M ARGUE II, TE
Par une sorte de convention tacite, Etienne et Robert évitaient de se rencontrer. Etienne venait tous les soirs, Robert ne venait jamais que dans la journée. Chacun, dans la lutte, avait un auxiliaire : Etienne était chaudement soutenu par madame d'Arzac, Robert, puissamment protégé par Gaston. Et Marguerite, pendant ces quelques jours de fausse liberté qu'on semblait lui laisser, s'enivrait de ce double amour, et passait de longues heures à interroger ses sentiments sans les comprendre.
Parfois elle se disait : Si je cessais de voir M. de La Fresnaye, je ne penserais plus à lui... Jamais l'idée ne lui était venue de cesser de voir Etienne... Si j'étais la femme d'Etienne, se disait-elle encore, je l'aimerais par amour et par devoir, et comme ce serait un crime de me rappeler un autre amour, j'oublierais cet autre amour... Jamais l'idée ne lui était venue d'épouser M. de La Fresnaye.
Un soir Etienne, la voyant malheureuse, inquiète, épuisée par sa- combats et ses remords, lui dit avec un courage plein de tendresse : Pourquoi vous tourmenter ainsi?... Vous l'aimez... dites-le franchement, ma pauvre Marguerite; je ne saurais vous en vouloir... ce n'est pas votre faute. Eh! mon Dieu, l'amour n'est si beau que parce qu'il est involontaire; on n'a pas le droit de dire : Aimer-moi; l'amour ne se commande pas, il s'inspire... Dites loyalement que vous aimez... Robert... 11 vous aime... épousez-le... Si vous êtes heureuse... je lui pardonnerai...
A ce seul mot, épousez-le', Marguerite s'était sentie toute confuse; épouser M. de La Fresnaye! la seule idée d'être à lui la faisait rougir de honte et frissonne" de peur... Hein? comme elle l'aimait!
— Etienne, répondit-eue, je vous épouserai, ou je ne me marierai jamais. Je subis une influence fatale dont je veux triumpher et dont je triompherai, si vous ne m'abandonnez pas. Ayez confiance en moi, je ne vous cache point ce que j'éprouve... quand il est là... il me semble que je l'aime... mais quand il est loin de moi, il me semble que je redeviens libre... et, libre, je me donne à vous. Il y a une chose que je puis vous certifier, c'est que je pourrais vivre sans lui et qu'il me serait impossible de vivre sans vous. Souffrez encore un peu avec patience... bientôt je vous dirai : C'est vous que j'aime, emmenez-moi!
Certes, c'était là une existence charmante : être courtisée, aimée, adorée par deux hommes jeunes , beaux, distingués entre tous les élégants de Paris; pouvoir choisir entre eux, se voir préférée par eux à toutes les femmes les plus séduisantes et les plus belles, il y avait là de quoi rendre heureuse une coquette Célimène! Mais cette existence, si charmante pour la vanité, était mortelle pour une sensibilité vraie et pour une honnêteté consciencieuse. Marguerite, dans cette atmosphère d'amour, languissait brûlée et dévorée. Le magnétisme rival de ces deux volontés qui lui commandaient tour à tour, irritait ses nerfs déjà si faibles; cette vie chaste
qu'elle menait, entoure'e de passions, objet des plus tendres pensées, faisait bouillonner son sang et lui donnait une agitation invincible qui devenait dangereuse. Elle avait perdu complètement le sommeil ; elle passait la nuit à se promener dans sa chambre, essayant, par /a fatigue, d'obtenir un repos forcé; elle avait tâché de prier, mais elle priait si mal... c'était profaner la prière. CJuand elle était lasse d'avoir marché longtemps, eh\s allait s'asseoir auprès du lit de son fils et elle le regardait dormir. Là seulement elle retrouvait un peu de courage pour recommencer les combats de la journée.
Mais cet aveuglement ne pouvait durer toujours, l'excès même du supplice qu'elle endurait finit par la rendre lucide, et la vérité lui apparut dans toute sa laideur. Oh 1 comme elle se méprisa ! comme elle se maudit ! Elle fut pour elle sans indulgence et sans pitié; elle s'accusait de lâcheté, de perfidie! — Mais je ne peux pas me faire d'illusion ! s'écriait-elle en tombant à genoux et en cachant dans ses mains son front humilié... mais je suis une indigne créature, je suis une misérable 1 Je les trompe tous les deux!... je les aime tous les deux !...
Et le matin on la trouva sans connaissance au pied du lit de Gaston. Les sangiots et les cris de sa mère na l'avaient point réveillé ! Heureux enfant, insouciant dormeur ! Dans quinze ans, toi aussi, tu inspireras des passions folles et tu feras pleurer les femmes ! dans quinze ans, tu le causeras à ton tour, ce désespuir qui maintenant te berce !
rn
Dès ce jour la résolution de Marguerite fut prise ; ne plus voir Robert, ne plus voir Etienne. — Si je choisis l'un, je regretterai toujours l'autre, pensa-t-elle; ce qu'il y a de plus sage, c'est de les fuir tous les deux ; je serai bien malheureuse, mais je serai honnête, c'est l'important, et je ne jouerai plus un rôle honteux.
En amour, les résolutions héroïques sont toujours celles qu'on adopte, parce qu'elles sont impossibles à tenir. On les prend, et l'on satisfait s£ conscience; on les abandonne, et l'on contente sa faiblesse; on se persuade que Ton a cédé à la force des choses.
Marguerite était malade; sa mère seule eut le droit de pénétrer jusqu'à elle. Cet évanouissement qui avait duré plus d'une heure, malgré les secours, avait inquiété tout le monde. Madame d'Arzac commençait à s'alarmer de cette situation plaisamment romanesque dont
elle affectait de rire ; et elle accourut chez sa tille trèsdécidée à lui parler franchement. Mais quand elle s'approcha de Marguerite et qu'elle remarqua sa pâleur,, son accablement profond, elle comprit que la pauvre femme n'était pas en état d'écouter des remontrances; et elle imagina d'aller, le soir même, chez son beau-frère, pour l'engager à hâter le mariage de son fils et à vaincre les sentiments de fausse délicatesse qui empêchaient Etienne de rappeler à Marguerite sa promesse. Madame d'Arzac resta toute la journée près de sa fille, méditant silencieusement ce beau projet: vers sept heures, elle la quitta et s'en alla sournoisement, chez le vieux comte d'Arzac, ourdir le complot de famille qui devait chasser à jamais M. de La Fresnaye de la maison et assurer le repos de Marguerite.
Aussitôt que sa mère fut partie, Marguerite se remit à pleurer ; sa haine contre elle-même n'était point calmée. Un moment elle avait pensé à avouer à sa mère son désespoir et ses angoisses; mais la honte l'avait retenue. Il y a des choses qu'on ne peut avouer à une mère, par respect pour- elle.
Madame de Meuilles se demandait comment elle allait faire pour éloigner d'elle ces deux hommes qui l'aimaient, et tout à coup , malgré ses larmes , elle sourit de l'étrange idée qui lui venait : c'était de dur à Etienne qu'elle aimai* Robert, et à Robert qutlis aimait Etienne.... Mais ce moyen, outre qu'il lui semblait contraire à sa dignité, était encore dangereux : Etienne se
serait découragé et serait parti; mais Robert n'aurait pas perdu l'espoir, il serait resté ; par le fait, c'était choisir Robert. Sa perplexité était grande.
Marguerite avait quitté sa chambre à coucher, et elle était étendue sur un canapé dans son salon. Fatiguée de cette longue nuit sans sommeil, elle s'endormit un instant. Comme elle avait bien recommandé qu'on ne laissât entrer personne chez elle, ni parents, ni am's, elle était en sécurité. Oh ! si quelqu'un était venu à l'heure habituelle des visites, on l'eût renvoyé impitoyablement; le valet de chambre, à qui avait été donné cet ordre exprès, aurait fait son devoir en dragon; mais il était sept heures et demie... qui est-ce qui pouvait venir à celte heure-là? Personne. Aussi le grave valet de chambre était-il allé dans le voisinage faire une petite visite, une course d'un moment; il était bien sûr d'être rentré pour l'heure du danger; et il avait laissé à sa place un jeune étourdi qu'il n'avait pas jugé en état de recevoir une consigne. Madame de Meuilles venait à peine de s'endormir qu'elle fut réveillée par une voix qui annonçait avec pompe un personnage que d'abord elle ne reconnut pas; puis l'ayant vu près de ia cheminée :
— Vous ! à cette heure ! s'écria-t-elle.
— Je n'espérais pas vous voir, madame, je venaii seulement demander de vos nouvelles : on m'a dit ce matin que vous étiez bien souffrante.
— Je suis beaucoup mieux, reprit-elle sèchement,..
Marguerite croyait mentir, mais elle disait vrai : rien que la vue de Robert l'avait ranime'e et guérie.
— Vous jouez , croyez-moi , un jeu très-dangereux, dit-il. Vous vous rendrez sérieusement malade.
— Étes-vous médecin? Pré tendez- vous me donner des conseils?
— C'est votre esprit qui souffre ; ce n'est pas un médecin qu'il faut pour vous soigner, c'est un philosophe, et moi qui vous parle, je suis un excellent philosophe ; vous avez tort de ne pas me consulter.
— Je n'ai pas confiance.
— Ah ! si vous n'aviez pas confiance, vous me consulteriez I dit-il avec une légère fatuité, mais avec une malice pleine de grâce.
Elle allait répondre, quand Etienne entra. Oh ! mon Dieu, que va-t-il se passer, que vais-je devenir? pensa madame de Meuilles. Quelle fatalité! je me promets de ne revoir jamais ni l'un ni l'autre, et les voilà tous deux ensemble... Ensemble, ces deux hommes qui se détectent, quel supplice 1
Elle tremblait, elle était horriblement inquiète. Autre fatalité : madame d'Arzac, qui venait tous les soirs, ne venait pas justement ce soir-là, où sa présence aurait été si utile à sa fille : elle l'aurait aidée dans cette situation pénible j elle aurait causé de choses indifférentes; elle n'aurait pas été, comme Marguerite, étouffée, étranglée par l'embarras, par l'émotion, par la peur. EnfÎD, pour comble de malheur, ils se trouvent chez elle en-
semble, précisément le jour où elle est malade, où elle n'a pas la force de vaincre son trouble et de les domiaer eux-mêmes par sa volonté... Comme ils se détestent, c'est effrayant!
Etienne, en entrant dans le salon, lança à Robert un regard de haine qui fit tressaillir Marguerite. Robert, en apercevant M. d'Arzac, fronça le sourcil, avec impatience.. Cette rencontre avait quelque chose de dramatique, de prédestiné j on sentait un orage menaçant dans le choc de ees deux passions rivales... Puis, tout à coup, Etienne, après avoir reproché à Marguerite sa cruauté, — elle avait refusé de le recevoir le matin, — Etienne, le farouche, le jaloux Etienne, s'adressant à M. de La Fresnaye avec une politesse charmante, lui demanda si sa petite sœur s'accoutumait au séjour de Paris, et si elle parlait toujours ce petit langage moitié italien, moitié anglo-français qui lui plaisait tani à comprendre... et M. de La Fresnaye, l'orgueilleux, l'insolent Robert lui répondit avec une cordialité non moins aimable, que sa sœur s'amusait beaucoup à Paris, et qu'elle n'avait pas encore oublié ce joli petit charabia que M. d'Arzac voulait bien appeler un langage. Ce que j'ai découvert avec plaisir, ajouta M. de La Fresnaye, c'est que la signorina est déjà très-bonne musicienne, etj» compte la faire travailler sévèrement... Alors ih ae. mirée '.ous les deux à parler musique en amateurs éclairés; ils étaient presque toujours du même £vis, et chose singulière, ils avaient les mêmes préférences poil
MARGUERITE 2î5
les mômes maîtres; on n'avait jamais vu deux êtres plus parfaitement d'accords C'était une ve'ritable tiercemajeure : on l'entendait vibrer.
.Marguerite n'y comprenait plus rien : elle les observait avec une attention inquiète, ne pouvant pénétrer le mystère que cachait ce changement subit dans leur ton et dans leurs manières. Un soupçon l'avertit : elle pria Etienne de lui donner un petit coffre gothique qui e'tait sur sa table à ouvrage ; elle prit un sac de bonbons dans ce coffre, pour motiver le désir qu'elle avait eu àe l'ouvrir, puis elle se regarda furtivement dans la glace qui était sous le couvercle... Oh ! cette entente si prompte lui fut bien vite expliquée : elle était affreusement changée et avait une mine effrayante; cette nuit de larmes, cette fièvre qui l'agitait encore, avaient altéré ses traits visiblement; elle reconnaissait sa physionomie de malade qu'elle avait eue quelques mois auparavant et qui présageait de grands dangers pour sa vie.
— C'est cela, pensa-t-elle, ils ont pitié de moi, et elle rendit à Etienne le coffre qu'il lui avait apporté. En le posant sur la table, Etienne aperçut son album et ses crayons, et, tout en causant, il se mit à dessiner.
