‹ MargueriteChapitre 34 sur 48 · BONNARD, ALBERT · texte numérisé non relu

BONNARD, ALBERT

BONNARD

Je VOUS cherchais, monsieur.

ALBERT

Et moi, je vous attendais.

BONNARD

Merci... car vous avez tout de suite gagné ma confiance par l'intérêt que vous semblez prendre à ma nièce. Puis, monsieur, il faut dire la vérité, chacun ici, dans mon propre pays, m'est aussi inconnu que vous!... C'est une triste chose que d'avoir élé vingt ans absent !.. . Dans ce temps-ci, où tout va si vile, on ne retrouve plus même les monumens et les rues a leur place! jugez donc des hommes!... Ceux qui ne sont pas morts ne se souviennent plus que j'existe!... Quelques affaires m'avaient lié avec Furster aux États-Unis, et je l'ai retrouvé à Paris, où, sans lui, je n'aurais su à qui m'adresser... à Paris, monsieur, où je suis resté pendant les trente premières années de ma vie, et où pourtant aucun ami ne m'attendait... où il n'y a pas un foyer où ma place soit marquée... où il n'y a pas eu, monsieur, un seul de mes compatriotes qui ait pu me tendre une main amie à mon arrivée.

ALBERT

Ah I ce que vous dites là...

BONNARD

Est bien triste, monsieur 1

ALBERT

Pour ceux dont le cœur est, comme le vôtre, plein de bonté. Car je vous connais déjà, monsieur, et quoique je vous sois inconnu, quoique mon ùme soit bien troublée en ce moment, et que nous nous voyons pour la dernière fois...

BONNARD

Comment?

ALBERT

Il ne sera pas dit qu'un homme de bien, estimé à l'étranger pour ses travaux et sa probité, sera rentré dans ce pays qui nous est commun sans qu'un de ses compatriotes ait béni son retour!... Donnez moi votre main, monsieur, et que votre vie soit heureuse dnns noire pairie... que jo vais, moi, quitter peut-élrc pour toujours.

CONNMIB, ^)r(?nw;i/ sa mnin at>tc pfriis'wu.

Am de Vehn,

Ali ! jo rarccptc avec reconnaissance ! T)e l'abandon j'ai trop long-temps ge'mi ; Et grâce à vous, après vingt ans d'aljsence

.Te serre la main d'un ami !

J'ignore encor de quel nom l'on vous nomme; Mais des chagrins qui décliirenl son co-ur.

Votre Lonté console un tionnéle homme

Son amitié vous portera bonheur I

ALBERT

Maintenant, monsieur, qu'avez-vous à dire? ces lettres que vous avez reçues?...

BONNABD, tirant des papiers de sa poche.

Ce qu'elles contiennent, monsieur, est de nature à me décider à emmener ma nièce dès aujourd'hui.

ALBERT

Comment ?

BONNARD

Ce que j'ai vu du fils, ce que j'ai appris du père, et que le fils doit savoir... {Moitveme7it d'Albert.) Oui, monsieur, il doit le savoir... et vous n'en douterez plus quand tout vous sera connu... m'a montré ce qu'il me reste à faire. Moi, monsieur, je ne suis pas de ces gens du grand monde qui, dès l'enfance, ont appris à se contraindre ; qui savent sourire à ceux qu'ils détestent, et qui peuvent parler à ceux qu'ils méprisent!... C'est mon âme qui s'exprime dans mes paroles, etje ne pourrais revoir le comte de Saint-Méry que pour lui montrer vivement mon indignation etma colère... Car ce que j'ai à dire est terrible, monsieur... S'il le prenait en riant, je ne sais pas ce dont je serais capable... et s'il avait, lui, assez de cœur pour sentir sa situation...

ALBERT , trùs-vivement.

Alors, monsieur?...

BONNARD

Ma foi, je ne sais pas si, moi, j'aurais le courage de le lui dire en face.

ALBERT

Que voulez-vous donc faire?

BONNARD

Je veux... je veux lui écrire!... Aidez-moi, monsieur... c'est un service d'ami que je vous demande!... Il faut avant tout que j'emmène ma nièce !... Plus tard, justice sera faite à chacun. (/; l'a prts de la table où se trouve tout ee qu'il faut pourécrire.) Mais voyez, monsieur I ma main tremble, et mes yeux troublés me refusent le service. Auriez-vous la bonté décrire pour moi î

ALBERT

Que j'écrive?. ..

BONNARD

En mon nom et sous ma dictée, au comte de S.iinl-iMéry... pour lui apprendre les raisons qui vont me faire a l'instant même entraîner Marguerite loin de lui.

ALBERT, Il part, cil passant pri's de ta table.

Ah 1 il n'en a que trop appris!

Vos conseils m'aideront.

