‹ Marcel BertrandChapitre 5 sur 14 · HAL 7 IL » R · texte numérisé non relu

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sairement, du moins très probablement, le charriage vers le nord de toutes ces montagnes, c'est-à-dire leur origine méridionale, et l'unité du pli de Glaris. Encore quelques années, et nous saurons, par M. Maurice Lugeon et par M. Henri Douvillé, que si Marcel Bertrand, en 1897, n'a pas vu l’effrayante complexité des phénomènes et n'a pas eu le loisir de dénombrer les nappes superposées, il a, du moins, raisonné juste, et que ses conclusions subsistent. Lorsqu'il avait parlé, en 1884, à propos des Alpes de Glaris, de l’Eypothèse des masses de recouvrement venues du sud, il n'avait pas été compris, et sa voix n'avait éveillé aucun écho. Mais les temps sont changés, et l’on s’est peu à peu habitué, grâce à lui et à quelques autres, aux charriages lointains. Maintenant qu'il parle des Alpes bernoises, tout le monde, religieusement, l'écoute, sentant bien que c’est lui qui a raison, que c'est lui qui vott la solution du problème: et l’on ne s’étonnera plus, cinq ans après, lorsque M. Maurice Lugeon, l’un de ses plus brillants élèves, achèvera la démonstration et annoncera que la majeure partie des Alpes suisses est formée de nappes jJetées les unes sur les autres. Toute la synthèse de ces Alpes est en germe dans deux notes de Marcel Bertrand: celle de 1884 sur le problème de Glaris; celle de 1897 sur les Alpes bernoïises, pour la rédaction de laquelle il a eu M. Golliez comme collaborateur.

C'est en Russie, dans les réunions et les excursions du Congrès géologique international de Saint-Pétersbourg, que Marcel Bertrand va achever l'été de 1897, et se reposer de ses courses alpines et de ses méditations sur les charriages de l’Oberland. Le voyage à travers l'immense pays russe, en compagnie de ses bons amis, Emmanuel de Margerie, Karpinsky et Tschernyscheff, est pour lui comme une fête continuelle, où les jouissances de l'esprit alternent avec les propos plaisants et les gaies aventures. Jamais il n'a écrit à sa famille de lettres aussi drôles que

celles qu'il date de Miask et de Vladikavkaz, ou qu'il trace sur ses genoux, dans la trépidation du train,entre le pays du Donetz et les rives de la mer d’Azov. Ce qui le surprend le plus, c'est qu'après tant de jours et de nuits en chemin de fer, tant de courses à pied, tant de banquets, tant de visites d'usines ou de mines, tant de réceptions où le champagne coule, « on ne soit pas plus fatigué ». Il n'ajoute pas — mais ses amis nous le diront ensuite — que personne n'est plus fèté et plus choyé que lui. Cette promenade en Russie a l'air, parfois, d'être son propre triomphe. Un autre s’enorgueillirait de se sentir ainsi, et dans un tel milieu, l’objet de l'attention et de l'admiration de tous. Il garde, lui, dans les excursions comme dans les banquets, son mcomparable simplicité, sa bonhomie un peu malicieuse, sa gaieté imperturbable ; et les étrangers qui ne l'avaient point encore vu s’étonnent. Sur sa réputation de grand savant, ils s’attendaient à un extérieur plus auguste et à une attitude plus solennelle.

Les deux années suivantes, 1898 et 1899, se passent, pour Marcel Bertrand, dans la révision de la géologie provençale. C’est alors qu'il répond aux critiques de M. Fournier, et montre que le moment n’est pas venu de réduire la part faite jusqu'ici aux chevauchements, bien au contraire. L'étude des terrains que doit traverser la galerie d'écoulement à la mer des mines de lignite de Fuveau le ramène, de façon assez inattendue, au bassin houiller du Nord, et il insiste, dans un Mémoire publié aux Annales des Mines, sur la remarquable analogie de structure de ce dernier bassin et du bassin lignitifere de la Basse- Provence. Ici comme là, on observe, au-dessus des terrains ex place, successivement, et de bas en haut, des lames de charriage où lambeaux de poussée, une nappe de terrains renversés, enfin une nappe de couches en série normale. Les lames de charriage sont seulement locales ; les terrains renversés ont une allure lenticulaire; maïs la

