‹ Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 3 sur 33 · VOYAGES · texte numérisé non relu

VOYAGES

Longueur et difficulté des voyages. — Diligences. — Traversées. — Catherine Desbordes part sans argent. — Marceline entre au théâtre. — Ses erreurs à travers la France. — Elle s'embarque a Bordeaux. — Révolution à la Guadeloupe. — Meurtre de son cousin d'Amérique. — Mort de sa mère. — Elle revient en France.

Or, il faut imaginer ce que c’était, à cette époque, pour deux femmes seules et fort dénuées d’argent, qu’un voyage à ces pays fabuleux des planteurs et des nègres, qu’on appelait encore « les Iles ». Il fallait d’abord traverser la France, et, de Douai à Bordeaux ou à Saint-Nazaire, que de journées à passer dans le bateau-poste, halé au trot par des chevaux tout le long des canaux, ou

dans la pesante et incommode diligence ! Le fracas de ses chevaux, le tintamarre de ses roues, le cliquetis de ses vitres, l’annoncent au loin sur les routes pavées. Les voyageurs n’ont loisir de descendre qu’aux relais des grandes villes, ou encore lorsque les chevaux traînent la lourde machine sur une montée ; c’est alors, s’il faut en croire les romanciers, que les galants pérorent, que les femmes s’attendrissent, que se nouent les intrigues et que s’accordent les rendezvous. Sur la route, on croise des paysans qui cheminent à pied, portant leurs outils ou conduisant leurs bœufs; quelque riche fermier qui passe au trot de son bidet ; parfois une calèche de voyage, ou une grande berline, attelée à quatre chevaux, les bagages massés sur le toit, la femme de chambre « exposée inhumainement » (1) sur le siège de devant ou de derrière ; plus rarement quelque jeune homme pressé, tel M. de Frénilly (2) qui court la poste à cheval et à toutes selles, précédé du postillon en grosses bottes ; ou encore une des petites malles

(1) Valéry, Voyages historiques et littéraires en Italie, page 32.

(2) Souvenirs du baron de Frénilly, page 101.

noires et jaunes de la poste aux lettres, semblables, dit Victor Ilugo (4), « à ces insectes qui, avec un petit corsage, traînent un gros arrière-train... » Et les longues heures de nuit ! Autour de la voiture pleine de gens endormis, rien de vivant ne se voit ni ne s’entend, sauf quand, ayant quitté la route pour les rues plus sombres d’une petite ville, la diligence arrive au relais, où un garçon d’écurie amène les chevaux frais et, mal éclairé par sa lanterne, boucle en jurant les ardillons de leur attelage, tandis qu’un voyageur baisse une glace et crie dans la nuit sonore : « Où sommes-nous donc, postillon? » (2)

Et l’interminable traversée de l’Atlantique ! Il ne faut pas moins d’une quarantaine de jours pour passer à la Guadeloupe, si toutefois le calme ou les vents contraires

(1) Les Misérables (Paris, Hetzel, 1865, in-8°), pages 133-134. — Elles se composaient d’un cabriolet à deux places pour le courrier et le voyageur, peint en jaune, doublé de cuir fauve; derrière le cabriolet et faisant corps avec lui, une immense boîte oblongue où l’on renfermait les dépêches; le tout monté sur deux roues, armées de longs moyeux offensifs pour maintenir les autres voitures à distance.

(2) Barbey d’Aurevilly, Les Diaboliques (Paris, Dentu, 1891), pages 19-21.

n’immobilisent pas le navire. Quand le temps le permet, les voyageurs montent sur le pont; mais ils sont bientôt las d’admirer la légèreté des gabiers courant sur les vergues, et d’écouter les récits du « vieux timonnier », qui peut très bien (hélas!) avoir servi aux Indes sous le bailli de Suffren et en Amérique sous le comte d’Estaing, et dont la peau, « imprégnée de sel, est rouge et rigide comme la surface de l’écueil battu de la lame » ; ils ont vu trop souvent, « aux repas de midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des gamelles, plonger l’un après l’autre, régulièrement et sans fraude, leur cuiller d’étain dans la soupe flottante au roulis » ; iis connaissent « le coq favori de l’équipage qui a chanté pendant un combat comme dans la cour d’une ferme au milieu de ses poules, et le chat qui s’est sauvé d’un naufrage sur un tonneau » ; ils ne savent plus, quand la mer est belle et quand le soleil donne, que s’asseoir à l’arrière pour causer et dormir sous l’abri d’une voile tendue. Tout est événement dans cette vie monotone : « On vient de jeter le loch ; le navire file dix nœuds. Le ciel est clair à midi ; on a pris hauteur; on est à telle latitude. On a