— Ma cousine, dit-il, je sais pourquoi vous êtes malade, et je vais vous guérir : vous avez une passion au Tond du cœur, que vous ne voulez [as avouer; je vais vous jouer le tour qu'on a joué à Stratonice; je vais voua offrir le portrait de votre idole, et il faudra bien à sa \ue que vou* vous trahissiez.
Etienne, en quelques minutes, fit la caricature d'un grand officier suédois arrivé depuis peu à Paris et dont tout le monde se moquait pour son élégance exagérée. La caricature, très-bien dessinée, était frappante de ressemblance... Il l'apporta à Marguerite.
— Attendez, dit en plaisantant Robert, laissez-moi observer les impressions d'Antiochus; j'aurais même le droit de compter les pulsations, mais ce n'est pas dans mon système. Et il attacha sur Marguerite des yeux pénétrants.
A l'aspect de cette caricature, Marguerite se mit à rire. Etienne et Robert se regardèrent d'un air d'intelligence.
— Ce n'est pas lui, dit Etienne; recommençons l'épreuve.
Robert prit un crayon à son tour et fit un port rai4 fcX8ct, — ce qui se trouvait être naturellement une cari* cature, — d'un de nos vieux élégants, le plus jeune dans ses ridicules. Robert n'avait pas le talent d'Etienne; son dessin était naïf et même sauvage ; mais la caricature était si spirituelle , la pose gamine du vieillard était si comique qu'Etienne en fut enthousiasmé; et ils passèrent ainsi une heure à dessiner toutes sortes ds figures plaisantes, souvenirs des personnages grotesques à la mode en ce moment; ils les montraient à Marguerite qui les nommait aussitôt, tant leur image était fidèle. Pendant qu'ils dessinaient, qu'ils causaient, qu'ils riaient ensemble, Marguerite les regardait avec émotion, et peu
à peu un attendrissement invincible lui serrait le cœur. 11 était déjà assez tard. On servit du thé. Marguerite voulut se lever et remplir ses devoirs de maîtresse de maison ; mais ses hôtes s'y opposèrent :
— Ils allaient faire le ménage, disaient-ils.
Ils apportèrent la table près du canapé sur lequel elle était étendue.
— Moi, dit Etienne, je fais le thé comme une jeune miss... comme la Luette de Corinne.
— Moi, dit Robert, je fais les tartines comme la Charlotte de Werther.
— Voilà un thé bien littéraire, dit en souriant Marguerite.
— - Ah l s'écria Etienne en posant sa tasse de thé sur le plateau, ne mettez pas de cette crème, elle est détestable.
— Envoyez-en chercher d'autre, Etienne, dit Marguerite, sonnez ! $
— C'est inutile, madame, dit en riant M. de La Fresnaye; à cette heure, il n'y a plus dans tout Paris que du lait rose : c'est l'heure des compositions chimiques.
— Rose! rose! dit Etienne, j'en ai vu de bleu...
— C'est rare, reprit Robert; on obtient difficilement cette teinte pour de la crème.
— Si nous remplacions cette faiwse crème par du vrai rhum? dit Etienne.
— Ah! si Théophile Gauthier vous entendait!... il dirait que vous êtes bien une véritable jeune miss ! Il pré-
tend que les jeunes Anglaises ne mettent jamais que du brandy dans leur thé; que la crème, c'est pour les étrangers; elles offrent de la crème aux hommes, dit-il, mais elles... elles mettent de l'eau-de-vie.
— Avec votre vilain rhum, vous allez me griser, dit Marguerite.
— Nayez pas peur, ma cousine, je suis là... dit Etienne avec finesse.
— Et moi aussi! reprit Robert. Et ils se mirent à rire tous les trois de cette situation si comique et cependant si grave.
Tout en prenant leur thé, ils disaient mille folies pour amuser madame de Meuilles. Robert racontait toutes sortes d'histoires, jeunes et vieilles, qui l'aidaient à soutenir la conversation ; quand on est embarrassé, on devient très-anecdotique : la conversation d'une maîtresse de maison, inquiète, qui veut faire bonne contenance, ressemble à un recueil d'historiettes variées ; c'est une espèce d'ana, et M. de La Fresnaye, sentant son esprit se troubler dans cette contrainte violente, appelait à son secours l'esprit de ses amis. Il raconta que Balzac avait dîné chez lui la veille, et qu'il avait été plus brillant, plus étiEcelant que jamais. Il nous a bien amusés avec le récit de son voyage en Autriche. Quel feu! quelle verve! quelle puissance d'imitation! C'était merveilleux. Sa manière du payer les postillons est une invention ravissante qu'un romancier de génie pouvait seul trouver ; « J'étais très-embarrassé à chaque relais, disait-il,
comment faire pour payer? Je ne savais pas un mot d'allemand, et je ne connaissais pas la monnaie du pays. C'était très-difficile. Voilà ce que j'avais imaginé. J'avais un sac rempli de petites pièces d'argent, de kreutzers... Arrivé au relais, je prenais mon sac ; le postillon venait à la portière de la voiture ; je le regardais attentivement entre les deux yeux et je lai mettais dans la main un kreutzer... deux kreutzers... puis trois, puis quatre, etc., jusqu'à ce que je le visse sourire... Dès qu'il souriait, je comprenais que je lui donnais un kreutzer de trop... Vite je reprenais ma pièce, et mon homme était payé. »
— C'est charmant, dit Etienne, mais c'était dangereux ; un postillon triste et misanthrope l'aurait volé.
— Non, reprit Robert, les misanthropes sont honnêtes ; c'est pour cela qu'ils sont misanthropes; mais ce cher Balzac, cette histoire le peint tout entier ; il s'était dit : Je ne comprends pas l'allemand, je ne connais pas la monnaie du pays; mais je comprends le cœur humain, mais je connais le langage de la physionomie, qui est le même dans tous les pays... et il avait su se faire un dictionnaire, bien plus, un argyromètre du sourire imprudent et naïf d'un postillon allemand.
— Aviez-vous Méry? demanda Etienne; quel esprit merveilleux!
— Il n'est pas à Paris ; sans cela... Mais nous avions Cabarrus, un esprit charmant aussi,, plein de vivacité, de trait, de finesse.
— Je le connais, c'est un homme fort distingué.
— fl nous a raconté un mot ravissant de Montrond que je ne savais pas. Montrond demandait à un banquier millionnaire de lui prêter de l'argent ; le banquier lui répondit qu'il n'avait pas d'argent : propos de millionnaire bien connu.
— Comment ! vous osez me dire que vous n'avez pas d'argent ?
— Eh ! »ans doute. Quand on est dans les affaires, si riche que l'on soit, on n'a jamais d'argent. Vous, mon cher Montrond, vous ne savez pas ce que c'est que les affaires.
— Les affaires! reprit Montrond, eh! si, vraiment, je sais très-bien ce que c'est que les affaires : les affaires, c'eàt l'argent des autres !
Ils causaient ainsi avec une bienveillance presque affectueuse, mais madame de Meuilles ne les écoutait pas, son émotion allait toujours croissant; plus ils riaient, plus 41e sentait les larmes lui venir aux yeux. Cette violence que s'imposaient par pitié pour elle, ces deux jeunes gens si pleins de passion et de colère; ce courage qu'ils mettaient tous deux à suspendre leur lutte, à contenir leur haine, pour lui laisser un jour de repos; cette harmonie passagère, cette trêve qu'ils obtenaient de leur rivalité menaçante, loi paraissaient une si grande preuve de dévouement et de tendresse, qu'elle était pénétrée de reconnaissance et d'admiration. Coin;'; ; elle les trouvait nobles, bons, généreux!... Elle se sentait moins .oupable... ils la plaignaient, ils n'étajei^
donc pas indignés contre elle.,. Ils avaient pitié de sa souffrance... ils reconnaissaient donc qu'elle était leur victime; ce n'était donc pas elle qui avait tous les torts... et, dans leur amour si sincère,, si pur, si dévoué, si généreux, il y avait peut-être une excuse!
Ils parlèrent voisinage de campagne, comédie de société ; Etienne avait vu jouer dernièrement un monsieur très-ridicule qui l'avait fort diverti. Ce monsieur prétentieux remplissait un rôle de marquis dans une pièce du temps de Louis XV. Après avoir jeté, avec une grande insolence, un mot à effet en levant le pied droit d'un- air fat et charmant, le marquis avait voulu, selon l'usage, lancer son chapeau sous son bras gauche, par un geste plein de grâce et d'impertinence... mais le chapeau, lancé d'une main trop vigoureuse, avait dépassé le but et s'en était allé tout au bout du théâtre, qui était très-petit, ouvrir la porte du fond, et il était parti... tout seul... La porte s'était refermée naturellement, et le marquis était resté en scène, fort stupéfait de cette sortie inattendue de son chapeau.
— Oh ! dit Robert en riant, une sortie qui n'est pas motivée!... c'est une grande faute au théâtre!...
— Ce monsieur, dont j'ai oublié le nom, jouait ave^i une dame non moins ridicule, une madame H...
— Je la connais ! interrompit Robert Oh ! quelle femme ! quelle collection de prétentions ! Eh bien ! peutêtre qu'en jouant la comédie elle est naturelle !
— Non, elle est insupportable ! elle roule des yeus*
elle tourne une bouche précieuse et sotte, elle grasseyé !
— Oh ! que c'est ennuyeux une femme sentimentale et triste qui grasseyé 1... ça fait une voix de polichinelle mourant qui vous agace les nerfs. Cependant je pardonne tout à cette brave madame H... elle nous a tant amusés cette annuel je lui dois les plaisirs de mon été. Elle vient d'acheter m château aui environs ae Mazerat, et elle est allée faire des visites chez tous ses voisins de campagne. Madame de Rochemule va un matin lui rendre sa visite : elle arrive, elle la trouve dans son salon avec une petite fille de huit ans assez belle. — Quelle jolie enfant, dit madame de Rochemule, c'est votre fille? — Non, ce n'est pas ma fille, répond madame H... — C'est votre nièce, allait dire madame de Rochemule. Mais l'autre reprend : Ce n'est pas ma fille , c'est un ange que Dieu m'a donné pour m'aider à supporter les peines de cette vie. Vous ne savez pas, madame, ce qne cette aimable créature me disait l'autre jour? Je la priais de voir quel temps il faisait. Elle s'approcha de la fenêtre... Ma mère, dit-elle, il fait beau!... Je m'apprêtais à sortir, je vis qu'il pleuvait... Pourquoi, Flavie, lui dis-je, m'as-tu dit qu'il faisait beau?... — Ahl ma mère, m'a-t-elle répondu avec son air angélique, c'est qu'il me semble qu'il fait beau; quand vous êtes là il n'y a pas de nuages, pour moi, dans le ciel.
— Oh! c'est délicieux ! parfait! dit Etienne en riant de bon cœur.
— Ce n'est pas tout, continua Robert. Madame de Ro-
chemule revient à Mazerat, et elle nous raconte cette stupidité. Nous en sommes heureux, « Cela me fait penser, dit une amie de madame de Rochemule, que je lui dois aussi une visite, à cette dame ; j'irai la voir jeudi. » Elle y va... Elle la trouve toujours dans son salon avec ia petite aux nuages, et, sans y entendre malice, elle lui dit : « C'est votre fille, cette belle enfant? » L'autre de répondre : « Non, ce n'est pas ma fille, c'est un ange que Dieu m'a donné pour m'aider à supporter les peines de cette vie... Vous ne savez pas, madame, ce qu'elle me disait l'autre jour? » Et la voilà qui recommence l'histoire de la pluie et le mot des nuages dans les mêmes termes et avec les mêmes grimaces.
L'amie de madame de Rochemule revient à Mazerat, et elle raconte que madame H... n'a pas fait de nouveaux frais pour elle, et qu'elle lui a répété, sans y rien changer, la phrase de l'ange, du nuage, etc., etc. «Il faut que j'entende cette phrase-là aussi, dis-je alors, j'irai demain à... — Je vais avec toi,» me crie Georges de Pignan. Et le lendemain nous partons tous deux à cheval. La dame était dans le salon, la petite fille aussi à «on poste ; je prononce franchement la question magique : «C'est votre fille, cette jolie enfant?» La dame répond aussitôt, comme un automate poussé par un ressort : « Non, ce n'est pas ma fille ; c'est un ange que Dieu m'a donné, etc., etc. » Puis elle arrive à ceci : « Vous ne savez [>as, monsieur, ce qu'elle me disait l'autre jour?... » Si, je le sais, pensais-je en regardant Georges
de Pignan ; mais voilà le jeune fou qui pouffe de rire, et qui s'enfuit dans le jardin. Elle m'a dit le fameux mot des nuages, et je l'ai beaucoup admiré. Alors cette stupide histoire s'est répandue dans le pays, et tout le monde, les voisins, les gens qui arrivaient de Paris, les voyageuse, tout le monde est allé voir madame H... pour se faire dire ces deux superbes phrases ; et quand elle commençait celle-ci : a Vous ne savez pas ce qu'elle me disait...)) c'était un désarroi complet; les jeunes filles s'enfuyaient, les jeunes gens jetaient des livres et des lettres par terre, ils inventaient toutes sortes de moyens pour prétexter ou cacher leur fou rire. Cela a duré deux mois, et elle ne s'est aperçue de rien, si ce n'est de l'empressement qu'on avait mis à lui rendre visite, et de la bienveihanee avec laquelle on l'avait accueillie dans la contrée ; mais vous avez dû la voir aussi à la Villeberthier.
