‹ Maret, duc de BassanoChapitre 36 sur 60 · Lettre de Napoléon, 18 juillet · texte numérisé non relu

Lettre de Napoléon, 18 juillet

d*EckniûhI, le roi de Westphalie etPoniatowski; pendant tout le cours de la campagne, avec Macdonald, Oudinot, Schwarzenberg, Reynier, ensuite avec Victor, quand celui-ci fut attiré à son tour sur le théâtre de la guerre; enfin avec Augereau, à Berlin. Tous les ordres adressés à ces généraux et leurs réponses passaient par rintermédiaire du duc de Bassano. Quand, par suite des mouvements militaires, des communications directes pouvaient avoir lieu entre quelqu'un de ces corps et le grand quartier général, le ministre devait en être toujours informé, tant l'Empereur attachait d'importance à ce qu'il n'y eût ni interruption, ni lacune dans ce travail décentralisation. Maret avait encore la haute surveillance des transports militaires de toute espèce, vivres, habillements, munitions; c'était à lui qu'était dévolu le soin de hâter la marche des renforts. Il devait aussi, et ce n'était pas la moindre partie de sa tâche, se concerter, à Wilna, avec la commission lithuanienne, le gouverneur général Hogendorp et le commissaire général Bignon ; avec le gouvernement. du duché de Varsovie, par le fâcheux intermédiaire de l'ambassadeur de Pradt, pour obtenir, dans toute l'étendue de ces territoires et de tous ceux de l'ancienne Pologne qu'on se flattait de reconquérir, les sacrifices indispensables au succès de la cause commune. Ces rapports avec les Polonais convenaient fort au duc de Bassano. a Personne n'ignorait, dit un contemporain, que le rétablissement de la Pologne était une des vues politiques auxquelles ce ministre était le plus attaché. » Il avait, parmi les patriotes lithuaniens, des relations d'amitié personnelle qui remontaient à l'année 1807, Ils avaient cru alors un moment que leur délivrance suivrait de près celle des provinces naguère annexées à la Prusse. Pendant l'armistice conclu après la journée de Friedland, une députation de Wilna s'était présen-

tée au quartier général : elle fut renvoyée par TEmpereur au duc de Bassano. « Celui-ci remplit, à Tégard de ces patriotes, un devoir d'honnèté homme, en les dérobant aux regards des Russes, en les désabusant d'espérances que Tentrevue de Tilsit rendait illusoires. Il les détermina à retourner de suite auprès de leurs commettants, que cette démarche aurait pu gravement compromettre. » (Notes deMaret.) D'après ses sentiments bien connus sur le système d'alliance russe, on peut croire qu'il renvoya ces Polonais affligés, mais non absolument découragés ; qu'il ne leur interdit pas d'espérer le retour de circonstances plus heureuses. Ce qui est certain, c'est qu'en 1812 ils manifestèrent hautement leur reconnaissance pour le service que Maret leur avait rendu dans cette occasion délicate.

Toutes ces fonctions, confiées au ministre des relations extérieures, ne le dispensaient pas de la conduite des grandes affaires de son département. 11 devait notamment transmettre aux agents français les nouvelles de la lutte, qui devenait l'objet principal des préoccupations européennes ; régler, suivant les circonstances, leur langage et leur attitude d'après les dispositions avouées ou vraisemblables des différentes cours.

En résumé, pendant son séjour à Wilna, Maret réunissait à ses fonctions de ministre des relations extérieures, son ancien office de secrétaire d'État, et une grande partie des attributions du ministre de l'administration de la guerre. Sa correspondance avec l'Empereur, dans cette période, ne comprend pas moins de cinq cents pièces, dont un grand nombre sont de véritables mémoires de politique, d'administration civile et militaire. Pour avoir une idée exacte de la somme du travail accompli par Maret pendant la campagne de Russie, il faut ajouter à cette correspon-

dance celle qu'il entretenait avec Paris, avec les chefs des corps placés hors de la portée de TEmpereur, avec nos ministres auprès des différentes cours, ceux surtout de Varsovie et de Vienne , auxquels ils écrivait tous les deux jours. Vers la fin de la campagne, et surtout pendant Tinterruption des communications avec rÈmpereur, la rédaction de ces correspondances offrit des difficultés redoutables. Il fallut dissimuler le plus horrible des maux, Tincertitude; et, parmi les désastres trop certains , discerner, suivant les situations et les caractères, ce qu'il était indispensable d'avouer, ce qu'il était possible et utile de taire...

