‹ Marc Fane, roman parisianChapitre 14 sur 14 · marc fa m · texte numérisé non relu

marc fa m

lées, une furie chaotique de forces, d'électricités, de vents hétérogènes ayant passé là, sans toutefois s'arrêter autant vers le Nord où restait à la base une haute muraille fauve, percée d'une brèche pâle, chaperonnée de rhodiums et d'agathes à la cime.

A l'heure horizontale, sur les îles, les promontoires, les hordes de bizets, les immenses ailes de schiste, partout des rouges vaguèrent, de llamme aux arêtes des cumulus, de cire à cacheter sur les versants, d'ardoise, de poudre tyrienne sur des archipels d'aniline, sur des toisons semblables à des tapis de Judée, des détroits, des golfes, des méditerranées pales, des adriatiques à teintes delinaire.

Marc, à voix basse, dans un appesantissement harmonique de désuétude, murmurait à mivoix :

— « Qui a l'intelligence de compter les nuées et de placer les outres des cieux?... Connais-tu le balancement des nuées ? »

Mais le sublime requiem de la lumière s'amplifia par les profondeurs du Tabernacle. Une cryptographie mystérieuse déroula ses énigmes dans les métamorphoses du prisme. Déjà, la fournaise rouge disparut aux basses tribus nébuleuses : une teinte de lignite, de grès, de pous-

sières boreuses, funéraires, fondit sur ces chaos. Eu bas, au rebord du couchant, un étang1 orange, des ondes populages à mi-côte, et des diaphanéités indécises, des lueurs de lampes lointaines, des transfusions de pétales de veilleuse d'automne, des lamelles d'émeraude dépolies.

Puis, les orangés du soubassement s'éteignirent dans les réfringences du bas rouge, non plus le rouge de naguère aux archipels des nuages, mais le rouge du De Pro fondis, le rouge aux lueurs de cuivre, pur et funéraire, tandis que le soufre à 50° d'ascension droite fonce en fournaise; un Tubalcaïn prodigieux posant son ombre sur l'incandescence et sur l'eau bleu pâle du zénith, des nuages comme des méduses, des bêtes diaphanes de la mer, des madrépores hyalins, des rêves blancs, des voiles de vierge, des chastetés, des clartés, des blêmissements, des fluidités qui engloutirent l'âme de Marc, sous une vision d anges, dans des gouffres de suavité...

La porte s'ouvrit et, tout doux, s'éleva le cri de Victor :

— Marc... le cheval parle... écoute... il parle...

Et, appuyaut le doigt contre le crâne de carton, l'enfant fît jaillir une aigre vibration de mirliton. Marc écouta, surpris, comme si, de la note nasale, une énigme compliquée se dégageait, un pro-

blême infiniment délicat et intéressant. Et, à quatre pattes, il alla prendre le gamin, il serra furieusement la petite poitrine contre la sienne, grondant :

— Ah ! dis, petit homme, aimes-tu Marc, aimestu Marc ?

L'autre, inquiet, pourtant passa ses beaux bras blancs au cou du jeune homme.

— Oui, t'aime beaucoup !

— Mon Dieu ! fit Marc en regardant le couchant, la petite chair m'aime !

Sur la parabole couchante, le rouge toujours plus foncé, le jaune plus orange, et les nues solidifiées, l'anéantissement des étoffes, des laines, dans des opacités de fonte, des fermetés de granit, des noirs de fumée, des encres merveilleuses. Ce sont les minutes de construction où le firmament étale les cités, les fœtus de basiliques, les radeaux à l'ancre sur les fleuves polychromes, les promontoires, dessus les gouffres de laiton, aux havres de topaze, aux rades de vif argent et Marc se demanda quelles Gomorrhes enfouies au fond des mers mortes, quels Karnacks, quels Stone-Henge, quelles forêts de champignons colosses s'élevaient sur la magnificence couchante. Vers le zénith, le bleu vert pâle, plein de fluorescences idéales, évoqua des parures de blondes

M A lu; FANE 355

septentrionales, de blondes que le jeune homme vit errantes dans la fluidité, dans les fantômes de robes virginales, les mousselines vaporeuses, chastes et pourlant amoureuses, vers lesquelles il lendit ses deux bras en Iremblant de tendresse, et son Idylle reparut, l'abandon d'Adrienne, ce finale féroce, similaire au finale de son apostolat! Les rouges agonisèrent tout au fond du couchant, dans une fanfare de basses, les nuages solidifiés encore, plus minéraux. Le regard de Marc erra aux confins de l'horizon : sur la courbe terminale, des cheveux ras, des poils de chauve, quelques arbres minuscules entrecoupaient le gros pourpre ; il s'élevait quatre cheminées d'usine, en perspective, décroissantes; plus proche, un frêne, dans un défilé de maisons, laissait passer des rayons de vitrail par ses dentelles arborescentes ; les façades se voilaient, argileuses sous les arêtes vives, auréolées aux toitures. Marc se figura le peuple-homme en ces blocs de pierre, les pauvres petites fourmis bipèdes inquiètes, nerveuses derrière le noircissement des vitres. Enfin, le poème diurne, la parole crépusculaire, le verbe de la vue s'effaça dans la ténèbre triomphale. Partout s'allumèrent les lampyres de l'homme, aux vitres, toules ces petites lampes, morceaux de soleil, et Marc perçut la mort.

