SCÈNE XI
MARCELINE, ARMAND
ARMAND, doucement.
Pourquoi batailler avec ton cœur, Marceline? Monsieur de Kernic l’aime, et, plus heureux que bien d’autres, il a su éveiller en toi un sentiment dont la nouveauté te charme et te tente... Eh bien, je ne t’en fais pas un crime... Mais je t’en ferais un de manquer de confiance en moi. (Un silence.) Tu ne réponds rien ?
Je vous écoute.
ARMAND
Ah ! vous m’écoutez... Eh bien, je te dirai qu’à la façon seule dont tu m’écoutes, je pressens la profondeur de l’abîme qui se creuse entre nous. Je ne me fais d’illusion sur rien, tu le sais, et j’ai l’habitude de mesurer résolûment, froidement, les événements qui m’atteignent. (Tristement.) Tu aimes ! (Avec un soupir.) et tu aimes pour la première fois ! Or, la femme qui aime devient absolument indifférente pour tout ce qui n’est pas son amour, absolument impitoyable pour tout ce qui y fait obstacle. Tu me dois tout...
Certes ! ! !
ARMAND
Oh ! tu sais bien que ceci n’est pas le reproche banal et niais d’ingratitude dont on abuse, sorte de protêt moral des usuriers de sentiments ; c’est la pure et simple constatation d’un fait. Quoi que tu fasses, moi je ne te trouverai pas ingrate : tu es libre.
Libre !
Elle se lève, ferme le piano et s'y appuie, faisant face è Armand.
ARMAND
Absolument libre : je n’ai jamais eu la prétention de t’inspirer une passion... Mais, malgré ma nature volontaire et positive, ce que j’éprouve pour toi est infiniment plus vif, plus profond, plus sentimental que lu ne le supposes. (Mouvement de Marceline.) Aujourd’hui cela t’importe peu, et je te le dis simplement pour que tu le saches et que tu ne confondes pas le sacrifice et l'abnégation avec l’indifférence.
MARCELINE, froidement.
Je ne comprends pas. (Fièrement.) Vous ne voulez pas dire, n’est-ce pas, que vous pourriez tolérer que je devinsse la maîtresse de monsieur de Kernic !1!
ARMAND, durement.
Et vous ne pouvez pa* le comprendre, j’espère !!!
Le croyez-vous ? (Brusquement.) Où voulez-vous en venir î
ARMAND , gravement.
Je fais comme Polyeucte , j’offre Pauline à Sévère.
MARCELINE, avec un froid mépris.
Vous voulez me proposer d’épouser monsieur de Kernic... avec une dot !
ARMAND, fermement.
Pourquoi pas?
Et c’est là le sacrifice dont vous parliez ? Eh bien, franchement, je le trouve médiocre : l’argent vous coûte si peu I et vous n’êtes pas à cela près de quelques centaines de mille francs pour vous passer la fantaisie d’une mauvaise action.
ARMAND
Allons ! il paraît que vous me considérez comme un obstacle car vous devenez impitoyable. Oui le sacrifice est là, en effet, non dans la question d’argent, mais dans la question de sentiment : car, ce que je vous propose aujourd’hui pour monsieur de Kernic... eh bien, je voulais vous le proposer pour moimôme...
Vous vouliez m’épouser !... et ce désir a attendu, pour éclore, la venue de ce sentiment nouveau qui me charme et me tente... comme vous dites I
ARMAND
Le reproche est juste.