L'analyse complète de ces documents nous entraînerait bien au delà du but de cette Étude. Nous nous bornerons à ceux qui mettent plus particulièrement en relief les efforts prodigieux du ministre pour suffire à sa tâche, et qui révèlent ou replacent sous leur véritable jour des incidents dont plusieurs historiens ont méconnu l'importance.

La commission provisoire de gouvernement lithuanienne se composait de cinq membres nommés par l'Empereur sur la désignation du duc de Bassano. C'étaient: le comte Stanislas Soltan, président, les comtes Prozor, Sierakowski, Jelski, le prince Sapieha, tous ayant plus ou moins souffert pour la « bonne cause. » On a souvent blâmé cet établissement'd'une administration provisoire séparée de celle du duché. Les rares partisans des Russes affectaient de voir dans cette disposition une arrière-pensée. Cette prévention tombe devant l'examen approfondi des faits et de documents inédits que nous allons analyser. Ce n'était ni en un moment, ni surtout dans un moment pareil, qu'on pouvait opérer la réunion complète du duché , régi depuis cinq ans par un statut constitutionnel relativement libéral, avec un territoire à peine libre du joug des Russes, et où les institutions et les

mœurs gardaient encore l'empreinte profonde du régime féodal. Entre ces deux fractions de Tancienne Pologne placées dans des conditions si dissemblables, la tendance au rétablissement de Tunité ne pouvait guère se manifester, au début, que par des adhésions chaleureuses à la Diète centrale convoquée à Varsovie, et par un concert énergique d'eflforts contre Tennemi commun.

Tel était, en effet, le but des démarches de la commission lithuanienne , sous l'impulsion de Maret et du commissaire impérial. D'une part, on provoquait sur les différents points du territoire des adhésions, des adresses à la confédération ; de l'autre , on s'occupait de mesures d'organisation militaire, notamment de la levée et de l'armement de troupes régulières et irrégulières , de la réunion des approvisionnements nécessaires pour les garnisons françaises, les hôpitaux, les troupes de marche. Pour faciliter ces travaux, il était indispensable de remettre quelqu'ordre dans les divers services publics, que les Russes avaient eu soin de désorganiser en se retirant. Les membres de la commission lithuanienne, animés des intentions les plus pures, étaient fort novices en matière d'administration. Maret, qui exerçait sur eux une véritable tutelle, par l'intermédiaire du commissaire impérial, jugea nécessaire d'introduire de suite en Lithuanie le système français de circonscription administrative déjà établi dans le duché.

Ce territoire fut donc divisé en quatre départements : Wilna, Grodno, Minsk et Bialystok. On leur nomma des préfets et sous-préfets polonais, et le duc de Bassano délégua auprès de chacun de ces fonctionnaires des intendants français, empruntés à son personnel diplomatique, avec mission de les assister dans leurs travaux, et spécialement de se concerter avec eux pour les services militaires. De plus, des

commissions municipales furent établies dans les principaux centres de population. On comptait pro> céder de même dans les autres provinces russo-polonaises, au fur et à mesure de leur délivrance.

Plusieurs incidents contrarièrent ce travail d'organisation. Nous avons précédemment signalé le plus grave : la dissolution précipitée de la Diète de Varsovie, son remplacement par un conseil de douze membres, réduit systématiquement à un état de nullité. Ces mesures avaient produit en Lithuanie, aussi bien que dans le duché , une impression des plus fâcheuses. Le choix de l'officier général français appelé au poste si important de gouverneur de là Lithuanie ne fut pas , comme on va le voir, plus heureux que celui de l'ambassadeur de Pradt. Enfin, quand la commission lithuanienne, à peine entrée en fonctions, s'occupa de la question capitale du moment, celle des finances, elle se heurta aux plus graves difficultés. Les tableaux de recensement, les rôles des contribuables, et en général tous les documents sur les impôts de diverse nature, avaient été enlevés par les Russes^. « D'ailleurs, la perception ne pouvait

