‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 79 sur 150 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

SouMâfB». — > DiT«rs arrêtés de la commune et des aectioai rcLitiTs aux bonncun à reofdre à Marat. — Un baptême ciriqae. — Bustes, tableaux , grarures. — Uymnos, odes, pièces de ren , complaintes. — Peinture de David. — Programme de la fête iKnmguration du busto de l'Ami du peuple dsunée par les artistes. ~ Dàcoors, oorals qui en £ut le fond. — Calomuie réfutée.

Les insurrections départementales, organisées eu grande parUe par la Gironde, avaient pour eflet de tenir Paris dans un eut de surexcitation permanente, et de faire du nom de Maiat répoavantail qu'on opposait aui contre- révolutionnaires; aons disons a du nom de Marat », car il s'en fallait bien «pi'oa sentit toute la portée de ses principes politiques; c'était glmftt au soldat de la liberté qu'au législateur que s'adres- MÎeot les hommages publics : il y avait dans l'Ami du peuple œla d'assez rare, que l'homme d'action ne le cédait en riea 4 rbomme d'idées, et que, sous tous les rapports, il pouvait également exciter l'enthousiasme révolutionnaire. Pendant {dosieurs mois, ce ne fut que fêtes en Tbonneur du patriote martyr; elles avaient pour prétexte l'inauguration de son buste; toutes les sections avaient le leur, on en voyait jusque dans les familles; et à ce propos c'était à qui ferait son dis«> cours, son couplet, sa motion patriotique; il y avait dans tout cela beaucoup de bon comme intention, beaucoup de mauvais comme exécution, sous le rapport littéraire s'entend; c'était l'obole du pauvre qui n'a de prir que pour quiconque sait lire au fond du cœur ; mais, bons ou mauvais, ces discours allaient droit au but, puis^ils entretenaient le feu da

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patriotisme. Nous allons en donner une idée, nous vnm sous les yeux une collection nombreuse de pièces de oe genre; elles feront connaître, sous un point de vue important, l'époque dont nous nous occupons; elles feront aosâ tomber une calomnie accréditée : ce sera la plus grande utilité de ce chapitre.

Dès la fin de juillet on arrête aux Jacobins qu'il sera élevé aux dépens des vrais sans-culottes un obélisque de granit en l'honneur de Marat; on y gravera le titre de ses ouvrages. Le conseil de la commune, accédant à cette proposition, tu avait référé au comité d'instruction publique qui crut devwr l'ajourner; mais les patriotes persistèrent, firent une collecte, et provisoirement un obélisque en bois fut dressé sur la place de la Réunion, {Journal de la Morilagne^ 2 août 1798.)

La rue des Cordeliers prend le nom de rue Marat; Montmartre devient Mont-Marat; la rue et le faubourg reçoifent la même dénomination ; la place de l'Observatoire prend celle de l'Ami du peuple; dans les villes de province fidèles àb Révolution, mêmes substitutions: le Havre -de -Grâce, par exemple, devient le Havre- Marat, car l'enthousiasme s'étah communiqué de Paris aux départements ; pendant plusieurs jours la Correspondance des Jacobins^ feuille supplémentaire du journal, n'est remplie que des malédictions des affiliés contre les scélérats qui ont assassiné le véritable Ami du peuple.

Dans une des séances de la commune, une femme prend la parole : « Citoyens, dit-elle, vous savez qu'on a insulté au! mânes de Marat; eh bien, nous avons juré d'élever autant de Marat que nous aurons d'enfants : nous leur donnerons pour évangile la collection entière des œuvres de ce grand homme.» D'autres baptisaient sous son nom les fils qui leur naissaient. Orain présente aux Cordeliers son enfant : « Je l'offre à la liberté, » dit-il. Le président reçoit dans ses bras le nouveaané, l'embrasse, le remet aux mains de quatre ji^unes ïiW^ vêtues de blanc; on va célébrer un baptême civique. L'cnfaat

6ft enveloppé dans un drapeau tricolore ; sur la bannière on fisait :

Tremblez, tyrans, la France est libre; L'univers entier le deviendra.

Deux prêtres mariés le baptisent au nom du Très-Haut et Co, la Liberté; il reçoit le triple nom de Brutus-Marat-Lepelletier.

Les sociétés qui n'avaient pu se procurer le buste avaient tout au moins un portrait; car il en avait été fait en trèsgrand nombre; la collection Chevremont pourrait aujourd'hui, encore le témoigner au besoin ; les procès-verbaux des séances des clubs, de la commune et même de la Convention relatent TolTre faite tel et tel jour d'une peintture, d'une gravure ou d'un plâtre.

