SCÈNE IV
Les Mêmes, CATARINA , portant des cartons de femme, de la musique, des livres.
CATARINA
V’ià tout le bataclan , Signora.
ANNA, l’arrêtant.
En moment... que je prenne mes crayons...
et ce livre...
REBF.CC a, lui montrant la chambre, n* 2, à gauche.
Portez le reste et ne bousculez pas les bonnets ! ah ! comme ces mains italiennes vous tripotent ça! (Catarina entre au n* 2.}
ANNA, qui s'est assise et a pris son album.
Ouvre la fenêtre!.. Rebecca!.. oui, ce pont sur le Taro... (Elle a ouvert son album et y jette les yeux.) Qu’ai-jc vu?
REBECCA
Quoi donc?
ANNA, troublée et & elle même.
Encore lui ! je croyais en être délivrée !
rebecca.
Vous voilà toute tremblante?
ANNA
Ce n'est pas sans motif! regarde?..
rebecca , regardant l’album.
Eh bien!., quoi? de la musique... une romance que vous avez copiée ?
ANNA
Ce n’est pas moi!
REBECCA
Et qui donc?
ANNA , baissant la voix.
Uta homme qui me poursuit depuis plus d'un an, que je n'ai jamais vu, à qui je n'ai jamais parlé, et qui, sans se montrer , se trouve toujours là, partout, près de moi !..
Ah ! bon Dieu !
ANNA
Ses lettres que j’avais beau renvoyer.,, je les retrouvais sur ma cheminée, à ma glace... dans mon secrétaire!.. Son bouquet était toujours celui que je portais sans le savoir... et l'idée seule d'avoir sans cesse un témoin invisible de tues actions, qui épiait mes démarches , recueillait uies paroles, devinait mes projets, mes pensées !.. me donnait des terreurs continuelles ! Si nous avions vécu il y a trois ou quatre cents ans , j’aurais été tentée de croire que c’était un esprit, un lutin, un farfadet... et lui-ménie, en plaisantant dans se< lettres, en prenait souvent le nom... car il savait que le sieu m'était odieux.
REBECCA
Son nom ! il est donc bien terrible !
ANNA , baissant la voix.
Le comte Marco de Grhnani !
REBECCA
Comment ! ce jeune seigneur italien? ce mauvais sujet qui a rempli l’Angleterre du bruit de ses méfaits!., et qui perd une femme de réputation... comme il boit un verre de champagne?..
ANNA
Lui-méme !
REBECCA
Sainte Vierge ! qu’est-ce qu’il peut donc vous dire dans sa romance ?..
ANNA
Ah! je ne veux pas le savoir... Je n'ouvrirai plus cet album.
REBECCA
Quel enfantillage ! grâce au détours que nous avons faits... il a perdu nos traces!
ANNA
Je l'espère bien !
REBECCA
Quel danger alors!., et puis, quand ce ne serait que pour nous tenir sur nos gardes !.. J’adore les romances !
ANNA, y jetant les yeux, remarquant un passage.
Ab ! ce si bémol ne fait pas mal !
REBECCA
Ah! voyons donc, Mistriss... J’ai un faible pour le si bémol ! je ne vivrais que de si bémols.
ANNA, prenaut la romance.
C’est bien par complaisance pour toi, au moins !
REBECCA
C’est convenu !
ANNA
Ait : uia balle amie. ULaaat a>i«*>.
Vous me fuyez, sans m’entendre!..
Et c’est l’amant le plus tendre Que vous refusez de voir!.,
Dans mon douloureux martyre...
jamais un mol, un sourire N’a ranimé mou espoir!..
Mata en vain toujours cruelle ,
Vous fuyez... il vous suivra!..
Votre farfadet fidèle Est toujours-là !
Même en ce moment, Anna,
• !l est IA...
MARCO
Oui. toujours là!.. °t&
( Klin retardent tmilri dent luloui dVIle» »**e crainte, )
ANNA , après un silence et jetant l’album sur la
table.
Eh bien ! que dis-tu d’une semblable audace ?
RE b ncc A.
Ma foi , Mistriss , je dis qu’un pareil amoureux tic me déplairait pas , moi !
ANNA
Comment?
rebecca.
Non ! j'aime les natures tenaces!., et si je suis encore fille , c'est que je n'ai rencontré que des gens sans caractère , qui n’avaient pas de suite dans les idées! après tout, ne faudra-t-il pas vous remarier? votre oncle vous écrit déjà qu’il a un parti superbe pour vous ! le siguor Prioli... fils du podestat de Padoue.
ANNA, vivement.
Que j'accepterai les yeux fermés... ne fût-ce que pour échapper à cette persécution... car c'en est une!., me poursuivre jusqu’en Italie... m’environner de pièges, vouloir se faire aimer, malgré moi-mème...
BERECCA.
Hum !.. il y réussira, peut-être...
ANNA
Lui!., je suis sûre d’abord qu’il «st affreux !£
RKBECCA.
Pourquoi donc?
£NNA.
Il ne se montre pas! c'est comme les femmes, vois-tu, dès qu’elles se cachent, on peut parier, à coup sûr... qu’il y a de .bonnes raisons pour cela!., et puis un libertin...
rebecca.
Il y en a qui sont fort bien ! celui-ci paraît aimable ; il fait de très jolies romances !
ANNA
Fi donc ! un homme qui ne respecte rien ! il serait capable de te séduire toi-méme.
REBECCA
Moi ! par exemple ! je voudrais voir ça !
ANNA
N'en parlons plus, car son nom seul... (On entend de hruyans éclats de rire sous la fenêtre A droite. ) Qu’est-ce que j*entends-là?