'a cessé de me ti pendant dix ans, l'Académie des sciences, lorsqu'elle s( assurée que mes découvertes sur la lumière renversaient travaux depuis un siècle, et que je me souciais fort peu d'en dans son sein. Comme les d'Alembert, les Caritat, les Leroy Meunier, les Lalande, les La Place, les Cousin, les Lavois
MARAiT SAVANT. 37
et les charlatans de ce corps scientifique voulaient être seuls sur le chandelier, et tenaient dans leurs mains les trompettes de la renommée, croira-t-on qu'ils étaient parvenus à déprécier mes découvertes dans TEurope entière, à soulever contre moi toutes les sociétés savantes, à me fermer tous les journaux» au point de n'y pouvoir même faire annoncer le titre de mes ouvrages, d'être forcé de me cacher, et d'avoir un préte-nom pour leur faire approuver quelques-unes de mes productions? » {Journal de la République^ N** 98.)
Ailleurs il allègue d'autres raisons encore, pour lesquelles 0 croit avoir été mal accueilli dans le monde des savants : t Moo ardeur et mon assiduité ont toujours été couronnées d'assez brillant^ succès ; il n'en fallait pas davantage pour éveiller l'envie. Je sais qu'on la désarme avec adresse en affichant une fausse modestie et en adulant les envieux. La feinte et la ruse ne sont pas dans mon caractère ; je dédaigne CCS moyens honteux, et, sans m'embarrasser des suites, je m'élevai avec force contre les charlatans ; ce qui ne fit que les sùgrir davantage contre moi et multiplier le nombre de mes ennemis, w {Le Publiciste^ N° 147.)
Cette déclaration est explicite; mais voyons si Marat ne s'exagère pas sa valeur, ou si, à notre insu, nous ne resterions pas prévenu contre lui par l'effet seul de sa franchise présomptueuse. Citons tous ses ouvrages connus, analysonsles en quelques mots, disons quel a été le sort de chacun d'eux, pesons enfin les critiques et les éloges qu'on en a faits ; mettons surtout le lecteur compétent en état de les consulter, de décider par lui-môme, en donnant des ouvrages de Marat la bibliographie exacte : ce procédé plaidera provisoirement en faveur de notre impartialité.
Marat avait adressé à l'Académie des sciences un mémoire qn'il fit imprimer en 1779, sous ce titre : « Découvertes de M. Marat sur le feu^ V électricité et la lumière^ in-8** de J8 pages. Paris, imprimerie de Clousier.
Le livre commence par un rapport de l'illustre assemblée
38 JEAN-PAUL H.ARAT.
en date du 17 avril 1770, alteslalion irrécusable de Timportance qu'elle donne à Touvrage. Procéder ainsi, c était bien connaître le public qui ne se prononce jamais que sur la foi d'autrui. On y lit que la commission, composée de MM. le comte de Maiflebois, de Montigny, Le Roy et Sage, quatre perHonrtages d'une compétence incontestable, puisqu'ils fai- Haient partie de TAcadémie, se résuma en ces termes : a La saine physique ne marchant qu'à l'aide de l'expérience, tous los mémoires, tous les traités ne doivent être qu'un composé d*i\tpàrinirrit bien faites et bien eonstatéesy servant de base aux vérités (lu'on se propose d'établir : telle est la marehe que t auteur a suivie. »
Ainsi voili Marat déclaré par l'Académie chercheur consciencieux et sérieux, puisqu'il ne s'appuie que sur des expériences bien faites et bien constatées.
a Son mémoii*e en renferme plus de cent vingt, qui, toutes, ou au moins la plus grande partie, ont été faites par un moyen MUivetfu^ ingi^niruXy et qui ouvre un grand champ à de nouveilla rocherdics dans la physique; ce moyen c'est le microscope solaire. «
Niera* t -on que le savant ait fait au moins une découverte qaand dos hommes spéciaux l'assurent?
Suit roxplication du moyen d'appliquer ce microscope, puis la dosvTiption du phénomène que Marat venait de coostator. Ki qui r;ifnrmo? (-e ne sont pas seulement les quatre ;H'^di^niioio:)s, mais le plus grand physicien de Tépoque. Citons : 4. M« Fnii)Uln« qui a assisié a\ec nous à plusieurs do ci^ ovptViOihres* ayant présenté sa itie, sa main à c€s ray<M)s« ou on vil s\''Je\er sur la lolle des émanaiions oa ne
Um-u.>:5> bîoa co qi2e da à ce propos M. Micbelet :
k KrjuDl":.î5. iîî\i:o à \tVir >e< o\;x\-ionce>, aiîmjra la deiterité «do UxTAî. ) >liiSffi'*Q.rf à-r Lj ff/r :«/.«: /(^j» fr^ûT^raSf^^ U IL p. 59±.) ^.ïf» •.•»f v.s: :«:a 3,: moi <i/jT?yr/;//' cumii>e ceh fiui bib^IeiDent
MARâT SAVANT. 3S^
Mais que voulait prouver le savant au moyen de soa iuffénieitx appareil ? « Il entreprend de prouver que toutes ces -émanations, rendues sensibles par le microscope solaire^ sont l'effet d'un fluide qui sort et qui s'élève des corps échaulTeîS, et que ce fluide est le fluide igné. »
Quel jugement sommaire rendit la commission ? « Nous concluons que, sans prvnoncer décidément sur ce que l'auteur entreprend d'établir dans son mémoire sur le fluide igné, nous regardons ce mémoire comme fort intéressant par son objet, et comme contenant une suite d'expériences ;îomrdlcs, exactes^ et fait par un moyen également ingénieux et propre à ouvrir un vaste cliamp aux recherches des physiciem, non-seulement sur les émanations des corps écbaufles, mais encore sur les évaporations des fluides. »
En voilà plus qu'il n'en faut, non pas pour accorder à Marat un brevet de génie, le titr^ pompeux d'un des plus grands savants de l'époque, mais au moins la qualificatioa d'expérimentateur actif, consciencieux et quelquefois heuieux dans ses découvertes.
Mais Marat n'était pas homme à se contenter de cette déclaration provisoire, il ,en appela à tous les savants, et c est à cet eflet qu'il fit imprimer le mémoire. Pans son livre, il recommence en public, pour ainsi dire, les expériences auxquelles il avait procédé devant MM. les commissaires. Tous les physiciens peuvent le suivre, le juger. Presque tous font jugé; combien l'ont suivi?
Le savant y résume ainsi sa découverte : «* 11 en est aujourd'hui, ce me semble, de la doctrine du feu comme de ^lle des couleurs avant Newton. On le prend pour matière, il n'est qu^^une modification d'un fluide particulier que je "feigne sous le nom de fluide igné, »
Sera-ce trop exiger de la postérité que de lui dire : ne Pn)noncez qu'^après vérification ? Et si, ce que j'ignore complètement à ma honte et à mon grand regret, le progrès nécessaire des sciences physiques a fourni sur cet objet des
données nouvelles, contradictoires et plus exactement vérifiées, ne soyons pas moins reconnaissants des efforts de nos devanciers : à la conquête de la vérité, comme à l'assaut des bastilles, les morts servent pendant le combat de degrés à la victoire.
