‹ Marcel BertrandChapitre 7 sur 14 · FE CERTES · texte numérisé non relu

FE CERTES

MARCEL BERTRAND a

point, les étoiles se hâtent éperdument : toute cette vision, un peu nuageuse, un peu sibylline, où il y a de la fumée et des éclairs, des tonnerres et de grands silences, des pluies diluviennes et des fêtes de soleil, des jours et des nuits aux longueurs démesurées, et qui rappelle une Légende des Siècles à laquelle l'Homme manquerait, toute cette vision, dis-je, est restée dans son esprit, a dominé son travail, a hanté ses rêves. Et personne, mieux que lui, na compris Eduard Suess. Il le comprenait et le complétait. Il était comme un autre Suess, resté en contact avec le terrain, demeuré le familier de la montagne, et apportant à son ami de Vienne, dans leur collaboration splendide à l'Histoire de la Terre, le trésor de ses observations personnelles, et cette implacable précision dans l'énoncé et dans la discussion des problèmes et des résultats qui est une qualité toute française. Suess a beaucoup aimé Marcel Bertrand, sachant bien qu'il lui devait d'avoir été mieux connu, plus apprécié et plus admiré à Paris qu'à Vienne, et donc qu'il avait reçu par lui la bonne moitié de sa gloire ; mais, pour savoir à quel point cette amitié a été réciproque, et combien Marcel Bertrand a aimé Eduard Suess, il faut relire la magnifique préface qu’il a écrite en 1897 pour le premier volume de l'édition française de /a Face de la Terre. Dans cette préface, qui est un hymne à la gloire de Suess, et dont la forme est tout à la fois éclatante et précise, l'admiration, la reconnaissance et une sorte de dilection quasi filiale se fondent harmonieusement : et jamais l'on ne parlera mieux, avec plus de science et plus d’art, avec plus de concision et plus d'enthousiasme, avec une logique plus serrée et une poésie plus entrainante, du renouvellement de la Géologie par l'apparition de l’Anthitz der Erde.

« Les personnalités de cette étonnante espèce sont des mamelles pour un grand nombre. » Cette formule,

qui s'applique si bien à Eduard Suess, est tout aussi vraie de Marcel Bertrand. Dans les pays de langue française, je ne connais pas à l'heure présente un seul géologue qui n'ait été plus ou moins nourri de la substance de Marcel Bertrand, qui, consciemment ou inconsciemment, ne soit son disciple. L'école française lui doit son éclat actuel et ses récents succès; et tous ceux, dans le monde entier, qui sentent en ce moment le rayonnement de cette école et qui cherchent à appliquer ses méthodes d'observer et de raisonner, tous ceux-là, pour la plupart sans le savoir, marchent sur les traces de ce Maître et travaillent à la lueur des flambeaux qu'il a allumés. Quelques-uns le savent et le disent; et c’est ainsi que, en janvier 41907, peu de jours avant la mort de Marcel Bertrand, dans une conférence sur la structure des Alpes suisses (*), M. Albert Heim, le célèbre professeur de l’Université de Zurich, traçant une rapide histoire du développement de la théorie des grandes nappes, rappelait que, dès 1884, Marcel Bertrand a expliqué les Alpes de Glaris à peu près exactement comme on les explique aujourd'hui. Le conférencier ajoutait ces paroles, où il y a, tout à la fois, beaucoup de modestie et beaucoup d'émotion : « Wir schüttel- « ten ungläubig den Kopf, und eine Reiïhe von Jahren « bliehben diese Hinweisungen von Bertrand vergessen. « Heute erfüllt uns Bewunderung vor dem Seherblick « unseres Freundes, der, leider jetzt in schwerer geistiger « Umnachtung dahinträumend, die Freude nicht mehr mit « uns empfinden kann. » Mais il faudrait, pour montrer complètement la part de Marcel Bertrand dans le progres des théories alpines, ajouter bien des choses. Il faudrait dire que les phénomènes de recouvrement signalés par lui dans la Provence sont devenus classiques en France dès 1890 ; que tous ceux d’entre nous qui ont, de 1890 à

(*) AIb. Het, Der Bau der Schweizeralpen (Neujahrsblatt der naturforsch. Gesellsch. in Zürich auf das Jahr 1908).

