SCENE VI. FRÉDÉRIC, ALBERT; puis LUCY
FREDERIC
Décidément, il se prépare quelque chose ici : l'air contraint et mystérieux de Mme de Rancé, le no-
taire impatiemment attendu par M. Albert; quelque projet de mariage pour lui peut-être ? Alors, et d'après ses idées uji peu aristocratiques, M. de Prével a dû choisir la fille de quelque haut fonctionnaire. Mais il n'arrive pas; si du moins je pouvais apercevoir Lucy, lui parier.
Albert, dans la galerie.
M. Bréville, dites-vous?
FRÉDÉRIC
Ah! le voici.
Albert, entrant, un journal à la main.
Monsieur, pardonnez; mais j'étais sorti, et j'apprends à l'instaut seulement... vous vouliez me parler, dit-on?
FRÉDÉRIC
Oui, monsieur, je désirais réclamer votre appui auprès du conseil colonial.
ALBERT
Parlez, monsieur, et croyez...
LUCY, entrant gaimenl par la droite, des fleurs à la main.
Ah ! Albert, mon ami... (Apercevant Frédéric.) Ciel!
FRÉDÉRIC
C'est M. Bréville.
FRÉDÉRIC
Mademoiselle. [A part.) Elle s'est troublée en me voyant.
lucy, cherchant à se remettre.
Déjà de retour?
Frédéric, bas.
Cela vous surprend, Lucy.
lucy, de même.
Silence, je vous prie; dans quelques instans je pourrai, j'espère... (Haut.)Nous ne comptions pas avoir le plaisir de vous revoir sitôt à la Guadeloupe.
FRÉDÉRIC
Vous êtes trop bonne. (Bas.) Lucy, un tel accueil! me direz-vous...
LUCY
Plus tard!
Frédéric, à lui-même.
Que signifie?
ALBERT
Pardonnez, ma chère Lucy; mais lorsque vous êtes entrée, M. Frédéric me demandait. Parlez, monsieur, que puis-je faire pour vous auprès du conseil?
lucy, voulant se retirer.
Messieurs...
Ah! demeurez, mademoiselle, peut-être votre intercession sera-t-elle nécessaire.
LUCY
Si vous le pensez, monsieur, je serai ravie.
ALBERT
De quoi s'agit-il, monsieur?
FRÉDÉRIC
D'une esclave.
MAGASIN THEATRAL
lucy, vivement, n'approchant.
Ah ! c'est...
FRÉDÉRIC
Oui, mademoiselle... d'une jeune mulâtresse qui, il y a deux jours, eut le malheur d'insulter une femme libre; elle vient d'être condamnée à un châtiment rigoureux et flétrissant... or, un de mes amis, M. Duperrier, qui s'intéresse...
ALBERT
Ah! c'esftM. Duperrier qui vous a prié...
FRÉDÉRIC
Le père de cette jeune fille l'a servi longtemps.
J'ai mille regrets de vous refuser, monsieur; mais je ne puis faire ce que vous désirez.
FRÉDÉRIC
M. Duperrier répond du repentir de la coupable.
• . LUCY
Monsieur Albert... si en effet...
ALBERT
Impossible... Dans les circonstances actuelles, de pareils faits... de tels actes se renouvellent trop fréquemment... Depuis long-temps, la ville, je devrais dire la colonie entière, réclame un',, exemple... rien ne peut empêcher qu'il ne soit donné.
LUCY
Mais, monsieur... la grâce qu'on demande, c'est celle...
ALBERT
D'une esclave...
LUCY
Une femme, monsieur!...
ALBERT
Il ne s'agit point de cette femme ici, mais d'un principe... (Mouvement de Frédéric.) Oh! je connais d'avance la thèse que vous allez plaider... Malheureusement la philanthropie et l'indulgence ont leurs dangers aussi.
Mais quel danger?...
FRÉDÉRIC
Permettez-moi d'insister.
Albert, baissa)U la voix.
Vous oubliez, monsieur, que les incendies de Saint-Domingue fument encore!... Le souvenir de nos désastres et des succès de leurs frères sont entretenus et invoqués chaque jour par nos noirs. .. Et comme si ce n'était pas encore assez... chaque jour aussi d'imprudentes déclamations de leurs prétendus amis [il montre le journal qu'il lient ) viennent les pousser à la révolte et augmenter le péril des blancs.
FRÉDÉRIC
C'est possible... mais croyez- vous qu'une rigueur extrême...
ALBERT
On nous y contraint... Nul plus que moi ne désire l'amélioration du sort des esclaves, leur affranchissement même ; mais le temps n'est pas
encore venu (mouvement de Frédéric); c'est ma conviction... Et moi, à qui les blancs ont confié leur défense, je ne trahirai point mes devoirs, quelque pénibles qu'ils soient... Je préfère une rigueur qui expose ma vie, sans doute, à la faiblesse qui mettrait en danger ma conscience.
