‹ Mariage américainChapitre 1 sur 1 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

3 exemplaires sur papier de Chine.

6 exemplaires sur papier du Japon.

10 exemplaires sur papier Vélin.

Numérotés à la presse.

M. James Droughton avait été portefaix, dans sa jeunesse. Les gens mal intentionnés, que son immense fortune offusquait, en relatant cet épisode de la vie de M. James Droughton, ajoutaient : et il en jl bien l'air ! A la vérité il était grand, gros, avec un cou de taureau, qui débordait de son col cassé, des mains carrées et velues, destructives de toutes les paires de gants. Sa tête ronde, aux cheveux plats toujours coupés courts, n'était pas sans analogie avec celle d'un bouledogue. Mais il regardait avec des yeux bleus, limpides, doux et caressants, comme ceux d'un petit bébé. Il avait quarante ans, une santé de fer, une activité inlassable, et son amour violent pour les affaires ne lui laissait pas une minute, depuis le matin

jusqu'au soir, pour s'occuper d'autre chose que de gagner de l'argent. Après avoir été portefaix sur les quais de San-Francisco, il était parti comme terrassier au Klondyke. Là, il avait eu la chance de rencontrer Dick Monterey, le plus habile prospecteur des deux mondes, auquel il avait donné des preuves d'énergie et d'intelligence. Celuici, au bout de six mois, avait emmené James Droughton avec lui, en Patagonie, où il se proposait d'explorer des contrées montagneuses et désertes, dans lesquelles il soupçonnait que des richesses métalliques immenses existaient. Les deux hommes, pendant un an, avaient vécu dans la Cordillère des Andes, luttant contre les naturels du pays encore sauvages et féroces, endurant des privations et des fatigues incroyables, prêts vingt fois à abandonner un^ entreprise qui dépassait le courage et les forces de l'homme, et persistant quand même, soutenus par une confiance héroïque. Ils avaient été bien récompensés de leur peine, par la découverte de gisements d'étain d'une teneur sans rivale, et qui devait assurer à ses exploiteurs des bénéfices incalculables.

Dick Monterey avait pris comme associé le portefaix de San-Francisco, l'avait chargé de conduire les travaux d'aménagement, pendant qu'il continuait avec une ardeur de chasseur, la poursuite des trésors cachés dans les entrailles de la terre. Dick Monterey était mort, l'année suivante, de la fièvre jaune à Valparaiso, laissant James Droughton seul maître des mines de la Cordillère. L'étain de Zétubal n'avait pas été facile à extraire. Il avait fallu cinq ans de travail acharné pour créer l'outillage et recruter le personnel nécessaire à l'extraction. Un chemin

de fer de cent kilomètres mettait en relation les mines avec la côte, où des bateaux venaient prendre le minerai pour l'emporter en Europe. La construction du chemin de fer avait coûté des efforts immenses. Tous les bandits des Pampas semblaient s'être donné rendez-vous à Zétubal. Ce que l'on échangea de coups de revolver sur ce terrain brûlant est impossible à relater. Beaucoup d'hommes de toutes couleurs furent pendus. C'était, dans ce pays perdu, au milieu des camps de pionniers, la justice sommaire etexpéditive du juge Lynch. Tout voleur ou tout meutrier, pris en flagrant délit, était exécuté. Les mœurs auraient dû être épurées par cette implacable répression. Mais il y avait une telle poussée de brigandage sur ce sol tout neuf, que, pour un coquin détruit, vingt reparaissaient. Cependant, quand une ville s'éleva, dans la plaine de Zétubal, et que des autorités constituées eurent la charge de la sécurité publique, la vie devint normale, et l'exploitation des mines d'étain prit des proportions de réussite si éclatantes, que James Droughton commença à remuer les millions. Il était propriétaire de toutes les maisons de Zétubal, du chemin de fer, du théâtre, de l'église catholique et du temple protestant, de l'hôtel de ville, de la prison et du palais de justice. Il possédait une province, et détenait un pouvoir véritablement royal. Il n'était pas sorti de Zétubal, depuis six ans, lorsqu'il fut obligé de se rendre à San-Francisco, pour discuter avec les participants d'un trust minier, dont faisaient partie les hommes les plus riches des Etats-Unis. Ces messieurs avaient décidé d'englober les mines de Patagonie dans leur affaire, et si James Droughton

6 MARIAGE AMÉKICAIN

essayait de résister de le boycotter de la façon la plus sévère.

Le maître de Zétubal se présenta modestement, devant ces redoutables financiers, discuta ses intérêts avec eux, et de telle sorte que, après une semaine de conférences, ceux qui voulaient réduire Droughton en servage furent bel et bien matés par lui. James Droughton entra dans le trust, pour le diriger, et dès lors, la marche ascendante de sa fortune devint prodigieuse. La province de Zétubal, fouillée méthodiquement livra toutes ses richesses qui étaient énormes. Les placers d'or et d'argent, les mines de plomb et de charbon apportèrent leur contingent de prospérité. A quarante ans, James Droughton, fastueusement appelé le Roi de l'étain, était un personnage mondial, comme les Rockefeller, Carneggie, Vanderbilt et Armour. L'administration de son domaine était aussi importante qu'un ministère. Et le Président de la république de San Joao disait, en parlant de l'ancien portefaix, devenu maître d'une province : « Mon collègue M. Droughton. »

Politiquement James était sans ambition. Il ne comprenait pas qu'on pût déployer son activité dans un autre champ que celui de l'industrie et du commerce. Qu'un homme songeât à diriger ses semblables, par d'autres moyens que l'intérêt, et dans une autre intention que celle de réaliser des bénéfices, cela ne pouvait lui entrer dans le cerveau. Un jour que, après déjeuner, il causait avec le Président Alvear, il lui demanda combien lui rapportait sa fonction. Et comme celui-ci lui répondait : cent mille piastres,

— Mais c'est ce que je donne à mon commis principal ! s'écria Droughton. Gomment pouvez-vous, Président, vous résigner à une pareille médiocrité ?

— Ah I dit celui ci avec tranquillité, je suis le premier de l'Etat. C'est quelque chose I Je commande l'armée et la flotte. Tout m'obéit sur le sol de la République. Et vous-même, mon cher Droughton, vous êtes soumis à mes lois. Il n'y a pas que des jouissances matérielles, dans l'existence. Et s'élever au-dessus de tous ses concitoyens, par leur consentement unanime, c'est une satisfaction rare et qui est sans prix.

— Mais cette satisfaction, reprit Droughton, un caprice populaire peut vous l'enlever. En somme, vous dites que vous êtes le maître de vos sujets. 11 me semble moi que vous êtes leur serviteur. Vous ne pouvez même pas sortir de vos Etats, sans leur permission. Vous m'appelez, en riant, votre collègue. Mais je ne changerais pas ma position pour la vôtre.

— Ma foi, conclut le Président, au fond, je crois que vous auriez raison.

James Droughton, à cette époque-là, était venu s'installer à San Joao, où il avait fait construire un palais. Ses bureaux occupaient tout un immeuble et il était en train de terminer la ligne de chemin de fer Bahia- Rio Chico, qui devait relier ses possessions minières à la capitale. Il était à l'apogée de sa puissance, et il semblait que rien ne devait l'entraver dans l'essor de cette fortune prodigieuse, lorsqu'à une vente de bienfaisance il rencontra Barbara Phelps. Jamais, jusqu'à ce jour, Droughton n'avait su ce que c'était qu'aimer. Il avait

eu des maîtresses. 11 s'était montré très généreux avec elles, car l'argent ne lui tenait pas aux mains. Mais il ne s'était point attaché, et la plus longue de ses liaisons avait duré un an. Un homme aussi absorbé par les affaires ne pouvait pas s'attarder à s'occuper d'une femme. Toujours sur les chemins, ou dans les pampas, en camp volant, plus souvent sous la tente que dans les villes, James n'avait affaire qu'à des personnes faciles auxquelles il ne demandait qu'une temporaire bonne grâce. 11 ne se doutait point de ce que c'est que faire la cour à une femme. 11 respectait infiniment les mères de famille, tenait pour détestables la coquetterie et la frivolité des mondaines et se méfiait instinctivement des jeunes filles. 11 n'avait encore aucune relation, étant tout nouvellement installé h San Joao. Et c'était sous la conduite de son secrétaire, Sam Parker, qu'il s'aventurait dans les salles du Palais, où avait lieu la vente de charité organisée sous les auspices de M""^ Pacheco Alvear, femme du Président. Il avait dit à Parker, qui insistait pour le conduire à cette réunion :

— Je vais aller perdre mon après-midi dans cette cohue. 11 m'en coûtera quelques milliers de dollars. Ne pourriez-vous les donner, en mon nom, et me dispenser de cette corvée.

— Que pensera-t-on, si vous ne paraissez pas à la vente ? Vous êtes nouveau à San Joao. Tout le monde a les yeux fixés sur vous. On s'apprête à vous juger. Voulezvous que l'on vous traite de sauvage? On a répandu assez de faux bruits sur votre compte. On a dit que vous étiez une espèce de gaucho, incapable de prendre place parmi

la bonne compagnie ; que vous buviez de Taguardiente, dès le matin, si bien qu'à midi, il n'y avait plus une parole raisonnable à obtenir de vous; que vous tiriez des coups de revolver aux gens qui soutenaient une opinion contraire à la vôtre, ce qui rendait les discussions difficiles... Et puis que sais-je? Il faut montrer à toute la haute société qui sera réunie dans les salons du Palais, le véritable James Droughton...

— Etes-vous bien sûr, dit-il tranquillement, qu'il soit très différent de l'idée qu'on s'en fait ? En somme, on s'imagine que James Droughton est une espèce d'ours d'Araucanie? Hé ! N'est-ce pas un peu cela?

— Non, monsièur, ce n'est pas du tout cela. Et il suffira qu'on vous connaisse, pour vous apprécier comme vous méritez de l'être.

— Oh ! vous, Parker, vous êtes fait à mes mauvaises habitudes. Elles ne vous choquent plus. Mais je ne suis pas brillant à montrer. Enfin! Vous le voulez? Je vous accompagne.

Quand il pénétra dans la salle des fêtes, où se tenait l'assemblée, la Présidente entourée de l'aristocratie féminine de la ville, mettait aux enchères une tapisserie brodée par la femme du ministre des Etats-Unis. C'était un petit carré d'étoffe, qui valait bien trois piastres. Il représentait le drapeau américain avec son semis d'étoiles. Le consul, par patriotisme venait de le pousser jusqu'à quinze dollars, lorsqu'une voix calme fit entendre ces paroles :

— J'en donne deux mille.

Toutes les têtes se tournèrent vers le sensationnel en-

chérisseur. C'était James Droughton qui faisait son entrée. Il y eut un murmure d'étonnement sympathique. La Présidente radieuse, tendit la tapisserie. Droughton signa un chèque, salua correctement et passa. Derrière lui, ce fut une véritable émeute de curiosité. Son nom, en un instant révélé par la Présidente, circula dans la foule. Et tout un flot se précipita sur sa trace. Il était en effet intéressant de voir comment un homme, qui avait débuté en donnant dix mille francs d'un petit drapeau américain, allait continuer ses libéralités. Les reporters des journaux entourèrent James Droughton, prêts à noter ses moindres propos. Mais curieux et journalistes en furent pour leurs frais. Droughton, sous la conduite de Parker, parcourut, sans mot dire, les galeries du Palais garnies de comptoirs, et encombrées de visiteurs. Rien ne parut solliciter son attention. Il se laissa combler de billets de loteries, acheta très cher des cigares de basse qualité. Il passa l'air ennuyé, payant, sans sourciller, tous les objets qu'on lui demandait de prendre, et s'en débarrassant au profit de Parker, qui garnissait ses poches avec bonne grâce.

Il était près de sortir, ayant fait le tour des salons, lorsqu'il s'arrêta brusquement, comme cloué au sol. Miss Barbara Phelps s'avançait vers lui, en souriant, une petite boutonnière de fleurs, nouée par un ruban bleu, à la main. Elle était grande, svelte, large d'épaules, brune avec des reflets bleus, comme si elle avait eu du sang indien dans les veines. Son visage au nez fin, à la bouche éclatante, était éclairé par d'admirables yeux bleus. Et de toute sa personne, une grâce élégante et fière, faite de

souplesse dans les mouvements, de langueur dans l'expression de la physionomie, émanait harmonieuse et captivante. James Droughton voyant approcher cette ravissante fille demeurait saisi, presque oppressé. Un trouble physique extraordinaire bouleversait toutes ses facultés. Jamais il n'avait ressenti une impression semblable. Son sang bourdonnait à ses oreilles, il n'entendait plus, et lorsque Barbara Phelps, avec une gentillesse charmante, offrit son petit bouquet, et le plaça elle-même à la boutonnière de la redingote de James, celui-ci dut faire un violent effort pour reprendre possession de lui-même. Il balbutia.

— Je vous remercie, mademoiselle. Combien?

— Ce qu'il vous plaira de donner à la marchande.

— Oh ! Alors... dit Droughton^ avec feu...

Il n'acheva pas, mais ses yeux se fixèrent sur le ravissant visage de Barbara Phelps, avec une telle expression d'admiration, que tout commentaire eût été superflu. Il reprit son carnet de chèques, écrivit sur la page blanche : Cinq mille dollars. Puis mettant le carré de papier dans la main de la jeune fille stupéfaite, il s'inclina devant elle, comme si elle eût été une reine, et s'éloigna. Dans l'escalier, avant même d'être hors de la foule, Droughton, saisissant son secrétaire par le bras, posa toute une série de questions :

— Qui est cette jeune fille ?

— Miss Barbara Phelps.

— Que vend ce Phelps ?

— Il est courtier en cotons.

— Il y a une mère ?

— Non, M^^ Phelps est morte.

— D'autres enfants ?

— Deux petites filles.

— Riche, ce Phelps?

— Non. Des gains, au jour le jour.

— Vous le connaissez particulièrement?

— Tout le monde le connaît, à cause de sa fille.

— Est-ce qu'on parle d'elle? demanda James, avec un tremblement dans la voix.

— On en parle, comme de la plus jolie personne de la ville.

— Et c'est exact. Sage, avec cela?

— Irréprochable.

— Quel âge ?

— Dix-huit ans.

— Engagée ?

— On le dit.

A ces mots Droughton pâlit, un petit tremblement agita ses joues. Il sifflota entre ses dents, et sortit dans la rue, sans plus rien demander. Il chercha sa voiture, monta avec Parker, en donnant l'ordre au cocher de le ramener à l'hôtel. Il demeura pensif pendant quelques instants, se laissant bercer au trot de ses chevaux rapides, puis il releva le front et lançant à Parker un vif regard :

— A qui est-elle engagée?

— A un jeune homme nommé Daniel O'Harty, d'origine irlandaise et commis d'ordres à la Banque Argentine.

— Riche?

— l^as un a cent ».

— Alors ?

— De l'amour !

James Droughton lâcha un des plus beaux jurons qui enrichissent le répertoire Yankee, lequel s'est assimilé tous les jurons du monde. Et comme Parker, interloqué, regardait son patron, semblant attendre une explication, celui-ci déjà rentré en possession de lui-mêma, reprit son petit sifflotement et ne parla plus jusqu'à son arrivée à l'hôtel. Il descendit vivement de voiture, gagna son cabinet, et, comme si rien ne l'eût troublé, passa le reste de la journée à travailler. Il était cependant, au fond de luimême, en proie à la plus violente agitation qu'il eût éprouvée de sa vie. Il ne se souvenait pas, depuis le jour où il avait découvert les gisements de Rio Ghico, avoir ressenti une émotion aussi vive. Le soir, seul, dans son immense et splendide cabinet, il marcha d'un bout à l'autre de la pièce, jetant de temps à autre, au cours de sa promenade, des lambeaux de phrases, révélateurs de ses pensées :

— Jamais, non jamais beauté pareille n'avait frappé mes yeux !... Le père, d'après Parker, n'est rien du tout!... Mais ce O'Harty, si elle l'aime !... James Droughton, tu n'es qu'un imbécile! De quoi vas-tu t'occuper?... Elle avait un air si radieux en recevant son chèque de cinq mille dollars!... Peut-être serait-elle sensible au luxe ? Et que pourra lui donner un commis d'ordres?... Et le père, qui est à la merci d'un boom sur les cotons î... Tout cela n'existe pas!... Et la divine Barbara, si je le veux, doit m'appartenir !

A ces mots décisifs la physionomie de James Droughton se rembrunit. Il cessa de déambuler, prit un cigare, l'ai-

iuma, et alla s'asseoir dans un fauteuil profond, où il se mit à rêver. Ce n'était pas un sot que le Roi de l'étain. 11 n'avait pas édifié, par hasard, sa colossale fortune. En plus d'une énergie surhumaine, il lui avait fallu une grande intelligence et un merveilleux sens pratique. Il marchait, depuis vingt ans, dans la vie, avec la sûreté d'un conquérant dont rien ne doit ni ne peut ralentir l'essor. Il était sûr d'arriver à être une des trois ou quatre grandes puissances capitalistes de l'Univers. Et brusquement, sur la route tracée par son génie, ce magnifique aventurier, qui ne connaissait pas d'influence capable de l'arrêter, se trouvait en présence du Sphinx. Allait-il entamer la lutte avec lui? Ou bien, prudemment, ferait-il un détour, pour reprendre, sans encombre, sa marche vers la puissance sans limites.

Il eut un ironique sourire. Qu'était la puissance sans limites, sinon le moyen d'obtenir, malgré tout, ce qui faisait l'objet de son désir? Et cette puissance, dont il se flattait, ne serait-ce pas un vain mot, si, dès le premier instant, il se trouvait incapable de la manifester et restait en échec dans une circonstance aussi misérable ? Qu'était-ce en efi'et, que cette affaire de cœur, comparée aux gigantesques entreprises qu'il avait, comme en se jouant, menées à bien ? Lui, le vainqueur de la nature, le dompteur des éléments, après avoir forcé la terre et les eaux à lui céder leurs richesses, il reculerait devant la difficulté d'obtenir une petite fille pour laquelle il avait un caprice? Qu'était-il alors? Un commis de banque, un pauvre hère, qui ne gagnait peut-être pas deux mille dollars par an, lui tiendrait tête, l'emporterait sur lui ? Et,

publiquement, au vu et au su de toute la ville, le Roi de l'étain serait dédaigné par miss Barbara Phelps, en l'honneur de Daniel O'Harty? Allons donc I Est-ce que cela était possible? Ce serait, en un instant, abandonner son prestige, confesser son infériorité, et enfin, c'était cela surtout qui le mettait hors de lui, renoncer à la ravissante brune aux yeux bleus, dont le souvenir emplissait sa pensée. 11 se releva, eut un geste énergique, et murmura:

— En tout cas, je n'y renoncerai pas sans combat!

Une telle décision, prise par un pareil homme, en cette conjoncture, annonçait pour Barbara des événements auxquels elle et sa famille étaient loin de s'attendre. Cependant Hyram Phelps, en rentrant dîner, avait eu, le jour même, avec sa fille un entretien qui avait commencé de lui donner à réfléchir. L'épisode du chèque de cinq mille dollars, transmis instantanément aux journaux par les reporters, grâce au téléphone, était au long relaté dans les feuilles du soir. M. Phelps, avec ébahissement, avait lu son nom imprimé en lettres grasses, à la première page de la Gaceta. Il n'en avait pas cru ses yeux. Il revenait, comme d'habitude, de son bureau par le tramway, en lisant son journal, lorsque le

triomphe de Barbara lui avait été révélé, entre la villégiature du président Roosevelt et la dernière tentative de meurtre des révolutionnaires russes. Il plia la Gaceta, la mit sous son bras, et rentré chez lui, interrogea sa fille.

— Alors, Barbara, vous avez eu du succès, à la vente?

— Oui, mon père, et j'ai été grandement félicitée par le comité.

— Jalousée, aussi, je pense.

— Certainement, jalousée.

— Et quel personnage est-ce que James Droughton?

— C'est un grand gros homme, sans barbe, un peu chauve, et qui a l'air très aimable.

— A-t-il fait d'autres libéralités, dans le même genre, à cette vente?

— Il a acheté pour deux mille dollars une petite horreur de drapeau américain, brodé par la femme du ministre. Et il s'en allait, là-dessus, quand je me suis avancée pour lui attacher, à sa redingote, une boutonnière que je vendais à tout le monde quarante cents.

— Bien ! Et qu'a-t-il dit, en payant ce petit bouquet un prix vraiment royal ?

— Rien du tout. Il a signé le chèque, l'a mis dans ma main, a salué et il est parti. .

— Ah !

M. Phelps tomba dans de profondes réflexions que ne troublèrent pas les commentaires de ses filles cadettes, papotant, à perte d'haleine, sur l'étonnante aventure de Barbara. Mais l'arrivée de Daniel O Uarty précisa la situation. Le fiancé avait lu le World, qui, comme la Gàceta,

le Star, la Mosca et le Traveller, publiait l'anecdote du jour. Le World même avait poussé le goût de l'information sensationnelle jusqu'à publier un portrait de Barbara, pris par son reporter aussitôt après le départ de Droughton, et qui mettait sous les yeux du lecteur, « la plus jolie fille de San Joao ». Le fiancé de miss Phelps, plus étonné encore que mécontent de tout le bruit fait soudainement autour de sa future femme, venait aux nouvelles, désireux de savoir ce que signifiait cet incident^ et ce. qui devait en résulter.

— Il n'est pas naturel qu'un homme, si riche soit-il, et ce James Droughton possède une fortune incalculable, fasse une telle libéralité à une petite vendeuse qu'il ne connaît pas ! Que s'est-il passé pour que Barbara ait eu brusquement une telle influence sur ce généreux donateur? Je trouve tout cela fort peu clair. Et vous, monsieur Phelps, quelle est votre opinion?

Barbara, avant que son père eût le temps de répondre, prit la parole d'un air boudeur:

— Je trouve, moi, très étonnant, beaucoup plus étonnant que tout ce que vous racontez, monsieur Daniel, de vous voir commencer à causer avec mon père, avant même de m'avoir souhaité le bonsoir !

O'Harty rougit :

— Vous avez raison, Barbara. Mais cette extraordinaire histoire m*a tellement troublé...

Il alla vers sa fiancée, lui serra affectueusement la main et embrassa les petites Phelps, puis il déposa sur la table un journal dont Barbara et ses sœurs s'emparèrent promptement :

— Oh! Vois, Barbara, c'est ton portrait! s'écrièrent tumultueusement les petites filles... Et ressemblante! On a écrit au-dessous : la plus jolie fille de San Joao ! Ah ! c'est bien vrai ! Car tu es beaucoup mieux que Conception Mercuda, Lola Winter, Clémence Royer, dont on parle avec tant d'admiration, dans le monde... oui, lu es la plus jolie !

— Vous nous assourdissez, dit Hyram Phelps, en faisant un geste de mécontentement qui apaisa le désordre. Barbara emmène tes sœurs, j'ai besoin de causer avec Daniel. Tu reviendras quand le thé sera prêt.

Les deux hommes restés en présence gardèrent, pendant un instant, le silence. Puis O'Harty d'un air soucieux :

— Nepensez-vouspas, monsieur Phelps, que ce Droughton a été vivement impressionné, je ne sais pas si je ne devrais point dire : bouleversé, en se trouvant tantôt en présence de votre fille?

— Gela pourrait être !

— Ne croyez-vous pas, alors, que ce don magnifique, et si inattendu, compromette de la façon la plus sérieuse miss Barbara?

— En quoi s'il vous plaît ? répondit assez aigrement Hyram Phelps. Ma fille est-elle coupable des excentricités d'un passant, qui lui met dans la main une aumône pour les pauvres? Et d'ailleurs, je vous prie, qu'est-ce que cinq mille dollars pour James Droughton? A peu près un cent pour vous, ou pour moi.

— Mais les journaux? Les communications sans limites de la presse? s'écria Daniel O'Harty avec colère? Vous les

comptez donc pour rien? Est-ce agréable pour moi, tout ce qui se publie en ce moment?

— Vous voilà bien à plaindre parce qu'on appelle votre fiancée la plus jolie fille de San Joao ! Occupezvous, monsieur, si vous avez le sens des affaires, d'en profiter pour améliorer votre situation dans la Banque Argentine. Un homme qui doit épouser Barbara Phelps, dont le portrait est reproduit à des milliers d'exemplaires, n'est pas fait pour rester commis d'ordres. Il doit être promu au moins chef de bureau. Sachez vous faire valoir au lieu de geindre ! Et demain, arrivez chez votre directeur, le World à la main, en disant : Cette belle Barbara Phelps dont voici le portrait, c'est moi qui vais l'épouser. On parlera de vous, dans les journaux, et votre avenir sera assuré. Voilà comme on agit, monsieur, quand on est un Américain. Mais vous n'êtes qu'un Irlandais!

O'Harty rougit décolère :

— Je suis même le dernier héritier d'une famille alliée aux anciens rois, et si ma patrie n'avait pas été indignement opprimée, j'aurais ma place sur les marches du trône 1

— Ce serait plus avantageux que d'être, sur un tabouret, dans la salle des expéditions de la Banque Argentine! grommela Phelps.

— Monsieur, s'écria O'Harty, vous feriez mieux de me déclarer que la libéralité de ce Droughton vous a tourné la tête, et que vous rêvez, maintenant, pour votre fille, un autre avenir que celui dont vous vous contentiez quand je vous ai demandé sa main.

— Si c'est ainsi que vous prenez les choses, fit M. Phelps, je vous déclarerai, en elFet, que jamais je n'ai considéré comme un bonheur immense, pour ma Barbara, de devenir la femme de M. Daniel O'IIarty. Elle l'a voulu. Elle s*est, je ne sais vraiment pas pourquoi, monté la tête pour vous. Je suis un trop bon père pour contrarier l'inclination de ma fille. Mais quant à avoir jamais pensé que, apparenté ou non, aux rois d'Irlande, vous feriez beaucoup d'honneur à ma famille, en vous alliant à elle, détrompez-vous. Ceci pour votre édification personnelle, mon cher ami, puisque vous attaquez assez maladroitement ce sujet. De là n'allez pas conclure que je songe à revenir sur les engagements pris avec vous. Il n'en est rien. Vous êtes le fiancé de ma fille, vous le resterez. A moins qu'elle n'en décide autrement. Car, de même que je ne l'ai pas empêchée de s'engager avec vous, de même je ne lèverai pas le petit doigt pour faire qu'elle vous demeure fidèle !

— J'ai confiance en Barbara.

— Et vous avez raison. C'est une fille très droite, très résolue et qui ne ferajamais rien de répréhensible. Mais, la voici qui revient avec le thé. Assez parlé de cette histoire.

Barbara Phelps rentrait avec ses petites sœurs, apportant la théière, le sucrier, le pot à lait, la bouteille de wisky. Elle plaça une nappe sur la table, disposa, aidée par ses sœurs, tous les divers objets avec goût et symétrie, remplit les tasses du liquide fumant, et servit son père et son fiancé. Elle paraissait aussi simple et aussi calme que si, dans la journée, ne lui fût pas arrivée cette

extraordinaire aventure. Elle s'assit auprès de Daniel et commença à causer avec lui. C'était un petit blond, maigre, nerveux, au teint très blanc criblé de taches de rousseur, avec une petite moustache et des yeux noirs. Il avait une figure agréable, mais un air d'indécision était le caractère distinctif de sa physionomie. Il agitait les mains, hochait la tète, quand il fallait donner son opinion, et son regard devenait fuyant. Barbara le plaisantait doucement, sur ce qu'elle appelait une infirmité morale. Hardie et franche elle déclarait :

— Dites rudement ce que vous pensez, même si c'est une sottise. Le plus grand défaut chez un homme c'est la faiblesse de caractère. Quand j'ai pris un parti, sous menace de mort, on ne me forcerait pas à en changer.

— Sous menace de mort! C'est une grave affaire, réplibuait O'Harty, en hochant la tête et en agitant les mains. Il est vrai que vous pouvez ainsi affirmer votre énergie sans risques, Barbara. Il n'est aucunement probable qu'on vous menace de mort pour vous obliger à dire : non, quand vous avez pensé : oui.

— Evidemment, j'exagère. Mais il y a un fond de vérité dans ce que je dis. Si j'avais été homme, rien ne m'aurait entraînée à céder et je crois que, dans une entreprise, j'aurais lutté jusqu'à la mort !

— Vous êtes excessivement romanesque, Barbara.

— Peut-être, Daniel, ne l'êtes-vous pas assez.

Assise auprès de son promis, Barbara pensait à ces petites discussions affectueuses, pendant que O'Harty buvait à lentes gorgées son thé aromatisé de v^hisky. Elle regardait le jeune homme, tranquille et doux, qui devait par-

tager sa vie, et, dans une sorte de brouillard, elle voyait apparaître les traits énergiques et la forte carrure de James Droughton, dont la Gaceta décrivait avec complaisance la carrière mouvementée et éclatante. Ah! celui-là ne devait

prendre. Ce n'était pas l'homme des hochements de tête et des mouvements de mains. 11 avait tué à coups de revolver ou de carabine tellement de maraudeurs ou de coupeurs de route, que la vie d'un homme : face cuivrée de Gomanche, ou visage blanc d'Européen, ne pesait que bien peu pour lui. Et de quel air il signait un chèque de cinq mille dollars ! liCs traits de James Drougliton, ii ce moment, se préci-

sèrent à son souvenir et elle se dit : Il est laid et âgé! Quelle différence avec mon cher Daniel ! Et, en un instant, avec la résolution habituelle à son caractère, elle cessa de fixer son esprit sur des idées qui ne lui paraissaient plus séantes, et se consacra tout entière à la douce tâche de plaire à son fiancé. A onze heures, Daniel O'Harty prit congé de la famille Phelps, et Barbara ayant embrassé son père, alla coucher ses sœurs, et dormit aussi tranquille que si toute la presse de San Joao, ne lui avait pas, pour une journée, assuré la célébrité. James Droughton dormit beaucoup moins bien. A cinq heures, il était sur pied, et faisait prier M. Parker de venir le retrouver dans son cabinet. Il avait déjà parcouru plusieurs lettres et donné une centaine de signatures, lorsque Parker entra, rasé, tiré à quatre épingles.

— Vous avez des ordres à me donner, monsieur? dit le secrétaire, en s'approchant du bureau.

— Oui, je désire que vous alliez, ce matin, chez M. Hyram Phelps et que vous me l'ameniez...

— Ah ! dit Parker.

— Pourquoi faites-vous : Ah ! demanda Droughton, sans lever les yeux de la lettre qu'il lisait.

— Parce que je ne crois pas que ce soit une bonne idée de lâcher tout le paquet à un pareil homme, surtout sans avoir réfléchi pendant plus longtemps qu'une nuit.

— Qu'est-ce que vous entendez par « lâcher tout le paquet » ?

■ — J'entends que vous envoyez, sans aucun doute, chercher Phelps pour lui déclarer que vous aimez sa fille.

— C'est en effet cela que je veux faire.

Le secrétaire resta muet. Droughton se décida à le regarder et comme Parker continuait à se taire :

— Vous êtes d'avis que c'est une bêtise?

— Je n'aurais pas osé le dire, mais puisque c'est vousmême qui en jugez ainsi : oui, je pense que ce serait une forte bêtise.

— Pourquoi?

— Parce que Phelps va vous déclarer que sa ïille n'est pas pour vous, et qu'il se vantera, dans tous les bars de la ville, d'avoir refusé l'alliance de James Droughton. Gela le posera énormément, et sa clientèle s'en ressentira. 11 va doubler son chiffre d'affaires.

— Que serait-ce si je devenais son gendre?

— Il n'aurait plus besoin de faire d'affaires. Droughton regarda Parker d'un air bienveillant :

— Ce que j'aime en vous, Parker, c'est que les avis sont toujours clairs et les solutions pratiques. Oui, Phelps n'aurait plus qu'à se laisser vivre, s'il dépendait de James Droughton, et il pourrait lâcher les cotons. Mais puisque vous blâmez ma résolution de parler à cet homme, ditesmoi comment vous procéderiez, à ma place, pour obtenir la main de sa fille.

— A votre place, je ne penserais pas à épouser une fille qui est fiancée.

— Mais si vous y pensiez tout de même.

— Alors je m'arrangerais pour la mettre, elle ou ceux qui dépendent d'elle, dans une telle situation, que, par devoir, elle serait amenée à m'accepter pour mari.

Le Koi de l'étain, pour la seconde fois, leva sur son secré-

taire un regard sympathique. Il sourit même, ce qui ne lui était pas arrivé depuis la veille au soir. Il demanda :

— Combien gagnez-vous chez moi, monsieur Parker?

— Mille dollars par mois, monsieur.

— Fort bien. Et vous avez ma confiance entière. Ma confiance vaut mieux que ce que vous gagnez. Vous toucherez quinze cents dollars à partir du mois prochain,

Parker s'inclina gravement :

— Je vous remercie, monsieur. Mais ce qui me satisfait le plus, c'est que vous avez déclaré que j'avais votre confiance entière.

— Je vous le prouve. Mais dites-moi, Parker, votre plan, si je vous comprends bien, consisterait à ruiner le père Phelps à plat et à le tenir ainsi à ma discrétion?

— Oui, monsieur.

— C'est vif. Mais comment procéderiez-vous?

— Voici. Les cotons sont en baisse. La production annoncée, pour la saison, est très abondante. La spéculation est donc très active, en ce moment. Il suffirait de donner l'ordre dans les grands centres cotonniers d'acheter brusquement tout le disponible, pour provoquer une hausse importante. Tous les courtiers, qui sont à la baisse, seraient par terre. En ce qui concerne Phelps, il me suffirait de la matinée pour connaître sa position.

— Joli! fit Droughton.

— C'est ce qui se passe journellement à la Bourse.

— Et, une fois les cotons achetés, il n'y aurait qu'à les garder six semaines pour réaliser un important bénéfice. L'afifaire n'off'rirait donc aucun risque.

— Seulement des chances de gain.

— Eh bien! informez-vous donc de la position de Phelps.

— J'y vais tout à l'heure.

James Droughton approuva de la tête, puis faisant signe à son secrétaire de s'asseoir, il commença de lui dicter des lettres, dont celui-ci prenait le texte, sténographiquement, avec une rapidité prodigieuse.

Hyram Phelps^ courtier en cotons, représentait à San Joao les maisons Wreigh de Philadelphie, Graham de Minneapolis, et Bormida de San-Francisco. Pour son compte, il faisait, quand il était bien assuré de la situation, de petites opérations, toujours très avantageuses, qui lui avaient permis de mettre de côté, tout en élevant ses filles, une bonne somme pour l'avenir, La dernière liquidation s'était bien terminée. Il était, cette fois-ci, tellement bien informé qu'il avait été plus hardi que de coutume et qu'il avait vendu cent mille balles de plus que ce que lui fixaient, dans leurs ordres, Bormida, Graham et Wreigh. Il eut une petite émotion en recevant de Graham une dépèche qui disait : (( Hausse de deux points, couvrez-vous. » Phelps, à la réflexion, sourit, et pensa : (( Fausse nouvelle, Graham ne sait pas ce qu'il dit. » Cependant il alla à la Bourse, et, dès son arrivée, reçut en pleine poitrine cette exclamation joyeuse de son concurrent, Juan Leperos :

— On monte, Phelps! Ouvrez votre carnet!

— Gomment, on monte ! balbutia le courtier pris au dépourvu.

— Voyez la cote!

11 la vit. Comme par enchantement le marché avait changé d'allure. Les cotons, lourds depuis plusieurs semaines, se relevaient avec une animation soudaine. Les balles, hier offertes, étaient demandées aujourd'hui. Et, avec une stupeur qu'il ne parvenait plus à dissimuler, Phelps sentait trembler sous lui le sol qu'il croyait si ferme. Il tentait immédiatement un effort, pour enrayer le mouvement, et fort de l'abstention de Wreigh et de Bormida, qui ne lui avaient pas téléphoné comme Graham : « couvrez-vous », il se mettait à vendre à tour de bras. Il savait que généralement les demandes ne résistaient pas longtemps à une offensive vigoureuse de la baisse. La spéculation timide s'arrêtait court devant les offres répétées. Mais, ce jour-là, par une fatalité qui lui paraissait inexplicable, toutes les offres de Phelps étaient absorbées, en un instant, et les demandes se manifestaient plus pressantes, annonçant la hausse plus accentuée. La répercussion de ce mouvement ne tardait pas à toucher Bormida et Wreigh, et ceux-ci, imitant Graham, donnaient ordre de les couvrir. Mais trop tard. Aucune contre-partie n'était plus possible, et les cours finissaient en clôture avec une hausse telle que Phelps n'osait pas chiffrer la perte de ses clients. Quant à la sienne, il n'avait pas besoin de faire de calcul pour être sûr qu'il ne pourrait pas payer. Il rentra, après la Bourse, morne et désespéré, chez lui, cherchant en vain à comprendre ce qui venait de se passer sur le marché. Evidemment un formidable capitaliste était intervenu dans la spéculation cotonnière. Etait-ce un syndicat à la hausse, qui s'était formé à la

muette, pour accaparer tous les cotons, en un instant, et étrangler les vendeurs? Un cyclone semblait avoir passé sur l'Amérique. Tous ses collègues se perdaient en conjectures. Les journaux du soir, en relatant le mouvement qui s'était produit à la Bourse, parlaient d'un krack imminent. La Mosca laissait entendre que c'était Manchester qui était à la tête d'un trust, dont l'audacieuse initiative venait de bouleverser toutes les places du Nouveau- Monde. Mais d'Angleterre arrivait aussitôt la réponse à cette affirmation, sous forme d'un câblogramme démentant toute ingérence de l'industrie anglaise dans la crise cotonnière. La crise affectait même gravement le Royaume- Uni, dont la récolte coloniale était justement déficitaire. L'obscurité continuait donc à régner sur l'événement qui troublait toutes les Bourses de commerce de l'Univers, car les acheteurs continuaient d'acheter, mais ne révéaient pas pour le compte de qui se perpétrait cette gigantesque et redoutable opération.

La veille de la liquidation, cependant, comme Phelps, au comble de la consternation, venait d'être avisé par Wreigh qu'il lui serait impossible de faire face aux engagements que son courtier avait pris sans ordres, le bruit se répandit brusquement à la Bourse que le boom mystérieux avait été fait pour le compte de James Droughton, et que le Roi de l'étain était devenu le Roi du coton. En un instant, une grande lumière illumina le cerveau de Phelps. Il ne soupçonna pas le motif qui avait poussé Droughton à entamer cette spéculation qui mettait Phelps à sa merci. Il comprit seulement, de la façon la plus nette, qu'il dépendait de l'homme, qui avait payé cinq mille

dollars un bouquet noué par la main de Barbara, de l'arracher à l'abîme au fond duquel il se sentait déjà rouler. Il quitta la Bourse, sauta dans un tramway, et se fit descendre à la porte de l'hôtel de Drougthon.

L'antichambre était pleine. C'était l'heure où Te Roi de l'étain donnait audience. Avec ennui Phelps constata qu'il aurait à attendre longtemps, s'il passait à son tour. 11 s'approcha d'un garçon de bureau, qui se tenait derrière une table couverte d'un téléphone, d'un buvard, d'un encrier, et de nombreux papiers. De temps en temps, la sonnette du téléphone se faisait entendre. Le garçon écoutait, répondait par de brèves paroles, puis mettait en communication avec les services particuliers le cabinet de Droughton. Tout ceci se faisait rapidement, sans tapage, avec une belle précision, qui donnait l'impression de la puissance. Phelps se pencha vers l'homme et lui dit à voix basse :

— J'aiirais bien voulu parler à M. James Droughton. Je crains d'être obligé de me retirer avant le moment où je pourrai être reçu.

— Gomment vous appelez-vous?

— Hyram Phelps.

— Phelps, le courtier en cotons?

— Oui.

— Bon. Asseyez-vous une minute. Quand je vous ferai signe de la main, vous viendrez avec moi .

Phelps, étonné de tant de condescendance, retourna à sa place. Le garçon de bureau appuya sur un bouton. Une sonnerie retentit. Il porta l'auditeur à son oreille et dit :

MARIAGE AMÉRTCATN 33

— Allô... oui... M. Phelps... tout de suite.

Il fît signe à Phelps, qui traversa vivement la vaste antichambre. Une porte fut ouverte, et le courtier se trouva dans un cabinet, en face d'un homme jeune, qui ne pouvait être James Droughton et qui jetait avec rapidité des notes sténo^raphiques en marge d'un

mémoire dactylographié.

— J'aurais désiré voir M. Droughton..., commença Phelps.

— Il est en conférence avec le ministre du Chili... Je n'ai pas voulu vous laisser attendre dans l'antichambre. Je suis Sam Parker, son secrétaire...

Phelps s'assit sur le fauteuil, près du bureau, et garda

UQ silence gêné. Parker l'observait et lisait, sur la figure blême du courtier, les angoisses éprouvées depuis une semaine. Déjà Phelps avait l'air humilié et craintif de l'homme qui s'attend aux rebuffades. Toute confiance avait disparu de son esprit. 11 se sentait le jouet de calculs inconnus et de forces invisibles. Il ignorait comment il pourrait se tirer d'affaire, il n'avait même pas préparé le thème qu'il aurait à développer pour l'entretien qu'il affrontait avec le Roi de l'étain. Ce fut Parker qui, avec une cordialité inattendue, se chargea de mettre Phelps à son aise. Il dit tout d'un coup :

— Miss Barbara Phelps se porte bien?

A ces mots qui représentaient, en un instant, à sa pensée, ses filles ruinées, sa maison perdue, sa famille réduite aux pires extrémités, Phelps fut tellement bouleversé que son visage se contracta, des larmes montèrent à ses yeux, et toute sa douleur éclatant en une seule poussée trop longtemps comprimée, il s'écria :

— Oh! Monsieur, ma pauvre Barbara! Oh! oui, pauvre Barbara! Et malheureux Phelps! Qu'allons-nous devenir?

— Là! là ! dit Parker avec calme. Ne vous mettez pas à Tenvers, monsieur Phelps. Vous êtes chez James Droughton, ne l'oubliez pas, chez un homme tout-puissant et l'inspiration que vous avez eue d'y venir, a été vraiment heureuse pour vous.

— Quoi! fit Phelps, à qui, au fond du précipice où il gisait dans une obscurité mortelle, il parut que brillait une toute petite lueur d'espérance et de salut. Quoi ! Ma perte ne serait-elle pas irrémédiable?

— ^ Votre perte? Eh bien! Votre perte, qu'est-ce que c'est? De l'argent? S'il plaît à M. Droughton que votre perte soit effacée et réparée, il n'a pour cela qu'un mot à dire, et sans même qu'il lui en coûte rien!

Aux yeux de Phelps stupéfait, Parker, le simple secrétaire, prit des proportions immenses. Cet homme froid qui parlait, avec un ton si méprisant, de la perte qui n'était que de l'argent, comme si toute autre perte qu'une perte d'argent eût, seule, dans cette maison de la richesse, signifié quelque chose, lui parut l'arbitre de son destin. Il le regarda d'un air suppliant :

— Si vous vouliez vous intéresser à moi, monsieur Parker, je serais très...

— Moi ! dit Parker d'un ton sec, je ne suis rien.

Et, en se mettant si bas, il grandissait d'autant son patron, qui commençait aux yeux de Phelps à devenir une sorte de divinité formidable.

— Je ne puis quoi que ce soit, reprit Parker. M. Droughton, ici, décide et commande seul. Vous le verrez dans un instant...

— Je le verrai? balbutia Phelps, déjà inquiet, lui qui avait tant redouté de ne pas arriver jusqu'au Roi de l'étain.

— Je vous ai fait entrer dans mon cabinet, afin que vous puissiez causer avec M. Droughton, quand le ministre sera parti... Tenez, le voici...

Un nuage passa devant les yeux de Phelps. Il lui sembla que ses jambes devenaient molles. Une porte s'ouvrit, et James Droughton entra. Pair bienveillant. 11 tira un fauteuil à lui, demanda à Parker :

— Monsieur Phelps, je pense?

— Oui, monsieur, dit le secrétaire qui salua et se dirigea vers la porte.

— Asseyez-vous près de moi, monsieur Phelps, dit le Roi de Tétain, et expliquez-moi ce qui vous amène ici, aujourd'hui. Nous sommes seuls, vous pouvez parler librement.

— Ce sera peut-être long, balbutia le courtier.

— Je prendrai le temps nécessaire.

Phelps, devant tant de gracieuseté, retrouva un peu ses esprits, et regardant Droughton, il déclara :

— Monsieur Droughton, je suis victime de la spéculation que vous avez faite sur les cotons... Je perds... Je ne vous dirai pas ce que je perds... Mais mes clients sont ruinés... Je vais manquera l'échéance... Je suis un homme àlamer...

— Monsieur Phelps, j'en suis désolé. Que puis-je faire pour vous être utile?

— Ce serait tellement fabuleux que je n'ose vous en parler.

— Voulez-vous que je vous fasse donner du temps pour vous retourner?

— J'aurai beau me retourner, ma situation restera la même... Je devrai toujours payer, et je ne possède pas le dixième de ce que me coûte cette liquidation. Wreigh manque, et je suis responsable des engagements pris pour lui... C'est plus de cinq cent mille dollars... Et le reste!

— A combien se monte le reste ?

— Monsieur, je suis pris certainement pour un million et demi...

— Cest tout?

Phelps regarda Droughton d'un air hébété :

— Oui, c'est tout.

Droughton se mit à rire et dit tranquillement :

— Eh bien! monsieur Phelps, cette affaire-là peut s'arranger. Seulement je voudrais en causer avec miss Barbara, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

— Mais, mais... dit Phelps avec stupeur. Je ne comprends pas ce que ma fille peut avoir à faire dans un pareil arrangement.

— Je vais vous l'expliquer. Je ne connais pas M. Phelps. A mes yeux, M. Phelps est un courtier à la Bourse du commerce, qui joue sur les cotons, tâche de profiter de la hausse ou de la baisse pour garnir sa poche, et qui est exposé, comme tous ceux qui spéculent, à se faire mordre, un beau matin, 11 a donc fait une affaire, qu'il espérait bonne et qui a été mauvaise. S'il avait gagné, il ne serait pas venu m'offrir une part de son gain. Il a perdu, il essaie de m'apitoyer sur son sort. Mais son sort me laisse froid, et je serais fort peu sensible à son infortune s'il n'avait pour fille miss Barbara qui, du même coup que lui, va être ruinée. Gela, je ne saurais le supporter tranquillement. J'ai rencontré miss Barbara Phelps, elle m'a souri, elle m'a parlé, m'a attaché des fleurs à la boutonnière. Je ne veux pas que cette ravissante personne soit malheureuse, et ne sourie plus. Je suis donc disposé à tout faire pour que miss Barbara n'ait pas de chagrin. Voilà, monsieur Phelps, ce que je veux que vous sachiez afin de le redire à votre aimable fille. Elle a donc votre sort dans ses blanches mains. Ce qu'elle me demandera, je le lui

accorderai. Voilà pourquoi je vous ai demandé de prier miss Barbara de venir me voir. J'ajoute que si vous préférez que ce soit moi qui aille la voir, j'y suis tout prêt. Seulement je vous ferai observer que si cela s'apprend, il pourra en résulter quelque étonnement. Je suis, par la force des choses, devenu un peu voyant. On s'occupe de moi. Mes démarches ne passent guère inaperçues. Tandis qu'une personne simplement mise, et qui demanderait M. Parker, pourrait venir ici, sans attirer l'attention.

— Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux qu'elle vienne. J'ai, du reste, toute conflance en elle... et en vous... Je vais donc lui faire part de votre proposition . . .

— C'est fort bien, monsieur Phelps, un coup de téléphone pour prévenir, et toutes les portes s'ouvriront, comme devant une reine.

Droughton s'était levé. Phelps comprit que l'entretien était terminé. Il salua, et reconduit par le Roi de l'étain jusqu'à la porte, il sortit. Derrière lui, Parker reparut. Gomme il interrogeait son patron du regard :

— Elle viendra certainement, dit Droughton. Je reverrai donc cette délicieuse Barbara. Le père Phelps m'a paru être une ganache. Mais sa fille! Oh! sa fille!

— Monsieur, vous êtes très pris, fit Parker avec intérêt.

— Très pris! Et pour la première fois! Je crains de faire beaucoup de sottises.

— Vous en avez le droit. Vous pouvez payer.

— Pourrai-je jamais obtenir à prix d'or ce que je désire?. . .

— On obtient tout, à prix d'or, dit froidement Parker. Mais monsieur, est-ce que vous ne vous occupez plus d'affaires, aujourd'hui?

— Si, ma foi. J'ai besoin de me distraire.

— Alors, Alvarado est là.

— Le propriétaire du vapeur colombien?

— Oui. Faut-il le faire entrer?

— Amenez-le dans mon cabinet.

Droughton rentra chez lui. Au bout d'un instant, la porte s'ouvrit et un petit homme jaune, sec^ aux cheveux grisonnants, aux yeux de braise, à la bouche féroce, sous une moustache rude et trop noire, s'avança avec des saluts de maître à danser.

— Seilor, dit-il, je vous offre mes hommages. Alvarado est tout à votre discrétion.

— Vous venez pour l'affaire des îles Douglas? fit Droughton.

— Oui, sefior, pour l'exploitation des merveilleux placers des îles Douglas, absolument inabordables si je ne vous y conduis, et inexploitables aussi, à moins que nous ne réduisions, par la force, les naturels qui sont quelque peu cannibales.

— Et vous offrez, comme moyen d'exécution?

. — Mon navire. Un aviso armé de six câlinons de 155, qui tirent des obus à la lydite, pesant 60 livres, et monté par 150 lascars qui ne connaissent ni Dieu ni Diable.

— Des forbans.

— Si vous voulez, senor.

— Et vous avez une patente en règle?

40 ]\IARIAGE AMÉRICAIN

— De TEtat colombien. Depuis trente ans, je cours les mers, senor, et aucun parage ne m'est inconnu. J'étais sans poil au menton, quand j'ai débuté sur la Virgen d'Atocha, capitaine Spandrille, un rude marin, et qui faisait la traite, senor, je le confesse, à la barbe de toutes les marines militaires du monde civilisé.

— Et vous avez continué?

— Tant qu'il y a eu l'occasion de vendre des esclaves, senor. Mais, aujourd'hui, c'est un métier perdu. Et, à part quelques sultans, de Mascate ou de Beibèra, qui se fournissent, du reste, directement, chez les grands marchands d'Omdourman, il n'y a plus d'acheteurs! Aussi me suis-je rabattu sur le commerce... Enfin je mets mon navire à la disposition des riches explorateurs qui ont de dangereuses besognes à exécuter dans des pays encore mal connus.

— On m'a dit qu'on pouvait se fier à vous, quand vous aviez pris un engagement par écrit.

— Ma parole vaut mieux encore que ma signature, senor. Mais le monde est défiant.

— Vous êtes allé déjà aux îles Douglas ?

— J'y ai un ami précieux dans la personne du chef Maratombo. Je lui ai rendu un important service. Il m'en est reconnaissant. Ces sauvages ont des vertus que ne connaissent plus guère les civilisés! Je puis assurer qu'une expédition, se présentant sous mon pavillon et conduite par moi, a les plus grandes chances de réussir. Il suffira d'apporter à Maratombo, pour ses tribus, et pour celles des chefs voisins, une pacotille bien choisie, et des armes. Nous obtiendrons, sans coup férir, j'en suis sûr.

toutes les facilités pour visiter, étudier les gisements et établir un exploitation, si vous le jugez avantageux.

— Et quelles sont vos conditions, pour mener à bonne fin une telle expédition?

— Je ne surfais jamais, senor..

Alvarado est connu. Ce sera dix mille pesos par mois... Et moyennant ce prix, le navire et son équi-

page, commandés par votre serviteur, seront tout à vos ordres.

— Sans doute, n'irai-je pas moi-même aux îles Douglas.

— Votre représentant sera obéi comme vous-même.

— Quand serez-vous prêt à partir?

— La semaine prochaine. J'ai un petit travail à exécu-

ter à bord de mon navire. Mais, dans huit jours, et deux heures après un ordre envoyé par vous, je serai sous vapeur et maître d'aller où bon vous semblera.

