‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 88 sur 150 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le travail bibliographique qui suit est tout entier de H. F. Chevremont. Les lecteurs attentifs se feront une idée de tout le profit que nous avons pu tirer des connaissances spécialeSt des conseils, des rectifications» des communications de pièces de ce bibliophile consciencieux et patriote. Son obligeance a été telle, que nous considérons comme un devoir de justice et de reconnaissance de déclarer que, s'il y a quelque chose de bon dans notre livre, c*est en grande* partie à M. Chevremont qu'il faut en savoir gré.

Ego polivi haDC materiam

Quam reperit.

Alfred Bôugeart*

A la date du 12 brumaire an m™® (2 novembre 1794), la veuve Marat (Simonne Evrard) fit paraître le prospectus de la réimpression des œuvres politiques de TÂmi du peuple; des événements, ou plutôt des persécutions empêchèrent la réalisation de ce projet patriotique qui aurait redressé bien des erreurs et porté la lumière sur les faux numéros du journal qu'on rencontre dans presque toutes les collections. Voici ce qu'on lit dans ce prospectus :

« Aujourd'hui enfin il n'est plus possible de faire prendre le

change, et ses ouvrages (à Marat) vont paraître malgré les sourdes menées de l'envie qui s'y oppose.

(( Cette édition aura çlonc, outre l'avantage de ne contenir que ce qui est vraiment sorti de la plume de Marat et de n'être plus confondue avec les fausses productions, celui d'être augmentée d'un grand nombre de notes et de remarques, et celui d'être rétablie dans sa première intégrité.

<( Chacun sait, et Marat lui-même l'a annoncé, que ses numéros ont été souvent tronqués, altérés, falsifiés par des mains infidèles, auxquelles il était obligé de confier son manuscrit pour le faire imprimer, ne pouvant vaquer lui-même, sa tête étant proscrite. On profitait de sa cruelle position pour l'outrager impunément en dénaturant ses écrits. »

Un jour, je trouvai la note suivante dans un livre qui venait de paraître sous le titre : Histoire de la Révolution française, par 11. 23

.r>ft BIBLIOGRAPHIE.

.7. Viîliaumé: a ... La calomoîe ayant échoué contre Marat, le l>jnvoir essaya vainement de l'acheter et lui ofifrit de payer soo silence un million; Marat n'en devint que plus terrible: alorsoD fit pnraltre de faux numéros de L'Aitfi dl' Peuple, imprioiés sonrent avec les caractères et le papier de ce journal ; et il arriva quelqi»foîN qiK; Ifs lecteurs SG virent trompés par cette coDmfaçoii.H s'est glis>('* des numéros de cette contrefaçon dans toutes les collections, excepté, bien entendu, dans celle de Marat lui-même^ Celle-ci, dans laquelle Marat a intercalé des notes et les maDoscrits qui n'avaient pu paraître à cause du bris de ses presses, est en possession de Fauteur, à qui la sœur de Marat (AlbertineBlanl) Ta transmise en 1835. »

Avant d'aller plus loin, permettons-nous une remarque. M. Viîliaumé dit que les notes et les manuscrits intercalés sont déliant; cette raison a contribué, je n'en doute pas, à lui faire vendre œtie collection deux mille francs ; mais Simonne Evrard, la plus intéressée de tous 5 le faire savoir, ne parle point de cela, et jecns qu'elle n'y aurait pas manqué. A part certains manuscrits, je crois bien plutôt la majeure partie de ces notes rédigée ptf Simonne Evrard pour la réimpression des œuvres politiques * l'Ami du peuple; quand Marat manquait de temps pour revoir oo corri^Tr sa feuille, comment aurait-il eu celui de faire toutes les nutes et corrections que nous signalerons?

Cest en 1835 que M. Viîliaumé a reçu des mains d'Albertine Marat cette collection, c'est-à-dire près de douze ans après la mort de Simonne Evrard; ce n*est donc qu'Albertine qui a polai Bnîrmcr que les notes fussent de Marat. Nous voulons admettre l'aflir'.nation ; mais n'a-t-il pas pu se faire que la sœur, en pariant ainsi , n'ait voulu tout simplement qu'indiquer la source où Simonne avait puisé? C'était comm'e si elle eût dit : Marat n'eùi pas écrit autrement. Elle rendait à César ce qui appartenait à César; elle remontait à la source commune de toutes leurs inspi rations.

