‹ MargueriteChapitre 7 sur 48 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

ALBERT, JULES DE BEAL'SÉJOL'R.

BEAIISKJOI n.

C'est moi!... Vous ne m'attendiez pas, Albert?

AI.BKRT. surpris.

Quoi !.. c'est IJouri...

B- AiSKJOi'R. riani.

Chon... Vous alliez dire Bourichon... Arrêtez, mon ami. et ne prononcez plus ce nom désormais impos.sible.

ALBERT

Comment?

BEAl'SÉJdtR.

Regardez-moi, et dites si l'on peut porter l'horrible nom decadet Bourichon, avec une tournure comme celle-ia î

ALBERT, rinnl.

Mais ce nom...

BEAL'SÉJOUH.

Était celui de mon père, c'est irai!... et voila le seul tort qu'il ait jamais eu, le cher homme, le plus honnête des hommes, le plus excellent des pèresl... il m'a laissé près d'un njillion... amassé... le dirai-je ?... oui, puisque vous le savez, Albert... amassé à vendre des bonnets de coton ! Faut-il qu'on en porte de ces bonnetslà!... et c'est heureux, car je suis riche, je suis élégant, je suis à la mode, je m'appelle Jules de Beauséjour.

ALBERT, riaiu.

Ah !

BEAUSÉJOOR.

Et je viens vous voir, vous, un amidecollége! je me souviens du passé, et je vous sais gré de m'avoir oinié jadis sans vous soucier de ce que votre père était riche et comte, pendant que le mien était pauvre et bonnetier; sans vous embarrasser de ce que vous vous nommiez Albert de Saint-Méry, et moi cadet Bourichon.

ALBERT

Je n'ai pas oublié non plus notre amitié d'enfance.

BEAl^SKJOUR.

Moi, de cadet, je suis devenu lils unique, et mon père a emporté avec lui dans la tombe le

nom de Bourichon : personne ne le porte plus, soinencz-vousen bien, Albert... il n'y a plus de «adet, plus de Iluurichon, plus de m.nrchand de bonnets de coton... mais il y a Jules de Beauséjour, du nom de sa belle terre de Beauséjuur en Picardie, ayant quarante mille livres de rentes, un superbe château à trente lieues de l'aris, un délicieux logement dans la cbaus.sée d'Antin, des babils qui devancent la mode d'une année, une loge aux Italiens, des chevaux pursang, des amours dans la finance, et si vous le voulez, un ami dans la noblesse. (// leiid la muin à Albert, qni la serre cordialement ) Qu'est ce que VOUS pensez de tout cela?

ALBERT, souriant.

Je pense que la bonne gaieté de...

BEACSÉJOIR.

Jules de Beaii.'.éjour. .. Allons, dites le mot tout de suite pour vous y accoutumer.

ALBERT

Jules de Beauséjour sera d'une grande ressource pour son ami... à présent comme autrefois.

BEVrSÉJOIR.

Vous êtes donc toujours mélancolique?... Ab I VOUS êtes marié, vous I

AI.r.ERT.

Oui, sans doute

BEAUSÉJOI R.

C'est relal .. moi, je suis encore garçon, c'est jilus commode et plus gai.

Vraiment?

BEAUSÉJOUR

Air d'yl ris lippe.

IV« faul-il j>a£ que, dans le mariage.

Foire e'poiix. lifS pour jamais,

Peines, plaisirs. loul separlagc?

Sur ce beau texte ou a fait cent couplets: Cela peut êlre un forl granti bonlieurl... mais Chaînes <le lleurs n'en sont pas moins des cliaîiieSy El dans ce monde, où tloltent nos désirs, J'.ii pour moi seul Iiien assez de mes peines :

.le n'ai pas tiop de mes plaisirs.

ALBERT

Mais comment avez-vous su que j'étais ici T... comment y êies-votis venu ?

BEACSÉJOim.

Vous ne m'avez donc pas reconnu avanl-bier au Sieepte-Cliase?... la course au clocher.

ALBERT

Je ne vous ai pas vu

BEAlSÉJOVR.

Je le crois bien!... Mais vous auriez pu m'entendre.

ALBERT

Il m'a semblé, en cirel, que mon nom était sorti tout-à-coup d un fossé.

BEAl'SÉJOUR.

C'était moi.

AI.BKRT.

Bah!

iMARr.LKlilTF.

nEAisiunuB.

Je vais vous ronler toul cela : il'abor.l, quand je me surs vu riche, j'ai dit, il faut que je m'amuse.

ALBKllT.

C'est assez bien vu.

BfAl SÉJOl n

Que je voie le monde élégant, et pour commencer, j'ai pris le nom de ma terre... j'ai même eu un moment l'idée de prendre le litre de baron.

ALEKBT.

Sans avoir le droit de le porter?

BEAUSÉJODK.

A présent ça se fait!. . quand on est riche, il

faut bien se donner quelques douceurs.

ALBERT, riant.

Ah!

BEAl'SÉJnlH.

J'ai pris aussi les grandes manières; je fais

courir, j'ai un attelage du plus grand prii, et

année prochaine a Longchanip, j'irai à quatre

chevaui, avec une voiture étounante; il faudra

voir cela.

ALBERT

Je n'y manquerai pas.

BKAl SÉJOUR.

