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Mariage d'inclination

L'Opéra-Gomique a été, de tout temps, le théâtre où les parents bien avisés conduisent, de préférence, leur fille pour lui présenter le mari qu'ils lui destinent.

Us louent une loge, et ils arrivent dès l'ouverture des portes. Au premier entr'acle, le jeune homme quitte son fauteuil d'orchestre et vient saluer la mère qui Tinvite à rester jusqu'à la fin du spectacle. 11 s'empresse d'accepter et il a beau jeu pour placer des phrases toutes faites sur la musique du passé comparée à la musique de l'avenir.

La demoiselle à marier s'est coiffée à l'air de son visage et elle a mis sa plus jolie toilette, mais elle feint d'ignorer que le monsieur, entré là comme par hasard, est autorisé à lui faire la cour pour le bon motif.

La mère aussi s'est habillée pour la circonstance. Elle tâche de faire valoir l'esprit de sa fille, en choisissant des sujets de conversation qui lui permettront

de montrer qu'elle n'est ni une ignorante ni une sotte, et lorsqu'il arrive à la chère enfant de patauger, elle lui tend la perche.

Si le père est défunt, on a amené un parent d'un âge mûr et, autant que possible, honorablement posé dans le monde.

Celui-là joue à peu près le même rôle que le compère des revues de fin d'année. On Ta mis dans la confidence et il est spécialement chargé de ranimer la causerie quand elle languit, d'amener adroitement l'entretien sur les mérites du prétendu et de l'aider à se montrer | aimable.

Au besoin, il le soufflerait.

Ainsi se concluent souvent les unions dans la riche bourgeoisie parisienne, et bien des couples heureux pourraient dater leur bonheur d'une représentation de i Zampa ou de Carmen, car les mariages arrangés au | théâtre ne tournent pas plus mal que les autres.

Ce soir-là, une seconde loge de côté était occupée par trois personnes — une mère, une fille, un oncle — et à leur attitude, aussi bien qu'à leur tenue, un observateur sagace aurait deviné pourquoi ils étaient venus.

Pour compléter le quatuor obligatoire, il manquait le futur, mais on l'attendait.

La fille était une brune aux yeux bleus, qui avait une taille à tenir entre dix doigts et une physionomie ave-^ j nante. La mère, encore jeune, avait dû être belle et il lui en restait... des prétentions. L'oncle, grand, mince et bien planté, portait allègrement ses quarante-cinq ans.

C'était un de ces Parisiens consommés dont le scepticisme aimable s'accorde très bien avec l'entente des affaires sérieuses. Il s'appelait Paul Noizet et il avait liquidé les siennes, après avoir réalisé une fortune

assez ronde qu'il employait à se divertir, sans la gaspiller. C'était an sage, mais il aimait encore toutes les belles choses, ayant beaucoup vécu dans le monde des artistes, et les femmes avaient tenu une large place dans son existence.

La dame qu'il avait accompagnée au théâtre était la veuve — et la demoiselle était la fille — de son frère, Charles, lequel avait été le chef de la maison de banque Charles Noizet et Compagnie.

PaulNoizet, célibataire endurci, adorait sa nièce et vivait en bonne intelligence avec sa belle-sœur, quoiqu'il trouvât ridicules ses coquetteries surannées et ses idées sentimentales.

Cette veuve d'un banquier avait toujours rêvé des aventures romanesques. Heureusement pour son mari, elle n'avait fait que les rêver, mais elle continuait à afficher un souverain mépris pour la vie prosaïque et bourgeoise, au grand amusement de son beau-frère qui ne se gênait pas pour rire de ce travers.

Sa fille, Simone, tenait moins d'elle que de son père, qui était un homme positif; mais à dix-neuf ans, une enfant qui vient de sortir du couvent a plus d'imagination que de raison, et les théories qu'elle entendait toute la journée sur lasupériorité des mariages d'amour n'étaient pas sans exalter sa jeune tête.

C'était là un des motifs qui faisaient souhaiter à l'oncle Paul de marier Simone le plus tôt possible et il lui avait trouvé un mari : un charmant garçon qui n'était pas un héros de roman, mais qui avait tout ce qu'il faut pour être aimé d'une jeune fille intelligente et bien élevée.

Depuis un mois, on en était aux préliminaires. On s'était rencontré à un bal de charité, et le jeune homme, présenté par l'oncle, n'avait pas déplu, même à la mère. Les notaires des deux parties s'étaient abouchés et ils

avaient constaté que la fortune d'Edouard Fortelle était au moins égale à celle de Simone Noizet.

M. Fortelle avait de plus un très bel avenir, étant attaché au ministère des affaires étrangères et en passe de faire, par son mérite personnel, un chemin brillant et rapide dans la diplomatie.

Il était très épris de Simone, etToncle, qui l'appréciait fort, s'était chargé de presser la conclusion du mariage.

La soirée à l'Opéra-Comique allait être décisive et Paul Noizet espérait bien qu'elle ne se terminerait pas sans que son candidat fût agréé définitivement.