— Eh! certainement, dit Etienne, c'est ce qui m'amuse tant... elle nous a dit cette même phrase.
— Cest excellent!... A vous aussi ! C'est bien la trentième fois... et on accuse cette femme-là de faire des phrases... quelle injustice! La malheureuse n'en fait qu'une, et elle la fait servir longtemps.
Ils regardèrent tous deux Marguerite pour vo-ir si elle riait. Us restèrent saisis d'étonnement ^'émotion de madame de Meuilles avait été plus forte qu'elle, son visage était baigné de larmes. Elle pleurait malgré elle, elle pleurait de leur courage, elle pleurait de leur gaieté.
— Ah bien ! si vous pleurez , ce n'est pas la peine, s'écria Etienne avec amertume. Ce mot trahissait sa pensée.
— J'ai mal aux nerfs, dit Marguerite d'une voix douce et avec un sourire charmant qui demandait pardon pour ses larmes.
— Nous allons vous laisser vous reposer, dit M. de La Fresnaye.
Ce nous amical, qui joignait deux ennemis, était étrange.
Marguerite était contrariée de l'idée qu'il allaient partir ensemble ; elle craignait que cette comédie de bienveillance ne se changeât en une explication querelleuse quand elle ne serait plus là. Que faire? Elle ne pouvait éloigner l'un et retenir l'autre; il fallait se confier à eux et tout espérer de leur respect pour elle.
— Bonsoir, madame, dit M. de La Fresnaye, j'enverrai savoir demain de vos nouvelles, mais à une heure convenable; je ne ferai pas comme madame de Branne, |ui envoie à minuit chez les malades : elle réveille toute là maison et cause un trouble affreux. Cependant, l'autre jour, pour un de mes amis, cette g ;ande rumeur a produit un très-bon effet. Elle a amené une crise qui l'a sauvé ! Aussi il prétend qu'il doit la vie à madame de Branne.
— Quelle folie! dit Marguerite.
— Bonsoir, ma cousine, dit Etienne. Si demain vous •ouffrez encore, faites venir votre médecin, sérieusement.
Il lui donna une poignée de main, ouvift la perle et sortit.
— Faites demander votre philosophe, dit totft bas Robert à Marguerite; j'ai envie de faire graver sur une plaque à ma porte : « Sonnette du philosophe, » et vou9 m'enverrez chercher toutes les fois...
— Que je m'ennuierai, interrompit-elle en élevant la voix pour qu'Etienne l'entendît, car vous êtes le plus aimable rieur que je connaisse.
— Allez, c'est beau à moi de rire aujourd'hui...
— Je le sais, dit-elle... Et elle se repentit d'avoir dit cela. C'était avouer qu'elle devinait sa souffrance, c'était accepter son amour.
Robert rejoignit Etienne dans l'antichambre, et tous deux s'observèrent avec inquiétude. Ils étaient redevenus tristes et soucieux, n'ayant plus personne à distraire. Ils descendirent ensemble l'escalier sans se parler; mais l'un et l'autre avaient la même pensée. Etienne se disait : Il est frappé aussi... il la trouve, comme moi, bien malade.
Robert se disait : Pauvre jeune femme ! nou6 la tuons! îl faut que tout cela finisse.
Marguerite, attentive, écoutait; elle entendit la porte cochère se refermer sur eux; elle craignait qu'une circonstance fâcheuse, un hasard, ne fit éclater cette malveillance qu'ils avaient jusqu'alors si courageusement maîtrisée ; mais ses craintes étaient injustes. Etienne et Robert ne se haïssaient point ce soir-là ; ils s'entendaient,
au contraire, comme deux amis, comme deux parents; Us avaient, pour quelques heures, le même intérêt : la sauver, le même effroi : la perdre..,.. Marguerite n'était plus pour eux cette proie désirée qu'ils se disputaient avec tant* d'ardeur, c'était une -victime menacée qu'il fallait défendre à tout prix, et enftcun des deux comptait sur l'autre pour l'assister aans cette noble tâche. Bien loin d'être des ennemis, des rivaux, c'étaient des associés en sacrifice; ils se faisaient, pour un jour, une sympathie de leur égal dévouement, une fraternité de leur commune inquiétude*
— Us paris sont ouverts, cinquante louis pour La Fresnaye! LaFresnaye est favori, messieurs!
Et le baron de ***, en disant cela, posait sa tête sur un fauteuil et ses deux pieds sur la cheminée. C'était dans un des salons du club des Jockeys.
— Vous avez beau dire, Etienne a des chances, reprit le prince de G... en enfonçant son chapeau sur sa tête, comme si le vent du salon allait le faire tomber. — L'usage, dans les clubs, c'est de garder son chapeau toujours; cela signifie : Je suis ici chez moi et même plus que chez moi, je ne suis tenu à avoii de politesse pour personne.
Garder son chapeau est un des droits auxquels on tient H plus dans ces sortes d'associations; même avec une migraine atroce, on garde son chapeau sur sa tête; si, par hasard., on est seul un moment, on l'ôte; mais, dèi
qu'il entre quelqu'un, vite on le remet : c'est un droit, et il ne faut pas, même pour une seconde, renoncer à exercer un droit. Ce principe est élémentaire.
— Je vous le dis, moi, reprit un troisième sportsmaL, Etienne est distancé ; il a beau rouler, rouler, il n'arrivera pas.
— C'est égal, moi, je tiens pour Etienne, et je vais boire un verre de Chartreuse en son honneur. Le prince de G... sonna.
— Moi, je crois la victoire indécise, dit un quatrième interlocuteur ; madame de Meuilles serait bien embarrassée de dire celui des deux qu'elle préfère.
— Vous les croyez manche à manche ?
— Quatorze à...l cria le marqueur de billard.
Et cet à-propos, qui ressemblait à la voix de l'oracle, fit rire tout le monde.
— Quatorze à ! répéta-t-on.
— Moi, je suis pour Etienne; je l'ai vu, il y a deux jours, au bal avec madame de Meuilles, et je vous assure qu'elle paraissait très-occupée de lui.
— Moi, j'ai vu l'autre soir, au spectacle, madame de Meuilles. La Fresnaye était en face d'elle, et elle n'osait pas le regarder; donc elle l'aime I
— C'est qu'alors elle les aime tous les deux ! Va savant hollandais raconte qu'il y avait à Rotterdam une femme très-belle et très-honnête qui aimait également deux jeunes gens de sa famille ; elle est morte sans avoir jamais pu se décider à choisir entre eux. On a ouvert
ion corps, et il s'est trouvé qu'elle avait deux cœurs.
— Ah ! ah ! ah I il faut être savant pour inventer des histoires pareilles !
— Savant et Hollandais ! La fable est ingénieuse... C'est pour nous faire croire que les femmes aiment avec leur cœur, mais on sait bien qu'elles n'aiment qu'avec leur tête ; or, comme la dame en question n'a pas deux têtes, elle ne peut pas avoir deux amours.
— Non. Elle ne les aime pas tous les deux. Une femme ne peut pas aimer deux hommes ; elle peut en tromper dix, mais si elle aime, elle en aime un seul.
— Ah ! que ceci est bourgeoisement absolu ! *;omme s'il n'y avait pas plusieurs manières d'aimer 1 dit un jeune chercheur de paradoxes; moi, je comprends trèsbien qu'une femme honnête et délicate, précisément parce qu'elle est délicate et bonnête, aime deux hommes également... si elle les aime différemment...
On se récria.
— Laissez -moi développer mon système : Deux jeunes gens aiment la même femme... Bien. 11 y en a un qu'elle aime et un qu'elle sacrifie-.. Bon. Eh bien ! auquel des deux voulez-vous qu'elle s'intéresse?... A celui qu'elle préfère?.,. Non, il n'est pas intéressant, vous en conviendrez. La femme sensible se dira donc : Je n'ai pas besoin de m'occuper de celui-là, sa part est déjà assez belle, le scélérat, je l'aime, il est déjà trop heureux... et naturellement tous ses soins, toutes ses attentions seront pour celui qu'elle a sacrifié, et elle se demandera sans
cesse: Que puis-je faire pour lui?... Comment pourrai-je le consoler?... Ainsi, tous le voyez, cette femme se trouve, sans remords, sans perfidie, aimer deux hommes: elle aime l'un.,, parce qu'elle l'aime... et l'autre,., parce qu'elle ne l'aime pas !
— Mon cher enfant, un raisonnement comme celui-là, appuyé sur une canne comme celle-ci, qui t'a coûté la rançon d'un roi, cela suffit pour te faire interdire par tes parents.
Et le duc de R... montra à ses amis la canne du jeune fou, qui était d'une magnificence ridicule. Quand je t'écoute, ajouta-t-il, j'ai toujours envie d'aller chez le docteur Blanche, délivrer Edouard.
— J'ai l'air de dire une folie, mais ce que je dis là est très-fort.
— Oh ! très-fort !
— Non, ce n'est pas cela ; elle n'aime pas l'un par amour et l'autre par pitié ; elle aime l'un malgré elle, et l'autre volontairement ; c'est ce qui fait qu'elle est si troublée : elle croit aimer Etienne, et elle ne l'aime pas; eJle croit détester Robert, et elle l'aime, voilà la vérité. Cette lutte rend la situation très-piquante. Je suis bien curieux de savoir comment cela finira.
— Je vais te le dire...
— Elle les jouera à pile ou face I
— Tais-toi, jeune homme, tu as perdu la parole : cela finira ainsi : elle épousera Etienne et elle prendra Robert pour...
— Non, elle épousera Robert, et Etienne seid son...
— Non, elle n'e'pousera ni l'un ni l'autre : il en viendra un troisième qui les mettra tous les deux à la porte.
— Ah ! vous ne connaissez pas Robert de La Fresnaye ! ce n'est pas lui qui abandonnera jamais une idée ! aussi, j'ai parié pour Ici et je gagnerai ; d'abord Étiene mérite de perdre, et il e:t de notre intérêt à tous, messieurs, çu'il soit battu : ce sera bien fait. Pourquoi ce troubadour de pendule ^'avise-t-il de ressusciter le parfait amour moyen-âge !... c'est d'un très-mauvais exemple, ça gâte les femmes. Si ce héros de vieux roman réussit, nous sommes tous perdus, il va faire école ! Ces dames voudront toutes être aimées comme cela. Savez-vous bien qu'il y a sept ans que ce niais soupire pour sa cousine, sept ans !
— Sept ans, s'écria le prince de G... indigné. Eh ! que parles-tu d'amour moyen âge, renouvelé des troubadours? Ceci est bien autrement vieux ! c'est un amour antédiluvien, renouvelé des patriarches! Jacob, mon cher, n'en faisait pas d'autres : il a attendu chacune de ses femmes sept ans !
— Ah ! s'il fallait attendre sept ans toutes les Rachel de nos jours !
— N'ayez pas peur, nous ne sommes pas là ; les patriarches vivaient neuf cents ans, ils avaient une patience et une fidélité proportionnées à...
— Je suis de l'avis d'Edgard \ du moment où nous ne Tivons plus neuf cents ans, il ne nous est plus permis
d'aimer sept ans la même femme. D'Arzac mérite une punition. Je parie contre lui ; je parie cinquante k/uis que d'ici à quinze jours il est distancé.
— Je tiens le pari.
— Oh! l'imprudent!...
Et ce pari, sérieusement engagé, devint le point dt départ d'une suite de plaisanteries fines et malignes, stupides et grossières, selon la nature du plaisant; mais toutes également offensantes pour les personnes qui en étaient l'objet. Il y avait là de ces faux élégants, de ces moqueurs à la suite qui se croient légers parce qu'ils ne respectent rien et spirituels parce qu'ils rabâchent l'esprit des autres. Ces gens-là ont la manie de répéter tout ce qui se dit. Or, comme ils n'écoutent pas, ils ne peuvent répéter que ce qu'ils comprennent... et c'est affreux! Ils colportèrent par le monde les propos folâtres tenus au club sur les deux amours de madame de Meuilles, et la pauvre Marguerite devint, grâce à eux, ce qu'on appelle la fable de tout Paris.
Un de ces propos revint malheureusement à Etienne; on l'attribuait au duc de R... Etienne lui en demanda raison : « J'ai le droit de me battre pour ma cousine, se disait-il, c'est un droit que M. de LaFresnaye m'enviera bien; je ferai du moins valoir cet avantage. » Et rendezvous fut pris pour le jour suivant; l'arme choisie était l'épée.