nappe de terrains en série normale s’est étendue sur toute la Basse-Provence, et l'on doit la retrouver presque partout. L'étude de cette vaste nappe sera l’objet d’un autre Mémoire, de portée plus générale, et qui ne visera à rien moins qu'à la synthèse de toute la contrée ; et voici, dans le Bulletin du Service de la Carte géologique pour l’année 1899, la première partie de cet ouvrage. Elle expose les généralités et traite du massif de l'Etoile, Une deuxième partie, traitant de la Sainte-Baume et des massifs voisins, est annoncée comme très prochaine, Hélas ! cette deuxième partie et tout le restant du chef-d'œuvre ne seront jamais écrits; et le Mémoire préliminaire de 1899 contient, sur cette région provençale qu'il a tant parcourue et tant aimée, les novissima verba du grand géologue. Heureusement, l'essentiel est dit et la lumière est faite. Nous savons désormais qu'il y a, dans la Basse- Provence, une nappe, formée par des terrains en série normale, dépassant, en largeur, 40 kilomètres ; et que, sous elle, on trouve çà et là des lambeaux irréguliers et lenticulaires d'une série renversée. L'ensemble des deux séries, la normale et la renversée, a été plissé postérieurement, et accidenté de dômes et de cuvettes. Sans doute il reste beaucoup de difficultés de détail ; maïs la structure générale est parfaitement claire, et, de la comparaison de cette structure, ainsi expliquée, avec les Carpathes et avec le bassin houiller du Nord, on peut tirer, pour la théorie tectonique de ces autres régions plissées, de très précieuses indications. Le Mémoire se termine par cette phrase, d’allure prophétique, qui contient en germe toutes les conceptions futures sur les relations des Dinarides et des Alpes, du fraineau écraseur et des plis que ce traineau a couchés et laminés sous son poids : « Beaucoup dé « plis couchés, parmi les plus énergiques de ceux qu'on « attribue à la compression latérale, n’ont d'autre origine « queles immenses trainages effectués périodiquement à la:

« surface de notre planète.» On connaîtra plus tard à que point, en matière de charriages, Marcel Bertrand a presque tout dit et presque tout prévu.

Au mois de juillet de 1898, il était venu, sur ma demande, passer quelques jours dans les montagnes qui séparent Briançon de Vallouise, et nous avions essayé de résoudre ensemble les difficultés de la tectonique brianconnaise. Jamais je ne l'avais trouvé si perspicace dans l'observation, si ardent dans la discussion, si fécond dans l'invention : il avait vu tant de pays, exploré tant de montagnes, édifié, démoli et réédifié tant d'hvpothèses ! Mais, si l'esprit s'était agrandi, le corps s'était fatigué. L'ascension, chaque matin, après ce repos insuffisant que l’on goûte sur la paille ou le foin des bergeries, était lente et pénible. Vers midi seulement, quand nous étions sur les crêtes et que nos regards se promenaient librement du Pelvoux au Viso, il retrouvait toute sa vigueur. La beauté du problème semblait lui donner des ailes. Il oubliait sa fatigue, et c'était moi, quand le soir approchaït, qui devais l’arracher à notre dure besogne et l’obliger à descendre vers les hameaux. Parmi cent autres souvenirs, gais ou mélancoliques, de ces dernières courses communes en haute montagne, celui-ci m'est resté particulièrement présent. Le sommet de la Croix d’Aquila, 2.500 mètres d'altitude, cinq heures du soir, une journée d'or. Autour de nous, à l'infini, des cimes et puis des cimes, encore en pleine lumière, et, entre elles, des vallées déjà envahies par l'ombre. Le grand et bon Maitre, à qui je rappelle vainement qu'il se fait tard et que nous sommes très loin du gite, s'attarde à ramasser des edelhweiss, dont il veut envoyer un bouquet à sa fille Jeanne. Son visage, tout à l'heure fatigué et précocement vieilli, a soudain rajeuni et s’est illuminé à contempler l’immarcescible jeunesse de ces étranges fleurs : tant est puissante, pour alléger le poids de l'existence, la seule pensée de la joie d’un être