Dans le compte rendu des commissaires on lisait encore : (( Nous avons appris que l'auteur désirait particulièrement que l'assemblée tout entière se prononçât sur la vérité et l'exactitude de ses expériences. » L'Académie ne jugea pas à propos de se rendre à l'invitation loyale de Marat, aux pressantes sollicitations de ses examinateurs.
Celui-ci ne se rebuta pas. Son premier mémoire contenait trois objets d'observation : le feu, l'électricité et la lumière; l'auteur résolut de les examiner chacun séparément, et d'en faire le sujet de trois études spéciales. Il prépara donc un nouveau manuscrit qu'il présenta encore à l'illustre assemblée; le mémoire fut renvoyé pour la forme à une commission ; les examinateurs Le Roy et Cousin ajournèrent indéfiniment le rapport, et, poussés à bout, refusèrent de se prononcer.
Il est évident qu'il y avait parti pris, mot d'ordre. Comment ce qui avait été jugé digne d'attention dans le premier mémoire ne l'était-il plus dans le second? Le refus de raisons donne droit aux conjectures : ce n'est pas^ tant le savoir qui ouvre l'entrée des académies que le savoir-faire. En général, toutes les portes des corps constitués sont basses, on n'y entre qu'en se courbant. Marat, irrité du premier refus de la Soflété de se prononcer, ne ménagea pas l'expression de son mécontentement; il avait le caractère hautain, la conscience de sa valeur exagérée par la négation, l'épine dorsale inflexible; il ne put, ni ne voulut se baisser; comment aurait-il été admis à l'examen? Il est juste de dire qu'il avait attendu patiemment huit mois, au bout desquels il résolut d'en appeler une seconde fois au public. En conséquence, en janvier 1780, il fit paraître un volume de deux cents pages, intitulé : Recherches sur le feuy in-8^. Paris, che:} Ant. Jombert.
Cette fois il ne s'adressait plus aux savants seulement, à des bommes qui comprennent à demi-mot, mais à tout le monde ; il mettait, à cet effet, ses explications à la portée de toutes les intelligences. Les recherches sur le feu ne sont donc que le développement du mémoire intitulé découvertes; il ne faut pas dès lors s'étonner d'y retrouver des pages entières textuellement reproduites. L'auteur commence par un examen des opinions de ses devanciers sur la nature du feu, qu'ils regardaient comme un élément; et, venant à son propre système, il nous explique la nature de ce qu'il appelle, lui, le fluide igné. Il le considère d'une manière absolue, puis d'une manière relative. Passant à l'étude de la chaleur produite par le soleil, il nous apprend en quelle quantité le fluide igné est répandu dans l'univers; il nous démontre sa force expansive, sa sphère d'activité, la manière dont il agit, par quels états il fait passer les corps avant de les résoudre. 11 est naturellement amené par son sujet à nous parler de la raréfaction de Tair, de la dilatation des solides et des liquides, de la fusion, de 1 evaporation, de l'explosion, de tous les phénomènes enfin auxquels donne lieu l'action du fluide igné. Le dernier chapitre se compose de remarques essentielles sur sa méthode d'observer dans la chambre obscure. En somme, le livre contenait cent soixante-six expériences et sept planches gravées.
Qu'avons-nous à ajouter pour donner une idée de la valeur de ce nouvel ouvrage? Rien, puisqu'il a déjà été apprécié, <pant au fond, par des savants patentés. Nous aflîrmerons seulement que Marat y fait .preuve encore d'un rare talent de vulgarisateur;' et de cela nous sommes juge, puisque, sous le rapport scientifique, nous faisons incontestablement partie du vulgaire des lecteurs.
Mais quelles tristes réflexions ne suggèrent pas tant d'ef- 'orts, et si souvent inutiles, de certains hommes pour arriver à se faire entendre ! Que de vérités perdues par la mauvaise volonté des uns, les basses passions des autres, l'indifférence du plus grand nombre ! Qui sait au prix de quels sacrifices
42 JEAN-PAUL MAEAT.
Fauteur des Recherches sur le feu put, à grands frais, arriver à consigner en un volurae une découverte qu'il croyait utile à tous, et qui devait commencer par le ruiner? Encore faut-il se hâter d'ajouter que, pouvant faire ce sacrifice, il était au nombre des élus; que d'autres, plus nombreux, meurent tous les jours du désespoir de ne pouvoir doter de la vérité qu'ils tiennent dans la main le monde qui les dédaigne, qui les méprise, qui les tue ! Je sais tout ce qu'on peut objecter; que partout pénètrent les abus; je sais que les hommes sont hommes ; eh bien ! s'ils sont hommes, pourquoi s'étonner que ce soient justement les blessés qui aient des cris de douleur dans l'agonie, de la colère contre le mépris, des reproches amers à l'ingratitude? Pourquoi donc exiger plus de vertus de ceux qui sont, par l'affreuse position que vous leur avez faite, exposés à de plus irrésistibles tentations? Pourquoi s'étonner si Marat, dans une brochure que nous analyserons bientôt, dépasse les limites d'une critique rigoureuse et impartiale, quand il appréciera des hommes qui n'avaient pas été justes envers lui ?
Quelques mois après les Recherches sur le feu , parut un nouveau volume portant pour titre : Découvertes de M, Marat sur la lumière j constatées par une suite (Inexpériences nouvelles, in-8"de 141 pages. Londres-Paris, chez Jombert, 1780, C'était le second sujet d'étude annoncé dans le premier mémoire.
Nouvelle présentation à l'examen de l'Académie des sciences. Cette fois les commissaires font un rapport, mais peu favorable. En voici la teneur : « Selon M. Marat, la décomposition de la lumière dans son inflexion, et celle qu'on observe dans son passage par différents milieux, sont la suite d'un même effet. Mais nous n'avons pu vérifier avec Vexaclitude nécessaire toutes les expériences qui sont eu très-grand nombre ; d'ailleurs elles ne nous paraissent pas prouver ce que l'auteui' imagine, et elles sont contraires en général à ce
qu'il y a de plus connu dans Voptique. En conséquence, nous ne croyons pas que F Académie y puisse donner sa sanction et son attache. )> Que pensez- vous des considérants et surtout de la conclusion? m Attendu que M. Marat dit le contraire de ce que nous avons reconnu vrai Jusqu'ici y nous qui ne pouvons pas nous tromper, l'Académie i\' examinera pas le mémoire, et, *psLT le fiait, condamne Tauteur à passer pour un sot, ou tout au moins pour un ignare aux yeux du public qui ne croit qu'en l'Académie. » 0 Molière ! où es-tu?