1. Parmi ces impôts, dont le recouvrement ne put s'opérer que dans des proportions fort restreintes, plusieurs gardaient l'empreinte profonde des mœurs d'un autre âge. Ainsi, les biens de la noblesse et du clergé n'étaient grevés que d'une contribution qualifiée dans l'origine : offre volontaire^ que le gouvernement russe avait triplé sans les consulter. Les campagnes supportaient l'impôt dit des feux, divisé en sept classes, suivant la qualité du sol et les avantages commerciaux des localités. Cet impôt avait été également plus que doublé depuis la réunion. Les villes et bourgs de la Couronne, c'est-à-dire qui n'appartenaient ni à la noblesse ni au clergé, ne payaient que le demi- feu, impôt inférieur de moitié au précédent. Les Juifs formaient encore une caste à part, payant une taxe 'ou icapitation spéciale. L'un des plus étranges impôts était le pour cent des capitaux déclarés par les négociants. Chacun d'eux était forcé de déclarer à la fin de l'année le montant du capital qu'il comptait employer dans ses aifaires Tannée suivante. Sur ce capital déclaré, les négociants chrétiens payaient un trois

s*organiser qu*avec une extrême lenteur, une partie du territoire étant encore occupée ou parcourue par Tennemi, et le reste ayant à fournir aux consommations des troupes françaises et alliées. Ce reste s'épuisait en livraisons de denrées, et ne pouvait rendre de valeurs pécuniaires. »

L'extrême disette de valeurs circulantes dans le pays était un fait incontestable. Cet apauvrissement pouvait être regardé comme Tœuvre systématique du gouvernement russe. La politique de ce gouvernement, et ses opérations particulières, plus ou moins liées à cette politique, avaient également concouru à ce résultat. Les donations nombreuses faites par les tzars à des Russes de terres et domaines de la Couronne, dans les provinces polonaises violemment annexées à leur Empire, enlevaient chaque année à ces provinces des sommes immenses, qui allaient se perdre à Pétersbourg et à Moscou. Cet écoulement de numéraire n'était compensé par aucune importation de valeurs équivalentes. Ce n'est pas tout. Dans les années précédentes, la Russie n'avait pu soutenir la guerre contre les Turcs qu'avec de l'argent comptant, et c'était en Lithuanie qu'elle venait chercher des espèces, en y augmentant la masse de son papier-monnaie. Des sommes énormes en ducats d'or avaient disparu de cette manière. D'un autre côté, l'interruption de la sortie des grains avait considérablement affaibli les revenus des propriétaires. Toutes ces causes réunies avaient placé ce territoire, même avant le commencement de la guerre, dans un état de faiblesse ou, pour mieux dire, de misère, qui ne permettait guère de lui demander autre chose que du grain et des hommes'.

quart, les Juifs deux un quart pour cent. Cette loi tyranniquc était d'importation russe. La seule contribution qui procura des ressources sérieuses pendant la période de l'occupation française fut celle des cantonistes, ou recrues. Cet impôt, laissé du temps des Russes à l'arbitrage des recruteurs, avait donné lieu à des vexations odieuses. La nouvelle commission de gouvernement ordonna, le 4 août, que chaque propriétaire payerait un droit ûxe de sept roubles par cantoniste livré pour le service militaire.

1. Nous avons emprunté textuellement ces détails aux procèsverbaux manuscrits de la commission lithuanienne, aux rapports

Le duc de Bassano avait donc acquis, dès le mois d'octobre, la conviction a que les moyens ordinaires ne pouvaient suffire aux besoins du moment ; que les recettes seraient de beaucoup plus de moitié audessous des dépenses indispensables. » Il avait reconnu que ce pays n'avait qu'un moyen certain de sortir des embarras où l'avaient plongé systématiquement ses oppresseurs, et qui s'augmentait encore par suite des efforts qu'il faisait pour contribuer à sa propre délivrance. Ce moyen eût été la négociation d'un emprunt hypothéqué sur les domaines de la Couronne. Maret avait demandé au commissaire impérial un rapport approfondi sur cet objet, qu'il se proposait de recommander particulièrement à l'attention de l'Empereur. En attendant, et malgré tant d'obstacles, la commission lithuanienne, sous l'impulsion du duc de Bassano et du commissaire impérial, avait obtenu, vers la fin de la campagne, des résultats prodigieux, dont le souvenir mérite d'être conservé, quoique la catastrophe finale ait anéanti le fruit de leurs travaux.