— C'est bieni Yos conditions sont acceptées. Je ne marchande pas, mais il va de soi que vous m'appartiendrez, vous et vos hommes. ,.

Alvarado eut un geste d'assentiment, et, d'un air chevaleresque :

— Senor, je suis gentilhomme et marin. Je combattrai, pour vous servir, qui vous me désignerez, excepté bien entendu ma patrie. . .

— Je n'ai rien à démêler avec la Colombie, fit Droughton en souriant. Du reste, si vous avez maille à partir avec les peuplades des îles Douglas, je compte indemniser ceux qui auraient à en souffrir.

— J'ai la plus grande confiance dans votre générosité, senor. J'aurai donc l'honneur de rédiger nos conventions et de vous les faire parvenir, dès demain matin, pour échange de signatures . . . Je me chargerai, si vous le désirez, de l'acquisition des marchandises et des armes destinées à Maratombo et aux autres chefs. . . J'aurai tout aux meilleures conditions. . .

— Voulez-vous un chèque pour acompte ?

— Je l'accepterai de votre seigneurie.

— Bien! Voilà dix mille dollars.

— Gracias, senor.

Alvarado fit une révérence noble et fière, et, se redressant avec un air rayonnant, il prit congé. Phelps en rentrant chez lui avait trouvé sa fille en compagnie de Daniel O'ilarly. Les deux fiancés étaient assis

dans le salon, et leur physionomie consternée annonçait qu'ils étaient au fait du malheur qui accablait le courtier en cotons. Ils le regardèrent s'avancer vers eux et ne purent prononcer une seule parole. Ils craignaient d'en trop dire et, cependant, comment dépasser, par l'expression de son tourment, la mesure d'une catastrophe pareille? Phelps posa son chapeau avec un flegme qui les déconcerta tout à fait. Il était sans émotion apparente. Pourtant que ne devait-il pas penser? Daniel enfin se décida à parler :

— Eh bien ! monsieur Phelps, dit-il d'une voix étouffée.

— Eh bien! mon ami, reprit le courtier. Vous avez appris? ■

— Oui ! Et j'en suis bouleversé !

— Il y a de quoi !

— Gomment allez-vous faire ?

— Je n'en sais rien, absolument! Ma situation est tellement mauvaise que j'y trouve cet avantage de n'avoir pas à m'occuper de ce que j'en puis tirer. C'est un effondrement complet.

— Mais, allez-vous donc vous laisser exécuter? demanda O'Harty avec agitation.

— Connaissez-vous un moyen de me fournir les fonds nécessaires à liquider ma position ?

— Ne pouvez-vous obtenir de vous faire reporter?

— Non, mon ami, je ne le puis. Mon crédit est perdu. Je suis brûlé, entendez-vous, sans rémission.

— Et quels sont vos projets? demanda le commis.

— Je n'en ai pas encore formé. Je vais, bien entendu, me remettre au travail, mais où? Voilà ce que je ne sais pas.

— Comment ! Où Songez-vous à quitter San Joao ?

— Il faudra, sans doute, que je m'y résigne.

A ces mots, Barbara, qui n'avait pas prononcé une seule parole, se leva avec véhémence et dit d'une voix tremblante :

— Et nous, alors?

— Oui, nous! reprit O'Harty. Je ne puis quitter mon poste, au risque d'être sans ressources ! Allez-vous donc nous séparer, votre fille et moi?

— Et que deviendront mes autres filles, si je ne trouve pas à me refaire une position? Vous me parlez toujours de vous ! Ne sont-elles pas intéressantes, elles aussi les pauvres petites ?

— Eh! Mariez-nous, miss Barbara et moi. Après, vous ferez ce que vous voudrez.

Phelps prit un air pincé :

— Je suis bien aise que vous m'y autorisiez! Vraiment, monsieur O'Harty, l'égoïsme extraordinaire que vous montrez, dans les circonstances où nous sommes, corrobore l'opinion que je m'étais formée de vous. . .

— Oh ! Je sais bien, répliqua aigrement le commis, que vous n'avez jamais été favorable à nos projets d'avenir, et que, s'il n'avait dépendu que de vous, miss Barbara ne serait pas ma fiancée. . .

— C'est exact, et je ne vous l'ai jamais caché. Il demeure pour moi incompréhensible que ma fille ait eu un pareil entraînement vers vous. . . Rien ne l'explique : ni votre physique, ni votre intelligence, ni votre situation, ni votre naissance, en dépit de vos prétentions généalogiques . . . Votre père était un fénian réfugié en Amérique,

et qui ne pouvait rentrer en Angleterre sous peine d'être pendu. Et vous...

— Allez ! Ne vous arrêtez pas î dit O'Harty avec un rire forcé. Mettez-moi plus bas que la terre ! Votre fille y sera avec moi. Si je suis très peu, elle sera la moitié de ce peu !

— Vous, monsieur O'Harty, vous êtes commis d'ordres à la Banque Argentine. Vous avez vingt-huit ans, et vous serez rond de cuir toute votre vie. Voilà une belle condition pour ma Barbara.

— La plus jolie fille de San Joao! comme dit le journal, fit avec colère O'Harty. Voilà ce qui vous a mis la tête à l'envers. J'ai bien vu que, depuis cette fâcheuse affaire, vous n'étiez plus le même. Vous avez rêvé qu'un gentleman richissime viendrait vous demander miss Barbara en mariage ! Ce Droughton, peut-être?

— Monsieur O'Harty, répondit Phelps avec vivacité, je vous prie de surveiller vos paroles. Je ne suis pas disposé à tolérer vos insolences. Et, tout fiancé de ma fille que vous êtes, je ne me gênerais pas pour vous mettre à la porte, entendez- vous monsieur? Ce n'est pas un petit garçon comme vous qui donnera des leçons à Hyram Phelps, tout ruiné qu'il est! Et ne parlez pas ici de M. Droughton ! Plût à Dieu qu'il eût les intentions que vous lui prêtez fort sottement î

— Plût à Dieu ! cria O'Harty. Vous entendez Barbara, vous entendez ! Oh ! H y a quelque chose de changé ici ! Certainement il y a quelque chose de changé !

— Il y a les soucis qui accablent mon père, dit Barbara avec tranquillité. Vous ne pouvez vous étonner qu'il soit

nerveux, après ce qui lui arrive. Au lieu de le contredire, vous feriez mieux de l'écouter.

Le commis baissa la tête et ne répondit pas. Il resta, pendant quelques instants, assis auprès de Barbara, la regardant d'un air consterné, puis il se leva, prit congé de Phelps avec une froideur maussade et se retira conduit jusqu'à la porte par sa fiancée. Phelps, resté seul avec sa fille, ne retint plus sa mauvaise humeur :

— Quel imbécile que ce garçon! s'écria-t-il avec colère. Qu'est-ce qui peut vous séduire, Barbara, dans cet Irlandais blondasse, maigriot et bon à rien? C'est une erreur, mon enfant, une grave erreur que vous avez commise !

— Mon père, songeriez-vous donc à revenir sur vos engagements?

— Tant qu'un mariage n'est pas consacré, on peut le rompre. Et même, quand il est consacré, il reste la ressource du divorce.

— Mon père, qu'est-ce que cela signifie?

Phelps marcha dans le salon avec une violente agitation. Il paraissait hors de lui-même. Enfin il s'arrêta brusquement devant sa fille, et la regardant avec des yeux enflammés :

— Sais-tu qui j'ai vu aujourd'hui?... Celui dont cet imbécile, tout à l'heure, parlait avec irrévérence...

— M. Droughton?

— M. James Droughton. Oui, je suis entré dans son cabinet, j'ai causé avec lui familièrement. Rien n'égale la gracieuseté avec laquelle il m'a traité. Et c'est un homme qui n'a qu'à dire un mot pour que je sois ruiné, écrasé,

réduit à néant, et qu'un signe à faire pour que ma position redevienne plus brillante qu'elle n'a jamais été... C'est lui, en un mot, qui a mené la formidable campagne de hausse sur les cotons qui m'a coûté si cher. Et j'en suis à me demander si ce n'est pas uniquement 'pour arriver à ce résultat de tenir Hyram Phelps à sa discrétion, que ce colosse financier a engagé la spéculation qui vient de bouleverser le marché industriel du monde entier !

— Mon père, vous dites des choses qui me paraissent folles!

Phelps reprit avec exaltation :

— On a fait le siège de Troie, pour une femme ! Gléopâtre fut l'enjeu de la guerre entre Antoine et Octave 1 Ah ! Ah ! Barbara Phelps a pu bouleverser toutes les Bourses de l'univers, parce que James Droughton l'avait rencontrée à une vente de bienfaisance.

— Mais, qui vous permet d'aventurer des suppositions aussi extravagantes?

— Tout ce que je sais, et tout ce que je soupçonne, M. Droughton ne m'a pas laissé ignorer que tu serais l'arbitre de mon sort. Oui, ma petite Barbara, l'honneur et la fortune de ton père sont entre tes mains.

La jeune fille changea de visage. Elle regarda son père avec un trouble soudain :

— Et que faut-il que je fasse pour vous sauvei ? Hyram Phelps reprit sa gravité :

— Ma fille, M. Droughton se réserve de vous le dire. Il désire causer avec vous. Il vous attendra, demain, à l'heure qu'il vous plaira de choisir. Il serait venu, ici, lui-même.

se mettre à vos ordres, si je n'avais pas jugé qu'il y aurait, à cette démarche, beaucoup d'inconvénients. Il n'y a plus maintenant, Barbara, la moindre équivoque. Vous savez nettement à quoi vous en tenir. Vous avez produit sur M. Droughtonune impression tellement vive, qu'il ne pense plus qu'à vous.

— Mais, mon père, n'est-ce pas m'empêcher d'aller le voir, que de me dire cela ?

— C'est pour que vous n'ignoriez rien de la situation exacte. J'ajoute que vous pouvez aller causer avec M. Droughton en toute liberté d'esprit. C'est un homme respectueux, qui vous recevra comme il convient.

— Je n'irai pas, non, je ne dois pas y aller ! s'écria la jeune fille. Dans quelle situation me mettez-vous, mon père? Si je ne fais pas tout ce qui dépendra de moi pour vous tirer d'embarras, je suis une fille sans cœur. Et si je donne à M. Droughton l'occasion de faire connaître ses sentiments, je trahis Daniel...

— Daniel! Daniel! répéta avec irritation M. Phelps, vous savez bien ce que je pense de votre Daniel ! Je n'ai jamais été ravi de ce mariage. Et, aujourd'hui, comment dois-je l'apprécier? C'est une pure folie, mon enfant, de vous associer à cet Irlandais apathique. Car c'est une nullité, vous m'entendez! Il n'arrivera jamais à rien. Et vous pourriez devenir mistress Droughton! Ah! Barbara! Allez-vous être indigne du destin qui vous attendait? Un homme comme M. Droughton ! On ne peut prévoir où il s'arrêtera, havez-vous qu'il est en mesure de devenir gouverneur d'un Etat, et peut-être, un jour, président de la République? Pensez un peu à cela, s'il vous plaît, Barba-

ra, avant de prendre une résolution, et ne calculez pas votre existence à la même mesure qu'hier. Bien des choses ont changé, et vous ne pouvez songer sérieusement à ne pas changer comme elles. Voyez-vous, mon enfant, cet homme-là ne doit pas m'avoir ruiné pour rien. 11 savait, quand il mettait Phelps à plat, qu'il serait en mesure de le relever et de l'indemniser, sans cela, son action aurait été trop immorale! Eh bien! ne le mettez pas dans l'impossibilité de réaliser ses bonnes intentions à mon égard. Il fera tout pour moi, vous entendez, tout 1 J'ai lu dans ses yeux, tout à l'heure, que comme Jacob servit Laban, pour obtenir Rachel, il ne me refuserait rien, à condition que vous ne le découragiez pas. Allons ! Ma chère Barbara, vous serez raisonnable. Vous ne désolerez pas la vieillesse de votre père, vous ne plongerez pas vos petites sœurs dans une détresse à laquelle je ne vois pas délimite! Vous irez, demain, chez M. Droughton.

— Pour lui demander de vous accorder du temps, afin que vous vous acquittiez...

— Pour cela, si vous voulez, Barbara. Pourvu que vous y alliez. A quelle heure devra-t-il vous attendre ? Vous comprenez, il faut que je le prévienne. Un homme pareil a de si colossales affaires, qu'il doit mesurer son temps.

— Eh bien ! j'irai à deux heures.

— Je vais le lui faire savoir par le téléphone.

— Ah ! Mon père, ce que vous exigez de moi est affreux ! Mais n'en attendez pas un succès complet. J'interviendrai pour vous, je vous tirerai d'embarras si je le puis. Mais je ne veux pas rompre mes engagements. J'aime Daniel O'Harty et je l'épouserai.

î)0 MARIAGE AMÉRICAIN

— Vous répouserez, si le ciel le veut, Barbara. Je ne mets pas en doute l'excellence de vos sentiments. Vous hésiterez, avant de réduire votre père au sort le plus déplorable... Quant à M. O'Harty, je sais parfaitement qu'il me laisserait mourir de désespoir sans sourciller. La faillite, la ruine, la misère, qu'est-ce pour ces Irlandais habitués aux haillons, à l'humilité et à la famine ! Et Barbara Phelps manquerait son bonheur pour être agréable à Paddy ? Dieu ne le permettra pas.

Et ayant clos son entretien avec sa fille, par cette invocation suprême, Phelps mit en mouvement la sonnerie du téléphone pour annoncer à James Droughton qu'il avait réussi dans sa négociation préliminaire.

Aussitôt que le Roi de Tétain fut assuré que Hyram Phelps avait obtenu que Barbara viendrait le voir, il retrouva toute sa lucidité d'esprit, et s'occupa de ses affaires avec son activité habituelle. Il alla passer la soirée à l'Opéra, non pour entendre chanter la troupe italienne de passage, mais pour causer avec le grand banquier Irriboa, auquel il devait rendre réponse relativement à un projet de railway au Texas. Il se montra gai, dispos, accorda toutes les facilités qu'on lui demandait. Irriboa lui dit avec finesse :

— Qu'avez- vous ? On jurerait que vous êtes amoureux ?

— Parbleu I On ne se tromperait peut-être pas ! Le banquier salua avec déférence :

— Je ne plains pas la personne. Elle ne sera pas malheureuse.

— Il est bien rare que les femmes soient malheureuses, fit Droughton, qui se rembrunit subitement. Ce sont généralement les hommes qui ont à souffrir !...

— Par leur faute ! Il n'y a pas de créature, si charmante soit-elle, qui vaille qu'on se ravage le cœur.

— Est-ce que vous êtes, monsieur Irriboa, maître de vos sentiments ?

Le banquier sourit :

— Pour moi je calcule le doit et avoir d'une affaire passionnelle. J'ouvre un compte à la dame. Et quand le crédit déborde exagérément le débit, j'arrête les frais, et je liquide.

— Ah! Vous n'aimez pas ! Ce n'est pas de Tamour !

— Je mécontente très bien de cela. Je n'ai pas le temps de me passionner davantage. Mes affaires en souffriraient. Imitez-moi, mon cher, c'est la sagesse.

— Vous avez raison. J'ai pensé comme vous, pendant longtemps.

— Vous allez faire des bêtises, Droughton.

— Je me le suis déjà dit à moi-même.

— Eh bien ! Que voulez-vous ? fît en riant le banquier, nous en profiterons. Rien ne sera perdu.

Droughton rentra se coucher, sans attendre la fin de la représentation. Le lendemain, dès l'aube, il était à son bureau et s'entretint, jusqu'au déjeuner, avec l'ingénieur qu'il voulait envoyer, avec Alvarado, aux îles Douglas. Après le repas, il descendit, pendant une heure, faire un tour au jardin, et comme deux heures allaient sonner, il revint à son cabinet, où il attendit avec une palpitation l'arrivée de Barbara Les minutes, dès que l'heure fixée pour le rendez-vous fut dépassée, lui parurent interminables. 11 regarda la pendule avec anxiété. Au bout d'un quart d'heure, il commença à penser que la jeune fille ne viendrait pas. Elle avait réfléchi, et, manquant à son engagement, elle prenait le parti de s'abstenir. En proie à

MARIAGE AMÉUIGAIN 53

une agitation grandissante, Dronghton délibéra s'il léléphonerait chez Phelps. La honte d'avoir à manifester ses craintes le retint. Il reprit, dans son cabinet, une promenade exaspérée. De temps en temps, il laissait échapper entre ses lèvres, des exclamations irritées. Il crispait ses robustes poings, et il marchait très vite, comme si ses pas eussent dû le rapprocher de Barbara. Soudain il s'arrêta, pâlit. La porte du cabinet de Parker venait de s'ouvrir, et le secrétaire paraissait sur le seuil. Il fit un signe d'interrogation, n'osant questionner. Parker inclina affirmativement la tête. Alors Droughton se hasarda à dire :

— Elle est là?

— Oui, monsieur.

— Faites-la entrer.

Il s'appuya machinalement à son bureau, le regard vacillant. Parker s'effaça respectueusement. Barbara vêtue d'un costume foncé, voilée, muette, s'arrêta devant Droughion. La porte fut refermée. Ils étaient seuls. Le Roi de l'étain fit un effort pour se ressaisir. Il s'inclina, avec un vague sourire, devant la jeune fille. Il lui montra un fauteuil, sur lequel elle s'assit. Puis, comme si elle étouffait, elle enleva brusquement sa voilette, et Droughton revit l'adorable visage, les ( heveux noirs, les yeux brillants et doux, la bouche en fleur qui l'avaient conquis. Et, aussitôt, il se retrouva lui-même, avec toute sa lucidité et toute son énergie. Il s'assit près d'elle, et presque à voix basse :

— Comme je vous suis reconnaissant d'avoir eu la bonté de venir jusqu'ici. Je suis honteux que vous ayez pris cette peine. Moi, qui voudrais vous voir obéie comme une

princesse... Mais je suis à votre discrétion, sachez-le... Vous n'avez qu'à exprimer un vœu. S'il dépend de moi qu'il soit accompli, c'est fait...

Elle le regarda avec un sourire inquiet

— Alors vous ménagerez mon père et lui laisserez le temps de s'acquitter...

— Votre père ? Il ne me doit plus rien... C'est moi qui suis son débiteur, pour la joie qu'il m'a causée, en me permettant de vous revoir... Ah ! Je suis si heureux que les mots me manquent pour le dire... J'ai le cœur plein d'une joie que je ne connaissais pas, et qui est sans prix... Miss Barbara, je vous appartiens complètement, sans réserve... Vous êtes entrée dans ma vie... Et je ne crois pas que vous en puissiez sortir sans que tout s'y écroule...

Elle eut un geste effrayé :

— Je vous en prie ne faites pas peser sur moi une pareille responsabilité ! Qu'ai-je fait pour posséder une telle puissance? Rien. Et je ne veux pas l'accepter... Je suis une fille très humble et très modeste... Ne me parlez pas de façon à me tourner la tète... Vous me rendriez un bien mauvais service... Il est impossible que vous persistiez dans les idées que vous venez d'exprimer... Du reste, je ne le désire pas, croyez-te bien.

— Mais, c'est fou ! Tout ce que vous me dites là, miss Barbara, c'est fou ! s'écria Droughton avec vivacité. Pour qui me prenez-vous donc? Regardez-moi. Je suis un homme sérieux, volontaire et clairvoyant. J'ai quarante ans. J'ai donc vécu et je sais ce que c'est que la société et ceux qui la composent. J'ai le plus complet mépris pour l'une et les autres. Je suis arrivé où je suis, à la force du

M.VRIAGE AMÉRICAIN 55

poignet, par mon énergie et en marchant sur tous ceux qui me faisaient obstacle. J'ai l'habitude de réussir, et je ne conçois pas qu'on me résiste, parce que j'ai de nombreux procédés pour triompher des résistances. Je suis donc tout l'opposé d'un esprit frivole et changeant. Et quand je vous assure que vous êtes la seule personne au monde qui m'intéresse, et devant laquelle je sois disposé àm'incliner, vous avez tort de croire que j'obéis au caprice d'un moment. Je suis à vous, complètement à vous . Et je n'ai qu'un réve, c'est d'obtenir que vous soyez à moi.

Barbara avait écouté les protestations enflammées de Droughton avec une impassibilité absolue. Elle le laissa aller jusqu'au bout, puis, fixant sur lui le regard de ses yeux bleus :

— Est-ce que mon père ne vous a pas dit que j'étais fiancée?

Il répondit tranquillement :

— Je le savais. Dès le premier jour, je m'étais renseigné sur vous et sur les vôtres...

— Et cela ne vous a pas arrêté?

— Je n'en étais plus le maître.

— Quelle idée vous êtes-vous donc faite de mon caractère, pour avoir osé persister dans votre projet ?

— Je n'ai pas plus réfléchi à ce que vous répondriez, que je n'ai pensé à ce qui pourrait m'arriver le jour, où je me suis lancé dans les pampas de la Terre de Feu pour chercher la fortune. Je suis un aventurier. Allez-vous me reprocher de ne pas reculer devant une aventure? Mais si j'avais calculé ce que je risquais, chaque fois que, depuis

56 MARIAGE AMÉUICAIN

vingt ans, une entreprise s'est offerte à moi, où ma fortune, ma vie étaient enjeu, comme au premier jour, je ne serais pas James Droughton, celui qu'on surnomme le Roi de Tétain. Je serais Daniel O'Harty, commis d'ordres à la Banque Argentine.

11 dit ces choses d'un ton modéré, avec un visage riant, et Barbara eut, dans cette minute-là, l'impression très nette de la splendide supériorité d'intelligence et de caractère de celui qui se trouvait devant elle. L'homme puissant, redoutable, invincible, se révéla par la tranquille fermeté de l'accent, et l'évidente sincérité de la parole. Elle frémit, car elle se vit dans les mains de ce colosse, qui disposait à son gré des hommes et des choses.

— Avez-vous donc songé, dit-elle d'une voix tremblante, à violenter mon inclination et à lui imposer votre volonté?

— A Dieu ne plaise ! s'écria-t-il avec élan. Je vous aime trop pour vous causer aucune peine. Je n'ai compté que sur votre raison, votre intelligence et votre bonté, pour obtenir le triomphe de ma cause. Vous êtes libre, vous le savez bien. Qui pourrait vous contraindre? Votre père est dégagé de toute obligation envers moi. Voici un papier qui le libère complètement, et M. Wreigh, son client, en même temps que lui. Mais ceci est une bagatelle, auprès de ce que je me propose de faire pour votre père, et pour vos sœurs...

— Ahl Votre générosité est écrasante, elle m'opprime ! s'écria Barbara, en éclatant en sanglots. J'aurais mieux aimé un marché ! Au moins j'aurais eu le droit de le refuser. Mais vous me condamnez à la reconnaissance. Et

quelle reconnaissance! Il faut, pour vous complaire, que je mente à mes engagements, que je détruise mes projets, que je chasse mes rêves. Et qu'ai-je fait pour cela? De quoi suis-je coupable? Vous m'avez vue, et vous avez daigné me remarquer. Et pârce que vous êtes puissant et riche, il faut que je me livre à vous ? C'est odieux, atroce

et barbare ! Suis-je une esclave qu'on vend sur le marché? Y a-t-il assez d'argent dans votre coffre-fort pour me payer? Non ! Non ! M. Droughton, vous vous êtes trompé î Vous avez peut-être un pouvoir illimité sur les choses et sur les êtres. Vous n'en avez pas sur les âmes. Mon âme vous échappera^ quoique vous fassiez, et ne sera qu'à celui à qui il me plaira de la donner !

60 MARIAGE AMÉIUCAIN

— C'est justement votre âme que je désire conquérir, miss Barbara, ditDroughlon avec émotion. Quelle erreur est la vôtre ! Moi, songer à vous contraindre? Ne vous aije pas dit tout le contraire? Vous êtes maîtresse de vousmême, vous ne me devez rien. J'ai eu le plaisir de rendre à votre père un petit service pour l'amour de vous. C'est la dernière fois que je vous parle de cette misère et je m'excuse d'avoir élé, pour la bonne règle, obligé de le faire. Je l'oublie à présent. Faites comme moi, et que votre conscience soit désormais en repos. Vous pouvez quitter James Droughton, sans même vous retourner. C'est lui qui est votre obligé.

Barbara avait écouté le front baissé, touchée à la fois par ce qu'il disait et par la façon dont il le disait. Elle ne pouvait méconnaître la noblesse de ses sentiments ni la simplicité pleine de grandeur de sa tenue. C'était vraiment un homme à part, supérieur à coup sûr. Et elle se demandait, avec souci, si elle le haïssait ou l'admirait. Elle ne savait plus très bien discerner son opinion véritable dans le chaos de ses sentiments. Et des larmes silencieuses coulaient, maintenant, sillon d'argent qui rejoignait sa bouche et que Droughton au prix de sa fortune eût acijuis le droit de tarir avec ses lèvres.

— Voyons, calmez-vous, dit-il très doucement. Vous me désolez. Je me faisais une joie de cet entretien, dans lequel j'allais vous rassurer sur le sort de votre père. Et voilà que je vois, avec douleur, que je ne vous cause que du chagrin. Miss Barbara, ne pleurez plus. Tenez, j'ai là, pour vous, une bagatelle que je me suis procurée pour que vous ne partiez pas sans emporter un souvenir de moi

Il prit sur son bureau un écrin et l'ouvrit. C'était, en diamants, rubis, saphirs et émeraudes, l'exacte repro-

duction du bouquet qu'elle lui avait attaché à la boutonnière. La splendeur du bijou ne pouvait étonner autant

que la rapidité avec laquelle le joaillier l'avait exécuté. Jamais femme ne refusa de regarder un bijou. Barbara à travers ses pleurs jeta un coup d'œil sur l'écrin que Droughton tendait timidement. Elle rougit de plaisir. Il eut un sourire satisfait, le premier depuis qu'elle était chez lui, et déposa Técrin sur* les genoux de la jeune jSlle. Peu s'en fallut qu'il ne s'agenouilla lui-même. Elle le regarda, sourit :

— Oh! C'est la boutonnière, de la vente de charité...

— Vous me l'aviez donnée, dit-il, je vous la rends ! Daignez la reprendre.

— Non, dit-elle, en repoussant le bijou... C'est impossible !

— Quoi! fît Droughton en pâlissant, vous refusez cette bagatelle ?

— Bagatelle, pour vous. Parure disproportionnée avec ma position. Je suis une pauvre fille, monsieur Droughton. Et comment oserais-je montrer ces pierreries, et que dirais-je, pour expliquer que je les possède? Non! Je ne puis les prendre.

— Vous refusez donc tout de moi ?

Elle ne répondit pas et se leva. Sa souple et fine taille, ses larges épaules, la richesse de son buste se développèrent librement sous les yeux ravis de Droughton. La beauté de Barbara, en cet instant, resplendit vraiment incomparable. Le Roi de l'étain en fut affolé. Un flot de sang lui monta au visage, il crispa ses poings herculéens. Il eut la rapide tentation de saisir cette adorable créature dans ses bras, de l'emporter, pour que nul ne pût jamais plus la lui disputer. Mais il eut assez d'em-

pire sur lui-même pour se dominer. La tempête même qui bouleversait son cerveau demeura ignorée de la jeune fille. Il ne fit pas un signe, pour essayer de la retenir, il ne prononça pas une parole, pour retarder son départ. Elle marchait vers la porte. Il la suivit respectueusement et, comme elle s'arrêtait au moment de sortir, vaguement inquiète d^avoir tout refusé à un homme qui pouvait tant pour elle :

— Alors, dit-il, vous quittez le pauvre Droughton, sans même lui avoir fait la faveur de toucher sa main?

Elle fut émue, cette fois, par tant de douceur et de tristesse, et tendant vivement le bras, elle laissa prendre ses doigts frêles sur lesquels Droughton posa un rapide et furtif baiser. Elle en demanda le prix, tout de suite :

— Alors, je puis rassurer mon père ?

— Avant que vous soyez chez vous, il recevra quittance.

Elle ne voulut pas le remercier, mais elle le regarda avec douceur et, sous la caresse de ses beaux yeux limpides, elle le vit pâlir et trembler. Ah! certes, il aimait, celui qui éprouvait une pareille émotion, pour une si menue faveur. Jamais Daniel O'Harty n'en avait manifesté autant, même quand il embrassait sa fiancée. Il paraissait trouver sa gentillesse toute naturelle et comme due. Barbara, malgré elle, ne pouvait s'empêcher de faire la comparaison. Mais Daniel était son fiancé. Elle adressa au Roi de l'étain une gentille inclination de tête, et ouvrant la porte elle dit :

— Adieu, monsieur Droughton.

Et elle partit. Il la laissa s'éloigner, sans une parole. Il

resta à la place où elle Tavait quitté, comme foudroyé. Parker, en entrant dans son cabinet, le trouva immobile songeant, comme s'il attendait que celle qui avait emporté son cœur dans les plis de sa robe, revînt soudainement- La voix de son secrétaire le tira de sa torpeur :

— Eh bien! monsieur, elle s'en est allée? Êtes-vous satisfait?

— C'est une adorable fille, Parker.

— Et vous a-t-elle donné de l'espoir?

— Aucun.

— Aucun, monsieur, et vous êtes satisfait ?

— Elle a un caractère loyal et franc. C'est ce que j'aime. Si elle s'était laissée éblouir par ma fortune, je la mépriserais, comme la plus vulgaire des créatures. Mais elle me repousse, avec une indépendance et un désintéressement admirables. Combien je serai fier de triompher d'elle ! Et quelle heureuse confiance je pourrai avoir en elle, quand elle se sera donnée a moi!

— Se donnera-t-elle ?

— C'est mon affaire. En attendant prenez l'auto étaliez, sans une minute de retard, porter chez M. Phelps ces papiers etcetécrin?

— Elle a refusé l'écrin?

— Elle a tout refusé. C'est une véritable petite sauvage. On eût dit une cavale prise au lazzo et qui se débat frémissante dans ses entraves. Oh ! Parker, qu'elle me plaît !

— Je pars, monsieur. Que dirai-je à M. Phelps?

— Rien. Mes compliments et laissez ce paquet. J'espère que des mains de son père elle prendra le petit bouquet de pierreries. Mais je n'en jurerais pas!

Pour rentrer, Barbara ne prit pas le chemin le plus court. Elle avait besoin de réfléchir. La situation était plus grave qu'elle n'avait pu le prévoir. Son premier soupçon lui avait montré M. Droughton spéculant sur la ruine du malheureux Phelps pour obtenir qu'elle s'engageât avec lui. Contre une pareille contrainte, elle était résolue à se révolter. Ce chantage à la ruine lui paraissait odieux, et rien n'aurait pu l'amener à y céder, mais la conduite de Droughton, soit générosité, soit calcul, avait été tout autre. Le premier mot du créancier avait été pour libérer le débiteur, et sans conditions. 11 suffisait à Droughton que Phelps fut le père de Barbara, pour être fi^anc et quitte. Bienveillance embarrassante. Il eut été bien plus aisé de résister à une égoïste violence. Mais que répondre à un homme qui offrait tout et n'exigeait rien? Phelps avait bien dit : M. Droughton n'a peut-être bouleversé le marché des deux mondes que pour tenir à sa discrétion Barbara. Quand bien même cela eût été vrai, il n'était pas moins acquis qu'il n'abusait pas de sa puissance. Et si, maître de la destinée de milliers d'hommes, il s'arrêtait devant une simple fille, obéissant et respectueux, l'obéissance et le respect n'en étaient que plus touchants. Barbara eut un geste de colère. Elle frappa du pied, en marchant. Elle ne voulait pas admirer Droughton. Il lui déplaisait de le trouver délicat et sensible. Elle avait décidé que c'était un aventurier insolent et brutal. Il lui était plus commode ainsi de le repousser et de le haïr. Et elle s'excitait à le haïr, car au fond d'elle-même, il lui semblait découvrir une tendance à le trouver sympathique. Elle arriva plus calme chez son père, mais fort

sombre. M. Phelps accueillit sa fille avec une eCFusion nuancée de respect. Déjà, Barbara en eut la très claire notion, l'influence de Droughton se manifestait, et, entre son père et elle, il y avait une distance, comme entre un sujet et sa Souveraine.

— Et bien! ma chère fille, dit le courtier. Es-tu satisfaite de ta visite? Tout s'est-il bien passé ?

Barbara, sans regarder son père, répondit évasivement :

— M. Droughton est un homme excellent.

— J'en ai déjà la preuve ! Voici un abandon de sa créance... Mais ce n'est pas tout ! Non seulement il me sauve de la ruine, mais il assure ma fortune. Il m'offre la représentation de la Société de Tétain, pour toute l'Amérique du Nord.

Barbara accueillit ces révélations, dont elle connaissait la première partie, avec un air d'indifférence et s'assit près de la cheminée. Son père s'approcha d'elle, et, avec une voix pleine d'onction et de ferveur :

— Il faut louer le ciel qui nous a accordé le bienfait d'une amitié aussi précieuse. C'est à toi, mon enfant, élue par la Providence, pour nous sauver tous, que nous devons ces grâces. Aussi, sois bénie par ton père...

Il levait vaguement les mains au-dessus de la tête de Barbara, mais celle-ci, impatientée parce piétisme, se leva brusquement :

— N'essayez pas, mon père, de m'imposer vos projets, sous couleur de sacrifice. Ne faites pas intervenir la religion dans ce qui n'est, de votre part, qu'un marché. Vous songez à vendre Barbara Phelps à M. Droughton, moyennant des avantages pécuniaires. C'est une hypocrisie à

laquelle je ne suis pas disposée à me prêter. J'ai déclaré à M. Droughton qu'il devait renoncer à ses espoirs, que j'étais fiancée à Daniel O'Harty, et que je serais fidèle à mes engagements.

— Au diable Daniel O'Harty I s'écria Phelps avec irritation. Quelle fatalité a amené ce misérable Irlandais sous notre toit. Il n'y a à attendre de lui aucune abnégation. C'est un égoïste implacable ! Il me verrait mendier sur le trottoir de la rue qu'il ne renoncerait pas à une seule de ses satisfactions pour me sauver. Il est bête, il est laid, il n'a pas le sou, il n'a aucun avenir, il...

— Il est mon fiancé ! interrompit Barbara avec fureur. Elle éclata en sanglots et se sauva dans sa chambre

laissant seul son père consterné. Mais Phelps eut-il été plus désintéressé qu'homme le fût jamais, l'appât que Droughton lui tendait était trop séduisant pour qu'il se refusât à le saisir. Si, dans sa conscience, le père de famille avait jugé qu'en favorisant le Roi de l'étain^ il risquait de faire le malheur de sa fille, il est probable que rien ne l'aurait entraîné à prendre parti contre Daniel O'Harty. Mais, de la meilleure foi du monde, Phelps était convaincu que Barbara ferait une sottise énorme en repoussant Droughton et qu'elle n'aurait pas trop de toute sa vie pour s'en repentir. Il lui paraissait donc préférable de tailler, tout de suite, dans le vif, et de rompre avec Daniel O'Harty. Il éprouvait une secrète joie à c( régler son compte » au commis d'ordres qu'il n'avait jamais trouvé assez déférant à son égard. Ce jeune homme affectait de le traiter sans façon, de le plaisanter et de lui faire comprendre que les nouvelles générations étaient

vraiment autre chose que les anciennes, et autre chose de beaucoup mieux. Ah ! Ah ! Il avait notamment une façon de dire àPhelps : Vous, de votre temps... qui signifiait si bien : vous autres, vieilles bêtes, que le courtier en était indigné. Et qu'est-ce qu'elle avait donc de si extraordinaire la génération nouvelle, dont était sorti ce Daniel, pauvre comme Job, et incapable de gagner plus de mille dollars dans une année? Il mettait des souliers pointus, portait des cols démesurés, des cravates minuscules, des chapeaux cabossés, et se retroussait la moustache au petit fer. Voilà un brillant gaillard et qui valait qu'on lui sacrifiât l'avenir de toute une famille ! Phelps, plus monté encore, à la réflexion, s'arrêta au parti de rompre avec O'Harty, et de ne pas laisser traîner les choses en longueur. Il s'agissait de ne pas déplaire à M. Droughton, qui pourrait prendre de Tombrage, si Barbara continuait à recevoir familièrement ce meurt-de-faim irlandais. La journée s'écoula tranquillement. Phelps reparut à la Bourse, annonça qu'il avait tout payé, sans s'expliquer sur les ressources au moyen desquelles il avait pu satisfaire ses créanciers. Sachant que c'était Droughton qui tenait les cotons et ne les lâcherait pas, il se mit à la hausse hardiment, comptant bien gagner une bonne somme en attendant que la soumission de Barbara lui permit de devenir le représentant du Roi de l'étain. A dîner, il fut très calme, avec un parti pris de bonne grâce envers sa fille aînée. Lorsque O'Harty se présenta, comme tous les soirs, il l'accueillit très correctement. Barbara et Daniel échangèrent un regard étonné. Ils ne s'attendaient pas à une attitude aussi conciliante. Le jeune homme

s'en trouva tout réconforté, et reprit le ton assuré qui lui était habituel. Barbara plus fine, soupçonnant un piège, essaya de le faire taire, mais Tlrlandais avait été malmené par Phelps la veille. Instinctivement il éprouvait le besoin de se réhabiliter aux yeux de sa fiancée en traitant son futur beau-père d'égal à égal. Phelps, avec bonhomie, le laissa s'engager sur plusieurs sujets et les traiter avec un air de supériorité. Il cherchait l'occasion de le mettre dans son tort, sûr que O'Harty la lui fournirait. Bien décidé alors à en abuser complètement. Celui-ci, encouragé par la condescendance de Phelps, taillait, tranchait, rognait, plein d'importance, insensible aux marques d'impatience que donnait Barbara. Et sa figure de blond rougissait d'animation, ses yeux brillaient de malice, ses moustaches retroussées, aiguisaient leurs pointes. Il vint à parler des trusts, et approuva, d'un ton véhément, l'opposition que le président Roosevelt faisait à leur développement. Phelps baissa le nez, comme écrasé, l'écouta sans sourciller, pendant un instant, puis très doucement il dit :

— Vous avez tort l

— Gomment! J'ai tort! Il n'est pas un homme raisonnable qui ne partage cette* opinion, à l'heure actuelle, en Amérique...

— Je suis un homme raisonnable, déclara Phelps avec gravité, et je suis d'une opinion'tout à fait opposée à la vôtre...

— Le parti démocrate, reprit O'Harty, dont la voix monta de deux tons, ce parti des honnêtes gens...

— Je suis républicain, vous le savez, fit Phelps, j'ai

70 MAlUAGE AMÉIUCAIN

fait campagne contre les démocrates. Suis-je donc un malhonnête homme?

— Non, monsieur Phelps, loin de moi cette pensée. Mais vous avez des idées anciennes...

— Les idées anciennes valaient les nouvelles I

— C'est la négation du progrès ! cria O'Harty.

— Qu'appelez-vous le progrès ?

— Oh ! si nous en sommes là ! ricana le commis d'ordres, c'est toute une éducation à faire ! Non, monsieur Phelps, non! Ne me demandez pas de vous exposer la théorie du progrès, à propos des trusts! Les trusts, c'est la féodalité financière, avec tous ses abus, l'oppression de tout un peuple, au profit de quelques nababs entre les mains de qui se centralise la richesse. C'est un défi porté à la masse laborieuse, indignement exploitée. Les hommes ne sont pas des esclaves, que l'on peut impunément courber sous des besognes misérablement rétribuées, au profit d'un groupe de trafiquants parasites, un Wardour, un Blackfeller, un...

— Un quoi? dit Phelps voyant que O'Harty s'arrêtait. Dites-le : ayez le courage de votre opinion. Vous n'avez fait tout ce beau discours que pour en arriver là...

O'Harty ne put se contenir. Défié, il devint écarlate et clama :

— Eh bien ! Oui, un Droughton ! Exploiteur monstrueux, comme les autres. On les nomme les rois de l'industrie. C'est les larrons de Thumanité, que l'on devrait dire!

— Monsieur O'Harty, vous insultez M. Droughton, et vous n'ignorez cependant pas qu'il est mon bienfaiteur...

— n vous a exploité! Et vous lui en savez gré! reprit le

commis en gesticulant avec violence. Vous n'avez même pas compris l'ignoble calcul de cet homme! Ou plutôt, vous vous refusez à le comprendre, parce que vous y trouvez votre compte!

Hyram Phelps se dressa sur ses pieds, fit de la main un geste d'indignation, repoussa sa fille, qui se jetait audevant de lui, pour l'arrêter, et avec un rire amer :

— C'est moi que vous insultez, maintenant! Je ne vous répondrai pas, mais je pense que ma fille doit avoir quelque chose à vous dire.

— Mon père, monsieur Daniel^ je vous en supplie... s'écria Barbara, hors d'elle-même. Pourquoi cette querelle ? Pour un misérable désaccord sur une question indifférente?

— Non, mon enfant, dit Hyram, avec mélancolie, pour une incompatibilité d'humeur et une divergence de vues qui n'ont fait que s'accentuer, depuis des mois, pouréclater, ce soir, d'une façon irrémédiable. M. O'Harty n'a que du dédain pour moi. Il me considère comme une vieille bête. Il a, lui, toutes les lumières, toutes les facultés, toutes les certitudes. C'est un homme transcendant. Ma faiblesse ne s'accommodera jamais de sa supériorité...

— Monsieur Phelps! protesta l'Irlandais devenu pâle.

— Oui, monsieur O'Harty, je comprends qu'un brillant sujet tel que vous, avec une si belle carrière en perspective, méprise le pauvre diable que je suis, ayant si peu réussi à bien conduire ses affaires... C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, en daignant choisir ma maison pour y venir répandre tant de torrents d'invectives contre les gens les plus honorables et les plus riches.

— Monsieur Phelps! essaya d'interrompre le commis d'ordres, épouvanté de la tournure que prenait la discussion.

— NonI Monsieur O'Harty. Vous ne m'empêcherez pas de parler. Il y a trop longtemps que je vous supporte, sans me plaindre. Bien des fois, déjà, j'ai eu J'envie de vous mettre à la porte de chez moi, mais j'étais dans une belle situation alors, et j'aurais eu l'air de rompre avec vous, parce que vous n'étiez qu'un très médiocre parti pour ma fille, un simple commis, un pauvre hère, à mille dollars par an. Mais aujourd'hui que je n'ai plus rien, que je suis aussi pauvre que vous, j'ai le droit de parler librement, et sans excès de scrupules. Je vous déclare donc que j'ai assez de vous, monsieur O'Harty, vous entendez, bien assez de vous, et que vous me ferez plaisir en ne reparaissant plus ici.

— Vous me chassez?

— Je vous prie de cesser vos visites !

— Vous me séparez de votre fille?

— C'est vous, monsieur, qui vous êtes rendu impossible ici, et je connais trop les sentiments de Barbara, pour admettre qu'elle puisse s'intéresser à un homme qui a offensé son père.

— Mon père, s'écria la jeune fille stupéfaite de la rapidité avec laquelle la rupture s'était produite. Mais qu'estce que cela signifie?

— Gela signifie, répliqua l'Irlandais blême de colère, que M. Droughton a passé dans la maison, et que la corruption y est restée!

— Daniel I protesta Barbara.

— On VOUS vendra à cet homme!

— On?... Qui est ce On? interrogea Phelps avec dignité.

— Ne répondez pas, cria Barbara^ en se jetant au-devant de son fiancé. Pas un mot de plus, ce soir, et partez!

— Ni ce soir, ni jamais! cria le commis furieux. Vous êtes d'accord avec votre père, je le vois bien!

— Oh ! prolesta la jeune fille indignée. Vous me soupçonnez?

— 11 est fou ! déclara M. Phelps. Mais il a dit assez d'insolences à tout le monde. Bonsoir, monsieur O'Harty. Ma tille, ne le reconduisez pas. Il connaît le chemin.

— Oh! vous ne vous débarrasserez pas de moi si aisément, ricana l'Irlandais hors de lui. Vous apprendrez à me connaître! Je ne me laisserai pas duper! Et prenez garde!

— Des menaces, chez moi! Sortez!

Barbara voulut arrêter son père qui déjà tenait par le bras O'Harty pour le mettre à la porte. 11 la repoussa et, toute pleurante, elle alla tomber sur un fauteuil où elle demeura étourdie et consternée.

Lorsque Parker entra dans le cabinet de Droughton, et lui dit sans préambule : Je vous annonce, monsieur, que le sieur O'Harty a été mis à la porte par M. Phelps, il dut se rendre compte de l'intensité des sentiments que Barbara avait inspirés au Roi de Tétain. Son patron se leva brusquement, changea de visage, fit quelques pas au hasard, comme un homme qui n'est plus maître de lui. Puis il revint vers Parker, le saisit par l'épaule, et le dévorant du regard :

— Gomment l'avez-vous appris?

— Ah! monsieur, par des petits moyens qui me sont personnels, fit le secrétaire en se frottant les mains d'un air ravi. Laissez-moi m'en servir, sans que je vous les explique. Ils sont bons, soyez-en sûr. Et vous n'aurez qu'à vous en loiier.

— Alors, miss Barbara...

— La charmante fille de M. Phelps est prise entre son fiancé, qui la somme de tenir ses engagements, et son père, qui atteste qu'il ne consentira jamais à donner son consentement. Voilà une belle occasion pour M. Droughtonl

— J'irai tantôt chez M. Phelps. Téléphonez, pour lui demander à quelle heure je serai sûr de le rencontrer.

Avec sa nature impulsive et prompte à s'adapter aux situations, si difficiles qu'elles fussent, déjà Droughton avait orienté sa vie vers la conquête de Barbara. Nulle indécision dans son esprit, nul embarras dans ses plans. L'affaire Phelps s'était casée, à sa place, dans le mouvement ordonné et précis de ses projets. Elle marchait, comme les autres, vers sa terminaison heureuse. Car Droughon, méthodique, tenace, souple, merveilleusement armé pour la lutte, avait l'habitude de réussir. Il n'était pas de ces êtres légers, aux cerveaux débiles, qui sont accaparés par l'étude d'une combinaison, au point d'abandonner tout ce qui n'est pas l'œuvre du moment. Il portait sans faiblir le poids de ses vastes et nombreuses entreprises. Et parce qu'il était amoureux, il ne se sentait pas en goût de rêvasser en regardant voler les nuages. Il travaillait, comme si de rien n'était, se réservant de penser à Barbara quand l'instant serait venu de se rendre chez M. Phelps.

Le courtier était bien autrement ému, à la pensée de recevoir M. Droughton. La visite du Roi de Tétain était significative. Il venait, lui-même, chez Hyram Phelps, comme un postulant. Et c'était la main de Barbara, il n'y avait plus à le nier, qui faisait l'objet de son ambition. Une grosse difficulté, cependant, se présentait dès le début, et devant laquelle Phelps demeurait pensif : comment Barbara pourrait-elle être amenée à accueillir Droughton et à rompre avecO'Harty? Pour qui connaissait la jeune fille, le doute n'était pas permis. Elle ne devait jamais

consentir à être infidèle. Et après les déclarations qu'elle avait faites à son père, il y avait vraiment de la déraison à penser qu'elle pût changer jamais. Pourtant Phelps s'obstinait, et cherchant des exemples dans la Bible, il se proposait de montrer comme modèle à Barbara la fille de Jéphté, qui avait sacrifié sans hésiter sa vie, pour assurer le salut de son père. Il ne s'agissait pas, en l'espèce, de se sacrifier à ce point. Ses jours n'étaient pas menacés, ni ceux de Hyram Phelps. Mais la sécurité des vieux ans du courtier , l'établissement facile et tranquille des sœurs de Barbara, qu'elle avait élevées, comme ses propres enfants, dépendait de la bonne volonté de la jeune fille. Qu'elle consentît à devenir Droughton, dans l'existence familiale tout se transformait. M. Phelps se carrait dans un emploi richement rémunéré, et sans risques. Les petites Phelps trouvaient des dots et par conséquent des maris avantageux.

Que fallait-il donc pour que de si nombreux et si grands avantages fussent acquis par la famille Phelps? Que miss Barbara ne s'entêtât point à vouloir épouser un petit commis d'ordres, à moustaches rousses, gringalet de vingt-huit ans, infatué, on se demandait vainement pourquoi, et dénué absolument de vénération à l'égard de M. Phelps, qui, depuis de longs mois, en était irrité. A moins de manquer absolument de sens, Barbara pourrait-elle ne pas consentir à faire le nécessaire pour combler de satisfaction son père, ses sœurs et Droughton lui-même? Oui, il fallait en venir là: à combler les vœux de James Droughton. Et c'était bien ce qui rendait l'affaire si ardue.

Il l'avait entamée, dès le premier jour, car il n'y avait pas de temps à perdre. Et il avait entrepris de convaincre sa fille. Tant qu'il ne s'était agi que de demander à Barbara de se sacrifier pour les siens, la thèse était facile à développer: l'aff'ection éprouvée, les soins reçus, la fille de Jéphté, les petites sœurs à doter. Tout cela allait droit et Barbara ne pouvait se défendre ^ue faiblement. Mais quand il avait fallu parler d'épouser Droughton, la jeune fille avait repris l'avantage : Quoi! sacrifier son amour? Oui, pour ce « polisson » de O'Harty, c'était de l'amour qu'elle éprouvait! Abandonner un jeune homme, pour se donner à ce millionnaire qu'elle ne connaissait pas, et qui était un vieillard? De même que, pour Phelps, O'Harty qui lui déplaisait était un « polisson », pour Barbara, Droughton, âgé de quarante ans, était un « vieillard ». Vainement, Phelps s'écriait :

— Un vieillard! Mais vous ne l'avez donc pas regardé?

— Je ne le connais pas !

— Il n'a pas un cheveu blanc. Il est droit, fort, alerte, comme un garçon de vingt ans. Et, vous savez, ma fille, entre O'Harty et Droughton, s'il fallait parier, je crois que M. Droughton ne ferait qu'une bouchée du petit Irlandais. Ne vous y trompez pas, M. Droughton est un cavalier, un chasseur, un homme de la Savane. Et c'est autre chose qu'un employé de bureau. Il faut entendre parler, oh! pas par lui, il est trop modeste, mais par M. Sam Parker, des chasses au buffle, au grizli et au jaguar que M. Droughton a faites, pendant sa rude vie en plein air, pour avoir une idée de ce que c'est que ce gaillard-là! Vous pouvez m'en croire, Barbara, pour la vigueur c'est

un hercule. Et pour les facultés intellectuelles, sa situation répond assez clairement. On ne parvient pas au sommet de la société, étant parti du plus bas, sans être un homme de premier ordre.

— Mais, mon père, que voulez-vous donc?

— Que vous ne dédaigniez pas sottementM. Droughton, quand il vous fait la faveur de s'intéresser à vous.

— Je ne le dédaigne pas. Il s'en faut! Mais je ne veux pas l'épouser I

— Eh bien! Je vous atteste, moi, que je ne donnerai jamais mon consentement à un mariage avec M. O'Harty. Nous verrons si vous aurez l'audace de passer outre. Jamais I vous entendez, jamais Barbara Phelps ne sera la femme d'un imbécile comme Daniel O'Harty, avec l'aveu de Hyram Phelps, quand un James Droughton est là, qui demande humblement qu'on le laisse entrer dans la famille. Je ne suis pas encore tombé en enfance, pour qu'une telle insanité puisse se voir chez moi! Jamais! Barbara, jamais! Et M. Droughton vient demain, à quatre heures. Je pense que vous ne lui ferez pas l'affront de ne pas être ici, pour le recevoir !

— Mon père, c'est beaucoup exiger de moi!

— Lorsque je suis resté seul, avec vous et vos sœurs, après avoir perdu votre mère, j'aurais pu me remarier, Barbara, vous le savez fort bien. Je ne l'ai point fait. Je me suis consacré à vous, et je vous ai demandé d'élever vos sœurs. Vous tenez donc dans ma maison la place d'un chef de famille. La question est de savoir si vous voulez remplir les devoirs qui vous incombent.