On pouvait voir à la commune un portrait de Marat placé à côté de celui de Passavant, ce brave grenadier de la garde nationale qui, de retour dans sa famille après le massacre du Champ -de -Mars, avait déchiré son habit d'uniforme en 8*écriant : « J'ai juré de mourir avec la liberté, elle n'existe plus, je meurs ! » et il s'était brûlé la cervelle. Un tel disciple avait droit d'être placé à côté de son maître assassiné poiu: la même cause. Les épigraphes placées au bas de ces peintures et de ces estampes ne sont pas généralement heureuses; elles manquent de laconisme. 11 y a des noms qui n ont pas besoin d'épitliëte ; Marat en était un.

Mais qu'y a-t-il de comparable à cette lettre de Tannée de la Moselle : « La mort de Marat a porté la consternation parmi les soldats ; ils le vengeront? » Ils l'ont vengé par des victoires.

11 y a tel tableau, telle pièce de vers ou tel discours qui étonneraient bien aujourd'hui les petits-fils, si nous leur prou- Tions qu'ils sont signés du nom de leurs grands-pères. Mais le mépris que devaient inspirer les démonstrations pseudopatriotiques de ceux-ci et les protestations des enfants nous

fera passer sous silence toutes ces pitoyables platitude8»i lit-on pas, par exemple, dans la Biograjjhie Micliaudy qoMnommé Murai, qui depuis aurait été décoré du titre de prince et même de roi, n'avait pas dédaigné en 93 de substituer, son nom insignifiant à celui de Slarat ; par contre, un petit -neveu de TAmi du peuple, aujourd'hui encore €»j ployé à la municipalité de Genève, a fait changer une lettrf à son nom pour le défigurer, soit par haine politique ou peutêtre, ce qui serait plus pitoyable encore, par timidité intéressée, ou mieux encore par inintelligence.

Sur la place de la Réunion (Carrousel), à côté du tombeau de Lazouski, avait été élevé Tobélisque provisoire. C'est sous ce monument que furent déposés le buste , la lampe, i'écritoire et la baignoire de l'Ami du peuple. Les patriotes venaient y déposer des couromies civiques; on y brûla l'acte d'accusation décrété en avril.

Nous avons lu que David avait publiquement promis de représenter la scène de l'assassinat; au 14 octobre le tableau était achevé, et le peu))le admis à l'exposition dans l'atelier du peintre; à une fête donnée par la section du Muséum, ce tableau était porté en grande pompe avec cehii de Lepdletier. Ricart et De veau furent chargés de la gravure du chef-d'œuvre.

Il a été composé beaucoup d'hymnes, d'odes ou de pièces de vers; nous n'en trouvons aucune signée d'un grand nwn de poëte : elles n'étalent pas payées. Plus tard les muses se rattrapèrent de ce chômage aux baptêmes du roi de Rome ou du duc de Bordeaux : alors l'ignoble image du patriote ruiné et mort pour la cause de tous servit aux inspirés de repoussoir à la figure angfUque d'un royal bambin. Les rois payent généreusement, n'ayant qu'à puiser dans notre bourse.

Nous allons donner le programme complet d'une de ces iètes d'inauguration, afin qu'une fois pour toutes on s'en fasse une idée exacte ; on verra s'il y a la moindre apparence de

lies; si, au contraire, tout n'y était pas propre à inspi-

au peuple les sentiments du patriotisme le plus pur dans tiD moment où la liberté, où la France en avaient un si pressant besoin; tout cela, ne l'oublions pas, au nom de MaraL Cette fête fut célébrée par la section des artistes ; ce fut une des plus belles solennités de la Révolution. Le cortège se composait comme il suit :

Un détachement de cavalerie ouvrait la marche;

Des citoyens armés ;

Un groupe de vingt tambours;

Une compagnie de canonniers;

Deux pièces d'artillerie ;

Table des Droits de l'homme portée sur un brancard;

Députation des quarante-sept sections;

Groupe d'enfants portant le livre de Tcducation nationale;

Une presse d'imprimerie;

Un trophée des arts;

Un trophée des bonnes ménagères; . Deux rangs de jeunes citoyens et de jeunes fdles couronnés d'épis de blé,, traînant sur un char un respectable yieillard sexagénaire, appuyé sur une charrue, et sa compagne tenant une quenouille;

Une colonne de soldats;

Un rang de forgerons en habits de travail, le marteau sur Tépaule ;

Un second groupe de vingt tambours ;

Citoyennes en blanc portant des parfums, des fleurs et des couronnes; f Bustes de Lepelletier et de Marat;

Sarcophage porté par des citoyens;

Juges de paix;

Comité révolutionnaire;

Députation des tribunaux ;

Livre de la Constitution porté sur un brancard par des hommes du peuple ;

Cbar triomphal sur lequel est un groupe de citoyennes; la première représentant la République appuyée sur la Liberté et l'Égalité; ses compagnes sont la Justice, la Prudence, r Innocence ;

Force armée suivie du peuple ;

Corps de cavalerie fermant la marche.