Simone semblait mieux disposée que sa mère qui, au théâtre, avait toujours ses nerfs. La musique surtout la surexcitait, cette mère trop sensible. Elle s'attendrissait aux plaintes amoureuses des ténors, elle se grisait de leurs roulades passionnées et elle finissait invariablement par se lamenter sur le sort des femmes qui ont fait des mariages déraison.

— Je n'ai jamais vécu, soupira-t-elle, pour répondre aux félicitations que son beau-frère venait de lui adresser sur la fraîcheur de son teint.

— Qu'entendez-vous par ces paroles? demanda-t-il en riant.

— Est-ce vivre que de mener une existence unie comme une glace ?

— Pour mon compte, je ne demande pas autre chose.

— Maintenant... Mais quand vous étiez jeune, vous avez eu des aventures... des duels...

— Où j'ai toujours été blessé. J'espère bien que je n'en aurai plus. Quant aux... aventures, j'aime autant ne pas m'en souvenir. Elles ne m'ont valu que des ennuis.

— Qu'importe ?... Vous avez eu des émotions...

— Désagréables ; oui> j'en ai eu souvent. Est-ce là ce que vous appelez avoir vécu?

— Mais oui. Vivre, c'est sentir.

— Chère sœur, nous ne serons jamais d'accord. Le bonheur, pour moi, c'est de ne pas souffrir,

— Un bonheur négatif.

— Négatif tant que vous voudrez. lime suffit.

— Vous voilà bien tous... vous autres hommes, vous n'êtes que des égoïstes et vous ne comprenez rien aux grandes passions.

Ah ! je voudrais revenir à mes vingt ans et savoir ce que je sais !

— Moi aussi, parbleu ! dit gaiement l'oncle Paul.

— Oh ! vous, ce serait pour recommencer à vous amuser à votre façon. Moi, ce serait pour me marier à ma fantaisie.

— Voulez- vous bien vous taire!... vous feriez croire à Simone que vous n'avez pas été la plus heureuse des épouses... et la plus vertueuse. Mais je suis là pour attester que vous n'avez jamais fait de peine à ce pauvre Charles.

— Il ne m'en a jamais fait non plus. Il n*a eu qu'un seul tort... celui de m'épouser tout bonnement, parce que les convenances y étaient. Certes, je l'aimais bien... mais je crois que je l'aurais encore mieux aimé, s'il m'avait épousée malgré mes parents...

— Vous seriez bien attrapée, si votre fille avait les mêmes idées que vous.

— Ou si seulement, au lieu de se faire présenter dans la maison de mon père, il s'était montré à moi dans une de ces circonstances dramatiques qu'une femme n'oublie jamais.

— Exemple ?

— Ils abondent, les exemples. Avez-vous lu la Fiancée de Lammermoor?

— Un roman de Walter Scott? Oui, je l'ai lu... autrefois.

— Alors, vous devez vous souvenir du passage où Lucie est attaquée par un taureau furieux.

— Je m'en souviens... vaguement.

— Son amoureux, Edgard de Ravenswood, lui sauve la vie en tuant le taureau d'un coup de fusil.

— Diable ! mais ils ne courent pas les rues de Paris les taureaux furieux, et votre mari aurait eu beaucoup de peine à gagner votre cœur par un exploit de ce genre. Il me semble d'ailleurs qu'ils finissent très mal, ces deux tendres amants. Lucie devient folle et Edgard s'enlise dans un sable mouvant.

— Bon! moquez-vous de moi!.... vous savez fort bien qu'il y a d'autres dangers dont un homme peut sauver une femme qu'il aime... un incendie... un naufrage...

— Ou un tremblement de terre, ajouta Paul Noizet en éclatant de rire. Décidément, ma chère Octavie, vous exigez l'impossible. Pour vous contenter, il faudrait qu'on ne pût se marier qu'après un cataclysme... et le monde finirait. Je vous engage à ne pas tenir ce langage devant M. Edouard Fortelle qui va nous arriver. Vous le décourageriez. 11 est plein de bonne volonté, mais le sauvetage n'est pas à la portée de tout le monde. On a beau être brave... encore faut-il une occasion... que je n'ai jamais trouvée. Je rougis de l'avouer, mais je n'ai encore sauvé personne... ça viendra peutêlre... il ne faut jamais désespérer.

Tout cela fut dit sur un ton de doux persiflage qui ne fit qu'agacer davantage la veuve sentimentale. Simone leva sur son oncle ses grands yeux ; il y lut une prière et il comprit qu'il était allé trop loin. Les railleries dont il criblait sa belle-sœur n'avançaient pas les affaires de son protégé, au contraire ; et il se disait que

cette folle, avec ses idées extravagantes, pourrait bien finir par faire manquer le mariage.

Simone se taisait, mais elle prêtait l'oreille à ces discours imprudents et il était temps que le prétendu vînt y couper court en se présentant dans la loge.

Heureusement, il ne tarda guère et il fit une entrée très réussie.

