A QUI ME L’A DEMANDÉ
Quoi! vous voulez savoir le secret de mon sort?
Ce que j’en peux livrer ne vaut pas qu’on Fenvie : Mon secret, c’est un nom; ma souffrance, la vie; Mon effroi, la pensée, et mon espoir, la Mort! (1)
Ainsi , il semble bien que Marceline Desbordes-Valmore se soit efforcée de cacher son secret . C'est apparemment ce qui nous donne si fort envie de le connaître . Naguère, M. Ch.-V. Langlois a démontré que T histoire n'a d autre fin certaine que de contenter la
(1) C’est ici le texte inédit du manuscrit original. La version imprimée, reproduite par M. Lacaussade (Œuvres poétiques de Marceline Desbordes-Valmore, t. I, p. 62), est la suivante pour les deux derniers vers : « Mon secret, c’est mon cœur, ma souffrance, la vie; — Mon effroi, l’avenir, si Dieu n’eût fait la mort! »
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curiosité; et sa conclusion est bien agréable, car (il ne servirait à rien de prétendre le contraire ) nous voulons savoir quel fut l’amant de Mme Valmore, et nous Valions chercher tout à l’heure. Or, je n’ignore point que les usages veulent qu avant de se livrer à ces « enquêtes indiscrètes », le biographe fasse part de ses hésitations et s'excuse quelque peu ; après quoi, il publie les papiers. Mais, à vrai dire, je ne vois pas V utilité d'éprouver ici ces scrupules préliminaires : la famille Valmore est éteinte, et quand il apparait clairement qu’aucun vivant n’y saurait rien perdre, pourquoi ne révélerait-on pas toute la vie privée des morts, et jusqu’à leurs fautes ? Il est fort égal aujourd' hui à Marceline qu’on apprenne au public qu’elle avait eu un enfant naturel avant son mariage, et, en reprochant à M. Rivière de l’avoir fait, M. Pougin montre une délicatesse bien susceptible. « Qu’importe, s'écrie à son tour M. Rivière, qu’ importe de connaître le nom de l’homme à qui nous devons les plus beaux cris d’amour que notre siècle ait entendus? » Mais il importe beaucoup, il me semble, et la preuve, c’est que M. Rivière, ayant ainsi parlé, travaille ensuite de son
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mieux à identifier ce « passant ». Car M . Rivière aime tendrement Marceline, et il ne lui est point indifférent de savoir le nom du barbare pour qui elle a pleuré . Et nousmêmes, n éprouvons-nous pas plus vivement les vers de Mme Valmore lorsque nous connaissons sa doidoureuse histoire ? Parce que nous savons que ce fut une aventure modeste et banale , et semblable à beaucoup d'autres, nous admirons davantage le cœur merveilleux qui sut sexalter à ce point . Bref, non seulement nous lisons les vers du poète avec plus de cordialité et de sympathie quand nous sommes instruits de la réalité qu’ils cachent, mais encore MmQ Valmore elle-même nous émeut et nous touche mieux d'avoir si cruellement souffert . Voilà pourquoi il n'est pas sans intérêt de préciser ses amours . D'autant que, il faut bien l'avouer, « les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de notre délicatesse ( 1 ). » Nous ne leur devons absolument que la vérité .
Je me suis donc appliqué ici — et je crois
(1) Jules Lemaître, Contemporains, VII® série, pages 2 et 197.
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que j’y ai 'parfaitement réussi — à ne respecter aucune des « raisons de convenances », non plus que des « raisons de tact », qu’invoquent ordinairement les biographes, afin, je le crains, de rendre plus « piquante » la vie privée des dames dont ils écrivent l’histoire. Marceline Desbordes-Valmore avait un cœur de génie, et elle aurait pu pousser le cri sublime de sainte Thérèse, qui disait des démons : « Qu’ils sont malheureux ! ils n’aiment pas ! » Il m’a paru que le premier devoir de son historien, c’était de ne point lui chercher quelques pesantes excuses.
On connaît une grande partie de sa correspondance : Sainte-Beuve en avait fait de nombreux extraits (1 ) ; M. Benjamin Rivière en a publié deux cent quatre-vingttrois lettres (2); M. Arthur Pougin, cent
(1) Madame Desbordes-Valmore ; sa vie et sa correspondance. (Paris, M. Lévy, 1870, in-12.)
(2) Correspondance intime de Marceline Desbordes- Valmore. (Paris, A. Lemerre, 1896, 2 vol. in-S.) M. Benjamin Rivière m’a aimablement fourni des renseignements précieux; je lui en adresse mes sincères remerciements.
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quatre (l ) ; M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, vingt-deux (2). D'autre part, MM. Pierre Louÿs et Louis Loviot ont bien voulu me communiquer un certain nombre d' autographes très intéressants qui leur appartiennent. Le reste de la correspondance est conservé, ainsi que les manuscrits de Mme Desbordes-Valmore, à la Bibliothèque de la ville de Douai. En somme, j’ai pu consulter pour cette étude près de cinq cents lettres inédites, outre les quatre cents lettres imprimées de Marceline . Mais il ma paru inutile de le marquer à chaque page, et un peu trop pompeux d'écrire, à la suite de presque tous les fragments cités, le petit mot magique: « inédit » (3).
(1) La Jeunesse de Mme Desbordes-Valmore , d’après des documents nouveaux, suivie de lettres inédites de Mme Desbordes-Valmore. (Paris, Calmann-Lévy, 1898, in-12.)
(2) Sainte-Beuve inconnu. (Paris, Plon, 1901, in-12.)
(3) Les chiffres qui accompagnent les citations des vers de Marceline renvoient à l’édition de ses Œuvres poétiques qu’a donnée M. Lacaussade, chez Lemerre, en 1886-1887 (3 vol. in-16). Mais cette réimpression ne comprend que des morceaux choisis, et il m’a fallu renvoyer parfois aux éditions originales.