En vérité, nous félicitons Fauteur d'en avoir appelé à la postérité d'une logique aussi convaincante. Que n'est-ce ici le lieu de déduire tous les enseignements précieux qîi'on peut tirer d'un tel jugement à propos de la prétendue indispensabilité des académies ! Mais plutôt imitons la mansuétude de Marat, « qui ne veut faire aucun commentaire sur l'acte académique. »
N'insistons pas davantage sur cet ouvrage qui se confond avec un autre dont ilous aurons bientôt lieu de parler» et que l'auteur fit paraître huit ans plus tard, c'està-dire quand il se sera assuré, par huit années d'études nouvelles, que son Système reposait sur des preuves incontestables.
^Voici venir, avec tous les développements dont Marat le croyait susceptible, le troisième sujet du mémoire de 1779; fc livre porte pour titre : Recherches sur lUlcctriciléy par M. Marat, in-8** de 461 pages, 1782. Paris, chez Clousier; édition faite encore à ses Irais. C'est, en vérité, une passion qui ^oit être encouragée que cet amour de la gloire, qui impose à l'individu tant de sacrifices, tous au profit de la société.
L'ouvrage commence par un discours préliminaire dans fequel l'auteur esquisse l'histoire de la physique jusqu'aux temps modernes. Les détails qu'il y donne des principales expériences de ses devanciers, la description minutieuse des uistruments qu'ils ont hnaginés, des procédés dont ils ont
usé, des résultats qu'ils ont obtenus, prouvent que Marat a refait chacune de ces opérations, et qu'évidemment il ne les critique et ne les loue qu'avec connaissance de cause. Son activité sous ce rapport était telle qu'on a peine à y croire ; nous Tentendrons bientôt, à propos d'un autre livre, nous prévenir qu'il a fait cinq mille expériences; on en a conclu qu'elles devaient être légères. N'est-ce pas plutôt que cette infatigable ardeur est un reproche indirect à notre paresse, à notre facilité à nous contenter des affirmations, plutôt que de nous donner la peine de les réviser? Quant à ceux qui seraient tentés de suspecter la bonne foi des déclarations de Marat, ils n'auront plus de doute, quand ils verront plus tard l'Ami du peuple rédiger seul, pendant quatre ans, jour par jour, un journal de huit, douze et seize pages in-8®. A ceux qui lui auraient conseillé de prendre quelque repos, il aurait sans doute répondu comme le fameux Arnaud : « N'avons-nous pas l'éternité pour nous reposer? » C'était le même tempérament. Devant de tels exemples, mieux vaut s'humilier et se taij*e.
Dans cette esquisse des essais des physiciens avant lui, Marat fait une appréciation sur laquelle il est bon que le lecteur s'arrête : il est bien juste d'appliquer à nos jugements sur l'auteur les principes dont.il s'est servi à l'égard des autres. Il s'agissait du fameux Du Fay. Marat commence )>ar rendre justice au grand observateur qui s'appliqua le premier à généraliser les observations qui, jusqu'alors, n'avaient été que particulières, à rappeler les effets à leurs causes, c'est-àdire à étudier le sujet en physicien. Puis il décrit une de ses expériences, il en démontre l'erreur et c'est alors que lui échappe cette profonde et généreuse réflexion : « Sans doute il est humiliant que l'esprit s'égare de la sorte, dès qu'il entreprend de rîdsonner, comme si l'homme devait se borner à être simple observateur; mais le fruit de ses obser\'ations serait souvent perdu, s'il ne savait en conclure pour établir des principes et des lois. Rendons justice à notre académicien.
et, puisque dans nos recherches Terreur doit presque inévitablement précéder la vérité, on lui aura toujours l'obligation ravoir porté le raisonnement dans une étude où l'on n'avait îîDcore porté que des yeux. » Eh bien ! nous voulons admettre pour un moment que Marat aussi se soit trompé dans tout ce ' qu'il a dit. Appliquons-lui la loi du talion, et sachons encore quelque gré au chercheur infatigable, puisque, n'eût-il commis que des erreurs, il aurait encore été utile en un point.
C'est à propos de ce livre des Recherches physiques sur ï électricité y que M. Michelet a écrit : « Marat, peu satisfait de ce que Franklin n'avait pas jugé du fond même (du mémoire présenté à l'Académie en 1779), se mit immédiatement à travailler contre Franklin. » {Histoire de la * Révolution française^ tome II, page 392.)
Voyons donc en quels termes Marat parle du célèbre * Américain dans un ouvrage destiné à combattre ses doctrines en électricité.
« Comment ne pas sfe rappeler tout ce que' l'électricité doit au célèbre Franklin? D'autres avant lui avaient porté le raisonnement dans certaines branches de cette science; le premier^ il la considéra sous de grands points de luCy il multiplia les faits, généralisa les résultats, éclaira les phénomènes, et lui donna quelques principes et quelques lois. » Puis le critique énumère les découvertes dont le grand physicien a enrichi le monde savant. Après ce préliminaire, on pouvait n'être pas de l'avis de Franklin, ^e tromper même en fe combattant, mais on ne pouvait être accusé d'avoir méconnu sw services, de n'écrire contre lui que par amour-propre blessé. Il n'y avait que le véridique M. Michelet qui pût tirer <^eite conclusion. On lira encore, au n"" 13â de Y Ami du Peuple^ comment Marat s'associe à l'éloge que Mirabeau vient de proïïoncer au moment de la mort de Franklin, « ce sage qui l^f^ora l'humanité) qui vengea les droits de l'homme.. . )>
Soyons plus impartial que l'éminent professeur du Collège de France, et rappelons que les- trois ouvrages que nous venons
de citer furent traduits en allemand par Weigel, à Leipzig, 1782-1784 ; ce qui prouve au moins qu'ils n'étaient pas sans quelque valeur.
Il faut bien croire que, malgré le parti pris de l'Académie, la réputation de Marat comme physicien s'était quelque peu répandue, puisque ses Découvertes sur la lumiùre comptaient deux éditions déjà épuisées, et que des amateurs lui demandaient de leur faire un cours d'optique. Barbaroux écrira plus tard : « J'avais fait un cours d'optique sous Marat. » {Mémoires^ page 57.) Mais pour avoir droit d'ouvrir un cours public, il fallait alors l'autorisation du gouvernement, qui n'aurait pas manqué d'en référer à l'Académie. On sait d'avance quelle aurait été la décision des illustres. C'est alors que Marat, pour répondre aux sollicitations qui lui étaient faites et n'avoir pas à tenter une démarche sans résultat, résolut de tracer un précis de ses théories. 11 en fit un bon nombre de copies manuscrites qu'il adressa aux amateurs.
Cet expédient nous révèle la position de fortune, au moins momentanée, que les précédents sacrifices lui avaient faite. Mais nous avons tout lieu de croire que cette gêne ne fut pas de longue durée, car de nouvelles publications l'attesteront. Et puis n'oublions pas que Marat s'était fait professeur de physique: qu'en outre, nous le démontrerons bientôt, il occupait la place de médecin des gardes du corps.