Barbara baissa la tète et répondit :

préciser ce que sa fille entendait par recevoir M. Droughton. Si c'était seulement une manifestation de simple

politesse, ou un commencement d'acquiescement aux désirs de son père. Le courtier connaissait trop bien le caractère fier et ferme de Barbara pour se faire de grandes illusions sur les sentiments dans lesquels elle s'apprêtait à affronter la présence du Roi de l'étain. Mais c'était déjà un tel avantage d'avoir obtenu qu'elle ne rompît pas, dès le premier instant, en visière à M. Droughton, que Hyram Phelps se contenta de l'engagement pris, sans rechercher quelle en pouvait être la signification absolue. Qu'elle le reçoive d'abord, se disait-il. C'est un commencement. Le reste viendra ensuite, et peu à peu. Il ne faut rien brusquer. Les covN'-boys savent dompter les chevaux sauvages, en quelques heures. Mais il n'est pas du tout démontré qu'on en puisse faire autant des femmes.

Le courtier avait bien raison de n'accorder qu'une demiconflance à Barbara. Car, au moment même où il faisait tous ces raisonnements, la jeune fille se livrait à une manifestation qui ne présageait pas du tout la soumission. Elle écrivait à M. Daniel O'Harty, pour lui donner un rendez-vous, place Victoria, le lendemain à onze heures. C'était le moment où le commis sortait de son bureau pour aller déjeuner. Elle aurait, elle, de son côté, une heure de liberté, avant le repas de M. Phelps. En une heure, elle comptait s'expliquer, à fond, avec son fiancé et régler toutes les questions qui découlaient de la singulière situation dans laquelle, lui et elle, se trouvaient placés.

Daniel O'Harty fut exact. Il avait extrêmement faim, mais il était si pressé de savoir ce que Barbara avait à lui apprendre, qu'il imposa silence à son estomac, et se résigna à déjeuner tardivement, ce qu'il n'eut certes pas fait

pour une autre cause que celle-là. Il était ponctuel, en tout, haïssait l'imprévu, et offrait le type parfait du fonctionnaire. Il n'était pas exempt d'égoïsme, soignait extrêmement sa personne, et, dans son mariage avec Barbara, envisageait avec ennui l'obligation de consacrer à son ménage une partie de l'argent qu'il avait coutume de dépenser pour lui-même. Mais ce qui dominait en lui, c'était son amour-propre, d'autant plus grand qu'il était moins justifié. Depuis que Barbara avait été appelée dans les journaux la plus jolie fille de San Joao, il tenait à elle passionnément, et, à la pensée que James Droughton voulait la lui disputer, il se sentait capable, pour triompher, de sacrifices importants. Il arriva, le premier, au rendez-vous, s'assit sur un banc, à l'ombre, et n'attendit pas longtemps. Miss Phelps était aussi pressée de lui parler qu'il avait hâte de l'entendre. Il la vit venir de loin, souriante, vive et gracieuse.

— Eh bien! s'écria-t il, en allant à elle les mains tendues.

— Eh bien, mon cher Daniel, tout va mal à la maison. Papa est très irrité contre vous, et je ne sais que faire pour le calmer... Pourquoi lui avoir tenu tête, l'autre soir, quand il était si facile de l'écouter sans répondre?

— Il m'a cherché querelle! Pouvais-je accepter, en souriant, toutes ses épigrammes?

— Je vous faisais signe de vous taire! Mais vous étiez hors de vous...

— C'était l'idée que M. Droiighton avait pensé à vous, qui me bouleversait !

— Et pour lui donner une chance de plus, vous avez

jugé bon de vous fâcher avec mon père ! Bonne politique !

— Oh ! Je l'ai regretté ! Mais il était trop tard ! Et maintenant que puis-je attendre ?

— Rien de bon !

O'Harty pâlit.

— Votre père sera-t-il donc inflexible ?

— Il le sera. Je connais ses raisons. Elles sont d'accord avec ses sentiments. Il n'a jamais fait que vous supporter. Aujourd'hui, vous vous trouvez en travers de tous ses projets. Gomment ne vous sacrifierait-il pas?

— Mais, vous, Barbara, vous ? demanda avec angoisse l'Irlandais.

— Moi, Daniel, dit gravement Miss Phelps, je vous aime, et je vous en donne, dans ce moment, la preuve la plus certaine, puisque, au mépris des ordres de mon père, qui m'a défendu de songer désormais à vous, je viens ici vous apporter des encouragements et des espérances.

— Chère Barbara I Vous serez donc à moi, malgré tout ?

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous appartenir.

— Mais si votre père vous contraint ? Si vous êtes placée dans une situation telle, qu'il vous faille céder?... Mon Dieu ! Barbara, quel cœur de diamant il vous faudra, pour résister à toutes les tentations que vous allez avoir à subir? Ce Droughton est si riche ! Il vous éblouira par sa générosité ! Les présents les plus magnifiques vont vous être offerts ! Et les femmes sont bien sensibles h ce qui flatte leur naturelle coquetterie I Ah! Que je suis malheu-

reux d'être pauvre ! Gomment lutter, sans trop de désavantage, contre ce nabab affolé par la passion, et qui étalera des trésors devant vous ! Vous céderez, Barbara, vous céderez, je le sens. Il est impossible que vous ne cédiez pas ! Et vous porterez le nom affreux de Droughton !

— Si je le porte jamais, Daniel, ce ne sera que pour un jour. Mais je vous jure que, le lendemain, je reprendrai ma liberté, et je m'enfuirai avec vous. Si je ne puis pas, jeune fille, me dérober aux exigences paternelles, je vous donne ma parole, que, jeune femme, rien ne pourra me contraindre à subir l'autorité d'un époux.

• — Quoi! Barbara, vous me promettez que si vous devenez Mme Droughton, vous n'appartiendrez pas à votre mari ?

— Nulle contrainte ne pourra l'obtenir de moi ! Je hais M. Droughton et je vous aime !

— Oh ! Barbara !

La place au grand soleil était presque vide, et, à l'ombre d'une maison, ils étaient seuls. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et échangèrent un ardent et délicieux baiser. Barbara s'écarta la première de Daniel, et le regardant en souriant :

— Vous êtes rassuré, maintenant ?

— Non ! Car je vous vois exposée à toutes les contrariétés et à toutes les tristesses.

— L'affection que j'ai pour vous me soutiendra dans mes épreuves.

— Gomment aurai-je de vos nouvelles ?

— Je vous écrirai, et, de nouveau, je vous donnerai un

rendez-vous. Mais je ne le ferai qu'en cas de nécessité absolue, car je ne veux pas aller à rencontre des volontés de mon père, qui m'a ordonné de cesser de vous voir.

O'Harty hocha la tète en signe de mécontentement. Mais il ne hasarda aucune réflexion sur le compte de M. Phelps. Il reconduisit Barbara à mi-chemin de sa maison. Puis le cœur calme, l'esprit satisfait, il se dirigea vers le restaurant où il avait l'habitude de prendre son premier repas.

Le même jour, à quatre heures, James Droughton se présenta chezM. Phelps. Il était vêtu beaucoup moins élégamment que le jeune O'Harty. Il tenait à la main des gants, dans lesquels il n'avait pu se résoudre à emprisonner ses robustes doigts. Son visage paraissait calme, mais son cœur battait très fort. Ce fut une des petites sœurs qui vint lui ouvrir la porte. Elle le regardait avec un air de curiosité fûtée qui amena un sourire sur les lèvres du Roi de l'étain. Au visiteur qui s'informait si M. Phelps était visible, elle répliqua d'une voix gentille :

— Est-ce que vous êtes monsieur Droughton ?

— Oui, mademoiselle, je suis M. Droughton.

— En ce cas, entrez par ici, papa va venir tout de suite.

Et elle l'introduisit dans le cabinet de M. Phelps. Elle ofl'rit un fauteuil et, avec une gravité cérémonieuse, s'assit, regardant Droughton avec un sourire émerveillé. Et devant ce clair et sympathique visage d'enfant, le Roi de l'étain retrouva son courage. Il demanda :

— Vous êtes une des filles de M. Phelps, mademoiselle ?

— Oui, monsieur, je suis la seconde. Mina, et j'ai une sœur cadette, la dernière, Maud. C'est moi qui en suis chargée.

— Elle est en bonnes mains, j'en suis sûr, dit Droughton.

— Ah! Monsieur, elle est bien difficile, déclara miss

Mina, d'un ton désolé. Elle ne veut pas travailler, et elle est gourmande !

— Gourmande ? Oh ! vraiment ! Ga passera. Quel âge a-t-elle ?

— Ginq ans.

— Et vous, miss Mina, quel âge avez-vous?

— Moi, monsieur Droughton, dit avec fierté l'enfant, j'en ai neuf !

— Et vous êtes une demoiselle, tout à fait, presque une petite femme... Je vois cela! Qu'est-ce que vous savez déjà faire, miss Mina ?

L'enfant se recueillit, puis d'un ton grave :

— Je sais lire, écrire, compter, coudre. Et j'apprends la cuisine. Je réussis très bien le pudding, monsieur Droughton. C'est la seule chose à laquelle Maud consente à travailler avec moi!

— Il faudra m'en faire manger de votre pudding.

— Oui, monsieur, si papa le veut, avec plaisir.

— Et moi, si votre papa le veut, je vous enverrai une batterie de cuisine en bi-métal, pour continuer vos études.

Sur ces mots Phelps entra et resta stupéfait envoyant le Roi de l'étain en grande familiarité avec sa fille cadette.

— Eh bien ! Mina, dit-il, vous fatiguez indiscrètement M. Droughton.

— Non pas 1 monsieur Phelps. Je suis ravi d'avoir lié connaissance avec miss Mina. C'est une aimable personne, qui me plaît beaucoup... Et je lui suis très reconnaissant de son bon accueil.

Miss Mina fit la révérence et comme elle passait devant son père, elle lui souffla, en allemand, pensant n'être pas comprise par Droughton :

— Il faut vraiment que Barbara soit folle ! Il a l'air si bon !

Droughton se mit à rire, et dit :

— Merci, miss Mina. Je vous préviens que je parle l'allemand, et aussi l'espagnol.

La petite fille s'arrêta, rougit, et faisant un geste décidé :

— Eh bien ! monsieur Droughton, vous savez, maintenant, ce que je pense de vous !

Le lioi de l'étain se pencha, enleva l'enfant dans ses

bras vigoureux, et, l'embrassant affectueusement, il dit d'une voix tremblante :

— Ma petite Mina, vous saurez un jour le prix des

paroles que vous venez de prononcer. En attendant, aimezmoi, comme je vous aime.

Il reposa sur le plancher la petite fille, à laquelle M. Phelps souriait, approbateur. Quand elle fut sortie :

— Que n'est-ce sa sœur qui pense ainsi sur mon compte! fit Droughton.

M. Phelps eut un geste de componction :

— Il faut, en tout, de la patience, monsieur Droughton. Je sais bien que demander à un homme habitué à dompter les éléments et à diriger les foules de modérer sa volonté, c'est presque de la déraison. Il est vrai : on nivelle les montagnes, on comble les lacs, on perce les isthmes, on touille le sol dans les plus souterraines profondeurs, mais fait-on obéir une femme ?

— Monsieur Phelps, dit Droughton, avec abandon, quelle folie de l'entreprendre ? Je vous jure que, s'il m'était possible de chasser de ma pensée l'image de votre fille, au prix des plus grandes douleurs et des plus énormes sacrifices, je n'hésiterais pas à le faire. Car j'ai la conviction que je cours au-devant de difficultés sans nombre. Mais il ne dépend plus de moi d'aller en arrière. Quoi qu'il en doive advenir, j'appartiens à miss Barbara, et rien ne me coûtera pour qu'elle m'appartienne.

— Quoi de plus flatteur pour elle ?

— Hélas î Je crains qu'elle soit extrêmement peu sensible à ces avantages. Elle me dédaigne et me compte pour rien.

— Gomme dit sa petite sœur : elle est folle.

— Qui l'emportera de sa folie ou de la mienne ?

— Elle ne pourra pas résister, seule, contre le désir de

tous. Vous avez entendu ma fille Mina. Sa sœurMaud en pensera autant. Et quant à moi, monsieur Droughton, je suis trop votre obligé pour ne pas désirer vivement vous attacher à moi par les liens les plus étroits. Ma fille va venir. Elle est assez intelligente pour ne pas méconnaître Timportance de la décision qu'elle doit prendre. Je suis convaincu que son attachement pour ce O'Harty ne durera pas. C'est un être trop nul pour qu'une femme puisse s'attacher passionnément à lui. On n'épouse un homme tel que ce garçon-là que pour ne pas rester fille. Mais il ne doit pas résister à Tépreuve d'une rivalité sérieuse... Enfin Je ne l'ai jamais beaucoup aimé. Mais, maintenant, je l'ai pris en grippe et jamais, moi vivant, il ne sera le mari de ma fille.

— Elle le sait? demanda Droughton.

— J'ai mis, devant elle, M. O'Harty à la porte, hier soir. Non par intérêt pour vous, je vous le déclare. Mais parce qu'il avait été avec moi d'une rare impertinence. Du reste, il n'y a pas plus insolent que ces Irlandais. Ils sont gueux, comme Job, et se croient tous sortis de la cuisse de Jupiter. Ces vagabonds, monsieur, qui dans leur pays vivent de pommes de terre, mal cuites, aussitôt qu'ils sont arrivés ici comme émigrants,et qu'on les a un peu réconfortés, deviennent insupportables par leur orgueil ! Ce Daniel O'Harty, c'est moi qui l'ai placé à la Banque Argentine. Quand il a débarqué à San-Joao, il m'était recommandé par un de mes correspondants de Belfast, je l'ai hébergé, nourri, accueilli comme un parent... Eh bien! Si vous l'aviez entendu me parler, hier soir ! Avec quel air de suffisance, de supériorité ! Je l'aurais souffleté,

monsieur, si je n'étais un homme calme et modéré. Mais plutôt que de le laisser rentrer ici, j'aimerais mieux... Enfin, il n'y rentrera pas, voilà ce qui est sûr !

Droughton avait laissé passer le flot de paroles du courtier, sans y apporter la moindre attention. Il écoutait vaguement les bruits de Tappartement, essayant de reconnaître la voix de Barbara, derrière la cloison, et guettant à chaque instant son apparition. Elle se faisait bien attendre. Ah ! on pouvait dire qu'elle ne mettait pas d'empressement à se présenter devant son adorateur. Jamais femme désirée ne se mon tra plus récalcitrante. Elle prétendait que Droughton ne conservât pas la moindre illusion sur les sentiments qu'elle éprouvait pour lui. Cependant tout aune limite, et ayant pris l'engagement de recevoir le Roi de l'étain, il fallait s'y décider. Elle ne voulait point, en tout cas, d'un tête-à-tête. Et soupçonnant que son père essaierait peut-être de la laisser seule avec Droughton, elle se fit escorter ,en entrant au salon, de ses deux petites sœurs. Elle tenait Maud par la main, et Mina, déjà familiarisée, la précédait. Aucune coquetterie, aucun apprêt, sa coiff'ure ordinaire, et son costume de tous les jours, avec le tablier de soie dont les poches contenaient ses clefs et son ouvrage. Bien mauvais calcul, si elle avait pensé choquer Droughton par ce laisser-aller un peu négligé. Jamais elle n'avait paru plus séduisante qu'avec sa robe de cinquante francs, et ses beaux cheveux simplement noués et dont quelques mèches folles jouaient sur son cou blanc et autour de ses oreilles roses. Elle fit au visiteur une révérence compassée, baissant les yeux et souriant avec contrainte. Ce fut Mina qui rompit la glace.

Elle prit la petite Maud par la main, et la conduisant vers le Roi de l'étain :

— Mgnsieur Droughton, voici ma sœur, dont je vous ai parlé... Tu vois bien, Maud, ce Monsieur-là... C'est M. Droughton, qui m'a promis une batterie de cuisine. Si tu es gentille avec lui, certainement il te donnera aussi quelque chose. . .

A ces paroles hardies, la colère de Barbara éclata comme un orage. Elle pâlit. Ses yeux foudroyèrent l'enfant, et la saisissant d'une main rude, elle s'écria :

— Mina ! Vilaine fille ! Qui vous a appris à vous jeter ainsi à la tète des gens que vous ne connaissez pas ? Que pensera-t-on de vous ? Et vous entraîneriez Maud à de pareilles inconvenances? Allez-vous-en, mademoiselle, sortez du salon ! Et allez dans votre chambre !

L'effet produit par Barbara sur ses deux petites sœurs fut énorme, mais il ne fut pas tel que, sans doute, elle l'avait espéré. Les deux enfants, saisies par ce courroux si rare chez l'aînée qui les choyait, les caressait, et leur ménageait tendrement les reproches, s'écartèrent d'elle avec précipitation, et se réfugiant près de Droughton, comme pour lui demander assistance, elles se casèrent, toutes les deux, entre les grandes jambes du Roi de l'étain, et de là, regardèrent avec reproche Barbara, dont elles ne comprenaient pas le mécontentement. Droughton, sans bouger, leva sur la jeune fille des yeux amusés, puis réunissant les deux tètes des petites filles sous sa forte main caressante :

— Les enfants, miss Barbara, dit-il doucement, ont l'instinct de l'affection, soyez-en sûre. Ils savent reconnaître

ceux sur qui ils peuvent compter. Vos sœurs sont venues à moi, parce qu'elles sentent que je les aime. Pardonnezleur cette confiance et n'y voyez qu'une preuve de plus de la sincérité de mes sentiments pour vous.

Entouré par les deux petites filles, il s'avança vers miss Phelps pour la saluer. Et, avec stupeur, Barbara vit l'homme qu'elle repoussait déjà acclimaté chez elle, accueilli par son père, caressé par ses sœurs, et faisant, d'instant en instant, plus de progrès, dans la conquête de tous et d'elle-même. Avec un tact parfait, Droughton, après avoir échangé, pendant une demi-heure, des paroles aussi indifférentes qu'il lui fût possible, avec M. Phelps et ses enfants, se leva pour prendre congé, et laissa la famille entière sous l'impression la plus favorable . Dès lors, dans la maison, ce fut un accord entre le père et ses deux dernières filles, pour ne plus s'occuper que de Droughton. Tout ce qui l'intéressait, le touchait, faisait partie de ses immenses affaires, attirait l'attention de M. Phelps, qui en parlait à table, comme de choses lui appartenant. Il ne demandait pas à Barbara de discuter, ni d'approuver. Il lui suffisait qu'elle écoutât. La jeune fille apprit ainsi, successivement, que le Roi de l'étain, indépendamment de ses bureaux de San-Joao, de son administration au Rio-Chico, avait une succursale à Philadelphie, où se traitaient plus particulièrement ses affaires avec l'Europe. De jour en jour, la personnalité formidable de ce grand manieur d'intérêts, apparaissait plus clairement aux yeux de Barbara. Et une sorte de crainte superstitieuse avait succédé, dans son esprit, à l'hostilité du début. Il lui semblait que quoi qu'elle pût faire, maintenant, elle

n'échapperait pas à celte puissance qui se manifestait à la fois dans l'ordre des faits et dans celui des sentiments.

Son père, investi par Droughton de fonctions absorbantes, avait modifié son existence complètement. Il redoublait d'activité, recevait vingt personnes le matin, et courait en voiture, dans la journée, rayonnant et fébrile, avec un air d'importance qui n'était point trompeur. Il annonçait qu'il allait être obligé de déménager, son appartement n'étant plus en rapport avec sa situation nouvelle. La dépense avait doublé dans le ménage, et l'argent coulait des mains de Phelps, autrefois si parcimonieux. Il avait prié Barbara de renouveler le trousseau des petites filles et de ne point viser à l'économie. Quant à elle, il lui avait alloué une pension mensuelle triple de celle qu'elle touchait jusque-là, pour sa toilette et ses menus frais. Il était donc de toute évidence que la rencontre faite par elle de James Droughton, était providentielle, et que tout le bonheur que les siens pourraient obtenir en ce monde allait leur venir de lui.

Jusqu'à l'attitude de son père et de ses sœurs, vis-à-vis d'elle, était révélatrice. M. Phelps traitait Barbara avec une déférence presque respectueuse, comme quelqu'un de très au-dessus de lui, une sorte de jeune princesse, réfugiée incognito dans sa maison, et à qui il devait des égards de sujet. Les petites sœurs restaient plantées devant elle, dans des poses d'admiration, ou se jetaient dans ses bras, avec des emportements de reconnaissance passionnée. Barbara sentait que, dans la simple intelligence de ces enfants, l'idée s'établissait qu'elle était la source de tout leur bonheur, et qu'un avenir extraordinaire atten-

(lait cette sœur si belle, si douce, si bienfaisante. Pour son père, elle était une souveraine, pour ses sœurs, elle était une fée. Et Droughton tenait la couronne qui la sacrait et la baguette qui accomplissait les miracles. Pour lutter contre ces prestiges, il ne lui restait que les souvenirs de O'Harty et les lettres qu'elle recevait du commis d'ordres. Lettres d'une tendresse qui la bouleversaient quand elle les lisait. Souvenirs qui l'entêtaient dans sa résistance. Mais qui ne pouvaient déjà plus, elle en avait la sensation intime, triompher des séductions exercées par Droughton sur son entourage.

Quand elle réfléchissait, la jeune fille se demandait, à présent, de très bonne foi, si elle n'était pas une égoïste en s'obstinant à repousser un homme qui avait déjà fai t tant de bien à sa famille, et qui n'attendait que d'en avoir le droit, pour combler les siens de toutes les faveurs. En balance, avec cet avenir merveilleux et complètement inespéré, il lui fallait mettre un petit bonheur, très médiocre, et le chétif O'Harty. Franchement elle ne pouvait nier que ce fût bien peu de chose, et que si, à force de mauvais procédés, elle arrivait à dégoûter Droughton, et à le détourner de la famille Phelps, elle aurait rendu un triste service à ceux qui l'aimaient, en les rejetant à la misère. Car, enfin, il ne fallait pas prêter à M. James Droughton des vertus plus qu'humaines. Et il était à prévoir que, le jour où refusé formellement par Barbara, il n'aurait plus qu'à s'en aller au loin pour se consoler de son échec douloureux, la famille Phelps s'en apercevrait immédiatement par une suppression générale de tous les avantages dont elle jouissait. Son père ne s'était pas privé de le lui faire en-

tendre, à mots couverts, et, un jour qu'il la pressait d'inviter Droughton à dîner, et qu'elle s'y refusait avec obstination :

— Ma chère, avec votre entêtement stupide, avait dit M. Phelps irrité, vous nous ferez certainement, un de ces matins, un tort irréparable.

— Mais je ne puis cependant pas consentir à devenir une marchandise dans vos mains, s'était écrié la jeune fille exaspérée.

— Qui vous demande cela ? Vous avez, ma fille^ un détestable penchant à l'exagération. Il n'est question que de recevoir à dîner le protecteur de votre père. On ne vous fiancera pas à lui^ au dessert, soyez rassurée. Et vous ne ferez que ce que vous croirez devoir faire.

Tombée dans une rêverie accablée, Barbara ne répliqua pas. La lutte lui devenait trop dure. Elle sentait bien que son père avait tort en favorisant Droughton contre son sentiment. Elle ne pouvait se donner complètement raison, quand elle manifestait contre le favori de sa famille une irréductible hostilité. C'était cette situation trouble, où personne n'était complètement dans son droit, qui paraissait le plus pénible à la jeune fille. Il y avait des moments où elle était à bout, prête à dire : Mon Dieu ! Décidez ce que vous voudrez, pourvu que vous ne m'en parliez plus et que je n'aie qu'à me plier à vos exigences, au moment du sacrifice. Sous l'empire de ce découragement, elle accorda à son père l'invitation de James Droughton à la table de famille.

C'était le premier pas dans la voie de la capitulation inéluctable. Le Roi de Tétain, cependant, avec une patience

humble et résignée, suivait son plan sans commettre une faute. Il s'était promis d'obtenir de Barbara, à force de bons procédés, de douceur, et de simplicité, qu'elle le supportât auprès d'elle. Il était à la veille d'y réussir. Il ne se posait pas en vainqueur, qui enlève les places fortes d'assaut, par le prestige de son nom et de sa puissance. Il cheminait tout doucement, ne prenant pas garde aux rebuffades, et reconnaissant à l'excès de toutes les gracieusetés, si petites fussent-elles. Il usait aussi de la corruption, avec un art savant. Le concierge de la maison, les domestiques de Phelps, levaient les yeux au ciel, quand on prononçait le nom de M. Droughton. C'était une des choses qui agaçaient le plus Barbara. Tous ces gens étaient en adoration devant le Roi de l'étain. On devinait qu'il les gorgeait consciencieusement. Et puis, surtout, il était d'une politesse cordiale avec les subalternes. Et, il en tirait des avantages précieux. La vieille Rosy, qui avait élevé les trois filles de Phelps et qui était à son service, depuis vingt-cinq ans, disait :

— Jamais cet homme-là ne me regarde de haut, comme il pourrait le faire et comme le font tant d'autres, qui ne le valent pas. Quand il vous donne le bonjour, en s'informant de votre santé, on sent qu'il vous traite d'égal à égal, et que, pour lui, « Madame Rosy » ce n'est pas quelque chose, mais c'est quelqu'un.

Et Rosy ne cessait pas de parler de M. Droughton avec les petites Phelps. Dans quels termes flatteurs et admiratifs, le jeune O'Harty n'en aurait pas cru ses oreilles, s'il avait entendu la conversation! De tous côtés, ainsi, Barbara se trouvait circonvenue. Son père^ ses sœurs, la

vieille bonne, tout le monde était contre elle, pour le Roi de l'étain. Et il paraissait dépendre de son mariage avec Droughton qu'un bonheur général régnât autour d'elle.

Le soir du dîner, la jeune fille ne put se dispenser de faire un peu de toilette. Elle remit la robe qu'elle portait le jour de la vente de charité. C'était ce qu'elle avait de mieux. Son père insista vainement pour lui faire attacher à son cou le nœud en pierreries que Droughton lui avait offert, et qu'elle avait refusé d'emporter, mais que Sam Parker avait déposé chez elle, le jour même. Suivant son habitude, l'amoureux de Barbara se présenta les mains pleines de cadeaux pour les petites Phelps. Pour Barbara, pas même un bouquet de fleurs. Accueilli avec des transports de joie, Droughton s'installa modestement dans un coin, se faisant très petit garçon, et regardant celle qu'il aimait avec une douceur attendrissante. Pour la première fois, ils se trouvaient en présence, dans l'intimité de la famille, et la contrainte que subissait Barbara lui faisait, par instants, monter le rouge au visage. Le dîner se termina sans incidents, et, comme les petites Maud et Mina venaient de quitter le salon, sous la conduite de Rosy, pour aller se coucher, M. Phelps, comme par hasard, passa dans son cabinet, et James Droughton se trouva en tête à tête avec Barbara.

Jamais le parvenu, selon l'aveu qu'il en fit le lendemain à son confident Parker, n'avait enduré une pareille gêne. Il eut donné toute sa fortune pour n'avoir que vingt-cinq ans et être un très joli garçon. Lui, qui avait toujours ressenti un profond mépris pour les avantages extérieurs, il éprouva une amère douleur à penser qu'il n'était pas

beau et qu'il n'était plus jeune. Il lui semblait que les regards de Barbara étaient fixés sur lui, et qu'elle pensait, en ce moment : « Quelle outrecuidance a un pareil homme de vouloir s'imposer et briguer de force la main de la fille que je suis. » L'excès de la souffrance le rendit brave. Il voulut terminer son atroce supplice, et se levant brusquement, il s'approcha de Miss Phelps. Celle-ci le regarda venir vers elle avec un sentiment d'effroi. Et Droughton ne put que se sentir confirmé dans ses désolantes appréhensions. Il s'appuya à la cheminée et, penchant sa haute taille, il dit d'une voix navrée :

— Hélas I miss Barbara, je vois bien que je n'ai pas fait le moindre progrès dans votre sympathie ! J'en suis profondément désolé. Croyez que je suis prêt à tout pour obtenir de moins vous déplaire...

Elle le regarda froidement et dit d'une voix nette :

— Il y a un moyen d'y réussir, monsieur Droughton. C'est de cesser de me tourmenter.

— Je vous tourmente donc ?

— Vous êtes cause qu'on me tourmente. C'est pareil, comme résultat !

Il poussa un douloureux soupir, et son visage se décomposa :

— Que voulez-vous que je fasse ? Ordonnez.

— A quoi bon ! Si je vous ordonne de vous éloigner, m'obéirez-vous?

— Oui.

Elle leva sur lui ses beaux yeux bleus, et toujours aussi ferme dans sa résolution :

— Et vous ne reviendrez jamais ?

— Jamais.

Elle eut un geste irrité.

— Et moi je serai exposée aux reproches sans fin de mon père.

— Non, miss Barbara^ je m'arrangerai pour que votre père ne vous en veuille pas de ma résolution.

— Comment ferez-vous ?

— Je dirai que c'est moi qui ai rompu.

— Il ne vous croira pas.

— Je lui conserverai tous les avantages qu'il a obtenus de moi.

— Il n'aura pas la gloriole d'être votre beau-père ! Et cela il ne me le pardonnera jamais !

— Je ne puis cependant faire plus pour vous? dit-il doucement. A moins de me brûler la cervelle, ce soir, en rentrant chez moi. J'en suis fort tenté, croyez-le bien. La vie, sans vous, me paraît privée d'intérêt. Tout me dégoûte, et m'ennuie. Et, puisque je vous déplais tantl...

Il fit un geste découragé. Elle ne répondit pas. Il s'assit près d'elle, et, sans la regarder, il reprit :

— Gela vous paraîtrait donc bien dur d'être adorée par un homme qui ne penserait qu'à vous plaire? Je viens de vous faire l'abandon de ma vie, à l'instant. Et je ne suis pas un hâbleur... Je me tuerais pour vous, sans hésiter. Jugez de ce dont je serais capable, si vous acceptiez que je vive pour vous. Ah ! que je voudrais savoir bien parler, être élégant, poétique, pour vous charmer et détruire vos préventions. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point je vous aime. Mais, hélas i cela vous est bien égal, puisque vous ne m'aimez pas !

— Monsieur Droughton, je vous en supplie, délivrez-moi de la contrainte que l'on m'impose, à cause de vous !

Il se leva, très pâle, s'inclina devant la jeune fille et dit:

— C'est bien, miss Barbara, vous n'entendrez plus parler de moi.

Il passa dans le cabinet de M. Phelps. Au bout d'un instant, une exclamation étoufl'ée, des protestations parvinrent jusqu'à la jeune fille, puis un silence. La porte de l'appartement se ferma lourdement. Et Barbara comprit que le Roi de l'étain, plus triste qu'un mendiant, était parti.

Dès le lendemain matin, James Droughton fit appeler le capitaine Alvarado et lui demanda s'il était prêt à appareiller pour les îles Douglas. Le Colombien déclara à son patron qu'il serait, quand il lui plairait, à sa disposition. Il avait terminé ses affaires, nettoyé son navire, embarqué les marchandises destinées aux naturels du pays. Un ordre, et il se procurait les vivres nécessaires pour la traversée. Le lendemain, on pourrait partir.

— C'est fort bien! déclara Droughton. Je n'avais pas dessein d'aller, moi-même, aux îles Douglas. Je vous aurais donné à conduire un de mes ingénieurs, mais j'ai besoin de changer d'air et je ferai la prospection moi-même.

— Très honoré d'avoir à bord votre Excellence, fît Alvarado, la main sur le cœur. Ce voyage sera donc une excursion charmante pour moi, et productive, je l'espère pour votre industrie. Nous ferons quelques belles chasses, s'il plaît à votre Seigneurie. Enfin nous nous distrairons ! Il est mauvais, quand on a du chagrin, de s'y absorber!

— Du chagrin? interrogea Droughton, en regardant fixement l'aventurier. Que signifie ceci, maître Alvarado, et que prétendez- vous dire?

— On assure, Senor, excusez-moi si je suis indiscret.

que votre Excellence s'est énamouré d'une petite américaine, qui le mène à la baguette et qui ne veut rien entendre. On ajoute que vous en éprouvez du souci. C'est une stupeur pour moi — mais le cœur humain est si bizarre! — qu'un homme tel que M. Droughton se laisse tenir en échec par une femme I

— Et où vous a-t-on renseigné ainsi sur mon compte? demanda le Roi de l'étain, un peu ennuyé que son secret courût par la ville.

— Un hasard, Excellence, m'a fait rencontrer M. Daniel O'Harty, chez des amis, et le jeune homme a parlé un peu plus qu'il n'était décent, sur votre compte et sur celui de miss Phelps. Il paraissait résulter de ses affirmations que vous étiez dédaigné, et que, lui, triomphait.

— Il avait raison de l'affirmer^ dit froidement Droughton, car c'est la vérité.

— J'espère que votre Excellence daignera excuser ma rude franchise, fit Alvarado en s'inclinant. J'ai eu tort de parler, je le comprends. Mais un gentilhomme et un marin ne sait pas tromper.

— Bien ! Capitaine, fort bien. Nous irons ensemble aux îles Douglas. Tenez-vous prêt à appareiller, d'ici à quelques jours.

— A vos ordres.

Ainsi, non seulement Droughton avait la douleur de se voir repoussé par Barbara, mais encore le jeune O'Harty se vantait d'être son heureux vainqueur. Pour un Alvarado, qui s'apitoyait, que d'autres devaient se moquer. C'était si satisfaisant, pour l'humaine médiocrité, devoir le richissime Droughton dédaigné pour un petit commis

de banque. Belle revanche de tous ceux qui avaient échoué dans leur tentative pour conquérir la richesse, sur celui qui avait réussi à s'en emparer ! N'était-ce pas profondément moral qu'un pauvre diable mit au pas ce puissant seigneur. Et, certes, on riait. James Droughton pensa : « Et

bien! je quitterai San Joao, et j'irai m'installer à Philadelphie. Rien ne me retient ici. Je fuirai le pays où vit la famille Phelps et la cruelle Barbara. Pour commencer, je prendrai la mer^ à la fin de la semaine prochaine. Aussitôt mes affaires terminées, je m'installerai à bord de V Albatros. Et je tâcherai d'oublier. » En attendant il fut pris d'une grosse fièvre, et dut faire venir le médecin, qui lui ordonna de se mettre au lit. Parker, très inquiet, courut chez M. Phelps et sans préambule :

— Ah 1 ça, qu'est-ce que vous avez encore fait à M. Droughton? Voilà qu'il est malade, maintenant, et si gravement, que le médecin doit revenir ce soir. Est-ce une façon de se conduire avec un homme qui ne pense qu'à vous être agréable ou utile ? Quand vous l'aurez fait mourir, vous serez bien avancé !

— Qu'est-ce que vous me racontez là? dit Phelps avec un air consterné. M. Droughton est malade ?

— Il a dû avoir une espèce de coup de sang! Je vous dis que vous le tuerez ! Cela a-t-il le sens commun de faire passer un homme par de semblables émotions ! Votre fille est-elle donc féroce? Et cet imbécile d'O'Harty, qui va, partout, bavarder. Ah ! il s'arrange pour que miss Barbara ne puisse plus être à un autre que lui... Est-ce cela que vous voulez?

— Cet O'Harty est un misérable ! Mais il faut couper court à toutes ces affaires. J'en suis excédé, pour ma part. Et je vous remercie de m'avoir averti de ce qui se passe. J'y vais mettre bon ordre.

Le soir du même jour, Droughton, fort souffrant, avait défendu sa porte. Il était couché, et sous la surveillance de son valet de chambre, prenait consciencieusement, toutes les heures, des globules que son médecin lui avait prescrits, lorsque Parker entra, sur la pointe des pieds, et s'approcha de son patron.

— Qu'est-ce qu'il y a, Parker ? demanda le malade.

— Êtes-vous très fatigué, monsieur ?

— Pourquoi ?

— Parce que si vous sentez que vous êtes en état de recevoir quelqu'un, je retiendrai la personne qui est là.

— Qui ça ?

— M. Hyram Phelps.

— M. Phelps ! Qu'est-ce qu'il veut ?

— Là I Vous voilà de nouveau tout rouge ! Vous voyez : il vaut mieux le renvoyer. Il reviendra demain. Vous vous agiteriez^ et votre fièvre augmenterait. A demain. . .

— NonI s'écria Droughton. Tout de suite ! Pour qu'il vienne ici, il faut qu'il y ait du nouveau. Amenez-le, Parker.

— Alors ne le gardez que cinq minutes.

— Allez donc ! Et excusez-moi auprès de lui, de le recevoir couché.

Hyram parut. Il se courba, d'un air de désolation, devant le lit où s'agitait Droughton. Il leva les mains vers le ciel, comme pour implorer la justice divine. Puis changeant de physionomie, il s'assit et ditd'un ton jovial :

— Je vous apporte un remède qui, je l'espère, agira mieux sur vous que les drogues dont vous vous saturez. Ma fille consent I

— Elle consent ? répéta Droughton avec stupeur. Elle consent à devenir ma femme ?

— Je viens d'en recevoir, il y a une heure, l'assurance de sa bouche. Je n'ai pas perdu de temps à venir vous l'annoncer. . .

Droughton bondit hors de ses draps. Il parut, en un instant, complètement guéri. Parker, voulant le retenir, et le raisonner, d'un simple mouvement du poignet, il le fit tourner comme un tonton. Et, passant un pantalon à pied, endossant son veston du matin, Droughton commença à parler avec volubilité :

— Mais par quel miracle avez-vous obtenu ce consentement que miss Barbara refusait si obstinément? Que s'estil produit de nouveau ? Gomment pourrai-je vous remercier assez de ce que vous faites pour moi ? Je suis l'homme le plus heureux de la terre.

— Monsieur, dit Parker, je pense que vous êtes surtout l'homme le plus déraisonnable. Vous devez rester couché. Quand vous serez mort, le consentement de miss Phelps servira à grand'chose. Remettez-vous dans votre lit, monsieur, ou bien j'emmène M. Phelps, et vous ne saurez rien. N'est-ce pas monsieur Phelps ?

Il fallut que Droughton obéit au dévoué secrétaire et à son futur beau-père. Ce ne fut pas sans résistance. Il marchait de long en large dans sa chambre, en proie à une agitation violente. Les deux hommes le déshabillèrent, presque de force, et le bordèrent comme un enfant. Une fois daïis son lit, il voulut connaître, par le menu, ce qui s'était passé entre Barbara et M. Phelps. Le courtier avec toute l'onction piétiste, qui donnait tant de solennité à sa parole, dans les circonstances graves, déclara à Droughton que la faveur divine avait prêté un concours soudain au père de famille, en lui permettant d'émouvoir le cœur de son enfant. Oui, Barbara avait enfin discerné quel était son devoir, et elle était prête à s'y consacrer.

— Ah ! soupira Droughton, il y a, dans tout cela, de la raison, de la résignation, du dévouement, mais où est l'affection ? Je crains bien qu'il n'y en ait guère !

— Monsieur, dit Phelps, l'important est d'obtenir ce que vous souhaitez, c'est-à-dire de donner votre nom à ma fille. Une fois qu'elle se^^a chez vous, près de vous, à vous,

je suis parfaitement sûr que la situation changera, du tout au tout, et que les idées folles qui ont troublé son imagination, bien plutôt que son cœur, s'en iront toutes seules.

— Ah ! si je ne Tespérais pas, monsieur Phelps, dit Droughton, je n'épouserais pour rien au monde miss Barbara. Mais j'ai confiance en elle, et aussi en moi-même. Je réussirai à me l'attacher. Et elle sera heureuse I

11 broda sur ce thème, pendant longtemps, avec la passion débordante d'un cœur trop plein. Il était inutile que Phelps et Parker lui donnassent la réplique. Il se suffisait à lui-même, et sa verve s'alimentait à une source intarissable. Projets sur projets s'échafaudèrent^ dans sa pensée enflammée, et se précisèrent par sa parole, devant les deux hommes ébahis. Et quand M. Phelps prit congé et se retira, reconduit par Parker, il ne put se défendre d'exprimer son étonnement :

— Quel homme ! Quelle ampleur d'imagination et quelle conviction verbale ! Il fait voir la réalisation des affaires, en les expliquant. Il doit être impossible de lui résister, quand il discute. Je vous assure qu'il me subjugue et m'éblouit. Quel honneur ce sera pour moi de compter, dans ma famille, un personnage destiné à un pareil avenir ! Car il n'a que quarante ans, monsieur Parker !

— Ah! C'est très peu pour vous, dit le secrétaire, en hochant la tête, mais c'est beaucoup trop, je le crains, pour votre fille I

— Abraham avait cent ans quand il épousa Sarah ! répliqua d'un air inspiré Hyram Phelps. Puisse l'union de Barbara avec M. Droughton nous donner un nouvel Isaacî

— Ainsi soit-il ! fit Parker, non sans irrévérérence. En

tout cas, tâchez que miss Phelps ne donne plus de soucis à M. Droughton. Car vous voyez dans quel état elle l'avait mis, en lui bouleversant la cervelle ! Nous n'avons pas le temps de nous payer des maladies, monsieur Phelps. Notre activité vaut de l'or. Et aussitôt que le moteur qui actionne tous les rouages des affaires s'arrête, chez nous, la perte, ou mieux le manque à gagner, se chiffre par millions de dollars. Vous voilà de la maison, vous avez intérêt à ce que les affaires marchent. Donc, rendez-nous les services dont vous êtes capable, en nous évitant les préoccupations et surtout les difficultés.

— Comptez sur moi. Vous êtes un aimable homme, monsieur Tarker. Et je comprends bien que vous ayez de l'influence sur M. Drougton.

— Monsieur Phelps, je n'ai aucune influence sur M. Droughton. Je ne cherche pas du tout à en acquérir. Je me borne à l'aimer et je le sers en conséquence. Il sait qu'il peut compter sur moi. Cela suffit. Du reste, perdez cette illusion qu'on puisse prendre de l'ascendant sur M. Droughton. Ce serait une très grave erreur. Il aime votre fille. Il a été malade, en croyant qu'il devait renoncer à l'épouser, mais il en aurait pris son parti. Et une fois ce parti pris, tout aurait été fini, et pour jamais. L'énergie du caractère de M. Drougton est extraordinaire. Il faut le voir en face des difficultés, pour en juger. Monsieur Phelps, vous l'admirez et cependant, vous ne le connaissez pas. Dans sa sphère, c'est un Napoléon.

Ilyram Phelps partit, les yeux éblouis et la pensée exaltée par ce qu'il avait vu et entendu. Il prit une bien plus grande idée du destin qui échéait à sa fille. Il frémit en se

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rendant compte qu'elle avait failli tout brouiller, par son entêtement, et que si Droughton était parti pour les îles Douglas, il est probable qu'il ne se serait jamais plus occupé de Barbara Phelps. Il se promit de veiller à ce que tout marchât droit, désormais, et surtout à ce que le jeune O'Harty ne vînt pas tourner autour de chez lui. Il ignorait que Barbara fut en correspondance avec l'Irlandais. Il ne soupçonnait pas qu'elle l'eût revu, depuis qu'il l'avait mis violemment à la porte . Quand il se remémorait la médiocrité du commis d'ordres, et qu'il avait pu songer un instant à unir Barbara à ce pauvre hère, il se demandait où il avait eu la tête. N'aurait-il pas mieux valu rester fille que de porter le nom de ce malencontreux garçon ? Il oubliait sa médiocrité personnelle, les difficultés de son existence passée, les affres de la failUte éprouvées si récemment. Il ne voyait plus que la grande figure de James Droughton, les prodiges de ce hardi spéculateur. Sa fortune colossale, et sa gloire de Napoléon industriel. Barbara n'avait qu'à marcher droit, pour être la Reine de ce Roi de l'étain. Et, lui, Phelps, y mettrait bon ordre.

Le lendemain Droughton, rétabli, quoique encore un peu pâle, dîna chez son futur beau-père. Il trouva une Barbara calme et simple. Le sourire ne se montrait pas encore sur son beau visage. Mais déjà ses yeux étaient moins tristes. La vérité était qu'elle avait pris son parti. Elle comprenait très bien qu'elle ne pourrait pas lutter contre toute sa famille. Il ne lui plaisait pas de passer auprès des siens pour un monstre d'égoïsme et d'ingratitude, qui refusait de faire le bonheur de tous, au prix d'un caprice. Elle pliait sous le poids écrasant de tous lesinté-

rêts coalisés contre elle. Mais son antipathie pour Droughton, qui la plaçait dans cette situation inextricable, avait décuplé. Maintenant il ne lui était plus indifférent. Elle le détestait. Ses sentiments envers lui se résumaient dans cette affirmation qu'elle se faisait à elle-même : « Il me le paiera ! )> Si Droughton avait pu soupçonner cet état d'esprit, il est vraisemblable qu'il eût reculé. Il consentait à épouser Barbara sans entrain, consentante. Il eût refusé d'amener sous son toit Barbara pleine de rancune. Il ne se douta de rien. La jeune fille fut aussi aimable qu'une bonne maîtresse de maison le peut être, pour un convive qu'on l'a priée de bien recevoir. Elle eut des attentions de politesse que Droughton prit pour des faveurs. Il se fortifia dans cette assurance qu'il finirait par amadouer Barbara, et il marcha vers l'avenir avec un cœur débordant de satisfaction. Cependant que de signes auraient dû le frapper, qui étaient révélateurs de la pensée secrète de Barbara. A l'offre d'aller, avec son père et Droughton, chez Vellerini, le grand joaillier, pour choisir les parures de sa corbeille de noce, elle avait répondu par un refus.

— Achetez ce que vous voudrez, je ne veux rien choisir, moi-même.

Phelps pour l'excuser avait dit à Droughton :

— Elle préfère avoir le plaisir de la surprise. Et puis il y a quelque chose de gênant, pour une jeune fille pauvre, à désigner les bijoux de prix que son mari lui offrira.

Droughton avait accepté, comme une marque de délicatesse, ce qui, à ses yeux, aurait pu passer pour une preuve d'hostilité. Mais il avait un tel désir de se laisser con-

vaincre qu'il n'offrait aucune résistance, lorsque Phelps lui donnait les assurances les plus cordiales. Ah ! Phelps, lui, n'hésitait pas. Entre le bon Droughton et le pointilleux O'Harty, quelle différence ! Et cette Barbara, quelle slupide créature !

-fi

La semaine qui avait précédé le mariage, Droughton était venu avec sa voiture prendre M. Phelps et sa fille, pour les conduire chez lui, dans l'appartement qu'il avait fait meubler à neuf pour sa jeune femme. Il désirait montrer son installation à Barbara, afin de recueillir ses éloges ou ses critiques. Il se faisait un bonheur de voir miss Phelps dans ces pièces pleines de meubles élégants et précieux. Barbara déclara nettement qu'elle n'y mettrait

pas les pieds. Elle aurait, certes, bien le temps de voir les appartements de M. Droughton. Et si quelque chose lui déplaisait, elle saurait bien le dire.

Gomme Droughton montrait une physionomie contristée, la jeune fille ajouta d'un air pincé :

— Il y aurait pour moi une sorte d'inconvenance à me montrer, à présent, avec vous, dans cette maison, où sont vos domestiques, des ouvriers, une collection de gens qui vont s'écarquiller les yeux à me regarder. Et c'est ce que je déteste le plus, je vous en préviens.

— Alors, dit Droughton doucement, il ne fallait pas être si belle, miss Barbara. Car, partout où vous passerez, les regards se fixeront sur vous.

Au lieu d'aller visiter son appartement, Barbara consentit à faire une courte promenade avec son père et Droughton. Elle rapporta, pour ses sœurs, des gâteaux et des fleurs dont son fiancé emplit la voiture. Si la jeune fille avait consenti à descendre et à entrer dans un magasin, quelles folies Droughton n'eut-il pas faites ? Cependant comme les lettres de faire-part étaient parties, et que les journaux annonçaient, avec force détails, la cérémonie, un incident se produisit qui modifia de la façon la plus grave le cours des événements. Barbara reçut de Daniel O'Harty une lettre désolée, demandant un rendez-vous. Fiémissante d'émotion, la jeune fille s'enferma dans sa chambre pour réfléchir à ce qu'elle devait faire. Ce n'était pas une enfant faible et naïve. Elle savait vouloir. Son affection pour Daniel avait augmenté depuis qu'elle était si violemment combattue.

Un instant, elle avait espéré que son fiancé se résigne-

rait. Elle était touchée profondément, en voyant qu'il persistait à lutter, et qu'il ne redoutait pas de se mesurer avec James Droughton. En somme, il méritait qu'elle lui demeurât fidèle, puisqu'il continuait à Faimer malgré tout. Elle n'était pas sans savoir que, dans des situa-

tions comme la sienne, il était arrivé à déjeunes femmes de se marier, avec l'idée bien arrêtée de sacrifier l'époux à l'amant, et de considérer les serments prononcés devant l'autel comme nuls et non avenus. N'avait-elle pas, ellemême, dans un moment d'exaltation, et pour calmer le désespoir de Daniel, promis de n'appartenir jamais à James

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Droughton ? Gomment arriverait-elle à concilier cette promesse avec les engagements qu'elle était à la veille de prendre ? Car, il fallait opter et être fidèle à O'Harty, en trahissant Droughton, ou respecter la foi jurée à Droughton, en oubliant à jamais Daniel. Elle n'hésita pas. Dans sa pensée, depuis longtemps la cause était jugée. Elle épouserait Droughton, puisque son père l'avait exigé. Elle donnerait cette preuve de dévouement aux siens, afin de payer leur dette au riche financier qui avait tiré M. Phelps de peine. Mais cela fait, elle reprendrait sa liberté, et rien ne pourrait la contraindre à passer sa vie auprès d'un homme qu'elle détestait. Le mariage allait l'émanciper, et maîtresse de ses actes, elle saurait bien se faire reconnaître par M. Droughton le droit de vivre comme il lui conviendrait.

Elle n'associait, du reste, en aucune façon, O'Harty à ses projets. Elle ne songeait pas, un seul instant, à quitter Droughton pour Daniel, encore moins à tromper l'un en faveur de l'autre. Se donner à O'Harty n'entrait pas dans sa pensée, et elle ne concevait pas le moyen de répondre à l'amour de Daniel, avant d'être dégagée vis-àvis de Droughton. Elle précisait ainsi la situation : Quand M. Droughton aura compris que je suis résolue à rester libre, que je ne l'ai épousé que contrainte, et que rien ne pourra m'obliger à demeurer auprès de lui, il est impossible qu'il ne consente pas à se séparer de moi. Il divorcera et je pourrai remplir mes engagements vis-àvis de Daniel. Je suis sûre que Daniel m'attendra, fût-ce un an, s'il le faut. Elle ne se disait pas qu'il serait, en réalité, plus logique et plus simple de ne pas s'engager

dans des liens qu'elle était décidée à rompre. La lutte qu'elle soutenait, depuis plusieurs semaines, contre tout son entourage, la pression que la toute- puissance de Droughton exerçait sur sa résolution ne lui paraissaient pas supportables plus longtemps. Elle était lasse des objurgations de son père, des lamentations de la vieille Rosy et des affectueuses et indiscrètes plaintes de ses sœurs. Il lui était impossible de continuer à vivre ainsi. Tout le monde, autour d'elle, était ligué pour assurer le mariage. Elle allait donc se marier. Le premier jour de sa vie nouvelle marquerait l'affirmation de son indépendance. Elle réglait ainsi l'avenir.

La lettre qu'elle reçut de Daniel O'Harty modifia tous ses projets, éclaircit tous ses sentiments. « Ma bien aimée, disait le commis, il faut, à tout prix, que je vous parle pendant cinq minutes. Il y va de ma vie. Je vous supplie de m'accorder un entretien place Victoria, comme vous l'avez déjà fait une fois. Ce que j'ai à vous dire ne peut se remettre. Je vous attendrai ce soir, à cinq heures. Toutes les tendresses de mon cœur. Daniel. » En recevant ce billet, Barbara fut très troublée. D'une part, elle avait pris la résolution de ne plus rien faire qui pût lui être reproché par M. Droughton. D'autre part, elle se considérait comme liée à Daniel par les liens indissolubles de son affection librement consentie. Le véritable fiancé, le maître de sa destinée, c'était O'Harty. Comment se dérober à un si pressant appel, et quelle raison se donner à soi-même, pour traiter sans égard un être qui avait tant de droits et si mal respectés. Elle se décida à rejoindre O'Harty à l'heure indiquée. Ses sorties n'étaient

nullement surveillées, et rien ne Tempêchait de se rendre place Victoria. Mais elle se voila soigneusement. Déjà elle craignait d'être remarquée. Sur le même banc où il l'attendait, la dernière fois, Daniel était assis. Il se précipita vers elle, et lui saisit les mains. De rares passants regardèrent, en souriant, ce jeune homme et cette jolie femme qui s'abordaient ainsi. Barbara et Daniel s'en allèrentàTécart. Le commis d'ordres très agité, s'écriaaussitôt :

— Quelle joie et quelle douleur, en même temps, pour moi, de vous voir, ma chérie ! Est-ce donc possible ? Quoi! Vous avez cédé? Vous m'abandonnez? Et cependant, je n'ai pas cessé d'avoir une place dans votre cœur, puisque vous voici, à mes côtés, la veille de cet affreux, de cet infâme mariage ! Oh ! ma Barbara, est-ce donc possible? Vous serez M"^^ Droughton ? Et tout ce qui faisait mon bonheur, sera perdu ?