Juillet 1812. — Lettres do Maret à Napoléon. — Honteuse puslllanimité de l'ambassadeur de Pradt. — Mission du comte Morski.

Nous allons, suivre maintenant par ordre chronologique, dans la correspondance si active qu'entrete-

qu'adressait chaque jour le commissaire impérial au duc de Bassano, et particulièrement à un mémoire financier qu'il présenta à ce ministre au mois d'octobre, et qui résumait la situation fman* cière du pays. Tous ces matériaux, importants pour riiistoire de hi Pologne et pour celle de l'expédition de 1812, sont en notre possession, et n'avaient jamais été employés jusqu'ici.

naient ensemble TEmpcreur et le duc de Bassano, les efforts faits par le ministre pour suffire à Timmense tâche que lui imposait la confiance sans réser\'e de son souverain.

Napoléon venait à peine de quitter Wilna que déjà il se plaignait des lenteurs de la commission de gouvernement (18, 20, 22 juillet). Ni lui ni son ministre n'avaient encore une idée exacte des difficultés de la situation. Aussi Maret répondait, le 24 : a La. commission... n'a point encore réussi à établir ses moyens de correspondance et d'action. Elle est arrêtée par tes moindres difficultés, et ne connaît pas ses ressources. Je la presse, je Texcite, la tourmente. La commission administrative de Wilna trouve des obstacles partout. Je vais réunir toutes ces autorités et leur tenir en commun le même langage que je leur ai déjà tenu en particulier... » Le 25 et le 26, il visita luimême les hôpitaux dans le plus grand détail : trois seulement étaient dans un état tolérable ; beaucoup de choses indispensables faisaient défaut, et cependant tous les ateliers chômaient à cause du dimanche. Maret fit remarquer « qu'il y aurait plus de véritable piété à travailler pour les malades qu'à remplir les églises. » (26 juillet.) •

Le même jour, il reçut de Varsovie des nouvelles qui mirent sa patience à l'épreuve. L'apparition de quelques centaines de Cosaques sur la frontière du eîuché avait inspiré à l'homme chargé de représenter la France le sentiment le moins français, celui de la peur. «Jamais, écrivait-il, je n'ai cessé de soutenir que les Russes profiteraient de l'état d'abandon des frontières pour se jeter dans le duché. » Aussi, parmi les rumeurs qui circulaient, il adoptait de confiance les plus alarmantes. Croyant à une invasion de cinquante mille hommes, sinon de soixante, il en avertissait directement, de son chef, le roi de Westphalie,

le prince de Schwarzenberg, et même le commandant du corps d^observation autrichien de Gallicie. Hais il n'était pas homme à se laisser surprendre. En cas de malhew, ses dispositions étaient prises pour quitter Varsovie avec ses ministres. Il avait même préparé une proclamation pour annoncer cette retraite , et conseillé d'envoyer au-devant des Russes, après son départ, uue procession d'ecclésiastiques en habits sacerdotaux, pour fléchir leur courroux. Quelques heures après, il était forcé de reconnaître et d'avouer au duc de Bassano que cette invasion se réduisait à l'apparition très-fugitive de quelques centaines de Cosaques! Maret savait tout cela d'avance, par un correspondant secret qu'il avait à Varsovie. Il ne put s'empêcher de répondre à de Pradt « que ces projets soudains de retraite, de proclamation, etc., paraissaient avoir été suggérés par un sentiment reconnu de tout temps pour un mauvais conseiller... »

S'il pouvait arriver qu'il fût question d'évacuer Varsovie, supposition dont je ne vous aurais jamais entretenu si vous ne m'en parliez point..., il serait toujours temps de prendre un parti aussi extrême, lorsque Fennemi serait maitrc de Modlin et de Praga, et aurait commencé à jeter des bombes dans la ville. Les hommes qui gouvernent doivent donner Texemple de la résolution et de la fermeté. (26 juillet.)