Heureusement qu'il se trouvait dans le public des lecteurs qui ne croyaient pas à l'infaillibilité des jugements académiques; bientôt le manuscrit put être imprimé, et l'auteur disait dans sa préface : « Si cette légère esquisse a les honneurs de l'impression, elle les doit à un amateur distingué, dont le zèle éclairé pour la propagation des connaissances utiles est connu. »
Ce nouvel écrit portait pour titre : Notions ilâmentaircs d'optique. Paris, chez Didot, 1784, in-8° de 44 pages, pré-" cédé d'un avis au lecteur et suivi de trois pages à' observa-
timi esnentidles qui décrivent l'appareil des instruments nécessaires pour opérer. N'av€z-vous pas remarqué comme Marat prend toujours à tâche de mettre le public en état de le contrôler lui-même dans les expériences qu'il annonce? Ce n'est pas le procédé ordinaire des charlatans.
Dans cet opuscule, l'auteur prévenait qu'il travaillait à un traité complet de la science de l'optique. N'oublions pas les dates de Tapparition des ouvrages relatifs à la lumière ; elles témoignent de la persévérance consciencieuse du savant dans «tte partie de la physique : en 1779, Mémoire sur la lumicre; en 1780, Déroureries sîir la lumière; en 1784, Notions êli-mentaires d'optique; en 1787, TradiitUion de V optique de Saaon arec notes; enfin, en 1788, quatie mémoires dans lesquels il cherche à prouver tout au long la vérité de son Sfstème, la nouveauté de ses découvertes. Et voilà ce qu'un oracle de la postérité, le consciencieux M. Michelet, appellera des expériences Mtéesl
La brochure qui va suivre n'a pas grande importance; nous n'en faisons le résumé que pour mémoire bibliographique.
Le 13 juin 1785, une effroyable catastrophe avait mis tout Paris en émoi ; deux aéronautes, Pilàtre de Rosier et Romain avaient annoncé qu'ils feraient une ascension à Boulogne-sur- Mer. Ce jour même, à sept heures et quelques minutes, ils s'élevaient dans les airs, aux yeux d'une immense population, atu milieu des bravos. D'abord ils parurent faire bonne route; mais, en continuant à monter, ils furent tour à tour entraînés par différents courants. Au bout de quinze à vingt minutes, ramenés sur les côtes de France, ils se trouvaient à une hauteur considérable, lorsqu'on vit paraître de la fumée. Les aéronautes semblaient occupés à baisser le réchaud; peu ^rts s'éleva au-dessus du ballon une colonne de flamme, <pi fut aperçue par tous les spectateurs ; à l'instant, l'enveloppe du ballon parut se replier sur la montgolfière, et l'ap-
pareil s'abattit avec une rapidité inconcevable. Les deux cadavres furent retrouvés à cinq kilomètres de Boulogne, près des bords de la mer.
Quelle avait été la cause de la chute ? Telle était la question que chacun se posait, que tout le monde prétendait résoudre. Le feu avait-il pris par la montgolfière, ou par expansion de l'air inflammable?
Marat crut devoir éclairer l'opinion publique, et s'appliqua à démontrer que « le fatal accident n'avait pu être produit par le feu. » Six lettres étaient consacrées à cette démonstration. .Cette brochure parut en 1785, elle était intitulée : Lettres de Vobsercateur Bon Seiu à M. de ***, sur la fatale catastrophe des infortunés Pilâtre de Rosier et Romairiy les aéronautes et Vaérostation. Brochure in-8<» de 39 pages, avec cette épigraphe : Tractent fabrilia fabfiy chacun son métier.
Deux ou trois de ces lettres traitant de la matière, nous ont semblé intéressantes; nous n'en dirons pas autant des autres. L'auteur y raille les ballomanes et les ballofuges; il décrit les espérances des uns et les appréhensions des autres. Il prend dans cette partie de sa brochure un ton de satire qui ne nous paraît pas remplir toutes les conditions du genre. Il lui arrivera quelquefois de se donner cette allure ; il sera toujours un peu lourd. Voltaire veut être profond, Marat veut être satirique ; personne ne se contente du don que lui a'fait la nature, et tout le monde grimace, tous ont leur ridicule : Tractent fabrilia fabri^ à chacun son genre : M. Michelet sera toujours le plus intéressant des conteurs. Tacite le modèle des historiens.
Cette science de l'optique, dont Marat venait de mettre les éléments à la portée de tout le monde, rappelle un des plus beaux titres de gloire de Newton, et un nouvel ouvrage de notre physicien. Voici ce que dit, à propos de ce nouveau livre, le critique que nous avons exclusivement cité jusqu'ici, parce qu'il s'est chargé de résumer, en. une cinquantaine de
pages, tout ce qui a été dit de plus violent, de plus injuste, de plus calomnieux contre celui qui s'intitula plus tard l'Ami du peuple. Voici en quels termes s'exprime M. Michelet : ■ Marat revint tout entier aux sciences. Son génie belliqueux, qui n'avait pas réussi contre Voltaire et les philosophes, s'en prit à Newton. Il ne tenta pas moins que de renversier ce dieu de l'autel, se précipita dans une foule d'expériences hdtéeSj passionnées, légèreSy croyant détruire l'optique de Newton, qu'il ne comprenait même pas. » (Histoire de la Révolution française^ tome II, page 392.)
Cherchons si, en effet, Marat ne comprit pas Newton; jugeons-en, non par ce qu'il prétendra lui-même, ce serait trop naïf; non par ce que nous en penserons, ce serait tiop présomptueux; mais par ce qu'affirmait à ce sujet l'Académie eUe-méme; à M. Michelet académicien opposons un autre académicien, les parties seront égales.
Dans les premiers mois de 1787 parut un ouvrage en deux Tolumes in-8®, intitulé : Optique de Newtony traduction noîctdU, faite par M,... sur la dernière édition origimde,.. dédiée au roi par M. BeauzéCy éditeur de cet ouvrage^ Vun des quarante de l'Académie française. Paris, chez Leroy. On a nié que cette traduction fût de Marat ; la note insérée par celui-ci en janvier 1793 au bas d'un des numéros de son journal ne permet plus le moindre doute. « Je fus obligé de prendre im prête-nom pour signer mes ouvrages; c'est ce que j'ai fait en 1785 à l'égard d'une traduction de Y Optique de Ne\Mon. » (Journal de la- République y ]N° 98.)