Il commença à pleurer avec des sanglots qui faisaient sauter ses épaules, et le visage couvert de ses mains, pour que Barbara ne vit pas les larmes qui ruisselaient jusqu'à ses lèvres, il offrit à la jeune fille le tableau du plus violent et sincère désespoir. Elle lui écarta doucement les mains, et, regardant avec une infinie tristesse les traits contractés de son ami, elle dit :

— Epargnez-moi, Daniel, je suis si malheureuse.

— Vous voulez l'être, puisque vous obéissez?

— Que faire, mon Dieu ! Vous ne savez pas tout ce que j'endure ! Vous, au moins, si vous êtes séparé de moi, vous serez libre ! Mais la pauvre Barbara !...

Elle se mit à pleurer à son tour. Et les gouttes d'eau qui sortaient de ses yeux, tachaient de points noirs savoi-

lette de gaze blanche. Daniel avec emportement s'écria :

— Fuyez avec moi !

— Oh ! Daniel, je ne dois pas. J'ai donné ma parole à mon père d'épouser M. Droughton.

— Votre père est un vieillard égoïste et atroce ! Il vous vend à ce richard !

— Ne parlez pas de mon père, je vous en prie I

— Il vous sacrifie ! C'est un monstre !

— Non, il croit assurer mon bonheur !

— Barbara, partons ensemble! Venez, ne rentrez pas chez vous !

— Et où irais-je?

— Chez moi.

— Non, c'est impossible!

— Ecoutez-moi, je vous le demande en grâce. J'ai tout préparé pour vous emmener loin de cette ville. Depuis que je crains que vous soyez perdue pour moi, je n'ai pensé qu'à vous disputer à ce Droughton. J'ai obtenu de mon compatriote Joë Seldon, le grand manufacturier de la Nouvelle-Orléans, un emploi dans son tissage de coton. J'aurai mille dollars d'appointements, et plus dans l'avenir. J'ai retenu, en prévision de notre départ, deux places sur le steam-boat, qui part demain. On ne pourra pas nous poursuivre. Les billets sont pris au nom de M. Sandford et sa sœur. Une fois à l'abri, nous préviendrons votre père, et tout s'arrangera...

Elle l'interrompit d'un geste effrayé :

— • Et que pensera-t-on de moi ?

— - Ah ! cessez de penser à vous. Ne pensez qu'à moi ! Ne m'abandonnez pas I Venez I

120 MARIAGE AMÉUICAIN

— Non ! J'ai donné ma parole à mon père que j'épouserais M. Droughton.

— Mais vous m'avez juré^ à moi, que vous ne lui appartiendriez pas !

— Je puis respecter mes deux engagements. Il se tordit les mains avec désespoir :

— Ah ! Vous me leurrez! Vous êtes perdue pour moi. En ce moment, vous ne songez qu'à gagner du temps, en me trompant par des promesses que vous savez bien ne pas pouvoir tenir. Si vous épousez Droughton, pour obéir à votre père, comment parviendrez-vous à vous conserver à moi, comme vous vous y êtes engagée ?

— En partant avec vous, demain soir.

— Après le mariage?

— Après le mariage. J'aurai fait ce que mon père veut, et ne dépendant plus que de M. Droughton, je reprendrai ma liberté, sans scrupules.

— Vous ferez cela?

— A moins qu'on ne m'enferme et qu'on ne m'attache.

— Mesurez la portée de cet engagement noùveau, Barbara. Je vous jure que si vous y manquez, je viens sous votre fenêtre, et, comme intermède à votre nuit de noces, je me fais sauter la cervelle, avec le revolver que voici.

11 montra l'arme, qu'à tout événement, il portait sur lui. Elle la repoussa de la main, un peu pâle, et dit :

— A quelle heure part le bateau?

— A six heures.

— Je m'arrangerai pour venir vous rejoindre. Ayez une voiture, à cette place même où nous sommes, en ce moment, et attendez-moi, à partir de quatre heures.

— Vous me jurez que vous viendrez ?

— Je ferai tout pour venir. Quittons -nous, maintenant.

— A demain donc, et à toujours !

Ils se jetèrent dans les bras Tun de l'autre, et, après un ardent baiser, bouleversés, frémissants, ils se séparèrent. Le projet conçu par O'Harty, pour être audacieux, n'en était pas moins réalisable. Barbara avait trouvé un moyen très simple d'aller retrouver Daniel. Elle demanderait à Droughton de la conduire, après le mariage, chez son père, afin qu'elle put mettre en ordre tout ce qu'elle désirait emporter avec elle. Il viendrait la reprendre à sept heures pour l'emmener dîner chez lui, avec toute la famille Phelps. De chez son père, il lui était facile de sortir pour se rendre place Victoria. A l'heure où Droughton arriverait chez M. Phelps pour la chercher, elle serait en mer, et à l'abri de ses atteintes. Mais, au moment où Barbara combinait ce plan, déjà le hasard intervenait d'une façon très menaçante pour déjouer ses combinaisons, En passant en voiture sur la place Victoria, Parker eut une surprise : il aperçut miss Phelps qui causait avec animation avec M. O'Harty. Il se fit arrêter dans la rue prochaine, descendit, et, avec précaution, revint sur ses pas. Quand il fut à portée de voir, Barbara et Daniel venaient de se séparer et s'en allaient chacun de son côté. Mais il n'y avait pas à s'y tromper. C'était bien miss Phelps. Et, à la veille de son mariage avec Droughton elle acceptait un rendez-vous avec son ancien fiancé. Le secrétaire demeura perplexe. Fallait-il prévenir son patron, ou ne pas troubler sa sécurité? Ne pas le prévenir, c'était peut-être com-

promettre l'avenir. Le prévenir c'était sûrennent bouleverser le présent. Que décider? Parker fit ses courses, sans avoir pu se résoudre dans un sens ou dans l'autre. Il trouva Droughton dans son cabinet, en train de régler des comptes avec sa lucidité habituelle, comme si son existence ne devait pas changer complètement le lendemain. Il écouta, en souriant, les explications que Parker lui donna sur les affaires dont il l'avait chargé, et comme son fidèle factotum se taisait, il demanda :

— C'est tout?

Parker hésita encore, pendant une seconde, puis résolument, il dit :

— Non, monsieur, ce n'est pas tout. Je n'ai pas dit le plus important.

— Qu'est-ce donc? Eh bien ! Pourquoi ne parlez-vous

pas ?

— G'estque c'est si délicat à dire.

Maintenant qu'il était engagé dans sa révélation, Parker n'en reconnaissait plus que les mauvais côtés, et il entrevoyait confusément des désastres. Droughton se leva, vint à son secrétaire, et d'une voix un peu tremblante, il dit :

— Est-ce qu'il s'agit de...

Il n'osa pas dire miss Phelps. Mais Parker comprit que son patron l'avait deviné. Il inclina la tête et avoua :

— Oui, monsieur.

Droughton eut une vague de sang au visage, il s'assit, parce qu'il sentait ses jambes faiblir, et questionna :

— Qu'est-il arrivé?

— J'ai rencontré, tout à l'heure, miss Barbara, place Victoria.

— Après.

— Elle n'était pas seule.

— Pas seule 1 Avec qui était-elle?

— Avec M. O'Harty.

— Ah! fît Droughton, d'une voix étranglée.

— Ils causaient ensemble.

— Combien sont-ils restés de temps, l'un près de l'autre?

— Je l'ignore. Us se sont séparés, presque aussitôt. Le temps que j'arrête ma voiture et que je retourne sur mes pas, ils s'étaient quittés.

— Vous ont-ils aperçu?

— Certainement non.

Droughton demeura pensif. Il se disait : Elle le revoit. Elle a rendez-vous avec lui, la veille de notre mariage. Que conclure de cela? Je sais bien qu'elle ne m'aime pas, mais me trompe-t-elle avec lui? Elle, Barbara? Si fière, si intransigeante, après qu'elle m'a donné sa parole ? Estce possible? Il ne voulut pas le croire. Sa conscience se révolta contre un pareil soupçon. Il était bien novice, en amour, et bien ignorant de la duplicité féminine, ce laborieux Droughton, qui avait passé, jusque-là, sa vie à lutter contre la nature et l'humanité. Il était un maître, dans l'art de conduire les affaires et de dompter les hommes. Il avait, dans les questions de sentiment, la naïveté d'un enfant. Il aimait Barbara, il avait confiance en elle. Il ne voulait pas la croire fourbe, et se refusait à l'accuser. Il releva le front et dit :

— Et bien ! Parker, il est probable que miss Phelps a fait, aujourd'hui, ses adieux à M. O'Harty. Demain, elle ne pourrait s'entretenir avec lui de ce qu'elle avait à lui dire, sans manquer à ses devoirs. Je ne vois rien de suspect dans sa rencontre, en un lieu public, avec son ancien fiancé. Place Victoria, voyons, sous le regard des passants, sous le vôtre... c'est bien innocent I

Parker, avec stupeur, entendit son patron excuser l'étrange conduite de miss Phelps. Il trouva, lui, moins naturelle cette connivence. Mais il ne voulut pas aller plus loin dans ses appréciations. M. Droughton, s'il avait raison, et si rien ne venait, par la suite, confirmer les impressions mauvaises de Parker, serait homme à ne pas lui pardonner son erreur. Il opina donc :

— Oui, monsieur, sans doute, vous avez raison. Mais parlerez-vous à miss Barbara de ce que je viens de vous apprendre?

— Certainement non.

— Cependant une conversation amicale...

— Jetterait du trouble dans nos esprits. Je surveillerai, du reste, je prendrai mes précautions. Vos avis n'auront pas été inutiles.

Parker comprit que Droughton ne voulait pas s'étendre, plus longtemps, sur un sujet qui lui déplaisait. Et comme il était courtisan, en fin de compte, vis-à-vis de ce Roi de rétain, il parla d'autre chose.

Dans son cabinet, à six heures, Droughton achevait d'examiner la feuille des gratifications qu'il distribuait à tous ses employés à l'occasion de son mariage, lorsque la pendule, en sonnant, l'avertit que Barbara ne tarderait pas à revenir de chez M. Phelps, Après le mariage accompli, le matin, dans la plus stricte intimité, M"^® Droughton avait déjeuné, une dernière fois, chez son père avec son mari. Vers deux heures, elle avait enlevé sa toilette de mariée et mis une robe de ville, puis elle avait renvoyé Droughton, en lui déclarant qu'elle rentrerait seulement pour le dîner, désirant passer cet après-midi, avec ses sœurs, à ranger ses tiroirs, et à faire ses paquets. Elle lui demanda d'envoyer la voiture, à cinq heures, la prendre. Droughton s'était prêté de bonne grâce à ce caprice. Il avait dit en riant :

— Vous voulez enterrer votre vie de jeune fille? A tantôt, donc.

Dans son cabinet, seul, à six heures, il se sentit morose sans raison. Il sonna, pour demander si Madame était rentrée. La réponse fut négative. 11 en fut étonné. Ce

n'était cependant qu'un retard d'une heure. Il sonna au

téléphone et demanda M. Phelps.

— Allo ! Monsieur Phelps. ..oui. ..c'est moi, Droughton. Est-ce que ma femme est encore ici ?

La voix de Phelps marqua un vif étonnement :

— Mais non, elle est partie, il y a déjà quelque temps.

— Elle n'est pas encore arrivée .

— Il n'y a cependant que pour dix minutes de trajet, avec votre voiture.

Elle va rentrer. Elle aura

^^^^^4i. ' voulu faire une course . . .

— Sans doute. J'attends donc.

— Ne vous inquiétez pas.

— Non, merci . Au revoir.

Et cependant, Droughton s'inquiéta. 11 ne pût demeurer dans son cabinet et se promena dans les salons, les chambres de son hôtel, paré et fleuri, pour recevoir la jeune femme du maître. Il allait, d'un pas saccadé, sentant.

de minute en minute, son impatience et sa crainte s'accroître. Sa crainte? Que pouvait-il redouter ? Il n'en savait rien . Mais il se reprochait, maintenant, de n'avoir pas tenu assez compte des avertissements que Parker lui avait donnés, d'avoir eu, en Barbara une confiance aveugle, et d'être là, inactif, indécis, dans ses beaux salons dorés, au lieu de courir à la recherche de celle qui ne venait pas. Un roulement de voiture, sous la voûte d'entrée, le fit sursauter, lin bien-être délicieux rafraîchit son sang. Il se sentit redevenir calme, confiant, bon, heureux : c'était Barbara, enfin, qui arrivait. 11 guetta, dans le silence, les pas, la voix de la jeune femme. Il ne voulut pas aller trop vite au devant d'elle, dans la crainte qu'elle ne soupçonnât son émoi. Il attendit, le cœur battant. Mais le silence resta profond, et, par la fenêtre, dans la cour, il aperçut le cocher, en bas de son siège, et les hommes d'écurie qui dételaient les chevaux. Il sonna d'une main violente :

— Madame est chez elle?

— Non, monsieur, Madame n'était pas dans la voiture.

Droughton eut un éblouissement. Cependant il se contint pour ne pas paraître étonné, il dit au domestique :

— Demandez au cocher ce que Madame a dit.

Dans le fond de sa pensée, une voix impérieuse, cruelle, s'éleva, qui criait : Ne cherche pas : elle a fui ! Elle a fui ! Et vainement Droughton essayait de raisonner, de fixer ses idées, pour étudier la situation, toujours la voix angoissante répétait : Elle a fui! Le valet reparut :

— Madame a fait dire au cocher d'aller l'attendre rue

de l'Indépendance... et si elle n'était pas là, à six heures, de rentrer à la maison. Madame n'est pas venue, le cocher est rentré.

— Bien ! M. Parker est-il ici ?

— Oui, monsieur.

— Priez-le de venir me parler.

Droughton n'eut plus un doute, plus une hésitation. 11 ne crut ni à un retard, ni à un accident. Il eut la certitude que Barbara était partie pour toujours, et que la voix intérieure avait dit vrai. Il la vit, par la pensée, au bras de O'Harty, s'en allant, pour le fuir, lui Droughton, et riant de sa sottise, de sa crédulité. Car on s'était bien moqué de lui, on l'avait bien bafoué. Et le jeune M. O'Harty, non content de posséder Barbara, aurait ce succès de pius d'enlever M"*® Droughton, le jour même de son mariage, avant même que son mari ait eu seulement le loisir de la voir entrer dans sa maison. Une colère, comme seuls les hommes d'action, presque souverains dans leurs initiatives, peuvent en avoir, bouleversa le cerveau du Roi de l'étain. Il sentit qu'il allait avoir une, congestion et, saisissant un mouchoir, il le trempa d'eau et l'appliqua sur son front. Au moment même, Parker entra. D'un coup d'œil, le secrétaire vit le désordre d'esprit de son patron, le visage livide et convulsé, sous le masque humide du mouchoir barrant le front.

Il s'élança :

— Mon Dieu ! Monsieur, qu'y a-t-il?

Droughton ayant près de lui quelqu'un à qui confier son tourment, redevint, en un instant, lui-même. 11 se redressa, et nettement :

— Parker, vous aviez raison. Il y avait entre Barbara et cet O'Harty un plan concerté. Ils ont dû partir ensemble.

Le secrétaire ne broncha pas à cette déclaration. Il répondit posément :

— Monsieur, nous allons le savoir immédiatement. Sans vouloir vous inquiéter inutilement, j'ai cependant pris mes précautions. Depuis deux jours, M. O'Harty est surveillé par un homme sûr...

— Un détective ?

— Non, monsieur, un homme à moi, qui ne doit pas me trahir, comme font, trop souvent les hommes de la police... Mais, permettez, ne perdons pas de temps, il est précieux.

Il sonna au téléphone :

— Donnez-moi le 2.740.

— Parker, interrompit Droughton, jamais je n'oublierai ce que vous avez fait pour moi, en cette circonstance.

Le regard qui accompagna cette déclaration valait une fortune. Parker était un homme sérieux, il ne s'attarda pas aux douceurs de cette satisfaction. Il sonna avec hâte :

— Allo! AlloI Le 2.740... Oui... C'est vous Jim Watson? Bon. Qu'avez-vous à me dire?... Vous alliez venir. Bon. Parlez... J'écoute.

On eut entendu battre le cœur de Droughton, dans le silence du cabinet. Enfin Parker lâcha l'auditeur et très grave se tournant vers son patron:

— M. O'Harty a pris, à six heures, le bateau le MissowH. Il était accompagné d'une jeune dame, qu'il fait passer

MAUIAGE AMÉRICAIN

pour sa sœur, et qui est hermétiquement voilée.

Excusez-moi , M. Watson ne savait pas qu'il s'agissait de M^^ Droughlon, je ne m'étais pas cru en droit de le lui dire.

— Ainsi, ils sont partis ! C'est donc vrai? dit Droughton avec désespoir. Barbara et cet O'Harty. , . ils sont partis !

— A six heures, sur le Missouri. Qu'allez-vous faire, monsieur.

— Ce que je vais faire, Parker?

Par Dieu ! je vais courir après eux, et les rejoindre, quand ils seraient protégés par toute la flotte américaine, et tuer M. 0'-

Harty ou me faire tuer par lui,

— Et comment les poursuivrez-vous?

— Le navire d!Alvarado est à quai. Il allait partir pour les îles Douglas. Il se mettra à ma disposition. Et quand nous devrions faire sauter la machine, nous rejoindrons le Missouri.

Parker ne fit aucune objection. Il mit son chapeau.

— Votre voiture?

— Non! Pas le temps, Parker, un fiacre ou le tramway. Allons, vous m'accompa^çnez?

— Où il vous plaira de me conduire, monsieur.

Sans pardessus, sans bagages, les deux hommes descendirent l'escalier quatre à quatre et avisant une voiture qui passait dans la rue, ils l'arrêtèrent et se firent conduire au port.

Laissant fuser, par la double cheminée de sa machine, la blanche spirale de la vapeur, Y Albatros remis à neuf, essayant ses chaudières à triple expansion, était sous pression, et s'apprêtait à sortir au large. Le Roi de l'étain d'un bond, sauta dans le canot du bord qui ramenait les permissionnaires et, au bout d'un court instant, il foulait du pied le pont du navire. Etonné, Alvarado s'élançait de sa cabine au-devant de son richissime armateur.

— Eh! quoi, seigneur, nous faites-vous la faveur de venir passer quelques heures à bord ?

— Capitaine Alvarado, dit Droughton, où pouvons-nous causer librement ?

— Mais sur la passerelle, si vous le voulez bien. Entre la mer et le ciel. Les goélands du port seront seuls à même de nous entendre.

Ils gravirent l'escalier et se trouvèrent isolés au-dessus du pont. Là, Droughton regardant froidement le Colombien :

— Capitaine, votre navire est à mon service. Mais jusqu'à quelle limite? J'ai besoin de le savoir de la façon la plus nette. Expliquez-vous donc.

— Seigneur, fit Alvarado, je vous mènerai où il vous

plaira, tant que mon navire nous portera, moi et mon équipage, quoique vous nous commandiez. Je crois votre Excellence incapable de nous exposer dans quelque entreprise répréhensible.

— Capitaine, ce que je viens vous demander constitue un acte de piraterie, dans tous les pays du monde. Il s'agit d'atteindre en mer et d'arrêter un paquebot faisant le service entre San Joao et les Etats-Unis.

— Diablo !

— Si vous hésitez, je vous donnerai, par écrit, décharge de toute responsabilité. Vous me vendrez votre navire, j'en prendrai le conimandement, et vous le conduirez comme lieutenant, sous mes ordres.

— Eh ! Valgame Dios ! s'écria Alvarado stupéfait, quoiqu'il ne s'étonnât pas facilement, dans l'ordinaire de la vie. Qu'allez-vous donc chercher à bord de ce paquebot?

Droughton répondit tranquillement :

— Ma femme, qui vient, au sortir de la messe de notre mariage, de s'enfuir avec un galant I

— Bribone! Senor, n'en dites pas plus long ! Je vous suivrais jusqu'en enfer, du moment que votre cause est juste. Alvarado est gentilhomme. Vous pouvez compter sur le navire et sur l'équipage. Quel est s'il vous plaît le paquebot?

— Le Missou?^.

— Cette gabare I Je l'ai vu partir, tout à l'heure. Vous n'avez pas besoin de vous tourmenter, senor. Nous serons sur lui, demain à la première heure. 11 file douze nœuds. L'Albatros sans se forcer peut en faire vingt. Nous le tenons, comme s'il était amarre à notre arrière.

— Partons-nous ?

— Je prendrai, s'il vous convient, deux heures pour embarquer des vivres frais et faire viser ma patente. Avant la fin de la journée, nous serons au large.

— Fort bien I Et si le capitaine du Missouri^ quand nous le rejoindrons, refuse de s'arrêter, comment l'y contraindrez-vous ?

Alvarado passa, en souriant, la main sous son menton, avec un geste caressant :

— J'ai à l'avant de mon navire une pièce de cent vingt qui envoie à six mille mètres un projectile chargé à la cordite capable de couler le Missouri en cinq minutes. S'il faut s'expliquer, on s'expliquera. Et le capitaine du paquebot comprendra tout de suite.

— Fort bien ! capitaine. Nous sommes, désormais, d'accord sur tous les points.

Droughton rejoignit sur le pont Parker, qui l'attendait paisiblement.

— Nous partons, dans deux heures.

— Il m'est venu une idée, monsieur, dit le secrétaire. Pourquoi ne courriez-vous pas chez le juge des flagrants délits, pour lui demander un mandat d'arrêt, et un officier de police pour l'exécuter. Gela aplanirait peut-être bien des difficultés.

— J'y ai pensé, Parker. Mais il faudrait pour obtenir ce mandat révéler publiquement la conduite de M"^® Droughtan. J'aime mieux risquer quelques petites choses, que de la déshonorer.

Parker approuva de la tête et dit :

— AU right !

Le plan de O'iïarty s'était exécuté comme il avait été convenu entre Barbara et lui. A quatre heures, la jeune femme était arrivée place Victoria, tenant à la main un petit sac dans lequel elle emportait le strict nécessaire. La portière de la voiture s'était ouverte. Daniel avait attiré Barbara dans ses bras, et, une demi-heure plus tard, ils étaient tous les deux, sans incidents, installés dans une des deux cabines retenues pour le voyage. Ils se taisaient, assis en face Tun de l'autre, dans l'étroit espace compris entre la couchette, Tarmoire et le lavabo. Ils prêtaient l'oreille à tous les bruits du bord : grincements de poulies, chocs sourds des bagages sur le pont, marche pressée des hommes du bord dans les escaliers, appels des stewards et brefs commandements de l'officier de service. Enfin, après une série de coups de sifflets, un grand mouvement eut lieu, à bord du navire, un choc, puis le profond ébranlement de l'arbre de couche qui commençait de tourner, et le navire bougea. On partait. Un soupir, à la fois, sortit des lèvres de Daniel et de Barbara. Ils se levèrent, dégagés du souci, qui les avait hantés secrètement, d'une descente de police^ venant au dernier moment se saisir de Barbara pour la ramener chez son mari.

— Libres ! s'écria Daniel, nous voilà enfin libres!

Et, comme pour prendre possession, il saisit la jeune femme et voulut la presser sur son cœur. Mais elle résista énergiquement et en un instant dégagée :

— Je suis sur les contrôles du navire portée comme étant votre sœur, dit-elle, avec un ferme regard, ne l'oubliez pas, Daniel.

— Oh ! chère, chère Barbara, supplia le jeune homme.

n'êtes-vous pas à moi de par votre propre volonté ? Et notre commune décision ne nous lie-t-elle pas mieux qu'un sacrement ?

— Il faudra, cependant, que vous attendiez qu'un sacrement vous ait donné un droit réel sur moi, dit Barbara en

souriant, pour obtenir que je cesse de vous considérer comme mon frère. Vous êtes M, Sandford, et moi M"® Sandford!

— Vous êtes M"'^ Droughton, répliqua O'Harty avec dépit, et vous voulez continuer de Têtre.

— Je ne m'occupe point de M. Droughton, croyez-le bien, fit Barbara. Il ne s'agit que de moi, en tout ceci. J'ai quitté un mari qui m'était imposé, mais je nerveux pas

être votre maîtresse. Mettons les mots sur les choses. Je serai votre femme, je vous l'ai dit/ quand le divorce m'aura rendue à la liberté.

— Mais chère Barbara, se lamenta O'Harty, ce sont des mois d'attente que vous exigez de moi.

— Vous voilà bien à plaindre, dit avec coquetterie la jeune femme. Hier vous me croyiez perdue pour vous^ à jamais, et vous parliez de vous faire sauter la tête. A peine vous ai-je sauvé la vie, et à quel prix ! vous ne vous trouvez déjà plus satisfait. Allons! montez sur le pont fumer une cigarette, et laissez-moi, ici, ranger mes affaires.

Il obéit d'un air boudeur, et comme le navire filait entre les rives du Rio, large comme la mer, il se promena, admirant les dégradations de la lumière sur les côtes, au soleil couchant. Une brise saline caressait le visage, le ciel était d'un bleu qui verdissait au lointain. Ranimé par le bienêtre que lui causait la tiédeur de l'air, le calme des flots, Daniel pensa à Droughton qui se lamentait, dans sa maison vide, et se sentit plus heureux. La soirée se passa sans incidents. Les trois quarts des voyageurs, incommodés par le mal de mer, ne parurent pas à la salle à manger. Barbara, qui, avec satisfaction, découvrit qu'elle ^vait le pied marin, dina de bon appétit entre le commissaire du bord et O'Harty. Après une courte promenade sur le pont, elle se retira dans sa cabine, et ayant souhaité bonne nuit à son compagnon, elle s'enferma pour dormir, prétenditelle. Pour réfléchir, plutôt, à son aventure. Le lendemain matin, vers dix heures, Daniel et Barbara se retrouvèrent sur le pont du navire. Missouri avait marché, pendant

la nuit, et il se trouvait par le travers de Rio de Janeiro, le cap sur la Trinidad. Les deux jeunes gens s'assirent près du spardeck et là se mirent à causer, regardant curieusement autour d'eux. Le vent avait fraîchi, la mer était forte et les bâtiments du commerce s'étaient sans doute mis à l'abri dans les ports, car, à perte de vue, sur les côtés et en avant, les flots étaient déserts. Seul, à l'arrière, un navire suivait le Missouri^ et à une allure si rapide qu'il se rapprochait d'instants en instants. Point noir, à peine visible, quand Barbara et Daniel étaient montés sur le pont, il profilait, vers onze heures, sa mâture et ses cheminées sur le ciel très nettement. A diverses reprises, le capitaine de son poste, sur la passerelle avait examiné avec sa lunette, curieusement, ce satellite qui glissait, juste dans le sillage du Missouri comme un chien à l'attache, derrière son maître. On le distinguait maintenant et rien, dans son allure, n'indiquait un navire de commerce. Il était élancé, débarrassé de toutes constructions inutiles, surmonté de mâts militaires, comme un vaisseau de guerre, et semblait un aviso. Il portait à sa corne un pavillon rouge et jaune que, brusquement, il amena pour le remplacer par un pavillon blanc. En même temps, une sourde explosion retentit, un nuage de fumée monta à l'avant et le signal : stoppez! fut fait au grand mât. Le navire était, à ce moment, à deux mille marins à peine de l'arrière du Missouri. Un vif mouvement de curiosité, en un instant, amena une cinquantaine de passagers sur le pont du paquebot. En même temps, le capitaine stupéfait passait la lunette à son second en disant :

— Qu'est-ce que cela veut dire?

Il le sut aussitôt. L'ordre a stoppez » reparut au grand mât, accompagné de signaux exprimant cette déclaration : « Stoppez ou je vous canonne. » Une nouvelle explosion eut lieu, démonstrative, à Tavant du navire, et la pièce qui tirait, cracha son nuage de fumée, à présent, visible dans l'air pur.

— Ah ! ça, est-ce un pirate? dit le capitaine au comble de Tétonnement. Par le travers de Rio, sur une mer fréquentée, c'est inadmissible ! De quoi s'agit-il? Aurais-je, sans m'en douter, de la contrebande à bord? Mais ce navire ne porte pas de couleurs nationales. 11 n'a qu'un pavillon de fantaisie. Timonier, répondez pour demander ce qu'il veut.

La réponse fut toujours la même : Stoppez I

— Ah! il m'embête! déclara énergiquement le capitaine du Missouri, et, donnant Tordre de tourner à grande vitesse, il continua sa marche. Au bout d'un très court instant, le canon d'avant du navire mystérieux tonna de nouveau, et, sifflant sinistrement, un boulet ricocha sur les flots au large du paquebot. Une terreur folle, à cette manifestation péremptoire, s'empara des passagers du MissowH, Une clameur s'éleva vers la passerelle, où le capitaine s'agitait furieux et stupéfait :

— Arrêtez! Il va nous couler! Arrêtez! Etes-vous fou? Pourquoi n'arrêtez-vous pas?

Cette fois le capitaine fit stopper. Comme la foudre, le navire chasseur arrivait sur le paquebot. Il se rangea à portée de la voix, et là sur son grand pavois soudain hissé, chacun put lire : V Albatros.

— Ah î c'est le bateau d'Alvaradol s'écria le capitaine

Que peut-il nous vouloir? Je ne le crois cependant pas capable de faire la course en pleine paix. Mais il faut y prendre garde. Il a commis des atrocités, pendant la guerre entre la Bolivie et le Paraguay.

Alvarado, lui-même, penché sur le bordage dit d'une voix très claire :

— Capitaine Bloomfield, mettez une embarcation à la mer, et venez à mon bord immédiatement, à moins que vous ne préfériez m'envoyer votre second. J'ai une communication très importante à vous faire. Ce sera du reste Taffaire de cinq minutes. Après quoi vous pourrez repartir.

— Je me plaindrai à mon gouvernement de la violence que vous me faites subir^ capitaine Alvarado, répliqua le capitaine Bloomfield. C'est un attentat contre le droit des gens. . .

— C'est tout ce que vous voudrez, interrompit Alvarado, et plaignez-vous à Dieu et au diable, je m'en moque. Mais faites ce que je vous dis. Aussi vrai que nous sommes là, tous les deux, je vous donne trois minutes pour mettre une embarcation à la mer. Passé ce délai, vous serez responsable de ce qui pourra s'en suivre.

Le capitaine Bloomfield, à ces paroles non équivoques, jura comme un mécréant, mais il donna l'ordre de descendre un canot. Et se tournant vers son second :

— Par le diable ! ce brigand d'Alvarado est capable de tout. Allez à son bord, monsieur, demander de quoi il s'agit. Et soyez ferme, monsieur, vis-à-vis de ce forban. Parlez très haut, au nom du gouvernement américain!

— Ah 1 il parle, lui, bien plus haut avec ses canons, grommela le second qui obéit.

Le long du spardeck, serrés l'un contre l'autre, pâles et anxieux, Barbara et Daniel avaient assisté à ces préliminaires. La sourde conviction qu'il s'agissait d'eux, dès les premiers mots, s'était imposée à leur esprit. La soudaineté de la manifestation, sa brutalité formidable, son invraisemblance même, les avaient oppressés d'une pareille crainte. Da moment qu'une puissance inconnue et presque surhumaine intervenait pour arrêter la marche du navire qui les emportait vers la liberté, ce ne pouvait être que Droughton qui la mettait en mouvement. Celui qui, dédaigneux des usages sociaux, du droit des gens, de rhonneur d'une nation, de la vie de centaines d'êtres humains, arrivait sur la mer, comme une sorte de génie invincible, c'était, à n'en pas douter, celui qui, pour obtenir Barbara ayant tout bouleversé, n'hésitait pas à venir la reprendre, canon tonnant et prêt au massacre. Us se regardèrent blêmes, sans se rien dire. Ils n'osèrent pas parler, mais ils se comprirent. Le canot du second ayant abordé et l'officier étant monté à bord, un silence pénible plana sur la mer. Les passagers attendaient anxieux la péripétie de ce drame encore inexpliqué. Seul, le capitaine Bloomfield, sur sa passerelle, marchait en jurant. L'entrevue fut courte, comme l'avait annoncé Alvarado. Le second redescendit dans son canot et remonta à bord du Missouri. Il avait l'oreille basse. Vainement les passagers curieux se pressèrent sur son passage en demandant :

— Eh bien! qu'y a-t-il?

Il ne répondit pas, grimpa sur la passerelle, auprès du capitaine, et lui parla quelque temps d'un air animé. Ce fut alors Bloomfield qui gagna le pont. Il s'avança vers Barbara et Daniel. Il leur fît, sans un seul mot, un signe auquel ils obéirent. Levés brusquement, ils le suivirent à Tavant et là, en face de VAlbati^os, qui se balançait sur les vagues, entre le ciel bleu et la mer glauque, stupéfaits, attérés, ils entendirent le capitaine qui leur disait :

— Madame et monsieur, vous m'avez mis dans une très fausse situation. L'armateur du navire est M. Droughton. Et il m'a contraint de stopper en plein Atlantique, pour me réclamer sa femme. A la rigueur, je pourrais dire que je ne connais que les noms qui sont portés sur les contrôles de mon navire. Il n'y figure pas de M"^® Droughton. Mais il n'en est pas moins certain que M. Sandfort n'emmène pas sa sœur, mais Droughton. Le niezvous?

— Non, monsieur, dit Barbara en rougissant. Je ne le nie pas. Je suis M""® Droughton.

— Eh bien ! madame, voici la situation. Votre mari exige que je vous ramène à son bord avec monsieur.

— Avec moi, s'écria Daniel, et pourquoi ?

— Il se propose, m'a-t-il dit, de vous l'expliquer luimême.

— Je ne le crains pas, bégaya O'Harty blême de fureur. Et s'il ne s'agissait que de moi...

— Fort bien î Voilà donc qui est en règle, en ce qui vous concerne. Reste madame. Je ne la livrerai, bien entendu, sous aucun prétexte. Je suis prêt à encourir tous les

risques dont je suis menacé. C'est une question d'honneur, pour moi. Vous avez pu voir de quelle façon le capitaine Alvarado entend la discussion. Il nous a, sans hésiter, salués d'un boulet. Il est prêt à nous aborder, s'il le faut, et à vous enlever de vive force... Mais que ceci ne vous influence pas. Mes marins et moi nous combattrons, nous avons des armes...

— Non! Non! s'écria Barbara, terrifiée au spectacle des catastrophes qui pouvaient résulter de sa résistance. Je suis prête à partir. Faites placer dans mon sac les objets qui garnissent l'armoire de ma cabine. Je ne veux pas me rencontrer avec les passagers. Je vous supplie de m'éviter les questions et les remarques... Allez Daniel, mettez tout en ordre. ..Ah ! mon Dieu !

Elle se laissa tomber sur un banc, en pleurant.

— Allons, madame, fit avec bonhomie le capitaine Bloomfield, tout ceci aurait pu devenir tragique si vous n'étiez pas raisonnable. Mais diable! Songez-y. Quitter son mari, le jour même de la noce, et un homme tel que M. Droughton. C'était vif! Cependant le fait que ce mari outragé court après vous, contre vent et marée, est d'un bon augure. Je crois que, si vous savez vous y prendre, vous ne ferez que ce que vous voudrez. Vous êtes bien jolie ! Et une jolie femme... diable !.. Madame, vos bagages sont descendus dans la yole. Si vous voulez bien y descendre vous-même.

Daniel s'avançait vers l'escalier de la coupée. Le capitaine fit signe d'écarter les passagers, et conduisant luimême Barbara :

— Allons! bon voyage Madame Droughton. J'espère vous

revoir à Saa Joao moins affligée que vous ne l'êtes aujourd'hui. Monsieur, je suis votre serviteur.

Le canot se dirigea à grands coups de rames vers VAlbatros. En haut de la coupée, Alvarado debout attendait la jeune femme. Il la reçut avec des démonstrations d'obséquieuse politesse. Il ne daigna pas regarder O'Harty. D'un ton tranchant, il dit à un officier qui le suivait ;

— Monsieur, dans le carré d'avant.

— Suivez-moi, monsieur, dit l'officier à Daniel.

Et stupéfaite, Barbara vit qu'on emmenait O'Harty comme un condamné qu'on va exécuter.

— Daniel, cria-t-elle éperdue de terreur, en tendant des mains suppliantes vers son compagnon.

Celui-ci se retourna, voulut aller en arrière. Mais Alvarado, d'un air terrible, commanda :

— Si monsieur fait un geste, s'il dit un mot, qui ne soit pas de la plus parfaite correction, mettez-le aux fers. Valga me dios! Un gamin pareil ne tiendra pas tète à Alvarado ! Senora, faites-moi la grâce de me suivre.

— Où me conduisez- vous?

— Dans votre appartement.

La jeune femme étourdie, tremblante, sentit le pont du navire vaciller sous ses pas. C'était V Albatros qui se mettait en marche. Déjà le Missouri s'éloignait, et Barbara restait au pouvoir de Droughton. Une porte s'ouvrit, et un salon confortable, vaste, luxueusement aménagé, s'offrit aux yeux de Barbara. Elle se retourna, Alvarado avait disparu. Elle se laissa tomber sur un fauteuil, et en face de la mer immense et vide, brisée, comme si elle avait fait une chute violente, Barbara resta immobile, n'ayant

148 MAKIAGE AMÉUICAIN

pas la force d'assembler deux idées. Elle n'avait plus peur. Elle était dans les mains de son mari. Mais elle savait combien il Taimait. Pour Daniel, elle se sentait moins rassurée. Cependant elle ne doutait pas que le généreux et loyal Droughton fût incapable d'un crime. Mais que voulait-il? Deux heures au moins se passèrent ainsi et la méditation de la jeune femme ne fut interrompue que par l'arrivée du steward, qui apportait sur un plateau le premier service du déjeuner. Barbara mangea peu, quoiqu'elle sentît la nécessité de soutenir ses forces. Elle but une tasse d'un thé exquis. Et comme le steward achevait de desservir, Parker parut. Il s'approcha respectueusement de la femme de son patron, et, à voix basse, comme s'il craignait de l'offenser, il lui demanda si elle désirait quoique ce fût. Barbara l'accueillit d'un regard moins farouche, tant elle avait hâte d'obtenir des explications. Alors, il dit, tout de suite, allant aux confidences d'un air navré :

— Oh! madame, comment avez-vous pu faire à M. Droughton un si violent chagrin?

Elle nota qu'il parlait de chagrin, et non d'offense. C'était très important pour régler son attitude. Elle répondit par un geste vague, décidée à la prudence. Il ne s'agissait pas de discourir à tort et à travers. Il continua :

— M. Droughton a failli en mourir. Si vous l'aviez vu, il vous aurait fait peine. Il n'a respiré que lorsque le MùsQttri a été en vue.

— Ainsi il est à bord ? questionna Barbara.

— Pouvez-vous le demander? Il est là, dans la pièce

voisine. Il n'attend que votre permission pour se présenter devant vous.

— Ne suis-je donc pas sa captive ? dit avec ironie Barbara, constatant plus sûrement, de paroles en paroles, combien grande encore était sa puissance.

— Partout où vous serez, madame, vous commanderez, vous le savez bien.

— Et si je demandais alors à être débarquée sur le point le plus proche de la côte?

Parker eut un air désolé :

— Ah! madame I Toujours de si fâcheuses idées! En tout cas, ce n'est pas à moi qu'il appartient de vous répondre.

— Vous avez raison, dit Barbara, reprenant toute son assurance. Et je veux parler à M . Droughton.

— Je vais le prévenir.

Parker s'éloigna avec empressement. Après un court instant, la porte fut rouverte et la haute stature de James Droughton se profila sur le fond sombre du panneau. Barbara le regarda du coin de l'œil, tout en jouant avec ses gants qu'elle tordait entre ses doigts fins. Il lui parut changé, pâli, son air de gravité triste la frappa. Trois pas le rapprochèrent d'elle. Il s'assit et demeura silencieux. Il n'avait plus du tout l'air d'un tyran qui vient imposer sa volonté. Enfin il dit très doucement :

— Après m'avoir si malaisément accordé votre main, Barbara, vous me l'avez retirée bien vite.

Elle leva sur lui ses yeux bleus, si limpides et si beaux, et d'une voix nette :

— Vous m'avez contrainte, monsieur, vous le savez. Je

ne m'en suis pas cachée à vous. Quand vous m'avez épousée, je dépendais démon père, à qui je n'ai pu résister. Aussitôt que je n'ai plus dépendu que de vous, j'ai repris ma liberté.

— Oui, vous avez été cruelle. Mais vous n'avez pas été hypocrite. Vous me haïssiez.

— Non. Je ne vous haïssais pas. J'en aimais un autre, voilà tout !

Il poussa un cri de douleur :

— Ah! féroce Barbara! Féroce et imprudente aussi ! Cet homme, que vous avouez aimer, oubliez-vous qu'il est ici, comme vous, et en mon pouvoir !

— Il y est en sécurité, tout autant que moi, dit-elle. Je sais que vous êtes un honnête homme. Quel danger court-il ? Vous ne le ferez pas tuer. ..

— Non ! Mais je puis essayer de le tuer moi-même.

— Osez ! cria-t-elle, en se dressant menaçante.

— A l'instant, fit-il, en se dirigeant vers la porte. Il s'arrêta avant de l'ouvrir, passa la main sur son front moite, respira bruyamment, puis revint vers la jeune femme :

— Il sera toujours temps d'en venir là! C'est la dernière ressource. Expliquons-nous d'abord. Nous nous laissons emporter à des violences. Tout cela est déraisonnable. Il faut que nous sachions, avant tout, ce que nous devons attendre l'un de l'autre. Vous ne pensez pas que j'aie fait l'effort de vous poursuivre, à travers l'Océan, pour rester en détresse, devant vous, à la première parole. Non ! J'ai une volonté plus éclairée et plus tenace. Je prétends, une bonne fois, discuter avec vous notre situation et obtenir

une solution définitive. Ma vie entière est engagée dans cette partie. C'est un important enjeu, et je ne veux pas le perdre sans Tavoir défendu. Etes-vous disposée à m'entendre, ou bien souhaitez-vous que nous remettions notre explication à plus tard ?

— Oh ! pas de délai, monsieur, déclara la jeune femme avec véhémence. La contrainte que je subis m'est odieuse. La prolonger serait pour moi un supplice. Parlez! Je vous écoute.

Droughton hocha tristement la tète :

— Dans de très mauvaises dispositions, et avec un esprit bien prévenu, mais n'importe. La situation est ce qu'elle est. C'est à moi d'en tirer parti.

— Vous allez reprendre une fois de plus l'énumération de vos espoirs. Je vous préviens qu'ils sont vains. De vos griefs, je vous déclare que je n'en ai point souci Je ne vous cherchais pas.. Vous vous êtes imposé à moi. Tranchons le mot : vous m^avez achetée, comme une esclave dans un bazar d'Orient, et payée à mon père ! Oui ! Le marché a été fait parvous avec mon propre père, que vous aviez ruiné, endetté, perdu. Car je vois clair dans vos manœuvres, aujourd'hui. J'ai écouté ce qui se disait autour de moi et j'ai compris. Vous avez passé sur la Bourse, comme un. cyclone, renversé des fortunes, tué des gens, tout cela pour me tenir à votre merci. Vous avez réussi. Mon père, pour avoir quittance, m'a vendue à vous. Je suis votre femme. Vous avez pris livraison de la marchandise. Maintenant utilisez-là, si vous pouvez.

— Tout cela est vrai, Barbara. Telle a été la folie que vous m'avez inspirée, répliqua James Droughton. Etj'au-

rais risqué bien d'autres tentatives, s'il l'avait fallu, pour vous obtenir. Le monde a été, quelquefois, bouleversé par des guerres dont l'amour seul était cause. Des rois et des princes ont fait couler des fleuves de sang pour manifester leur grandeur et leur puissance, aux yeux de celle qu'ils adoraient. Moi, je n'avais que de l'or à prodiguer pour triompher de vous. J'ai donné ce que j'avais, sans compter, et j'aurais donné bien davantage, si c'eût été nécessaire. Vous m'accusez presque d'avoir commis des crimes. Mais quel compte voulez-vous que je tienne de chétits spéculateurs, qui se sont rencontrés sur ma route, quand je m'élançais vers vous. L'éléphant se préoccupe-t-il de l'insecte blotti dans l'herbe, au moment où il renverse les plus grands arbres de la forêt pour se tracer un chemin? Pensez-vous que je vais nier et me disculper? Mais non! Tout cela est exact. Je me suis emparé de vous, contre toute raison, contre toute justice. J'ai le double de votre âge, je ne suis pas beau, mon instruction est très limitée, car j'ai toujours vécu dans les savanes et les montagnes. Je ne sais que calculer, mais très bien. Rien ne me destinait donc à être l'époux d'une ravissante fille telle que vous, si ce n'est mon désir. Mais reconnaissezle, ce désir est immense et puissant. Par cela même il n'est pas méprisable. Les actes, par lesquels il s'est signalé, sollicitent votre attention. Tout homme, qui se place au-dessus, ou en dehors de l'humanité, mérite sinon l'admiration, au moins l'intérêt. On ne traite pas, en résumé, un James Droughton, qui peut dire : je veux, comme un petit garçon à qui il suffit de commander pour qu'il obéisse. Je suis votre mari, Barbara, ne

m'obligez pas à me souvenir que je suis aussi votre maître !

Tout ceci débité, sans hausser le ton, avec un calme parfait, quoique voulu, et une fermeté claire et tranchante, donna bien complètement à la jeune femme la mesure de celui qui se dressait en face d'elle. Pour le juger supérieur, vraiment digne de sa grande situation, pour comprendre comment il avait pu y atteindre, seul entre des millions d'autres travailleurs, il suffisait de le regarder et de l'écouter. Le magnifique aventurier, qui avait conquis les territoires du Rio Ghico sur les Araucans sauvages et féroces, les flibustiers pillards et assassins, se montrait là, au naturel, sous les yeux de Barbara. Pour la première fois, le Droughton, réel, parut et il était formidable dans sa simplicité. Barbara le regarda et éprouva une sorte de frémissement. Il s'éleva, dans le fond d'elle-même, un doute sur la légitimité de sa résistance. La maigre et falote figure de Daniel 0' Harty s'évoqua à sa pensée. Et elle se demanda, ce qui ne lui était jamais arrivé jusque-là, si l'un méritait d'être opposé à l'autre et d'en triompher. Mais, aussitôt, l'orgueil, la colère, dissipèrent ses pensées, et, violente, elle s'écria :

— Vous êtes, mon maître dites-vous. C'est bien ! Usez donc d'autorité.

— Ainsi vais-je faire.

— El peut-on savoir ce que vous méditez?

— On le peut. Je vais jeter à la côte brésilienne, le jeune compagnon de voyage que vous vous êtes donné.

— Prenez garde ! C'est mon fiancé, mon époux véritable...

15 i MARIAGE AMÉRICAIN

A peine eut-elle prononcé ces mots, la physionomie de Droughton se décomposa. Il offrit à la jeune femme l'aspect d'un homme au paroxysme du désespoir et de la fureur :

— Yotre épou:x! répéta-t-il d'une voix rauque. Voulezvous dire que vous vous êtes donnée à lui ?

Elle voulut le braver, et lui jetant un regard de défi:

— Et quand bien même?

— Répondez clairement. Il y va de sa vie! attesta Droughton. Si vous êtes à lui, je vous donne ma parole que, dans cinq minutes, je l'aurai jeté par-dessus bord. Les requins feront le reste!

— Non! Non! monsieur dit-elle, effrayée enfin par tant de violence. J'ai mieux respecté votre honneur que vous n'avez respecté ma liberté ! D'ailleurs, je vous déclare que j'entends subir le même sort que M. 0' Harty.

— M. 0' Harty partira, et vous, vous resterez.

— Rien ne me séparera de lui que ma volonté. Or ma volonté est de le suivre.

— Allons! dit Droughton, le plus simple est d'en finir avec lui.

— Vous l'assassinerez donc?

— Non pas. Il pourra se défendre et me tuer, si la chance et son adresse le favorisent.

— Je vous défends de sortir !

— Souffrez que je vous désobéisse.

Il s'inclina, et, avant que Barbara eut eu le temps de faire un pas, elle entendit qu'il fermait la porte à clef. Elle se jeta sur le panneau de bois, le secoua furieusement, elle y froissa ses jolies mains, et s'épuisa en cris désespérés.

d'impuissance et de terreur. Elle se dressa, en voyant la porte se rouvrir et Parker entrer. Elle s'élança vers lui.

d56 MARIAGE AMÉRICAIN

— Monsieur, par grâce, pria-t-elle, laissez-moi sortir d'ici.

— Que voulez-vous faire? Mon Dieu! Dans quel état vous êtes. Je vous en supplie calmez-vous. Gomment ne trouvezvous pas un moyen d'obtenir de M. Droughton ce que vous désirez? Un homme qui ne respire que pour vous...

— C'est un monstre !

— Ah ! vous ne le connaissez vraiment pas !

— Il veut tuer M. 0' Harty !

Parker regarda doucement Barbara :

— Mettez-vous à la place de M. Droughton. C'est son dernier moyen. Vous ne lui en avez pas laissé d'autre.

— Quoi! Vous aussi ?

— Oui. Moi, qui suis dévoué à M. Droughton, comme tous ceux qui l'approchent, et qui le comprennent. C'est une nature admirable! Ah! Être aimée de James Droughton et le méconnaître! Vous en aurez de cruels regrets. Ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un homme tel que celui-là!

— Où est-il? Questionna Barbara.

— Dans la cabine du capitaine Alvarado.

— Qu'y fait-il?

— Il cause avec M. 0' Harty.

— Je veux savoir ce qu'ils se disent!

— Ah! Si vous étiez raisonnable, je prendrais bien sur moi de vous les faire entendre.

— Comment?

— Ma cabine est située entre celle de M. Droughton et celle du capitaine. La cloison est mince, on entend facilement. Mais on ne peut pas compter sur vous...

— J e VOUS jure que je ne bougerai pas, et que je reviendrai ici, quand vous l'exigerez.

— Est-ce bien sûr?

— Oh ! Monsieur Parker !

— Et serez-vous vraiment satisfaite, si je vous obéis?

— Vous voyez bien que je meurs d'impatience et d'inquiétude.

— Allons ! Venez, madame. Mais je risque ma place, pour vous plaire. M. Droughton ne pardonne pas une indiscrétion.

Barbara lança à Parker un de ces regards auxquels on ne résistait pas, 11 ouvrit la porte, et passant le premier, il fit signe à la jeune femme de ne plus parler. Il traversa le couloir, poussa une porte et désignant un siège près de la cloison, il murmura :

— Ecoutez, maintenant, puisque vous l'avez voulu.

De l'autre côté de la cloison, la voix très calme de Droughton disait :

— Je n'ai contre vous, monsieur, aucune haine. Je reconnais même que vous aviez sur 'miss Phelps des droits antérieurs aux miens, et que c'est vous qui êtes fondé à me haïr. Je vous offre donc un moyen très sûr et très simple de régler la situation. Nous allons monter sur le pont. Vous prendrez le revolver du capitaine Alvarado. J'ai le mien. Nous nous placerons aux deux extrémités du navire et nous marcherons l'un contre l'autre, en tirant quand il nous plaira. Avec six balles, ce sera bien du malheur si l'un de nous ne reste pas mort sur place.

— Voilà, Senor, une proposition galante, dit Alvarado. Prenez mon revolver. C'est un ami qui ne m'a jamais trompé

Avec lui, j'ai tué Hernandez Zuniga, à Rio, l'an passé. Il est juste. Prenez fin guidon. Vous voyez que j'égalise les chances. Je sais d'ailleurs que M. Droughton tire bien.