1904, étudié la tectonique des Alpes françaises, avaient été élevés par lui dans la pensée constante des chevauchements et des charriages ; que toutes nos observations en matière de tectonique alpine ont été, directement ou indirectement, inspirées, contrôlées et souvent rectifiées par lui ; que tel de nous, par exemple, a vu avec lui les plis couchés de la Vanoise et les nappes briançonnaises, et que, peut-être, il ne les eût pas vus, ou pas aussi bien, sans lui; que tel autre lui a soumis, une à une, toutes ses découvertes en Chablais et presque toutes les pages de son Mémoire sur la région de la Brèche ; que, de même, Marcel Bertrand a été, le long du bord sud-ouest du Mont-Blanc, le guide et l’initiateur d’un troisième d’entre nous, et que la Note sur la structure du Mont-Joli, qui a décidé, dans l'esprit de tant de géologues, du sort des Préalpes, est tout entière écrite de sa main; que c'est lui qui, en 1897, a joué le principal rôle dans la démonstration du charriage de la zone schisteuse de l'Oberland bernois, et préparé dès lors, en rapprochant ce charriage de ceux des Préalpes et des montagnes de Glaris, la future synthèse des Alpes suisses ; que, sans aucun doute, l'accroissement, d'année en année, de l’amplitude des charriages provençaux, et finalement, en 1899, la description de la vaste nappe de la Basse-Provence, nous ont affranchis de nos timidités dernières et poussés à l’étude synthétique de toute la chaïne alpine; et qu'ainsi, dans cette masse de travaux hardis sur les Alpes suisses, sur les Alpes franco-italiennes, sur les Carpathes, sur les Alpes orientales enfin, qui, de 1902 à 1907, en moins de cinq années, ont si vivement éclairé et /rans formé la géologie européenne, la meilleure part revientà Marcel Bertrand. Et, quand on aurait dit tout cela, on n'aurait pas encore tout dit : il resterait à rappeler que ce Maitre nous a appris, le premier, à voir dans les charriages un phénomène général, sans lequel aucune chaîne n'aurait su

se constituer, un épisode nécessaire lié à l’enfoncement dissymétrique d'un géosynclinal, un immense et périodique trainage à la surface de la planète, trainage sous lequel les plis se couchent, se superposent, s'écrasent et se laminent. Voici déjà dix-huit ans que les tectoniciens travaillent sur cette idée d'un homme de génie; ils travailleront probablement pendant longtemps encore sans en épuiser la fécondité.

Cette partie de l'œuvre de Marcel Bertrand, je veux dire la préparation et presque la création de la doctrine des grandes nappes, est la plus connue et la plus importante. Mais il ne faudrait pas croire qu’il n'y ait, dans le surplus, que des travaux et des découvertes d'intérêt secondaire.

Lui-même a attaché beaucoup de valeur, pendant quelques années, à une prétendue /o2 de permanence des plissements. Reprenant l’ancienne idée de Godwin-Austen, ressuscitée une première fois en 1871 par M. Jourdy, il avait essayé de démontrer que /es plis se reproduisent toujours aux mêmes places, et cet essai l'avait conduit à une conclusion inattendue : aux ondulations principales s’ajoutait un second système, en général moins marqué, formé de lignes perpendiculaires. La loi devenait donc la suivante : le réseau de déformation reste fixe et se compose d'un double système de lignes orthogonales, qui, tout au moins pour la France, sont à peu près dirigées comme les méridiens et les parallèles. Marcel Bertrand voyait dans cette loi une solution satisfaisante du problème de la déformation d’une sphère lentement refroiïdie, et il espérait en tirer un moyen de rattacher la Géologie aux phénomènes plus précis de la Physique du globe et de l'Astronomie. Mais la loi n’est qu'approchée, si même elle existe. Les vérifications signalées par Marcel Bertrand sur le pourtour du bassin de Paris n'ont pas ia précision qu'il croyait y voir. [lest bien vrai que les plis se forment