Faire approuver un de ses ouvrages par une assemblée hostile, au moyen de l'anonyme et sous le patronage d'un nombre de cette société même, me paraît un tour assez réjouissant : le mérite n'exclut pas l'habileté. Notez que Tentoïte entre l'académicien Beauzée et le réprouvé Marat était d'autant plus facile, que le premier était secrétaire- in terprèle du comte d'Artois, et le second, médecin des gardes du ^^ de Monseignem*. Le secret est si bien gardé entre le
traducteur et Téditeur, qu^ dans son épître dédicatoire à Sa Majesté celui-ci écrit textuellement : C( L'auteur m'est inconnu. »
Mais voyons ce que Beauzée déclare dans sa préface : « Ce serait faire un présent précieux à ceux qui cultivent les sciences que de leur offrir une traduction fidèle et élégante,., et celle que nous publions ne peut être que Touvrage d'un savanty également versé dans l'art d'écrire et familier avec les expériences de Neivton, » Ce n'est pas moi qui affirme que Marat savait écrire et qu*il avait parfaitement compris Newton, monsieur Michelet; c'est un des quarante : le débat reste entre vous et lui. Mais, direz- vous, j'ai affirmé sur la foi de mes amis, de gens compétents. Et de quel droit accuseriez-vous Beauzée de n'en avoir pas fait autant?
L'éditeur s'exprime d'une manière plus explicite encore dans le résurpé qui suit : « Aux avantages généraux attachés aux retranchements de redites superflues, à ces transpositions de passages déplacés, à ces éclaircissements, à ces additions de nouveaux articles, si on ajoute les avantages particuliers qui en découlent, tels qu'une connexion plus parfaite de tjoutes les parties de l'ouvrage, un plus beau développement de la doctrine de l'auteur, le tableau des progrès successifs de la science; en un mot, si Ton fait attention que cette science, rendue plus claire, deviendra en même temps plus aisée à concevoir et à retenir : peut-être ven^at-09 dans tout cela de quoi justifier la confiance avec laquelle nous osons présenter cette traduction au public. »
M. Michelet affirme que c'est la plume à la main qu'il instruit le procès de Marat (page 376) ; c'est donc la plume i la main aussi que nous devions répondre : de là nos nombreuses citations.
Mais voici plus : le b mai 1785, l'Académie des sciencei confirmait les éloges du membre de l'Académie des belleslettres, en donnant au traducteur son approbation après examen fait par MM. Bailly et Rochon, personnages qui s'y
MÂRAT SÂYANT. 61
oonoaissaieiit apparemment. 11 faut reprendre votre plume, monsieur le juge d'instruction.
Kou9 arrivons enGn au dernier ouvrage connu de Marat considéré comme physicien. Les Mémoires académiques^ ou tmtelles déamvertes sur la lumièrey relatives aux points les plus impartants de l'optique ^ volume de 323 pages et 16 (f introduction, in^-S""; Paris, chez Méquignon, datent de 178S, (BiD après la traduction de Newton. L'épigraphe se rapporte aias doute à la lutte que Marat avait eu à soutenir : Elles mrmfferant malgré vent ei marée. Il s'en faut bien que les attaques aient été loyales, qu'elles se soient engagées au gnmd jour; la conspiration qui s'était formée contre Marat était de toutes la plus invincible : je veux parler de la conspiration du silence. Au moyen de ce procédé bénin en apparence, peu compromettant pour les conspirateurs, on vous étouffe un homme à tout jamais. A qui s'en prendre précisément? A personne. Chacun se dégage si facilement de la responsabilité, qu'il reste prouvé que personne, en effet, n'est coupable. Qui donc s'impose le devoir de prendre l'initiative de la découverte des hommes utiles? C'est une fonction que la société ne saurait comprendre dans son cahier des charges; n'est-ce point assez déjà de récompenser ceux qui se sont fait connaître? Et la postérité n'a garde d'en rappeler; n'a-t-elle pas son axiome tout prêt : On finit toujours par percer? Cependnt un homme meurt, dans un coin, de folie, de faim ou de désespoir de n'avoir pu produire ou se produire; et le monde, qui se plaint de la lenteur des progrès de l'esprit humain, continue à vivre insouciant de ceux qui tombent en route.
Marat fort heureusement, d^autres diraient providentiellement, était une de ces natures qui, loin de céder sous 1a pression et de se laisser écraser, y puisent la force centuplée du ressort que l'on comprime. Porté par nature à s'exagérer sa propre valeur, plus la persécution s'acharnait contre lui, plos il se croyait supérieur à tous, plus il faisait d'efforts de ^avail et d'intelligence pour l'être réellement, plus il acqué-
rait de titres réels à revendiquer sa place au soleil. Écoutez ce qu'il dit dans une note de son Introduction : « Je saùs que mes adversaires s'agitent plus que jamais pour me fermerles journaux. S'ils y parviennent, j'admirerai la force des considérations personnelles et la docilité des critiques. Au demeurant, qu'ils ne se flattent pas de lasser ma constance; on n'est pas fait pour être l'apôtre de la vérité, quand on n'a pa3 le courage d'en être le martyr. » En vérité , si les étouffeurs de génie étaient plus intelligents, ils comprendraient que sous la pression le véritable orgueil s'exalte à sa plus haute puissance. L'exemple de Jean-Jacques ne leur avait pas suffi, il fallait qu'ils y joignissent celui dé Marat : la vieille société sait ce qu'il lui en a coûté :
Je vous aurais chéris en frère; Vieux vagabond, je meurs votre ennemi.
<c Les Nouvelles découvertes sur lu lumière y dit Marat, ne tendent pas à moins qu'à faire changer de face l'optique. Pénétré de leur importance, et jaloux de les constater rigoureusement, j'en ai fait le sujet de plusieurs programmes, et je les ai consignées dans des mémoires particuliers. » Le volume, en effet, se compose de quatre parties.
Dans la première, Marat se demande si les expériences sur lesquelles Newton établit la différente réfrangibilité des rayons hétérogènes sont décisives ou illusoires. C'est donc un examen des principales expériences du maître. L'expérimentateur y oppose celles qu'il a imaginées ; c'est l'objet de la deuxième partie.
Dans la troisième, l'auteur attaque l'explication que Newton donne de l'arc- en-ciel; il cherche à démontrer la fausseté du système de la différente réfrangibilité.
Dans la quatrième enfin, il veut prouver que les couleurs des corps minces et diaphanes ne viennent point de leur différente ténuité.
Nous lisons dans une note du même ouvrage : « J'ai dans iDOD portefeuille d'autres mémoires qui font également suite à mes Découvertes sur la lumière^ et que je publierai à la fin de l'année. » Mais nous sommes en 1788, on prévoit ce qui a dû l'en empêcher; les préoccupations politiques ne lui permirent plus de donner suite à ses publications scientifiques ; il mournt de mort violente, n'ayant pas eu le temps de mettre de Tordre dans ses papiers ; la veuve n'en recueillit que ce qui échappa au pillage; bref, les mémoires manuscrits furent à tout jamais perdus.