Madame d'Arzac était chez son beau-frère lorsque les témoins d'Etienne le ramenèrent chez lui. Il était blessé
à la main; la blessure n'était pas dangereuse, niais elle pouvait le devenir; il en souffrait beaucoup. On lui ordonna de sl soigner sérieusement. Madame d'Arzac voulut connaître tcus les détails du duel : Etienne lui raconta qu'il s'était battu avec un étranger à la suite d'une discussion politique à propos de la reine d'Espagne; c'était à l'époque des fameux mariages espagnols.
Madame d'Arzac supposa naturellement qu'un hidalgo avait prib la défense de sa jeune reine, et on lui laissa croire tout ce qu'elle imagina. On lui recommanda le secret : il fallait étouffer l'affaire par crainte des tribunaux; on convint d'un récit assez probable; on parla d'un accident arrivé en faisant des armes; le duc de R..., aussi blessé, mais plus légèrement, alla le soir même à l'Opéra pour détourner les soupçons, et comme le duc était très-protégé, la police ferma les yeux sur cette affaire, qui du reste n'avait eu aucun résultat fâcheux.
Rassurée sur la vie de son neveu, madame d'Arzac vit avec plaisir le parti qu'elle pouvait tirer de cet événement pour entraîner Marguerite en faveur d'Etienne. Cependant elle était assez embarrassée. Elle voulait produire un grand effet avec sa nouvelle dramatique; mais, d'un autre côté, elle ne voulait pas donner une trop forte émotion à sa fille, dont la santé l'inquiétait toujours. Elle composa son visage et dit :
— Je quitte à l'instant Etienne ; il m'a chargée de l'exprimer ses regrets ; il ne pourra pas venir te voir avant deux ou trois jours.
— Il est malade ?
— Non.
— Il est blessé ?
— Ce n'est rien.
— ïi est tombé de cheval ?
— Non, il s'est battu pour une niaiserie.
— Mais il est blessé ?
— A la main; il pourra sortir dans deux jomv
— Je vais aller le voir, et avec qui s'est-il battu?
— Avec un Espagnol qui s'est imaginé qu'on voulait insulter sa reine.
— Ce n'est pas possible ! Etienne ? attaquer une femme?... avec assez d'acharnement pour qu'on lui en demande raison ? Je ne crois pas à cette histoire-là.
— Ah! ces Espagnols sont si chatouilleux!
Marguerite aba chez son oncle voir Etienne. Elle devinait bien à l'air calme de sa mère qu'il n'y avait rien à craindre pour la vie de son cousin; mais elle était agitée, elle comprenait vaguement les conséquences de cette aventure ; elle sentait que c'était une circonstance décisive, et, dans la situation où elle se trouvait, toute décision l'épouvantait. Etienne fut bien heureux de sa présence; ce qu'elle lui disait était si aimable, elle paraissait si contente de lui rendre un peu des soins qu'il lui avait prodigués ! Etienne bénit sa blessure; elle lui valut une douce soirée. 11 avait persisté dans son mensonge d'Espagnol, mais il voyait avec plaisir que Marguerite n'j ajoutait nullement foi, et qu'elle chef*
chait avec intérêt à pénétrer la véritable cause du duel. Quand on est obligé de mentir à une personne qu'on aime, c'est une grande satisfaction que de découvrir qu'on ne la trompe pas ; on n'a plus de remords, son incrédulité vous justifie.
Etienne était dans le salon de son père, établi sur un fauteuil très-large, sa main blessée posée sur un coussin; il était entouré de ses amis, de ses témoins, des confidents de l'affaire, qui venaient savoir de ses nouvelles et qui louaient son sang- froid et son courage. Madame de Meuilles était l'objet de l'attention et de l'admiration de ces jeunes gens, et à chaque minute Marguerite entendait quelqu'un faire allusion à son prochain mariage. — Oui, c'est elle, disait l'un. —Celle qu'il doit épouser? — Dans un mois. On fixait l'époque !... Etienne regardait alors Marguerite, qui souriait malgré elle.
Elle ne pouvait pas dire à ce pauvre blessé : — N'es p^rez pas, non, jamais, je veux rester libre de penser à un autre; je ne vous aime pas... Cela était impossible, et d'ailleurs cela n'était pas vrai. En voyant Etienne blessé, pâle, tâchant de sourire à travers ses souffrances, elle le trouvait aimable et charmant; en songeant au danger qu'il venait de courir, elle se sentait trembler pour lui, et toute sa tendresse passée se réveillait. Ses anciennes pensées de bonheur revenaient naturellement près de lui. Là, chez son père, >ians sa famille, ce bonheur était si facile, il était adopté par tout le monde; pas un obstacle, pas un ennui, pas un reproche, pas un
remords. Pourquoi donc résister, pourquoi refuser son avenir à ce jeune homme si dévoué, qui méritait si bien d'être choisi? II n'y avait aucune raison. Un autre amour ! Quelle folie ! Aimer un inconnu, un étranger, un monsieur que délestait sa mère... qu'elle connaissait à peine depuis quelques mois et qui n'était pas venu dix fois chez elle!...
Gaston n'était pas là pour parler de son pauvre sauveur oublié : aussi cette bonne journée fut toute en faveur d'Etienne, et quand madame de Meuilles lui dit adieu pour retourner chez elle, le jeune blessé la remercia avec confiance, avec bonheur. Marguerite avait entendu parler de son mariage sans se troubler; elle avait consenti par uft sourire à tout ce qu'on en disait; elle était donc enfin décidée, et puis elle était là, chez son père, presque chez lui, et cette présence le rendait si heureux qu'elle le persuadait; il ne pouvait pas s'imaginer qu'un plaisir si vif fût incomplet; il en déduisait cette conséquence : Je suis heureux, donc elle m'aime, donc elle n'aime que moi! Dans sa joie, il avait presque oublié Robert de La Fresnaye.
Marguerite, arrivée chez elle, se disait . Pourquoi n'aije pas le courage d'être heureuse? car ma raison me le dit : Le bonheur est là.
On vint lui demander si elle voulait recevoir M. de La Fresnaye. Son premier mouvement fut de répondre non; mais elle pensa que Robert devait connaître la véritable cause du duel de M. d'Arzac, et elle résolut de le voir un instant pour l'interroger. A peine fut-il près d'elle,
que., prenant un air agite, elle lui dit : — Je ne reçois personne ; mais j'ai voulu vous parler un moment, pour vous demander si vous savez quelque chose de cette affaire; ce n'est pas avec un Espagnol que mon cousin sVst battu, n'est-ce pas?
— Non, madame; c'est avec le duc de R...
— Et pour quel motif?
— Pour le punir d'une chose stupide qu'il avait osé dire.
— Contre lui?
— Contre vous.
— Contre moi! s'écria Marguerite, Etienne s'est battu à cause de moi?
— C'était son droit, reprit Robert avec tristesse.
— Il ne m'en a rien dit...
— Ah! madame, ce n'était pas à lui à tous le dire.
— Était-ce à vous?
— Sans doute, je suis incapable de nier un avantage parce que je l'envie. Ah! il a dû être bien heureux! et je suis sûr qu'il a pensé à moi en se battant, ajouta Robert; il a pensé à moi autant qu'à vous.
Marguerite leva les yeux sur Robert, et l'expression de sa physionomie lui serra le cœur : Robert avait l'air profondément découragé ; cet homme superbe se s mtait désarmé, c'était lui que ce duel avait tué...
Marguerite ne pouvait se rendre compte de ses impressions; mais, en apprenant que c'était pour elle qu'Etienne s'était battu, elle n'avait pas éprouvé cet élan de recon-
naissance qu'une telle preuve d'amour méritait; elle était obligée de se raisonner pour lui en savoir gré dans sa pensée; certes, c'était pourtant un dévouement chevaleresque qui devait la toucher; mais Robert enviait ce dévouement avec tant de grâce ! c'était si généreux à lui d'avoir appris â Marguerite la vérité!... Sans lui, elle n'aurait rien su... et Robert était si malheureux de l'avantage que cet événement donnait sur lui à M. d'Arzac, que Maguerite... c'étoit bien injuste... se sentait plus d'admiration pour celui qui lui révélait noblement la belle action d'un autre que pour l'homme qui avait fait cette belle action, et éprouvait moins de pitié pour celui qui venait d'être blessé à cause d'elle que pour l'infortuné qui enviait si ardemment la blessure... *
11 était bien adroit, cet affreux Robert; mais, quelle que fût son habileté, elle ne valait pas celle de madame d'Arzac, et il devait être battu par elle.
Marguerite, en revoyant Etienne le lendemain, se trouva lâche, ingrate; elle eut honte d'elle-même; elle aurait voulu lui dire : « Je sais que vous m'avez défeni» due; ma vie entière sera consacrée à récompenser ce d sacrifice... » Mais elle comprenait que dire : Je sais... C'était s'engager, c'était tout compromettre et elle n'était pas en état de rien promettre sincèrement. Elle se persuada qu'il y avait trop de monde ce soir-) à chez son oncle, et qu'il valait mieux attendre un autre moment pour avouer à Etienne qu'elle était instruite de là vérité.
Mais quel chagrin, quelle situation misérable! Connaître une noble action et feindre de l'ignorer! traiter comme un malade ordinaire un brave jeune homme qui s'est battu et qui est blessé pour vous! et s'avouer tout au fond de son cœur que si un autre avait été blessé à sa place, on n'aurait ni cet embarras, ni cette ingratitude; c'était cruel, il y avait là de quoi rougir.
Et cependant, l'amour est l'amour; on n'aime pas quelqu'un pour les services qu'il a pu vous rendre; on aime avec sa nature et ses impressions, et non avec sa reconnaissance et ses souvenirs. Si un faisan avait sauvé la vie à une colombe, elle ne se croirait pas obligée de l'épouser ; elle lui préférerait un simple ramier qui n'aurait fait que roucouler, mais qui aurait cet avantage d'être un ramier. Alors pourquoi demander à l'amour d'autres droits que son attrait même? — Ah! c'est un des privilèges de l'état social : on veut bien se permettre d'aimer, mais on veut savoir pourquoi; et l'on exige, en fait d'amour comme en fait de projets de loi, un exposé des motifs. Hélas ! presque toujours on en trouve.
Toici ce que madame d'Arzac inventa : elle prit sur elle de forger un mensonge ; voyant Marguerite toujours préoccupée, devinant les nouveaux combats qui se livraient dans son âme, elle imagina de lui dire qu'Etienne s'était battu pour elle, pour la défendre des propos que sa conduite étrange et coupable en apparence faisait tenir contre elle!.,, et ce mensonge, imaginé à grand'peme, se trouva être la vérité. Mais ce qu'il y eut de singulier, c'est que Marguerite, prise au piège, s'écria : — Comment le savez-vous?
Ah! c'est donc vrai ! allait dire madame d'Arzac... El i s'arrêta prudemment, et, avec sa présence d'esprit habituelle, elle répondit très-adroitement ; — On a bien été fsrcé d'en convenir, puisque je l'avais deviné ; mais, mi chère enfant, ce duel ne sera bientôt plus un secret pour personne : déjà madame d'Estigny m'en a parlé, —
c'est elle qui en avait parlé à madame d'Estigny, — ce bruit va se répandre dans tout Paris, tu seras compromise, cela te fera le plus grand tort. Sois raisonnable, ma fille; dans l'intérêt de ta réputation et de ton bonheur, il faut te décider à annoncer ton mariage avec Etienne tout de suite; al.rs on apprendra le duel, la cause du duel et le mariage en même temps, et le scandale sera évité; sinon les propos changeront de nature, et qui sait si ce pauvre Etienne ne sera pas obligé de se battre une seconde fois pour ton honneur.