à peu près aux mêmes places, quand un nouveau plissement peu intense vient affecter un pays déjà régulièrement plissé ; mais il n'y a plus, entre les plissements nouveaux et les plissements anciens, aucune relation nécessaire, ni de position, ni de direction, quand les plissements nouveaux sont très énergiques ; et la question n'a même plus aucun sens lorsque, dans l’une des deux phases successives du plissement, il s’est produit des nappes. Quant à l’orthogonalité d’un plissement principal et d’ondulations secondaires, elle paraît fréquente, mais non pas générale. De même, la disposition des plis suivant des méridiens et des parallèles, qui est, en France, une approximation assez grossière, ne se vérifie plus du tout dans d’autres pays. C'est surtout de 1892 à 1894 que Marcel Bertrand s'était attardé à la poursuite de cette systématisation un peu chimérique. Il y renonça bientôt de lui-même, et l’on n’en trouve plus aucune trace dans ses derniers écrits. Son idée de coordonner tous les phénomènes géologiques autour de la formation des chaînes de montagnes successives est bien autrement intéressante et féconde. Née dans son esprit vers 1886, pendant qu'il lisait l’Antlitz der Erde, cette idée a eu sa pleine expression dans la conférence quil fit en 1894 au Congrès de Zurich, etelle domine encore la fin de son œuvre et ses théories orogéniques de 1900. Les chaînes successives sont, en quelque sorte, les chapitres de l’histoire du globe. Il n’est pas impossible qu'il y ait, entre ces chapitres et les Jours mystérieux de la Genèse, une correspondance dont le secret nous est jusqu'ici caché. Actuellement, nous ne pouvons affirmer l'existence que de quatre chaines, /a hurontienne, la silurienne, l'hercynienne, l'alpine ; maïs il y-en a eu très probablement d’autres avant la période précambrienne. À chaque chaîne se rattache un cycle sédimentaire complet, qui va se répétant d’une chaine à l'autre, et qui comprend quatre faciès : des Zerrains cristallins, tout au

fond du géosynclinal primitif; un #/ysch fin et schisteux, remplissage du premier géosynclinal, sur l’emplacement de la zone axiale; un /{ysch grossier, remplissage des géosynclinaux de bordure, après l'élévation de l’axe central ; enfin des poudinques et des grès grossiers, plus ou moins semblables aux grès rouges, qui se déposent au pied de la chaîne déjà soulevée. Chaque chaîne a ses gneiss; chaque chaîne a son flysch schisteux, et, par exemple, c'est le Culm pour la chaîne hercynienne et les Schistes lustrés pour la chaine alpine; chaque chaîne a son flysch grossier, et c'est ici le terrain houiller, là le flysch éogène des Alpes ; chaque chaîne, enfin, a ses grès rouges, comme on le sait pour les trois vieilles chaînes, ou tout au moins un terrain où abondent les poudingues, comme la mollasse alpine. Après quatorze années — et combien fécondes en transformations et en progrès pour la doctrine orogénique ! — cette esquisse reste très belle. Nous serions seulement tentés de la surcharger, parce que nous sommes de plus en plus frappés de la complexité des phénomènes; mais on risque, en la surchargeant, de masquer la loi qu'elle exprime et de compromettre l’impression d'ensemble. Il est très vrai, en tout cas, que « chaque chaine a ses gneiss »:; personne n'avait encore su le dire, et voici, d'un seul coup, la pluralité des séries cristallophylliennes mise hors de contestation, et la liaison nécessaire du métamorphisme régional et de la condition géosynclinale définitivement promulguée. Ge sont là deux grandes conquêtes. Qu'importe, après cela, que, dans les détails de leur histoire, les chaînes different ; que, par exemple, dans l’une d'elles, il y ait eu deux montées de métamorphisme, si je puis ainsi parler, et que, au contraire, dans une autre, le métamorphisme de la zone axiale se soit effectué comme en une fois et sans aucune discontinuité apparente? Ce qui importe, ce n'est pas que les chapitres soient identiques et se répètent

textuellement, c'est que. en prenant comme chapitres du livre de la Terre les formations successives des diverses chaines, on réalise la division la plus naturelle de ce livre, celle qui introduira la plus grande clarté et le plus bel ordre dans le récit. De cela Marcel Bertrand n’a jamais douté à partir de 1886, et il semble bien qu'il ait eu raison. Mais le moment n’est pas venu d'écrire le récit sans hésiter et d’un bout à l’autre, et de le comparer à la symbolique narration de Moïse. 11 y a trop de lacunes dans nos connaissances, surtout en ce qui concerne les vieilles chaînes, pour que nous ne soyons pas obligés de nous contenter, pendant longtemps encore, des formules générales, volontairement imprécises, que Marcel Bertrand nous a laissées.