chéri ! Enfin, le bouquet fini et renfermé dans le sac, nous descendons, quittant la lumière d'en haut et nous hâätant vers les gorges où la nuit tombe. Plaisant retour, gais propos, soirée radieuse, fleurs de la montagne, joie paternelle et joie de l’enfant, hélas !..

Toutes ces choses sont passées Comme l’ombre et comme le vent!

Marcel Bertrand s'était marié tard. Au mois d'octobre de 1886, âgé déjà de trente-neuf ans, il avait épousé M'° Mathilde Mascart, l’une des filles du célèbre physicien, membre de l'Académie des Sciences. Rarement union fut plus heureuse : de part et d’autre, l'intelligence la plus largement ouverte et la plus cultivée ; ici, la science audacieuse et profonde, et, avec la science, le goût inné de la beauté littéraire ; là, un admirable talent de pianiste et la passion de l’art; sur tout cela, l'amour de la vie simple, le mépris de la richesse et le dédain du monde ; et, pour compléter l'entente et la fusion de ces deux âmes exceptionnelles, les mêmes idées générales et la plus vive inclination réciproque. On ne pouvait s'asseoir à ce foyer privilégié sans avoir l'impression du bonheur, de ce bonheur qui consiste dans la paix, qui survit aux chagrins inévitables, et qui est plus fort que la mort elle-même, comme l'amour, d’où il procède.

Les chagrins vinrent vite, ainsi qu'ils ont coutume. Des sept filles, fruits de cette union, qui reçurent les noms de Jeanne, Fanny, Claire, Hélène, Thérèse, Marcelle et Louise, deux moururent en bas âge : Hélène en octobre 1893, à dix mois; Marcelle à dix-huit mois, en septembre 1899. L'année 1899 s’acheva dans la tristesse et dans l’inquiétude : tristesse de ce dernier deuil, si récent; inquiétude au sujet du grand-père, Joseph Bertrand, qui avait longtemps défié la vieillesse et dont

l'esprit restait imperturbablement jeune, mais que l’on sentait maintenant frappé à mort.

Et voici que commence 1900, l'année qui va être terrible ! Marcel Bertrand s’est remis au travail, dans une sorte de fièvre qui contraste avec sa sérénité habituelle : mais l’on peut croire que c’est pour tromper son chagrin et ses angoisses, Dans sa facon de parler, et surtout d'écrire, il y a plus que de l’ardeur, et même plus que de l'enthousiasme ; il y a quelque chose qui ressemble à de l’exaltation : mais l'horizon sous ses yeux s’est tellement agrandi, lui-même monte depuis si longtemps dans la connaissance et d’un pas si rapide, que cette exaltation semble, à ses amis, toute naturelle, et que personne ne songe à s'en alarmer,

L'étude attentive des singularités tectoniques du bassin houiller du Gard l'a ramené à la recherche de la solution générale du problème de l’orogénie. Les faits lui paraissent maintenant assez nombreux, et assez semblables partout, dans le Gard, en Provence, dans les Alpes, pour que l’on puisse essayer de les relier par une théorie mécanique, La naissance d’une chaîne de montagnes, en Europe, comporterait les quatre phases suivantes : formation d'une grande fosse géosynclinale sur l'emplacement d'une zone où il y avait excès de la pesanteur; création d’un bourrelet au sud de la fosse, ce bourrelet n'étant que la compensation de l’affaissement du géosynclinal et de la lente translation de son fond du nord vers le sud; descente de ce bourrelet, sans cesse reformé et renouvelé, sur la fosse qu'il recouvre d'une nappe de charriage; enfin, élévation en masse de l'édifice sous-marin ainsi construit. Si l’on suppose que ces mouvements très simples soient uniformes, on peut représenter les vitesses par les espaces parcourus et leur appliquer les théorèmes de la conservation du centre de gravité et de la conservation

