SCENE VI
BEAUSÉJOUR, seul.
Ah çà! c'est ainsi qu'on s'amuse dans ce château?... Et voilà le bonheur de nos nouveaux marias!... Albert n'a pas touché au déjeuner... Il éludait mes questions, montrait de l'inquiétude et de l'impatience. . . Oh ! cela ne se passera pas ainsi !... je l'aime, je suis sûr que mes conseils lui seraient utiles... je saurai son secret!... Ah! le voici... il ne me voit seulement pas.
^v^www^ww-.^\'Vxv^\v^\\v\■v\v^^\*
ALBERT, sans l'entendre.
Que faire?...
BEADSÉJODR, allant a lui et prenant viveynent sa main.
Albert!...
ALBERT
Vous étiez làî. ..
BEAUSÉJOUR
Vous souffrez?... un chagrin oppresse votro
cœur?... Dites-le-moi... cela soulage! Puis
nous serons deux pour cacher un secret que vous trahissez à chaque instant.
ALBERT
Merci, mon ami.
BEACSÉJOCB.
Qui est-ce qui n'a pas un malheur à côté de ses joies? N'ai-je pas, moi, mon nom de Bourichon toujours là... comme un spectre?
Air des Fi ères de /nil.
I.e crôiriez-vous .■*... même quand je sommeille. Souvent la peur vient troubler ma raison : Uq monstre affreux se pencbe à mon oreille. Je crois l'entendre!... il prononce moQ nom. Et me re'veilie en criant ; Bouricbon î D'nn faible fil toujours l'âme occupée, Et subissant un e'ternel effroi, Feu Damoclès, tremblant sous une epe'e, Etait encor moins à plaindre que moi!
ALBERT
Votre insouciance est un grand bien que j'envie!...
BBAUSÉJOCR.
Oh I je sais que vous prenez au sérieux toutes les choses de la vie ! Vous avez de grandes qualités , des vertus même... et aussi des passions!... Toutes choses avec lesquelles on a mille occasions d'être malheureux!... mais d'abord, de quel genre est votre malheur?... D'ambition?... Bahl en voyant ceux qui réussissent, on ne doit désespérer de rien.
ALBERT, avec di'dain.
De l'ambition?... moi!...
BEAUSÉJOUR
L'amour de la gloire?... de la gloire littéraire peut-être ?... Eh bien! l'envie a beau garder tou les chemins, boucher toutes les issues, ellen'em pêche pas le vrai talent d'arriver.
ALBERT, de même.
Moi!... la gloire littéraire!...
BEAUSÉJOUR , se plaçant devant lui comme quelqu'un qui devine.
Allons!... je vais dire franchement la vérité!... Albert, votre femme pleure!... vous prononcez son nom avec chagrin?... c'est là, c'est dans ce mariage, que vous venez de faire par amour, qu'est tout le mal! .. Vous voyez que je sais assez de votre secret pour que vous n'ayez rien à perdre et tout à gagner à me dire le reste. Parlez donc!
ALBERT, se levant.
L'amitié soulage le cœur qui souffre.
MAGASIN THEATRAL
BEACSEJODR.
La confiance encore plus.
ALBERT
Je ne vous la refuse pas.
BBArSÉJOUR.
Eh bien ! voyons, parlez !
ALBERT
Ah! mon ami, qu'allez vous apprendre?... Vous savez déjà que je suis l'unique fils du comte Hermann de Saint-Méry; que je perdis ma mère en naissant, et que mon père, vivant dans la plus grande dissipation, s'occupa peu de mon enfance. Il y a quinze ans à peu près, mes études avançaient, lorsque j'appris vaguement que les prodigalités de mon père avaient alarmé notre famille, qui voyait des créanciers menacer en même temps d'envahir ses propriétés et celles que m'avait laissées ma mère. Un conseil de famille s'assembla : mon père y présenta non seulement lies comptes de tutelle très en règle, mais encore il prouva une immense fortune qui surprit au dernier point ceuï qui l'avaient accusé. A eelte époque, il me fit partir pour une petite ville d'Allemagne, afin d'y achever mes études dans une savante université. Là , j'eus peu de ses nouvelles. Un jour seulement, une de ses lettres me parla d'ennemis acharnés à sa perte, de procès intenté, de calomnies absurdes... Plus tard, II me fit voyager long-temps... je ne le revis qu'à de long intervalles, et pour peu de jours. Il m'éloignait sans cesse, et ce fut à Londres que j'appris sa mort, il y a un peu plus de trois ans.
BBADSÉJOCR.
C'est après cette époque que je vous revis quelquefois à Paris.
ALBERT
Je trouvai un bel héritage qui ne me consola ai de la perte de mon père, ni de sa rigueur à mon égard. Je cherchai à rassembler quelques détails sur lui et sur ses derniers instans. Sa mort avait été prompte, inattendue!... Il avait, me dit, le médecin que j'interrogeai, parlé de testament, de volonté qui devait réparer une injustice... mais on n'avait recueilli que des mots jncohérens !... Seulement un nom, répété distinctement et à plusieurs reprises, était resté dans la mémoire de ceux qui l'entouraient!... Ce nom était celui de Marguerite de Sennevillcl... 11 le prononçait avec aniiété, en recommandant à son fils celle qui le portait!... Voila ce que j'appris de cette heure suprême, où n'ayant plus rien à eraindre de l'injustice des hommes on ne pense qu'à la justice de Dieu.
