SCÈNE VIII
Les Mêmes, UN HOMME DE LOI.
Un homme de loi entre : c'est un homme de cinquante-cinq ans, il a l’air digne
et honnête.
ARMAND
Monsieur, je vous ai requis pour que vous veuilliez bien me
réintégrer, au nom de la loi, dans les droits que j’ai sur mademoiselle. Je vous avais prié d’attendre là, que j’eusse épuisé tous les moyens de conciliation : ils sont restés sans résultat. Voici tous les titres qui justifient de mes droits: vous les connaissez déjà, veuillez ordonner... à mademoiselle...
I, ’ H O M M E DE LOI, doucement.
Mademoiselle. . .
Alors je ne rêve pas... j’ai entendu cela... Mais, monsieur, vous ne savez donc pas ce que vous faites ici? Vous ne savez donc pas à quoi vous prêtez les mains et quel usage cet homme veut faire d’une loi qui est la protectrice des devoirs les plus sacrés et des droits les plus saints! (a Armand.) Quelle audace... Et vous avez cru que je me tairais...
ARMAND, bus.
J’en suis sûr... Vous ne pourriez perdre que vous...
MARCELINE, résolûment.
Eh bien, monsieur, écoutez-moi. J’avais douze ans, quand monsieur de Mirmont me recueillit et se lit conférer sur moi les droits qu’il invoque aujourd’hui. Dites, en me prenant ainsi, moi pauvre enfant inconsciente et pure, n’acceptait-il pas charge d’âme, ne s’engageait-il pas, ce sauveur prédestiné, ce père providentiel, à faire de moi une honnête femme? Eh bien, monsieur, s’il m’a recueillie, ce n’est pas parce que son cœur était compatissant, non, mais parce que je promettais d’être belle!... On ne m’a pas élevée pour faire de moi une femme heureuse et honorée, mais une créature sans âme et sans nom!... faussant mes instincts, pervertissant mon esprit, détruisant mon cœur!... Et, après avoir ainsi, pendant six mortelles années, préparé ma dégradation et ma perte... sans pudeur, sans pitié, sans remords, il a fait de moi sa maîtresse! Oui, monsieur, oui, voilà ce que je suis devenue!... Et je n’ai rien compris à ce crime et à celte déloyauté. J’ai porté, gaiement et le front haut, mon abaissement et ma flétrissure... jusqu’au jour où la lumière s’est faite dans mon âme, éclatante et terrible !... A^lors ma situation m’est apparue dans son affreuse vérité! ma vie m’a fait horreur! celle maison, asile de ma honte, cet homme, auteur de ma profanation, me sont devenus odieux :j’ai /oulu me soustraire à cet opprobre et à cette infamie... et voilà qu’on ose vous demander de vous faire le complice et le moyen d’une abominable violence! Vous êtes la loi, monsieur, eh bien, au nom de la loi, je vous somme de me défendre !