Il l'engageait à profiter, au contraire, de cette alerte pour porter les habitants à un mouvement général, à des levées en masse et des incursions en Wolhynie, possibles et même faciles à cette époque. L'ambassadeur, rassuré pour sa précieuse personne, n'eut garde de suivre ce conseil. Ainsi que nous l'avons déjà indiqué, il se laissait absolument conduire par les ministres. Ceux-ci, confiants dans l'infaillibilité du succès de nos armes, croyaient inutile d'y contribuer

par des sacrifices extraordinaires, aux dépens de la portion de territoire qu ils administraient.

Maret jugea que ce beau projet de fuite valait la peine d'être communiqué en original à TEmpereur. Il lui rendit compte en même temps des efforts qu'il avait faits pour rassurer Taumônier si timide du dieu Mars, si toutefois la chose était possible. Le ministre, ordinairement si bienveillant pour les agents placés sous ses ordres, faisait ressortir, avec une amertume visible, les torts de celui-là :

Au lieu de s'attacher à la seule chose démontrée (la présence de quinze cents pillards), on avait tenu à croire aux cinquante mille hommes; on avait fait tout ce qu'il fallait pour attirer Tennemi en paralysant le mouvement des habitants, celui des autorités de Lublin et de Chelva, qui, étant sur les lieux, devaient être crues sur parole, quand elles demandaient à se porter en avant avec la population armée. Au lieu de cela, on ne s'était occupé qu'à organiser la fuite des autorités, à faire naître le découragement, au lieu de l'enthousiasme. (Maret à Napoléon, 26 juillet.)

Évidemment le duc de Bassano trouvait Toccasion excellente pour renvoyer l'archevêque dans son diocèse. Par malheur, Napoléon était alors exclusivement préoccupé des événements militaires, de la marche sur Smolensk et du beau mouvement combiné contre Bagration, mouvement qui manqua, comme on sait, par la lenteur regrettable d'un des généraux qui devaient y concourir. Aussi il n'attacha qu'une importance secondaire à cette panique de Varsovie. 11 répondit seulement à Maret « qu'il ne pouvait qu'approuver toutes ses observations sur l'ambassade. » Seulement, il s'étonna que l'archevêque se fût permis de requérir directement des secours, de correspondre avec des généraux, et lui en fit témoigner son mécontentement. « Faites-lui connaître, écrivait-il, qu'il

MARET, DUC DK BAS8ANO. éOS

ne coîwait pas les bornes de sa place, » (31 juillet.) Suivant sa coutume , Haret adoucit singulièrement la forme de cette objurgation :

Sa Majesté me prescrit de vous inviter à ne pas correspondre avec les géoéraui sur les opérations militaires. Elle me donne cet ordre à Toccasion de votre leltre au prince de Schwarzcnberg. Elle aurait trouvé plus convenable et tout à fait naturel que vous vous fussiez adressé au général Dotaillis, commandant militaire à Varsovie, qui est autorisé à de semblables communications.

H. de Pradt, humilié et furieux au fond, se défendait d'avoir « correspondu sur les opérations militaires; » il n*avait fait, disait-il, que u. prévenir Schwarzenberg et les autres généraux de rentrée prétendue des Russes dans le duché ; >' ce qui était exactement la même chose.

La mission du comte Morski, qui date également de cette époque, fut encore une de ces offenses que Tambassadcur ne pardonna pas au duc de Bassano. Morski était un gentilhomme wolhynien dont les biens avaient été confisqués lors de Tannexion à la Russie, et qui avait conservé de nombreuses intelligences dans son pays. Le duc de Bassano pensait que ce personnage actif, spirituel, intéressé de toute manière à la renaissance de la Pologne, pourrait être utilement employé à provoquer un mouvement national, quand des troupes françaises et polonaises pénétreraient en Wolhynie, conformément, au plan originaire de la campagne. En conséquence, vers la fin de juillet, il Pavait envoyé à VarsoWe pour se concerter avec les autorités du duché, au sujet de Pinvasion prochaine de la Wolhynie. Cette combinaison manqua par suite du changement de dispositions arrêté à Witebsk le 3 août. Voulant frapper le plus vite possible un coup décisif sur la principale armée russe, PEmpereur se