BEAUSÉJOUR
Marguerite de Senncville? mais c'est le nom de votre femme.
ALBERT
Quand vous m'avez revu à Paris il y a trois ans, quand je courais les salons et que ma curiosité pénétrait p.nrtout, c'était une idée fisc qui me poussait! je cherchais Marguerite de Senncville! Après trois années d'infruciueuses recherches, ce
nom, je l'entendis enfin prononcer par ma tante, et peu après je connus la i liarmanle jeune fille qui le portait. L'elTet que produisit sa vue, l'émotion qu'elle me causa, et bientôt, s'il faut tout dire, l'amour... i,il soupire) tout me fit croire que c'était le vœu du ciel que je remplissais en lui offrant ma fortune et ma main.
BBAVSÉJOUR.
Elle était orpheline?
ALBERT
Aucun parent n'avait réclamé JI"«Senneville ; ma demande fut donc acceptée avec empressement; Marguerite partagea bientôt tout l'amour qu'elle m'inspirait.
BEACSéjOOR.
Il n'y a pas là de quoi se désoler.
ALBERT
Aussi, je n'ai pas tout dit.
BEAUSÉJOCR, avec inqjtiéiitcle.
Vous êtes pâle et tremblant, Albert!...
ALBERT, lut prei/iint la uiain.
Ah ! dans les recherches que j'ai faites pondant trois années, mon ami, je me suis convaincu d'une affreuse vérité I... S'il était permis de pénétrer dans les familles, d'y lire au fond des cœurs, d'y connaître tous les secrets, on serait étonnéde ce qu'il y a de situations cruelles amenées par des fautes incroyables et inconnues!
BEAtîSÉJOUR.
Quelque secret de ce genre pèse sur vous ?
ALBERT
Oserai-je le dire!
BEAL'SÉJOUR.
A Ibert, je ne suis plus ici l'étourdi qui se moque des autres et de lui-même... je suis un homme d'honneur dévoué a un ami malhe\jreui. et dont les conseils calmeront peut-être son cœur agité.
ALBERT
Lejour de mon mariage, en sortant de l'église, j'amenai Marguerite dans ce château que l'on venait d'arranger par mes ordres pour la rei'evoir. Je n'y étais pas venu depuis la mort de mon père, et je regardai comme un devoir d'aller visiter pieusement la chambre où il avait rendu le dernier soupir, et qui n'avait pas été ouverte depuis qu'il l'avait quittée pour toujours. Un sentiment involontaire me saisit à l'aspect de cette chambre et des objets qui l'entouraient!... Je m'approchai du bureau, où un livre ouvert, une lettre commencée, des brochures éparses semblaient attester et rendre encore présente la vie qui s'était éteinte depuis plus de trois années !... Sur l'une de ces brochures, un nom me frappa... je ne pouvais le méconnaître... c'était le nom prononcé par mon père, cherché par moi, porté par ma femme... c'était le nom de Senncville!
BEADSÉJOUR.
Cette brochure...
ALBERT
Je lus, je dévorai cet écrit où il était répété à chaque page ce nom!... cl cet écrit, c'était le mé-
moire d'un habile avocat, pour justiGer mon père qui, dans un duel sans témoin, avait tué &1. de Senneville au moment où il rentrait en France.
BEACSÉJOCR.
Je me souviens maintenant, en effet, d'avoir entendu parler de cet événement... d'un procès, de circonstances singulières qui m'échappent.
ALBERT
Quoi! l'on a su, et l'on peut se rappeler encore cette affaire!... Mais on doit se souvenir aussi, il est vrai, que mon père fut pleinement justifié!... son honneur... Ahl je ne sais en vérité .si je peun oser prononcer ce mot... car il fut justifié aux dépens de celui d'une femme... de la femme de Senneville!
BEAUSÉJODR.
Sans doute!.. Il fut prouvé que M. de Senneville, trop justement jaloux, n'était revenu que pour se venger sur sa femme., sur l'enfant né dipuis son départ, et sur votre père!... Et, en effet, c'était au retour, avant d'être rentré chez lui et d'avoir été vu par personne, qu'il attaqua sur la route le comte de Saint-Méry, votre père.
ALBERT
Et il fut prouvé que mon père n'avait pu sauver sa vie qu'aux dépens de celle de son adversaire!... Mon père fut donc absous!... La femme était morte au commencement du procès... et l'enfant, hélas, fut abandonné!... Mais son souvenir, qui s'était effacé de la pensée de mon père pendant les plaisirs de sa vie dissipée, revint ajouter un remords aux angoisses de ses derniers instans!... Quand il m'implorait pour Marguerite, et qu'il me priait d'assurer son sort, c'était le creur d'un père qui comprenait enfin ce qu'il aurait dû faire, et qui voulait qu'un de ses enfans réparât ses torts envers l'autre !... C'était un frère... oui. mon ami, un frère ti qui il recommandait sa soeur.
BEADSÉJOUR. lui prenant la main.
Albert!...
ALBERT
Oui, Marguerite est ma sœur, et je l'aime... je l'aime à en perdre la raison. Et depuis un mois elle est là, près de moi, ignorant ce secret, se désolant de mon indifférence, m'almant et me cherchant avec son amour plein d'innocence et de charme !... Et moi, je la fuis, je la repousse! je remplis d inquiétude cette âme si pure... je fais couler des larmes de ces yeux si beaux... moi, qui donnerais ma vie pour que la sienne fût heureuse!... !
BEAVSÉJOUR.
Calmei-vous!... La voici!...