MARIA G II AT DE LAINE
"Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondi'e, tant j'étranglais de honte, à cause de la vie misérable qu'elle faisait avec moi; mais je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus haut vers le nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot de chicane ni de malice."
Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre l'avait émuo et troublée ; elle avait l'intuition confuse que ce récit d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait comprendre.
— Comme on connaît mal les gens ! songeat-elle.
Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d'autres vertus presque héroïques.
Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lors-
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qu'on aurait aimé la compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages; peiner de l'aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps en mille dures besognes, et garder de l'aube à la nuit toute sa patience et une sérénité joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c'était une chose difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense ? Quelques mots d'éloge, après la mort.
Est-ce que cela en valait la peine ? La question ne se posait pas dans son esprit avec cette netteté ; mais c'était bien à cela qu'elle songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables. Elle-même . . .
Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et d'un bout à l'autre de ce ciel des nuages curieusement découpés, semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle. Le sol blanc n'évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la brise était tiède, et quelque vertu mystérieuse du printemps qui venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage, nullement redoutable, et que l'on devinait condamné à bientôt disparaître.
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Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout à coup il lui sembla que cette question qu'elle s'était posée à elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays, comme
...une métamorphose auguste et qui marquait combien la mort l'avait déjà élevée au-dessus d'eux (page 220).
sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un homme chagriné et le souvenir des vertus essentielles de sa race, elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d'ailleurs. Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'étonnement lui
vint, comme si c'était là une nouvelle révélation
inattendue.
Elle pourrait vivre ainsi ; seulement . . . elle n'avait pas dessein de le faire . . . Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo Surprenant reviendrait des Etats pour la troisième fois et l'emmènerait vers l'inconnu magique des villes, loin des grands bois qu'elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s'étaient écartés mouraient sans secours, oii les femmes souffraient et agonisaient longuement, tandis qu'on s'en allait chercher une aide inefficace au long des interminables chemins emplis de neige. Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir, lorsqu'on pouvait s'en aller vers le sud et vivre heureux ?
Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre, apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrés dont les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d'un hibou. Puis le silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'était endormi; mais ce sommeil au chevet de la mort n'avait rien de grossier ni de sacrilège ; le menton sur sa poitrine, les mains ouvertes sur ses genoux, il semblait plongé dans un accablement triste, ou bien enfoncé dans une demimort volontaire où il suivait d'un peu plus près la disparue.
Maria se demandait encore: Pourquoi rester
là, et tant peiner, et tant souffrir? Pourquoi?... Et comme elle ne trouvait pas de réponse voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s'élevèrent.
Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille assez pour laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière. Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux cœurs simples, au milieu des grands bois du nord et des campagnes désolées. Comme Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays qu'elle voulait fuir.
L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les longs mois d'hiver. . . La neige redoutable se muant en ruisselets espiègles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la mousse encore gonflée d'eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on marche avec des regards de délice et des soupirs d'allégresse, comme en une exquise convalescence. . . Un peu plus tard les bourgeons se montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de charme se couvrait de fleurs roses, et après le repos forcé de l'hiver le dur travail de la terre était presque une fête; peiner du matin au soir semblait une permission bénie . . .
Le bétail enfin délivré de l'étable entrait en
courant dans les clos et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les créatures de l'année: les veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et croissaient de jour en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus pauvre des fermiers s'arrêtait parfois au milieu de sa cour ou de ses champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tiède, l'alchimie généreuse de la terre — toutes sortes de forces géantes — travaillaient en esclaves soumises pour lui . . . pour lui . . .
Après cela, c'était l'été: l'éblouissement des midis ensoleillés, la montée de l'air brûlant qui faisait vaciller l'horizon et la lisière du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et à trois cents pas de la maison les rapides et la chute — écume blanche sur l'eau noire — dont la seule vue répandait une fraîcheur délicieuse. Puis la moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne, et bientôt l'hiver qui revenait . . . Mais voici que miraculeusement l'hiver ne paraissait plus détestable ni terrible : il apportait tout au moins l'intimité de la maison close, et au dehors, avec la monotonie et le silence de la neige amoncelée, la paix, une grande paix . . .
Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant avait parlé, et ces autres merveilles qu'elle imaginait elle-même confu-
sèment: les larges rues illuminées, les magasins magnifiques, la vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue, et les soirs o\t l'on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver la quiétude des champs et des bois, la caresse de la première brise fraîche, venant du nord-ouest après le coucher du soleil, et la paix infinie de la campagne s'endormant tout entière dans le silence ?
"Ça doit être beau, pourtant!" se dit-elle en songeant aux gi-andes cités américaines. Et une autre voix s'éleva comme une réponse. Là-bas c'était l'étranger : des gens d'une autre race parlant d'autre chose dans une autre langue, chantant d'autres chansons ... Ici . . .
Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours, comme ceux qu'elle n'avait entendus qu'une fois, se réveillèrent dans sa mémoire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle qu'ils découvraient et peuplaient à mesure. . . lac à l'Eau-Claire ... la Famine . . . Saint-Cœurde-Marie . . . Trois-Pistoles . . . Sainte-Rose-du- Dégel . . . Pointe-aux-Outardes . . . Saint- Andréde-l'Epouvante . . .
Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à Saint- André-de-l'Epouvante : Racicot, de
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Honfleur, parlait souvent de son fils, qui était chauffeur à bord d'un bateau du Golfe, et chaque fois c'étaient encore des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux anciens: les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires d'autrefois étaient montés bravement vers l'inconnu. . . Pointe-IMille- Vaches... les Escoumains . . . Notre-Dame-du- Portage... les Grandes-Bergeronnes. . . Gaspé...
Qu'il était plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait de parents ou d'amis éloignés, ou bien de longs voyages ! Comme ils étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant: "Dans tout ce pays-ci nous sommes chez nous . . . chez nous ! "
Vers l'ouest, dès qu'on sortait de la pro\ince, vers le sud, dès qu'on avait passé la frontière, ce n'était plus partout que des noms anglais, qu'on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient par sembler naturels sans doute; mais où retrouver la douceur joj-euse des noms français ?
Les mots d'une langue étrangère sonnant sur toutes les lè\Tes, dans les rues, dans les magasins ... De petites filles se prenant par la main
pour danser une ronde et entonnant une chanson que l'on ne comprenait pas ... Ici . . .
Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa poitrine comme un homme accablé qui médite sur la mort, et tout de suite elle se souvint des cantiques et des chansons naïves qu'il apprenait aux enfants presque chaque soir.
A la claire fontaine, M'en allant promener...
Dans les villes des Etats, même si l'on apprenait aux enfants ces chansons-là, sûrement ils auraient vite fait de les oublier !
Les nuages épars qui tout à l'heure défilaient d'un bout à l'autre du ciel baigné de lune s'étaient fondus en une immense nappe grise, pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière ; le sol couvert de neige mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires la lisière noire de la forêt s'allongeait comme le front d'une armée.
Maria frissonna; l'attendrissement qui était venu baigner son cœur s'évanouit; elle se dit une fois de plus :
"Tout de même . . . c'est un pays dur, icitte. Pourquoi rester?"
Alors une troisième voix plus grande que les autres s'éleva dans le silence: la voix du pays
de Québec, qui était à moitié un chant de femme et à moitié un sermon de prêtre.
Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues dans les églises, comme une complainte naïve et comme le cri perçant et prolongé par lequel les bûcherons s'appellent dans les bois. Car en vérité tout ce qui fait l'âme de la province tenait dans cette voix: la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays neuf où une race ancienne a retrouvé son adolescence.
Elle disait:
"Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés . . . Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagi'in, car s'il est vrai que nous n'ayons guère appris, assurément nous n'avons rien oublié.
"Nous avions apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons: elles sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le cœur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la pitié qu'au rire, le cœur le plus humain de tous les cœurs humains: il n'a pas changé. Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de Gaspé à Montréal, de Saint- Jean-d'Iberville à l'Ungava, en disant : Ici toutes les choses que nous avons apportées avec
nous, notre culte, notre langue, nos vertus et jusqu'à nos faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu'à la fin.
"Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis presque tout l'argent; mais au pays de Québec rien n'a changé. Rien ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de nos destinées, nous n'avons compris clairement que ce devoir-là : persister . . . nous maintenir ... Et nous nous sommes maintenus, peutêtre afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise: Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir. . . Nous sommes un témoignage.
"C'est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement inexprimé qui s'est formé dans leurs cœurs, qui a passé dans les nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux enfants: Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer ..."
L'immense nappe grise qui cachait le ciel s'était faite plus opaque et plus épaisse, et soudain la pluie recommença à tomber, approchant encore un peu l'époque bénie de la terre nue et des rivières délivrées. Samuel Chapde-
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laine dormait toujours, le menton sur sa poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d'une longue vie dure aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient sous la brise tiède, de sorte que des ombres dansaient sur le visage de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou chuchoter des secrets.
Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea: "Alors je vais rester ici... de même!" car les voix avaient parlé clairement et elle sentait qu'il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne vint qu'ensuite, après qu'elle se fût résignée, avec un soupir. Aima-Rose était encore toute petite; sa mère était morte et il fallait bien qu'il restât une femme à la maison. Mais en vérité c'étaient les voix qui lui avaient enseigné son chemin.
La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de voir l'hiver fini envoyait par la fenêtre ouverte de petites bouffées de brise tiède qui semblaient des soupirs d'aise. A travers les heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret pathétique aux merveilles lointaines qu'elle ne connaîtrait jamais, et aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de vivre; à la flamme chaude qui
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n'avait caressé son cœur que pour s'éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'où les garçons téméraires ne reviennent pas.
— Oui... Si vous voulez je vous marierai coiinme vous m'avez demandé, le printemps d'après ce printemps-ci... (page 244).
En mai, Esdras et Da'Bé descendirent des chantiers, et leur chagrin raviva le chagi'in des autres. Mais la terre enfin nue attendait la semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l'été.
Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peutêtre, en regardant à la dérobée le visage de Maria, devina-t-il que son cœur avait changé, car lorsqu'ils se trouvèrent seuls il demanda:
— Calculez- vous toujours de vous en aller, Maria.
Elle fit : "Non" de la tête, les yeux à terre.
— Alors. , . Je sais bien que ça n'est pas le temps de parler de ça, mais si vous pouviez me dire que j'ai une chance pour plus tard, j'endurerais mieux l'attente.
Maria lui répondit:
— Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demandé, le printemps d'après ce printemps-ci, quand les hommes reviendront du bois pour les semailles.
MmA