Cette idée qui était bizarre épouvanta madame de Meuilles ; elle devint rêveuse, et sa mère, jugeant le moment opportun, lui déclara formellement sa volonté. Quant à moi, continua4-elle, tu le sais, ton mariage avec Etienne est mon désir le plus cher; ce mariage te laisse toute à moi, il me semble que tu épouses mon fils, que tu es deux fois ma fille; un autre mariage me désolerai*,; j'y donnerais mon consentement parce que jamais je ne serai un obstacle à tes souhaits; mais un autre mariage, je te le répète, ferait le chagrin de ma vieillesse. Je ne crois, moi, qu'à l'amour d'Etienne, qu'à l'affection d'Etienne. On ne me séduit pas, moi, avec une comédie de sentiment bien improvisée, et six semaines d'oeillades ne valent pas pour moi deux ans de soins, sept ans de dévouement à toute épreuve. J'aime Etienne, «a es engagée à lui, et tu ne peux sans déloyauté reprendre la parole que tu lui as donnée; il te la rend, il veut te la rendre, soit; sa délicatesse lui or-
donne peut-être d'en agir ainsi , mais la tienne te commande, à toi, de refuser cette liberté qu'il vient t'offrir, parce que &■ sais bien qu'il se fait violence en te l'offrant ; Marguerite, ce n'est pas une raison, parce qull veut être généreux, pour que tu sois ingrate et cruelle. J'espère qu'un p autre idée, qui serait une idée malheureuse, folle, înpardonnable, n'est pas entrée dans ta tête; mais, en tout cas, je te déclare que si la personne à laquelle je fais allusion revient encore ici, chez toi, après le scandale dont elle a été la cause, car elle seule est cause du duel... tes étranges hésitations l'ont amené; mais qui a amené ces hésitations si offensantes pour celui que tu avais d'abord choisi et dont tu avais accepté l'amour? Qui a fomenté ces troubles? C'est cet homme fat et méchant que je ne veux pas même nommer. .. Eh bien ! si tu le reçois encore, malgré mes avis, malgré le désespoir d'Etienne, malgré les promesses faites par toi à son père, malgré tout, je cesserai, moi, de venir dans cette maison. Je ne veux plus rencontrer cet homme ! Son insolente figure me déplaît, je le trouve ridicule, sot, impertinent, et je ne comprends pas comment un pareil faquin a pu trouver accès auprès de toi.
— Il a sauvé la vie de mon fils! répondit Marguerite avec courage.
— Beau mérite! tout le monde en aurait fait autantsi Etienne avait été là, il aurait fait mieux.
— Avec cette manière de juger, on pourrait ^ire
aussi qu'un autre se serait battu à la place d'Etienne.
— Oui, et qu'il aurait tué son homme, n'est-ce pas?
— Oh! ma mère, je ne dis pas cela; mais si vous voulez que je sois raisonnable... soyez juste... Engagezmoi à épouser mon cousin, si vous croyez que son affection puisse assurer notre bonheur à tous ; mais ne m'ordonnez pas de chasser de chez moi l'homme qui a sauve mon enfant.
Marguerite avait des larmes dans la voix en parlant ainsi. Madame d'Arzac comprit qu'elle avait été trop loin.
— Mon Dieu! dit-elle, je ne demande pas qu'on le chasse à jamais : je veux seulement que, pendant quelque temps, tu évites de le recevoir, et que tu me prouves enfin que ce n'est pas sa fatale influence qui t'empêche d'épouser Etienne, ton cousin, que tu aimes, que tu aimais du moins, et que tu avais choisi. Comment veuxtu que je lui pardonne à ce monsieur d'avoir, d'un mot ou d'un regard, — ils sont pourtant bien durs, ses regards, — d'avoir détruit tous nos projets, bouleversé notre avenir, réduit au désespoir Etienne, et amené cette affaire scandaleuse, ce duel qui pouvait coûter la vie à ce pauvre enfant et qui la lui coûtera peut-ctre...
Marguerite leva sur sa mère des yeux inquiets.
— Oui, continua madame d'Arzac encouragée par cet effroi, Etienne était moine bien ce matin ; tu lui as fait beaucoup de peine hier soir; il t'a trouvée préoccupée, d'une tristesse désolante, et il a très- bien compris que
tu avais revu son rival et que tu étais retombée sous son empire.
— Mon Dieu! s'écria Marguerite.
— Écoute-moi , mon enfant, et crois-en mon instinct de mère : cet homme te sera funeste ; cesse de le recevoir... pendant un mois ; laisse-toi guider par nous qui t'aimons, qui t'aimons, va... mieux que personne, — et elle appuya sur ce mot, et tu verras que cet empire n'est qu'une influence passagère ; que cette amourette de hasard, de salon, n'a aucune racine dans ton cœur, et avant un mois, tu riras toi-même de tes rêveries chimériques, de cette puissance fatale qu'un inconnu a la prétention d'exercer sur toi... Oui, tu ne comprendras même plus ce qui l'a fait naître ni sur quoi elle était fondée. Est-ce demander trop? Je n'exige de toi que ce sacrifice. Reste un mois sans recevoir ce monsieur, Marguerite; il y va de ton repos, du mien. Ne peux-tu faire cet effort pour calmer toutes mes inquiétudes? Je t'en prie, je t'en conjure! me refuseras- tu cela, Marguerite?
— Mais alors, je ne recevrai personne...
— Personne, soit ; je serais si contente de ne plus le voir, que je me résignerais à vivre dans un désert.
— Mais il faudra lui écrire!
— Lui écrire? Non. Laisse-moi faire : ii viendra deux fois, on lui dira que tu n'es pas visible, e' je t'en réponds, moi, il ne reviendra plus.
— Je ferai ce que vous exigez, ma mère.
— Embrasse-moi, je suis contente de toi, et je te promets de le saluer très -gracieusement la première fois que je le rencontrerai.
Quelle consolation touchante ! chassé indignement par la fille, mais salué très-gracieusement par la mère !
Marguerite garda le silence, vaincue par un affreux chagrin. Ces paroles de sa mère étaient tombées sur son cœur et sur son amour comme une pluie froide et l'avaient glacé; elle comprenait que cet amour, qui vivait de poésie et d'ardeur, allait mourir dans ce climat tempéré, dans ces régions de modération et de famille où l'on voulait le transplanter. A des raisonnements si justes, elle ne pouvait répliquer. A une autorité si sainte, elle ne pouvait rien opposer. Il n'y avait qu'un mot pour détourner de telles menaces, pour expliquer l'audace de la rébellion, si elle avait eu le courage de la rébellion ; mais ce mot magique , elle ne pouvait pas le prononcer : Je l'aime !... Elle ne pouvait dire à sa mère: Cet homme que vous haïssez, que voiàs méprisez, que tous chassez, cet homme-là, je l'aime!... Dans une scène de famille, et contre des raisonnements de convenances, comme cette toute-puissance de l'amour disparaît ! Dites donc à un oncle en corroux, à un tuteur pédant, qui vous parlent chiffres et contrats, à une mère qui vous parle ménage, dites-leur donc avec inspiration, foi, exaltation : Je l'aime!... Ils s'écrieront •. Je l'aime, je l'aime, ce n'est pas répondre ! Et si vous persistez, ils vous jetteront ce trait mordant stéréotypé dans toutes les fa-
milles : Eh ! ma chère, si vous aimez celui-là, vous en aimerez bien un autre I
Madame d'Arzac quitta sa fille; mais elle devait revenir au bout de quelques instants pour la mener chez M. d'Arzac, le père d'Etienne. Marguerite, restée seule, se révolta contre cette tyrannie qu'elle n'osait pourtant braver, et le résultat de cette révolte fut qu'elle ne se marierait point, qu'elle ne verrait plus Robert, mais qu'elle resterait libre. Je ne ferai pas ce que je veux, mais on ne me forcera pas à faire le contraire; je vivrai seulj, et je serai du moins maîtresse de mes pensées.
Madame d'Estigny fit demander à la voir. Marguerite la reçut, et cette visite fut encore une épreuve qu'il lui fallut supporter. L'épreuve était moins pénible, mais aussi fut-elle plus décisive. Madame d'Estigny parla du duel avec de grands ménagements et en donnant à cette affaire moins d'importance que ne l'avait fait madame d'Arzac; mais elle reconnut qme ce duel forçait Marguerite à se décider.
— Moi, ma chère enfant, disait-elle, je ne vous dirai peint, comme votre mère : Il faut épouser votre cousin, le bonheur est dans ce mariage-là pour vous... Je vous lirai : Il faut vous marier; on s'occupe de vous depuis quelque temps, peut-être beaucoup trop; on prononce trop souvent deux noms avec le vôtre ; on sait que deux jeunes gens spirituels, aimables, veulent vous épouser et se disputent votre préférence ; l'heure est venue de choisir entre eux. Je n'ai pas les préventions de votre mère;
j'aime Etienne de tout mon cœur, mais je trouve M. de La Fresnaye très-séduisant, très- distingué., et je comprends parfaitement qu'une femme comme vous le choisisse; ainsi je suis tout à fait impartiale : que vous préferiez l'un ou l'autre, je vous approuverai également; je ne vous dis donc pas : Choisissez celui-ci ou celui-là, je vous dis : Choisissez celui que vous voudrez, mais choisissez-le tout de suite. Le monde n'aime pas à s'occuper si longtemps de la même personne. Il n'est pas très-méchant tant qu'on l'amuse, mais du moment où on l'ennuie, il devient impitoyable. Que voulez-vous, ma chère, c'est un public impatient, il s'irrite des dénoûments qui traînent, et quand une scène n'en finit pas, il la siffle.
— Vous avez raison, et je vous remercie, répondit Marguerite avec douceur.
Ces avis, dictés par l'amitié et donnés sans exagération, lui rendirent un peu de confiance ; ils eurent plus d'influence sur elle que les ordres impérieux de sa mère; ils amenèrent un résultat important; ils la décidèrent à se décider ; mais pour qui? c'était là le mystère.
Madame d'Arzac revint chercher Marguerite, qui passa la journée avec elle chez son oncle. Etienne était plus souffrant, il avait la fièvre; le médecin était inquiet. Et puis il éiait triste, ennuyé ; il avait lair d'un malade qui ne veut pas guérir.
— Grondez-le donc, je vous prie, madame, dit le médecin à Marguerite; il ne m'écoute pas. Sans Joute il sera plus docile à vos conseils.
Madame de Meuilles, qui causait avec son oncle, se leva et vint s'asseoir près d'Etienne.
— Est-ce vrai que vous m'écouterez, moi? dit-elle avec son sourire plein de charme.
— Non, répondit-il, ne me dites rien, je ne veux pas que vous me trompiez par pitié.
Marguerite se troubla.
— C'était possible, reprit-il, tant que ma blessure encore douteuse pouvait alarmer, mais aujourd'hui que je suis hors de danger, il faut être sincère... Vous n'avez plus le droit de m'abuser pour me guérir.
— J'ai le droit de guérir une blessure qu'on a reçue pour moi, reprit-elle.
— Gomment! s'ccria-t-il, qui vous a appris... Et la joie brillait dans ses yeux; puis il s'attrista de nouveau et dit avec une noble inquiétude: — Marguerite, il ne faut pas que cela vous engage, c'est comme votre parent, comme votre cousin que j'ai pris parti pour vous. M. de Meuilles vivrait encore, que j'aurais agi de même.
Marguerite, profondément touchée de cette délicatesse, tendit la main à Etienne en disant : Soignez- vous, soyez docile, songez que votre blessure est un remords pour moi; tant qu'elle ne sera pas guérie, je me la reprocherai comme un crime.
Ahl si vous m'aimiez, je guérirais tout de suite!
— Allez ! dit-elle, il faut que je vous aime bien ! sans cela...
Elle n'acheva pas et rougit vis-à-vis d'elle-même de
son étrange pensée. Sans cela... je me déciderais pour un autre que j'aime aussi... Voilà ce que — sans cela — voulait dire, et c'était plaisant: et ce qui fut encore plus extraordinaire, c'est que ce mot naïf rendit à Etienne toute sa confiance.
— Cest vrai, se disait-il, si elle ne m'aimait pas, elle accepterait franchement l'amour de Robert : il est plus beau, plus riche, plus élégant que moi; à la place de Marguerite, toute autre femme se serait depuis longtemps décidée en sa faveur; qu'est-ce donc qui la retient ? c'est qu'elle m'aime, û ne peut pas y avoir d'autre raison. Et Etienne, le front radieux, regardait Marguerite avec reconnaissance et bonheur.
Tout à coup elle entendit près d'elle une voix qui disait :
— Méchante femme, me rendras-tu enfin mon fils?
C'était le vieux comte d'Arzac qui s'était traîné jusqu'au fauteuil d'Etienne et qui venait implorer Marguerite.
— Femme sans cœur, continua-t-il, ne seras-tu pas attendrie par ce spectacle si touchant : un goutteux priant pour un blessé ? Cette scène d'hôpital ne te causera-t-elle aucune émotion? Mon fils a manqué de se faire tuer pour vous, madame, laisserez-vous périr votre chevalier? Ne récompenserez-vous point sa valeur ?..-
Etienne, impatienté par cette plaisanterie de son père, lui faisait signe de ne point presser Marguerite; mais le vieillard ne voulait pas le comprendre.
— Que vous fassiez languir ce jeune soupirant, c'est pardonnable encore; mais que vous fassiez languir un pauvre vieillard comme m^i, c'est cruel... Allons, coquette, décidez- vous ! h. quand la noce?