décida à intervertir les rôles primitivement destinés aux corps -de Schwarzenberg et de Poniatowski, en attirant immédiatement à lui ce dernier, plus rapproché à cette date du grand quartier général, et confiant à des Autrichiens la tâche toute polonaise de couvrir le duché et de faire soulever la Wolhynie*- Cette détermination, Tune des plus fâcheuses de la campagne, sinon du règne entier de Napoléon, découragea profondément les Polonais, et rendit inutile la mission du comte Horski. Cet agent avait eu tout d*abord le malheur de déplaire à l'ambassadeur, qui le soupçonnait, à tort ou à raison, de transmettre à Wilna des rapports peu favorables sur son compte. Il s'était efforcé de le discréditer dans Tesprit du ministre, en le représentant comme un homme taré, plus compromettant qu'utile, sans alléguer toutefois contre lui rien de positif, sinon son manque de for-

1. « Vous ferez connaître au prince de. Schwarzenberg que, conformément à rintention que m'avait manifestée Tempereur d'Autriche, je voulais appeler son corps d'armée sous mes ordres, projetant d'envoyer un corps considérable de Polonais par Mozyr, dans la Wolhynie, aussitôt que le corps du prince de Schwarzenberg serait entré en ligne; mais qu'aujourd'hui je désire qu'il marche avec rapidité, culbute l'ennemi, Kumenski et Tormasof, et porte la guerre dans la Wolhynie. (Lettre au prince de Neufchàtel, Witepsk, 3 août, Correspondance 19038.) Cette résolution avait été prise à la suite de la surprise d'une division saxonne à Kobrin, par Tormazof. M. Thiers, habituellement si exact dans le récit des opérations militaires, a commis ici de graves inexactitudes. Suivant lui, la grande panique de l'ambassadeur aurait eu pour cause cet échec de Kobrin. Or, c'était le 18 et !el9 juillet que M. de Pradt, ému de l'apparition de quelques Cosaques au-delà du Bug, parlait d'abandonner Varsovie. Le 20, il était déjà rassuré, et le combat de Kobrin est du 27. M. Thiers se trompe encore (XIV, 254) quand il place après le combat de Gorodcczna, livré aux Russes par Schwarzenberg et Reynier, le changement. définitif de destination du corps autrichien. La lettre du 3 août au prince de Neufchtilel, que nous venons de citer, marque l'instant précis où cette détermination fut prise. Le combat de Corodeczna en fut le résultat et non la cause, puisqu'il ne fut livré que le 12.

MA&ET, DUC DK BASSASO. M?

tune. Plus tard il loi reprocha aussi de s'être raolé d*une influence qull n'arait pas dans son ancienne patrie, comme si un sonlèrement en Wolbynîe eM été possible avec des auxiliaires tels que les Jknlnchiens. Ses insinuations restèrent sans eÎTet sur l'esprit du -duc de Bassano. Aussi rarcberèqve ne manqua pas de satisfaire sa rancune peu éranfrélique conire le protecteur et le protégé, quand il cmt pouvoir le faire impunément.

Août 481?. — Suite de la cornsfumàauût de Martt. — KuureUe* bévaes de Tminbassadear de Pimdi. — FîkebfiOK d«3u^t;« du jvvinerncur générml Hogendorp avee Joxuli;] «t BijeiKAu

Dans plusieurs lettres écrites de WitebsL rEmpereur recommandait itératiirement au duc de Bassano de presser la formation des régiments lithuaniens^ celle des magasins, des moutures, les arrivages de Kowno à Wilna, ainsi que Tapprotisionnement des routes de Wilna sur Minsk et sur WitebsL La réponse de Maret prouve qull ne craignait pas de dire des vérités utiles, quoique peu agréables.