fait le point : il y a tant de lieues gagnées en bonne route... Le sable des sabliers passe mal : on aura de la pluie. On a remarqué des procellaria dans le sillage du vaisseau : on essuiera un grain. Des poissons volants se sont montrés au Sud: le temps va se calmer. Une éclaircie s’est formée à l’Ouest dans les nuages : c’est le pied du vent ; demain le vent soufflera de ce côté... » Mais la grande distraction du voyage, c’est le traditionnel baptême de la Ligne, que tous doivent recevoir quand on passe sous le tropique. Longtemps à l’avance, les passagers s’en inquiètent et l’équipage s’en réjouit. « Tropique et hydropique sont synonymes pour les matelots. Le bonhomme Tropique a donc une bedaine énorme; il est vêtu, lors même qu’il est sous son tropique, de toutes les peaux de moutons et de toutes les jaquettes fourrées de l’équipage, il se tient accroupi dans la grande hune, poussant de temps en temps des mugissements. Chacun le regarde d’en bas; il commence à descendre le long des haubans, pesant comme un ours, trébuchant comme Silène. En mettant le pied sur le pont, il pousse de nouveaux mugissements, bondit, saisit un seau, le remplit

d’eau de mer et le verse sur le chef de ceux qui n’ont jamais passé la Ligne, ou qui ne sont pas parvenus à la latitude des glaces. On fuit sur les ponts, on remonte sur les écoutilles, on grimpe aux mâts : père Tropique vous poursuit; cela finit au moyen d’un large pourboire... » Cependant, la plus belle, la plus émouvante des aventures, c’est la rencontre d’un autre vaisseau. « Les deux bâtiments s’approchent, hissent leur pavillon, carguent à demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est silence, les deux capitaines, placés sur le gaillard d’arrière, se hèlent avec le porte-voix: « Le « nom du navire? De quel port? Le nom « du capitaine? D’où vient-il? Combien « de jours de traversée? La latitude et la « longitude? A Dieu va! » On lâche les ris, la voile retombe. Les matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir sans mot dire. » Ils songent sans doute que de longs jours devront s’écouler encore avant que l’eau change de couleur et que l’on rencontre du bois flottant et des goémons, avant qu’on aperçoive des mouettes et des canards, que des petits oiseaux viennent se percher sur les vergues et que

le pilote accoste dans sa barque pour conduire le navire au mouillage... (1)

Tel était le voyage que Catherine Desbordes projetait tranquillement d’accomplir avec sa fille. A peu près dénuée d’argent, elle partait, dit une note des papiers de famille de Marceline (2), afin « de retrouver un parent qui, plusieurs fois, avait appelé quelqu’un des siens pour lui rendre quelque chose de la patrie », c’est-à-dire qu’elle n’avait aucun renseignement précis. Bref, ce voyage était une insigne folie.

« En partant, ajoute la note, Marceline et sa mère passèrent par Lille. » Or, il est bizarre qu’on passe par Lille quand on veut se rendre de Douai à Bordeaux. Mais Catherine Desbordes espérait emprunter quelque argent à une amie de sa famille : encore un coup, cette Catherine était une femme assez peu raisonnable. Donc, à Lille, « elles descendirent chez une dame qui avait joué la comédie, et qui, apprenant la situation malheureuse de la famille Desbordes, conseilla à Catherine de mettre sa fille au

(1) Extraits de Chateaubriand, Mémoires d’outretomhe, édition Biré, I, pages 326-342.

(2) Déjà citée.

théâtre ». Sans doute Marceline qui, à six ans, récitait déjà en public des compliments au peuple souverain, et fort bien, pouvait avoir un certain don naturel pour le théâtre ; il n’est pas défendu de croire qu’elle s’était peut-être exercée à jouer de petits rôles avec ses sœurs ou ses amies... Sa mère la laissa donc entrer au Théâtre de Lille. Si l’on songe que les Desbordes étaient d’une famille considérée à Douai (1), très « bourgeoise » et très catholique, on trouvera que, pour permettre une pareille chose, il fallait que la bonne dame fût tout à fait affolée de se voir sans ressources, ou plongée dans la plus noire misère. Car le préjugé contre les acteurs était alors beaucoup plus fort que maintenant : Marceline elle-même, actrice, belle-fille et femme d’acteur, l’avait jusqu'à un certain point (2). (Mais je crois qu’elle était un peu prude.)

On ignore si les Desbordes demeurèrent longtemps à Lille. D’ailleurs, on manque malheureusement de détails sur cette époque de la vie de Marceline. C’est dom-

(1) Avant la Révolution, Félix Desbordes y avait été administrateur des pauvres.