des aires. Cela conduit à la conception d’un déplacement,

d'ensemble de foute une couche sphérique superficielle, plus ou moins mince, entrainée par les charriages. « La « Terre serait comparable à une orange dont, par une « forte pression de la main, on arriverait à faire tourner « l'écorce tout d’une pièce, sans déplacer le fruit, » Mais ce mouvement d'ensemble ne peut avoir lieu sans un déplacement corrélatif dans le même sens de l’axe de rotation ; de sorte que l'histoire des chaines de montagnes se trouve liée à l'étude du déplacement des pôles à la surface de la Terre, Reprenant alors l’idée, émise en 1873 par Lowthian Green, et tout récemment rajeunie et précisée par M. Michel Lévy, de la figure vaguement tétraédrique que dessinent les grands accidents terrestres, Marcel Bertrand cherche à déduire le déplacement des pôles de l'incessante déformation d'un certain tétraèdre. Pour lui, ce tétraèdre est /e grand rouage, mis en jeu par le refroidissement, qui conduit et règle tous les mouvements de la surface. La transmission des mouvements se fait par les inégalités de la pesanteur qui en sont la conséquence. D'une chaine de montagnes à la suivante, par exemple de la chaîne silurienne à la chaîne carbonifère, le tétraèdre aurait tourné d'environ 120° autour d’un axe passant par son sommet nord. En considérant successivement les deux déplacements relatifs du pôle nord de la Terre par rapport au tétraèdre — le premier dû aux charriages, le deuxième dû à l'attraction solaire, — on arrive à déterminer la position de ce pôle à chaque moment des périodes géologiques. Il suffit alors de quelques hypothèses pour que l’on puisse, de l'allure de la courbe qui représente le déplacement du sommet nord du tétraèdre, déduire les durées relatives de formation des chaines de montagnes. Ces durées, en partant de l’origine des temps géologiques, seraient entre elles comme la série des nombres impairs. Il n'y aurait plus, en ce qui concerne le temps, qu'une inconnue, qui serait la durée

de formation de la première chaîne. « Quand le tétraèdre « sera arrivé à sa position d'équilibre, le rouage central « sera arrêté, les mouvements s'amortiront peu à peu, « les dénudations nivelleront tout, sans que rien renou- « velle leur action; la vie géologique de la Terre sera « terminée... » Telles sont les spéculations où le Maitre s'est laissé entraîner dans les deux premiers mois de cette année 1900; tel est le ton de ses dernières communications à l’Académie des Sciences. Dans une sorte d'ivresse, il monte, il monte, sans qu'aucune objection soit désormais capable d'arrêter son essor. En le voyant, ou en l’entendant, on pense malgré soi au navire aérien de la Légende des Siècles, à « ce navire impossible », qui est l’homme lui-même :

Il se perd sous le bleu des cieux démesurés,

et l’on est tenté de lui crier : « Pas si loin ! pas si haut! « redescendons !... »

Quand paraissent, aux Comptes Rendus de l'Académie, ces trois Notes de Marcel Bertrand sur l’orogénie et sur la déformation du tétraèdre, nous avons tous, nous ses amis et ses disciples, l'impression d'un éblouissement et d'un balbutiement. Peut-être quelques-uns d’entre nous songent-ils à un excès de fatigue. D'autres trouvent tout simple que l’on sorte ébloui de la vision de la Lumière, et que, d'un voyage vers l'Ineffable, on revienne en balbutiant. Personne, à coup sûr, n’a la moindre idée qu'il puisse y avoir là, dans ces pages splendides et comme semées d’éclairs, mais chaotiques et confuses, le premier symptôme d’une redoutable maladie. C'est cela pourtant : nous ne le saurons que plus tard, et quand il n'y aura plus de remède. Elle eût probablement reculé, cette triste visiteuse, devant un peu de repos et de joie; elle eût tout au moins ajourné son œuvre de ruines et de ténèbres.