Mais revenons au livre des Découvertes : « C'est le fruit de trois années de recherches profondes, et de cinq mille expériences... Cet ouvrage, l'un des moins imparfaits qui soient sortis de ma plume, n'a presque rien de commun avec ceux qui ont paru jusqu'ici sur la lumière. »
Reste toujours le reproche adressé par M. Michelet de s'être permis d'attaquer Newton, d'avoir tenté de renverser cerf/m de l'autel. Hélas! où en serions-nous des progrès de l'esprit humain déjà si lents, s'il fallait admettre des dieux en matière de science aussi? s'il était défendu de les regarder de trop près? si l'on réputait sacrilège quiconque ose y toucher? n'en avons-nous pas déjà tiré d'assez de fabriques? 0 grand homme ! en conscience, que fût-il advenu du Marat historique, si j'avais admis en histoire aussi des dieux au rang desquels votre talent vou^ eût donné droit de monter avant tous vos rivaux? Moi, qui ne crois pas aux dieux humains, je sais gré à Marat, dans l'hypothèse même où il se serait trompé dans ses expériences et dans les principes nouveaux qu'il a cru devoir en tirer, je lui saisgré, dis-je,au nom de la perfectibilité, c'est-à-dire au nom de l'incessante et libre critique des devanciers par leurs successeurs, je lui saisgré de n'avoir pas accepté les yeux fermés les lois découvertes par l'immortel Newton. Et si Marat a fait erreur, je ne l'en considère pas moins comme un savant sérieux ; de même <pie je ne proclamerais pas moins le génie de Newton, dût-on
» JEAX-PAUL MAftAT.
me proor^ ud jour que S€S priDopes âcieaâSqiies sont Ticlorkua&tDeat, irréfiKiabktnent fiogi2>aKiw
Qaoi qu il ea puis^ eue « les demi^fcs lignes de l'intiodactîoa des q^^uie ménmres ménïicni d'éu^e ciiées comme précédée: recommanda Me aux aaiears qui ne Teoieiit pas en imposer au public. • Désîram propas<rr ces rêriiês que j'ai découvertes, ex profiter moi-même des lomiêres de mes lecteurs, firirite les pbrsicieus à ripiier me» expériences, à peser les coasé^uestceâ que j'en ai tirées, à me communiquer leurs ob^^nations. S'ils se trouvaient arrêtés faute de connaître la manipulation, ou de pouvoir se prx urer un appareil d'iuâstruDienis convenables, je me ferai un plaisir de leur donner Iijus les renseignemenis nécessaires. » Et voilà rbomme qu'on appellera rkarlalan l
Quelque recherche que nous ayons pu faire, nous n*aTons pas trouvé d* autres ouvrages sciêutiâques de Marat. Au numéro 1 hh de VAmi du Peuple, il écrivait encore : « Dans une visite domiciliaire faite par la police en 1790, on m'a pris une collection de 357 lettres académiques, attestant une cor* respondance suivie avec quelques savants et surtout avec Franklin; une de ces lettres contenait la structure d'im hélioscope ■. i
S'il s' agissait de tout autre que d'un tel homme, les détails qui précèdent sufliraient pour prouver qu'il avait droit au titre de savant; pour uu Marat il faut plus encore : c*est pourquoi nous allons citer quelques jugements opposés sur le mérite qu*il est juste de lui reconnaître sous ce rapport. Quand il y a^débat sur la valeur d'un auteur, on peut croire qu*il n'en était pas entièrement dépourvu.
L'un de ces jugements est extrait de la Biographie univer-- $elle de Micbaud^ appréciation d'un royaliste et i)ar conséquent peu suspecte d'engouement à l'endroit de TAmi du peuple»
i. Voir aux ootes, fin du tocond volume, cliapitre m, n** 1.
MABAT SAVANT. 55
M. Beanliea, rédacteur de rarticle, s'exprimo ainsi : « Si on le sépare de ses crimes révolutionnaires » on doit convenir qa'il n'était pas sans moyens naturels, ni même sans une iistniction assez étendue... Ses écrits ne sont pas dépourvus de sagacité, ils annoncent des études suivies ; son style n'est pis même sans mérite. » (Article Marat.)
M. Georges Du val , un royaliste aussi , qui a écrit quatre folomes de mémoires sur la Terreur, fait Faveu suivant : iJesavais qu'avant de devenir démagogue effréné, Marat avait fait preuve plus d*une fois d'un esprit distingué, qu'il avait cultivé les sciences avec quelque succès... A T époque même de la Révolution, quand il fut devenu un personnage exclusifanent révolutionnaire, s'il lui arrivait de faire un moment tré?e à la politique et de traiter des questions de science, » conversation était instructive et intéressante. J'en ai entendu quelques-unes et j'y ai profité; et, en l'écoutant, j'oubliais que c'était Marat, l'Ami du peuple, qui parlait. Je iais bien qu'en disant cela j'étonnerai quelques personnes, mais ce n'en est pas moins la vérité. »
U. le Bibliophile Jacob affirme, d'après l'opinion de MM. Nodier et Martin, que Marat fit plusieurs découvertes dignes de Newton dans la chimie et dans la physique, qu il fut ui savant profond et hardi. (Journal le Siècle^ 15 août 18iï7.) Enfin, au moment même où Marat écrivait, le Journal de liuéralure, des sciences et des artSy s'exprimait ainsi : u Si je voulais vous faire connaître en détail l'excellent ouvrage du docteur Marat, intitulé Recherches physiques sur Vélcctricité^ je serais forcé d'en transcrire chaque article, tant il est rempli de choses, nowr^//^* et importantes -y et quoique deux extraits «oient déjà beaucoup sur un seul volume , j'en ajouterai cependant un troisième. » Suit l'extrait, et lé citateur finit *wsi : tt Tel est l'ouvrage de M. Marat, ouvrage qui ne peut V»*ajoater beaucoup à la célébrité de ce profond physicien... Avoir porté à son point de perfection une science à peine ébauchée et en savoir rendu l'étude facile à tous les esprits.
c*est acquérir le droit le mieux fondé k la reconnaissance des jeunes gens qui courent la carrière des sciences. M. Marat nous fait espérer qu'il traitera un jour de T application de de l'électricité à la médecine. Assurément personne n'est mieux en état que* lui de s'acquitter dignement d'une tâche aussi difficile. Habile médecin , grand physicien, il réunit toutes les connaissances requises au succès. » (Tome II, page 24â, année 1782.) Je ne puis résister au besoin de me répéter : et voilà l'homme que M. Michelet accusera de charlatanisme !
Parmi leç savants qui ont écrit contre Marat, nous citerons de préférence le célèbre Lalande; c'est la source où tous lès détracteurs subséquents ont trempé leurs flèches. Dans Y Histoire des mathématiques^ par Montucla, tome 111, partie v, livre II , le grand académicien résume son appréciation en ces termes : « Rien de plus vague et de moins intelligible que les expériences de Marat. Personne n'est plus fécond en découvertes que lui. Les plus grands hommes n'en ont fait que deux ou trois; il en a fait par centaines.