On sait comment il a été conduit à ces formules et comment l'étude des séries cristallophylliennes des Alpes françaises et des Alpes du Piémont l’a convaincu de l'étroite relation entre le métamorphisme régional et les phénomènes orogéniques. À la vérité, il n’a pas été le premier à voir la pluralité de ces séries cristallines et à en fixer les âges relativement récents. D’autres, avant lui, avaient attribué au Permien, ou au Houiller, les micaschistes et les gneiss des Alpes Cottiennes; un autre, et qui était Charles Lory, avait rapporté au Trias l'énorme complexe des Schistes lustrés. Mais Marcel Bertrand a trouvé, pour ces démonstrations d'âge, des arguments nouveaux et décisifs; et, comme toujours, il a été, dans l'étude de ces terrains métamorphiques, un généralisateur puissant et hardi. C’est lui qui a montré l'extension jusqu'au Grand-Paradis, et même jusqu'au Mont-Rose, du Permo-Houiller cristallin de la Vanoise; lui aussi qui a fait voir que le faciès Schistes lustrés embrasse non seulement le Trias supérieur, comme avait dit Lory, mais aussi le Lias et peut-être d'autres terrains encore. La stratigraphie des Alpes franco-italiennes entre

le massif d’Ambin et la vallée d'Aoste n’a guère eu besoin d'être perfectionnée depuis que Marcel Bertrand nous Pa décrite ; et cela est d'autant plus remarquable que notre manière de comprendre la tectonique de cette région a dû être récemment changée de fond en comble.

Une des dernières conceptions du Maitre, restée inédite, mais que ses disciples n'ont pas oubliée, est celle de l'existence d’une loi de répartition des matières volatiles dans les couches de combustible d’un même bassin houiller. Il en parlait souvent comme d’une chose tres importante ; et il eût voulu que, dans tous les bassins, on s’occupät de chercher des arguments pour ou contre. La teneur du charbon en matières volatiles ne dépendrait que des conditions de la sédimentation : ce serait un caractère primaire, et non pas secondaire, de la couche de combustible. Si, dans chaque couche, on traçait les courbes d'égale teneur en matières volatiles, on aurait une série de lignes grossièrement concentriques, semblables aux lignes de niveau des bords d’une cuvette, et qui iraient s'ordonnant autour d’une région centrale. On pourrait donc déterminer, par la construction de ces lignes, la position approximative de la région centrale de l’ancien fond du bassin, quelle qu'ett été la dislocation ultérieure, et alors même qu'il y aurait eu, dans le terrain houiller plissé, des plis couchés et des charriages. L'idée est assurément fort intéressante. Malheureusement, la vérification de sa justesse est très difficile. Dans beaucoup de couches de houille, la teneur en matières volatiles ne change presque pas, et ses petites variations, ou bien sont de l’ordre des erreurs d'analyse, ou bien semblent capricieuses. Quand le bassin est très étendu — et c’est le cas du Pas-de-Calais — la teneur change beaucoup; mais une autre difficulté surgit alors, qui est celle de suivre une même couche d’une région à l’autre, au delà des hiatus que créent nécessairement les failles, les limites

de concessions, les investisons et l'inégal avancement des travaux de mines. En fait il y eut, à la demande de Marcel Bertrand, quelques essais de construction des courbes d’égale teneur dans les bassins du nord de la France, du Gard et de la Haute-Silésie; mais ces essais, qui n'ont pas infirmé la loi, n'ont pas non plus suffi à la fonder définitivement, et bientôt, l'initiative du Maitre venant à manquer, tout sombra dans l'indifférence et le scepticisme des ingénieurs. Je nedoute pas que la question ne soit reprise un jour, et que, là encore, Marcel Bertrand n'ait été un précurseur très perspicace.

Sur toute l’œuvre écrite de ce grand géologue, il y a le charme, je dirais volontiers la magie, d’un noble style, à la fois élégant et clair, imagé et sobre, et qui me parait être ie modèle accompli du langage scientifique. Ce style est rarement éclatant, beaucoup plus rarement, par exemple, que celui d'Eduard Suess; et ce n’est que dans ses conférences, dans les Æ£/oges qu'il rédige pour perpétuer la mémoire d’'Hébert et de Charles Lory, ou encore dans sa Préface pour l'édition française de l’Antlitz der Erde, que Marcel Bertrand cesse parfois de parler simplement et laisse, pendant quelques instants, chanter le poète qui est en lui. Il trouve alors de très beaux accents, et, pour servir son éloquence, les images accourent en foule; mais bientôt, comme honteux de l'essor qu'il vient de prendre, il congédie d’un geste les sonorités et les images, redescend au niveau de la simple conversation, et se remet à causer, tout uniment, avec le lecteur ou l'auditeur. C'est qu'il y a dans son esprit, fortement enracinée par l'influence paternelle, une sévère discipline classique, analogue à celle qui dominait les grands hommes du xvu° siècle; et cette discipline est aggravée par le sens critique toujours en éveil, par la tendance invincible à l'épigramme, par la perception incroyablement aiguë des dissonances et la vision immédiate,