Nous n'insisterons pas, mais qu'on remarque qu'il n'existe p» de collectionneur qui ne prétende posséder les précieux numéros avec corrections manuscrites; nous connaissons à Paris un pscu-

donyme (M. Cas...) dont parle aussi M. Paul Lacroix dans le Bol- LETiN DE LA LIBRAIRIE A BON MARCHÉ, qui, lui aussi, déclare dans un catalogue avoir reçu d'Albertine une collection annotée ayant appartenu à Marat. Enfin la collection Labédoyère avait aussi des « numéros de L*Ami du Peuple avec ratures, corrections et additions , de la çiain de Marat. Plus de 80 pages in-8» entièrement manusentes, sans compter de nombreuses notes en marge des numéros imprimés. » Lés historiens sérieux qui parleront de Marat feront leur profit de tous ces renseignements.

Il n'est pas à àia connaissance qu'il ait été publié le moindre document bibliographique sur la collection de M. Villiaumé, qui a acquis une réputation telle, qu'elle fut vendue une première fois deux mille francs, ainsi que nous l'avons déjà dit^ et revendue il y a peu d'années quinze cents francs.

Ce que je vais dire est le résultat de laborieuses recherches dorant Texposition à la dernière vente; j'aurais tort d'affirmer que cette vérification, si consciencieuse qu'elle a été faite, se trouve à Tabri de toute rectification : je prie donc l'heureux possesseur de réviser ce jugement, si involontairement j'ai pu m'abuser.

Cette collection , que je croyais trouver unique sous tous les rapports, se présente sous un aspect informe et une reliure peu digne de sa rareté; certains volumes sont composés de numéros non ébdiihés dans un état parfait, d'autres, de numéros abominablement rognés provenant de collections déjà reliées, d'autres enfin do mélange de ces deux genres. En ouvrant le premier volume, je constatai tout d'abord Tabsence du Proshectcs, première et indispensable pièce qui est la pierre de touche de l'opinion politique du rédacteur; Marat y trace d'nne main hardie et avec une conviction profonde la conduite d'un censeur public, il y démontre la nécessité de son entreprise. Comme nous, tout lecteur peut constater qu'il resta aussi ûdèle à son programme qu'à la cause du peuple, pour lequel il a tout sacrifié.

Poursuivant mes investigations, j'ai vainement cherché une brochure que Marat dans son journal annonce avoir paru dans la nuit du 13 au U juillet, ayant pour titre : L'inpbrnal projet DÉvoni.

Je n'ai pas vu un seul numéro du Jumus tramçais; il y en a

cependant treize, tous avoués par Marat ; une collection du joamal ne saurait être complète sans le Junius, dont chaque numéro est ^ quelque sorte un supplément à celui de L'Âui du Peuple.

Je n*ai pu trouver une brochure de quatre pages in-8® en forme ' le numéro du journal, sous le titre : Montteur patriote, pièce jugée si importante par Marat, qu'il rindique à tous les titres des numéros de son journal.

La Lettre a M. Jolt est dans Tétat le pi as déplorable de vétusté.

Le Prospectus d*un ouvrage posthume de Marat, ayant pour titre : L'École du Citoyen, ne s'y trouve pas ; cette pièce, la seule qui fasse connaître l'esprit de ce manuscrit qui semble aujourd'hui perdu, est importante par ce seul fait.

Enfin je n'ai trouvé aucun placard; si le plus grand nombre est réimprimé sous forme de numéro, il s'en trouve cependant qui ne l'ont point été ; c'est de ces derniers surtout qu'il faut déplorer l'absence.

Il résulte de cette investigation qu'il manque à cette collection, non-seulement toutes les pièces indiquées ci-dessus, mais encore la presque totalité des numéros manuscrits qui n'ont pu paraître et le manuscrit de L'École du Citoyen, que la veuve Marat devait aussi imprimer, selon ce qui est annoncé dans son Prospectus, page 7. Tous ces manuscrits et les pièces imprimées dont j'ai signalé l'absence onl-elles été remises par la veuve à la sœur qui lui survécut jusqu'en i8/il? Albertine Marat les a-t-elles remises complètes ou incomplètes à M. Villiaumé? Je l'ignore, mais je constate un fait qui a son importance. Il s'est déjà glissé tant de faux numéros dans le journal de Marat, tant de fausses productions parmi ses œuvres politiques, qu'on ne saurait prendre trop de précautions pour éviter d'en laisser grossir le nombre; il ne faut pas, surtout, qu'à l'aide de cette collection on puisse un jour, y glissant quelques notes mensongères ou quelques fausses productions, imputer à Marat des opinions qui contrediraient ses principes dans le seul but de donner raison aux folliculaires modernes.