Marguerite était tremblante et oppressée. L'attente pleine d'angoisse de sa mère, la prière de ce vieillard qu'elle avait failli priver de son fils, et surtout la joie charmante d'Etienne, agissaient sur son ccsar et l'entraînaient malgré elle; quel obstacle raisonnante opposer à ces souhaits si vifs, à cette supplication si puissante? le souvenir d'un étranger, c'était bien peu de chose; à peine en ce moment l'image de Robert se présentait-elle à sa mémoire. Faliait-il désespérer trois personnes qui la chérissaient, pour un inconnu qui dédaignerait peutêtre bientôt ce grand sacrifice? Fallait- il immoler des affections profondes, naturelles, légitimes, éprouvées, à un amour éphémère, sans passé, sans avenir, sans droits? Pouvait-elle dire à ce père : On tenait sur moi et sur deux jeunes gens qui m'aiment des propos indignes qui ont amené un duel; l'un de ces deux jeunes gens, qui est votre fils, s'est battu pour moi... j'épouserai l'autre? Pouvait-elle dire à sa mère : Je vous brave, celui que vous haïssez sera mon mari? Pouvait-elle dire à Etienne : Je ne vous aime pas?... Non... Elle se laissa donc entraîner par la force de la situation, et lorsque son oncle lui répéta cette question décisive : A quand ia aoce? elle répondit :
— Quand vous voudrez.
— Alors, dès qu'Etienne sera guéri.
— Je suis guéri, s'écria Etienne en se levant comme un fou et en jetant par terre ses oreillers et ses coussins, je ne veux plus de cet attirail de malade, je ne veux plus souffrir! Vous entendez, Marguerite, je ne veux plus souffrir !
— Heureux âge où l'on déclare qu'on ne veut plus souffrir! dit le vieux comte; viens m'embrasser, ma chère nièce, ou plutôt ma chère tille ! N'est-ce pas, Marguerite, que c'est bon de faire des heureux S
Marguerite embrassa son oncle ; Etienne courut vers madame d'Arzac. Elle se tenait modestement dans un coin du salon, elle triomphait trop pour oser paraître. Etienne pmbrassa sa tante avec transport; c'était un tableau de famille vraiment touchant. Tout le monde était content, excepté celle oui contentait tout le monde.
Madame d'Ame ramena Marguerite cnez elle; mais 8 peine fut-elle seule avec elle, qu'une crainte vague l'agita. Toute sa joie était tombée; entre la mère et la fille, il y avait une hostilité voilée qui ne se trahissait que par le silence. Madame d'Arzac, au comble de ses vœux, était tourmentée... Marguerite, au dernier degré de la soumission, était imposante. Madame d'Arzac, malgré le bon sens qui l'avait inspirée, malgré cette haute raison qu'elle croyait avoir déployée dans cette circonstance solennelle, sentait un remords naissant; quelque chose lui disait qu'elle venait de signer la sentence de sa fille. Plus Marguerite était résignée, plus elle voyait son imprudence; elle commençait à avoir peur de sa responsabilité; et si Marguerite avait pu choisir un autre homme que M. de La Fresnaye, elle lui aurait rendu sa liberté à Fmstant mêmej mail elle détestait si affreusement cet
iiomme! Pouvait-elle jamais imaginer qu'un être ainsi détesté par elle dût faire le Lonheur de sa fille!... Et pourtant si elle avait été de sang-froid, elle aurait reconnu qu'elle ne haïssait de la sorte cet Homme que parce que sa fille l'aimait trop.
Marguerite retrouva avec plaisir la solitude de sa maison. Pour la première foi» de sa vie, la présence de sa mère la faisait souffrir. Elle acait agi comme une esclave, cédant à la volonté de celle-ci, à la prière de celui-là; on lui rendait son libre arbitre; on la laissait chez elle rêver, se souvenir, aimer; c'était un grand soulagement.
M. de La Fresnaye était venu le matin; on lui avait répondu que madame de Meuilles passait toutes ses journées chez son oncle, et qu'elle ne serait pas visible avant cinq ou six jours. C'était la réponse imaginée par madame d'Arzac. « Dans cinq ou six jours il apprendra qu'elle se marie, il comprendra et il ne reviendra plus. »
En effet, la nouvelle du prochain mariage de madame de Meuilles avec son cousin se répandait déjà dans son monde à elle, et Robert fut un des premiers à qui on l'annonça.
Il ne voulut pas y croire; il alla voir une troisième refis Marguerite; elle était sortie, lui dit-on ; il entra chez madame d'Estigny ; là du moins il aurait des nouvelles certaines. Madame d'Estigny avait vu madame d'Arzac le jour même, elle savait par elle que le mariage était décidé. « Après ce duel, c'était probable, » dit-elle. Mais elle n'osa rien aiouter : elle fut éçouvan-
tée de l'effet que cette nouvelle avait produit sur Robert; toute la passion de son âme était dans ses yeux; il avait l'air d'un furieux qui va tuer son ennemi... Puis, au lieu de tuer personne, il se mit à rire... mais d'un rire de théâtre anglais, d'un rire fou et méchant : « C'est impossible! madame, » dit-il, et il s'en alla. Dès qu'il fut parti, madame d'Estigny monta chez Marguerite; elle la trouva pleurant : Marguerite avait reconnu les chevaux de Robert, elle avait entendu qu'on le renvoyait.
— Elle pleure, pensa madame d'Estigny, je m'y attendais. Ma chère Marguerite, vous m'inquiétez, dit-elle avec l'accent d'une véritable affection. Vous avez l'air bien malade ; sortir tous les matins, par ce froid, cela ne vaut rien pour vous.
— Je suis restée chez moi aujourd'hui, répondit Marguerite.
— Ah! je croyais... quelqu'un m'a assuré être venu pour vous voir et ne vous avoir pas trouvée... Oui, M. de La Fresnaye vous a demandée, et on luk a répondu que vous n'étiez pas chez vous,
— Vous l'avez vu ? dit Marguerite. A peine eut-elle la force d'articuler ces mots.
— On lui avait appris votre prochair, mariage. Il n'y croit pa?.
— En vérité, il a raison. Je serai morte avant d'ôt rimariée.
— Si vous aviez le courage d être heureuse, vous n'au-
riez pas ces sombres idées... Mais vous n'êtes pas confiante avec moi, vous ne m'avouez pas la ve'rité... Hélas î pauvre femme, vous ne vous l'avouez peut-être pas à vous-même.
— Oh ! ne parlons pas de moi, je ne m'appartiens plus, je suis engagée. Etienne est si bon ! qu'il soit heureux, je supporterai tout !
— Mais vous n'oublierez pas.
— Il faudra bien que j'oublie.
— Marguerite, il me semble que je vous devine; ayez un peu de volonté, il est encore temps.
— Je ne peux pas soulever le monde à moi seule ! reprit Marguerite avec amertume.
— Vous n'êtes pas seule... — Et madame d'Estigny la regarda avec finesse. Elle ajouta en souriant :
— Ils sont trois, eh bien ! nous aussi, nous sommes trois : lui, vous et moi. Je me charge de ramener votre mère, fiez-vous à Etienne, sa générosité l'aidera à se consoler.
— Non, Etienne ne se consolerait pas... et lui... lui, il est si léger, il me fera l'injure d'attendre que je n'aime plus mon mari.
— Ah ! Marguerite, ne le calomniez pas ; il vous respecte et il vous aime pour votre loyauté. Vous le sacrifiez et vous l'injuriez ! c'est indigne de vous : il ne mérite pas cette pensée, il est bien malheureux.
— Lui!
— Vrai ! il m'a profondément touchée et même in-
quiétée... On m'appelle... je reviendrai ce soir. Pardonnez-moi, Marguerite, mais rien ne peut m'ôter de l'esprit que vous l'aimez... et quand je vous vois vous sngager avec un autre, il me semble que je vous vois courir vers un gouffre ; il ne faut pas m'en vouloir si je fais tout pour vous arrêter. . . t
Cette conversation calma un peu Marguerite ; elle entrevit un moyen de retrouver sa liberté, et puis madame d'Estigny avait l'air de comprendre qu'elle aimât Robert, ce n'était donc pas un crime de l'aimer !
Comme elle réfléchissait aux conseils que venait de lui donner son amie, on lui amena Gaston pour le gronder; il ne voulait pas manger, il se disait malade et ne faisait que pleurer. Marguerite lui demanda ce qu'il avait ;
— J'ai du chagrin, répondit-il, et j'ai mal à la tête.
— Quel chagrin as-tu, mon enfant?
— Vous le savez bien, vous m'aviez dit que vous ne vous marieriez jamais ! j'étais si content ! Et Gaston se mit à sangloter.
Marguerite le prit sur ses genoux, et elle pieuraavec lui en silence. Bientôt Gaston, qui était réellement souffrant, s'endormit, et Marguerite passa la soirée à caresser, à câliuer le pauvre enfant. Elle rêvait, en admirant ses beaux yeux fermés dont les cils encore humides dessinaient leur ombre sur ses joues; elle suivait la trace de ses pleurs que le sommeil avait séchés ; elle remarquait avec douleur la tristesse sérieuse de cette bouche enfantine ; elle pensait à celui qui avait sauvé la vie de
cet enfant et qui l'aimait si tendrement, et ses larmes tombaient amères et brûlantes sur cette tête chérie; si bien qu'au bout d'une heure les cheveux de Gaston étaient tout trempés de larmes.
Etienne surprit Marguerite dans ce muet désespoii dont il fut effrayé ; sa blessure était guérie ; il venait tous les jours chez madame de Meuilles. Marguerite s'empressa de le rassurer en continuant à pleurer franchement. Je suis bien malheureuse, dit-elle, ce vilain enfant ne veut pas être raisonnable ; depuis qu'il sait que nous allons nous marier, il ne fait que pleurer. Il ne veut plus ni manger ni jouer; c'est désolant. Tâchez donc de le rendre aimable.
— Je fais ce que je peuï pour l'attendrir, reprit Etienne avec impatience, mais on lui dit .tant de mal de moi que tous mes efforts sont inutiles.
— Voulez-vous appeler pour qu'on l'emporte? ditelle ; il dort profondément.
— Je le porterai moi-même dans sa chambre.
Et Etienne prit l'enfant dans ses bras... Mais comment exprimer cela : on devinait, à sa manière de le tenu-, de le regarder, de l'emporter, on devinait qu'il ne l'aimait pas; il y avait dans ses soins quelque chose de gauche, de contraint, de maladroit, de froid, qu'on n'a pas quand on tient dans ses bras un enfant qu'on aime. Etienne avait l'air d'un passant complaisant qui transperte un enfant inconnu de l'autre côté d'un large ruisseau ; il n'avait pas l'air il' un ami qui vient de prendre
sur les genoux de sa mère l'enfant chéri de la maison.
Mais Etienne ne pouvait aimer Gaston, qui lui rappelait le premier mariage de Marguerite, son plus affreux chagrin, qui lui rappelait M. de Meuilles, au'il détestait, Robert pouvait l'aimer, lui, cet enf?Mt; Piobert ne connaisse Marguerite que depuis son mariage; il n'avait jamais vu M. de Meuilles ; Gaston ne lui rappelait que Marguerite, et il l'aimait parce qu'il avait les yeux et les cheveux de sa mère. La position était bien différente.
Madame d'Estigny vint le soir : Marguerite, entre Etienne et madame d'Arzac, lui parut gardée comme dans une forteresse. Elle comprit que la malheureuse jeune femme restât sans force, opprimée par la confiance respectable de l'un et l'autorité implacable de l'autre. Madame d'Arzac avait si bien persuadé à Etienne que depuis qu'il s'était battu pour elle, Marguerite l'adorait, qu'Etienne était plein de foi. Il était heureux d'une manière désespérante. Il n'y avait pas une femme capable de lui dire cruellement et sans remords : Votre joie est une erreur, on ne veut pas de vous ; on l'aurait tué sur l'heure. Marguerite, qui l'aimait, pouvait-elle avoir ce courage!... On avait dit à Etienne que M. de La Fresnaye était parti, que pouvait-il craindre ?
Madame d'Estigny était venue aider Marguerite à lutter ceatre eux ; mais elle s'avouait elle-même hors d'état de les combattre; elle se retira mécontente, désespérée. Lui seul pourrait tout changer, pensait-elle, mais il n'est pas là. Le lendemain elle écrivit à M. de La Fresnaye pour
l'engager à venir chez elle, « elle avait à lui parler d'une chose qiû l'intéressait, lui, sérieusement. » M. de La Fresnaye répondit qu'il était malade, mais qu'il ne partirait pas san^- aller prendre ses ordres. A refusait de venir, il s'éloignait... Il n'y avait plus d'espérance.
Plusieurs jours se passèrent et l'on n'eut aucune nouvelle de M. de La Fresnaye. Marguerite se demandait sli n'avait pas droit d'être fâché contre elle. Elle pensait à envoyer chez lui Gaston de sa part : c'était une preuve de souvenir bien naturelle, et cette démarche n'avait rien de compromettant... lorsqu'un matin, on lui remit cette étrange lettre, signée : Robert de La Fresnaye :
« Vous aviez raison, madame, de me dire que vous sauriez bien me forcer à partir. Je partirai ce soir; mais avt^nt de vous quitter, peut-être pour longtemps, je voudrais solliciter de vous une faveur ; c'est au nom de Gaston que je la demande. Me permettrez-vous d'avoir l'honneur de vous porter aujourd'hui ma requête et de vous faire mes adieux ?