« Un jour Marat (engagea le duc de Villeroi à remettre à l'Académie de Lyon une médaille d'or de 300 livres pour un prix extraordinaire. Marat, qui probablement avait fourni l'argent, comptait remporter le prix ; l'Académie n'entra pas dans ses vues. )>
Que pensez-vous du probablement, et du duc pris pour compère? Continuons : « Marat n'était qu'une bête avant 1789, il devint une bête féroce lorsque la Révolution eut enflammé les têtes et qu'on le vit, le 24 août, dire à la tribune qu'il y avait 270,000 têtes à abattre pour conquérir la liberté. »
Ce n'est pas nous qui nous hasarderons à faire la critique du jugement d'un académicien de la force de Lalande, on nous taxerait d'incompétence; et l'on aurait bien raison; pourtant si l'on est curieux de surprendre le secret de tant de fureur, on le trouvera dans la Biographie des Contemporains y rédigée par Rabbe, ouvrage encore, hostile à Marat.
Voici ce qu'on y lit : tt Lalande avait. Fâme essentiellement monarchique; personne ne s'abandonnait plus que lui à T instinct des pensions ; il en recevait de toutes les cours, et, comme il n'était pas trop convaincu que les républiques fissent de ces libéralités, il s'orientait volontiers sur l^s cassettes des princes... Dans son ambition de paraître universel, qu'il sût ou qu'il ne sût pas, il écrivait sur tout. » (Article Lauxde.)
Hais, dira-tron, quel rapport y avait-il entre les opinions politiques, la cupidité même de Lalande, et la critique acerbe qall fait de Marat considéré comme savant? Ce n'est pas toujours par la logique de l'esprit que s'expliquent les choses humaines, mais bien plutôt par celle des passions. Or, il faut qu'on sache qu'un jour Marat s'était expliqué sur la nécessité des académies et sur celle des pensions à faire aux académiciens, d'une façon peu propre à satisfaire l'appétit de Lalande ; il avait dit : « C'est en vain qu'on allègue la nécessité de réunir en académie les savants pour le progrès des sciences ; il est démontré qu'il n'y a point de vraie réunion des lumières, qu'autant qu'elle se fait dans la même tête. Il est constant que toutes les découvertes ont été faites par des individus isolés; les sçiçnces ne perdraient rien à la dissolution des corps constitués pour les perfectionner ; je dis mieux, elles y gagneraient beaucoup. Aujourd'hui une académie des sciences nuirait aux progrès des lumières, en abusant du préjugé qui est toujours en faveur des corps, pour étouffer les découvertes saillantes qui lui feraient ombrage. Pourtant il est indispensable qu'on encourage les sciences, roais ces secours doivent être accordés avec discernement, l'our favoriser le développement du talent et du génie, il suffit de pouvoir les cultiver avec soin ; ainsi une pension î^ffisante pour se procurer une existence commode et des instruments convenables sont les seuls secours que l'Etat doit accorder aux hommes nés avec des dispositions, et sans fortune. » (^nii du Peuple, N» 19â.)
Ainsi s'explique la frénésie de Tadorateur de cassettes. M. lAichelet lui-même suspecte ce jugement de Lalande. Proh pudor!
Toutes les critiques, depuis celle de l'illustre académicien , sont empreintes de la même partialité. Ou avait à le juger sous le rapport purement scientifique, on n'a pu oublie]le conventionnel; et parce qu'on abhorrait à tort ou à raison ses principes révolutionnaires, on a cru, en consciepce, ne devoir reconnaître aucun mérite au savant. E^t-ce juste? Est-ce logique ?
Quant à nous (nous pouvons l'avouer, maintenant que le lecteur sait à peu près à quoi s'en tenir sur le physicien), ce qu'il nous Importait surtout, c'était de chercher si nous retrouverions, de 1775 à 1788, le Marat de la Révolution; parce que nous croyons que les grands caractères oe s*improvisent pas : dis -moi ce que tu as été, je te dirai ce que tu seras. Toute langue peut mentir; les antécédents d'un homme sont , sinon d'infaillibles , du «loins les plus sûres garanties de son avenir ; le passé se défend par des actes, l'avenir n'a que des promesses à donner. Or, qui ne pressent déjà l'Ami du peuple dans cette conscience du savant, dans cette ténacité d'idées, dans cet appel au sens commun, dans ce peu de respect pour les autorités constituées, dans cet abandon de ses propres intérêts, dans cette vigueur qui se retrempe dans la persécution même , enfin dans cette effrénée passion de rimmortalité, ressort puissant des fortes âmes? Qui ne croit entendre déjà le révolutionnaire dans cette parole citée plus haut : « On n'est pas fait pour être l'apôtre de la vérité, quand on n'a pas le courage d'en être le martyr? » C'est en parlant de lui surtout que Mirabeau aurait pu s'écrier : Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il dit!
Est-il donc nécessaire d'être un génie transcendant pour être utile, pour avoir droit à quelque distinction? C'est tout ce que demandait Marat. Mais à force de partialité, de déloyauté, de haine, la critique s'est montrée inhabile, elle
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a reoda son prq>re jugement suspect; par la bouche de Lalande elle s'est exprimée ainsi : Marat ne fut pas un Newton, dooc ce fut une bêie ! i
(Test peut^tre ici le lieu de répéter une anecdote racontée co 1793, après la mort de TAmi du peuple, dans lejournal de Prudbomme ; elle nous dispensera de releyer toutes les absurdités de ce genre. « Dix ans avant 1789, Marat visitait Qoe bibliotiièque publique. « Montrez-moi, dit-il au bibliothécaire, le rayon où se trouvent les Métnoires de VAca^ demie des sciences de Paris. » On lui indique cette collection savante : « Dans trois ans, il faudra brûler tous ces Totumes poudreux, » reprit Marat, en haussant la tète et en pirouettant. »
Ia date seule de ce conte en démontre Tinvraîsemblance. Nous avons vu par le millésime de ses ouvrage^ que Marat commença à les publier justement dix ans avant la Révolution. Or, entre-t-il dans Fesprit qu'un homme qui se dispose à adresser des mémoires scientifiques à l'Académie, qui aspire par conséquent à être admis dans la collection pour sa propre gloire, exprime le désir que cette fameuse collection soit brûlée, émette Topinioja qu'elle doive jamais l'être, avant de savoir si l'Académie l'accueillera ou non?
De ce chapitre ressort une dernière réflexion. Si dès 89 Harat se jette à corps perdu dans le mouvement révolutionnaire, ce n'est pas comme pis aller, comme dernière ressource, pour se faire une position ; le Journal de littérature nous a certifié que, malgré l'Académie, Marat jouissait déjà, <^offime physicien, d'une grande réputation en 1782. Que devait-ce être sept ans plus tard? Personne donc n'aura désormais le droit de soupçonner sa veuve de mensonge, quand
elle écrira après l'assassinat du 13 juillet 93 : « On pourrait
s étonner qu'il ait pu abandonner une si brillante carrière, si ion ge savait que l'amour de la liberté est la passion la plus impérieuse dans une âme bien née. » (Prospectus de la veuve.)