J'ai un cheval anglais qui me jette par terre régulièrement une fois par semaine, mais je commence à m'y habituer. .. Je le montais avant-hier, et je vous ai reconnu au moment où il tombait avec moi dans le fo.vsé qu'il devait sauter... nous Tousserions tués si le fond n'eût été liquide .. une béte magnilique! je ne m'en serais pas consolé .. Je suis encore tout moulu ; mais quand on est riche, il faut bien...

ALBERT, riant.

Se donner quelques douceurs, n'est-ce pas?

BKAi:SÉJOlIR.

Que voule2-vous, mon ami ? je désirais voir ce qu'on appelle la bonne com|iagnie, je n'avais point de famille, point d'appui, je n'étais rien, je ne tenais a rien... alors j'ai fait quelques folies et quelques sottises cela m'a bien placé dans le

monde.

ALBERT

Vous croyez?

BEAi;sÉJoun.

C'est le moyen le plus court et le plus sûr.

Ain : f''auiti'ille Je CJi'Olfticnire.

Tant Je gens ,se sont illustrés I Guinmeut voulez-vous que l'on perre ?

Les grjn.ls clieniliis sont encombres:

Je prends la roule Je traverse.

Mais un a beau Joiiiier l'eàsur A li plus toile extravagance, Sur celle route ou est eiu'ûr Ecrusé p;'r la coiu-urreuce.

ALBERT

Et comment pouvez-vous attacher de l'impor- ,

lance à plaire à un monde où l'on réussit de cette |

manière? I

BEAI SEJOL'n

J'aime mieux rire avec les fous que m'attristor t)ut seul de leur folie; j'aime mieui chercher a plaire aui femmes que de faire de la morale, et m'amuserdes fêles et des plaisirs que de tonner Cintre le liiie... ("eux qui de notre temps prennent la vie ausérieui, qui s'irritent de 1 injustice, qui se mettent en colère du bonheur des fripons, et se désolent du malheur des honnêtes gens, finissent par se brûler la cervelle ou par mourir du spleen... et je n'ai pas envie de faire comme eui.

ALBERT, souriant.

En cela du moins vous n'avez pas tort.

BEAEséfOCR.

Et vous avez raison, vous, Albert, quoique vous ayez choisi un bonheur bien différent!... La retraite. . une femme jeune, belle, charmante, que vous aimez, qui vous aime, que vous avez épousée il y a un mois... Ainsi, parlez-moi de vous, de votre mariage.

ALBERT, avec quelque embarras.

Puisque vous connaissez ..

BEAlISÉJOUR.

Je connais... votre cœur d'abord!... il a besoin d'affection, et je ne sais personne qui soit plus fait que vous pour en inspirer.

ALBERT

Vous riez.

BEAOsÉJOtIR.

Je ne ris pas, Albert; je respecte votre caractère grave, votre sévérité pour vous-même, l'austérité de vos principes... car vous avez des principes sévères... trop peut-être... mais il y a des gens qui n'en ont pas assez, cela fait compensation... J'ai du respect pour tout ce qui est noble et beau, et ce n'est pas ma faute si je rencontre peu de choses que je puisse respecter. Parlez-moi donc sans crainte de tout ce qui vous intéresse: je peux vous comprendre, soyez-en sûr.

ALBERT, triste et embarrassé.

IMerci, mou ami, mais je n'ai rien à dire... {Beausêjour fuii un mouvemeni) que VOUS ne sachiez... puis.. On vient, je crois?

11 va vers le fonj.

BEAL'SÉJOUR, à j>art SUT le devant.

Il a certainement quelque chose, mais n'insistons pas, je le saurai plus tard. [A Albert qui revient.) Il faut que je VOUS dise une des raisons qui m'amènent, car ce n'est pas la seule... J'ai reçu une invitation de M™» la chanoinesse de Saint-Méry, votre tante.

ALBERT

Vous la connaissez?

BEADSÉJOCR.

Grâce à mon nom de Beausêjour, à mes folies, à ma réputation d'homme à la mode et de lion.

ALBERT, souriant.

Elle aime tant les curiosités 1

MAC.ASIN THEATKAK.

Oh ! je lui ai des obligaliuiis.

AI.BIÏItT.

Son bon cœur fiiil eicuser «es...

BgAt'SHJOUB.

Eilravagances! .. je dis le mot, moi qui ne luis pas son neveu; elle m'a présenté dans plus d'un noble salon.

ALBERT

Oui, elle a la manie des présentations.

BEAtlSÉJOUR.

Trois personnes comme lachanoinessede Saint- Méry. et tout Paris ne ferait plus qu'une seule société!... elle connaît tout le monde; elle a tout vu, depuis les Pyramides d'Égvple jusqu'aux Catacombes de Paris; depuis les plus grands hommes jusqu'aux plus petites marionnettes: elle ferait cent lieues pour apercevoir le nez d'un personnage célèbre ou quelque monument grotesque. On ne peut entrer dans son appartement, tant il est encombré d'oiseaux, de singes empaillés, de figures chinoises, que sais-je T... elle a des album impitoyables, des curiosités assommantes, et des autographes de quatorze mille célébrités de sa connaissance.

ALBERT

Il faut au moins lui rendre une justice I Jeune encore, faite pour plaire, libre de ses actions, sa conduite fut irréprochable: elle ne prêta jamais à la plus légère médisance.

BKArsÉJOUB. rianl.

Bah!... Il n'y a pas plus de place pour l'amour au milieu de ses idées bizarres, que pour un mari au milieu de ses magots... Mais la voici, je crois ?

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