— Je ne me battrai pas ! déclara, d'une voix blanche, Daniel 0' Harty.

— Qu'ai-je entendu? fit Alvarado. Quoi! Vous ne vous battrez pas ? Et il s'agit d'une dame !

— Je ne laisserai pas Barbara exposée à vos entreprises. Je suis son seul défenseur.

— Yâlgame Dios! Pas chevaleresque, en tout cas!

— Silence, capitaine Alvarado, dit Droughton, ne profitez pas de ce que M. 0' Harty déclare qu'il ne se battra pas pour l'ofl^enser. Il a ses raisons. Elles peuvent être bonnes, même si elles nous paraissent mauvaises. Il va nous les expliquer, je l'espère.

— Oui, monsieur, cria d'un ton aigre, Daniel, que l'on pouvait se figurçr fort agité, à l'essoufflement de sa parole et à la précipitation de son débit. Je ne crains pas de donner mes raisons. Vous ne me faites pas peur, croyez-le bien, et, en toute autre circonstance, vous me trouveriez prêt à risquer ma vie contre la vôtre. Mais Barbara Phelps s'est confiée à moi, je ne puis m'exposer à lui manquer, au moment où elle a le plus besoin de mon aide. Voilà ce qui domine tout pour moi. J'ajouterai, par surcroît, que, tombé dans un guet-apens, je n'ai aucune confiance dans la loyauté de ceux qui m'entourent. Sais-je quel traitement me sera réservé, si je l'emporte sur vous? Me permettra-t-on, même, de l'emporter? Tout estbien suspect ici? Quand on propose une afl*aire d'honneur, encore faudrait-il ne pas s'être comporté, au préalable, de façon à ruiner toute idée

d'honorai>ilité. Où suis-je, en somme? A bord d'un pirate 1

— Senor, nous causerons ensemble, quand vous aurez fini de vous entretenir avec son Excellence, déclara poliment Alvarado. J'ai tué Hernandez, pour beaucoup moins quexe que vous venez de me dire.

— Assassinez-moi tout de suite, cela vaudra mieux! cria avec fureur Daniel 0' Harty. Vous êtes des bandits! Qu'est-ce que vous me demandez en réalité? Est-ce ma faute, si votre femme vous fuit? Vous voulez me supprimer, par tous les moyens, pour vous rendre maître d'elle! Je ne tomberai pas dans votre piège ! Il y a des lois! Nous nous adresserons à elles. On ne contraint pas les gens paisibles, par la force, au xx® siècle. Il est passé le temps du brigandage à main armée ! L'opinion sera juge entre nous. Aussitôt libre je m'adresserai à la presse. Nous verrons ce que les journaux penseront de votre équipée...

— Monsieur, ditDroughton avec calme, tout ce que vous venez de dire là est parfaitement juste, excepté que je songe à vous faire disparaître par tous les moyens. Je n'en ai qu'un hé^as ! à ma disposition. C'est celui que je vous proposais et que vous refusez. Il terminerait proprement et bravement notre querelle, comme il sied à des hommes de cœur. Voulez-vous le fond de ma pensée : j'espérais que le sort vous aurait été favorable, etque vous m'auriez délivré de tous les soucis et de toutes les peines qui empoisonnent et empoisonneront, je le sens, désormais ma vie. Je n'ai plus aucun espoir. Barbara ne peut pas me supporter, ellenecessed'intercéderpour vous. Et je comprends à présent, que, en essayant de la séparer de vous, j'accomplis une action méchante.

— Ah! Ah! iQterjela, avec triomphe, Daniel 0' Harty

en

vous voyez, monsieur, vous-même, vous êtes amené à

convenir. o a

— Oui, j'en conviens avec une tristesse protonde. J ai

mauiagï: américain 161

tenté une entreprise surhumaine, en essayant de changer, par la force, les sentiments d'un cœur honnête et fidèle. Mon excuse c'est que j'aimais Barbara de toute la puissance de mon être et que je l'aimerai, tant que j'aurai la force de penser et de regretter. Car, je l'ai bien vu, il n'y a qu'un instant, elle ne m'aimera jamais et tout ce que je puis espérer d'elle, c'est qu'elle ait la bonté de me pardonner. Je vous demande pardon à vous-même, monsieur. Vous pouvez montrer de la générosité, car vous êtes bien heureux. Pour être à votre place, je donnerais tout ce que je possède, tout ce que l'avenir me réserve, oui, pour un seul jour de votre vie, je donnerais toute la mienne. Jugez quel prix j'aurais mis à être aimé de Barbara, puisque pour l'amour d'elle, pour ne pas coûter une larme de plus à ses beaux yeux, je capitule devant vous, je m'humilie, et vous donne, à la fois, la victoire, la femme qui vous chérit, et moi, son mari, la liberté de partir avec elle.

Tout se tut et dans le grand silence, Barbara bouleversée crut entendre tomber, goutte à goutte, les larmes que versait Droughton désespéré. Elle eut voulut s'élancer dans la pièce voisine, intervenir, parler, consoler le pauvre homme, dont la peine lui faisait mal, forcer Daniel à le remercier de tant de grandeur d'âme. Il lui parut, cependant, que c'était impossible, et qu'entre ces deux hommes sa contenance serait affreusement gênée. Son attention fut de nouveau sollicitée :

— C'est bien, monsieur, fit, d'un ton rogue, O'Harty. Je ne m'arrêterai pas à discuter plus longtemps ce qu'il y eut de subversif dans votre façon d'agir. 11 suffît que vous

mettiez fia h cette déplorable aventure, en nous déposant à terre, Barbara et moi.

— Le navire est à votre disposition. Il vous conduira où vous voudrez, dit Droughton d'une voix brisée.

— Mais vous ?

— Moi, je descendrai, avec le canot, dans le premier port que nous rencontrerons.

— Et je resterai seul, cria O'iïarty, seul avec Barbara, parmi ces forbans? Jamais !

— Il en sera ce que vous déciderez. Capitaine Alvarado, je vous demande de ne pas prononcer une seule parole. Tout ce que vous avez entendu doit être considéré comme nul et non avenu.

— Senor, vous êtes mon chef. Je vous obéis, mais il m'en coûte, croyez-le bien.

— Puis-je communiquer avec Barbara? interrogea durement O'Harty, qui se sentait maître de la situation.

— On va vous conduire auprès d'elle, dans un instant.

— Fort bien! Le plus tôt sera le mieux !

Barbara, à ce moment, se sentit touchée légèrement à l'épaule. C'était Parker qui lui indiquait la porte. Elle comprit qu'il fallait quitter la cabine et rentrer dans le salon. Silencieusement, elle suivit le secrétaire. Elle vacillait sur ses jambes, et les idées tournaient confuses dans sa tète. Elle avait l'impression d'un immense malheur. Elle plaignait Droughton, et commençait à s'irriter de ce que Daniel avait trop raison. La rigueur agressive du jeune homme, quand il avait été sûr qu'on ne le forcerait

pas à se battre, coatrastait si singulièrement avec son émoi quand Droughton le menaçait, que Barbara avait des doutes sur le courage de son préféré. Un instant, il lui avait fait l'effet d'un innocent agneau dans les griffes d'un lion. Il était extrêmement désagréable à Barbara que le lion n'eût pas été O'Harty. Mais elle avait encore dans l'oreille le grelottement de sa voix, et les grondements terribles de la voix de l'autre. Au même moment, cet autre parut. Il avait repris tout son calme. Mais sa bonne figure énergique était encore un peu pâle. Il s'approcha, d'un air contraint, et s'inclinant devant la jeune femme :

— Je viens de m'expliquer, dit-il, avec M. O'Harty. Il m'a fait voir la situation sous un aspect nouveau, qui la change à son avantage...

Barbara, en entendant ces paroles, si humbles et si délicates, sentit tout son sang se porter au cœur. D'un geste elle coupa court à l'explication.

— Il est inutile de rien dire de plus. J'ai tout entendu!

— Et comment ?

— J'étais dans la cabine contiguë, et les cloisons sont minces...

— Qui vous y avait conduite ?

— M. Parker.

Le Roi de l'étain reparut. Il gronda :

— 11 a osé ! Sans mon ordre?

— Je pense bien, dit Barbara tranquillement, que vous ne lui aviez pas commandé de me faire assister à votre entretien. C'eût été fort habile ! Mais, maintenant, je sais que ce ne sont pas vos façons de procéder.

Il sembla à Droughton que le ton de la jeune femme, si dur et si injurieux, jusque-là, s'adoucissait. Il eut des larmes dans les yeux, mais il ne broncha pas. Son sacrifice était accompli. Il n'était pas homme à marchander.

— Alors, vous savez que vous êtes libre? Vous allez pouvoir disposer de vous-même. C'est ce que vous avez voulu, n'est-ce pas ?

Elle ne répondit pas. Mais elle inclina la tète en façon d'assentiment. Il poursuivit :

— Je ferai constater votre départ de chez moi. Le divorce s'en suivra, et vous serez maîtresse d'épouser celui que vous aimez.

Sa voix s'étrangla pour prononcer ces paroles si pénibles à sa tendresse. Mais il les fît entendre distinctement. Elle n'inclina même plus la tète, cette fois. Elle regarda Drough- ton et le jugea héroïque. Le vaillant, le dévoué, le généreux, décidément, c'était lui.

— Vous ne savez sans doute pas, ajouta Droughton, que, par notre contrat, je vous reconnaissais un apport de un million de dollars. C'était pour assurer votre avenir, en cas de mauvaise fortune. La mauvaise fortune, hélas ! est venue bien vite, puisque je vais être séparé de vous. Je désire donc que vous conserviez cette donation afin de garder, malgré tout, un bon souvenir de moi. J'avais tant d'envie de vous rendre heureuse que je croyais faire très peu en vous assurant cette aisance. Faites-moi la grâce de ne pas la refuser. Je souffrirais trop, si je savais que vous endurez, loin de moi, la moindre privation.

— Monsieur, c'est impossible! protesta Barbara avec véhémence. Jamais ! Non ! Jamais je n'accepterai.

— Mes précautions sont prises, mon enfant, dit Droughton doucement. Si vous aviez écouté la lecture de notre contrat, et si vous l'aviez compris, vous sauriez que cet argent est à vous, et que, si vous pouvez le gaspiller, il ne vous est pas permis de le rendre.

Barbara, hors d'elle-même, demeura sans voix. Elle sentit que Droughton lui prenait la main. Elle entendit qu'il disait :

— Voilà tout ce que j'avais à vous apprendre, Barbara. Maintenant, promettez-moi que vous ferez tout ce qui dépendra de vous pour me pardonner les ennuis que je vous ai causés. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais, ma chère petite enfant. . . Adieu donc.

Elle le vit, à travers un brouillard qui obscurcissait ses yeux, s'approcher d'elle. Il l'embrassa sur le front, laissa échapper un sanglot. Et, comme honteux de sa faiblesse, il disparut. L'instant d'après O'Harty entra.

— Ohl Barbara! Oh! Chère Barbara, clama-t-il, dès la porte, d'un air victorieux. Enfin nous triomphons. Le Droughton a capitulé! Il le fallait! Il l'a compris, dès les premiers mots... Ce grand vainqueur a été fort petit garçon ! Il sait, maintenant que son navire, ses canons et son équipage de flibustiers ne pouvaient servir de rien contre moi !

— Oui, dit la jeune femme doucement, c'est ce qu'il vient de me dire, à l'instant.

— Vous savez?... Ne vous a-t-il rien dit d'autre? ajouta l'Irlandais d'un air inquiet.

— Si, il m'a annoncé que j'étais riche de un million de dollars.

j66 MARIAGE AMÉRICAIN

— Ah! fit Daniel, qui rougit d'émotion.

— Et je lui ai déclaré aussitôt que je refusais cet argent.

O'Harty baissa le nez, plia le dos, tourna dans le salon d'un air embarrassé, puis revenant à Barbara :

— C'est un dédommagement qu'il vous donne, et qu'il vous devait bien!

— C'est ce qu'il m'a fait observer.

— C'est évident 1 Et, après tout, fort juste!

— Vous seriez donc, vous, d'avis que je puis accepter?

— Sans aucun doute !

— Considérez que vous serez mon mari, et que cet argent...

— Votre fortune restera à vous. J'entends que nous soyons séparés de biens.

— Mais vous en jouirez, pourtant, de cette fortune, puisque vous vivrez près de moi.

— A moins, dit tendrement O'Harty, que vous refusiez de m'épouser, maintenant que vous êtes riche. ..

— Mais quelle humiliation pour moi, pensez-y, d'accepter le don d'un homme que j'ai traité si mal!

— Pourquoi est-il venu se jeter en travers de nos projets?

— Faut-il qu'il lui en coûte si cher !

— Bah! Qu'est-ce que cela pour lui? Mais, ma belle Barbara, si cet argent vous brûle les doigts, rendez-le. Après tout, nous saurons nous en passer.

— M. Droughton s'est arrangé pour que je puisse dilapider ma fortune, mais non la refuser.

— Eh bien ! Alors Barbara, ne pensez plus à ces choses.

Soyez toute à la joie de vous retrouver près de moi, au plaisir de redevenir libre. Voyons, vers quel pays allonsnous bien nous diriger? M. Droughton descend à Rio. Et nous, le navire nous conduit où nous voulons. Si nous poussions jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Mais qu'avez-vous^ chère amie, vous ne m'écoutez pas!

Elle ne Técoutait plus, en effet. Le ton, l'accent, les paroles, les sentiments, tout de O'Harty, depuis quelques instants, lui déplaisait, au point qu'elle s'efforçait de ne plus Tentendre. Quoi ! C'était là ce Daniel, pour l'amour de qui elle avait commis de pareilles folies? Par qui elle s'était fait enlever, au risque d'un énorme scandale, parce qu'elle s'était imaginée qu'elle ne pourrait pas vivre sans lui? Et, pour les vingt-cinq ans et la moustache blonde duquel, elle sacrifiait impitoyablement le noble Droughton, si aventureux, si fier, si chevaleresque, et qui Taimait jusqu'au complet oubli de lui-même? Etait-ce Droughton qui aurait conseillé de garder les avantages contractuels constitués par un mari délaissé ? Eut-ce été lui qui aurait dit, cyniquement : « Bah! Barbara, ne pensez plus à ces choses ». Quand (( ces choses » c'était l'argent donné par Droughton. » Cependant, elle était la femme de ce même Droughton et elle s'apprêtait à le quitter pour le jeune et pratique O'Harty. Une révolution brusque se fit dans son cerveau. Elle pensa: Je suis folle ! Sa conscience se souleva. Elle se jugea indigne. En une seconde, tout se modifia en elle, et elle vit l'homme, qui se pavanait en sa présence, tel qu'il était en réalité : chétif et blondasse au physique, couard et cupide au moral. Entre Droughton et lui, quelle différence! Et pouvait-on

168 MARIAGE AMÉIMCAIN

hésiter ? Elle n'hésita pas. Elle leva sur O'Harty, des yeux dont le regard était à ce point changé que le jeune homme s'écria :

— Qu'avez-vous, Barbara? Vous souffrez ?

— Oui. J'ai besoin d'être seule. Remontez sur le pont. Je veux réfléchir. Je vous ferai connaître mes intentions.

— Mais, ma chère... essaya-t-il d'objecter. Est-ce que ?...

— Non! Rien. Laissez-moi.

Il s'inclina, déconcerté, et sortit. Aussitôt Barbara sonna. Au steward, qui parut, elle commanda :

— Priez M. Droughton de venir me parler.

Dans le salon, elle resta immobile, suivant des yeux, par l'étroite fenêtre, un goéland, qui volait à la suite du navire, rasant la mer de ses longues ailes blanches, et libre, puissant, maître de la plaine liquide et de l'air bleu. Elle pensa : cette bête a connu l'espace infini, les souffles du large, la houle des flots. Gomment la mettre en cage maintenant? Ne suis-je pas comme elle? N'ai-je pas vu un horizon que je ne soupçonnais pas autrefois ? Et la médiocrité des sentiments, la monotonie de l'existence, la bassesse des désirs que j'aurais acceptés, sans me croire malheureuse, pourraient-ils me satisfaire aujourd'hui? Qu'y a-t-il donc de changé en moi? Est-ce la contagion de l'argent qui me gagne? Non, puisque cet argent je le refusais, tandis que Daniel... Une expression de désenchantement attrista son visage, ses lèvres se crispèrent de dédain. Elle murmura : Pauvre garçon! Il est si pauvre ! Et une telle fortune, c'est bien tentant! Elle s'assit et se perdit dans une

MARIAGE AMÉHIGAIN 169

si profonde rêverie qu'elle n'entendit pas rentrer Droughton. Il s'approcha'd'elle et dit presque à voix basse :

— Vous m'avez fait demander, Barbara?

Elle secoua la tête, pour chasser ses pensées, et regar-

dant le Roi de l'étain, comme si, le voyant pour la première fois, elle voulait se rendre compte de sa forme physique :

— Oui, monsieur, j'ai besoin de causer avec vous. J'ai vu M. O'Harty et je veux vous rendre compte de nos résolutions.

— Pourquoi? fit-il comme s'il demandait grâce.

— Parce que c'est indispensable.

Il baissa le front, résigné :

— Je vous écoute donc.

— J'ai fait part à M. O'Harty des dispositions généreuses que vous aviez prises à mon égard, et, notamment, que vous m'avantagiez d'une véritable fortune. Comme je le consultais sur la décision, que je devais prendre, et lui indiquais que j'étais portée à refuser, M. O'Harty n'a pas partagé ma manière de voir, et il m'engage à accepter...

Elle leva vivement les yeux sur Droughton. Il demeura impassible. Mais un mince sourire plissa ses lèvres, un dédaigneux sourire, qui donna chaud dans le dos à Barbara.

— Vous voyez donc, monsieur, en quelles mains ira cet argent que vous me donnez...

— Il est à vous, Barbara. Vous en ferez ce qui vous plaira, dit Droughton, doucement. Je vous l'avais déjà déclaré. Il eut été généreux de m'épargner la douleur de vous le répéter.

— C'est que, monsieur, je persiste, moi, dans mes idées premières. Je refuse la donation et vous atteste que rien ne pourra faire que je ne la refuse pas toujours.

— Une donation est irrévocable.

— Sauf pour ingratitude, il me semble. N'ai-je pas été bien ingrate, envers vous, monsieur Droughton ?

En prononçant ces paroles, la plus jolie fille de San Joao souriait, et ses yeux bleus caressaient Droughton d'un regard qu'il ne leur connaissait pas encore. Il pâlit.

Tout son sang se porta au cœur. Il eut peur d'espérer, tant la déception lui eût paru cruelle. Cependant, les mains jointes, comme en prière, il s'écria :

— Barbara! Par pitié! N'abusez pas de moi... vous me tueriez!

— Je ne le veux certes pas! dit-elle gentiment. Car je serais obligée de porter votre deuil, puisque je suis votre femme.

— Ma femme ! ma femme ! répéta le Roi de l'étain d'une voix entrecoupée.

— Oui, dit-elle. Et pour que vousn'en doutiez pas, vous allez, s'il vous plaît, faire aborder à Rio...

— Nous y allions. Nous serons en rade, dans une demiheure. Je voulais y descendre.

— Ce n'est pas vous qui descendrez. M. O'Harty nous quittera, tout à l'heure. Il va à la Nouvelle-Orléans, dans la filature de M. Seldon. Il aura là une situation honorable...

— Je la ferai magnifique ! s'écria Droughton. S'il y consent...

— Nous nous arrangerons pour qu'il y consente, sans que sa dignité ait à en souff'rir. Du reste, il m'a montré qu'il tenait à l'argent...

— Gela lui coûte cher! dit le bon Droughton. Barbara étouffa un soupir. Ce fut le dernier.

— Allons sur le pont, si vous le voulez bien. Je désire lui parler, une dernière fois. Mais je veux que ce soit en plein air. Le vent emportera ces paroles, afin que je n'en conserve même pas le souvenir.

Une- demi-heure plus tard, le canot de Y Albatros em-

il2 MARIAGE AMÉRICAIN

portait vers le môle, Daniel O'Harty et ses bagages. Gomme il touchait l'escalier de pierre, une détonation retentit à bord du navire, puis une seconde, puis une troisième. Et un large pavillon d'azur se déploya au grand mât. C'était Alvarado, qui saluait le triomphe de Droughlon, et rendait les honneurs à Barbara, comme à une souveraine .

Bois-la-Groix.

18 décembre 1906.

— Est-ce toi, Roland ?

— Oui!

— Arrive donc. Tu nous a tourmentés. Comment es-tu si en retard?

— Une seconde. Je mène les chiens à la paille, et je rentre.

La voix montait, du fond des ténèbres, jusqu'à la fenêtre ouverte par laquelle Hervé de Kéranou interrogeait son ami. Dans la cour, de vagues ombres passèrent, un limier hurla, sans doute la patte écrasée par un soulier à clous, des claquements de fouet et des ordres rudes se

firent entendre, une lueur de lanterne, au loin, troua l'obscurité.

— Ferme donc, Hervé, il entre du froid par la fenêtre... Le jeune homme repoussa les battants de la croisée

ogivale, aux petits carreaux cernés de plomb, et revint vers la haute cheminée de pierre, au retable sculpté, dans laquelle flambaient de grosses huches de pommier. Devant une table, sur laquelle le café venait d'être servi, se tenaient assis une jeune fille, celle qui avait demandé à M. de Kéranou de fermer la fenêtre, et un prêtre à figure rubicondeachevelure blanche, qui fumait un cigare, avec un air de béatitude.

— Je ne suis pas fâché de savoir cet enragé de retour, dit Hervé. Le pays a beau être sûr, on ne sait pas ce qui peut arriver à un chasseur qui appuie quatre bâtards comme les miens, sous la conduite d'un infatigable piqueur comme Le Pouldu...

— n est de fait que si vos chiens, monsieur le baron, avaient empaumé la voie d'un grand loup dans les landes de Guirec, et que M. de Fréville se fût cru obligé de lui faire la conduite, il aurait fort bien pu du Finistère passer dans le Morbihan, et ayant lancé près de Quimper, faire hallali, trois ou quatre jours après, vers Hennebont!

— Ou ne pas faire hallali du tout et s'en revenir bredouille, fit en riant M^^^ de Kéranou...

— Eh! Mademoiselle Ursule, c'est arrivé plus d'une fois à votre cher père, du temps des grandes chasses, quand il était louvetier...

— Et que nous étions riches! soupira Hervé.

11 n'eut pas le temps d'en dire plus long. Roland de

Fréville entrait dans le salon. C'était un grand garçon, mince, blond, élégant, les yeux bleus, la moustache frisée, vêtu d'un costume de cheval en peau de taupe grise, une cape en velours à côtes sur la tête, un couteau de chasse à la ceinture. Il jeta sa cape sur un canapé, déboucla son ceinturon et se tournant vers M^^® de Kéranou :

— Je prie la maîtresse de la maison de bien vouloir me pardonner, si je suis en retard : il n'y a pas de ma faute...

— Avez-vous dîné ? demanda Ursule.

— Mais non !

— Et il est neuf heures, chasseur infortuné !

Elle sonna et à une jeune servante, qui parut sur le pas de la porte :

— Vite ! vite ! qu'on serve M. de Fréville... Va à la cuisine, Annie. Moi je me charge de la salle à manger. . .

— Que de peine je vous donne! s'écria Roland et que d'excuses j'ai à vous faire accepter...

— Tu les offriras tout à l'heure, dit Hervé de Kéranou. Commence par dîner. .. Si vous voulez, monsieur le curé, nous accompagnerons ce veneur affamé, pour i^e point retarder sa restauration, et afin qu'il puisse nous expliquer plus vite ce qui lui est arrivé...

— A vos ordres.

Le château de Kéranou, vieille maison bâtie sur les ruines, et avec les matériaux du donjon fortifié qui avait soutenu, pendant quatre siècles, les assauts des Anglais, des Français et des Bretons, pendant les guerres de la succession de Bretagne, [et les campagnes de la guerre de Cent ans, est un des spécimens les plus

remarquables de Tarchitecture dont le château de Josselin est la merveille. Un parc de vingt liectares, planté de chênes séculaires, l'entoure, occupant la partie enclose autrefois par les défenses avancées de la place forte. Les anciens fossés, dans lesquels la petite rivière de la Juigne, détournée de son cours, couh encore, lente parmi les herbes, forment la clôture de la propriété. De larges percées, au milieu du taillis, ménagent des vues sur la vallée qui descend, du côté de Roscanvel, jusqu'à la mer. Le vent du large, qui souffle du nord, est brisé par les grands chênes dont les puissantes racines courent sur le granit du sol breton. Un parterre à la française s'étend, au midi, entre la façade principale du manoir et les communs. A deux lieues de Douarnenez, au milieu des landes, le château de Kéranou est à l'entrée d'une vallée qui s'abaisse vers la plage, bordée de salines sévèrement surveillées par les douaniers. Des pierres druidiques, renommées dans la contrée, entourent le cirque de ses collines, au bas duquel commencent les salines. Un cromlech domine de sa masse moussue les dolmens irrégulièrement plantés. Sur la pierre, qui formait autrefois l'autel, une large rigole se remarque encore par laquelle coulait le sang des victimes, sous le couteau du sacrificateur. Un silence profond enveloppe ce coin de terre, éloigné de tout hameau, de toute ferme, couvert de genêts et d'ajoncs marins dans lesquels les grands lièvres roux se gîtent, ou se reproduisent les bécasses attardées. Dans ces fourrés presque impénétrables, de rares loups existent encore. Ils vont des forêts de la Vendée aux landes de Bretagne, faisant aux chevreuils une guerre impitoyable, et descen-

dant, pendant les longs et rudes hivers, jusqu'aux portes des villes pour y guetter les chiens flâneurs, ou les chèvres mal gardées. C'est un pays sauvage sentant la bruyère et le goémon, triste et gris, où le soleil ne se montre que comme à regret, et que la pluie tiède, pendant une moitié de Tannée, arrose de ses ondées amollissantes.

Hervé Gréhel de Kéranou, fils de Tancien député du Finistère, habite depuis six ans, le manoir où il est venu s'installer, pour refaire sa santé gravement ébranlée parla vie de plaisir qu'il avait menée à Paris. Sollicité de briguer la députation, dans l'arrondissement autrefois représenté par son père, Hervé s'y est refusé, voulant a-t-il dit se consacrer à sa jeune sœur Ursule, retirée par lui du couvent, et promue à seize ans aux fonctions de maîtresse de maison. Dans la tranquille existence de province qu'il s'est créée, au fond de sa Bretagne natale, le baron de Kéranou s'est guéri de la neurasthénie qui l'accablait. Auprès de sa sœur, aimable et gaie, en compagnie de son curé, ancien professeur au petit séminaire de Brest, esprit cultivé, cœur évangélique, indulgent pour les autres, sévère pour lui-même, n'ayant qu'un seul défaut, son goût pour le tabac, Hervé vit heureux, dans Taisance, cultivant ses terres, exploitant ses bois, et taquinant son préfet par une opposition politique incessante. Ses chiens sont les meilleurs de la contrée, et il possède des bidets Gorlav, aux sabots durs comme le fer, qui font leurs vingt lieues sans débrider, et recommencent le lendemain, sans traces de fatigue. Son piqueur Le Pouldu excelle à découvrir une passée de sanglier, à rembûcher un chevreuil aux ronciers. Tous les ans, à Tarrière-saison, il reçoit la visite de son

ami le vicomte de Fréville, celui qu'à P^ris on appelle, dans le monde des cercles, le beau Roland.

Alors ce sont des chasses, des promenades, des visites aux foires et aux pardons, à dix lieues à la ronde. Car si Hervé est bien revenu des folies de ce inonde, Roland est toujours amateur de jolies filles. Et le pays de Quimper est renommé pour la beauté de sa race, curieux mélange de Celtes et de Saxons, qui donne aux femmes les cheveux blonds, les yeux noirs, et une élégance de formes irréprochable. Telle est Annie, la camériste d'Ursule, fille de pauvres bûcherons des bois de Roscanvel, recueillie toute petite à Kéranou, et grandie au manoir, comme l'enfant de la maison. Cette belle fille, au teint éclatant, à la gorge dure, aux jambes souples, passe dans la vie un sourire aux lèvres, chérie des maîtres et des gens, mais adorée par un gars aux poils roux, sabotier de son état, le plus habituellement occupé à braconner, et nommé Yves Gloarec.

C'est le réfractaire le plus impénitent de cette contrée, où l'insoumission aux lois et règlements est passée dans les mœurs, depuis la chouannerie, au point que, pendant longtemps, les gendarmes n'auraient pas osé, une fois la nuit tombée, faire leur ronde entre les criques de Landevésé et la fôrèt du Marcoët. Car dès que la nuit descend sur la terre, d'où s'élèvent des brumes légères, comme des gazes qui traînent, c'estl'heure des loups, des braconniers et des poulpicans. Les route,s sont encore assez sûres, au dire des gens du p:iys, mais il ne fait pas bon s'aventurer au bord de la mer, ou dans la lande. On peut rencontrer des coureurs de grèves, qui vous conduisent droit à quelque trou caché dans les récifs et d'oii l'on ne sort jamais^

OU bien les lavandières du clair de lune, qui battent à grands coups, dans Teau brune des mares, le linge des trépassés. On raconte, à la veillée, en fumant une pipe auprès de Tâtre, en buvant à petits coups l'eau-de-vie soustraite aux perquisitions du rat-de-cave, la récente aventure de ConanGraëc, qui, ayant voulu surveiller sa chènevière, où on maraudait la nuit, rencontra la Korigane de Fégorlé, qui l'obligea à danser avec elle jusqu'au jour. A preuve que, quand on le trouva mort, dans la lande, au coin de sa chènevière, il avait la figure noire, à force d'avoir tourné et les côtes enfoncées à force de s'être époumoné. Cependant Yves Gloarec rit silencieusement, quand on lui parle de ces choses et hoche la tète d'un air de doute. Aussi est-il craint comme s'il était complice des errants de la nuit, et les enfants ne sont pas éloignés de l'appeler meneux de loups. Seule, Annie le défend, plaisante les détracteurs de son amoureux, et déclare qu'il est moins peureux que les autres gars du pays, ou que, peutêtre, pour avoir couru les chemins pendant les nuits obscures, il en connaît les mystères et sait qu'ils ne sont pas redoutables, à moins de vouloir les pénétrer dans des intentions malveillantes. Tel ce greffier de la justice de paix du canton de Plémeur qui, voulant faire du zèle, par un beau clair de lune, alla se promener le long des salines, pour s'assurer que nulle déprédation ne se commettait au préjudice de l'Etat, fut retrouvé, au bord de la mer, ficelé comme un paquet avec des harts et pensa demeurer fou de la peur qu'il avait eue. Pays mélancolique, tranquille et silencieux, les environs de Kéranou, pour les esprits simples et qui se contentent de la vie calme; pays sau-

vage, obscur, inquiétant, pour qui veut aller plus loin que les apparences, chercher le pourquoi des choses et expliquer l'inconnaissable.

C'était à quoi ne s'était jamais arrêté Hervé. Et quand le bon abbé Choucas, qui avait la passion de l'archéologie, s'ingéniait à pénétrer les secrets de la terre celtique, le baron lui disait en riant :

— Monsieur le curé, ne vous mettez pas mal avec les farfadets. Vous n'en aurez que des ennuis.

— Il n'y a pas de farfadets, répliquait l'abbé Choucas, mais des coureurs de grèves ou de routes, qui ne veulent pas être dérangés au cours de leurs expéditions nocturnes et qui s'arrangent pour forcer les gens à se tenir clos dans leurs logis.

— Eh bien! s'ils ne veulent pas être dérangés qu'on ne les dérange pas! Mais avouez, en tout cas, que ce serait bien dommage de renoncer à cette mythologie, qui cadre si bien avec les brumes de notre pays, avec ses pierres ancestrales, ses landes et ses forêts. Toutes ces légendes, qui se perdent dans la nuit des temps, sont bien poétiques, et si nous devions nous résigner à remplacer les lulins, les gnomes, les elfes, et tous nos petits démons familiers, par de simples braconniers, de vulgaires pillards et de déplorables fraudeurs, ce serait au détriment de la couleur, de la poésie de notre Bretagne.

— Eh ! qui vous dit le contraire ? Je suis plus amoureux de vos légendes que vous-même, et quand l'ouvrage auquel je travaille depuis dix ans, et qui sera intitulé : La Bretagne depuis les Druides, aura paru, vous verrez si je partage vos goûts. Mais ce n'est pas une raison pour don-

ner dans les sottises des gens qui nous entourent, et croire aux contes de veillées. Il n'y a plus de korrigans, il n'y a plus de meneux de loups... Y a-t-il encore des loups ?

Il y en avait, à n'en pas douter, et le beau Roland en apporta, ce soir là même, des nouvelles « par corps » comme disent les veneurs, les quatre chiens d'Hervé de Kéranou, sous la conduite du piqueur Le Pouldu, s'étant emballés, pendant qu'ils chassaient un lièvre, sur un grand loup qui, sautant du liteau à leur approche, et se donnant à vue, dans un champ de sarrasin, avait amené le plus beau hourvari qui se put voir. Salé d'un coup de quatre dans les fesses, à cinquante mètres, le gaillard n'en avait couru que mieux, et prenant le grand trot, il avait conduit, de boqueteaux en boqueteaux, les chiens et les chasseurs jusqu'à Lesguiren, où il s'était évaporé comme une nuée, sans qu'il fût possible de retrouver sa trace. Après ce magnifique buisson creux, ayant six lieues de pays à faire pour rentrer au manoir, Le Pouldu et Roland, les chiens couplés, s'étaient acheminés vers Kéranou au déclin du jour, pour rentrer fort tard et par le clair de lune.

Dans la grande salle à manger, mettant les bouchées doubles, servi, par Annie, qui s'empressait, pendant qu'Hervé, Ursule et le curé assis autour de la table, regardaient le chasseur dévorer, Roland racontait son aventure. Il en avait après la bête grise, qui venait de lui jouer si gaillardement le tour.

— Touchée, tu entends. Je l'avais touchée, cette grande bique î Car, il n'y a pas à dire, elle était dans le coup ! Ah ! Ouich ! Elle n'a pas paru s'en douter Et Le Pouldu,

qui court bien, et qui prenait tout le temps les grands devants, n'a pas pu arriver à un seul passage pour la saluer d'un bon coup de fusil !

Annie, qui écoutait, depuis un nioment avec une mine intéressée, ne put se retenir de hasarder :

— Ce sera encore la louve du bois de Guirec, qui a mangé, cet hiver, sept moutons à la métairie deRoscanvel. Ah 1 Cloarec la connaît bien !

— Ah! Cloarec la connaît bien! fit en riant Roland, qui dévisagea la jolie fille, de façon à la faire rougir. Et pourquoi ne l'a-t-il pas abattue? Il aurait eu la prime.

— Ce n'est pas Taffaire de Cloarec de tuer les loups, dit Annie.

— Et pourquoi ça ? demanda Roland. Est-ce parce que les loups ne se mangent pas entre eux?

La Bretonne lança au jeune homme un coup d'œil courroucé. Et, sans répondre, elle sortit, en emportant le plat dont Roland venait de se servir.

— Pourquoi la tourmentez -vous, avec son Cloarec? demanda M"^ de Kéranou.

— Il m'agace, ce gaillard-là ! Je l'ai rencontré, ce tantôt, pendant que je courais derrière les chiens. Et il m'a regardé passer, sans mot dire, la tête basse, comme s'il se désintéressait de ma chasse. Il avait cependant aperçu la bête. Elle n'avait pas dû sauter le chemin à plus de trente pas de lui. Ne pouvait-il me donner une indication, un encouragement ?... Non! Il a préféré me narguer. Comme dit votre Annie: ce n'est pasTalTaire de Cloarec de tuer les loups! De braconnier à loup, il y a sympathie.

Les uns ont deux pieds, les autres quatre pattes. Ils font le même commerce! Pourquoi chercheraient-ils à se nuire? Et puis les loups ont bon dos : on met sur leur compte tous les moutons qui disparaissent. C'est tout bénéfice pour les Cloarec...

— Oh! Tu as tort! Cloarec n'est pas, cela est sûr, un fameux gars. Il vaut mieux être bien que mal avec lui. Quand il a un coup d'eau-de-vie dans la cervelle, il joue facilement du pen-bas, et se soucie de casser une tête, comme de fumer une pipe. Mais ce n'est pas un voleur. Et puis, ne dis pas ces choses-là trop haut... Je ne voudrais pas que Cloarec apprit que tu parles mal sur son compte. Il est très susceptible, comme tous nos Bretons, taciturne et renfermé. J'aimerais mieux te voir retourner à Paris, ce qui me priverait grandement, que de savoir Cloarec mal disposé à ton endroit.

— Là! Là! Crois-tu que je le craigne? fît Roland avec un orgueilleux sourire.

— Je sais bien que tu ne le crains pas, mais ce n'est pas une raison pour le mépriser.

— Il vaudrait mieux, dit l'abbé Choucas, vous entendre avec lui pour mettre à bas la louve de Guirec, si c'est elle. J'en entends parler, depuis quelques années, comme d'une bête fantastique. Personne ne la connaît, et toutes les pilleries, dont les poulaillers ont à souffrir, tous les méfaits accomplis dans les environs des fermes, sont portés au compte de cette bête. Je crois bien que ce n'est pas elle qui mange tout ce qui disparaît. Mais si vous pouviez la tuer, même avec le concours de Cloarec, ce serait un bel exploit.

— Je ne demande pas mieux ; mais où le trouve-t-on, le sieur Cloarec?

— Il est installé, en ce moment, à deux kilomètres d'ici, au bois de Guirec, où il a dressé sa hutte, pour l'hiver. Il y fait son métier de sabotier... Si tu le désires, je le ferai venir...

— Il suffira d'en parler à Annie, dit en riant le jeune homme.

— Gela suffira, en effet.

— Est-ce que vraiment cette jolie fille est destinée à épouser ce pauvre hère?

— Mais, sans doute.

— Gomment s'habituera- t-elle à vivre dans le déuùment, après avoir joui du bien-être auprès de vous ? Car il y aura une différence, entre la dureté de l'existence avec le sabotier Gloarec, et le service bien doux qu'elle fait dans votre maison.

— Oh ! nos Bretons sont des gens à part, qui se plient aux nécessités, avec une souplesse et un détachement singuliers. Excepté de vivre loin du pays et au milieu de gens qui ne parlent pas leur langue, ils acceptent tout. Voilà une petite fille, qui est confortablement logée, bien nippée, qui mange à sa faim et qui boit du vin. Mettez-la dans la cabane de Gloarec, nourrissez-la avec des galettes de sarrasin et des pommes de terre, abreuvez-la de cidre aigre, et habillez-la d'un simple casaquin et d'un mauvais jupon. Dans un mois vous la trouverez acclimatée, ne se plaignant pas du changement et même très satisfaite de son sort.

— Oui, dit Roland, c'est bien possible. Au fond, ces

gens-là ont la nostalgie de la crasse. Ils sont nés dans un taudis, entre le porc et la vache. La propreté les gène. Ils retournent tout naturellement à leur misère atavique. Et le compagnon tout désigné d'une Annie, déguisée, pour le moment en petite servante coquette, c'est le fauve et mal odorant Gloarec.

— Parfaitement.

Le beau Roland s'étant levé, son repas terminé, les hôtes du manoir repassèrent au salon. Et Hervé reprit sa partie de piquet avec l'abbé Choucas.

Roland de Fréville, qui se montrait si simple chez son ami Kéranou, au point de passer sa soirée en costume de chasse, sans faire d'autres cérémonies que de retirer ses bottes, était à Paris la fleur des élégants. Ses succès mondains l'avaient mis en évidence. Il cachait avec soin que Roland n'était point un nom de baptême, mais son nom de famille, et que l'adjonction de Fréville était légitimée par la possession d'une terre ainsi appelée et située en Normandie. Son arrière-grand-père, qui avait été conventionnel, avait acheté Fréville à la liquidation des biens nationaux. Et ce jacobin, devenu sénateur de l'Empire, n'avait pas hésité à adjoindre Fréville à Roland. Les enfants avaient continué. Et, maintenant, l'usage avait si bien consacré cette usurpation que « Roland », qui, pour la régularité des actes, figurait toujours dans l'état civil était devenu un prénom qui ne tirait pas plus à conséquence que Roger ou Octave. A Roland l'épithète de « beau» avait été ajouté par la petite Nelly Corail, des Variétés, qui avait eut une toquade très accentuée pour M. de Fréville, et qui, en parlant de son ami, disait

avec admiration à ses camarades : « Mon beau Roland! »

Le terme était resté et, par raillerie, par habitude, par affection, tous ceux qui connaissaient le jeune homme l'appelaient le beau Roland. Il n'en tirait pas vanité. Jamais garçon plus simple n'accueillit avec moins de satisfaction une qualification aussi flatteuse. Il en riait avec les femmes, en faisait la moue auprès de ses amis, et quelquefois s'en fâchait à l'encontre des indifférents. Avec un membre de son cercle, Josuah Springfield, il eut même une affaire, parce que, sans penser à mal, cet Anglais l'avait interpellé en ces termes : « Sir beau Roland ». La grande affaire de M. de Fréville, dans la vie, c'était la chasse. Il aimait le fusil, de passion. Galoper, à la queue des chiens, pour forcer un cerf ou un sanglier, n'était pas son plus vif plaisir. Ce qu'il lui fallait c'était la poursuite de l'animal, et la faculté de le tirer, au risque de se faire éventrer ou découdre. Les dangers ajoutaient un piment particulier et nécessaire à son sport favori. Et, quand il avait acculé une bête rousse à un ferme décisif, il éprouvait, à la voir, en face de lui, prête à bondir, une jouissance supérieure. Infatigable, il appuyait ses chiens pendant tout un jour, sans faiblir. Mais il avait autant de satisfaction à battre la plaine avec son setter rouge et blanc, tirant devant lui, dans les sarrasins, quelques beaux coqs tout dorés sous le soleil, ou de rapides perdreaux fouettant Tair d'une aile vigoureuse. Le lapin dans les taillis, l'occupait également pendant des après-midi entiers. Tout ce qui était chasse l'intéressait et lui paraissait digne d'y employer son temps. Ce Nemrod, trouvait en Bretagne, chez son ami Hervé, la plus variée des occupa-

lions cynégétiques. Il y menait la vie dure et monotone des paysans, avec un plaisir infini. Levé dès l'aube, il ne rentrait, la plupart du temps, qu'à la nuit. Et pour courir les bois et les landes, il n'avait pas besoin que M. de Kéranou l'accompagnât. 11 se contentait très bien de Le Pouldu pour le suivre et le guider, l'important pour lui c'était d'avoir l'horizon largement ouvert, de pouvoir pousser, traquer un animal de chasse quelconque. Son habileté comme tireur était remarquable. Jamais il ne tirait aux pigeons, mais, en plaine ou au bois, il ne connaissait pas de maître. Fermement planté sur ses jambes, avec son chargeur derrière lui, portant un fusil de rechange, il tenait dans les battues: princières des environs de Paris, son rang parmi les plus célèbres tireurs. On le comptait au nombre des quatre premiers grands fusils. Les arbitres qui classaient le mérite cynégétique avaient, entre le comte Glary, lord de Grey, et lui des hésitations. Et, pour le tir en rase campagne, devant soi, sans artifice, sans repérage préparé, il paraissait bien qu'il fût le plus fort. Ce blasé qui tirait ses vingt mille cartouches par an, et devant lequel, tout faisan, qui passait à portée, était un oiseau abattu, trouvait des plaisirs tout particuliers à la chasse de Kéranou. Jamais il n'avait manqué de venir passer six bonnes semaines, chez ses amis de Bretagne. Il y reprenait de la force, de la santé pour son hiver, et puis il y trouvait Ursule.

M^^^ Gréhel de Kéranou, sortie du couvent de Quimper, à la mort de son père, pour rejoindre son frère Hervé et tenir la maison, était une jeune personne de vingt ans, très simple, très calme, ayant eu pour la vie religieuse

une vocation que les événements avaient modifiée, mais qui donnait à toutes ses actions et même à ses paroles, une douceur et une gravité qui imposaient à tous le respect. L'abbé Choucas l'adorait; les bonnes femmes de ce pays sauvage avaient voué à la demoiselle de Kéranou une affection faite de déférence pour son rang et de reconnaissance pour ses bontés. Quand il y avait une misère à soulager, une maladie à soigner, le premier mouvement de chacun était devenir à Kéranou. Nul n'avait jamais manqué d'y trouver soins ou secours. Il existait, entre les humbles penchés vers la terre et ceux qui étaient considérés comme des seigneurs, une solidarité touchante. Il n'était pas rare d'entendre un vieux paysan dire à Hervé :

— Ah! mon grand-père a fait le coup de fusil, avec le vôtre, du côté de Machecoul, il y a longtemps. C'était un solide que M. Gréhel, et, s'il n'est pas resté à la Pénissière, ça n'a pas été la faute des rouges.

Pour ce petit-fils de chouan, les rouges d'alors, c'étaient les soldats de Louis-Philippe.

Tous ces sentiments traditionnels, fortifiés par des services quotidiens et une sollicitude sans cesse éveillée, faisaient à M^^^ de Kéranou une situation exceptionnelle dans le pays. Si Hervé avait eu des ambitions politiques, ses paysans l'auraient suivi aveuglément, mais il avait l'unique souci de sa tranquillité. Il restait chez lui, à cultiver ses terres, à améliorer la condition sociale des habitants du pays, et k faire avec l'abbé Choucas des recherches archéologiques, qui promettaient à l'ouvrage sur les antiquités armoricaines une documentation remarquable. En attendant, il caressait un projet très simple et fort

sage, qui consistait à marier sa sœur avec son ami. M"® de Kéranou ne se doutait nullement des rêves matrimoniaux faits, pour son compte, par son frère. Elle trouvait Roland, très bon garçon, s'étonnait un peu qu'on le jugeât si beau. Elle se bornait avec lui à la franche amitié. Elle avait tellement l'habitude de parler librement, en sa présence, que le jeune homme n'ignorait rien des plus petits incidents de sa vie, et qu'il pouvait se flatter de lire dans sa pensée.

Elle lui plaisait infiniment. Il y avait, entre cette jeune fille franche et simple et les demoiselles compliquées, inquiétantes, qu'il avait l'habitude de rencontrer dans le monde, le même contraste qu'entre les landes fleuries de bruyères roses et de genêts d'or de la Bretagne et les jardins artificiels, morbides et charmants de Paris. 11 connaissait trop les jardins pour ne pas préférer la lande. Mais c'était un étrange garçon, qui, tout en pensant à Ursule, s'occupait d'Annie, tant un joli minois exerçait de séduction sur lui. Et puis Annie était si farouche qu'il prenait un amusement singulier à la guetter, à la surprendre. C'était encore de la chasse. Et, comme à l'autre, il était, à cette chasse-là, passé maître.

De là ses mauvaises dispositions à l'égard de Gloarec. Cela passait sa compréhension que cette jolie fille eût un faible pour ce vilain drôle. Il n'avait pu se défendre de le lui dire, et elle en avait triomphé. Car elle paraissait éprouver contre Roland autant d'animosité que le beau Parisien en ressentait contre son galant. Elle l'évitait avec autant de soin qu'il en mettait à la chercher. Et, lorsque, croyant la tenir dans un coin, il se préparait à

lui conter fleurette, elle parvenait à lui échapper, c'était avec un rire presque insolent, qui exaspérait Roland. Un jour qu'il avait réussi à lui parler, pendant quelques minutes, dans la buanderie, la voyant rouge et furieuse, prête à l'invective et à la menace :

— Voyons, Annie, ma petite. Qu'est-ce que je t'ai fait? On dirait que tu me détestes...

— Oui, je vous déteste! fit-elle, les yeux étincelants, parce que vous me tourmentez ! Qu'est-ce que vous voulez de moi ?

— Je veux t'embrasser, tout simplement.

— Ma figure n'est pas pour vous !

— ■ Elle est pour Gloarec, n'est-ce pas?

— Pour lui, ou pour un autre, si ça me plaît. Mais pas pour vous !

— Es-tu mauvaise! Je ne le mordrai pas, ne crains rien!

— Vous croyez peut-être que les filles de ce pays-ci sont faites pour votre caprice, comme vos mijaurées de Paris? Détrompez-vous?

— Ah ! c'est de là que vient le vent? On a raconté des histoires sur mon compte !

— Oui, monsieur Hervé, qui en rit avec l'abbé Choucas, et Le Pouldu, cet imbécile, qui est en admiration devant vous, et qui dit en faisant des yeux blancs : « Toutes les femmes de Paris, mademoiselle Annie, toutes ! »

— Il exagère, ma petite. Quelques-unes tout au plus ! Très peu, je t'assure, et qui ne te valent pas !

— Oui ! Allez, hypocrite que vous êtes ! Peu ou beaucoup, que m'importe! En tout cas, pas les femmes d'ici !

— Ma foi, tu as raison. Elles sont trop méchantes, trop hargneuses. Elles ont des piquants, comme les ajoncs. On ne . , , >

peut pas les ap- "V^:.?^ 't'

procher. Bon soir !...

Il fit mine de s'en aller. Elle marcha à sa suite, fière de le voir battre en retraite. Ses manches relevées montraient ses jolis bras nus un peu hâlés par le soleil. Elle tenait dans samain une boule de bleu, enfermée dans un linge et prête à être mise dans le cuveau à lessive. Arrivé sur le seuil, Roland se retourna, saisitlaBretonne par les épaules, et, la tenant contre lui, il Tembrassa vivement. Elle poussa une sourde exclamation, se raidit, trembla. Une

pâleur mortelle s'étendit sur son visage, ses yeux se voilèrent, et brusquement, comme brisée, elle s'abandonna, la tête sur l'épaule du jeune homme. Il n'abusa pas de sa victoire, et, au bout d'un instant, Annie, reprenant possession d'elle-même, se laissa tomber sur un escabeau, cacha son visage dans ses mains et répandit un torrent de larmes. Lui, très amusé de ce trouble, un peu ému de cette douleur, toucha du doigt le front de la petite Bretonne, et doucement :

. — Eh bien! Les fleurs d'ajoncs, malgré leurs piquants, on arrive à les respirer tout de même. Allons! calme-toi, nigaude. Te voilà bien malade pour t'être laissée embrasser et pour avoir montré que cela ne t'était pas désagréable !

A ces mots Annie releva la tête, lança un regard noir à Roland. Et, sans vouloir l'écouter un instant de plus, elle se sauva dans le jardin.

La semaine suivante, comme M. de Fréville, rentré de la messe avec Hervé et Ursule, faisait un tour dans le parterre, en attendant que l'abbé Choucas vint déjeuner, ainsi qu'il en avait l'habitude tous les dimanches, le prêtre entra par les communs, au lieu de se présenter à la grille d'honneur, et, avisant le Parisien, qui déambulait au soleil, se dirigea vers lui.

— Ahî monsieur le curé, voilà du beau temps ! Pas un nuage, et un petit vent léger qui dilate le cœur.

— Nos automnes de Bretagne sont admirables. Mais venez un peu par ici, grand chasseur, que je vous dise trois mots, tandis que nous sommes seuls...

— Ah ! mon Dieu ! que se passe-t-il ?

— lUen encore. Mais il pourrait se passer des choses très fâcheuses, si vous n'étiez pas raisonnable.

— (Ju'entendez-vous par là?

— J'entends... Je voudrais surtout me faire entendre de vous, sans toucher au vif du sujet... Une de mes pénitentes est venue se plaindre à moi... Mon Dieu ! se plaindre n'est pas le mot exact... Elle ne se plaint pas, la pauvre enfant, mais elle voudrait obtenir de vous sa tranquillité... Je me suis chargé, à contre-cœur, de sa requête... Vous comprenez combien elle m'a paru délicate... Je ne pouvais cependant pas me récuser... Mon devoir me forçait à accepter... Enfin je me suis chargé de vous faire des représentations très humbles, croyez-le bien, et je suis convaincu que vous en tiendrez compte...

— Je ne comprends rien à ce que vous me dites, fit Roland, égayé par l'embarras du bon prêtre... De qui s'agit-il?

— De la petite Annie, qui est venue me confier ses soucis...

— En confession ?

— Eh non! Je ne vous en parlerais pas.