Je 06 puis encore donner à Votre Hajef^é des reneeiiroe' ments sur cet objet (rapprovieioooeiiiefit}. De« ^irdres ont été donnés aux sous-préfeU depuis quinze jours; nais le gouvernement, dans sa faiblesse, agît comiae un renveme' ment qui n*a besoin que d'ordonner pour être oi^. Il vi^fut, sur ma demande, d'envoyer des commissaires...

11 est malheureusement vrai que le pays n'a point eoowre de magasins... Dans quelques districts riches en grains, des réquisitions considérables ont été faites pour le corps de Macdonald et pour Kov'no. i'ai fait observer à la commission que ces dhétoumements ne peuv^'nt avoir tout absorbé ;

mais je ferai aussi remarquer à Votre Majesté que les réquisitions pour Wilna ne pourront produire que bien peu de chose, si Ton ne délimite pas le champ de réquisitioos de Macdonald, et si Kowno ne se renferme pas dans les besoins stricts du passage.

L'argent faisant défaut, on avait mis en délibération rétablissement d'un impôt extraordinaire. Un faisait appel au patriotisme des habitants, pour obtenir soit des offres volontaires, soit le payement anticipé d'une partie de leurs contributions. « On ne peut compter que sur ces ressources, ajoutait Marct, pour tirer les différentes branches du service de Tétat de souffrance où elles sont, dans un pays oh il n'y a point de capitalistes^ de banquiers, d'entrepreneu7's riches, ni de confiance. )) Les réquisitions de chevaux et d'avoine ne marchaient pas mieux que celles de vivres. Elles rencontraient surtout de grandes difficultés dans le duché, où l'on voulait être payé comptant, parce que c'était le gouvernement du duché qui traitait, et non la France. (Maret à Napoléon, 3 août.)

L'organisation des gardes nationales dans le duché, la distribution des armes aux habitants des frontières, étaient toujours l'un des principaux objets de la sollicitude de l'Empereur, et par conséquent de son ministre. «Celui-ci avait fait, et renouvelait chaque jour, de très-vives instances à cet égard » (4 août), et redoublait d'efforts pour triompher de la force d'inertie qu'il rencontrait à Varsovie. Le 5 août, par exemple, il écrivait encore à de Pradt :

Vous me dites (|uc les dispositions que je vous avais invile à prendre pour la défense du duché étaient adoptées d*avance. Sa Majesté sera fort aise d'avoir été devinée, puisque cela aura fait gagner du temps pour l'exécution ; mais il reste à désirer que vous entriez dans plus de détails, que vous vous fassiez donner, pour me les transmettre, des détails desituation, anne par arme, des garnisons, dépôts, gardes natio-

nales, volontaires, etc., qui sont dans le duché, et de ceux qui sont mis en mouTement vers la Wolhynie. Les détails ne fatiguent point TEmpcreur; ils lui sont même indispensables pour se faire une idée de la situation des choses. II ne se forme qu'ainsi les impressions qui restent, tandis qu'en lui disant qu'on a fait ce qu'il demande, il faut qu*il se rappelle ce qu'il a demandé, et il ne trouve qu'une phrase là où il cherchait des choses précises.

Quelques jours après (Il août), il demandait encore à l'ambassadeur « l'état des forces régulières, de celles qui avaient été levées extraordinairement, par espèce, par corps, par arme. Vous trouverez, ajoutait-il, que je reviens souvent sur la même recommandation; mais vous savez aussi bien que moi comment TEmpereur veut être servi. » Pendant toute la campagne, l'ambassadeur ne cessa d'opposer aux instances de Maret les procès-verbaux du conseil des ministres, dont l'invariable conclusion était que le duché faisait ce qu'il pouvait, plus qu'il ne pouvait. Parfois il risquait les explications les plus bizarres de cette inertie, dont il était le premier auteur. A la fin de juin, tout effarouché de l'enthousiasme des Polonais, il prétendait que « ceux-ci iraient trop loin si on les laissait faire, a Six semaines après, passant d'une extrémité à l'autre, n assimilait l'esprit public du duché à celui de la France impériales « Ce n'est pas, écrivait-il, après vingt-cinq ans d'agitations politiques qu'on peut encore attendre de grands mouvements de la part des peuples, soit collectivement, soit isolément. Il y a alors plus d'obéissance et moins d'élan. C'est ici comme partout I o (Dépèche du 3 août 1812.)