» Veuillez agréer, je vous prie, madame, mes respectueux hommages. »
L'écriture Je cette lettre était admirable, moulée, burinée ; les pleins et les déliés en étaient formés avec une régularité parfaite, d'une Eiain ferme et exercée; cm aurait dit une exemple d'écriture; il n'y manquait qu'une guirlande d'oiseaux et une flèche menaçante pour terminaison coquette.
Madame de Meuilles se sentit offensée de la pédanterie de ce style et de ia beauté de cette écriture. Ii y avait, jusque dans ia pureté du cachet, quelque chose de net, d'officiel, d'administratif qui était un langage. Cela s: gnifiait : tout roman est fini entre nous. Marguerite fit répondre qu'elle serait chez elle toute la journée et qu'elle le recevrait. Ali ! elle pouvait bien le recevoir sans crainte ; un monsieur qui écrivait des lettres comme cellelà n'était plus dangereux; elle était rassurée, mais aussi elle était plus triste : il lui semblait qu'elle venait de perdre un dernier espoir.
Vers trois heures, elle était dans s^ salon et elle attendait Robert, La pensée de cet adieu lui serrait le cœur, et pour expliquer ce reste d'attendrissement après cette lettre si froide, elle évoquait le souvenir de Gaston, et s'imaginait regretter seulement l'homme qui avait sauvé son fils. Elle se demandait avec curiosité quelle était cette faveur sollicitée par M. de La Fresnaye. -— Il part, est-ce qu'il veut me prier de lui écrire ? Mais non, il doit bien comprenne que... que c'est impossible...
Elle entendit marcher, ouvrir la porte... Le voilai... Et son cœur battit avec violence. — Je l'aimais, je l'aimais, se dit-elle. Et les larmes lui vinrent aux yeux.
— Enfin ! madame, dit Robert en entrant, vous voulez bien me recevoir, et il faut pour cela que je parte le soir même.
Marguerite n'osait le regarder.
— Emmenez-vous votre sœur? lui demanda-VeUe? i — Oui, madame.
— Elle sera contente de revoir son pa\s. Marguerite étau inquiète de savoir si Robert ailaitre-
joindre la duchesse de Bellegarde.
— Mais je ne vais pas en ltaiie> répondit-il d'*n jùt fâché.
— Ah! je croyais...
— Vous n'avez pas le droit de me (aire cette injure, madame. Vous pouvez me sacrifier, mais vous devez au moins croire en moi, et vous savez bien que, dans le désespoir où je suis, je ne peux pas aller en Italie.
— Le désespoir !... répéta-t-elle, et elle leva les yeux sur lui. Elle resta muette et troublée. La vue de Robert lui fit mal. Oh ! il n'avait pas besoin d'affirmer qu'il avait souffert, la plus véritable douleur se usait sur son visage; le désespoir se trahissait dans son maintien. Ce n'était plus ce jeune merveilleux, mis avec tant de recherche, si élégant, si mondain, qui semblait défier l'envie; c'était un pauvre jeune homme sans prétention, sans espoir de plaire, qui ne songeait plus à faire valoir ses avantages, qui avait rompu avec toutes les vanités. Ses cheveux en désordre, sa cravate à peine attachée, cette tenue de voyageur qui faisait songer aux adieux, donnaient à toute sa personne un air de tristesse et d'abandon plein de charmes. Il était bien plus beau ainsi que dans ses parures d'homme à la mode; ce découragement modeste, cette humilité d'un amour dédaigné chez ce héros d'à-
ventures brillantes était une grâce nouvelle. Marguerite le regardait étonnée, attendrie; jamais Robert ne lui avait paru plus séduisant, et sans comprendra elle-même ce qu'elle lui disait ni à quelle idée elle répondait en lui parlant...
— Alors, pourquoi cette lettre? dit-elle... cette lettre si...
— Stupide ! interrompit M. de LaFresnaye,et si froide ! Pour être reçu, il fallait bien l'écrire ainsi; une vraie lettre qui vous aurait parlé de mes vrais sentiments m'aurait valu encore un refus... et je tenais à vous revoir...
Marguerite eut un mouvement de joie qu'elle voulut réprimer, mais qu'elle n'essaya même pas de cacher.
— Vous avez à me demander quelque chose? dit-elle.
— Oui. Après avoir épuisé toutes les soufTrances je me suis trouvé cette consolation... Car vous ne savez pas, madame, combien j'ai été malheureux, en apprenant votre mariage ! J'ai manqué en mourir de douleur tout bonnement. J'avais tant d'espoir !... Je le confesse, pour le dernier jour, ça m'est égal de vous fâcher... j'étais persuadé que vous m'aimiez, et j'avais construit tout mon avenir sur cette idée... Enfin, j'étais tellement convaincu que vous seriez ma femme, que chez moi, dans ma maison... Mais non ! je ne veux pas vous dire cet enfantillage, vous vous moqueriez de moi, et puis cette pensée me déchire le cœur...
Il avait des larmes dans les yeux en disant cela... et Marguerite l'écoutait avec délices. A mesure qu'il racon-
tait ce qu'il avait souffert, elle reprenait à la vie, eîle entrevoyait une chance de bonheur. Oh ! elle n'hésitait plus... c'était bien Robert qu'elle aimait; maintenant elle ne pouvait plus s'y tromper. Robert réunissait en ce moment cette double séduction que définissait si plaisamment le jeune faiseur de paradoxes du club de3 Jockeys : Robert réunissait l'intérêt et l'attrait; on l'aimait par ,e qu'on l'aimait et puis aussi parce qu'on le sacrifiait! il était à la fois séduisant et intéressant; il était paré de mélancolie, il méritait d'être aimé pour ses souffrances et pour sa tendresse. Marguerite, enfin clairvoyante, comprenait que Robert était son maître et que lui seul au monde, elle pouvait l'aimer de tous les amours : amour dj nature, amour de cœur, amour d'orgueil... car il ne faut pas oublier cet amour-là. Aimer avec orgueil, être fier de ce qu'on aime! ce n'est qu'un luxe, mais c'est un bien beau luxe! il y a mêms ues gens qui ne savent pas se passer de celui-là.
Cette foi nouvelle, mais déjà profonde, inspirait à Marguerite du courage; elle se proposait de lui dire... et pour cela il lui fallait faire un effort... qu'elle aussi, depuis quinze jours, avait horriblement souffert, et qu'elle voyait enfin que le bonheur n'était pas là où elle avait cru devoir le chercher... lorsque M, de La Fresnaye, 'vonlinuant son récit, s'écria :
— Ah! que Ion est fou quand on aime! Heureuse* ment je me suis souvenu que j'étais philosophe, et j'ai appelé la philosophie à mon secours; maintenant me
voilà calmé ; mais les premiers jours, j'étais furieui ; je voulais tuer tout le monde, et surtout le duc de R... pour vous prouver que M. d'Arzac était maladroit; je voulais vous attendre à votre porte et vous faire des scènes épouvantables, je voulais vous enlever... je vous ai écrit plus de cent lettres... j'avais une fièvre!... Ah! j'avais la tête perdue! !... Mais tout à coup j'ai fait un raisonnement bien simple qui m'a rendu à moi-même ; je me suis dif :me j'étais là, dans la même ville que vous, logé dans le même quartier, que vous n'aviez qu'à me dire : Venez, pour me voir accourir; que vous étiez encore libre, que vous n'aviez qu'à me dire : Je vous aime, pour être à moi... et qu'au lieu de me dire : Venez, vous me disiez : Va-t'en; qu'au lieu de me dire : Je vous aime, vous me disiez : J'aime Etienne; que, par conséquent, il était bien clair que je ne vous plaisais point, que vous ne vouliez pas de moi, et que ce que j'avais de mieux à faire, c'était de me résigner.
Marguerite était au supplice... En vain ses regards pleins de tendresse et de douleur lui révélaient tout son amour ; il ne faisait pas attention à elle : il se complaisait dans le récit de sa cruelle guérison.
— A présent que tout est fini, je n'en suis pas fâché ; je vois dans ce revers la loi du destin; le destin ne veut pas que je me raarie, puisqu'il donne à un autre la seule femme qui m'aurait fait aimer le mariage; tant mieux, je ne me marierai jamais... et je ferai Gaston mon héritier.
Marguerite sourit avec amertume.
— Pauvre Gaston ! dit-elle, et elle essuya ses larmes. . ses larmes qu'il ne voulait point voir.
Il regardait la pendule, lui qui oubliait toujours l'heure auprès d'elle... Pensant qu'il voulait s'en aller, elle lu i dit pour le retenir :
mm Eh bien 1 vous ne dites pas ce que vous voulez me demander.
— Ah 1 c'est une grande preuve de confiance ; je voulais vous demander de me laisser emmener Gaston pendant huit ou dix jourj.
— Oh 1 je le veux bien, répondit-elle vivement ; le pauvre enfant a tant de chagrin! il m'ôte tout mon courage...
Elle espérait qu'il comprendrait ce mot, mais il n'eut pas l'air de l'entendre.
— Je l'emmènerai avec M. Berthault, qui vous le ramènera. Il vous gênerait beaucoup, ce cher enfant, pendant votre lune de miel, ajouta-t-il en riant et sans aucun dépit.
Oh ! comme il semblait résigné et consolé ! Marguerire rougit, son impatience était visible ; il l'interpréta faussement.
— Allons, vous trouvez que je reste trop longtemps, dit-il; au fait, il est quatre heures... c'est l'instant où le bien-aimé doit venir, je m'en vais; calmez-vous, il ne me verra pas ici; jeûui cède la place humblement... Je suis devenu bon garçon, avouez-le, niais vous verrez
qu'on peut faire aussi de moi un ami sérieux... D'ailleurs, je serai toujours pour vous le sauveur de Gaston, n'est-ce pas? S'il vous arrivait quelque malheur, vous penseriez à moi.
Elle étouffait, elle ne pouvait répondre.
11 se leva et vint s'asseoir sur le canapé luprès d'elle.
— Adieu, madame, dit-il d'un ton brusque mais ému, et il lui tendit la main.
Elle mit en tremblaut sa main dans celle de Robert. Au contact de cette main nerveuse et brûlante, un ardent frisson la fit tressaillir, un feu rapide courut dans ses veines.
— Adieu, T0U3 me promettez de vous adresser à moi, si jamais je puis vous être utile, et de compter sur moi toujours et partout... de me traiter en confident, en parent, en frère... Oui?... eh bien ! embrassons-nous comme deux vieux amis, et disons-nous adieu.
Il la prit dans ses bras avec une cordialité toute naïve, une familiarité toute amicale ; et posant ses lèvres sur son col tristement penché, il lui donna un franc baiser, un vrai baiser de parrain.
Marguerite s'éloigna de lui vivement... Elle était pale, froide, immpbilc, on l'aurait crue frappée par une commotion électrique ou atteinte par un poison violent Son émotion était si puissante qu'elle lui ôtait la force même de la ressentir. Elle ne voyait plus, elle n'entendait plus; sa respiration restait suspendue, son sang
s'était arrêté, son cœur avait cessé de battre... un degré de plus, c'était la mort.
Robert contemplait ce trouble avec des yeux pleins de joie et d'amom . Lui aussi était pâle, lui aussi était oppressé par une émotion puissante ; mais il pouvait regarder Marguerite, et en la voyant vaincue, il itait heureux. H se rapprocha d'elle, et d'une voix affaiblie et voilée par la tendresse, il dit :
— Ah ! Marguerite, est-ce là un adieu?
Elle aurait voulu répondre : Non, c'est un engagement... c'est ma vie que je vous ai donnée ; prenez -la; je vous appartiens!... Mais elle ne pouvait parler, et, sans forces, succombant à celte oppression brûlante qui suspendait sa vie, éperdue, enivrée, mourante, elle se laissa tomber dans ses bras.
— Enfin ! s'écria Robert.
Madame d'Arzac entra. Marguerite, à sa vue, n'éprouva ni confusion ni crainte ; avec une audace inconnue, que lui donnait la foi de son amour, elle alla vers elle, et, lui monl^ant M. de La Fresnaye :
— Ma mère, dit-elle, je vous présente mon mari.
— Son mari !... lui ! s'écria Madame d'Arzac; elle jeta wir Robert un regard indigne... et elle sortit enfermant la porte avec violence. On l'entendit encore répéter plusieurs fois en s'en allant : La pauvre femme, elle est folle! elle est folle!
Marguerite, un moment attristée, se remit bientôt, et s'approchant de Robert :
— Elle vous aimera, lui dit-elle, pour le consoler de cette injure... Mais Etienne va venir!... mon Dieu!
— Il ne faut pas qu'il vous retrouve ici, répondit Robert, venez vite, appelez Gaston.
— Où irai-je ?
— Nous verrons, mais partons tout de suite, dépêchezvous, je vais donner vos ordres.
Il pariait déjà en maître.