FRÉDÉRIC
Il suffit, monsieur... Je m'attendais, je l'avouer à ce que ma prière aurait plus de prix à vos yeux...
Je vous le répète... j'éprouve mille regrets.
LUCY
Quoi! monsieur Albert, lorsqu'il suffirait peutêtre d'une démarche... auprès du gouverneur.
ALBERT
Je ne le puis.
LUCY
Eh bien!... un mot seulement... une ligne de vous... je vous en prie.
Frédéric, le priant aussi.
Monsieur...
lucy, allant à Albert.
Songez... ah ! songez donc à ce que c'est qu'une esclave!... une pauvre esclave qui n'a pas de •nom, de famille!... qui travaille, qui vit, qui respire pour un autre!... Ah! quand l'existence de cette malheureuse n'est déjà qu'un long châtiment, n'est-il pas juste de lui épargner la punition de la faute qu'elle a pu commettre dans un moment de désespoir et d'égarement?
ALBERT
De grâce, Lucy...
lucy, avec véhémence.
Non, vous m'entendrez... car vous, Albert, élevé en France, vous avez pu oublier toutes les misères, toutes les douleurs de ces infortunées!... Mais moi... moi, monsieur, j'ai vu tout cela... j'ai... (S'arrétani.) Esclave!... Ah! si vous saviez ce que ce mot seul renferme de tortures!... comme l'ame se soulève et s'indigne!... Si vous saviez tout ce qu'une femme doit éprouver d'envie et de rage à la vue de ces heureuses créatures libres et honorées!...
Quoi!... prétendriez-vous excuser...
LUCY, avec désordre.
Je n'excuse rien... je demande grâce pour une pauvre femme que le désespoir... les mauvais traitemens... le mépris plus cruel encore auront irritée, rendue folle... Oui, croyez-le bien, elle était folle... Sans cela... et connaissant le châtiment infâme qui l'attendait, eût-elle osé... Non, oh! non, jamais!... Grâce donc... montrez-vous clément... grâce pour elle !... Mon ami... je vous la demanderai à genoux, s'il le faut.
Albert, vivement ému.
Arrêtez, arrêtez, Lucy... ne me rendez pas mon devoir trop pénible!... Il y a dans votre voix, dans vos paroles un accent de vérité qui m'a ému jusqu'au fond de l'ame... Mais j'en appelle à vous-même... Aujourd'hui, j'ai voté au conseil
MARIA
pour qu'un exemple sévère fût donné... J'ai prouvC que l'intérêt de la colonie l'exigeait... Mes paroles, je l'avoue... je le regrette peut-être maintenant... puisque cela vous afflige... mes paroles ont entraîné le conseil...
LUCY
Ah! monsieur...
ALBERT
Je vous le demande, quelle opinion aurait-on de moi?... Quelle puissance aurait désormais ma voix, si je démentais mes principes?... Non, c'est impossible... non... n'insistez plus; car rien au monde ne pourrait m'y décider... rien, pas même vos prières si touchantes...
LUCY, pâle et accablée.
Ainsi donc... vous me refusez?...
ALBERT
Veuillez m'en plaindre.
LUCY, à part.
Il me refuse!...
FRÉDÉRIC
Je dirai donc à mon ami, monsieur, que tout espoir d'obtenir votre appui en faveur de la fille de son vieux serviteur...
ALBERT, avec sévérité.
Votre ami, monsieur, n'a pas à s'étonner, si sa prière ne change point la décision arrêtée par le conseil... Peut-être les motifs mêmes de son intercession lui ont-ils ôté de sa valeur; car, je rougis de le dire pour votre ami, ce n'est point la cause de l'humanité qu'il défend dans cette femme... Son amour la regrette.
FRÉDÉRIC
Monsieur!...
Albert, avec indignation et véhémence.
Oui, son amour... car maintenant on n'a pas honte d'abaisser ses sentimens jusqu'à des esclaves!... Qui sait?... on finira parles épouser peutêtre...
LUCY, avec amertume.
Avec quel mépris vous parlez de ces infortunées, monsieur!...
ALBERT
Je dois mettre un terme à cette conversation, puisqu'elle paraît vous déplaire... Pardonnez -moi de vous affliger... ( A Frédéric.) Monsieur, l'esclave de votre ami lui sera rendue... Les droits de la propriété sont sacrés, même quand les maîtres en abusent; mais la loi veut, dans l'intérêt de tous, que cette femme ait d'abord subi sa peine.
Lucy fait encore un geste suppliant, Albert l'arrête.
lucy, à part.
Et j'ai pu espérer...
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