— Et cette petite sotte prétend que je m'occupe d'elle?...

— L'aurait- elle rêvé? Ce serait parfait I

— Voilà bien des affaires pour un simple badinage !

— Ah! vous voyez!... C'est que ce qui est badinage, pour un homme tel que vous, paraît une énormité à une simple fille comme elle... Enfin, badinage ou non, promettez-moi de ne plus recommencer.

— Soyez en paix, monsieur le curé, je vous le promets...

— Eh bien, tant mieux! Voyez-vous, je n'aurais pas été sans inquiétude, si vous aviez persisté...

— Ah! ah! Gloarec, n'est-ce pas?

— Oui, Gloarec... Nos gars sont les meilleurs fils du monde, mais il ne faut pas toucher à ce qui leur appartient, ou à ce qu'ils croient leur appartenir.

— Et Annie appartient à Gloarec?

— Il l'épousera dans quelques mois.

— G'est l'affaire de cette petite. Mais vraiment, est-ce que vous voyez là une union bien assortie?

— Vous en jugez avec vos idées d'homme raffiné. Que voulez-vous que devienne cette enfant, si elle n'épouse pas un paysan ? Faut-il l'envoyer à la ville? Vous savez d'avance comment elle y tournera. Il convient qu'elle suive sa destinée, qui est humble et monotone. Heureusement pour elle, le démon de la vanité ne l'a pas visitée. G'est une simple. Elle est laborieuse, elle vivra sage, à sa place dans la société, ce qui n'est pas un résultat méprisable. Et ne la plaignez pas. Elle se trouvera plus à l'aise dans la chaumière que dans le château. Elle a eu plus d'efforts à faire, pour se plier aux exigences de la vie auprès de ses maîtres, qu'elle n'en aurait à faire pour s'accommoder aux nécessités de l'existence rude et malaisée auprès de Gloarec. Son éducation, son affînement, tout cela n'est qu'apparence...

— Et la réalité, c'est Gloarec? Grand bien lui fasse! Alors, cette petite est condamnée à devenir rapidement, de la femme qu'elle est, la femelle qui gîte dans les chaumières de vos villages, ridée, tannée, crasseuse, buvant de l'eau-de-vie de cidre, fumant la pipe... Pouah I

— Oui, pouah ! Allons ! cette petite n'est pas votre affaire, vous vous en rendez compte ! Aussi bien, laissezla à sa vocation, qui est d'épouser Gloarec, et ne l'exposez pas à être obligée, pour vous avoir écouté, de se sauver à Lorient ou à Quimper, et de finir dans une condition plus misérable que celle dont vous la plaigniez, à l'instant même.

— Ainsi soit-il.

Ils reprirent, en causant, le long des plates-bandes de fleurs, le chemin de la maison, où la cloche sonnait gaiement pour le déjeuner.

Dans une clairière du bois de Guirec, se dressait la cabane de Cloarec. Le sabotier avait, sur une largeur de cent mètres carrés, brûlé la bruyère qui tapissait le sol, et, avec des baliveaux de hêtre recouverts de mottes de terre, s'était construit un abri spacieux et bien clos. Une porte en planches fermait la cabane. Par le toit, passait un tuyau, d'où s'échappait une légère fumée bleue, qui prouvait que le repas du soir popotait dans l'âtre, pendant que le sabotier travaillait en plein air. 11 était, en effet, assis sur une souche énorme, tenant entre ses genoux un sabot qu'il creusait adroitement avec une gouge. A deux pas de lui, un gros chien, mâtiné de berger et d'épagneul, dormait dans

la noire poussière. Au bout de la clairière, auprès d'une source, des ruines rongées par les ronces, montraient de vagues assises de pierres et des fûts de colonnes brisées. Le petit ruisseau, qui s'échappait de la source, passait à côté de la cabane de Cloarec et se perdait sous la hètraie. Un silence profond régnait dans ce lieu sauvage. Pas un grincement de charrue révélant la présence d'un laboureur prochain; pas un bruit de sonnailles, pas un claquement de fouet lointain sur une route ; pas un cri de berger rassemblant son troupeau. C'était la solitude complète et morne.

Cloarec, retirant sa courte pipe noire d'entre ses lèvres^ frappa le fourneau éteint sur la souche qui lui servait de siège, et, se levant, alla poser auprès de sa cabane la paire de sabots qu'il venait de finir. Au même moment, son chien, brusquement tiré de son sommeil, ouvrit les yeux, remua les oreilles, puis dressa la tête. Un léger murmure de voix se faisait entendre dans l'éloignement. Cloarec prononça en patois trois mots brefs. Le chien se mit sur ses pattes, et partit au galop. Au bout d'un moment, le sabotier entendit des aboiements, et, sans plus se préoccuper, il entra dans sa cabane, ressortit, tenant d'une main un plat plein de pommes de terre, de l'autre une miche de pain noir. Il se rassit sur la souche de hêtre, et se prépara à manger. Le soleil, haut dans le ciel, était à la moitié de sa course. Au travers de l'épais et froid feuillage des hêtres, il dardait ses rayons sur la clairière et faisait briller comme une lame d'acier l'eau pure du petit ruisseau. Des pas résonnèrent dans le sentier, qui, par les genêts et les bruyères, conduisait à la

cabane de Gloarec, et l'abbé Choucas, accompagné par le beau Roland, parut à la lisière du bois. Le chien, escortant le prêtre, marchait en remuant la queue, comme pour dire à son maître : « C'est un ami ». Le sabotier, sans se lever, toucha son bonnet, et détendit par une sorte de sourire les lignes dures de son visage. 11 prononça, dans le dialecte gaël, quelques paroles à l'adresse du curé. Mais celui-ci répondit en français :

— Monsieur ne comprend pas notre patois, mon ami, il ne serait pas poli de nous entretenir devant lui, comme s'il était un étranger.

Cloarec eut un mouvement de sourcils très expressif qui signifiait clairement : « N'en est-il pas un? » Mais il déféra au désir de l'abbé Choucas et dit :

— Vous voilà en promenade, monsieur le recteur... Ne vous attardez pas trop, il pleuvra ce soir. Les crapauds commencent à chanter et les roches de Guirec sont mouillées...

— Voilà un phénomène des plus curieux, monsieur le vicomte, dit le curé. Dans les fonds du bois de Guirec s'élèvent des pierres druidiques qui offrent cette particularité de suer, c'est le mot, lorsque le temps doit se mettre à la pluie. Quand on passe auprès de ces pierres, on n'a qu'à les toucher, et, suivant qu'elles sont sèches ou humides, le temps sera beau ou mauvais. On dit, mais je ne l'ai pas vu, qu'en 1870, avant la déclaration de guerre, les roches de Guirec, pendant plusieurs jours, suèrent un liquide rougeâtre comme du sang.

— Mon père l'a vu, lui, et me l'a conté, dit gravement Cloarec. Et, à la fin de la campagne, lors d'une bataille où les

gars de Bretagne furent tués en grand nombre, le petit étang " , de Lesguiren, qui est près des roches,

^ devint tout rouge.

Le beau Roland eut un sourire.

— Il y s. sans doute du fer dans la composition du sol, dit-il, et, à certains moments, l'eau peut se teinter et devenir couleur de rouille. Vos Bretons, épris du merveilleux, n'en ont pas demandé plus pour voir là un phénomène divinatoire.

Gloarec fronça le sourcil, eut un léger mouvement d'épaules, puis, sans vouloir continuer l'entretien, il retourna à son poêlon et à ses pommes de terre.

Le curé et

vancèrent vers les ruines, et les examinèrent en silence, puis Tabbé Choucas dit :

— Ce sont certainement des restes de construction phénicienne. Il est reconnu que les marins de Tyr vinrent sur les côtes de Bretagne, pour y faire du commerce, et s'y établirent, avant la conquête de la Gaule, par César. Le passage des légions romaines ne fut pas assez prolongé pour que les Latins, toujours si empressés à construire, aient eu le loisir de laisser dans le pays des traces dé leur passage. La religion druidique, dédaigneuse des temples, n'entretint pas celui dont nous avons les restes sous les yeux.

Le prêtre, dans ses mains, souleva un fragment de chapiteau sur lequel des traces de sculpture très nettes se voyaient, et, du doigt, indiquant à Roland une ligne du dessin :

— Voyez, n'est-ce pas une tête d'ibis? Rien, dans la sculpture romaine, ni dans le style gothique, ne ressemble à ces formes-là. L'Orient a passé par ici. Il ressort de toutes mes recherches que la construction dont nous foulons les vestiges était un temple dédié à Baal ou Bélus... Le mauvais esprit, comme le croyaient les Hébreux qui, de Baal, avaient fait Belphégor et Belzébuth, noms sataniques, ainsi que vous le savez... En résumé, il est probable que Baal était considéré par les anciens comme le créateur de la matière, car les Grecs l'identifiaient à leur Zeus, et les Latins à leur Jupiter...

Roland, pendant cette douche d'érudition théologique, avait pris dans son veston un étui d'argent et, sans sourciller, allumait une cigarette.

— Vous ne m'écoutez pas, monsieur le vicomte, fit l'abbé Choucas d'un ton de reproche.

— Si, très bien! Je vais vous répéter tout ce que vous m'avez dit sur Baal, Bélus, Belphégor, Beizébuth...

— Ça ne vous intéresse pas, tout ça?

— Prodigieusement ! Gela me rappelle une féerie du Châtelet, où une chanteuse, qui était faite comme une divinité, paraissait en costume de Méphisto, avec un maillot rouge, et chantait un rondeau étonnant...

— Oh ! s'exclama le prêtre, en levant les bras au ciel.

— Allons, monsieur le curé, ne vous frappez pas! Au fond, qu'est-ce que voulez que ça me fasse que les Assyriens soient venus sur ces côtes, il y a plusieurs siècles, et y aient construit un temple, aujourd'hui en décombres?... Là! Franchement, quel intérêt cela peut-il présenter pour moi, excepté d'avoir le plaisir de me promener avec vous, dans la campagne, et de constater combien vous êtes ferré sur l'archéologie armoricaine?

— Vous m'écoutez par pure politesse ! constata amèrement l'abbé. Vous aimeriez mieux parler chasse avec Le Pouldu, ou même avec Gloarec?

— Vous exagérez. Mais si vous pouviez habilement faire causer le drôle qui est là, sur le compte du fameux loup dont il a été question hier soir, j'en aurais quelque satisfaction.

— Il va être fait ainsi que vous le souhaitez. Gloarec, écoute un peu.

Le sabotier, soigneusement, posa son poêlon, et, mâchant sa dernière bouchée avec lenteur, s'approcha des deux hommes.

— Qu'est-ce que c'est, Gloarec^ que l'histoire du loup deGuirec, et qu'y a-t-il de vrai dans ce qu'on raconte?

— Il y a, fit le Breton, comme avec un peu de répugnance à s'expliquer, il y a d'abord le loup, qui existe vraiment, et qui est, sous votre bon plaisir, une louve, pareille à toutes les louves, un peu plus grande et plus forte, parce qu'elle est très vieille...

— Pourquoi dis-tu que c'est une louve? Gomment le sais- tu?

— Quand vous verrez la bête sur le dos, vous lui regarderez entre les pattes. Le piqueur du louvetier de Saint-Pol pourrait peut-être vous renseigner d'après le pied... Moi, je n'y connais rien.

— Depuis combien de temps cet animal est-il dans le pays? questionna Roland.

Gloarec dit rudement :

— Ça ne regarde que les gens du pays.

— Dont il mange les moutons !... Pardieu! Un étranger serait bien niais de se donner le souci de courir après cette bête, pour la détruire !

— Depuis combien de temps la connais-tu, toi, Gloarec ? demanda le curé.

— Il existait un grand loup, au bois de Maiia-Ker, depuis deux ans. Est-ce le même? On le dit, et je le crois. Il a pareille couleur, pareille taille, pareilles habitudes. Il ne s'attaque qu'aux mêmes gens...

— Quoi ! Fait-il des exceptions, dans les dommages qu'il cause aux habitants?

— Oui, sans doute, monsieur le recteur. Il n'a jamais pris un mouton, ni une poule, au métayer de Grive-

rec... Et celui de Pol-raz a été presque ruiné par lui..,

— C'est donc que le métayer de Griverec se défend mieux que celui de Pol-raz.

— Celui de Pol-raz a tiré plus de dix fois la bête. Celui de Griverec, jamais.

— Dis donc, Cloarec, voilà un loup qui me fait l'effet de ne pas marcher sur quatre pattes, mais sur deux jambes ! Tu crois aux loups qui raisonnent et qui se vengent?

— Monsieur le recteur, j'y crois si bien que je ne tirerais pas sur le loup de Guirec, pour cent litres d'eau-devie ! Vous savez bien que les petits des loups se souviennent de ceux qui ont tué leurs parents, et qu'ils les attaquent. Pobeguen, le cantonnier, a été dévoré, un soir d'hiver, sur la lande, il y a cinq ans, par des louveteaux dont il avait aidé à tuer la mère...

— Pobeguen était un ivrogne, qui est mort d'une congestion, par un grand froid, en revenant de la foire, et qui a été retrouvé, au bout de quelques jours, en déplorable état... Il avait le visage rongé... Mais était-ce par des loups, des renards ou des rats? Les gendarmes ont dit que c'étaient des chiens I

— On a dit ce qu'on a voulu. Mais il ne fait pas bon tourmenter les loups.

— C'est avec des superstitions comme celles-là que les campagnes ont été si longtemps ravagées, dit Roland à l'abbé. Il n'y a plus de loups, en France, que dans vos pays, ou sur la frontière de l'Est, dans les grands bois qui communiquent avec les massifs de la Harth. Mais, sacrebleu, puisque ce loup est un animal de légende, il

aura à compter avec moi. Et je lui mettrai de mon plomb dans la peau.

Gloarec eut, dans la figure, un pli narquois qui chez lui correspondait au sourire, et prenant sa plane, il commença à équarrir une bille de hêtre, à grands coups. Les copeaux blancs sautaient autour de lui, et, de sa bouche, sortait un petit sifflement, comme en ont les maquignons quand ils veulent calmer un cheval rétif.

— Et si je te demandais de me montrer le fort de la louve de Guirec, demanda Roland au sabotier, me conduirais-tu ?

Gloarec eut un air grave, il s'arrêta de travailler, et, d'une voix sourde, il prononça quelques mots en patois,

— Que dit-il?

— Ah ! c'est un dicton de Bretagne, presque intraduisible. Gela peut cependant s'expliquer ainsi : chevelure de fille et peau de bête sont plus faciles à convoiter qu'à prendre...

— Qu'est-ce que vient faire, là dedans, cette chevelure de fille? fit Roland, avec un commencement d'irritation.

Gloarec se remit à tailler et à siffler, comme s'il demeurait totalement étranger à ce qui se disait devant lui.

— Ge garçon est-il idiot?

Le curé prit Roland par le bras, et l'attira à quelques pas :

— Laissez-le tranquille. Je suis fâché de vous avoir amené ici. Allons ! bonsoir, Gloarec... Tout cela est pour plaisanter : le loup et le reste...

— Bonsoir, monsieur le recteur. Si c'est pour plaisanter, tant mieux.

Dans le parterre, ayant le déjeuner, Hervé fumant une cigarette, se promenait avec Ursule. M^^® de Kéranou, dédaigneuse de l'ombrelle, exposait son front aux rayons du soleil d'automne, et marchait à pas comptés, écoutant son frère.

— Ma chère, il faut te décider. Si tu consens à entrer dans mes vues, je causerai avec Roland, et vous prendrez des engagements définitifs. Cette situation-là ne peut se prolonger...

— Pourquoi?

— Parce que Roland a un an de plus, chaque fois qu'il revient ici... Et que, si je te laisse à tes irrésolutions, il n'y a pas de raison pour que vous n'ayez pas, l'un et l'autre, des cheveux gris, quand vous vous déciderez, si vous vous décidez...

— C'est justement cette indécision qui me donne à réfléchir, dit gravement Ursule. M. de Fréville ne me paraît pas entraîné vers le mariage par un goût très véhément. 11 s'accommode fort bien de son existence de garçon, et ne manifeste aucunement l'intention d'en changer... Moi, de mon côté, je me trouve très heureuse et je ne suis pas sûre du tout que je ne regretterais pas ma liberté... Roland est un charmant garçon, très simple, très facile à vivre, très affectueux, quand il est ici au fond de la Bretagne. Comment serait-il à Paris, repris par son monde, ses habitudes, ses plaisirs? On m'a laissé comprendre qu'entre le Roland que nous voyons ici, et le Roland que l'on connaît là-bas, il y a de telles différences, qu'il est presque impossible de croire que ce soit le même... Or, M. de Fréville, marié, n'habitera pas la Dre-

tagne. Il sera donc le Roland que j'ignore, et qui, si je ne me trompe, n'est pas le meilleur des deux. Tout cela m'inquiète, je ne te le cache pas.

— Alors ce mariage ne se fera jamais, soupira Hervé d'un air découragé. Et sa réalisation était mon plus cher espoir.

— Hervé !

— Oh ! ce que j'en dis n'est pas pour te presser ou t'entraîner. Tu sais que je ne te contraindrai d'aucune manière. Mais ce projet d'unir ma sœur à mon ami, et de finir ma vie entre eux, m'était doux.

— Tu viendrais donc à Paris, toi aussi ?

— Pourquoi non ?

— Je ne te vois pas du tout, hors de Kéranou.

— Mais j'ai vécu longtemps à Paris. Je ne me suis installé à poste fixe en Bretagne qu'à la mort de notre père, il y a six ans, et parce qu'il fallait remettre en ordre notre fortune dont l'administration avait été un peu négligée... Je me suis fait campagnard, et j'avoue que j'y ai trouvé une grande satisfaction. Mais ce n'était pas mon goût. Je n'ai agi ainsi que par nécessité...

— Avoue aussi que tu tenais à te rapprocher de moi...

— Assurément. Mais, aujourd'hui, rien ne m'empêcherait de retourner à la ville. Nos métairies sont toutes en bonnes mains. Ici, nous ne dépensons rien. Je pourrais passer les six mois d'hiver et de printemps à Paris. Vous viendrez vous installer à Kéranou, pendant l'été et l'automne. Gela est d'une réalisation très facile. Mais il faut d'abord que tu te décides, et tu ne parais pas du tout en train de répondre : oui.

— C'est vrai.

— Es-ta donc résolue à ne pas te marier? Car si tu

— Ah ! Alors, rester vieille fille?

— Tu veux bien rester vieux garçon !

— Gela n'a aucun rapport.

— Nous continuerons à vivre ensemble.

— Et Kéranou, à qui sera-t-il, après nous? Le but de la vie n'est point de passer égoïstement sur la terre, sans laisser rien derrière soi. Il faut constituer une famille, pour rendre à des enfants ce que nos parents ont fait pour nous. C'est cette chaîne ininterrompue d'êtres successifs, rattachés les uns aux autres par le lien du sang, qui crée l'intérêt de l'existence. On éprouve une singulière douceur à penser à ceux qui nous ont précédés, et dont l'influence se manifeste encore si nettement en nous, par les goûts, le caractère, les tendances. Et c'est une grande sécurité de se dire : ceux qui suivront continueront ce que j'ai fait. Tout ne périra pas de moi, puisque je laisserai, dans le monde, des continuateurs de mon nom, de mon sang, de mon œuvre. Ah! Ursule, la tradition, quelle force! Et nous consentirions bénévolement à la rompre?

— Tu es aristocrate et catholique, mon frère, mais va donc tenir ce langage à nos gens d'aujourd'hui.

— Ils m'ennuient, les gens d'aujourd'hui!

— Il faut bien que tu les supportes, cependant.

— Difficilement!

— Tu es un homme du passé. Si les idées n'avaient pas changé, et si tout ce que tu viens de dire pouvait encore se faire, tu aurais raison, et il n'y aurait pas à hésiter. Je devrais me plier à ce prolongement de la race qui est un devoir pour nous, Mais serait-ce un beau présent à faire aux héritiers de notre nom et de notre sang, que de les

jeter dans la société telle qu'elle est constituée aujourd'hui?

— Voilà que tu deviens nihiliste, à présent?

— Ah ! Je reste une pauvre fille qui ne voit pas très loin, et qui raisonne assez mal. Cependant, il me semble que j'ai, tout de même, un certain sens des réalités.,. L'avenir m'effraie. Je ne sais pas où va notre société. Il me semble que des cataclysmes se préparent. Vous causez librement devant moi, notre cher curé, M. de Fréville et toi. Eh bien! Il résulte de tout ce que j'entends que, pour être raisonnable, en face des difficultés qui s'annoncent, il faudrait n'avoir à compter que sur soi et avec soi. Voilà ce que signifient les paroles que tu m'as reprochées.

Hervé, soucieux, ne répondit pas. Il marcha en réfléchissant, puis au bout d'un temps ;

— C'est pour cela qu'il faut attirer Roland à nous et l'attacher à notre pays. Ce sera peut-être, dans notre pauvre et rude Bretagne, au bord de la mer, parmi les pêcheurs et les sauniers, que nous trouverons tous le refuge contre le bouleversement social qui se prépare. Nous redeviendrons ce que furent nos pères : des paysans vivant de la terre. Déjà je cultive, ainsi qu'un simple métayer, et nos gens me considèrent comme un des leurs, un peu plus instruit, un peu plus raffiné, mais pareil, tout de même, par les goûts simples et les habitudes laborieuses. Ils savent que je saurais conduire une charrue, et semer un champ. Ils apprendraient à aimer Roland, comme nous, et nous vivrions, paisibles, de l'existence ancienne, travaillant, chassant, libres et heureux. Tu vois que c'est l'envers même du tableau que tu viens de me tracer, que

je te dépeins à mon tour. Il est aussi sincère et plus séduisant. On y retrouve un peu d*espoir pour Tavenir, et quelque sécurité pour le présent, à la condition de rester modeste et simple. Nous le sommes déjà. Nous n'aurions aucun effort à faire pour continuer.

— Mais ton ami?

— Ah! Ne sera-t-il pas contraint de faire de nécessité vertu. Grois-tu que, dans dix ans, il sera possible de vivre en France autrement que de son travail? Heureux encore, si nous avons le choix de nos occupations ! Et si nos maîtres de demain n'émettent pas la prétention de nous imposer notre tâche ! Je crois que la forme socialiste de gouvernement, à laquelle nous paraissons ne pas pouvoir échapper^ sera la plus oppressive qu'on ait jamais subie.

— Alors elle sera précaire. Ce peuple-ci ne se laissera pas tyranniser longtemps.

— 11 est devenu bien veule! En dehors de ses appétits matériels, il paraît ne plus s'intéresser à rien. Manger, boire et dormir, voilà à quoi il borne ses ambitions. Il n'a plus d'idéal. S'il ne se réveille pas brusquement de sa somnolence, c'est un peuple fichu!

— C'est ce que dit notre bon abbé.

— Il est payé pour ne pas avoir confiance. Mais que dire, ma chère, d'un pays entouré d'ennemis, qui ne peut vivre qu'à la condition d'être bien armé, et qui devient antimilitariste? Que penser d'un pays, où le sol est morcelé en millions de parcelles, appartenant à des possesseurs différents, et qui accepte qu'on lui parle de l'abolition de la propriété? Qu'espérer d'un pays^ où chaque habi-

tant a un bas de laine, plus ou moins bien rempli de ses épargnes, et qui écoute les charlatans qui lui parlent de la socialisation de la fortune publique! N'est-il pas fou? Ou bien alors ne comprend-il pas ce qu'on lui dit? Et il est imbécile. Tu m'avoueras que l'alternative n'est pas séduisante.

— Le bon sens prendra le dessus. La leçon des faits sera efficace.

— A quel prix? Faudra-t-il nous ruiner pour nous faire comprendre que les principes qu'on nous prône conduisent au désastre? Il sera bien temps de s'en apercevoir, quand ce sera fait !

— As-tu vu le nid de pierrots qui était logé dans le chéneau des communs et que j'ai fait détruire par le jardinier? Les oiseaux, en voyant renverserleur abri, poussèrent d'abord des cris désespérés, puis ils se réfugièrent dans les arbres voisins. Dès le lendemain, ils se remettaient au travail et, avec de nouvelles brindilles, de nouvelles pailles, à la même place, ils ont reconstruit le nid renversé. Pourquoi les hommes ne seraient-ils pas aussi persévérants que les oiseaux?

— Voilà bien de la philosophie et de la politique, à propos de mariage, dit Hervé en riant.

. — Eh! nous nous donnons peut-être beaucoup de souci pour décider d'un avenir auquel le principal intéressé ne paraît pas songer du tout. Car, tu m'avoueras que si ton ami Roland a les mêmes intentions que toi en ce qui me concerne, il ne les a jamais manifestées d'une façon claire. Il est aimable, cordial, bon garçon, mais, est-ce suffisant?

— Voudrais-tu de la passion ?

— Ma foi non, cela ne dure jamais.

Un bruit léger sur le gravier, derrière eux, interrompit les causeurs. Hervé et Ursule se retournèrent. C'était Roland qui rentrait de son excursion avec l'abbé Choucas. Il s'approcha, serra afifeclueusement la main du frère et de la sœur, et gaiement :

— Eh bien! votre curé m'a montré ses ruines... Il y voit ce qu'il veut, mais tout autre que lui n'y peut découvrir qu'un amoncellement de pierres dévorées par les ronces. Vestiges de temple phénicien... Grand bien lui fasse I Ce que j'ai vu de plus réel, c'est le fameux Cloarec... Il a la mine basse d'un coquin et l'air abruti d'un ivrogne...

— Ne vous y trompez pas, fit Ursule. Il est loin d'être sot... Mais il a horreur des étrangers, comme tous nos gars en général...

— Comment votre gentille Annie peut-elle supporter que cet affreux drôle s'occupe d'elle!

— Eh ! c'est le coq du pays ! dit Ursule. Aux assemblées, il n'y a pas de lutteur plus vigoureux, de danseur plus infatigable. Les filles se le disputent. Si Cloarec voulait, il pourrait épouser la fille du père Lemouël, le métayer de Plouësnan, qui a du bien, lui simple sabotier... Mais il aime Annie, qui n'a pas le sou. C'est une sorte de fantaisiste, pas du tout méprisable... Seulement il faut le comprendre... Et pour cela, il faut commencer par obtenir sa confiance, ce qui n'est pas facile, car il n'y a pas d'être plus soupçonneux.

— Et vous honore-t-il de sa confiance ? demanda le jeune homme avec ironie.

— Sans doute, et depuis longtemps. C'est lui qui m'a

taillé mes premiers sabots, pour aller dans le jardin les jours de pluie. Et il avait eu soin d'incruster, dans la semelle, les signes qui portent bonheur.

— Qu'est-ce que c'est que ces signes-là?

— Ah! voilà! Il n'y a que certains sabotiers qui les connaissent. On se lègue ces secrets de père en fils, sans jamais les divulguer. Il paraît qu'en gravant certains signes dans le bois du sabot, on peut faire casser la jambe à celui qui le porte, lui donner des varices et lui procurer toutes les malchances. Et, avec certains autres signes, on assure la marche, jusqu'à empêcher les filles de faire le moindre faux pas...

— J'imagine qu'il a dû offrir de ces sabots-là à sa gentille promise...

~ N'en doutez pas!

La cloche du déjeuner interrompit l'entretien. Ursule, son frère et Roland se dirigèrent vers la salle à manger.

II était une heure de l'après-midi, et Roland fumait un cigare, en prenant son café, dans le cabinet d'Hervé, lorsque, laissant ses sabots à la porte, le piqueur Le Pouldu entra à la muette, en marchant sur ses chaussons.

— Eh bieni Qu'est-ce qu'il y a? dit M. de Kéranou, en voyant l'air encharibotté de son serviteur.

Le Breton cligna des yeux, se gratta furieusement la tête, et à voix basse :

— Monsieur, on a eu connaissance de « la bête » ce matin. Elle a emporté un mouton, dans le Champ-garni. Le berger a voulu lui courir sus, mais la bête s'est retournée et l'a regardé avec de si mauvais yeux qu'il s'est tenu coi...

— C'est un capon ! s'écria Hervé. II n'avait donc pas son fusil?

— Si, monsieur. Mais il ne faut pas qu'un coup pour tuer un loup!

— Enfin, il n'a pas osé tirer dessus, voilà tout. Et il l'a bien vue?

— A trente pas, en plein travers.

— L'imbécile ! s'écria Roland, avec du plomb à lièvre, il l'aurait roulée net. Et est-ce bien la bête que nous avons déjà chassée ?

— Pour sûr, monsieur : j'ai vu son pied. C'est une forte louve, à qui il manque un ongle devant, à droite... Je la reconnaîtrais entre mille... Ah! c'est la bête-fée du bois deGuirec... Le berger l'a bien connue... II n'a pas tiré dessus, parce que ce n'est pas la peine... Le plomb ne prend pas sur son poil...

— Toi aussi. Le Pouidu? Tu crois à ces sottises-là!

— Monsieur, dit le piqueur, je sais plus de vingt personnes, et non des moindres, qui l'ont tirée, depuis des années qu'elle change de cantonnement à la ronde, et qui savent placer un coup de fusil. Il y a M. Jocelyn, de Méros-Guirec, qui lui a envoyé deux fois de sa grenaille... C'est un chasseur, M. Jocelyn. Eh bien! il déclare qu'il ne se dérangera plus pourchasser la bête-fée!

— Eh! si on ne peut la tuer avec du plomb, qu'on lui donne une gobe à la strychnine.

— Plus souvent qu'elle y touchera! On a bien essayé, l'an dernier. Tous les chiens balandeurs du pays sont crevés. Elle, point.

— Allons, Le Pouidu, fit Roland^ tu me décides^ mon

un coup de surprise. Si nous pouvons faire débucher ta louve, nous verrons si elle est à l'abri d'une bonne charge de chevrotines.

— Parbleu! j'irai jusqu'à la balle, dit Roland. Dussé-je faire une croix dessus, avec mon couteau, pour donner confiance à Le Pouldu. Allons I Nous partons dans un quart d'heure : je vais me préparer.

Le bois de Guirec est un taillis de deux cents hectares coupé de genêts et d'ajoncs marins, dans lequel il est impossible de pénétrer sans culottes de cuir. Les imprudents qui s'y risquent sans jambières protectrices en sortent en sang. Ce fourré, presque impénétrable, est excellent pour les sangliers et les renards qui y voisinent amicalement sans crainte d'être dérangés. Une mare herbue, située dans un bas-fond, est alimentée par le petit ru qui vient de la hêtraie. Le bois était autrefois très giboyeux en lièvres, mais les renards y ont mis bon ordre. Aujourd'hui, les chasseurs n'y découplent guère, sachant n'y rencontrer que de la bête fauve. Les retraites du bois de Guirec sont donc silencieuses et inviolées.

Vers deux heures, Roland, Hervé, à cheval, le fusil à la cuisse, Le Pouldu à pied, conduisant en laisse quatre grands briquets tricolores, arrivèrent à la lisière et s'arrêtèrent pour conférer. Dans un champ voisin, étonné par cet appareil cynégétique, un laboureur, qui grattait de son soc le macigre sol, s'était arrêté, et examinait les chasseurs. Le Pouldu mouilla un de ses doigts, le leva en l'air, et désignant un côté de l'horizon :

— Le vent vient de la mer; il faut donc que ces messieurs se placent ici, à la bordure, à deux cents pas l'un

de l'autre. Moi je vais monter avec mes chiens, pour attaquer à bon vent. J'engage ces messieurs à descendre de cheval, et à se bien dissimuler. Si la bête se doute qu'il y a du monde posté en plaine, elle randonnera dans le bois et ne sortira pas.

— Ahl çà. Le Pouldu, si par hasard elle fait ferme, tu as ton fusil, ne la manque pas!

Le piqueur hocha la tête et ne répondit rien. Il rassembla ses quatre briquets et, à grandes enjambées, il se mit à filer le long du taillis pour gagner l'autre extrémité. Hervé dit à son ami :

— Reste à cette place. Attache ton cheval dans le fossé, et couche-toi sur la banque. Moi je vais à trois cents pas d'ici, à une sortie que je connais et qui est très bonne pour le renard.

Roland, sans répondre, mit pied à terre et se conforma aux instructions d'Hervé. Le laboureur avait repris son travail et, dans le silence profond des champs, le grincement de sa charrue seul se faisait entendre. Une bonne demi-heure se passa dans l'attente. Puis, au lointain, un aboiement retentit, puis plusieurs autres, et avec un entrain joyeux les quatre chiens lancèrent. Une palpitation agita le cœur de Roland. Si blasé qu'il fût, la rareté de la chasse entreprise avait de quoi l'émotionner. Vivement il arma son fusil, et le genou en terre il attendit. Traversant tout droit le bois de Guirec, la bête de chasse allait du côté d'Hervé. A sa marche décidée et vive, il y avait tout lieu de croire que les chiens avaient attaqué un grand sanglier ou un loup. Un renard se fût fait battre. Un solitaire eût probablement tenu à la bauge.

Toutes les probabilités étaient donc pour un loup. Roland écoutait d'une oreille attentive la chasse et se disait : a Ce diable d'Hervé! C'est lui qui va tirer... Il manquera la bête... »

Les chiens donnaient à pleine gorge, et, dans le taillis, la voix de Le Pouldu se fit entendre :

— Tiens bon ! Perce ! Perce! Oh ! mes beaux! Oh! tôt! tôt ! Brillante ! Oh ! Ravageau I II a passé là ! Perce ! Perce !

La chasse arrivait à la bordure, le piqueur, aussi vite que ses briquets, et, dans le fourré, tout remuait, comme si un cheval y eût passé au galop.

— Oh ! Oh ! Monsieur Hervé, à vous! C'est la louve. Elle va débucher! Oh ! Oh ! c'est la grande bête ! Tiens bon ! Brillante! Tu l'auras, ma fille! Perce! Flambeau, perce! Malheur! Elle re.braque !

Roland, aux cris de Le Pouldu, à la marche en sens contraire de la chasse, comprit ce qui se passait. La louve arrivée à la lisière, au lieu de sortir, avait sans doute éventé Hervé et repiquait dans l'intérieur du bois, en prenant son contre-pied.

Le Pouldu, maintenant, hors de lui, emporté par la passion de la chasse, faisait retentir le taillis de ses cris, de ses encouragements et de ses injures :

— Ah! la saleté ! Elle se forlonge! Tiens bon, mes beaux ! Au retour ! au retour! Carne ! Tu y passeras ! Elle' ne se presse pas ! La voilà au trot, attends !

Un coup de feu éclata sous bois, puis un second. C'était le piqueur qui venait de tirer la bête de chasse. Les cris des briquets devenaient furieux, et, changeant encore de direction, la louve obliquait, à présent, du côté de Roland. Immo-

bile, le jeune hommes attendait.il entendit sur les feuilles un trot léger; une sorte de halètement siffla dans le silence. Puis un corps souple et gris sauta le fossé, et une grande louve, la queue entre les jambes, les oreilles couchées, fila en plaine, au plein galop, rasant la terre, au fond d'un sillon, ne montrant que sa tête et le haut de son échine. C'était un beau tireur que Roland de Fréville. Il ne daigna pas envoyer à la bête sa charge de chevrotines, il l'ajusta posément et, à soixante pas, il lui tira une balle à la tête. Le poil sauta, la bête roula, mais elle se releva aussitôt, et, à la même allure, elle reprit sa course. Roland lâcha un juron retentissant, et, redoublant, envoya son coup de grenaille. Mais la bête avait gagné du terrain, et le sifflement du plomb ne fit qu'activer sa course. Le Pouldu, arrivé à la lisière, regardait stupéfait la louve, etses chiens qui s'éloignaient dans la plaine; et Roland qui restait, son fusil vide à la main.

— Je le disais bien qu'elle était fée! dit le piqueur. La balle l'a touchée au-dessous de l'oreille gauche. J'ai vu sauter le poil, elle a été comme assommée. Mais sa peau ne s'entame pas ! Elle court ! Regardez-la, si elle court I

— Suivons, dit Roland, déjà en selle. A nous, Hervé! Suivons. Cette sale bête ne nous échappera pas!

— Monsieur le vicomte, elle est fée ! répéta Le Pouldu. Il vaudrait mieux rompre les chiens et rentrer. Il nous arrivera du désagrément.

— Gapon! Marche! Ou j'y vais seul!

Hervé arrivait au trot. Les deux chasseurs prirent à travers champs, sur la trace de lamente, suivis par Le Pouldu, qui, avec ses jambes agiles, ne restait jamais en arrière.

— Eh bien I Vous l'avez encore manquée, hier, dit Annie, d'un air moqueur, à Le Pouldu, qui mangeait lentement une large assiettée de soupe dans la cuisine.

Le piqueur ne sourcilla pas. Ses longs doigts continuèrent à manier la cuiller, avec circonspection, et sa vaste bouche ne perdit pas un coup de dent.

— Je croyais qu'il ne manquait jamais son coup, ce fameux chasseur de Paris! ajouta dédaigneusement la jolie fille.

— Ne l'a pas manqué non plus! dit Le Pouldu, en avalant avec effort. Mais la bête est fée.

— Nigaud! Est-ce qu'il y a des bêtes fées? D'où sors-tu, pour croire de pareilles sottises?

Le piqueur ne répondit pas et continua de se bourrer avec conscience.

— Et vous êtes encore revenus bredouilles, comme dit M. Hervé, avec six lieues de trot dans de mauvais terrains !

— Très mauvais terrains, mais cela n'est rien. Nous avons eu pis que cela...

— Et quoi donc ?

Le Pouldu hocha la tête d'un air soucieux : — 11 vaut mieux ne pas en parler. C'est déjà trop de l'avoir vu.

— Mais encore...

Le Breton se remit à manger d'un air grognon, et comme bien décidé à ne pas faire de confidences.

— Je le demanderai à M. Roland. Il me le contera, lui.

— Eh ! il vous en contera tant que vous voudrez, fit sournoisement Le Pouldu.

— Dites donc, vous, mauvaise bète, s'écria la jolie fille avec vivacité. Tâchez de faire attention à ce que vous dites I

— Et vous, tâchez de faire attention à ce que vous faites ! Ce n'est pas la peine d'avoir l'air de mépriser M. le vicomte, pour causer ensuite, dans les coins, avec lui. Et si Gloarec le savait...

La jolie fille se mit tout à fait en colère :

— ïu le lui diras, peut-être, méchant gars ! Mais tu peux être sûr que c'est toi qu'il commencerait par assommer !

— Je le sais bien ! Et je n'ai pas l'habitude de me mêler de ce qui ne me regarde pas. J'ai assez de mes affaires... Et voilà Ravaude qui a une « aggravée » de la course d'hier... Elle en a, au moins, pour huit jours à rester sur la paille.

— Voyons, Le Pouldu, ne nous fâchons pas, et racontezmoi la chasse d'hier. M. Hervé en parlait, ce matin, à mademoiselle, mais je n'ai pas [^entendu la fin... Est-ce vrai qu'en revenant vous avez passé auprès du vallon de Lesguiren et que vous y avez fait une mauvaise rencontre?

Le piqueur pâlit.

— Non I dit-il, je n'en parlerai pas ! Pour rien au monde !

La Bretonne se mit à rire :

— En voilà un peureux ! Va donc répondre ça à Gloarec, comme tu m'en menaçais. 11 se moquera bien de toi, lui ! Allons, dis...

— Non, non ! C'est assez de l'avoir vu.

Et se levant, il prit sa cape, se coiffa d'un geste violent, et sortit dans la cour pour regagner le chenil.

Or, voici ce qui s'était passé. Après une poursuite ardente, qui avait mené les chasseurs jusqu'à la nuit, il avait fallu se rendre compte que, ce jour-là encore, la louve du bois de Guirec ne serait point portée bas. Elle venait de gagner un boqueteau, autour duquel les chiens rapiaillaient. Déjà la fatigue se faisait sentir, et la meute s'enrouait. Quant à la bête de chasse, suivie à deux cents mètres par les chasseurs, elle paraissait aussi fraîche que si elle sortait de son liteau. Le Pouldu, se grattant la tète avec fureur, et jurant en breton, car les jurons français ne lui suffisaient plus, déclara à son maître que cette gueuse de louve les emmènerait jusqu'à Saint-Brieuc, si on la laissait faire. On décida donc la retraite, les chiens furent couplés, et, la tête basse, chacun reprit à travers champs, pour raccourcir la route, la direction de Kéranou. L'obscurité était venue. Un petit brouillard descendait, qui mouillait comme de la pluie. Les chasseurs sur leurs chevaux allaient comme des ombres. Dans le ciel, la lune fit un effort pour se montrer, et, blafarde, jeta une clarté douteuse. 11 y avait environ deux heures que les bredouil-

lards marchaient, sans échanger une parole, de mauvaise humeur et fatigués, lorsqu'ils arrivèrent à un vallon, qui en pente douce descend du plateau vers les salines. Un ruisseau court sur la pente et forme, dans le fond, un petit étang, entouré de roseaux, qui jouit d'une mauvaise réputation dans le pays. Deux filles s'y sont noyées par désespoir d'amour, et son eau passe pour donner la fièvre. Jamais, dans le jour, un tâcheron des hameaux voisins, travaillant alentour, ne s'y arrêterait. Et, le soir, il ferait un détour afin de l'éviter. A peine le vallon fut-il en vue que Le Pouldu, qui avait pris les devants avec ses chiens, ralentit le pas. Il manifesta des signes d'hésitation, etfinit par s'arrêter.

— Qu'est-ce qu'il y a mon garçon ? interrogea Roland,

— Nous voilà au vallon de Lesguiren, dit le Breton à voix basse.

— Eh bien? ^

— Il ne faut pas le traverser, à cette heure-ci.

— Pourquoi ça?

— Parce qu'il est hanté.

M. de Fréville se tourna vers Hervé, qui ne disait rien, et lui demanda :

— Est-ce qu'il devient fou. Le Pouldu ?

— Non, fit M. de Kéranou. Il répond que le vallon est hanté, parce que c'est une croyance établie dans le pays, et que tous les gars d'ici te tiendraient le même langage.

— Même toi ? questionna le jeune homme en riant.

— Non, pas moi. Je ne crois pas à ces billevesées. Mais je suis peut-être le seul, à dix lieues à la ronde.

— Alors, traversons le vallon hanté, pour prouver à ce nigaud qu'il n'y a rien à craindre.

— *Ne faites pas ça, monsieur Roland, murmura Le Pouldu avec un accent de terreur. Ne bravez pas les poulpicans... A quoi bon passer par le vallon ? La route du haut ne nous rallonge pas de deux kilomètres.

— Sacrebleu ! C'est trop bête. Hervé, viens-tu ?

— Je trouve cela absolument inutile, dit tranquillement M. de Kéranou.

— Ma parole ! Il a beau s'en défendre! Il y croit, comme Le Pouldu I s'écria Roland avec un éclat de rire. Rien que cela me déciderait à tenter l'épreuve. Prenez la route du haut. Moi, je traverse le vallon. S'il se passe quelque chose, vous en aurez le spectacle. Voici justement le brouillard qui se dissipe et la lune qui se hasarde à éclairer. C'est, ma foi, très joli ce paysage ! -

Encadré par un cirque de collines couvBrtes de rochers et de genêts, avec son étang miroitant au milieu d'une ceinture de roseaux, le vallon s'étendait jusqu'aux récifs qui bordaient le rivage de la mer. Un silence profond y régnait, et l'aspect sauvage et désolé de ce coin de terre suffisait a expliquer la mauvaise renommée dont il jouissait dans le pays.

Allons, sois raisonnable, rentre avec nous, dit Hervé.

A quoi sert d'aller par là? Le moins qu'il puisse t'arriver, c'est de t'embourber dans quelque pré marécageux. Il y a des terrains peu solides et des sables mouvants du côté de la mer.

Mon cheval a le pied sûr et je ne crains rien. A tout

à l'heure.

Il descendait déjà la pente très raide. Le Pouldu et son maître continuèrent leur chemin parla route des crêtes, et suivirent des yeux, avec un peu plus que de la curiosité, la marche de l'aventureux Roland. Il était parvenu presque au bas de la côte, lorsque, dans le silence de la nuit,^ un sourd murmure, comme produit par le vent dans les roseaux de l'étang, ou dans les branches des genêts^ se fit soudainement entendre. Il était entrecoupé de claquements secs, comme si des morceaux de bois eussent été choqués fortement les uns contre les autres. Le murmure s'apaisait, augmentait, montant, descendant, en vagues d'harmonie mystérieuses, et le dessin en était maintenant très net. C'était un chant assurément sorti de bouches humaines, mais aux paroles incompréhensibles. Sorte de mélopée, d'une tristesse sauvage, et qui, par cette nuit profonde, dans ce lieu désert, pouvait troubler le cœur des plus braves. Hervé et Le Pouldu en frémissaient. Quant à Roland, il s'était arrêté et il écoutait. Brusquement son cheval fît un écart. D'entre les rochers s'élança une forme bizarre, puis deux, puis trois, puis toute une troupe de gnomes, blafards sous la lune, et contorsionnés en des mouvements brusques, comme s'ils sautaient et gesticulaient, se répandit au bord de l'étang, et le chant s'éleva plus fort, plus distinct, rhythmant la danse des hôtes du vallon. Ils formèrent un cercle autour du cavalier qui les attendait, et, démoniaques, hurlant maintenant, ils tournèrent en se tenant parles mains, dans une ronde frénétique. Roland, enlevant son cheval, la houssine haute, voulut charger ses monstrueux agresseurs, mais la bête, moins brave que l'homme, recula, hennissant de terreur.

se cabra, et sans que rien put la retenir, ni la bride ni les éperons, ni les cris de Roland, elle fit tête à la queue, et, au grand galop, remontant la pente qu'elle venait de descendre, elle ramena son cavalier au point d'où il était parti. Le Pouldu et Hervé, stupéfaits, assistèrent à cette scène fantastique. IlsvirentM.de Fréville, furieux, battant à grands coups son cheval affolé, arriver jusqu'à eux. Il leur cria :

— Etes-vous des hommes? Redescendons tous les trois. Mais les deux Bretons secouèrent silencieusement la

tête, et montrèrent au jeune homme la ronde qui se poursuivait dans le fond du vallon, pendant que les bâtons claquaient en cadence et que le chant, très net dans son dessin monotone et lugubre, troublait le silence de la nuit. Les quatre chiens, comme pour se joindre à leur maître, par une manifestation de leur émoi, se mirent à hurler lamentablement. Et Le Pouldu, terrifié par ce dernier signe, balbutia d'une voix haletante :

— Allons-nous-en ! C'est tenter le ciel ! Ce sont les poulpicans ! Allons-nous-en ! C'est miracle qu'ils ne nous aient pas encore entraînés dans leur ronde. Venez, monsieur, venez. Ne les bravons pas davantage 1

Hervé et le piqueur s'élancèrent à travers champs, et Roland les suivit, sans plus de résistance. Ni les uns ni les autres ne soufflèrent mot, en rentrant à Kéranou, de leur eflrayante rencontre. Ce fut seulement le lendemain matin que Hervé en parla à sa sœur, à mots couverts, cherchant une explication acceptable de cet incident. Car le jeune homme, si sensible qu'il fût aux traditions légendaires de son pays, était cependant trop éclairé pour

pouvoir accepter comme possible l'intervention de lutins et de farfadets. Le Pouldu avait eu beau s'écrier la veille : (( Ce sont les poulpicans », et l'impressionner lui-même, au point qu'il avait refusé de redescendre avec Roland dans le vallon, pour savoir quels étaient au juste les danseurs et les chanteurs mystérieux. Il savait bien qu'il n'y avait pas d'errants de la nuit. Et cependant il avait encore, devant les yeux, leurs contorsions bizarres, et, dans les oreilles, leur lugubre mélopée. Quant à Roland, à la réflexion, au lieu de se calmer, il s'était exaspéré. Il se croyait victime d'une mystification, et ne songeait plus qu'à en démasquer les impudents auteurs.

Il descendait de sa chambre comme l'entretien entre Le Pouldu et Annie finissait. Frétant l'oreille sans se montrer, il avait entendu la jolie Bretonne répondre au piqueur : « Va donc raconter ça à Gloarec. Il se moquera bien de toi, lui... » Et le ton railleur avec lequel elle parlait avait éveillé des soupçons dans l'esprit du jeune homme. Il laissa Annie gagner la lingerie et l'y rejoignit.

— Eh bien ! ma belle, dit-il, tu es curieuse de savoir ce qui s'est passé hier soir, il paraît ?

— Qui vous l'a dit? demanda la Bretonne, en soulevant de ses bras vigoureux une pile de draps pliés.

— Toi-même, en causant à Tinstant avec Le Pouldu.

— Ah I vous écoutez donc quand on parle, monsieur le vicomte ?

— Je n'écoutais pas, mais j'ai entendu. Et je ne serais pas surpris que certain sabotier de ta connaissance eût, sur ce qui nous est arrivé, hier soir, des renseignements très précis à fournir.

— Alors, il faut les lui demander.

— A lui, non. Mais à toi.

— Moi, je ne sais rien, puisque j'interrogeais Le Pouldu.

— Pour le faire jaser, et apprendre ce que tu pourrais avoir intérêt à répéter...

— Quel intérêt ?

— Quand ce ne serait que celui d'épargner des ennuis à ton bon ami.

— Il ne craint rien et n'a rien à craindre.

— En es-tu sûre ?

— D'abord celui qui essaierait de le tourmenter serait mal accueilli...

— Oh ! ça, c'est autre chose. .. Je sais que le gars n'a pas bon caractère... Mais si, cependant, il avait affaire aux gendarmes, il faudrait bien qu'il filât doux...

■ — Aux gendarmes ! se récria Annie, on n'envoie les gendarmes qu'aux coquins, dans ce pays-ci... Si non, ils sont reçus avec des fourches et des bâtons...

— Je sais bien que c'est le quartier des réfractaires, et que vous êtes encore à demi chouans... Mais il n'empêche que, si on faisait une enquête sur ce qui s'est passé la nuit dernière, dans les fonds de Lesguiren, on découvrirait peut-être des choses intéressantes...

— Qu'est-ce que vous voulez qu'il se passe d'intéressant, la nuit, dans un vallon désolé, le long des grèves ?

— ■ Je voudrais le savoir.

— Eh bien ! retournez-y voir I

Elle rit au nez de Roland, avec une si hardie insolence, que le jeune homme ne pensa pas à l'embrasser. Il se dit : <( Cette petite en sait plus qu'elle ne veut l'avouer. Nous

sommes peut-être, à l'heure qu'il est, la fable des cabarets du canton. Et les gars, qui nous ont joué la nuit dernière cette absurde pantomime, s'amusent bien de leur bon tour, en buvant des bolées de cidre. »

Il ne voulut point mettre la Bretonne en défiance. Et, changeant de sujet et de ton, il sortit de son doigt un anneau orné de petites turquoises, et, le montrant à Annie :

— Tu vois cette bague... Si Gloarcc veut me mener avec lui au vallon de Lesguiren, je te la donnerai...

La Bretonne pâlit. Cependant un éclair de désir brilla dans ses yeux. Elle tendit lamain, prit la bague, la regarda sur toutes ses faces, la passa à son doigt, et la faisant briller au jour :

— Elle est bien mignonne... Et je serais joliment contente si vous me la donniez... Mais je ne peux pas demander cela à Gloarec... Il me battrait...

— Le butor !

— Ah ! C'est son droit I II est mon promis !

Elle leva encore une fois sa main en l'air, pour juger de l'effet produit par l'anneau, et l'arrachant de son doigt :

— Tenez ! Reprenez-le ! Il n'est pas pour une pauvre fille. Je n'en aurai jamais de pareil, car Cloarec est pauvre... Et il aura bien des choses plus utiles à acheter qu'un bijou pour moi...

— Garde-le donc, alors. Je ne le reprendrai plus après que tu l'as désiré.

— Non ! non !

Elle déposa l'anneau sur la table, et s'écarta, comme pour se garantir contre la tentation.

— Il est à toi ! fit Roland.

Et il sortit de la buanderie, laissant la jolie fille en présence du bijou.

A peine fut-elle seule, elle le saisit, le regarda en chantant, avec un air ravi. Puis elle le glissa dans sa poche, et se mit au travail.