et généralement grossie, des ridicules. Il se surveille étroitement, toujours prêt à plaisanter sa propre émotion, à refroidir son enthousiasme, à refréner son imagination, à Sinterdire toute fantaisie de parole ou de plume. Je l'ai déjà dit: on ne peut bien comprendre Marcel Bertrand si l'on ne se rappelle qu'il y a en lui deux hommes, un prophète et un critique. Le premier est, en outre, un vrai poète, un orateur plein de feu, un merveilleux artiste: le second, très avisé et très méfiant, difficile à émouvoir, un peu sceptique même, a la raillerie facile et l'épigramme toujours prête. Dans toute l'œuvre, on voit leur double empreinte; et le style résulte clairement de leur collaboration presque égale et de leur antagonisme exactement équilibré.

C'est une de nos tristesses, à nous autres qui avons connu, entendu, admiré et aimé Marcel Bertrand, que de voir combien il paraît lointain aux jeunes savants de France, aux membres de la Société géologique de France qui n’ont pas encore trente-Cinq ans et qui se le rappellent seulement sous les traits d'un « ancêtre plein de funérailles ». Plusieurs l’ont aperçu quelquefois, entre 1900 et 190%, aux séances de cette Société, mais taciturne déjà, et déjà presque indifférent à la vie de la Science. Ils connaissent l’œuvre et en savent l'extraordinaire portée; ils ne pourront jamais se figurer ce qu'était l’homme, à quel point il vivait, quel foyer rayonnant il portait en lui, quel fonds inépuisable de gaieté et de cordialité se manifestait dans toute sa personne, non seulement à ses amis, mais à quiconque s’adressait à lui ; ils ne sauront jamais l'accueil charmant qu'il réservait aux plus humbles dis-

do IE

ciples, aux plus inconnus des débutants, et avec quelle piété il se penchait vers les œuvres nouvelles signées de noms encore ignorés. Au faite des honneurs scientifiques, et alors que tous les géologues, dans le monde entier, avaient les yeux fixés sur lui et prêtaient l'oreille à ses moindres paroles, il n’a jamais cru à sa propre infaillibilité, il n'a jamais pris cette attitude d’augure qui décourage les jeunes gens, et qui les dégoûterait de la science elle-même siles vrais amoureux de la science pouvaient jamais en être dégoûtés ; il s’est toujours regardé comme un homme très ignorant et très sujet à l'erreur; et, quand on venait à lui pour parler géologie, de quelque pays que l’on vint et quel que fùt l’objet de la conversation, et même si l’on apportait des objections à ses propres théories, que dis-je? surtout si l’on en apportait, on était sûr d'être patiemment écouté, d'être admis à une discussion bienveillante et attentive, d'être éclairé, affermi, encouragé. Après deux ou trois de ces conversations sur une question scientifique, il restait sans doute le Maitre, mais déjà il était devenu l’Ami, et quel délicieux ami! Oui, en vérité, je vous plains, jeunes géologues, qui, parlant chaque jour son langage et marchant sans cesse à la clarté de son enseignement, ne l’avez pas entendu lui-même promulguer sa doctrine et n'avez pas vu sa main hardie écarter les nuages et allumer des phares au-dessus de la mer ténébreuse. Comme le voyageur qui arrive, au lendemain d’une terrible inondation, dans une plaine riante et fertile, et qui n’aperçoit plus, au lieu des champs verdoyants ou dorés, que l’alluvion sinistre, vous êtes passés à côté de cette âme sans presque la voir, parce qu'elle était déjà prisonnière en un cachot très obscur, ou comme engluée dans la boue grise de la maladie et de la douleur.

Cette âme, ai-je dit, était merveilleusement belle. Elle avait l'essor de l’aigle, et, quand elle était redescendue,