(2) I, ai.

mage. On aimerait à savoir comment la tendre enfant supportait son métier de petite cabotine misérable. On voudrait connaître aussi comment dame Catherine Desbordes s’accommodait du monde des coulisses : les rapports de la bonne dame, passée mère d’actrice, avec les tragédiens départementaux devaient être des plus curieux. Mais la note qui nous guide nous apprend seulement que Marceline joua à Rochefort et à Bordeaux (1). Cette note (2), composée d’après les souvenirs de Marceline, avait été rédigée par son mari, acteur tragique et écrivain solennel à l’excès. Elle assure qu’à Bordeaux, « la directrice fit banqueroute et, lorsque la jeune actrice osa lui demander un léger acompte sur ce qui lui était dû, cette misérable femme lui donna un soufflet, en lui disant qu’à son âge on n’avait pas besoin d’acompte. Deux jours passèrent sans que le pain entrât dans leur humble refuge, et quand Marceline voulut en sortir pour s’en procurer, elle tomba

(1) Elle y connut un enfant de six ou sept ans qui, dix-sept ou dix-huit ans plus tard, devait être son mari (I, 191).

(2) Communiquée par M. F. Delhasse à M. Rivière.

MARCELINE DESBORBES -YALJIORE

évanouie. Une jeune actrice, Mlle Tigé, sa voisine, lui offrit tout ce dont elle pouvait disposer et la sauva ainsi que sa mère. Mme Desbordes et sa fille partirent alors pour Pau, où Marceline joua les rôles d’adolescents » . Probablement elles allèrent aussi à Toulouse et à Tarbes, avec une troupe dont Monvel faisait partie (1). Enfin, « à Bayonne, une dame chez qui elles logeaient s’intéressa aux deux femmes et leur avança l’argent nécessaire au voyage projeté ». Or, Catherine Desbordes n’avait pas oublié sa chimère. Loin de retourner près de son mari, à Douai qu’elle n’aurait jamais dû quitter, elle fut tout droit à Bordeaux s’embarquer pour les Iles (fin de 1801).

Dix années avant Marceline, M. de Chateaubriand, drapé dans sa mélancolie, voguait noblement sur l’océan. M. de Cha-

(1) Cf. une lettre de Monvel à Marceline, publiée par M. Pougin, pages 41-42, et cette lettre inédite de Marceline à son mari (8 août 1844) : « Pour moi je me sens toujours attirée avec toi vers Pau, Toulouse, ou Tarbes, ou Bagnères... Cette idée s'élargit de plus en plus en moi parce que je t’ai beaucoup aimé dans ton passé, et que j’aurais bien voulu le confondre avec le mien qui a erré par là aussi. »

teaubriand avait l'àme fort triste, et c’est pourquoi il passait une partie de ses jours dans la hune et ses nuits sur le tillac, « roulé dans son manteau ». Pourtant il employait le reste de son temps à noter soigneusement ses observations sur les mœurs des marins et les contenances de ses compagnons de voyage, parmi lesquels il n’est même pas défendu de croire qu il distinguait quelqu’une de ces émouvantes créoles, dont il s’est apparemment ressouvenu en rythmant cette phrase délicieuse : « Quand vont et viennent ces jeunes femmes nées du sang anglais et du sang indien, qui joignent à la beauté de Clarisse la délicatesse de Sacontala, alors se forment des chaînes que nouent et dénouent les vents parfumés de Ceylan, douces comme eux. comme eux légères (i . » Mais, lorsqu’elle traversa l'Atlantique, la petite Marceline n’éprouvait point la même tristesse que René, et c’est pourquoi elle ne nous a jamais raconté son voyage dans ses livres, sinon dans ces quelques lignes de Y Atelier d'un peintre : 2

(1) Chateaubriand. Mémoires d'outre-tombe, éd. Biré, I, page 333.

(2) Page 105.

« Nous nous regardions avec épouvante [ma mère et moi], comme si nous ne nous reconnaissions plus ; elle me serrait le bras, elle me collait contre elle à chaque roulis de cette maison mouvante, fragile et inconnue, dont les mouvements la faisaient malade à la mort. »

11 est probable que Marceline ne se souvenait plus de cette terrible époque de sa vie que comme d’un mauvais rêve, et qu’elle n’en distinguait plus les détails qu’à travers un voile de souffrance. La petite actrice meurtrie et misérable de 1801 « allait devant elle, serrée contre sa mère. Elle ne parlait ni ne pleurait plus » (1). Bref, elle ne songeait nullement à la littérature.