L'abbé Choucas, quoiqu'il eût sur les antiquités et les légendes de la Bretagne des idées particulières, n'en était pas cependant à croire aux lutins et aux korrigans. Lorsque, le soir, au coin de la cheminée du château de Kéranou, Hervé lui raconta ce qui s'était passé dans le vallon de Lesguiren, il resta silencieux, hocha la tête, et réfléchit. Il réfléchit même si longtemps que- Roland, un peu impatienté, le poussa à une explication que le bon ecclésiastique ne paraissait pas empressé de donner.

' — Enfin, l'abbé, vous avez une opinion sur cette affaire ? Vous qui connaissez bien vos paroissiens, et qui fouillez le pays depuis des années pour y découvrir des morceaux de pierre, il n'est pas possible que vous restiez court sur un tel sujet. Qu'est-ce que vous en pensez, en somme?

— Rien de bon.

— Mais encore ?

— J'aimerais bien vous voir oublier cette histoire-là !

— Mais le moyen ?

— Il suffit de ne plus s'en occuper.

— Et on se sera moqué de nous impunément ?

— Le grand malheur !

— Ah ! Vous croyez donc à un coup monté ? Vous venez de l'avouer...

— Et quand j'y croirais ? Je ne vous en conseillerais

que plus de ne pas vous mettre mal avec nos gars. Yous n'êtes pas du pays. Ils n'ont déjà que trop de préventions contre les étrangers... Ne vous mêlez pas de leurs affaires.

— Enfin, qu'est-ce que vous soupçonnez? Qui étaient ces gens-là ? Des voleurs de sel ?

— Point ! Il n'y en a plus depuis longtemps, en tout cas, en bande organisée. Je croirais plutôt à desfrau-^ deurs.

— Quoi ! De la contrebande !

— Oui, par les îles anglaises, il ne serait point surprenant qu'il nous vînt des marchandises prohibées : du tabac, de l'alcool, des étoffes. Et les gens qui se livrent à ce commerce, dans le pays, ne doivent pas tenir à faire connaissance avec les gabelous.

— Est-ce que la côte est très surveillée, par ici ?

— Non. Nos parages sont trop mal notés. On y fait facilement naufrage. Mais les barques, qui servent aux fraudeurs, ne craignent pas les récifs. Les hommes qui les montent connaissent toutes les passes et abordent à coup sûr. Il y a, non loin du vallon de Lesguiren, un petit havre où se voient encore les vestiges d'un quai, qui date certainement de la conquête des Gaules. Vous savez que César est parti d'ici pour faire une descente en ce pays que l'on appelait alors la Bretagne, et qui n'était autre que l'Angleterre. Nos gens utiliseraient ce port pour leurs^descentes, que je n'en serais pas surpris. Ce qu'il faudrait savoir, c'est par où ils conduisent leurs marchandises dans l'intérieur des terres. Peut-être ont-ils une cachette dans les environs...

Hervé se toucha brusquement le front avec sa main, et s'écria :

— L'abbé, vous êtes plus malin que nous. Où avais-je l'esprit de n'avoir pas pensé à cela ? Les grottes de Lesguiren ne sont-elles pas un entrepôt tout préparé ?

— Par ma foi, dit le curé, je crois que nous commençons à serrer de près la vérité. Mes inductions étaient plus sûres que je ne le prévoyais moi-même. La comédie qui vous a été jouée était destinée à frapper de terreur ceux qui intervenaient si malencontreusement au travers d'une expédition nocturne, et aies détourner de jamais revenir dans le quartier, à la brune...

— Voilà, par exemple, où ils se sont trompés, fît Roland. Et j'ai une furieuse envie de me rendre compte, exactement, de ce qui se passe dans cet endroit-là...

— Monsieur le baron, dit en riant le curé à Hervé, je crois que la plus élémentaire prudence exige que vous renvoyiez votre ami à Paris. Il va, s'il donne suite à ses projets, vous causer, et à lui-même, tous les plus grands ennuis. Et dans quel intérêt, je vous le demande ? Est-il chargé, par le gouvernement, de suppléer ses agents en défaut ? Aura-t-il de l'avancement, ou une prime, s'il découvre et fait prendre des fraudeurs ? De quoi se mêlerat-il, en dérangeant de pauvres diables au cours d'une de leurs opérations, déjà bien dangereuses ?

— Eh ! l'abbé, vous affichez une singulière tendresse pour les délinquants... Sont-ils de vos paroissiens ?

— Je ne jurerais pas qu'il n'y en eût parmi eux. Mais je ne voudrais pas avoir à rechercher dans mon troupeau s'il y a des brebis galeuses.

— Je m'en chargerai pour vous.

— Vilaine tâche que vous entreprendrez là, monsieur le vicomte, laissez donc ces malheureux tranquilles...

— Ils se sont moqués de moi. Et je soupçonne qu'il y avait, parmi eux, certain drôle qui a pris à l'affaire plus de satisfaction qu'il n'était convenable... Au surplus, je ne sais pas encore à quoi je me résoudrai. Ne prenez donc pas alarme inutilement.

Et l'on parla d'autre chose. Le lendemain, le fusil sur l'épaule, Roland, accompagné de son chien, s'en alla sur la lande. Il avait laissé Le Pouldu, qui graissait les pattes de Ravaude. Il voulait être seul, et, sans se préoccuper de battre les genêts où se réunissent les perdrix, ou les ajoncs qui foisonnent de lapins, il gagnait à grandes enjambées le vallon de Lesguiren. Ce que lui avait dit l'abbé Choucas tourmentait son esprit et il voulait reconstituer, en plein jour, la scène à laquelle il avait assisté. Il parvint, sans rencontrer âme qui vive, au bord de la pente qu'il avait descendue à cheval, et la trouva d'un accès plus facile qu'il ne l'avait jugée dans l'obscurité. Un petit sentier, praticable pour des hommes, courait entre deux talus et débouchait auprès de Tétang morne, dont l'eau dormait entre les roseaux de ses rives. Sur la droite, vers l'endroit où les figurants, quels qu'ils fussent, de la scène fantastique avaient disparu, se dressait un amas de roches granitiques, entre lesquelles poussaient des touffes de genêts dont les plus hautes atteignaient trois mètres, et qui formaient un fourré inextricable. La bruyère et l'ajonc s'étendaient entre l'étang et les roches, alternant leurs végétations vertes et roses, couvert profond et sourd qui

dormait sous le soleil. Le chasseur traversa la bruyère, s'approcha des rochers, se glissa au travers des genêts, et fouilla inutilement, pendant plus d'une heure, le sol de la colline. Il ne trouva aucune trace qui pût lui servir d'indication sur le passage d'un ou de plusieurs hommes. Pas une branche cassée, aucune empreinte de pas sur la terre, nulle éraflure de clous sur la pierre. Le lieu désert paraissait n'avoir pas été fréquenté par des êtres humains, depuis longtemps.

Toutes les recherches de Roland demeurèrent vaines, et il lui fallut, après un examen minutieux, reconnaître qu'il avait formé de fausses conjectures, ou que les gens auxquels il avait affaire étaient plus malins que lui. Une semblable constatation ne pouvait plaire au jeune homme. Impuissant mais non convaincu, il se raidissait contre l'impossibilité où il se trouvait de démontrer ce qu'il soupçonnait. Et plus l'entreprise commencée par lui s'avérait irréalisable, plus il se sentait d'envie de la poursuivre et d'y réussir. Il ne raconta à personne sa tentative manquée. Ramené à la prudence par les conseils de l'abbé Choucas, il se reprochait déjà d'avoir trop parlé devant les gens de service. Il n'avait qu'une médiocre confiance dans la discrétion de Le Pouldu, et il était convaincu que la petite Annie raconterait à Gloarec tout ce qu'elle savait. Le mystérieux sabotier, qui logeait dans le bois de Guirec, venait à Kéranou voir sa fiancée. Il s'arrangeait pour n'être jamais rencontré. Et, à quelque heure que Roland sortît ou rentrât, pas une fois il n'avait aperçu, même au détour d'une allée, ou au coin d'un mur, la veste brune du Breton. Ne pouvant le surprendre à Kéranou, il

se promit de le surveiller au bois de Guirec. Et, sans plus donner d'explications, il se prit d'un goût très vif pour la chasse des renards qui abondaient dans ce cantonnement. Il emmenait Le Pouldu, deux hommes de journée armés de pioches, une paire de bassets allemands, menant également bien sous terre et sur terre, et passait des journées entières à troubler les solitudes où vivait le sabotier des abois de ses chiens et du bruit de ses terrassements. Quand Gloarec travaillait dans la clairière, près de sa cabane, Roland en était informé par les coups sourds de sa plane, sur le hêtre des sabots. Les jappements du chien, vigilante sentinelle qui gardait leBreton, avertissaient aussi Roland. Alors il chassait, sans arrière-pensée, et prenait un réel plaisir à l'âpre lutte des chiens, des terrassiers et du renard. Mais quand le sabotier était absent, Roland alors s'écartait de sa chasse et se mettait en quête de celui qu'il surveillait. Il l'épiait sur la lisière du bois, il le suivait en plaine, de loin, à l'abri des haies. Quelquefois Gloarec se dirigeait vers Guirec, il entrait au village chargé d'une douzaine de paires de sabots. Il revenait, débarrassé de sa marchandise, à une allure vive, en chantant quelque refrain lent et triste, ou en sifflant avec une force et une habileté remarquables.

Roland n'osait pas s'aventurer dans le village, à la suite de Gloarec. Mais il savait où il avait passé une partie de son temps, en lui voyant un litre d'eau-de-vie de cidre sous le bras. Évidemment le cabaret recevait la visite du sabotier. Était-ce là qu'il retrouvait ses camarades et que se décidaient les expéditions ? Ou bi^n, plutôt, voyait-il les gens de la côte quand il descendait jusqu'à Roscanvel ? Mais

quand il allait à la plage, jamais il ne prenait par le vallon de Lesguiren, qui pourtant était le plus court chemin. Il aimait mieux faire un long détour que de passer par le lieu hanté. Roland se disait qu'il y avait certainement de Taffeclation dans ce parti pris, que ce gaillard, fait aux longs séjours dans les bois, ne devait pas être si timide, et que, pour vouloir trop prouver qu'il ne traversait jamais le vallon en plein jour, il risquait de prouver qu'il le fréquentait sans doute la nuit.

Un soir, à la brune, comme il avait suivi Gloarec de loin, jusqu'à Roscanvel, Roland fît une singulière découverte. A l'intersection des chemins de Guirec et de Roscanvel, il aperçut, auprès d'une touffe de genêts, un gros fragment de granit, qui n'y était pas, quand il avait passé deux heures auparavant. Il souleva la pierre, et dessous, plié en quatre, il trouva un papier. Il l'ouvrit et lut ces mots écrits au crayon par une main malhabile : « le 7, marée montante. » Il replia le papier, le replaça sous le morceau de granit, et, avisant à cent pas dans la plaine un carré d'ajoncs, il s'y glissa, choisit une place où poussait de l'herbe jaune, et s'assit, bien abrité. Une heure se passa, puis un pas se fît entendre dans le chemin de Roscanvel, et, marchant à vive allure, Gloarec parut. Sans hésiter, il alla à la pierre, la souleva, prit le billet, le mit dans la poche de sa veste et continua sa route. Derrière loi, Roland demeura assis dans sa cachette, réfléchissant. Gette fois, il possédait un commencement de preuve. La complicité de Gloarec avec les gens de la côte s'établissait. Le sabotier servait sans doute d'intermédiaire aux fraudeurs de l'intérieur avec les délin-

quants qui leur apportaient les marchandises prohibées.. Mais que signifiaient les mots : « Le 7, marée montante. )> On était au 4 du mois d'octobre. Était-ce donc pour trois jours plus tard qu'une expédition se préparait ? Avant tout, il fallait s'assurer si la marée serait haute à la nuit. Et si ce fait s'établissait, alors il deviendrait probable qu'une occasion de constater ce qu'il désirait, s'offrirait pour Roland.

Ruminant toutes ces choses, il s'en revint à Kéranou, demanda à Hervé le numéro du Phare du littoral, et chercha, aux heures de marée, quel serait l'état du flot, le 7. Le renseignement qu'il cherchait fut précis et explicite : « Mer pleine, le soir dix heures. » Il n'était plus possible de douter, et Roland n'avait maintenant qu'à décider du parti à prendre. Tant qu'il n'avait pas été sûr de ce qu'il soupçonnait, le jeune homme s'était montré fermement résolu à pousser les recherches jusqu'à leurs extrêmes conséquences. A présent, il tergiversait. Non par timidité. Il n'y avait aucune crainte dans son hésitation. Il se découvrait des scrupules. Les paroles de l'abbé Choucas lui revenaient, et il ne trouvait pas très chevaleresque à lui de se jeter à la traverse des opérations de ces pauvres diables qui, en somme, risquaient leur peau pour introduire, sans payer à la douane, quelques ballots de marchandises. Etait-ce son rôle, et y récolterait-il beaucoup de gloire ? S'il y avait une collision, entre lui et les hommes de la côte, il en résulterait de violentes inimitiés, dans lesquelles Hervé et sa sœaur seraient englobés. Etrange paiement de Thospitalilé qu'ils lui offraient ! Tout compte fait, il se résigna à ne pas intervenir dans

l'affaire. Mais il adopta ce moyen terme d'y assister néanmoins, afin de savoir, par le menu, ce qui se passait dans le vallon de Lesguiren, à l'heure où les braves gens sont tous couchés. Seulement, il ne put prendre sur lui de ne pas tourmenter un peu Gloarec, sur lequel il avait barre, maintenant, afin de lui rendre la monnaie de sa pièce.

Le lendemain, il partit avec Le Pouldu pour le bois de Guirec. Le sabotier était dans la clairière. De loin, Roland l'entendait qui affûtait ses outils en les passant sur la meule. Il faisait un temps admirable et d'une douceur délicieuse. Le vent au sud soufflait tiède, et le soleil, aussi chaud qu'en été, fanait les derniers regains qui embaumaient la plaine. Le Pouldu, traînant le pied, avait dit à Roland :

— Monsieur le vicomte, nous ne ferons rien, aujourd'hui. Il fait trop doux. Le vent au midi, les chiens au chenil.

— Ça les promènera, et nous aussi.

Le Pouldu, quand on lui donnait de bonnes raisons, ne répliquait jamais. Il bourra un amical coup de pied dans le derrière d'un de ses chiens qui s'attardait et continua son chemin. A la bordure de la plaine, Roland ordonna de découpler, et entra sous bois. Au bout de quelques minutes de quête, un déboulé terrible eut lieu, accompagné par des cris retentissants de Le Pouldu :

— A vous, monsieur le vicomte, à vous... La grande louve de Guirec I Elle va sauter au carrefour ! A vousl Oh I ma Doué t Elle saute ! Elle saute !

En un instant, Roland avait mis deux cartouches de

gros plomb dans son fusil. La bête venait sur lui^ poussée par les bassets allemands, qui donnaient avec fureur, faisant du vacarme comme une grande meute. Un pas léger^ un long corps gris qui filait le long de la banque, et, avec une audace sans pareille, la louve sauta à trente pas du chasseur. Roland avait une cartouche chargée à chevrotines dans chacun de ses canons. Il tenait en main un fusil avec lequel il tuait d'habitude quatre-vingt-dix lapins sur cent. Il épaula tranquillement, visa le défaut de l'épaule, et sûr de voir la bête sur le dos, au milieu de l'herbe, il tira. Rien. Il redoubla de son coup choke. Rien. La louve sauta le fossé et disparut. Derrière elle, les deux bassets allemands de M. de Kéranpu prirent le train, et la chasse, à une belle et régulière allure, s'engagea dans le taillis. Le Pouldu arrivait. Il interrogea du regard M. de Fréville, leva les bras au ciel, d'un air consterné, et sans s'arrêter, cria :

— On ne la tuera jamais, monsieur le vicomte. Jamais !

11 sauta dans le bois, et, appuyant ses chiens à pleins poumons, il s'éloigna. Resté seul, Roland secoua sa stupeur, lâcha un beau juron, pour se ragaillardir, et, prenant sa course par la grande traverse qu'il connaissait bien, il alla attendre la chasse à la sortie de la plaine, vers Lesguiren. Mais la louve, ce jour-là, semblait en veine de fantaisie. Ou bien la chaleur exceptionnelle lui faisait désirer de ne pas quitter l'abri du bois : elle se fit battre dans le hallier et ne piqua pas droit devant elle, comme àrson ordinaire. Les bassets enragés ne baissaient pas de pied, et chassaient à pleine gorge. Une heure

durant/ la bête tourna. Le Pouldu, qui n'avait que son fouet pour toute arme, ayant jeté pelle et pioche dès le lancer, voyait, à cinquante pas devant ses chiens, la magnifique louve se promener, a les mains dans ses poches, monsieur», avec Tair de se moquer de lui. Il aurait pu compter les rayures noires de son dos. Quelle bête ! Et de quelle force ! Une mâchoire à étrangler une vache, et dans laquelle il n'aurait pas fallu risquer son bras, vrai ! si on avait tenu à ne pas se le faire couper. En passant près de Roland, pour la troisième fois. Le Pouldu se décida à lui crier :

■ — Monsieur le vicomte, sans vous commander, venez à la queue de mes chiens. Cette grande carne va au trot I J'aurais pu la tirer dix fois, si j'avais emporté mon fusil. Mais elle le sait bien, la bougresse, que je ne l'ai pas mon fusil I Venez, monsieur le vicomte, venez !

Roland entra dans le bois. Il prit la voie derrière les bassets, aperçut, en effet, la louve. Mais aussitôt, comme si elle comprenait la tactique de ses ennemis, changeant de marche, celle-ci alla sauter juste à la place où Roland se trouvait un quart d'heure plus tôt, et, débuchant en plaine, elle se jeta dans les genêts, et disparut.

— Ah ! Elle est malicieuse ! dit Le Pouldu en épongeant son front ruisselant de sueur. Qu'est-ce qu'il faut faire, monsieur le vicomte, sous votre bon plaisir ? Fautil couper les chiens ? Les braves petits, ils y vont carrément ! Les entendez-vous? Mais à quoi bon ? Nous ne l'aurons pas. Une bête que monsieur le vicomte a manquée deux fois, et à portée, comme si l'on tirait dans une porte, personne ne la tuera 1

— Idiot ! cria Roland exaspéré. Veux-tu me laisser tranquille avec tes absurdités ! Je l'ai manquée, parce que je l'ai trop regardée ! Mais tu vas voir ! Allons ! En route !

Le Pouldu ne fit pas une objection. Il se lança dans les genêts, à corps perdu, pour rattraper ses chiens, et Roland l'entendit bientôt qui les appuyait vigoureusement. Lui, sans réfléchir, instinctivement, il prit les devants, dans la direction de Roscanvel, où, la dernière fois, la louve les avait conduits. Il avait du jarret, et, transporté par le dépit d'avoir mal tiré ses deux coups de fusil, il courait plus vite encore que Le Pouldu. Il arriva ainsi à l'intersection des deux routes, où il avait trouvé le billet mystérieux. Au bout d'un court instant, il aperçut la louve qui sautait le chemin de Lesguiren, hors de portée. Il reprit sa course et arriva au haut du vallon, pour voir la grande bête qui descendait tranquillement la côte, et qui s'arrêtait un instant, pour boire, au bord de l'étang. Elle avait, à ce moment-là, une avance d'au moins trois cents pas sur les chiens et sur Le Pouldu. Mais le piqueur l'avait bien vue. Il lança ses bassets à la descente, et s'y précipita lui-même en criant :

— Vol ce l'est ! Vol ce l'est ! Aoh I Aoh ! Elle a passé là 1 Perce I Perce ! A toi, mes enfants ! A toi, mon Ramoneau I tiens bon !

Les chiens, admirables d'ardeur, ne s'arrêtèrent même pas pour boire, et cependant ils tiraient ferme la langue. Ils passèrent auprès des eaux tentantes, sans paraître les voir^ et s'élancèrent dans les genêts qui couvraient les roches, que Roland avait longuement et inutilement explo-

rées. Ils gravirent le tiers de la pente, puis soudain s'arrêtèrent, requêtèrent, se rassemblèrent, comme en défaut, puis repartirent et, brusquement, leurs abois n'arrivèrent plus au chasseur qu'étouffés et confus. En même temps, Le Pouldu, comme s'il avait découvert quelque chose d'extraordinaire, appelait Roland d'une voix forte

— Monsieur le vicomte, venez voir 1 Ah ! En voilà une sévère !

Roland arrivait. Il vit Le Pouldu accroupi devant une excavation, ressemblant à une grande entrée de terrier, et creusée dans le sable. Au fond du boyau, sur lequel cette excavation s'ouvrait, les cris des chiens, semblant au ferme, se faisaient entendre.

— La bête est sous terre, et elle tient ! Le piqueur eut un cri d'effroi :

— Elle va m'étrangler mes chiens I. Ah ! La vermine ! J'y vais I

Héroïque, car il oubliait, en ce moment, par devoir professionnel, toutes ses superstitions, Le Pouldu se jeta à plat ventre, et déjà il s'apprêtait à se glisser dans le couloir de rochers, lorsque, avec des hurlements de douleur, ses deux bassets revinrent à lui, houspillés et saignants.

— Elle y est bien ! dit Roland.

Un instant, il délibéra s'il entrerait dans le souterrain, pour se donner la satisfaction de voir face à face la redoutable bote. Mais il pensa que, maintenant, il connaissait la retraite qui l'avait rendue, jusqu'ici, introuvable.il pressentit aussi que, dans ce réduit, il pourrait faire d'in-

téressantes découvertes, et que Le Pouldu le gênerait, en ce cas, par sa présence.

— Couple tes bassets, mon garçon, dit-il au piqueur. Il ne faut pas faire massacrer ces braves bêtes. Nous ne sommes pas outillés, aujourd'hui, mais nous reviendrons.

Le Breton hocha la tête, comme pour opiner qu'il vaudrait mieux n'en rien faire. Il mena ses chiens à l'étang, lava leurs oreilles déchirées, et avec Roland reprit le chemin de Guirec. Deux heures avaient suffi pour cette chasse extraordinaire. Cloarec, paisiblement à Tombre des hêtres, travaillait, en fumant sa pipe. Il vit arriver Roland et Le Pouldu avec une indifférence complète. Il ne fit pas la question, que tout autre se fût permise, sur la chasse commencée à deux cents pas de sa cabane. Il continua de tailler le sabot qu'il tenait entre ses genoux.

— Voilà un joli morceau de bois, bien travaillé, dit Roland en s'approchant du Breton. Combien gagnes-tu sur une paire de sabots fins comme celui-là ?

— Une pièce de quarante sous, dit le Breton, parlant avec effort.

— Et combien mets-tu de temps à les faire ?

— Une bonne journée.

— A qui destines-tu ceux-ci ?

— A celui ou à celle qui voudra me les acheter.

— Ce sont des sabots de femme, hein ?

— Oui.

— Veux-tu me les vendre ?

— Pour qui sont-ils ?

En faisant cette question, le Breton avait froncé le sourcil et toute sa figure s'était durcie.

— Ils sont pour ta bonne amie.

Cloarec donna un si violent coup de plane dans son morceau de hêtre que le copeau sauta jusqu'à Roland. Il

— Et qui te parle d'Annie? fit le jeune homme en riant. N'as-tu donc qu'une bonne amie ?

— De qui voulez-vous parler ?

— De la louve de Guirec, qui nous a encore fait courir, tout à l'heure, et qui nous a mis en défaut pour la troisième fois.

Le Breton laissa échapper un petit sifflement entre ses lèvres pincées, puis il dit :

— Celle-là, c'est deux paires qu'il lui faudrait. Mais qui se chargera de la chausser ? Il faudrait, pour cela, lui tenir les pattes... Et elle court toujours.

Roland s'approcha de Gloarec, et, de façon à ne pas être entendu par Le Pouldu, il dit, entre haut et bas :

— Voyons, une bonne fois, veux-tu agir franchement avec moi ? Tu ne t'en trouveras pas mal.

— Qu'est-ce que vous voulez de moi ?

— • Que tu viennes, ce soir, affûter la louve en ma compagnie. Tu as un fusil, je le vois d'ici dans ta cabane. Et ton chien est, dit-on, aussi fameux pour la chasse que pour la garde. Montre-moi le repaire de la bête de Guirec.

— Qui le connaît ? dit Gloarec, d'un air pensif.

— Toi. J'en suis sûr.

— Vous vous trompez.

— Tu ne veux pas te fier à moi, Gloarec : tu as tort.

— Il fait mauvais courir la lande, à la nuit.

— Pas pour ceux qui en connaissent les secrets.

— Il n'y a pas de secrets.

— Tu ruses avec moi, Gloarec, répéta le jeune homme, tu as tort.

Le Breton resta silencieux.

— Ecoute, reprit Roland. Je te donne ma parole de ne pas te trahir.

— Je n'ai rien à cacher.

— Tête de bois, aussi dure que tes sabots ! G'est ce que nous verrons ! s'écria le jeune homme avec emportement.

— Pourquoi menacez-vous un homme qui ne vous a

jamais rien fait? dit sourdement Gloarec.

— Tu ne m'as jamais rien fait ? Oserais-tu le jurer?

— Ne me tourmentez pas.

Je ne sais point parler finement, et vous en tirez avantage. Ce n'est pas digne d'un (( monsieur )> comme vous.

— Allons ! Ne nous fâchons pas, fit Roland avec bonhomie. Tes affaires ne regardent que toi. Tiens, voilà dix francs pour ta paire de sabols. Tu les offriras de ma part à ta bonne amie.

Gloarec prit la pièce d'or, la serra dans la poche de sa veste, avec soin, salua Roland avec un ^ humble sourire, et dit :

— Je vais les fignoler, pour le prix. Et quand vous en aurez besoin d'une paire pour la jeune demoiselle, pensez à moi. Il paraît qu'elle est votre promise, aussi?

— Tu es trop curieux, mon garçon, répondit Roland.

Il passa son fusil sous son bras, et, se tournant vers Le Pouldu, qui l'attendait paisiblement assis, auprès de ses chiens, sur la mousse :

— Allons ! En route !

A ce moment, un émouchet fit entendre, au haut de la futaie, son cri strident, et passa d'un vol rapide sur le ciel bleu. Epaulant vivement, Roland tira. Le rapace foudroyé tournoya un instant et tomba, comme une loque, au milieu de la clairière. Le Pouldu ramassa l'émouchet, l'examina, lui lissa les plumes, le mit dans son carnier, et regardant Roland avec admiration :

— C'est le même fusil, les mêmes cartouches, et le même tireur pourtant ! Ah ! elle est fée, monsieur le vicomte. Allez ! elle est fée.

— Mais non ! Le Pouldu, elle ne l'est pas ! dit Roland, un peu rasséréné par ce joli coup, qui le réhabilitait aux yeux du piqueur. Gloarec le sait bien qu'elle n'est pas fée. Et je te le ferai bien voir !

Le sabotier ne répondit pas. 11 suivit du regard les chasseurs qui s'éloignaient. Quand ils furent hors de vue, il abandonna son travail, serra ses outils, et, prenant un lourd pen-bas dans sa cabane, il siffla son chien et se glissa dans le fourré.

Eq retournant au château, Roland pensait à ce que lui avait dit Cloarec : « Il paraît que la jeune demoiselle est votre promise. » Jamais, jusqu'à ce jour, aucune explication n'avait eu lieu entre Hervé et lui. Jamais une parole adressée à Ursule n'avait pu faire croire à la jeune fille qu'il pensât à l'épouser. Et cependant il était vrai qu'il y pensait et que le soin avec lequel son ami l'avait attiré, tous les automnes, en Bretagne, lui paraissait une preuve certaine que les châtelains de Kéranou avaient formé des projets auxquels il étaitintimement mêlé. Eclairé, comme il l'était, sur l'éducation, les idées et les goûts des jeunes filles qu'il rencontrait dans le monde, à Paris, la simplicité grave et le charme un peu sauvage d'Ursule lui offraient des garanties de bonheur auxquelles sa raison était sensible. La vie, en somme, à Kéranou était heureuse. Il y trouvait une quiétude, un détachement des préoccupations, qui le rafraîchissaient tous les ans, et lui rendaient de la jeunesse. Ne serait-il pas bon de passer la moitié de l'année au fond de cette calme et rêveuse Bretagne, à chasser tout le jour, et le soir, près du foyer, dans la tendre intimité de la vie de famille ?

Le temps des aventures et des amours lui paraissait passé pour lui. Il avait été tellement gâté, qu'il ne prenait plus un très grand plaisir aux faveurs qui lui étaient libéralement accordées. 11 pensait que le vieil homme pouvait disparaître, et laisser la place à un Roland plus raisonnable. Un sourire passa sur ses lèvres, et un hochement de tète affirma cependant un peu de doute. L'image d'Annie venait de se présenter à son souvenir. Etait-ce un prétendant de tout repos à offrir à une jeune fille, que ce Roland qui pourchassait si délibérément la gentille Bretonne, et qui lui prenait, la veille encore, un baiser ? La tentante fraîcheur de la fiancée de Gloarec n'était-elle pas, pour plus que le désir de jouer un tour au farouche et énigmatique sabotier, dans la poursuite que Roland faisait subir à la petite servante ? Mais il se dit aussitôt : « Simple jeu, qu'il est temps de finir. A compter de cet instant, je ne m'occuperai plus d'Annie. La calme et fière Ursule est bien plus séduisante. Mais veut-elle se marier ? Rien ne le prouve. Et les rêves de son frère peuvent fort bien n'être point partagés par elle. » Il entrait dans le parc, au moment où ces diverses considérations se présentaient à son esprit. Il donna son fusil à Le Pouldu, qui le plaça avec respect sur son épaule. Dans le jardin à la française, Roland venait d'apercevoir M"^ de Kéranou, qui se promenait en échenillant ses rosiers. Elle marchait lentement, un sécateur à la main, un petit panier d'osier au bras. Sa tête était couverte par une de ces capelines de drap bleu, bordées d'un velours noir, qui sont un rappel de la coiffure des femmes de Locminé, si seyantes et si commodes. Sous l'ombre de ce capulet, son front blanc luisait comme

un marbre poli, et ses yeux noirs brillaient doux et pensifs. Elle s'arrêta, en voyant le chasseur se diriger vers elle :

— Eh bien ! avez-vous réussi ? Ét nous revenez-vous satisfait ?

— Ne m*en parlez pas ! J'ai fait une bredouille magnifique !

— Vous n'avez pas rencontré l'animal ?

— Si, bien ! Et je l'ai manqué, comme une mazette !

— Ah çà ! y a-t-il de la magie, décidément, dans cette affaire ? Un tireur tel que vous! Êtes-vous sûr qu'il y a du plomb dans vos cartouches ?

— Dame ! A moins que mon armurier ne se soit amusé à me tromper ! Mais c'est impossible ! Il me fournit^ depuis des années, d'un bout de la saison à l'autre. . .

Ursule fit un geste d'étonnement.

— Sera-t-on obligé, pour se débarrasser de ce fléau des fermes voisines, de recourir à l'administration, de convoquer le préfet et de préparer une battue ?

— Ce sera inutile. Je me charge de lui régler son compte. Et si ce n'est avec du plomb, ce sera avec de l'acier. J'ai découvert le refuge de la bête, et j'irai, s'il le faut, l'attaquer avec mon couteau de chasse. Je n'en aurai pas le démenti.

— Vous y mettez de l'amour-propre ?

— Oui, certes, comme à tout ce que j'entreprends. J'ai horreur d'échouer.

— Est-ce que cela ne vous arrive pas comme à tout le monde ? demanda la jeune fille, avec un malicieux regard.

— Mafoi^ si. Mais, du moins, c'est après avoir fait tout ce qu'il dépendait de moi pour réussir.

— C'est une grande qualité que la persévérance, à condition de l'appliquer aux bonnes choses.

— Ah ! Ce n'est pas ce que j'ai toujours fait. Et je le regrette bien.

— Pourquoi ? Vous n'avez pas trop à vous plaindre de votre sort.

— Parce que vous ne jugez que sur l'apparence.

— Êtes-vous donc malheureux, en réalité ?

— Malheureux, c'est beaucoup dire. Mais il est certain que je mène une vie bête, que je m'en rends compte, et que cela n'est pas fait pour me réjouir.

— Qu'est-ce que vous entendez par une vie bête ?

— J'entends le train-train de l'existence insipide et banale qui m'entraîne, tous les hivers, à Paris, et, au printemps, sur la côte d'Azur. Il n'est rien de plus vide, de plus nul, déplus misérable que les jours qui s'écoulent, pour moi, dans des occupations toujours les mêmes. On appelle cela des distractions, des plaisirs. C'est une façon de tuer le temps et voilà tout. Or, je commence à m'apercevoir que le temps est trop précieux pour qu'on le gâche. Je ne sais si c'est depuis que j'ai passé la trentaine, mais je ne vois plus s'écouler les heures avec la même indifférence qu'autrefois. Je pense qu'il serait possible de les employer mieux et plus utilement. Enfin, je réfléchis à des choses qui n'avaient jamais frappé ma pensée. Et j'y trouve des sujets de tristesse.

— Lesquels ?

Roland regarda W^^ de Kéranou avec un air soucieux :

— Je VOUS demande bien pardon de vous raconter de telles sottises. Vous n'êtes pas du tout la personne à qui j'aurais dû faire des confidences.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que je ne peux pas tout vous dire, d'abord.

— Ah ! si vous voulez me raconter des histoires scabreuses, il est certain que. . .

— Non ! Je ne vous révolterai pas par mes confessions... Je n'aurai garde de me faire tant de tort auprès de vous...

— J'en ai déjà bien assez appris par la voix de la Renommée, dit en riant Ursule. Vous avez une très mauvaise réputation, je ne vous le cache pas. Mais je vous avouerai, en même temps, que j'y suis assez peu sensible. Je crois que tous les hommes, à Paris, sont à peu près dans le même cas que vous, et que, pour trouver un sage, il faut venir au fond de la Bretagne, au château de Kéranou.

— Hervé? Oui certes, et je l'envie. Il n'a pas un remords, pas même un regret sur la conscience. Il n'a jamais fait une chose vilaine...

— Mais vous non plus, j'imagine ?

Roland hocha la tête :

— Que sait-on ? Dans le courant de la vie agitée que mènent tant de gens, on n'a pas toujours autant de scrupules qu'il faudrait. On ne commet pas de crimes, assurément. Mais il y a des légèretés qui sont très coupables et qui souvent entraînent des conséquences très malheureuses. Qui de nous peut affirmer qu'il n'a point de ces fautes à expier ? Et c'est avec un sentiment de malaise que je compare la sécurité d'âme de votre frère avec les doutes de ma pensée.

— Eh bien I si vous rougissez de vos erreurs, dit M"® de Kéranou, avec un peu d'émotion dans la voix, renoncez-y.

— Ce n'est pas aussi aisé que vous le croyez. Il faudrait, pour changer de vie, commencer par changer de milieu. Et c'est là qu'est la difficulté.

— Qu'entendez-vous par changer de milieu?

— N'avoir plus les mêmes fréquentations, concevoir l'existence sur un plan tout différent.

— Eh ! mais, si les mots ont une signification, ceci n'a pas Tair de moins qu'un acheminement à quitter la vie de garçon...

— C'est, en effet, ce que cela signifie.

M^^^ de Kéranou s'arrêta brusquement. Ses beaux yeux se fixèrent sur Roland, avec une ferme tranquillité :

— Je crois que c'est surtout à Hervé qu'il faut que vous demandiez conseil, dans là circonstance. Moi, vous le comprenez, je manque d'expérience. Je ne pourrais que vous écouter, sans vous répondre...

— Bien au contraire. Et vous, seule, pouvez répondre à ce que j'ai à dire. Je ne veux pas parler à Hervé avant de vous avoir consultée vous-même.

— Ah ! vous me troublez beaucoup, fit Ursule, dont le visage se couvrit de rougeur.

— Je serais désolé devons contrarier, s'écria Roland. Je ne m'expliquerai qu'avec votre assentiment. Dites un mot, et je me tais.

— Non! Au point où vous en êtes arrivé, il vaut mieux que nous terminions franchement. Je vous écoute.

— Eh bien ! La modification d'existence que je projette, et que vous avez comprise, exige votre participation, car

258 MARUGE AMÉRICAIN

VOUS y êtes intimement mêlée. Je veux dire que, sije me marie, je n'entrevois le mariage comme possible, pour moi, qu'avec vous. Je ne voudrais pas me risquer dans cette aventure, sans avoir des chances de tranquillité et de bonheur. Or, c'est vous seule qui me les offrez. Vous voyez combien il était nécessaire que je m'ouvrisse à vous de mes projets, avant d'en parler à Hervé. Si vous me faites comprendre que ma recherche ne vous agrée pas, tout sera fini. Et je n'aurai pas troublé inutilement l'esprit de votre frère par des rêves sans espoir.

Ursule coupa, d'un air attentif, le gourmand d'un rosier avec son sécateur. Elle ne répondit pas à Roland et un silence s'établit, pendant qu'ils reprenaient à pas lents leur marche dans le parterre. Au bout d'un instant, le jeune homme demanda très doucement :

— Dois-je considérer votre silence comme un refus ?

— Non, dit W^^ de Kéranou, mais vous m'avouerez que le sujet mérite réflexion.

— Si vous réfléchissez trop, vous ne vous déciderez pas.

— Je veux réfléchir, pour ne prendre que la décision qui soit bonne pour vous et pour moi.

— Si vous voulez qu'elle soit bonne pour moi, il faut accepter.

— J'ai le plus grand désir de vous satisfaire, ditM^^^ de Kéranou, avec un fin sourire, mais je ne voudrais pas, cependant, me sacrifier... Entendons-nous bien, ajoutat-elle, pour répondre à un geste de désenchantement, que faisait Roland. Je ne peux pas vous cacher que je sais beaucoup de choses sur vous, qui ne sont pas de nature

à pousser une jeune fille, raisonnable comme moi, à unir sa destinée à la vôtre. Vous passez pour un très grand mauvais sujet. Et je crois bien que votre réputation n'est pas usurpée. Si je devenais votre femme, je n'admettrais pas que ce fût pour me voir délaissée, ou pour constater que votre fidélité vous coûte extrêmement. J'ai ma petite fierté. Et, si vous la mettiez à l'épreuve, elle ne se courberait pas volontiers. Avec mon frère, j'ai pris de très mauvaises habitudes. Je suis maîtresse absolue, ici, et, s'il faut subir une tutelle, il est très possible que je ne m'y plie pas. Je ne suis plus une petite enfant de dixtiuit ans, qui ne sait rien que ce qu'on lui a enseigné à son couvent. J'en ai vingt-quatre, je suis une vieille fille, et j'ai beaucoup appris au spectacle de la misère et de la méchanceté. Il ne sera donc pas raisonnable d'attendre de moi une passivité qui n'est ni dans mon caractère, ni dans mes habitudes. Voilà à quoi j'ai pensé, en un instant, pendant que vous vous étonniez de ne pas recevoir de réponse. Vous m'avouerez que je n'ai pas pris beaucoup de temps, même, pour faire tant et de si sérieuses réflexions.

— Elles sont telles que je les attendais de vous, et je les juge excellentes. Je trouve très juste que vous souhaitiez des garanties, et je suis prêt à vous les donner aussi complètes que possible. Vous m'avez fait la réponse que je désirais, puisque vous m'avez expliqué que votre consentement ne dépendait que de moi. Je ne vous presserai pas davantage, aujourd'hui. Je veux rester sur ce premier résultat. Maintenant que nous avons commencé à aborder ce sujet, tout naturellement nous le traiterons un peu.

chaque jour. Ce sera une grande douceur, pour moi, que de former des projets avec vous, et de tracer des plans de conduite. Vous pourrez acquérir plus facilement la preuve que je suis décidé à changer, en constatant combien je suis différent de ce que j'ai été. Hervé nous aidera à nous accorder et me servira de caution près de vous.

— Oh ! Je sais bien que vous trouverez en lui un auxiliaire. Mais il ne faudra pas songer à Parracher de sa Bretagne...

— Nous nous ferons des concessions mutuelles. Il viendra un peu à Paris, auprès de nous, et nous irons beaucoup auprès de lui à Kéranou.

— Votre Paris ne me tente guère, dit Ursule. Voyez quel calme, ici, et quel charme. Loin du bruit, 'de l'agitation, dans une paix délicieuse, les jours s'écoulent sans qu'on s'en aperçoive. Gonsentiriez-vous à laisser passer ainsi votre vie, sans qu'elle soit marquée par aucune péripétie brillante, par un seul incident éclatant. Nous sommes des paysans, simples et contents de peu. Quelle différence avec les gens que vous fréquentez d'habitude I Pendant quelques semaines, vous vivrez auprès de nous ; avec satisfaction. Le contraste, entre nos mœurs et vos habitudes, vous amuse. Mais s'il fallait accepter cette unité, cette nudité de vie, pour toujours, que deviendriezvous? Voilà ce qui est effrayant!

Ils étaient, en causant, arrivés devant le château * de Kéranou s'arrêta sur la première marche du perron, et avec une ferme décision :

— Vous m'avez dit que nous causerions de vos projets. Je vous demande de n'en rien faire. Laissez-moi réfléchir,

et ne me parlez de rien, avant que je vous en parle moimême. Ayez confiance dans ma raison, et aussi dans mon cœur.

Elle lui tendait la main. Il la prit, et doucement, sans

qu'elle fît de résistance, il la porta, pour la première fois, à ses lèvres.

Le soir du même jour, à la nuit serrée, un sifflement se fît entendre derrière les écuries, auprès d'un petit bois qui touchait au mur du parc. Ce n'était pas le huhule-

ment de la chouette, qui servit de signal d'appel aux chouans, pendant les guerres de Bretagne. On eût dit le coassement plaintif d'une rainette dans l'herbe, annonçant la pluie pour le lendemain matin. Aussitôt, Annie, qui reprisait des bas dans la cuisine, se leva, posa son ouvrage, et, sans affectation, descendit dans la cour. Elle traversa les écuries, adressa quelques paroles amicales à Le Pouldu, qui enduisait ses souliers de chasse d'une épaisse couche de graisse, et, se dirigeant vers le potager, elle sortit par une petite porte ouverte dans le mur. De l'ombre des grands arbres du bois, une forme se détacha qui vint vers la Bretonne. De tout près, le visage de Cloarec apparut.

— Qu'est-ce qu'il y a donc, Yves, dit la servante, à voix basse, et pourquoi venir, ce soir? Je ne t'attendais pas.

— Je ne m'attendais pas, non plus, à venir. Mais le diable de Parisien continue à faire des siennes, et il faut que nous nous arrangions pour le forcer à se tenir tranquille. Tant qu'il ne s'agissait que de lui faire une farce, en l'empêchant de tuer la bête de Guirec, qui tient tous nos gars enfermés dans les maisons, depuis le soir jusqu'au matin, cela allait facilement. Mais il ne se contente plus à chasser la bête, voilà qu'il se mêle de mettre le nez dans nos affaires.

— Qu'a-t-il encore fait ?

— Il a découvert la cachette du vallon de Lesguiren.

— Gomment cela?

— G'est la louve qui l'y a conduit. Pressée par les chiens, déjà plusieurs fois, elle s'était glissée dans le couloir des rochers. Jamais les chiens, en défaut, n'avaient pu

retrouver sa trace. Mais, hier, cet enragé Parisien, avec Le Pouldu, a si bien suivi la chasse qu'il s'est aperçu de la refuite de la bête. Il m'a pressé de questions, au retour, et je suis bien sûr qu'il croit que j'en sais long sur cette affaire-là. 11 a l'intention d'y retourner, à son loisir, et, s'il y entre, il trouvera ce qu'il ne doit pas voir. J'ai aussitôt pris ma course, et j'ai été, à la côte, prévenir ceux de Roscanvel. Mais il est trop tard, l'expédition est engagée. Le papier, placé sous la pierre de la lande, donne rindication de l'arrivée des Anglais. Ils sont en mer, on ne peut donc pas les prévenir. Que faire? Je suis venu pour te raconter la chose et te demander conseil.

— Ah! voilà les ennuis qui vont commencer, s'écria la petite Annie, d'un ton désolé. Je te l'avais bien dit, Yves. Pourquoi t'es-tu fourré dans ces aventures-là?

— Pour te faire riche, Annie, pour que tu ne sois pas la femme d'un pauvre ouvrier, travaillant dans la forêt, logeant dans une hutte de terre, et couchant sur un matelas de bruyères. J'ai déjà de quoi acheter la maison de l'épicier de Guirec. Que nos affaires réussissent encore, pendant quelques mois, et j'aurai assez d'argent pour m'établir avec toi, et nous serons des commerçants.

— Mais comment expliqueras-tu la possession d'une somme si importante ?

— Je ne serai pas si sot de la montrer avant notre mariage. On croira que c'est avec ce que la demoiselle t'a promis de te donner en dot que nous aurons payé l'épicerie. Et personne n'ira voir plus loin. . . Mais il ne faut pas qu'il y ait d'accroc... Et ton damné Parisien dérange nos quilles. . .

— Mon Parisien! Dis donc? Qu'est-ce qu'il y a de commun entre lui et moi ?

— Ah ! il n'y a rien, mais ça n'est pas de sa faute. Il te reluque ferme !

La Bretonne tressaillit, et, d'un ton peu endurant, elle reprit :

— En voilà assez, sur ce sujet-là, Cloarec... Je ne suis pas encore ta femme, n'est-ce pas?

— J'ai ta foi, Annie, répliqua le sabotier d'une voix menaçante. Et je me soucierais de casser la tête de ce beau garçon, si tu me trahissais, comme de fendre une bille de hêtre, sais-tu bien !

— Imbécile 1 II va se marier avec Mademoiselle !

— Qu'est-ce que cela peut empêcher?

— Crois-tu, sachant ce que je viens de te dire, que je me laisserais cajoler par lui?

— Tu es bien coquette !

— Si tu penses cela, va-t'en, et ne reviens plus !

Elle fît deux pas pour rentrer dans le parc, Cloarec la prit par le bras et la retint :

— Allons! La paix. Je suis un peu monté contre le beau monsieur. Peut-être ai-je tort. Ne parlons donc plus de toi, mais parlons de la cache de Lesguiren. Qu'est-ce que tu me conseilles pour l'empêcher d'y aller?

— Je te conseille dé tuer la louve de Guirec. Il ne s'en occupera plus, et n'ira pas se promener dans les rochers, pour le plaisir de savoir ce qui se passe dessous.

— Non I Je ne veux pas tuer la bête. Elle nous a trop bien servis. Et puis, elle me connaît. Elle ne se défie pas de moi...

— C'est donc vrai^ alors, que tu es un meneux de loups? dit Annie, en riant.

— Ne ris pas. Elle me connaît, c'est sûr. Et elle a eu, l'an dernier, des petits avec mon chien. Pendant huit jours, elle a rôdé, l'autre mois, autour de ma cahute, au clair de lune, et je l'entendais qui soufflait sous la porte. Elle était, sans doute, en folie, et il n'y a pas de loups dans l6 canton, pour la servir.

— Tu es fou !

— Non! non ! Et je n'irai pas tuer une bête, dans ces conditions-là. Il y a beau temps quele Parisien aurait eu sa peau, si tu n'avais pas pris ses cartouches dans son petit sac, et si je n'y avais pas mis du sable à la place du plomb.

— Je ne pourrai pas toujours lui jouer le même tour. Il finirait par s'en douter... Et c'est ça qui en ferait une aff'aire ! Tu n'as pas à hésiter. Il faut tuer la bête de Guirec.

— Non !

— Alors, tu vas faire découvrir tout ce que vous avez tant d'intérêt à cacher,

— Il n'ira pas nous dénoncer à la justice ?

— Assurément. Mais il ne pourra pas empêcher Le Pouldu de parler, et qu'est-ce que M. Hervé dira? Et, pour moi-même... Yves, il faut tuer la bête de Guirec...

— Je ne la tuerai pas I II arrivera ce qu'il doit arriver.

— On dit que les Bretons sont têtus ! fit Annie, avec dépit. Vraiment, tu le prouves. Qu'est-ce que cela peut te faire de jeter bas une sale bête, qui a mangé plus de poulets et de moutons, depuis deux ans, dans la contrée, que tous les gourmands de Roscanvel ensemble...

— Gela me porterait malheur !

— Et superstitieux, autant que têtu! Mais qu'est-ce qu'ils ont dit, ceux de la plage, quand tu les as prévenus que la cachette était éventée ?

— Ils ont dit que celui qui la découvrirait ne le porterait pas en paradis ! Ils ne tiennent pas à aller en prison. Et tu sais qu'ils jouent facilement du pen-bas.

— Et même du couteau.

— La dernière fois, ils ont pensé qu'en effrayant M. le baron et Le Pouldu, par leur procession dans le vallon, ils arriveraient à détourner le Parisien de revenir dans le quartier... Mais, s'il y retourne de plus belle, malheur à lui!

— Il ne faut pas, en tout cas, qu'il sorte demain à la nuit tombée...

— Ne peux-tu prévenir M^^® Ursule, sans tout lui raconter?

— Non ! Elle en parlerait à son frère...

— Annie, dit Gloarec avec force, s'il va à Lesguiren demain, je ne réponds pas de sa vie. Les gens de la plage m'obéiront, mais les Anglais seront intraitables...

— Il faut que je rentre, Yves. On finirait par s'apercevoir de mon absence. Je vais faire mon possible pour empêcher un malheur. De ton côté, agis au mieux. . . Est-ce que je ne te reverrai pas?

— Si tu as besoin de me parler, viens à la clairière, avant cinq heures... Passé ce moment, je serai parti...

— Bonsoir . Et espérons que les choses s'arrangeront.

— Elles s'arrangeront. Mais la question est desavoir si ce sera bien ou mal.

Il prit Annie par la taille, Tembrassa, et^ sans qu'on entendît dans le chemin le plus léger bruit, il disparut.

Dans le salon de Kéranou, Hervé, l'abbé Choucas, Ursule et Roland causaient au coin du feu. Ils avaient dîné tous les quatre, et, avant de commencer leur partie de whist, les hommes fumaient.

— Ce que vous me racontez d'un souterrain dans la côte de Lesguiren ne me surprend pas du tout, dit l'abbé Choucas. C'est assez conforme aux traditions du pays. Les vieux racontent que, au temps de la révolution, il y eut des réfractaires qui vécurent dans des terriers, pendant plusieurs mois, échappant ainsi aux poursuites des colonnes mobiles et faisant une guerre de partisans extrêmement redoutable. Le marquis de Frotté tirait de ces bandeslà des ressources extraordinaires. On prétend qu'à la première pacification, ce serait dans des galeries, sous la falaise, que les armes et les canons de l'armée de Bretagne auraient été cachés. Tout cela est parfaitement plausible, et il y aurait communication entre le rivage et ces cavernes que je n'en serais nullement surpris. Depuis que nous sommes rentrés dans le calme, ces refuges sont devenus inutiles, le chemin en a été désappris, et les bêtes sauvages seules les fréquentent. J'aurais cru volontiers à des blaireaux ou à des renards. Un loup me paraît plus invraisemblable. Sa refuite a dû être tout à fait occasionnelle, et je ne crois pas à un repaire habituel.

— Habituel ou occasionnel, dit Roland, le fait est certain. Je l'ai constaté de visu et auditu... La bête était sous

terre et faisait tête aux chiens de Le Pouldu, qui nous sont revenus fortement houspillés. Mais j'irai visiter ce repaire. Le passage, pour entrer, est étroit, mais praticable. Et je suis curieux de voir ce qui s'y cache.

— Ma foi, dit le curé, j'ai bien envie de vous accompagner. . . Il y a peut-être, là, quelque découverte intéressante à faire, et qui sait si l'archéologie n'y aura pas sa part?

— Gomment, vous, l'abbé, avec votre soutane, à plat ventre dans la terre ? fît Hervé d'un air désapprobateur,

La petite Annie, à ce moment même, entra dans le salon, portant, sur un plateau, des tasses et le samovar.

— ^Eh bien ! l'abbé, puisque vous voulez être de l'expédition, attendez-moi à la fourche de Guirec, vers trois heures, demain. Nous tâcherons de lancer la louve. Et si elle nous conduit aux rochers de Lesguiren, nous aurons, jusqu'à la nuit, le temps de nous retourner. J'emporterai de quoi nous éclairer... Et nous pourrons à loisir faire la visite...