Pour n'avoir plus à revenir sur ce sujet, nous dirons encore un mot sur une brochure que Marat fit paraître en 1791, et qui a trait aux académiciens. Depuis longtemps elle était écrite et abandonnée dans ses cartons, lorsque l'Assemblée nationale proposa de s'occuper du sort des sociétés littéraires. L'auteur inséra cette note dans son journal VAmi du Peuple : « On prévient le public qu'il paraîtra sous peu de jours un ouvrage intitulé : les Charlatans modernes^ ou lettres sur le charlatanisme académique^ publiées par Marat. In-8® de 40 pages. » Le lendemain, 10 septembre, on lisait : « L'Ami du peuple, ayant trouvé parmi les papiers d'un homme célèbre un manuscrit très-piquant sur les charlatans modernes, a cru devoir le livrer à la presse pour l'édification publique. »
Le sous-titre indique assez le but de la brochure écrite sous forme de lettres, au nombre de douze. C'est le développement des idées sommaires indiquées dans notre précédente citation, à propos de Lalande : plus d'Académies, elles grèvent le budget sans être utiles à la science. L!auteur y a joint (juelques portraits satiriques qui ressemblent trop à des caricatures. On sent qu'il combat percé lui-même de traits sanglants; aussi s'y défend-il de l'ongle et des dents. En lui voyant refuser le titre de savant à Lavoisier, à Monge, à La Place, à tant d'autres, on regrette que la colère le rende injuste aussi; on voudrait plus de sang-froid; que blessé il ne criât pas; que justement indigné, sa parole fût calme, mesurée et digne; je m'aperçois que je voudrais enfin qu'il fût plus qu'homme, qu'il fût parfait, ni plus, ni moins. Hélas! nous déclarons d'avance qu'il ne l'était pas. Maïs est-ce bien une raison pour que nous autres, juges de ces luttes d'amourpropre froiî^sé, ne sachions pas être impartiaux?
5Iais, dites-vous, que Marat ait fait de tel ou tel une caricature, jusque-là le mal n'est pas grand; mais il s'en faut qu'il se soit contenté de cette vengeance. Je vous entends, et je réponds. On croit sans doute, et ses ennemis l'ont affiriné.
HARÀT SAVANT. 64 '
fuerAmi du peuple, écrivant en pleine révolution, attise la fureur des faubourgs contre les savants, qui s'étaient montrés ses ennemis personnels, qu^il les dévoue au massacre, à l'assassinat à bout portant, ou tout au moins à la lanterne , qu'il « prépare la mort de Lavoisier^ » par exemple , comme l'a prétendu M. Michelet. Nous défions qu'on trouve un mot de cela ni dans les Charlatans y ni ailleurs. Lavoisier fut décapité dix mois après l'assassinat de Marat, accusé d'avoir dilapidé la fortune publique avec vingt-huit autres fermiers généraux^ comme lui condamnés le même jour pour le même fait. Le génie donne -t-il droit à l'impunité? Le tribunal révolutionoaire ne l'a pas cru, et c'est pourquoi il a prononcé une sen- ^ teoce capitale sur tous les coupables du même délit de dila- . pidaticn. Voici la teneur du jugement : « Convaincus d'être tous auteurs ou complices d'un grand complot qui a existé contre le peuple français, tendant à favoriser le succès des ennemis de la France, et notamment en mêlant au tabac de l'eau, des ingrédients nuisibles à la santé des citoyens qui en faisaient usage; en prenant six et dix pour cent, tant pour Tintérètde leur cautionnement que la mise des fonds nécessaires à leurs exploitations , tandis que la loi ne leur en accordait que quatre ; en retenant dans leurs mains des fonds qui devaient être versés au Trésor national ; en pillant et volant par tous les moyens possibles le peuple français et le Trésor national pour enlever à la nation des sommes immenses, et les fournir aux tyrans ligués contre la république. » [Liste gênéraie et très-exacte des noms,., de tous lès conspirateurs qui ont été condamnée à la peine de mort par le tribunal révolutiomaire, N* â, pages 29-30). 11 est bon qu'on sache, et nous le prouverons plus tard, que le 19 floréal an II (8 mai 1794), époque de la condamnation de Lavoisier, sous le règne de Robespierre, il s'en fallait de beaucoup qu'on s'appuyât des dénonciations antérieures de Marat pour confirmer une sentence de mort.
Mais attendez! à la ligne quatrième, M. Michelet accusait
et JEAN-PÂUL MARAT.
Marat à* k^ow préparé Véchafaud de Lavoisier; dnq lignes plus loin, il ne se contentera pas de si peu : <( La haine cependant grandit, cultivée par Marat; il n'a pu tuer Neaion^ il tuera y pour se consoler, le Newton de la chimie. » [Ili^aoire de la Révolution française^ tome II, page &01.) M. Michelet n*a pas oublié son histoire , il s* est souvenu comment on avait agi naguère avec Aristophane, cet autre Marat d'Athènes. L'auteur des Nuées fut d'abord accusé, lui aussi, d'avoir préparé la mort de Socrate, et fmalement d'avoir /u^ le père de la vraie philosophie. On sait en quels termes méprisants Voltaire maudissait le comique grec pour ce prétendu crime. Il est vrai que Socrate était mort vingt-trois ans après la représentation de la comédie où Aristophane l'avait ridiculisé; c'est égal , la calomnie avait porté ses fruits. Calomniez , Basiles de l'histoire , il en restera toujours quelque chose ; soyez convzdncus que, dans cent ans, quelque ressasseor répétera : Marat a tué Lavoisier!
Mais attendez encore ! pour justifier l'épithëte de stupidité funfste accolée par le véridique historien à l'Ami du peuple, M. Michelet accuse ce dernier d'avoir prétendu que Lavoisier voulait ôter Vair à la ville de PariSy Vétoufferj en faisant élever autour de la capitale un mur d'octroi (page AOO, dans la note). Si Marat avait avancé une telle bourde, il se serait montré stupide, en vérité ; mais, malheureusement pour l'honneur de M. Michelet, il n'en est rien. Rétablissons les faits.
Au numéro S5S du Journal de VAnti du Peuple^ Marat cite la lettre d*un citoyen qui s'oppose à la candidature de Lavoisier comme administrateur au département de Paris, de Lavoisier. « ancien fermier général, qui a su gagner cinquante mille livres de rente, et qui pourrait bien avoir faim encore. » Or« c'est dans cette lettre que le dénonciateur, ci non pas M^nÊty écrit : « Lavoisier n'a d'autre titre à la reconnaissance publiqtie que d*aToir rois Paris dans une prison, de lui avoir intrrrtrpté la rirmlatiofi de tair par une muraille qui coûte trenie-irois millions au pauvre peuple. «
ilais, répliquera le consciencieux critique, pourquoi Marat a-t-il imprimé la dénonciation tout entière ? Parce que, dans la lettre dénonciatrice, il y avait de très-plausibles accusations, à côté d'une trës-insignifiante balourdise. Mais quand on dte avec blâme, monsieur l'historien, il n'est pas permis de tronquer; c'est une leçon de conscience littéraire que vous auriez pu puiser dans vos lectures des œuvres de l'Ami du peuple. i