Cette collection, que je vis à la vente Solar en décembre 1860 et janvier 1861, me fournit l'occasion de confronter le journal avec des notes extraites de notre catalogue spécial, minutieusement pré-

paré sur plusieurs collections; j'aurais désiré avoir plus de temps et le faire avec le catalogue même, la bibliographie y aurait plus gag^é, mais, ne pouvant disposer que d'une heure d'exposition, je dos flxer plus particulièrement mon attention sur un point essen- • lie! : une série de faux numéros inclus dans toutes les collections et sur lesquels j'avais depuis bien des années de graves présomptions. Par cette confrontation « j'ai constaté que les numéros

52h mardi 27 juillet 1791

525 vendredi 29 juillet —

526 lundi !•' août —

527 vendredi 5 août —

528 lundi 8 août —

étaient faux, qu'aucun numéro ne les remplace et qu'il existe à cette époque une lacune, comme du numéro (|6 à 50, du numéro 58 à 69. Cette partie bibliographique appellera, je l'espère, l'atleotion des bibliographes et surtout des historiens qui voudront ratreprendre une consciencieuse étude des œuvres de l'Ami du peuple; quant à mes présomptions à l'égard des cinq numéros signalés, bien que solidement appuyées par la lacune existant dans la collection unique , elles semblent encore mieux établies par un document du temps; nous l'empruntons à Momoro qui, à cette ^KKiue de juillet 1791, lors de la funeste et sanglante affaire du Champ-de-Mars, était encore rédacteur du Journal do club des Cordcueus :

a ••• Les patriotes, poursuivis avec un acharnement incroyable par les ennemis de la Révolution, sont contraints de céder à la force, de gémir sur le sort de leur patrie que le deuil de la liberté ; Ta bientôt peut-être couvrir d'un crêpe lugubre...

« Le journal de Marat a été saisi, et les formes ont été brisées dans l'imprimerie où il se faisait, o (HiSTomB des Journaux et des JooniAUSTES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, par L Gallois, tome II**« page 471 .)

Qu'y a-t-îl d'extraordinaire qu'à cette époque de réaction sauvante Marat n*ait pu, durant quinze ou vingt jours, livrer sa

feuille à rimprimerie, les presses ayant été brisées, rimprimene saccagée et l'éditeur jeté en prison ; qu'on lise le numéro 529 ii mercredi 10 août 1791, il ne restera plus, je l'espère, aucun doute à cet égard. Mais, objectera-t-on , Marat n'a pas signalé cette lacune comme il a signalé les précédentes. C'est vrai, mais à cette époque les événements se succédèrent si rapidement, qu'on peat supposer que, ajournée, elle fut enûn oubliée. Qu'on s'étoooe peu de voir M. Deschiens consacrer cette erreur si facilement admise après lui ; on. a beaucoup collîgé, mais combien le nombre des lecteurs est restreint, vu le nombre prodigieux de ceux qui ae prononcent contre Marat sans l'avoir jamais lui Signalons, en posant, qu'aucun de ceux qui ont eu en leur possession la coUedkn ayant appartenu à la veuve Marat n'a daigné faire profiter le public d'un travail utile. Si jaloux qu'on doive être de la posséder, il n'est rien qui puisse amoindrir le mérite de celui qui voodnit attacher son nom à l'œuvre réparatrice des erreurs qui ont âé commises; rétablir la vérité, c*est ouvrir aux historiens une voie large et sûre, c'est travailler à réhabiliter la mémoire d'un grand citoyen dont la vie laborieuse fut consacrée au bonheur du genre humain. « La mémoire des martyrs de la Liberté est le patrimm du peuple, » a dit la veuve de J.-P. Marat ; vengeons-les de leurs infâmes détracteurs.