Mais le malheur le plus affreux, le deuil le plus déchirant qui se puisse imaginer, allait lui ouvrir la porte toute grande.

C'est le 16 avril 1900, lundi de Pâques, dans l’aprèsmidi d’un beau jour de printemps, au bois de Verrières, près du village de ce nom, dans les environs de Paris. Marcel Bertrand a eu, il n'y a pas encore tout à fait deux semaines, la douleur de perdre son père; et ce fils excellent, infiniment respectueux et tendre, a été touché par cette mort à une place très profonde. Il est triste et préoccupé. Non loin de lui, et surveillé par lui, mais, hélas ! trop distraitement, un groupe d'enfants, où sont ses filles, joue dans une sablière ouverte récemment par le Génie pour la construction d’une batterie. Soudain des cris se font entendre. Il se précipite. Jeanne, sa fille ainée, une belle enfant de treize ans, vient d’être renversée et ensevelie par un éboulement du sable, au pied de l’une des parois de la petite carrière. On s’empresse pour la dégager; mais les outils manquent et le sauvetage est d'une lenteur désespérante. Quand enfin les secours arrivent, il est trop tard, et l’on ne retire qu'un cadavre.

Maintenant, dans le soir qui tombe, il faut aller prévenir la mère. Elle est non loin de là, quiles attend et déjà s'inquiète un peu, les trouvant bien longs à revenir... Traverser de pareilles tortures, et pouvoir leur survivre, quel mystère à faire vaciller l'intelligence ! Le retour à Paris, dans un char à bancs, par une nuit glaciale, le père et la mère assis l’un à côté de l’autre et portant sur leurs genoux le pauvre petit corps roidi...! et la chambre de l'enfant, la chambre virginale où s'achève cette journée de vacances, désormais

Lieu sinistre où, veillant l'inexprimable veille, La femme a pleuré mort le meilleur de sa chair

Certes la mort d’un enfant est toujours une terrible

épreuve pour les pères et pour les mères ; mais quelle épreuve de choix, quel abîme de douleur, quel gouffre de désolation, quand l'enfant est frappé en pleine santé, en pleine joie, et comme foudroyé ! Pendant des mois, nous croyons à quelque affreux rêve ; nous nous imaginons que l'être follement aimé va reparaître, continuant le jeu commencé, la causerie interrompue, achevant l'éclat de rire que nous entendons encore... Dans ces « choses Imconnues » dont parle le poète, ces choses, sans doute infiniment merveilleuses, qui se font « loin derrière les nues » et « où la douleur de l’homme entre comme élément », cette douleur-là doit être un élément d'un prix inestimable.

De tant de chagrin, et d’une telle épouvante, Marcel Bertrand ne devait jamais guérir. A partir de ce mois d'avril, il nous parut complètement changé. Sa douceur était restée la même, et il avait toujours son bienveillant sourire d’autrefois ; mais rien ne l’intéressait plus, et, quel que fût le sujet de la conversation, son âme, visiblement, étaitabsente, et mème dans un très lointain exil. Il eut néanmoins la force de conduire, aux mois d'août et de septembre, deux des excursions du Congrès géologique international, l’une en Savoie, l’autre en Provence. Il fit encore son cours pendant toute une année scolaire, mais avec une fatigue croissante ; et l’année suivante, 1901-1902, il ne put en faire qu'une partie. La maladie s’installait en lui, lentement et implacablement. Dans l'été de 1902, j'essayai de le consoler, de le distraire, et de lui redonner un peu de vigueur, en l’entrainant dans une course de quelques jours, au pays basque, entre Roncevaux et Sant-Jean-Pied-de-Port. Il vint volontiers, et même avec plaisir ; mais la marche en montagne lui était très pénible et les problèmes géologiques, après l'avoir un instant amusé, le rebutaient bien vite. Ce fut alors que je perdis tout espoir.