Voilà pour les yeux ; que dis-je ? tous ces symboles parlaient bien plus encore aux cœurs; et comme tout cela élève, relève le peuple dans sa dignité, en lui rappelant ses droitsi Qu'on compare à ces fêtes les plus brillants carrousels de Louis XIV, et qu'on dise quelles solennités sont plus propres à moraliser les masses.

Mais suivons le cortège, arrêtons-nous à chaque station; écoutons.

Il part de la place Beaurepaîre (Sorbonne) à neuf heures du matin ; descend, au son de la musique militaire les rues de la Harpe, de la Vieille-Boucherie et s'arrête au pont Saint- Michel. C'est la première station; sur le haut de l'autel on lit cette dédicace : A la Liberté. Un chœur d'artistes fait entendre cet hymne :

Avec les rois tombent les préjugés; Guerre éternelle au fanatisme.

Par la raison enfin ils sont jugés; L'homme reprend son héroïsme.

Et, en effet, Marat c'était la Raison, et la Raison seule affranchit. Salut à l'affranchisseur des peuples !

Le cortège reprend sa marche. Toutes les rues sont tapissées; la route est jonchée de fleurs. On traverse le Marché- Neuf; nous voici au Petit-Pont; c'est la seconde .station dédiée à l'Égalité. Ici ce n'est plus un hymne, c'est une ronde.

Nous n'avons plus do majesté, Sur le trône est Thumanité.

Adieu les grands seigneurs Ingrats, fourbes, trompeurs.

Dansons la carmagnole,

A Tunisson

Dansons en rond ; Dansons la carmagnole, Célébrons tous la raison.

L'idée n'était-elle pas heureuse d'avoir imaginé une ronde plutôt qu'un chant à cette station de T Égalité? En effet, il semble qu'à ce nom on se sente tout à coup dégagé des entraves gênantes du décorum; ce ne sont plus alors des paroles qu'il faut, c'est de l'expansion, des mains pressées, des visages qui rayonnent, des voix qui éclatent, des bonds de joie, des carmagnoles enfin , cette ronde des égaux, cette ronde entre tous, dont rougirait l'aristocrate, dont la pudeur n'avait pas à rougir. La Carmagnole y avec son rhythme facile et qui se prête si bien à l'improvisation, ne périra pas plus qae la Marseillaise ^ parce que l'expansion fraternelle n'est pas un besoin du cœur moindre que l'exaltation.

On remonte la rue Saint-Jacques; nouvelle halte devant le Panthéon. Ici le chœur commence un chant à la gloire des grands hommes :

Apôtres de la Liberté, A la France servant d'exemple.

Vos noms burinés dans ce temple Frapperont la postérité.

Que déjeunes poitrines devaient palpiter à la vue de ce temple ouvert à tous! Ce n'est plus de leur vivant, avec de l'or, avec des titres, avec des hochets que la République récompense ses grands hommes; la couronne ne leur est décernée qu'après la mort, mais c'est la couronne d'immortalité; et cette sage mesure en les avertissant qu'ils ne remplissent jamais qu'un devoir, les force à persister jusqu'à la fin, à redoubler toujours d'efforts s'ils veulent atteindre au terme glorieux, en même temps qu'elle ôte aux ambitieux les moyens de fonder une tyrannie.

%9H JEAN-PAUL HÀRAT.

A la place Saint-Michel, les chœui-s célèbrent les JftMH tagnards : hymne d'encouragement et de reconnaissance.

Battez, tambours; sonnez, trompettes; Marchons au pas aux ennemis, lurons, jurons tous sur nos tôtes De rester à jamais unis.

Que la terreur les accompai^ne, Ceux qui veulent nous renverser; G*est -en sachant les terrasser Que nous atteindrons la montagoa.

On pourrait, littérairement parlant « critiquer ce couplet qm n'exprime pas tout ce qu'il veut dire. Mais on devine; et cela suffit le plus souvent au peuple, dont rimagination, dont le sentiment va toujours plus loin que la parole da poète; parce qu*il est le foyer de toutes les hautes pensées, et qu'il n'a que faire de Texpression : voilà ce qui explicpie pourquoi son exaltation est quelquefois extrême à Fouîe de médiocres paroles. Ce ne sont pas celles-ci qui le ra?»sent, ce sont les images qu'elles ont éveillées en lui; à son insu il s'exalle devant sa propre création, devant son œuvre. Puis viennent les anatomistes littéraires qui rient dédaigneusement de ce qu'ils appellent la sottise du peuple, de ce qu'ils pourraient plusjustement appeler leur pauvreté d'intelligence.