la simplicité d'une âme d'enfant. Elle allait naturellement à la lumiere, à toutes les grandes idées, à tous Les sentiments nobles, à tout ce qui est tendresse et dévouement, à tout l’art et à toute la poésie. Elle était 2ne//ablement désintéressée. Elle avait, du mensonge, et même de ce demi-mensonge où vivent les meilleurs d'entre nous, une horreur instinctive. « J'ai beaucoup de défauts », disait-il souvent, « mais je ne sais pas dissimuler. » Elle était, cette âme, sans le savoir — comme il arrive maintenant à tant d’âmes généreuses — très profondément chrétienne, puisqu'elle avait, tout à la fois, le souverain détachement et même le mépris de la richesse, l'imperturbable douceur qui conquiert la terre, la faim et la soif de la justice, la miséricorde jamais lassée, l’amour de tout ce qui purifie et l'amour de tout ce qui pacifie, et puisqu'elle a, sans murmurer, subi d’affreuses tortures. Comment pourrait-on croire qu'une âme comme celle-là, aussi promise aux Béatitudes, ne fût pas immortelle? Exilée, ou captive, ou dissimulée, des années durant, sous des voiles épais et sombres : nous l'avons vue ainsi, hélas ! et c'est un confondant mystère. Mais détruite à tout jamais : allons donc! cela n’est pas possible. Quels soleils la vaudraient, quelles nébuleuses la remplaceraient ? et comment le Créateur inimaginable des mondes pourrait-il se passer éternellement d’un tel rayon de sa Gloire ?

Marcel Bertrand, dans l'intimité, ne parlait pas souvent, ni volontiers, d'autre chose que de sa science. La géologie avait rempli sa vie : c'est elle encore qui remplit sa correspondance familiale. « Je crois que j'ai trouvé la « solution » — écrit-il de Provence, en 1888, à sa jeune femme. — « Reste à la vérifier : ce sera peut-être long, « mais, si c'est vrai, c'est plus étonnant que le Beausset, « ou, pour mieux dire, ce serait la même chose, le Trias « sur le Crétacé, mais sur une si énorme étendue que

« cela semble une fantaisie dont l'idée ne peut venir qu'en « dormant bien et rêvant... Voilà ce qui s'appelle être « plein de son sujet ; et je ne te ménage pas celles de « toutes les confidences qui te sont le plus indifférentes. « Mais je te les dois toutes, les géologiques comme les « autres... » En juin 1887, huit mois après son mariage, il avait écrit du Beausset : « Je suis bien content ce soir. « J’ai complété mes preuves au delà de mon espérance : « le Trias est aussi renversé. Voilà ce que c’est qu'un « vieux marié : il parle du Trias renversé à sa pauvre « petite femme qui ne sait même pas ce que cela veut « dire, au lieu de lui réciter la douce litanie d'amour !... »

La douce litanie d'amour ! I ne l’a jamais oubliée, car il était, tout au fond, un sentimental; mais, en effet, il n’a guère eu le temps de la dire. Elle lui échappait, très souvent, sans qu'il y songeàt et pendant qu'il marchait, tout en « ratiocinant » — c'était un de ses mots favoris — et en ressassant dans son esprit les interprétations et les hypothèses ; elle lui échappait sous la forme d'une strophe, d'un distique ou d’un vers, réminiscence d’une lecture récente ou souvenir de ses fortes études classiques, soupir d’écolier vers les joyeuses vacances, cri de l’ouvrier fatigué vers la nuit réparatrice, appel de l’amoureux exilé à la Beauté trop lointaine. Mais, toujours prêt à railler sa propre émotion, il achevait sa tirade en plaisantant, et la litanie d'amour s’interrompait par un éclat de rire ; puis la science le reprenait, et, durant des heures, il ne pensait pas à autre chose.

La première fois que l’on voyageait avec lui, sur le terrain, en plein pays d’énigmes et de problèmes, on le trouvait amusant et étrange. Il allait, rapidement et infatigablement, les yeux lointains, comme à la poursuite d'un gibier mystérieux vers qui toutes ses facultés eussent été tendues, parlant tout le temps, à mi-voix ou à voix haute, et discutant toujours, même si l’on ne lui donnait

pas la réplique. Parfois il s'arrêtait, citait un beau vers ou déclamait tout un passage d'un poète, terminait par une plaisanterie ou un bon mot, allumait une cigarette, s’asseyait sur une pierre, racontait une anecdote drôlatique. La cigarette achevée, on causait géologie, et l’on se remettait en marche. La chaleur et le froid, la pluie et le soleil, la neige même, lui étaient fort indifférents ; l'heure du diner ne le préoccupait guère, et souvent la journée s’allongeait jusqu’à la nuit noire ; jamais il ne prenait de notes pendant la course, et jamais il ne crayonnait sa carte avant le retour au gite. Mème au gite, il écrivait et dessinait fort peu, se contentant de ranger et d'enfermer ses observations dans sa mémoire, la plus vaste et la plus fidèle que j'aie connue. Le repas du soir était d'une gaieté extraordinaire ; il riait de tout, comme un enfant, heureux, d’une belle joie de nature, de se rassasier et de se désaltérer. Ensuite, il prenait du café, écrivait à sa femme — il lui écrivait presque chaque jour, — fumait force cigarettes, parlait de n'importe quoi, déclamait des vers et disait des choses folles, jusqu'à ce qu'il tombât de lassitude et de sommeil. Il dormait alors à poings fermés, quel que fût le lit ; et l’on avait, le lendemain matin, une véritable peine à le réveiller et à le remettre debout. Après cinq ou six jours de semblables courses, ses vêtements, souillés au contact de toute une série sédimentaire, et rarement brossés, avaient pris un aspect lamentable. Il ne s’en souciait guère ou même ne s’en doutait pas; et il continuait d’aller,imperturbablement, pareil à un chemineau grandiloquent et misérable, parlant seul, tout haut, le long des routes ou dans les rues des villages, et déclamant des tirades incohérentes au grand trouble des paysans ou des boutiquiers.