Cp

L'agonie dura plus de quatre années encore, et combien

cruelle ! « Qu'on se figure —a dit Léon Bloy (*}—un être

merveilleusement doué,un homme du génie le plus incontestable et le plus puissant, ur magique cerveau peuplé de lumières, comme une basilique à la Chandeleur; qu'on veuille bien se le représenter sous cette image, aux trois quarts détruit par l'ouragan de quelque effroyable douleur, détruit sans espoir de restauration, décoïffé de ses voûtes, ébranlé dans ses plus profondes assises, vacillant surles jarrets de ses contreforts...; ouvert à tous les affronts des souffles et de la rafale, envahi par les tourbillons et les fantômes de la nuit ; mais éclairé vaguement encore, pour la durée d'un instant, par quelques derniers et désespérés luminaires qui agonisent, ainsi que des âmes, sous le grondement victorieux des orgues de la tempête. Tout à l'heure ce sera fini à jamais. Les ténèbres folätreront avec les ténèbres. Ce qui tient encore croulera sans gloire dans l'obscurité sans pardon... » Que de fois me suis-je récité à moi-

même cette page éclatante, en voyant mon pauvre Maitre s'approcher lentement de la tombe !

Il mourut le 13 février 1907. Mais le véritable Marcel

Bertrand, le géologue incomparable, le confident de la Terre, était mort depuis longtemps déjà, depuis ce radieux après-midi du 16 avril 1900, où, dans la petite sablière,

était tombé sur les genoux, terrassé, auprès du cadavre

de sa fille,

Si l’on excepte la Paléontologie et la Pétrographie, où

il ne voulut jamais entrer, Marcel Bertrand a, dans le

(*) Belluaires et Porchers, p. 3.

domaine de la géologie, touché à tous les sujets. I a été excellent stratigraphe dans le Jura, en Andalousie, dans les Aïpes françaises, en Algérie ; il a publié, seul ou en collaboration, un grand nombre de cartes géologiques ; il s'est occupé pendant seize ans des bassins houillers, non seulement pour en expliquer la structure, mais pour essayer d'en comprendre la formation, et l’une deses dernières préoccupations stratigraphiques a été le problème de la répartition des matières volatiles dans les couches de houille ; il a tenté de nous apprendre des choses nouvelles sur l'échelonnement des venues éruptives dans le temps et dans l’espace; il s’est passionné pendant tout un hiver pour le volcanisme et la sismologie, à l’occasion d'une étude géologique de l'isthme de Panama; il a cherché, vainement il est vrai, mais avec persévérance, le moyen de découvrir les amas métallifères par la propagation des ondes électriques au travers des terrains ; enfin, et surtout, il a été un merveilleux tectonicien, un sagace interprète des structures, une sorte de Voyant de l'orogénie, s’élevant sans effort jusqu'à la conception de l'histoire entière d’une chaine de montagnes, et même jusqu’à la vision d'ensemble de toutes les chaines dont s'est successivement accidentée la surface de la Terre. Avec une pareille universalité de connaissances et un tel goût pour les idées générales, il ne pouvait manquer d’être un admirable professeur. C’est ce qu'il fut, en effet, dans ses bonnes années, de 1886 à 1899. Son cours vivait d'une facon extraordinaire. Il le modifiait sans cesse et ne craignait pas d'y parler, tout au moins brièvement, des questions les plus controversées et des plus récentes découvertes. Disposant d'un auditoire d'élite qu'une forte culture mathématique avait préparé à l'étude directe des très hauts problèmes, il savait, dès les premières leçons, s'emparer de cet auditoire, et l’entrainer à sa suite dans un bien étrange voyage, où l'on planait par-dessus les