Marguerite alla s'habiller pour sortir et chercher Gaston.
— M. d'Arzac va venir, dit Robert au valet de chambre, qu'il avait sonné ; vous lui direz que madame de Meuilles est chez sa mère, et qu'elle le prie de venir l'y rejoindre.
Marguerite et Gaston montèrent à la hâte en voiture. Dans l'agitation où elle était, madame de Meuilles ne put entendre ce que M. de la Fresnaye disait au cocher. Les chevaux semblaient deviner qu'il s'agissait d'un enlèvement, ils allaient un train de poste, et bientôt Marguerite se trouva dans des quartiers de Paris qu'elle n'avait jamais vus.
Ils voyagèrent ainsi pendant près d'une heure en silence; ils avaient l'air de se bouder, mais ils étaient heureux à en devenir fous. Comme je l'aime! se disait Marguerite. Comme je vais raimer! pensait Robert. Gaston seul babillait et faisait mille questions auxquelles il répondait lui-même. Il comprenait vaguement qu'il y avait un grand événement dans cette promenade et que cet événement lui plairait. Il riait, il chantait, il embrassait Robert, il embrassait Marguerite, il se chargeait d'exprimer à lui tout seul la joie étouffée, la tendresse réprimée que sa mère et son sauveur n'osaient se témoigner devant lui.
La voiture s'arrêta eu fac d'une grande. porte artistement sculptée.
— Ah! c'est là? dit Gaston, comme c'est loin aujourd'hui.
Robert ne put s'emnêcher de sourire à cette naïveté.
On passa sous une voûte éclairée à giorno, et Marguerite, en descendant de voiture, entra dans un vestibule tout rempli de fleurs. Elle monta quelques marches, sans savoir ce qu'elle faisait, étourdie, charmée, ravie... Elle traversa plusieurs pièces richement meublées, ornées de tableaux, de statues, et arriva dans un salon d'une élégance exquise, où une femme qui lui e'tait inconnue semblait l'attendre. L'aspect de cette étrangère la rendit à la raison, elle se sentit embarrassée près d'elle, et, regardant M. de La Fresnayeavec inquiétude, elle lui dit :
— Mais où suis-je donc? chez qui suis-je donc?
— Chez vous, répondit M. de La Fresnaye en s'inclinant.
— Chez vous, madame, dit l'étrangère avec un léger accent italien.
— Chez vous, madame, dit à son tour une jeune fille que Marguerite embrassa de bon cœur.
— Pas encore, Térésa, reprit Marguerite en rougissaut, je ne...
— C'est vrai, interrompit Robert, qui ne voulait pas effaroucher Marguerite; aujourd'hui, vous n'êtes encore qu'en visite; mais dans huit jours... oui, madame, dans huit jours, vous y reviendrez comme la maîtresse de la maison. Vomez-vous, avant le dîner, venir visiter voire appartement? Vous verrez si je pensais à vous I
On monta au premier étage de l'hôtel. Gaston faisait les honneurs de la maison à. sa mère avec un sérieux
plaisant. « Je connais tout ça, disait-il, je suis venu ici ringt fois. » Il conduisit Marguerite dans un appartement nouvellement arrangé avec un goût parfait et un luxe intelligent, ce qui est rare. Robert allait dire : <t Vous n'aurez pas à craindre ici l'odeur de la peinture. » Il s'arrêta : c'était rappeler Etienne et attrister Marguerite. Le fait est qu'on n'avait pas donné un coup de pinceau dans tout l'appartement. Les plafonds, les murs étaient entièrement recouverts d'étoffes de l'Inde admirables. Les portes étaient remplacées par d'épais rideaux qui interceptaient l'air complètement. Les seuls coups de pinceau qu'on pût remarquer là, c'étaient ceux de Murillo : une madone douce et triste était placée dans un oratoire recueilli, au-dessus d'un prie-Dieu, chef-d'œuvre de sculpture. Dans le salon était un bureau d'une élégance merveilleuse, sur lequel Marguerite reconnut son chiffre ainsi que sur tous les objets qui servent à écrire i cachets, couteaux, etc.
— Vous le voyez, partout votre chiffre! lui dit Robert, profitant d'un moment où les enfants et madame Rinaldi étaient dans le salon voisin; quelle présomption! Ah! je le savais bien, moi, que vous m'aimiez!
— Ainsi ces faux adieux... étaient un piège?
— Non, d'honneur; si, en me disant adieu, vous n'aviez pas éprouvé cette émotion que je pressentais, je me serais dit : Je me suis trompé, elle ne m'aime pas... mais j'espérais bien que vous l'éprouveriez.
— 0 ciel ! j'ai cru que j'allais mourir, dit-elle en rou-
MARGUEUITE 273
gissant, et je n'aurai de repos que quand je serai votre femme. Ce n'est pas bien d'aimer comme je vous aime, celui qui n'est pas encore votre mari.
— Comm^ut, vous avez des remords!...
— Oui!... et le souvenir de ce moment la fit alors pâlir. Marguerite était sincère : elle sentait que ce moment l'avait livrée. L'amour sait bien mettre toute sa flamme dans un regard, il peut bien mettre toute sa passion dans tin baiser.
Elle rejoignit, émue et tremblante, madame Rinaldi et les enfants. Elle piit Gaston par la main et le garda près d'elle. Elle se sentait si faible pour résister à Robert, qu'elle le fuyait avec une lâcheté héroïque. Elle avait une peur affreuse de se trouver seule avec lui, et toutes les peines qu'elle prenait pour retenir Gaston, qui voulait aller jouer, pour entraîner d'une chambre à l'autre madame Rinaldi, qui voulait rester tranquille, pour rappeler Térésa, qui voulait aller s'habiller; tous ces efforts d'une faiblesse si franche irritaient M. de La Fresnaye, l'impatientaient, mais le faisaient rire et le rendaient encore plus amoureux.
Quand on fut réuni dans le salon du rez-de-chaussée, Marguerite, rassurée, osa regarder Robert et se permettre de l'aimer. Oh! comme elle le trouvait charmant! si distingué, si noble!... Elle le voyait là entouré de tous êtres qui le chérissaient, qui le bénissaient, qui devaient leur bonheur, leur existence même à sa générosité, à son courage; c'était sa sœur Tér&a, qu'il avait sauvée
de la misère et de la honte, peut-être... c'était Gaston, qu'il avait sauvé des loups et de la rage; c'étaient tous les vieux serviteurs de sa mère qu'il avait gardés près de lui et qui l'adoraient; c'était enfin madame Rinaldi, qui ne tarissait pas en éloges sur lui, et qui terminait ses admirations par cette exclamation, qui les résumait toutes pour elle : 11 est si bon, et il est si beau !
Tout à coup, Gaston arriva en courant dans le salon ; il était rouge de plaisir, ses yeux étaient étincelants,
— Est-ce vrai, maman, ce que je viens d'apprendre? dit-il bas à Marguerite, vous n'épousez plus mon cousin et vous allez vous marier avec M. de La Fresnaye ?
Ce mot vous n'épousez — plus — mon cousin rendit madame de Meuilles confuse; les enfants sont de terribles, faiseurs d'épigrammes.
— Tais-toi, dit-elle, c'est un grand secret;, n'en parle pas.
— Oh! quel bonheur : je l'aime tant, luii... Et Gaston courut embrasser Robert.
Marguerite, heureuse, essuya ses yeux pleins de larmes: efle trouvait un dédommagement dans l'approbation ae Bon fils; le consentement de son enfant remplaçait du moins celui de sa mère.
Mais elle l'obtiendrait fc issi bientôt celui-là, et mêrt ! tncore celui d'Etienne; n,3 l'avait-il pas dit : L'amour est involontaire. Etienne lui pardonnerait. Etienne se consolerait, qui sait? peut-être... il épouserait un jour... il épouserait Térésa... et Marguerite ne serait plus pour lui ipi'une sœur chérie.
Tout s'arrangeïait, tout se concilierait, elle en était sûre, et il fallait bien que tout s'arrangeât pour le mieux: car L 'allait qu'elle fût heureuse, et elle ne pouvait pas s'imaginer qu'un pareil bonheur fût troublé... Après tant de combats, tant de fausses résolutions prises à contre-cœur, rentrer dans le vrai de sa nature... c'était si doux!... au lieu de lutter contre le vent, d'aller contre le flot, se laisser porter par la brise et descendre le cours mollement... quelle fête! Marguerite était comme ces pauvres arbres voisins d'une maison qu'on bâtit, arbres précieux qu'on ne veut point abattre, et qu'on protège avec soin, mais dont on courbe les rameaux, qu'on attache avec des cordes, pour qu'ils ne. gênent point la manœuvre des travailleurs. Ils souffrent a la fois toutes les tortures; leur tête baissée blanchit sols la poudre brûlante de la chaux; leurs branches, violemment retenues, luttent en même temps contre le veai, qui les secoue, et contre les liens qui les retiennent ; jusqu'à ce qu'enûn, la maison terminée, on détache les tordes et on ta délivre... alors, leur tête fatiguée se relève et se balance avec orgueil dans l'air, leurs bras meurtris s'étendent avec complaisance , et la brise joyeuse, agitant leur feuillage, chasse au loin cette pousgjèfle calcinée qui les faisait mourir.
Ainsi Marguerite avait souffert dans ces liens qu'elle chérissait, mais qui étaient contraires à ses instincts- En vain son cœur l'entraînait vers Robert, e)ie refusait d'obéir à son cœur. Tous ses sentiments étaient faussés
par ses volontés; elle souffrait à chaque heure du jour, emportée puissamment par les uns, retenue violemment par les autres, jusqu'à ce qu'enfin l'amour lui eût rendu la liberté et l'eût ramenée à sa nature; car dans l'âme de Marguerite les affections du cœur, les affections sociales étaient vaincues par les affections de nature. Le mari et L'enfant l'avaient emporté sur la mère et l'ami ; en préférant Robert et son lils, elle était dans le vrai; mais la société permet-elle qu'on soit dans le vrai, -et la destinée humaine permet-elle qu'on trouve le bonheur?...
Qu'importe ! Marguerite, bercée comme dans un rêve, oubliait tout; il lui semblait qu'elle n'avait jamais eu d'autre habitation que cette belle demeure; que cette maison était sa maison et que tous ces êytres, qui la soignaient, qui l'entouraient de tendresse étaient sa famille réelle, ses véritables parents. Une joie ardente l'oppressait, un vertige invincible troublait ses idées. Plus ce qu'elle éprouvait lui semblait nouveau, plus elle avait de confiance; tous ces symptômes de passion folle lui confirmaient son amour; et loin de lutter contre sa violence, elle s'abandonnait, comme une voluptueuse proie, aux délicieux tourments de cette fièvre inconnue.
Et lui ! comme il l'adorait ! avec quel orgueil et quelle tendresse il la suivait des yeux! comme il était fier de son triomphe! La voir enfin chez lui, penser qu'elle y viendrait bientôt comme sa femme pour ne plus le quitter jamais^ quelle joie ! Après tant de chagrins et d'inquié^
tudes, c'était trop beaul Marguerite était là, à cette même place où depuis un mois il passait de longues heures à p*aser à elle, à chercher ui? moyen de la reprendre à ceui qui la lui ravissaient. Comme il avait 30uffert la veille encore dans ce même salon, où il la voyait si heureuse et si belle! Quelle angoisse il éprouvait alors... que de craintes! si elle refusait de me recevoir ! si elle n'était pas seule ! si ce dernier adieu ne la trouble pas comme moi! s'il me faut revenir ici, sans elle, sans l'espoir de l'y ramener jamais!... Ah! quelle agitation... Et à travers toutes ces folies que de combinaisons profondes! C'est bien toujours le même homme! le même caractère fait de calcul et de passion! Robert avait, pendant quinze jours, préparé cette scène qui devait décider de son sort; il avait, pendant quinze jours, médité un adieu... un adieu qui devait lui donner Marguerite pour toute sa vie.
Cette journée fut charmante et fatale; on les paye cher ces moments d'ivresse. Cela n'est pas permis que deux êtres vivent ainsi l'un pour l'autre et on jlient la création entière pour ne plus voir qu'eux seuls ; il faut châtier de telles insolences, l'univers mérite des égards, on ne peut pas comme cela le supprimer impunément; l'univers est susceptible, il trouve toujours le moyen de ge venger tôt ou tard, et d'une façon cruelle, de ce3 bonheurs dédaigneux qui ont eu l'audace de l'oublier... Et puis, il ne faut pas se faire d'illusions et il faut bien déclarer cette vérité à tous les coeurs menacés... L'amour
est un malheur toujours, même quand il est partagé, même et surtout quand il est heureus... un grand malheur.. Mais c'est un malheur qui fait aimer la vie, ce que ne font pas toujours les bonheurs les plus raisonnables et les plus certains.
Le soir, madame de Meuilles, en rentrant chez elle, trouva une lettre de sa mère ; elle W. lut en tremblant.