Il eut quelques compagnons de voyage qui ne s’habituèrent jamais à ce mélange singulier et charmant de science précise et de fantaisie joyeuse, et dont la solen-

nité un peu bourgeoise et le sens positif s'accommodaient mal avec son tempérament d'artiste parisien. Comme il tenait de son père infiniment d'esprit et un peu de malice, il se donnait parfois, quand il voyageait avec ces personnes graves, le plaisir assez innocent de les exaspérer. Tous ses amis l’ont entendu raconter, à ce sujet, de bien amusantes anecdotes. — « Pourquoi donc », lui demande un jour, tout en marchant, le géologue, très brave homme, mais volontiers rogue et sévère, qui l’accompagnait, « pourquoi donc portez-vous toujours des guêtres ? » — « Parce que », répond Bertrand avec le plus grand sérieux, « quand je les quitte le soir, ça me délasse. » — Une autre fois, c'était avec un autre géologue. Le train les emmenait à Toulon, et l’on voyait déjà, par la portière, s’estomper les sommets familiers, le Coudon et le Faron. La conversation avait beaucoup langui, restant d’ailleurs purement géologique, mais coupée çà et là de brusques boutades de Bertrand qui avaient un peu agacé son interlocuteur. Tout à coup, d’une voix de théâtre, Bertrand s’écrie, en montrant au loin les montagnes :

C'est Faron que voile la brume, :

Et Coudon, gigantesque enclume, Dont le tonnerre est le marteau !

— « De qui sont ces vers ? » demande l'infortune compagnon devenu très nerveux. — « De moi », réplique Bertrand, du même air impassible qu'il eût pris pour parler du Trias. Au retour de ce voyage, le compagnon disait à qui voulait l'entendre que « Marcel Bertrand serait charmant, en courses, sans sa déplorable manie de toujours citer des vers ».

J'en connais d’autres qui, après les étonnements du premier Jour, ont tout aimé de Marcel Bertrand et qui l’eussent suivi jusqu'au bout du monde; qui rangent parmi les meilleurs souvenirs de leur jeunesse la mémoire des

heures charmantes passées, sur un sommet, dans un ravin, au bord d'une route en plaine, ou le soir dans une salle d’auberge, à écouter le Maître avec une attention passionnée, soit quil parlät de géologie générale, soit qu'il essayàät de rendre compte de la structure de toute une région, soit qu'il plaisantät gaiement et innocemment sur les hommes et les choses, soit qu'il se laissàt entrainer dans le domaine de la spéculation philosophique, soit qu'il prit plaisir à causer littérature et poésie. C’est à ceux-là qu'il s’est montré tel qu'il était, dans sa bonhomie rieuse qui n'était qu'une forme gaie de la bonté, dans l’incomparable vigueur de sa dialectique, dans sa géniale perspicacité d'observateur et d'interprète, dans sa vaste érudition et sa compréhension plus vaste encore, dans la délicatesse de ses sentiments intimes qu'il cachait d’abord par une sorte de pudeur instinctive, dans toute la richesse enfin de sa merveilleuse nature, dans tout ce qui faisait de lui un exemplaire choisi et rare d'humanité perfectionnée et quasi surhumaine. Ce sont ceux-là, surtout, qui ont compris quelle perte immense la Science a faite, en 1900, quand brusquement Marcel Bertrand s’est arrèté dans sa tâche et a cessé de produire; ce sont ceux-là qui ont porté et qui portent encore son deuil, et qui restent inclinés, avec une infinie commisération, une sympathie respectueuse et tendre, devant la douleur inexprimable de sa veuve et de ses filles.