MARCEL BERTRAND JD

temps et où l’on croyait voir, ainsi que d'une autre planète, la lente et continuelle transformation du relief terrestre. Et, comme il arrive à tous les savants vraiment dignes de ce nom, qui ne sont jamais contents d’euxmêmes et qui se méfient toujours de leurs propres idées, son enseignement lui servait beaucoup. C'est en essayant d'exposer à ses élèves les théories géologiques nouvelles dont il s'était fait le protagoniste qu'il apercevait les parties faibles de ces édifices. Il s’efforçait alors de prévoir, et de prédire, par quelles observations ultérieures on pourrait décider de leur abandon définitif, de leur reconstruction partielle, ou de leur utilisation intégrale et durable.

Dans tous les sujets qu'il a abordés, il s’est révélé, tôt ou tard, et presque toujours immédiatement, un véritable maitre, et qui ne ressemblait à aucun autre. Aucun autre n'avait, au même degré, ce besoin impérieux et quasi natal de la grande lumière, ce goûtet ce don de l’exacte observation sur le terrain, cette perspicacité presque divinatrice dans l'interprétation des phénomènes, cette audace tranquille dans la généralisation, cette précision dans le langage, cet esprit critique dans l’appréciation de la valeur des résultats acquis. Une question ne lui semblait jamais complètement résolue ; l'intérêt d'une recherche ne lui paraissait jamais épuisé. Il était, dans toute la force de cette magnifique image, « un torrent jamais satisfait ». Personne moins que lui ne s’est payé de mots; personne n’a mieux compris l'immense distance qui sépare de la vérité nos théories les plus séduisantes ; personne ne s’est fait moins d'illusions sur l’étendue et la solidité du raisonnement humain. Il excellait, dans chaque cas, à dresser le bilan de la connaissance, à distinguer nettement les choses vraiment sues de celles que l'on croyait savoir et qu'en réalité l’on ignorait, les faits indéniables des probabilités ou des vraisemblances. Ce bilan terminé,

cette distinction bien établie, il prenait l'essor dans la région de l'hypothèse, d'un vol incroyablement hardi, mais sans jamais perdre de vue — quelle que fût la hauteur où il s'en allàt planer — les données positives et certaines d'où il était parti. Quand une explication se présentait à lui, il voyait d’un seul coup d'œil jusqu'où elle porterait et quelles seraient ses extrémes conséquences. Si ces conséquences n'étaient en contradiction avec aucun fait connu, l'hypothèse méritait d’être introduite dans la science, au moins provisoirement; et peu importalent alors sa nouveauté et sa hardiesse, peu importait qu’elle dût sembler révolutionnaire ou folle à l’immense majorité des géologues. Mais, si un seul fait se dressait à l'encontre, la vérification de ce fait s’imposait tout d’abord, quelle que füt la séduction de l’hypothèse. Voir constamment tout l’ensemble, penser constamment à la synthèse, ne jamais rencontrer une difficulté sans la prendre immédiatement comme sujet d'étude, faire bon marché de tout amour-propre d'auteur ou d'inventeur, de toute vanité de professeur, rester toujours prêt à reconnaitre sa méprise, à changer sa manière de voir : telle a été, pendant les vingt-deux années de sa carrière scientifique, la méthode de Marcel Bertrand. Comme à tous les hommes, il lui est arrivé de se tromper; mais on n'a jamais pu lui reprocher une faute grave contre cette méthode. Il n’a pas résolu toutes les difficultés ni compris toutes les énigmes; mais il n’est jamais passé à côté d'elles sans les voir et les signaler ; et surtout il n’a jamais cru les avoir résolues et comprises tant que le moindre doute ou la moindre obscurité subsistaient, à leur égard, dans son esprit.

À quiconque causait avec lui, à quiconque l’écoutait parler ou lisait ses livres, Marcel Bertrand donnait l'impression d'un être à part, d’une intelligence infiniment supérieure à la moyenne des intelligences, d'une dme particulièrement exilée et souffrant plus que les autres

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