Le duc de Bassano avait fréquemment à se plaindre des renseignements inexacts et superficiels fournis par l'ambassadeur sur le nombre et les mouvements des troupes ennemies dans les contrées limitrophes au duché. Il avait laissé se détruire l'agence d'informa-

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lions organisée par son prédécesseur, bans les premiers jours d'août, il en était réduit à se servir d'un Juif détenu à Zamosc sous la prévention de duplicité d'espionnage, délit assez fréquent dans cette caste. Marct était mieux servi du côté de la Livonie et de la Courlande, et transmettait à l'Empereur des récits intéressants de voyageurs venant de Mittau, de Riga, et même de Pétersbourg. Parmi ces rapports, l'un des plus curieux était celui d'un certain Walitzki, arrivé à Wilna le 5 août. Celui-là n'était pas un observateur payé, mais « un homme de plaisir et d'intrigues absolument étrangères à la politique. » Il avait quitté Pétersbourg le 1" juillet, au moment où les deux impératrices, conformément aux intentions d'Alexandre, se préparaient à quitter leur résidence d'été pour venir s'installer dans cette capitale. Dans les provinces du littoral, les routes étaient encombrées de familles fugitives, se dirigeant vers Pétersbourg. A Riga, Walitzki avait vu les préparatifs de défense que l'on faisait à la hâte contre Macdonald. Les Russes avaient mis le feu aux faubourgs de cette ville, et l'incendie s'était étendu beaucoup plus loin qu'ils n'auraient voulu. AMittau, le voyageur avait rencontré les Prussiens du général Grawert; ils paraissaient tout fiers d'avoir récemment battu les Russes. On avait improvisé le long de la Baltique une sorte de télégraphe avec des mâts et des vergues, etc.

Il y eut le 11, une alerte assez chaude à Wilna. Plusieurs personnes avaient été enlevées par des Cosaques très-près de la ville, et l'on affirmait qu'un corps russe considérable avait franchi la Dwina. Le gouverneur général parlait déjà de se retirer sur Tilsit, par la rive gauche du Niémen, sacrifiant ainsi Wilna et même Kowno. Marct trouvait l'idée singulière: il pensait que l'Empereur la désapprouverait énergiquement, mais il craignit un moment que ce projet

de retraite ne fut mis à exécution avant l'arrivée des ordres, tant le trouble était profond. Dans cette hypothèse, la résolution du ministre était prise, t Ne pouvant ni demeurer seul à Wilna, ni se décider à s'éloigner encore davantage de l'Empereur, il comptait se rapprocher de lui à tout hasard, se rendre à Minsk, pour y attendre de nouvelles instructions. » Heureusement des informations rassurantes survinrent. Une partie de la division Repnine, du corps de Wittgenstein, avait effectivement franchi la Diivina, mais déjà un mouvement offensif du duc de Reggio contraignait ces troupes à rétrograder. En conséquence, Maret, toujours peu porté à nuire, jugea inutile d'instruire l'Empereur de l'idée o singulière » qu'avait eue un instant le gouverneur général'.

Cette réticence était d'autant plus méritoire, que le général de Hogendorp, officier d'ailleurs très-dévoué, très-brave au feu, donnait en ce moment de graves embarras au duc de Bassano par ses démêlés avec le commissaire impérial Bignon , le commandant de place Jomini et les autorités lithuaniennes. Une longue lettre, du 12 août, contient de curieux détails sur cet épisode peu connu de la campagne. Jusque-là, le duc de Bassano s'était abstenu de toute allusion à ces querelles, qu'il espérait concilier sans qu'il fût besoin d'en importuner l'Empereur. Hais le commissaire impérial et le général avaient écrit, à l'insu du ministre, l'un au prince de Neufchâtel, l'autre à l'Empereur lui-même. H. de Hogendorp s'était plaint, entre autres choses, d'avoir été mal reçu par tout le monde, excepté par H. de Bassano. Celui-ci ne pouvait donc plus se taire. Il jugeait, avec raison, que « ces discussions, misérables dans leurs causes et leurs détails, pouvaient n'être pas indifférentes dans leurs effets. »

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