Un soir de l’été de 1890, dans les Alpes de Savoie, au pied du glacier de Gébroulaz, par 2.200 mètres d’altitude, près du chalet du Saut où nous devions passer la nuit, j'attendais Marcel Bertrand. Nous nous étions quittés la veille en nous assignant réciproquement ce rendezvous. Nous avions compté sur un gite convenable: hélas! le chalet n'avait plus de toiture, et les dernières planches de la porte désormais inutile se consumaient dans le feu maigre où, sous les yeux de nos guides, notre souper

cuisait. Il faisait beau, invraisemblablement. L'ombre tombait et, avec elle, ce froid soudain et très âpre que connaissent tous les coureurs de montagnes. Marcel Bertrand n’arriva qu'à la nuit close, s'étant égaré en route, ayant mis les pieds dans le torrent et ayant perdu, je ne sais plus comment, toutes ses provisions, et la moitié d’une unique paire de bas de rechange. En revanche, il avait fait des observations intéressantes tout le long du chemin, et, quoique harassé, mouillé et affamé, il était gai, comme jamais depuis lors je ne l'ai vu aussi gai. La soupe dévorée, nous nous mimes à causer, pendant que les guides préparaient le café; et, comme nous avions trop froid pour dormir, et qu'il y avait devant nous beaucoup de café et plusieurs paquets de cigarettes, nous prolongeämes la causerie pendant des heures. Il m'avait intimidé jusqu'alors, et j'avais redouté sa critique et ses épigrammes. Mais, maintenant, c'était bien fini de la timidité et de la crainte. Je le voyais tout enter; je savais désormais tout ce qu’il pensait sur la terre et sur l’homme, sur la nature et sur Dieu, sur les savants et sur les poètes. Nous découvrimes que nous avions, littérairement, les mêmes amours; et nous récitâmes, en alternant, à nos deux guides étonnés, aux rochers noirs qui surplombaient, aux étoiles sans nombre qui brillaient là-haut, des centaines de vers, les plus magnifiques, les plus somptueux que nous connussions. Puis, quand nous eûmes tout dit, comme :ïl fallait bien se reposer un peu, nous nous étendimes tous quatre sur Le sol glacé de la cabane en ruine, serrés les uns contre les autres, nos chapeaux sur les yeux afin de ne pas trop voir les étoiles. Le froid était atroce, et nous n'avions, pour quatre, que deux légers manteaux. Les guides, malgré tout, s’endormirent. Mais Marcel Bertrand parlait toujours, et je crois bien qu'il parla jusqu'à l’aube. Du fond de mon demi-sommeil, je l’entendais déclamer à mi-voix des strophes des Con-

templations, et il me semblait que c'était son âme même qui lançait vers « l’azur imniobile et dormant » cette plainte monotone, si expressive de tous les désirs et de toute la misère de l'humanité, l'enfantine plainte de celui qui cherche et de celui qui souffre :

Vous n’avez pas voulu qu'il eût la certitude Ni la joie ici-bas!

Laissez-moi vous envelopper dans le souvenir de ce «minuit d'étoiles et de rèves »,0 Maitre dont les éloquentes lèvres maintenant sont closes ! Pour moi, je vous entends toujours, et nous sommes plusieurs, parmi vos disciples et vos amis, qui vous entendrons jusqu'à la mort. Je voudrais, par ce portrait que j'ai tracé, vous avoir donné un peu plus de gloire et de survie; je voudrais surtout vous avoir fait connaître aux jeunes gens qui ne vous ont pas assez connu. C'était bien le moins que je dusse faire pour vous, qui m'avez appris tant de choses, et qui avez tant agrandi ma vision du monde et ma conception de l’âme humaine. Laissez-moi vous ensevelif pieusement, par la pensée, dans cette solitude grandiose des Alpes françaises où nous avons eu de si fortes jouissances, où s’est révélé à moi pour la première fois votre génie, où, en vous écoutant, j'ai senti s’accroitre, tout à coup, immensément, ma fierté d'être un homme. Vous êtes, après Celui qui lés à créées, le premier qui ayez su le secret de ces Alpes ; il est donc juste que, là, vous ayez votre tombe, et que la chaine alpine tout entière, avec ses cimes glacées et ses pitons chauves, ses vallées et ses lacs, ses forêts et ses déserts, nous apparaisse désormais Comme votre mausolée. Le monument est à votre mesure, Ô Maitre, et je n'en sais pas d'autre qui soit vraiment digne de vous.

ES

. Coupes de là chaine de la Sainte-Beaume (Provence) : Id.

MARCEL BERTRAND 5f

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