ALBERT, qui se place à la table, d'un air résigné et abattu.

Me voilà prêt, monsieur!

BONNARD, dictant.

« Monsieur, Senneville était mon frère ; il se » lia avec le comte Hermann de Saint-Méry, » votre père, qui fut pour lui un mauvais gé- » nie. »

ALBERT, s'interrompant.

Monsieur !

BONNARD

11 faut bien que je lui dise tout cela !... Continuez, je vous prie. [Il dicte.) «D'abord, il se ruina » avec lui... »

ALBERT, s' interrompant.

Mais, monsieur...

BONNARD, dictant.

« Plus [tard, Senneville revenait en France » avec un million en portefeuille... »

ALBERT

Monsieur...

BONNARD, dictant.

« Senneville ne rentra pas dans sa maison!... » il fut tué et dépouillé... par le comte de Saint- Méry!...»

ALBERT, se levant avec violence.

Cela n'est pas vrai!... cela n'est pas possible, entendez-vous?... Et moi, monsieur, je n'écrirai pas, je n'écrirai jamais un pareil mensonge. BONNARD, reculant étonné, Qu'avez-vous ?

ALBERT , trés-vivement. Ce que j'ai, monsieur?... c'est que devant une pareille accusation il ne m'est plus permis de me taire!... c'est que je dois défendre l'honneur du comte de Saint-Méry au péril même de ma vie!... c'est que je suis son fils, monsieur !

BONNARD

Vous?

ALBERT, plus calme.

Oui, c'est moi, monsieur, qui suis le comte Albert de Saint-Méry ; c'est moi qui ai recueilli son héritage... moi qui suis l'époux de votre nièce.

BONNARD, irès-lroublé.

Vous qui tout-à-l'heure me tendiez une main amie?... vous, avec cette Dgure, celte bonté?... Mais comment cela peut-il se faire?... je ne sais plus vraiment ce que je dois penser.

ALBERT

Une erreur, où je ne suis pour rien, vous a fait prendre un de mes amis pour moi, et au moment de vous détromper, je vous ai vu tellement irrité contre le nom que je porte, que j'ai voulu attendre un instant plus favorable pour m'expliquer... mais devant une accusation comme la vôtre, je n ai pas pu me taire plus long-temps... Oui, je le répète, c'est moi qui suis l'époux de Marguerite.

BONNARD

O mon Dieu I

ALBERT, avec une profonde douleur.

Ce ne fut qu'après avoir uni son sort au mien que j'appris ce duel... (Bonnard fait un geste de doute.) Oui, monsieur, ce duel... si funeste... où mon père fut le plus malheureux peut-être.

BONNARD, à lui-même, un peu sur le devant.

Sa profonde douleur m'embarrasse, et je n'ose plus soutenir... ce dont je suis bien certain pourtant!

Il indique les papiers qu'il tient.

ALBERT

Et maintenant, monsieur, je ne m'opposerai pas à votre volonté!... Vous pourrez... emmener votre nièce quand vous le voudrez !... avant même que vous fussiez arrivé, j'avais déjà pensé à une séparation... nécessaire... c'était mon projet! BONNARD, étonné.

Ah!

ALBERT

Il est inutile, monsieur, de revenir sur un

passé cruel... {Avec émotioti.) Marguerite sera libre, son sort à elle peut encore être heureux... je l'espère!

BONNARD, irés-étonné.

Mais Marguerite ne serait plus qu'un enfant dépouillé de son héritage... une femme repoussée par son mari et votre fortune...

ALBERT, l'interrompant.

Arrêtez, monsieur!... votre volonté était d'abord d'emmener à l'instant votre nièce, et vous savez que mon devoir est d'y consentir... Quant à ma fortune, à moi, elle s'élève juste à la somme dont vous dites que votre frère fut dépouillé...

Dans ces lettres, où s'en trouve une de sa femme, qui m'a déchiré le coeur... les preuves existent, monsieur, que Senneville était bien porteur de cette somme, et ces preuves pourront servir devant lesjuges.

ALBERT

Servir à quoi, monsieur? à déshonorer la mémoire de mon père et le nom que je porte?... Ah ! vous ne me connaissez pas, si vous croyez que je laisserai traîner devant les tribunaux, pour le discuter publiquement, un honneur dont je n'ai jamais permis à personne de douter!... j'aime mieux la pauvreté qu'un pareil éclat !... d'ailleurs, qu'ai-je besoin de fortune à présent? en m'éioignant, monsieur, j'ordonnerai que tout ce que je possède au monde soit remis entre vos mains pour le donner à votre nièce... Maintenant, excusez-moi, monsieur, je me retire!... supporter plus long-temps un pareil entretien est au-dessus de mes forces.

Il SLTt par la porte à gauche du public.

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