336 MARt FANE

une variation de toute l'électricité épandue, une pesanteur décuple sur la chair, un ralentissement du cœur abondant de la nature, tandis qu'arrivaient les veilleuses stellaires, au firmament, ces rayons d'étoiles où le jeune homme crut percevoir une vieillesse, une décrépitude, des rayons défraîchis en route, puisque même la lueur des grosses étoiles voyageait depuis des lustres dans l'Infini !

— ... La leçon brutale, mais qui ne peut fléchir une volonté comme la tienne... qui t'enseigne la perspective, la proportion du projet à l'œuvre, la notion parfaite du temps, la lenteur des avances humaines d'ordre social en comparaison des flux et reflux puérils de la politique... Oh ! c'est bien la trempe... et non l'écrasement que ce pourrait être pour une nature plus inerte... Déjà je sens la réaction au fond de ton crâne... le labeur qui va jaillir... plus tranquille, plus patient, plus solitaire surtout... Après de longues études... après une œuvre... peut-être auras-tu de nouveau l'ambition de te mêler aux foules... mais sans hâte... en n'y dispensant que le surplus de ton temps et de ton intelligence... en réservant aux créations durables les énergies suprêmes de ton être...

Subtilisé par la douleur, Marc allait en silence

auprès de l'oncle. Une intellectualité lendre sourdait du pan de Paris entre-ouvert par de là le pont d'Austerlilz, des sourires de lumière sillaient sur le fleuve, des âmes de fées et d'ondines rôdeuses, des clapotis de nymphes aquatiques, des tendresses humides et caressantes à Famé où le jeune homme cueillait une fleur de repos, de consolation, d'espérance, de foi vaporeuse en l'avenir, tandis que s'emparaient de lui les paroles d'Honoré. Un peu de honle aussi, la honte de se sentir rapetissé auprès de l'oncle, auprès de son expérience large et pacifique. Pourtant, l'alchimie intime, depuis des heures, retissait mainte chose en son encéphale et déjà il concevait une vie où il resterait la volonté, mais où il s'abreuverait davantage à la source de sagesse, au cerveau de son ami. Moins personnel, moins orgueilleux, il tendrait à collaborer avec la grosse tête, il ferait délicatement comprendre à l'oncle qu'en sa vie, en ses œuvres, en toute entreprise, ils étaient deux, qu'il ne séparait plus Marc et Honoré. Et comme il y songeait, les paroles suivantes jaillirent presque inconsciemmet de ses lèvres :

— Cher oncle... tu auras été pour moi la sagesse et la bonté... et c'est loi, ta grande nature qui m'a repétri et donné la deuxième vie... Tu

auras été mon père... et plus même!... A cause décela, j'accepterai ce que tu offres à ma jeunesse... j'accepterai tout ensemble d'être libre et de continuer à prendre en toi l'appui moral et de puiser dans ton cerveau... Je voudrais être entièrement le condensateur de notre race que tu as si souvent rêvé... Je voudrais mettre dans mes labeurs tout ce que tu daigneras m'apprendre et tout ce que je pourrai créer moi même... Je voudrais incarner la haute philosophie des choses que tu possèdes, et que tu élargis chaque jour... car tu progresses encore comme un jeune homme... et joindre cela à mes propres efforts... à la spontanéité de mon être...

Il vint une fraîcheur exquise et profonde en Honoré. Il sentit revivre une espérance trépassée depuis bien longtemps et son être en trembla. Il vit se résoudre en œuvre ses études éparses, ses tâtonnements cérébraux, ses curiosités rôdeuses et épandues sur trop de choses, ses observations délicates sur l'humanité. Il vécut la béatitude que son tempérament encyclopédique, apte à toute compréhension, n'aurait pas passé inutile, qu'il en resterait mieux qu'un reflet et une éducation déjeune homme, mieux qu'une indirecte influence sur une autre âme :

— Merci, mon Marc ! dil-il doucement.

Marc, au trouble du timbre, perçut le bonheur qu'il venait de donner, et c'est ainsi qu'il trouva dans sa défaite un charme infini, un grandissement imprévisible :

— Nous serons forts, mon oncle... Je me sens venir une volonté nouvelle, que rien ne domptera... une modestie de travailleur pertinace qui nous conduira droit au port, et c'est toi qui seras guide ! . . .

La nuit plus douce, plus molle, toujours le sourire des naïades sur les eaux, le profil tentateur des barques, les constellations de Paris soubresautantes sous des tulles de ténèbres, parmi des nébuleuses et des édifices. Marc avait l'impression d'être un Hellène des ères radieuses, un combattant de la lumière, un grand stoïque ou un grand pythagoricien que les victoires de la matière ne sauraient atteindre. Honoré, plutôt se percevait un fils du rêve, enclin aux tolérances et aux miséricordes, un fils du septentrion celtique, mal armé pour les combats de l'existence, tâchant à tourner les obstacles, à confondre les intérêts en sympathies et les orgueils en justices.

Ils se tenaient toujours contre la rampe du fleuve. Une brume timide montait vers Notre- Dame, transmuait Paris en une vallée de pro-

dige, semée de lampyres, d'albâtres, de fantômes aranéens, d'astérismes hydratés. Le songe persévérait dans les deux hommes, la surélévation mystique, le frôlement d'immanence, le désintéressement, la pureté de l'âme, la volonté du Beau, du Vrai, du Sacrifice et, comme naguère, Marc répéta la parole du grand esclave d'Epaphrodite :

— « Que la Mort et l'Exil, et toutes les choses » terribles, toujours te soient présentes, et tu » n'auras point de pensées basses, et tu ne » désireras rien avec trop d'ardeur ! »

Page 1