La servante, en posant le plateau sur la table, avait la main tremblante, car les tasses s'entrechoquèrent et M^^® de Kéranou dit, avec un peu d'impatience :

— Eh bien ! Annie, qu'est-ce que tu fais donc ?

Annie ne répondit pas, elle laissa échapper un soupir et sortit. Les trois hommes s'installèrent à la table à jeu et, pendant qu'Ursule continuait à travailler à un des nombreux tricots qui lui servaient à vêtir les petits pauvres, ils commencèrent leur wisth.

Le lendemain, vers deux heures, comme Roland tra-

versait la cour et s'apprêtait à se rendre aux écuries, pour donner des ordres à Le Pouldu, il rencontra le piqueux, qui, l'air bouleversé, s'avançait à sa rencontre :

— Ah ! monsieur le vicomte, en voilà une affaire ! Qu'est-ce que va penser M. Hervé?

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Une épidémie! Oui, une maladie sur les chiens! Tous mes chiens sont sur le flanc, et qui vomissent, sauf votre respect, monsieur le vicomte, comme s'ils avaient été de fête, pendant toute la nuit ! Dieu sait, pourtant, les pauvres bêtes, que je ne leur ai donné que leur soupe et de l'eau de boisson, avec de la graine de lin et du soufre pour les rafraîchir...

— Allons voir ça! dit Roland.

Et, précédant Le Pouldu, il gagna le chenil.

Le tableau, qu'avait fait le piqueux de ses pensionnaires, n'était point outré. Rocadoret Barbaro, l'aspect déprimé et lamentable, gisaient sur le pavé, tandis qu'une bave épaisse coulait de leurs lèvres. Quant aux bassets, ensevelis dans leur paille, ils dirigeaient sur leur visiteur, qu'ils accueillaient d'habitude par de joyeux aboiements, des regards mornes et désenchantés.

— Oh l oh! fît Roland, voilà des bêtes en piteux état! Et quand cela leur a-t-il pris, ce malaise-là?

— Ce matin.

— Et à tous ensemble.

— A tous ensemble. Ils ont commencé par se plaindre, puis ils ont tourné en rond, dans le chenil, et après, ils ont rendu, par en haut et par en bas, tout ce qu'ils pouvaient avoir dansle corps... Et ils buvaient, ils buvaient!

J'ai dû leur remplir leurs abreuvoirs. Et plus ils buvaient, plus ils rendaient!

— Naturellement.

Le Pouldu regarda, avec surprise, Roland qui trouvait naturel un effet si déplorable.

— Et qu'est-ce qu'il y avait dans leur soupe, hier soir?

— Une tête de mouton, des pommes de terre, des carottes, l'os du gigot mangé à la table des maîtres, une bonne poignée de sel et deux kilos de pain en tranches...

— Qui a donné la pâtée aux chiens ? .

— C'est moi.

— Tu la leur as vu manger ?

— Oui, monsieur le vicomte.

— Et personne, depuis, n'est entré au chenil?

— Personne. Ah! si, ce matin, comme je cirais les bottes de M. le baron, Annie m'a apporté de la ficelle, pour raccommoder une accouple qui est usée...

— S'est-elle occupée des chiens?

— Elle leur a parlé, comme toujours. Ils l'aiment bien, ces pauvres bêtes. Elle leur apporte souvent du sucre.

— Et ce matin, justement, leur en a-t-elle donné ?

— Ma foi, monsieur le vicomte, je ne l'ai pas vue. Je ne peux pas dire... Je suis entré pour ranger la ficelle... Mais ce n'est toujourspas ce qu'elle aurait pu leur donner qui... Oh I pour sûr, non !

— Hum ! fit Roland .

Il entra dans la loge de Rocador et de Barbaro, leur tâta le ventrC; les caressa, leur trouva le nez frais. Et comme les chiens agitaient la queue en signe d'amitié :

— Eh bieni Le Pouldu, ils n'en mourront pas, tes chiens. Seulement, ils ne pourront pas chasser tantôt...

— Vous croyez qu'ils ne sont pas malades?

— Non! Le Pouldu, ils ne sont pas malades. Ils ont été purgés.

— Purgés? Et par qui, ma Doué ? Qui pourrait purger mes chiens, sans que je le sache ?

— La bête qui est fée, Le Pouldu.

— Ah! monsieur le vicomte se moque de moi ! fît le piqueux d'un air confus. La bête ! Ah ! si je connaissais la bête ou le chrétien qui m'a fait un coup pareil.

Roland ne répondit pas au piqueux. Il se dirigea vers la buanderie, où, avec un grand bruit de cuveaux remués, Annie préparait la petite lessive de semaine. Il poussa la porte sans précaution. La Bretonne, les manches retroussées, taillait, à même une briqué de savon, le large morceau dont elle allait se servir. Elle affecta de ne pas remarquer l'entrée du jeune homme. Celui-ci, vint à Annie, et s'asseyant sur le coin de la table :

— Dites donc, ma petite, fît-il, qu'est-ce que vous avez donné, ce matin, aux chiens de votre maître, pour les mettre dans l'état où je viens de les voir?

— Est-ce qu'ils sont malades ? demanda la Bretonne, questionnant, pour éviter d'avoir à répondre.

— Mais il y en a déjà deux de crevés, et les autres ne valent guère mieux.

A ces mots, Annie pâlit, ses mains tremblèrent. Elle balbutia :

— C'est impossible I

— Et pourquoi serait-ce impossible ? Qui vous l'avait

assuré ? Car ce n'est pas vous qui avez eu l'exécrable idée de donner du poison aux chiens de la maison ?

— Du poison ! répéta Annie, perdant tout à fait la tête. Je vous jure bien !... Oh! ce serait affreux! Ces pauvres chiens, qui m'aiment tant !

Des larmes coulèrent sur ses joues. Roland sourit :

— Allons ! Annie, calmez votre peine. Les chiens en reviendront. J'ai voulu seulement savoir si c'était vous qui les aviez si bien arrangés.

La Bretonne comprit qu'elle avait donné dans un piège et demeura stupéfaite, regardant le jeune homme avec des yeux pleins de reproches. Mais il ne lui était plus possible de rattraper ses paroles.

— Maintenant, pourrait-on savoir dans quelle intention vous avez fait ce joli coup, mademoiselle, et avec la complicité de qui?

Annie secoua la tète avec résolution et garda le silence.

— Ah ! ah 1 vous ne voulez plus rien dire ! Il est trop tard, ma belle. Il fallait être plus prudente. Je sais la moitié de l'histoire. Et si vous ne me racontez pas le reste, je chercherai à le reconstituer moi-même. J'y réussirai, n'en doutez pas. Voulez-vous parler?

— Non. Je n'ai rien à raconter.

— C'est invraisemblable. Ce n'est pas par fantaisie, ou par raison d'hygiène, que vous avez donné une purge magistrale aux chiens de la maison. Quelqu'un vous y a poussée. Et ce quelqu'un, il n'est pas difficile de deviner qui c'est... Mais quel intérêt a-t-il à m'empêcher de chasser aujourd'hui? Pouvez-vousme l'apprendre?

— Je ne sais pas à qui vous faites allusion. Je n'ai

donné aux chiens que du sucre, que j'ai pris à la cuisine, ce matin...

— Mes compliments, Annie, vous mentez bien I Gloarec

aura une femme en qui il pourra avoir toute confiance. Et si elle veut lui en faire voir, le brave garçon, il faudra qu'il soit malin pour s'en rendre compte.

— il est malin ! dit sèchement Annie.

— Et il excelle à cueillir du nerprun, dans la forêt, pour en faire des boulettes, n'est-ce pas? Eh bien! j'en suis désolé, mais ce n'est pas lui qui m'empêchera d'aller

• au vallon de Lesguiren aujourd'hui. Car, moi aussi, je sais ce qu'il y avait sous la pierre...

Une rougeur ardente monta aux joues d'Annie, mais elle resta silencieuse. Elle parut se recueillir, et changeant brusquement d'attitude :

— Pourquoi vous amusez-vous à me tourmenter? ditelle avec un sourire. Vous étiez bien plus aimable autrefois.

— Ah! C'est que j'avais de grandes illusions sur votre compte, ma belle. Je vous croyais une petite fille simple et innocente. Mais je me suis aperçu que vous étiez une finaude.

— Moi ! Ah bien ! si l'on peut dire !

— Oui, oui. Vous êtes une personne dissimulée, mademoiselle Annie. Vous avez toute une intrigue avec ce drôle de Gloarec, et ce n'est pas qu'une intrigue d'amour. . . Je vous soupçonne de lui servir d'intermédiaire pour des besognes qui ne sont pas d'une honnêteté scrupuleuse...

— Ah ! monsieur !

— Eh ! ne savez-vous pas, vous aussi, ce qu'il y avait sous la pierre?

— Non, monsieur, je ne le sais pas !

— Ni où Gloarec doit aller, ce soir?

La Bretonne pâlit, elle joignit les mains, avec un air effrayé, et baissant la voix, comme si elle craignait d'être entendue :

— Au nom du ciel, monsieur, ne vous mêlez pas de ces

afYaires-là! Il y a péril de mort à s'occuper de ce qui regarde les gens de la côte...

— Ah ! vous y venez donc, à la fin ! s'écria Roland avec satisfaction. Et voilà les camarades de ce fameux sabotier qui apparaissent.

— Plût au ciel qu'il ne les eût jamais connus, dit sourdement Annie. Mais vous, monsieur, n'allez pas de ce côtélà, en ce moment. Vous voyez bien qu'on a fait tout ce qu'on a pu pour vous empêcher de sortir aujourd'hui. Les chiens sont sur la paille, profitez-en pour rester au logis. Oh î je vous en prie, monsieur Roland, ne mettez pas le pied dans la campagne, ni tantôt, ni ce soir...

— Et si je suis ton conseil, Annie, tu me diras le secret de la louve de Guirec...

— Il n'y a pas de secret...

— Voilà que tu recommences à mentir...

— Eh bien ! Si je vous dis ce que je sais, me donnezvous votre parole de ne pas sortir aujourd'hui ?

— ^ Oh ! Tu es trop sournoise. Je ne peux pas me fier à toi. Raconte d'abord. Après, je verrai ce que je peux et dois faire...

La Bretonne secoua la tête d'un air d'incertitude et se tut. Alors, Roland brusquement se levant :

— Adieu, j'y vais.

Elle se jeta devant la porte.

— Non ! Restez!

Il lui prit les mains pour voir si elle ferait de la résistance. Elle ne parut pas s'en émouvoir. Elle semblait, surtout, tenir à l'empêcher de s'éloigner.

Il s'assit sur un cuveau renversé, et regardant la jolie fille :

— Allons, raconte Annie, ou je pars.

— Êtes-vous méchant ! fit-elle les larmes aux yeux. Yous serez bien avancé, quand vous m'aurez forcée à dire ce que je dois taire ?

— Mon enfant, c'est ce que je saurai après.

— Eh bien ! alors, puisqu'il le faut absolument, écoutez donc : La louve de Guirec suit Gloarec, comme si elle

était apprivoisée Aussi, il ne veut pas qu'elle soit

tuée.

— Je m'en doutais ! Mais, comment s'y prend-il ? Car je l'ai eue, déjà deux fois, au bout de mon fusil. Et c'est une mauvaise affaire, d'habitude, pour les animaux à qui ça arrive !

— Aussi, s'est-on arrangé pour qu'il n'y ait ni balle, ni plomb dans les cartouches.

Roland rougit de colère, il frappa un grand coup du plat de la main sur sa cuisse, et jurant sans retenue :

— Et quel est le bougre qui a eu le toupet de faire ce coup-là?

— C'est moi ! dit bravement Annie.

— Alors ce bougre était une bougresse, dit avec humeur Roland. Et comment t'y prenais-tu, ma petite, s'il te plaît?

— Ce n'était pas difficile. J'enlevais les cartouches de votre petit sac, quand Le Pouldu le rapportait, avec votre fusil, au retour de la chasse. Vous aviez du sable à la place de votre gros plomb.

— Bravo ! c'est une mystification qu'on fait aux apprentis chasseurs. Mes compliments, Annie. Je ne m'étonne plus si la louve de Guirec s'en allait bravement, après que

je l'avais tirée. Eq somme, j'aime autant cela! L'honneur est sauf! Mais c'était risquer gros. Car, tu sais, je l'aurais, tout de même, bien roulée avec du plomb à perdrix, si elle m'était passée un peu près...

— On s'en rapportait à elle, pour se mettre à distance. . . Ah ! elle est rusée la bête !.. .

— Elle t'intéresse?

— Non, ma foi! je l'ai en horreur, pour les dégâts qu'elle commet dans le pays, et aussi pour la familiarité qu'elle a avec Gloarec...

— Jalousie ! Mais tu fais beaucoup d'honneur au sabotier, qui me paraît un gars assez suspect !

— Non! non ! Vous vous trompez!

— Mais, enfin, que trafique-t-il?

— Ce sont ses affaires.

— Ce sont aussi, je m'en doute, celles des gendarmes ! Et si on les prévenait...

Les yeux d'Annie lancèrent un éclair. Tout l'instinct fraudeur, pillard et meurtrier des anciens naufrageurs sembla se réveiller en elle, et, d'une voix rude, elle répliqua :

— Les gens de la côte ont leurs usages, qui ne regardent qu'eux ! Je vous ai déjà dit de ne pas vous mêler de ce qu'ils font.

— Tu me Tas dit, mais ce n'est pas une raison pour que je t'obéisse. Ma curiosité est grandement excitée, par le peu que tu m'as appris. Il y a là un secret intéressant à pénétrer. Je crois, au fond, que tu fais les camarades de Gloarec, et Gloarec lui-même, plus méchants qu'ils ne sont... En tout cas, j'en aurai le cœur net...

— Vous êtes prévenu.

— Oui, je le suis. Sois en paix.

— Emmenez l'abbé Choucas avec vous.

— Ah! Fichtre! C'est vrai! 11 devait être de l'expédition. Il va bien me gêner, ce bon curé!

— A deux^ vous courez moins de risques que tout seul.

— Je cours surtout le risque de donner l'éveil, et de ne rien découvrir. C'est voyant, un abbé ! D'autant plus que celui-là pérore, en toute occasion...

— Emmenez aussi Le Pouldu.

— Non... 11 restera avec ses chiens, mais si j'emmenais Hervé?...

La Bretonne devint grave.

— Non! non! Pas M. Hervé. Il n'a rien à faire là! J'aimerais mieux tout avouer à mademoiselle que de le laisser vous accompagner. Faites vos folies, puisque rien ne peut vous en empêcher, mais ne vous avisez pas d'exposer mon maître...

— Allons ! dit Roland, avec gaîté. Je te prouverai, petite, que tes croquemitaines ne sont pas si redoutables qu'on te l'a raconté... Ces gens-là ont intérêt à répandre le bruit qu'il arrive malheur à qui les brave.., A ce soir, mon enfant...

— A ce soir, oh ! oui, je le souhaite, fit Annie.

Et, sans ostentation, elle se signa d'un geste rapide.

Huit heures venaient de sonner, et avec un commencement d'inquiétude, JVr^® de Kéranou avait envoyé Le Pouldu,tout courant, à la cure, demander si l'abbé Choucas était rentré, lorsque le bon prêtre, lui-même, parut dans le salon, mais avec une si étrange figure que Hervé et sa sœur s'écrièrent en même temps :

— Que vous est-il arrivé ?

L'abbé fit un effort pour cacher son émoi, il respira violemment, regarda autour de lui, et n'apercevant pas Roland, il s'écria :

— Oh ! mon Dieu ! M. de Fréville n'est pas là !

— Voilà une heure que nous l'attendons avec impatience, dit Hervé. Mais, vous, l'abbé, où l'avez-vous quitté? Gomment êtes-vous seul? Enfin, pourquoi cette figure bouleversée, et ces vêtements en désordre ?

Le prêtre jeta sur sa soutane froissée, souillée de terre, sur son chapeau aplati, un regard consterné, puis, la voix tremblante :

— Mes amis, je crains un grand malheur ! — ^Mais, enfin, que s'est-il passé?

— Je n'en sais rien !

— Comment! Vous n'en savez rien? Perdez-vous la tête, Tabbé? Vous nous faites soupçonner des événements graves, vous parlez de malheur! Et quand on vous demande de vous expliquer, vous déclarez que vous n'en savez rien! D'où venez-vous?

— De la falaise de Roscanvel.

— Par où êtes-vous passé?

— Par le vallon de Lesguiren.

— Qui y avez-vous rencontré ?

— Personne.

— Où vous ètes-vous séparé de Roland?

— Devant l'entrée de la grotte.

— Quelle grotte?

— Celle dont il nous avait parlé, la veille.

— Il y a donc pénétré ?

— Oui.

— Et vous?

— Il m'a prié de l'attendre, en surveillant l'entrée...

— Quelle heure était-il?

— Cinq heures. La nuit tombait, accompagnée d'une brume assez épaisse. J'ai dit à M. de Frévillé : « Ne restez pas longtemps, il commence à venter frais. » Il m'a répondu : « Soyez tranquille, dans dix minutes, je reviens. » Et je ne l'ai pas revu.

— Pas revu! Au bout d'un quart d'heure, il fallait appeler...

— C'est ce que j'ai fait.

— Entrer dans la grotte.

— C'est ce que j'ai essayé de faire. Voyez ma robe, déchirée parles ronces, et souillée de glaise, mon chapeau

LE beau]^[roland 281

cabossé... Je n'ai pu pénétrer à plus de vingt mètres... Un éboulement a dû se produire : j'ai trouvé le passage fort étroit, et qu'il faut suivre en rampant, obstrué par de la terre et des pierres. Hervé bondit à ces paroles, et, avec une agitation extraordinaire, il s'écria :

— Mais il faut courir! Emmener des ouvriers, avec des outils, et rouvrir le passage. Pendant que nous bavardons , Roland est peut-être en danger de mort !

L'abbé Choucas hocha la tète et s'assit accablé :

— Ce n'est pas la peine. Il n'est pas dans la grotte, ou pour mieux dire : il ne doit plus y être.

— Alors, où est-il ?

— Dieu le sait. On l'a très probablement enlevé.

— Enlevé, pourquoi ?

— Pour supprimer, sans doute, un témoin gênant.

— Que se passait-il donc, ce soir, dans le pays? Et qu'avez- vous vu.

l'abbé, qui vous fasse croire que Roland a pu être enlevé?

— Ce qui m'est arrivé, quand j'ai été hors du souterrain. Dans l'impossibilité où je me trouvais d'aller plus avant, j'ai voulu, par une autre voie, essayer de me renseigner, et j'ai gravi la falaise. La brume avait été chassée par le vent, et, dans les rochers de Roscanvel, j'aperçus une forte embarcation dont les voiles étaient amenées... .

— Une embarcation, dans les rochers de Roscanvel? C'est impossible. 11 n'y a pas de passage pour gagner la haute mer.

— Il y en a un, et les gens qui montaient la goélette, oui, une goélette de cent tonneaux, certainement, connaissaient les fonds, car ils avaient jeté l'ancre dans un petit bassin formé par les récifs, et où l'eau était aussi calme qu'au delà des rochers elle était agitée.

— Et sur cette goélette, qui ?

— Personne de visible. Mais la présence de cette barque était si insolite que je commençais à descendre, lorsque je fus arrêté par un spectacle étrange. Une procession d'hommes sortait des flancs de la falaise et se dirigeait vers la mer. Ils portaient des fardeaux, et les derniers soulevaient une sorte de civière, recouverte d'une bâche ou d'une voile... Ils entrèrent tous dans l'eau, et, au même moment, un canot apparut, venant de la goélette. Les hommes firent la chaîne, se passant les charges qu'ils portaient, jusqu'à la civière, dont le contenu fut soulevé avec assez peu de précaution et déposé au fond du canot. Puis quatre des hommes sortirent de l'eau, et regagnèrent le rivage. Le canot se dirigea vers la goélette...

11 y eut un grand remue-ménage à bord. Le canot prit une amarre, qui lui fut jetée de l'avant, et, sous l'impulsion de ses rameurs, hâla la goélette, qui sortit doucement de son bassin et entra dans les brisants. Là, les voiles, en un instant, furent parées, le canot passa à l'arrière et, comme par enchantement, la goélette gagna le large et commença à tirer des bordées, le long de la côte, pour prendre le vent. Au bout d'un quart d'heure, elle hissa toute sa toile et fila rapidement dans la nuit.

— Et les douaniers, pendant ce temps-là, où étaient-ils ?

— Eq train de dîner, vraisemblablement.

— Et vous supposez, l'abbé, que cette audacieuse expédition a un rapport avec la disparition de notre ami ?

— Je le crains. Vous n'ignorez pas que les Gallois viennent souvent, sur nos côtes, débarquer de la contrebande. Ils s'arrêtent aux îles anglaises et attendent une occasion d'aborder en France, pour y jeter des lainages, des cotonnades, des allumettes, du tabac et de l'alcool. Nos gens de Roscanvel sont leurs complices, et recèlent les marchandises. Il est certain que M. Roland a découvert une de leurs caches, et qu'il est venu se mettre à la traverse d'une de leurs opérations de débarquement. Qu'at-il trouvé dans le souterrain? L'a-t-on attaqué? S'est-il défendu? A-t-il succombé? Etait-ce lui qui était porté sur cette civière ?

— Mon Dieu! s'écria Ursule avec angoisse, je l'ai pensé tout de suite !

— N'était-il que lié et voulait-on seulement l'empêcher de parler? Ou bien l'emportait-on pour le jeter à la mer, une fois au large?...

L'abbé avait baissé la voix en émettant cette effrayante supposition.

Il y eut un silence accablé. Mais Hervé se ressaisit le premier :

— Gomment savoir la vérité? Cette incertitude est affreuse à endurer!

— Faut-il prévenir la justice? demanda l'abbé. Ursule hocha la tête et dit :

— Le moyen ne me paraît pas bon. Il vaudrait mieux interroger ceux des gars d'ici, que l'on peut supposer de connivence avec les contrebandiers.

— Cloarec! s'écria Hervé.

— Oui, le premier de tous, dit Ursule. Mais si nous appelions Annie.

— Non ! Il ne faut rien lui dire. Elle pourrait donner réveil au sabotier.

— Elle nous est bien dévouée, cependant.

— N'importe ! Elle ne le trahira pas !

— Alors, allons à la cabane de Cloarec.

— Patience ! Il est, sans doute, encore, à Roscanvel, au cabaret, avec ses camarades. Et avant qu'ils aient fini de boire ensemble, la plus grande partie de la soirée s'écoulera. Dînons d'abord. Ensuite, l'abbé et moi, nous tenterons de rencontrer Cloarec. Car je ne veux pas- rester inactif jusqu'à demain matin, dussé-je mettre le parquet en mouvement, et lancer les gendarmes sur les routes 1

— Dînons. Il est près de neuf heures. Hélas ! où est le pauvre Roland ?

Au cabaret de la Pomme de Pin, à Roscanvel, Cloarec et trois hommes étaient attablés devant une bouteille

d'eau-de-vie de cidre, et la rougeur de leur figure attestait qu'ils n'en étaient pas à leur première rasade. Ils fumaient silencieusement. La grande salle du cabaret était vide et le père Le Gournizian, à son comptoir, achevait de lire, en somnolant, le Petit Parisien. Minuit sonna à l'horloge, ornée d'un oiseau qui sortait de sa niche et battait des ailes, en scandant chaque heure d'un cou-cou mélancolique. Gloarec se leva :

— Il faut que je m'en aille. J'ai du chemin à faire pour rentrer chez moi.

— Et puis, tu as peut-être peur que les routes ne soient pas sûres, dit un des buveurs, en riant.

— As-tu ta canne ? demanda un autre.

Gloarec prit, dans un coin de la salle, derrière lui, un pen-bas, au manche garni de cuir, et le fit siffler dans l'air, sans répondre.

— Avec un camarade comme celui-là, on fait de la bonne besogne et sans bruit.

— Tu as ton argent?

Gloarec tâta son gilet de laine bleue, bordé de velours, et, tirant des profondeurs de sa poche une bourse de cuir rebondie, il y prit une pièce d'or de dix francs...

— Père Le Gournizian, qu'est-ce qu'on doit ?

— Quarante sous...

— Tiens ! Paye-toi... G'est la pièce d'or du Parisien... Il me l'avait donnée pour offrir des sabots à Annie.

— Et tu t'en sers pour régaler les camarades... Gloarec empocha la monnaie, et, se rapprochant de ses

compagnons :

— Ne traînez pas, pour faire enlever tout l'approvision-

nement. Je Taimerais mieux à Quimper qu'ici... Nous allons avoir des histoires... L'affaire du Parisien ne se passera pas « comme ça ». M. Hervé va fouiller tout le canton et mettre en l'air toute l'administration. Pressez le déménagement. II faut que demain, dans la nuit, tout soit parti...

— Ah ! s'il arrive quelque chose, ce sera de ta faute, dit un des hommes. Il fallait sauter sur le curé. Nous le tenions avec l'autre... Ni vu, ni connu. Nous étions tranquilles !

— Non ! Le curé, ça nous aurait porté malheur !

— Imbécile! Tu crois encore à ces bourdes-là ? Va, on le laïcisera, ton curé! Et alors, qu'est-ce qu'il sera d'autre que nous ?

— On ne raisonne pas ces choses-là ! L'abbé Choucas est un brave homme ! Il ne m'a jamais fait que du bien !

— Et s'il te fait aller en prison?

— il en est incapable.

— En tout cas, Gloarec, tu as juré de ne rien dire ! Souviens-t'en. Les camarades ne te rateraient pas !

— Ne craignez rien.

— Même à Annie? Ta sais, les sacrées femmes, c'est toujours par elles qu'on se fait prendre !

— Annie ne saura rien. Bonsoir.

Ils se frappèrent rudement dans la main. Gloarec enfonça son large chapeau sur ses yeux, et sortit. La nuit était claire. Le sabotier se jeta à travers plaine, traversant les cultures et se dirigeant, en droite ligne, vers le bois de Guirec. Une atmosphère laiteuse enveloppait la campagne, et les buissons, les arbres, les rochers prenaient une apparence fantastique, qui expliquait les

croyances superstitieuses de Tâme bretonne. Gloarec, lui, ne se mettait en peine de rien, et, familier avec les nocturnes aspects des champs et des bois, il marchait, sans hésiter, vers un saule qui, échevelé dans l'obscurité transparente, avait des airs de fantôme, et franchissait un fossé qui, sous la clarté lunaire, s'escarpait comme un ravin. Son pas frappait régulier, le sol sec et rocailleux. Dans le lointain, une horloge sonna un coup. Au même moment, Cloarec arrivait à la lisière du bois et s'engageait dans un sentier aussi sombre, sous les grands hêtres, qu'une galerie de mine. Mais le sabotier ne ralentit pas sa marche. Il connaissait toutes les ornières, tous les croisements de ruisseaux, toutes les pierres à fleur de sol. 11 arriva à la clairière, et, là, il eut une première surprise. Son chien n'aboya pas, et, cependant, jamais il n'y manquait, le reconnaissant de loin. Puis il constata que, par le haut du volet de sa cabane, une raie de lumière passait. Son premier mouvement fut de recul. Puis il pensa : « C'est Annie. » Reprenant sa marche, il poussa la porte et resta saisi d'étonnement. Assis sur un banc, le curé et Hervé lui apparurent. Couché près d'eux, son chien, attaché au pied de la table, le regardait avec des yeux qui s'excusaient.

— Entre, Cloarec, dit l'abbé Choucas, gravement. Il y a deux heures que nous t'attendons. Tu as été long à faire tes comptes avec tes compagnons...

Le sabotier ne répondit pas. Il jeta son chapeau sur le lit de fougères sèches, et, par précaution, plaça son pen-bas sur la table. Il ferma la porte avec un air sombre et vint s'appuyer au mur, en face d'Hervé. Celui-ci examina le

sabotier, sans parler, scrutant sa figure cauteleuse, jugeant sa démarche gênée, analysant son regard baissé vers la terre, puis très doucement :

— Cloarec, est-ce que je t'ai jamais fait du mal?

— Non, monsieur Hervé. Oh ! non !

— Eh bien! alors, pourquoi t'attaques - tu à mes amis?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Qu'est-il arrivé à M. de Fréville, ce soir?

Le sabotier demeura silencieux. Hervé reprit, toujours très calme :

— Si tu ne veux pas me dire ce qui lui est arrivé, dismoi où il est?

Cloarec eut un geste de niécontentement bourru :

— Gomment pourrais-je le savoir? Demandez-le à ceux qui ont l'habitude de l'accompagner. Je ne suis pas de sa suite.

— Mais tu étais parmi ceux à qui il a eu affaire, à la tombée de la nuit, s'écria l'abbé Choucas. Tes compagnons et toi, vous êtes des brigands ! Et si vous avez commis un crime...

— Un crime ! Vous rêvez, monsieur le curé. Et pourquoi un crime contre un chasseur inofFensif ? Votre ami court la lande à la poursuite des bêtes sauvages... C'est son affaire... Et il n'y a pas à lui vouloir de mal pour cela... Les bêtes sont à ceux qui peuvent les attraper...

— Tu sais très bien que M. de Fréville n'allait pas à la chasse, aujourd'hui...

— Je ne le sais pas... Mais où allait-il, alors?

— n allait voir ce qui se passe dans les grottes de Les-

euiren, lorsqu'une barque aborde qu'attendent les gens de Roscanvel.

— Il avait tort, dit Gloarec avec force. De quoi se mêlait-il? Ceux de Roscanvel tâchent de gagner leur vie, de leur mieux... Est-ce le rôle d'un riche monsieur, comme votre ami, d'aller leur chercher noise ?. . .

— Chercher noise? répliqua Hervé. Qui te l'a dit?

— Il n'allait sûrement pas leur donner assistance...

— Les coquins n'en ont pas besoin. Je les ai vus, moi qui te parle, du haut de la côte, faisant leur transbordement de marchandises... J'ai vu leur goélette, aussi, et toi-même, Cloarec...

Cloarec secoua la tête :

— Non, monsieur le curé, vous n'avez pas pu me voir, car je n'y étais pas.

— Tu étais donc resté dans la grotte ?...

— Ni là, ni ailleurs, avec ceux que vous accusez.

— Mais, brigand, reprit Hervé, tu n'étais pas au bois de Guirec, ni dans ta cabane, ni à ton travail, et tu rentres au milieu de la nuit.

— J'ai été poser des collets...

— Sans ton chien?

— Je n'ai pas besoin de lui, pour cette chasse-là.

— Eh bien ! mène-moi à l'endroit où tu les as posés. Je veux les voir...

Le sabotier ne bougea pas, mais un éclair de gaîté passa dans ses yeux, et ses lèvres eurent un sourire :

— Oh ! monsieur le baron, je ne peux pas. C'est chez vous !

A cette réponse, Hervé se leva avec violence :

— Tu te moques de moi, par-dessus le marché ? L'abbé, vous avez entendu ce coquin. Non seulement il ne s'explique pas, mais encore il aggrave son cas ?... Arrive, tu vas nous suivre à la gendarmerie... On fera des recherches à Lesguiren, et on découvrira le pot aux roses... Allons 1

Cloarec se jeta devant la porte :

— Monsieur Hervé, j'ai eu tort, je le reconnais... Je n'aurais pas dû vous répondre, comme je l'ai fait... Mais, croyez-moi, ne mettez pas la gendarmerie en mouvement. Il en résulterait de grands malheurs. Si les gens de la côte, ainsi que vous le croyez, ont fait une expédition, et que M. Roland soit dans leurs mains, il est bien à penser qu'ils n'ont pas été assez sots pour lui faire du mal... Mais si vous les tourmentez, si vous les faites pourchasser... ah! ils peuvent se fâcher, et, cette fois-là, je ne répondrais pas de ce qui pourrait arriver à votre ami...

— L'ont-ils donc pris comme otage ?

— Qu'est-ce que vous me demandez là? Est-ce que je peux le savoir?

— Était-ce lui qui était sur la civière? demanda le curé. Car il y avait une civière, que l'on emportait et qui a été montée à bord du bateau...

— Il y aurait des chances...

— Mais n'était-il pas blessé ?

— Je n'ai pas entendu dire à Roscanvel qu'il y ait eu du sang répandu...

— Ah! tu te coupes, scélérat; tu vois bien que tu étais de l'affaire 1...

— Moi? Pas du tout ! J'ai été boire avec des amis, à la Pomme de Pin, et, comme M. Roland est hardi et vigou-

reux, je suppose que, s'il avait été engagé dans une rixe, il se serait défendu. Et on l'aurait su dans Je pays.

— Mais il a disparu...

— Il a encore le temps de revenir. Ayez patience.

— Ecoute, Cloarec, dit M. deKéranou. Je crois démêler dans tes paroles l'assurance que M. de Fréville est vivant, et qu'il reparaîtra. Je vois aussi que tu ne veux pas t'expliquer, peut-être parce que cela t'est interdit, peut-être aussi parce que tu as peur de te compromettre, quoique tu sois sûr que je ne te dénoncerai pas...

— Vous m'en avez menacé, tout à Theure.

— Tu sais bien que je ne l'aurais pas fait. En tout cas, je consens à accepter les obscures assurances que tu me donnes, et je vais être patient. Mais je t'engage ma parole que, s'il est arrivé malheur à mon ami, rien ne pourra m'empêcher de te rendre responsable. Et si la justice ne me fournit pas satisfaction, je me la fournirai moimême.

— Eh bien I vous avez raison, dit Cloarec, avec tranquillité. Et, dans ces conditions-là, dormez sur vos deux oreilles. Moi, j'en ferai autant, de mon côté. Car nous ne courons de risques, ni l'un ni l'autre. Sauf bien entendu, ajouta le Breton d'un air grave, pour ce qui ne dépend pas de la volonté des hommes.

Le curé et M. de Kéranou se levèrent, et Cloarec ouvrit la porte de sa cabane. La lune, filtrant ses rayons au travers de l'épais feuillage des hêtres, argentait les herbes de la clairière. Le ruisseau, qui coulait de la source, murmurait entre les bruyères de ses rives. Gomme les trois hommes sortaient, un hurlement lointain retentit dans

la nuit, puis un second, puis un troisième, auquel le chien de Cloarec répondit par un jappement lugubre et prolongé.

— Encore la damnée louve ! fit Hervé. C'est elle qui est cause de tout le mal. Dans le fond de la lande, un hurlement plus doux, presque amical, se fit entendre, comme si la louve remerciait le chien de lui avoir répondu.

Les jours passèrent, à la suite de cette aventure, sans apporter le moindre éclaircissement à la situation. Le silence se fit à Roscanvel. Cloarec continua de travailler dans le bois de Guirec, et Annie, sombre et tourmentée, mais muette, donna ses soins coutumiers à M"® de Kéranou. Seul, Le Pouldu ne put tenir sa langue et se répandit en amères récriminations sur la canaillerie des gens, la méchanceté des bêtes, la fausseté des femmes. Vainement Hervé lui avait expliqué que M. de Fréville était retourné, pour quelques jours, à Paris. Le piqueux ne croyait pas au voyage de Roland, et il attribuait son absence à quelque événement mystérieux auquel il mêlait la purge de ses chiens, la duplicité de la louve, les menées d'Annie, l'hypocrisie du sabotier, et même la néfaste influence de l'abbé Choucas. Car Le Pouldu, instinctivement, n'aimait pas les robes noires, et avait une secrète tendance à s'incliner devant les dolmens, plutôt que devant les calvaires. La vieille croyance druidique reparaissait dans le cerveau simple de ce fruste paysan. Toutes ces causes de trouble réunies avaient mis Le Pouldu dans un état d'agitation inusitée. Et Hervé avait été obligé d'interdire à son piqueux de sortir de la propriété, dans la crainte qu'il ne

se prît de querelle avec Gloarec. Celui-ci ne bougeait pas du bois de Guirec, et Annie n'allait pas l'y voir, contrairement à ses habitudes.

Trois semaines s'écoulèrent, dans une sourde inquiétude pour les habitants de Kéranou et l'abbé Choucas, dans une sorte d'hébétude pour Annie. Deux fois, Hervé, n'y tenant plus, alla, avec l'abbé, rendre visite au sabotier. Ils le trouvèrent, au milieu de la clairière, en train de faire sauter les copeaux d'une bûche de hêtre, à grands coups de plane. Son chien, couché au soleil, dormait avec un calme que des rêves soudains venaient troubler. Cloarec, interrogé avec insistance, était demeuré muet en ce qui touchait à Roland. ïl avait parlé de l'équinoxe, qui rend la mer mauvaise, contrarie la navigation, et dérange les projets des marins. C'était tout ce que les deux hommes, navrés, avaient pu tirer de lui. Hervé, irrité, avait parlé d'aller à Quimper voir le préfet. Le sabotier avait répondu gravement :

— Rappelez-vous que vous avez pris des engagements... Si vous ne les tenez pas, vous serez responsable de ce qui arrivera.

Le baron se résignait, furieux, et continuait à attendre, se disant à lui-même qu'il était certainement dupé par Cloarec. L'abbé, à qui Roland, pendant leur expédition, avait parlé de la pierre ^ous laquelle il avait trouvé un papier, était allé au carrefour dans l'espoir de découvrir un message nouveau sous le fragment de granit. Rien. Les deux hommes se faisaient, maintenant, d'amers reproches, de ce qu'ils n'avaient pas, dès le premier jour, dénoncé l'attentat commis contre leur ami. Peut-être, à

â96 MARIAGE AMÉRICAIN

ce moment-là, un garde-côte eût-il pu fouiller les îles et chercher la trace des aventuriers qui s'étaient livrés impudemment à un acte de piraterie. Mais^ à présent, qu'espérer, que tenter? Cependant une dernière chance leur restait. Gloarec ne bougeait pas du bois de Guirec. Et c'était presque une preuve d'innocence que cette imperturbable tranquillité du sabotier. Ursule faisait, tous les matins, dire une messe par l'abbé Choucas, dans sa petite église, et y assistait avec Hervé.

Le vingt-troisième jour de la disparition de Roland, un samedi, M^^® de Kéranou et son frère assistaient à l'office. Trois vieilles femmes du pays peuplaient, seules, avec eux. le chœur. L'abbé Choucas en était arrivé à l'évangile, quand un pas, net et vif, sur la dalle, fit retourner brusquement Ursule et Hervé. Ils demeurèrent stupéfaits. Dans le grand jour, tombant d'une, rosace du portail, Roland s'avançait vers eux. Il était bruni, et souriait, comme s'il les avait quittés une heure auparavant. Sans parler, il leur tendit la main, puis se plaça auprès d'eux, et assista à la fin de la messe. Lorsque l'abbé Choucas se retourna vers les assistants, et les bénit en prononçant les mots rituels : lté missa est, sa physionomie trahit une telle stupéfaction de voir Roland en face de lui que M. et M^^® de Kéranou ne purent se défendre de sourire. Le curé, d'une main mal assurée, prit son calice, faillit trébucher, en descendant les marches de l'autel, et, comme son enfant de chœur le regardait en riant et en se fourrant les doigts dans^ le nez, derrière un pilier, qui dérobait le prêtre et son officiant aux regards des fidèles, retentit le claquement d'une maîtresse gifle. Un instant plus tard,

Hervé, Ursule et le revenant étaient réunis, avec l'abbé Choucas, dans la sacristie.

— Bonjour, l'abbé; ça va bien, depuis que nous ne nous sommes vus? dit Roland avec tranquillité.

— Ah! malheureux garçon! s'écria le prêtre, c'est à

vous qu'il faut le demander! Qu'êtes-vous devenu, après m'avoir quitté à l'entrée des roches de Lesguiren? Nous vous avons cru mort! Savez-vous que, ce matin encore, je célébrais le saint sacrifice en votre honneur, et que, depuis trois semaines, tous les jours, c'est ainsi!

— Gela ne m'étonne pas de vous, fit Roland avec un peu d'émotion. Alors, mes pauvres amis, vous m'avez cru perdu?

— Mets-loi à notre place ? répliqua Hervé. Pas de nouvelles, pas un mot, depuis vingt-trois jours...

— D'abord cela m'eût été impossible. J'étais sur mer. Et ensuite, quand je l'aurais pu, j'avais donné ma parole de ne le point faire. Et vous savez que M. le maréchal de Turenne tenait sa parole, même aux brigands... Je n'ai pas voulu agir autrement.

— Mais maintenant ?.. .

— Maintenant je puis tout raconter, à la condition que vous ne répéterez pas ce que je vous aurai dit.

— Nous nous y engageons. Mais d'où viens-tu?

— De Swansea, pays de Galles, à bord d'un yawl^ petit bâtiment tenant bien la mer, monté par huit hommes qui sont de rudes marins. J'aurais passé là quinze jours délicieux, si je ne m'étais pas dévoré à la pensée du tourment dans lequel vous deviez être.

— Des contrebandiers, sur le bateau?

— Des contrebandiers. Et pas mauvaises gens, sauf que, dans le premier moment, ils ont voulu me tuer. Il est vrai que j'avais commencé par en assommer deux, ou à peu près, en essayant de me dégager de leurs mains. Mais, aidés de ceux de Roscanvel, ils étaient trop nombreux et j'ai dû succomber.

— Mais comment t'ont-ils épargné?

— C'est Cloarec qui m'a tiré d'affaire, en se jetant d'abord devant moi, et ensuite en prenant, en mon nom, l'engagement que je ne les dénoncerais pas. Cet engagement, je refusai nettement de le ratifier. Ce que voyant, mes Gallois, après une délibération assez animée, dans le patois breton, qu'ils parlent exactement comme

ceux de ce pays-ci, décidèrent, par mesure de sécurité, de m'emmener avec eux en Angleterre. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle résistance énergique j'opposai à ce projet. Mais les Gallois, qui sont de mœurs rudes, me lièrent les bras, lesjambes, me bâillonnèrent et, me jetant sur deux rames attachées par des cordes, m'emportèrent jusqu'à leur bâtiment.

— La civière, fît le curé.

— Vous les avez donc vus ? demanda Roland.

— Au moment où ils embarquaient.

— Mais que vous était-il arrivé à vous-même?

— Ils avaient obstrué le couloir des grottes, et Je n'avais pu me porter à votre aide, comme je le voulais.

— Ah ! mon brave abbé, vous avez essayé de me rejoindre!

— Et j'ai assisté à leur départ. J'ai vu la procession de leurs hommes chargés de marchandises.

— Des caisses de vin de Bordeaux, pour la plupart. Excellent, du reste. Car ils m'y ont fait goûter. Ils ne se privaient de rien, à bord, et, sauf l'absence de viande fraîche, la nourriture était fort convenable. Nous aurions dû mettre deux jours et deux nuits pour toucher à la côte anglaise, mais nous eûmes à subir du très gros temps, par le travers des Scilly, et puis un petit aviso de la marine anglaise, ayant eu la curiosité de savoir ce que nous transportions, nous donna la chasse, et nous força à faire une pointe jusqu'en Irlande. Ce surveillant avait sans doute flairé le chargement de Bordeaux et désiraiten avoir sa part, mais nos camarades n'étaient pas embarrassés pour se décharger d'une marchandise, et. au lieu

de rapporter leur cargaison au pays de Galles, ils la descendirent, une belle nuit, -à Dungarvon. Alors, les mains dans nos poches, avec des airs d*honnête caboteur du commerce, nous mîmes le cap sur Svvansea, où je débarquai, au bout de deux semaines de yachting. De là, après avoir pris congé très cordialement de master Climpton, armateur et capitaine du City of Brigthon, je pris le chemin de fer pour Southampton, d'où le paquebot m'a amené au Havre et me voilà.

— Mais de l'argent pour le voyage?

— J'avais quelques louis sur moi. Master Climpton m'a, très galamment, avancé cinq cents francs, que je dois lui renvoyer, en un chèque sur la maison Baring, de Londres, dans laquelle il a un compte-courant.

— Admirable ! Mais tu dois avoir besoin de te changer. L'abbé, vous viendrez déjeuner avec nous.

— Dans une heure, je serai à Kéranou.

Le lendemain de la réapparition de Roland, après une nuit qui avait été réparatrice pour tous les habitants du manoir, Ursule se promenait dans le jardin, lorsque M. de Fréville parut sur la terrasse et se dirigea vers la jeune fille. Il n'avait déjà plus sa physionomie de loup de mer. Le rasoir et les ciseaux lui avaient rendu son aspect habituel. Il venait à pas lents, l'air heureux de vivre. Il serra la main à Ursule, se rangea à son côté, et se mit à marcher avec elle, le long des plates-bandes, où les rosiers remontants se fleurissaient de leurs dernières roses. Un vent âpre venait de la plaine, annonçant la saison rigoureuse. Les feuilles des arbres devenus roux tournoyaient dans l'air, comme des plaques de cuivre, et

tombaient sur le sable avec un bruit léger. Au bout d'un instant, Roland dit :

— Vous rappelez-vous la conversation que nous avons eue, un matin comme celui-ci, avant mon voyage d'aventure? Vous deviez me donner une réponse à la demande que je vous avais adressée. Pendant mon absence, vous avez pu réfléchir, et plus utilement que vous ne le pensiez. Car de se figurer qu'on ne reverra peut-être plus jamais les gens, cela doit fixer sur les sentiments réels que l'on éprouve pour eux. Si je n'étais jamais revenu, m'auriezvous un peu regretté ?

Ursule baissa la tète :

— Est-ce que notre émotion, en vous revoyant, ne vous a pas renseigné?

— Vous me dites : notre émotion. Sans doute, l'impression produite par mon retour, sur l'abbé Choucas et sur votre frère, était significative. Mais c'est sur la vôtre, ' en particulier, que je voudrais être renseigné.

M^^® de Kéranou sourit :

— C'est un aveu, tout simplement, que vous me demandez. Peut-être ne seriez-vous pas fâché d'apprendre, de ma propre bouche, si, dans le cas où nous n'aurions plus jamais entendu parler de vous, je ne serais pas un peu morte de chagrin ?

— Morte de chagrin ? Je n'ai pas tant d'ambition, fit-il gaiement.

— Alors un deuil éternel vous eût suffi?

— Amplement.

— Eh bieni soyez donc satisfait, je ne me serais pas consolée d'un malheur qui aurait eu pour théâtre le pays

OÙ je vis, pour agents des êtres que je connais et auxquels je me suis intéressée, enfin, dont je me serais en quelque sorte rendue moi-même responsable.

— Ah ! Vous noyez votre désolation dans trop de commentaires !

— Vous êtes bien difficile à contenter.

— Peut-être 1 Et c'est de votre faute. Vous ne me dites pas la seule chose qui puisse me satisfaire.

— Et c'est?

— Que vous consentez à devenir ma femme. Ursule regarda Roland avec un air de doute :

— Je vous avais, la dernière fois que nous avons abordé ce sujet-là, demandé de me donner quelques garanties de sagesse. Et tout ce que j'ai obtenu de vous, c'est cette folle équipée, qui vous a conduit à deux doigts de la mort. Me voilà très édifiée, n'est-ce pas? Une femme sera bien lotie avec un mari dont elle se dira chaque fois qu'elle le verra sortir : « Va-t-il rentrer )), et s'il rentre : « Sera-t-il intact? » Vous êtes vraiment bien casse-cou.

— C'est vrai I Mais que deviendrai-je, si personne ne veut prendre la peine de me corriger?

— Y arrivera-t-on, au moins ?

— Oui, si c'est vous qui vous en mêlez.

M^^^ de Kéranou ne répondit pas, mais elle tendit la main au beau Roland, qui, avec une grande émotion, y scella par un baiser leurs accordailles.

Huit jours de suite. Le Pouldu, Hervé et Roland allèrent au bois de Guirec, au vallon de Lesguiren, dans les landes de Roscanvel, partout où un impénétrable fort pouvait

donner asile à la louve, et essayèrent de la mettre sur pied. Chaque fois, ils firent buisson creux. La bête était devenue invisible. Les fermiers des environs ne se plaignaient plus de ses déprédations. On ne trouvait plus, quand il était tombé de Teau la nuit, la marque de ses fortes griffes, dans les sentiers et sur les routes. Le Pouldu s'embusqua au clair de lune pour s'assurer qu'elle ne hurlait plus aux alentours de la hutte de Cloarec. En vain. La louve avait dû changer de cantonnement. Plus tard, on apprit que, du côté de Lamballe, une bête terrible s'était fixée, et exerçait des ravages sur le gibier et sur les bêtes domestiques. Il parut probable que c'était la louve de Guirec.

Cloarec, du reste, n'habitait plus la cabane de la clairière, et avait cessé de tailler des sabots dans les bûches de hêtre. 11 avait épousé Annie, et s'était établi épicier, dans la boutique qu'il convoitait depuis longtemps. La veille de son départ pour Paris, où il allait attendre sa fiancée et son ami, Roland se dirigea vers la boutique de Cloarec. Annie était assise dans le comptoir. Elle pâlit, en voyant entrer le jeune homme.

— Bonjour, madame Cloarec, dit Roland avec un air cérémonieux. Les affaires marchent-elles bien? Êtes-vous contente, depuis que vous êtes maîtresse chez vous?

Annie baissa la tête, en signe d'affirmation, et se leva de sa chaise.

— Restez donc, fît Roland, en la contraignant à se rasseoir, vous avez une dignité superbe, dans votre comptoir, entre votre bocal de sucre d'orge et votre caisse de biscuit?. Votre mari n'est pas à la maison?

— Non, monsieur le vicomte, put articuler Annie, reprenant ses moyens.

— Je regretterai de partir, sans lui avoir dit adieu. Je ^quitte ce soir Kéranou...

— Ah! fit Annie avec curiosité. Et vous vous mariez?

— Gomme vous le dites.

— A Paris?

— Comme vous, ici.

— Ce n'est pas la même chose.

— Non. Pas tout à fait. Viendrez-vous assister à la cérémonie ?

Les yeux de M""® Gloarec brillèrent, mais elle fit une moue résignée :

— Est-ce que c'est possible ? Gloarec ne voudrait pas.

— Ah ! Vous vous êtes donné un maître, ma belle. Ce Gloarec est un gaillard heureux! Il a une boutique, tenue par la plus jolie femme du pays. Je comprends qu'il ne vous laisse pas faire le voyage de Paris. Qui sait si on vous laisserait repartir?

— Ne vous moquez pas de moi !

— Je ne me moque pas de vous, Annie. Je sais que je vous dois, sans doute, lavie. Car les intentions de Gloarec n'auraient pas été aussi bienveillantes envers moi, si vous ne lui aviez pas fait, d'avance, la leçon. Je vous apporte donc un petit souvenir, à l'occasion de mon mariage. C'est M^^" de Kéranou qui Ta choisi.

Il posa devant la Bretonne un paquet enveloppé de papier de soie, qu'elle ouvrit d'une main tremblante. Elle rougit en apercevant un écrin, et, le couvercle levé, elle

poussa un cri de joie à la vue de deux jolies boucles d'oreilles en turquoises.

— Oh! monsieur Roland, dit Annie, les larmes aux yeux. C'est trop beau pour une pauvre fille comme moi.

— Quand vous les porterez, ma chère, fit le jeune homme, cela vous rappellera le temps où vous enleviez le

plomb de mes cartouches, pour m'empêcher de tuer la louve de Guirec, et, aussi, où vous ne vous fâchiez pas trop fort, quand je vous embrassais.

M^^ Cloarec se leva de son comptoir, et, comme personne ne passait dans la rue, elle redevint, un instant, la petite Annie, pour offrir au beau Roland deux charmants baisers.

— Maintenant, mon enfant, un bon conseil, dit M. de Fréville, en échange de vos gentillesses. Parmi les hommes du pays de Galles, avec qui Cloarec a fait de si bonnes affaires, il y a des bandits capables de tout. Je les ai

entendus causer en anglais. Ils se soucieraient de tuer un homme, comme de fumer une pipe. Tâchez que votre mari se retire de ces entreprises. Vous voilà établis. Tenez-vous-en là. Ce sera de la prudence. Car tous ces bons garçons, qui apportent des marchandises en fraude, pourraient, un beau matin, s'échouer sur les bancs de la cour d'assises.

— Oh! Je le sais bien. Mais c'est fini. Cloarec ne veut plus être qu'un simple commerçant.

— Allons ! dit Roland en riant, je vois qu'il est décidé à ne pas trop changer ses habitudes.

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