Mais nous voici arrivés à la dernière station; le cortège revenu à son point de départ s'arrête devant l'arbre de la liberté, et la foule répète :

Conservons -nous l'égalité, Mais soyons égaux sans licencCm

Alors s'ouvrent les portes de la Sorbonne. On y dépose solennellement, au son d'une musique guerrière, les bustes de Marat, de Lepelletier et de Beaurepaire.

Un groupe de jeunes filles se détache de la foule ; une d'elles couronne spécialement l'Ami du peuple et récite mte strophe en Thonneur du martyr :

Victime, hélas! d'uno iniâme vengeance,

Un for impur osa percer ton flanc...

0 cher Marat, tu nous donnas ton sang,

Viens, prends le nôtre et rends- nous ta présence!

La fête se termine par un roulement de soixante tambours accompagnés de trompettes et du bruit des marteaux de la forge.

Alors commencèrent les éloges; les uns très-bons, la plupart médiocres, quelques autres même touchant au ridicule, comme il doit nécessairement arriver, comme il arri- Tcra tant que les citoyens n'auront pas compris que Féquiralence des fonctions les rendant toutes égales en mérite parce qu'elles le sont en utilité, c'est une maladroite ambition que d'aspirer à se montrer habile dans un art, une profession, un métier autre que le sien. Du reste, qu'importe à la mémoire de Marat le plus ou moins d'habileté du panégyriste? Louis XIV est-il plus grand pour avoir été loué par un Bossuet ?

Ce qui importe bien da\'antage c'est de prouver que les discours ne sont pas plus incendiaires que les hymnes que nous venons d'entendre , non-seulement à cette fête offerte par les artistes, mais à toutes les autres.

Au 10 prairial an ii, par exemple, la section Marat, une des plus ardentes sans aucun doute, prie les autorités constituées d'assister à la fête qu'elle prépare. Écoutez quels motifs la déterminent : « Dignes représentants, qu'il est beau pour nous de remplir auprès de la nation assemblée un devoir bien cher à nos cœurs républicains, puisqu'il a pour objet d'honorer la probité et les vcrlita que vous avez mises àl'ordre du jour ! » Serait-il conce\'able qu'un instigateur de meurtre et de pillage inspirât de tels sentiments? Ke prouvent-ils pas comment

Paris interprétait ce qu'on a appelé les criminelles prorocations de T Ami du peuple î

Dans un discours du citoyen Galvet nous lisons : « L'Ami du peuple fut le dépositaire des mœurs vrsdment républicaines; sa vive éloquence a porté avec d'autant plus.de force dans nos cœurs d'utiles maximes, qu'il commença toujours par les pratiquer lui-môme. Pour lui doivent couler lès larmes d'une sensibilité éclairée. » Dans un autre éloge, le citoyen Closquinait disait : « Marat était un de ces hommes rares dont la philosophie fait choix pour ramener à la justice et à la raison les hommes dégénérés. » Nous pourrions citer deux cents passages analogues quant au fond, tirés d'autant de panégyriques que nous avons sous les yeux ; nous ne ferions que répéter ce que nous avons dit nous-même dans tout ce qui précède/ et Ton verrait que nous n'avons rien changé dans le sens que le public attachait aux conseils de Marat. Parmi tous ces discours, il faudra toujours distinguer celui du citoyen Alexandre Rousselin, prononcé à Toccasion de la fête d'inauguration célébrée par la section de l'Unité, décadi Brumaire, an II de la République; c'est l'interprétation la plus exacte des sentiments du peuple à l'égard de son ami en 1795. L'orateur disait en terminant : « Et vous, sociétés populaires, unissez-vous à toutes les sections de Paris pour célébrer Marat tour à tour; prolongez, multipliez avec magnificence le spectacle de son apothéose, et que ses funérailles soient une suite de fêtes patriotiques ; que les places et les rues retentissent pour lui d'hymnes sacrés, et que Paris soit longtemps tout plein de sa gloire. »

Nous venons de voir que non-seulement Paris, mais toute la France révolutionnaire obéit à Finvitation de Rousselin; il était nécessaire que nous donnassions quelques détails de ce^ fêtes pour confondre une fois de plus la calomnie qui, après avoir représenté Marat comme instigateur de meurtre et de pillage, a prétendu que les fêtes données en son honneur n étaient que des saturnales dans lesquelles les séides d'un

tel maître juraient sur le poignard d'être fidèles à sa doctrine homicide.

Mais nous n* avons lu nulle part que Simonne assist&t à ces solennités; que faisait-elle alors? que pensait-elle? C'est ce que nous allons chercher*

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