Or, tandis que Catherine Desbordes, rêvant à la fortune du cousin d’Amérique, voguait avec sa fille vers la Guadeloupe, la colonie était en pleine révolution. Le 21 octobre 1801 les hommes de couleur s’étaient soulevés à la Pointe-à-Pitre et avaient embarqué de force le gouverneur Lacrosse pour la France. Un gouvernement provisoire, composé de quelques subordonnés de

M) Note déjà citée.

Lacrosse, ne parvenait qu’à grand’peine à maintenir un semblant d’ordre dans les villes. Les nègres tenaient la campagne, brûlaient les habitations, dévastaient les champs, égorgeaient les blancs en signe de joie, exactement comme ils avaient fait aux premiers temps de la proclamation de leur liberté afin de marquer combien ils en étaient dignes (1). Quand Marceline et sa mère débarquèrent à la Pointe-à-Pitre, le nègre Duvictor, s’étant installé en qualité de commissaire général de police, favorisait les désordres de son mieux ; un autre nègre était capitaine du port. Les soldats, noirs pour la plupart, pillaient, violaient, incendiaient dans les faubourgs. Et le plus terrible, c’est que le cousin avait disparu... Les deux femmes se trouvèrent donc seules, sans argent, dans un pays en révolution, où elles ne connaissaient personne, où tout les étonnait, où tout les terrifiait. Bientôt, pour comble de malheur, Catherine Des-

(1) Colonel Eugène -Edouard Boyer -Peyreleau, Les Antilles françaises , particulièrement la Guadeloupe... (Paris, 1825, 3 vol. in-8°), III, pages 75-142. — A. Lacour, Histoire de la Guadeloupe (Basse-Terre, 1855, 3 vol. in-8°), III, pages 166-361.

bordes prit la fièvre jaune et elle mourut. . . Plus tard, Marceline se rappelait seulement qu’elle avait été recueillie par une certaine « Mme Guédon », dont son imagination troublée faisait la femme du gouverneur de la colonie. Elle voulait partir à tout prix, nous dit-elle, quitter au plus tôt cette île désastreuse. « Un tremblement de terre, peu de jours auparavant, m’avait précipitée sur mon lit tandis que je tressais mes cheveux devant un miroir. J’avais peur des murs, j’avais peur du bruit des feuilles, j’avais peur de l’air ! Les cris des oiseaux m’excitaient à partir ! » Mais on n’accordait aux blancs aucun passeport pour quitter la colonie. C’est seulement après l’arrivée du général Etichepanse (mai 1802} que Marceline put trouver place sur un navire de commerce. Ce n’était guère, nous dit-elle, « qu’un grand canot couvert. Cette embarcation marchande emportait en Europe des morues sèches, de l’huile de baleine, et ne recélait d’autres provisions que quelques pièces de bœuf salé et du biscuit à rompre au marteau. Le feu de l’habitacle et celui des pipes était le seul qui devait s’allumer pour le réconfort d’un si long voyage... »

MARCELINE BESBORDES -VALMORE

Le bâtiment mit à la voile vers le milieu de septembre. (1)

La pauvre Marceline eut encore à subir bien des malheurs sur ce triste bateau. D’abord une tempête — tempête formidable, si l’on en croit les notes provenant de ses papiers que nous avons déjà citées (mais vraiment ces notes poussent tout un peu au noir, je crois) — et durant laquelle la jeune fille, telle M. de Chateaubriand, se fit attacher au mât, afin de contempler héroïquement le « spectacle de l’océan déchaîné ». Puis, et surtout, les tentatives du capitaine sur sa vertu. On imagine quelque grosse brute, puant l’alcool et le goudron, et qui s’efforce, d’une voix de rogomme, de persuader à la pauvre enfant qu’elle ait à lui céder sans plus attendre. Il paraîtrait même que le brutal capitaine finit par ameuter son équipage : on le menaça de déposer une plainte contre lui à l’arrivée de son bateau en France et il dut renoncer à ses entreprises... Et si même tout cela paraît d’une vérité légèrement romanesque

(1) En effet, Marceline arriva en France vers le début de novembre 1802.

et embellie, notre petite orpheline avait par ailleurs assez de raisons de trouver triste sa traversée.

Quand elle atteignit Dunkerque, Marceline s’y trouva sans argent. Ce fut à grand'peine qu’elle put gagner Lille. Je pense qu’elle dut y rencontrer son père ou l’une de ses sœurs ; ou bien la dame amie de Catherine Desbordes l’aida. Quoi qu’il en soit, le théâtre donna une représentation à son bénéfice (1), et elle put enfin se rendre à Douai qu’elle avait quitté deux ans plus tôt.

(1) D’après les notes citées. Les journaux de Lille ne parlent pas du théâtre à cette époque.

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