Ce qui rend cette collection exceptionnelle, ce sont les nombreuses notes mises en marges de la main de Marat (selon M. Mlliaumé) et celles qui sont intercalées; mais en présence de la ligue redoutable des méchants et de l'impossibilité matérielle de répandre les œuvres de Marat parmi le peuple, je redoute les cooséquences perfides que peuvent un jour tirer de ces notes inédites les ennemis de Marat; d'ailleurs, qu'importent à la gloire de l'Ami du peuple quelques lignes de plus ou de moins, son journal est la démonstration vulgarisée et l'application des principes qu'on trouve développés dans ses œuvres de philosophie, de législation, de constitution, des Chaînes de l'esclavage, de VOffrande à la patrie, tous livres que les folliculaires ne peuvent entamer de leurs dents venimeuses? La politique de Marat a pour base l'humanité et la justice; aussi la reconnaissance 'des hommes justes et clain'ovant^de

tous les temps le placera-t-elle, comme nos pères, au premier rang parmi les bienfaiteurs de rhumanité.

Revenons à certains détails qui concernent cette collectioni quelques feuilles intercalées ne sauraient remplacer les vin(f> numéros qui n*ont pu paraître ; ces dernières ne présentent à peine» à elles toutes, que la matière de deux ou trois numéros de ÏAmi du Peuple, Ce n'est pas sans ôtre étonné que j*ai trouvé dans cette collection, et reliées avec les numéros du journal de Marat, un assez grand nombre de feuilles de L'Oiateor du Peuple, par Fréron; pour peu qu'on ait seulement parcouru le journal de Marat, on sait que p:)rfois il faisait paraître dans L'Orateur du Peuple des articles qui lie pouvaient entrer assez à temps dans sa feuille; le contenu de tous ces numéros n*étant pas exclusivement de Marat, c'est, ce nous semble, détruire Tunité d'une œuvre que d'y ajouter celle d'un autre; leur vraie place serait ailleurs. Mais en admettant qu'un tel amalgame ait eu sa raison d'être, comment expliquer la présence d'un Prospectus du journal de Maximilîen Robespierre et celle d'une feuille intitulée : Journal du Diabi^? Où peut s'arrêter un pareil abus, si Ton n'y met un frein? Aussi me suis-je fait un devoir de le signaler aux bibliophiles et de leur fournir le moyen facile decolliger sans peine un journal de Marat, en leur offrant un catalogue spécial et minutieusement établi ; c'est en lisant qu'ils apprendront h reconnaître partout le caractère original qui distingue les ccriis de Marat, et qu'il deviendra impossible de leur en imposer par de fausses productions.

Le catalogue que nous annonçons sera précédé de celui des œuvres philosophiques, scientifiques, littéraires et politiques de J.-P. Marat ; parce que nbus avons pour principe de ne rien avan* cer dont nous ne puissions garantir l'exactitude, en indiquant les sources où nous aurons puisé; afin aussi de faciliter les recherches pour toutes les pièces qui nous seraient restées incoisnues ou qui n'auraient pas passé sous nos yeux.

Cela dit, nous devons encore faire précéder notre travail de 11 réflexion suivante, afin que le lecteur sache bien que nous entendons établir la solidarité la plus étroite entre l'auteur de l'étude sur Marat et le bibliographe. *

L'étude spéciale des œuvres de J.-P. Marat m*a vingt fois démontré que les bibliographes, en se copiant les uns les autres, sans examen ni vérification des pièces, enracinaient des erreurs qu'il deviendra un jour impossible de détruire. Pénétré de l'utilité d'un travail sérieux, j'entrepris il y a quelques années la bibliographie que j'offre aujourd'hui; elle serait peut-être restée longtemps encore dans le carton, si je n'avais rencontré dans M. Alfred Bougeart une de ces rares natures qui, bravant les préjugés et la mauvaise foi, osent élever la voix en faveur de la vérité : historien consciencieux, patriote intègre, travailleur infatigable, il possédait les qualités indispensables pour commander la confiance, et plaider au tribunal de l'opinion publique la cause de Marat.

Unis par la conformité de nos vues sur l'Ami du peuple, c'est avec bonheur que j'ai mis à sa disposition les trente-deux volumes des œuvres complètes de Marat, plus de deux cents brochures relatives à ce grand citoyen, une collection d'estampes, de peia« tures et de médailles.

F. Chevremont,

osa

OEDYRES COMPLÈTES DE J.-P. HARAT

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