Bien des hommes, en pareille situation, ne savent pas garder la juste mesure. Il y faut de Taplomb et il n'en faut pas trop. C'est une nuance assez difficile à saisir.

Et il ne s'agit pas seulement de plaire à la fille. Il s'agit aussi de plaire à la mère, de l'apprivoiser quand elle est revêche. Et c'était le cas.

Edouard Fortelle sut tout concilier.

C'était un grand et joli garçon, blond sans fadeur, distingué de tournure et de manières, parlant bien et pensant encore mieux qu'il ne parlait.

Il avait tout à fait Tair d'un jeune lord d'Angleterre, avec la raideur en moins et la grâce en plus.

Il commença par saluer madame Noizet et par la remercier en excellents termes de vouloir bien le recevoir. Il trouva même moyen de lui glisser, sur sa toilette, un compliment qui ne pouvait pas être sincère, car la bonne dame avait le tort de s'habiller comme si elle avait encore eu vint-cinq ans.

Et le compliment fut bien reçu.

Édouard s'occupa ensuite de mademoiselle et se montra empressé, sans cesser dese montrer respectueux.

Enfin, l'oncle Paul eut son tour et, en lui serrant la main, Édouard lui exprima discrètement sa reconnaissance.

Invité à s'asseoir derrière madame, qui occupait avec sa fille le devant de la loge, le jeune homme était maintenant chez lui pour toute la soirée, mais le plus fort n'était pas fait.

De quoi parler, lorsqu'on vient au théâtre en aspirant à la main d'une jeune fille et comment lui faire voir qu'on est épris d'elle, quand on est obligé de se tenir dans les limites d'une causerie banale? C'est là l'écueil que peu de candidats au mariage savent éviter et qui ne laissait pas de préoccuper Edouard Fortelle, malgré la grande habitude qu'il avait du monde.

Madame Noizet s'en aperçut et n'imagina rien de mieux que de constater cet embarras pour appuyer ses théories extravagantes.

— N'est-ce pas, monsieur, dit-elle tout à coup, n'estce pas que, dans les grandes occasions de la vie, on devrait s'affranchir de ce qu'on est convenu d'appeler les convenances?... Je soutenais tout à l'heure à mon beaufrère que les unions les plus heureuses sont celles que le hasard amène... comme dans les romans, où unejeune fille épouse un jeune homme qui l'a arrachée à la mort.

— Nous sommes perdus ! Voilà sa manie qui la reprend, pensa l'oncle. Comment ce pauvre garçon va-til éviter le piège qu'elle lui tend ?

Simone se posait sans doute la même question, car elle regardait malicieusement le patient que sa mère mettait ainsi sur la sellette.

— Madame, répondit Edouard, c'est ce que, pour ma part, j'ai toujours souhaité. Je sais par cœur une fable du bon La Fontaine oîi un mari d'Espagne met le feu à sa maison pour se donner la joie de sauver sa femme et s'en faire aimer. Il y a ces deux vers sur l'idée bizarre de cet époux romanesque et passionné :

Elle est bien d'une âme espagnole Et plus grande encore que folle.

C'est absolument mon avis.

— A la bonne heure ! s'écria la veuve sentimentale. Vous me comprenez, vous !

— Malheureusement, continua Fortelle, à Paris, cette folie amoureuse coûterait trop cher. Il y a les Compagnies d'assurances... l'article du Gode pénal...

— Quoi ! monsieur, vous vous rétractez déjà !

— Chère amie, dit à demi-voix Paul Noizet, vous parlez tout haut pendant qu'on joue l'ouverture et j'entends des chut! dans la loge à côté. Maintenant qu'on lève la toile, le silence est de rigueur.

Madame Noizet se résigna, bien à contre-cœur, à se taire et, d'un coup d*œil, Edouard remercia l'oncle de son intervention.

La mère n'était pas contente, mais la fille savait gré à son futur d'avoir si habilement répondu.

Le rideau en effet venait de remonter et la pièce commençait.

On écoutait religieusement les premières scènes de Mignon^ lorsque de petites flammèches tombèrent du cintre sur le théâtre.

— Ah ! mon Dieu I murmura madame Noizet, le feu!...

— Voilà ce que c'est que déparier d'incendie! ricana l'oncle Paul ; quand on appelle les catastrophes, elles arrivent.

— J'ai peur!...

— Vous devriez être ravie... mon ami Fortelle aurait là une belle occasion de sauver ma nièce. Mais, ce n'est rien... des charbons qui se sont détachés d'une lampe électrique... Taskin s'avance près de la rampe... écoutez-le... il va vous rassurer.

— Ce n'est rien, dit le chanteur, en s'adressant au public.

Et tous les artistes en scène répétèrent :

— Ce n'est rien... N'ayez pas peur... il n'y a aucun danger.

Aux fauteuils d'orchestre, quelques spectateurs s'é-

taient levés. Ils hésitèrent un instant, et ils reprirent leurs places.

— Vous voyez bien qu'il n'y a pas de quoi s'effrayer, dit l'oncle Paul, en obligeant sa belle-sœur à se rasseoir.

Simone n'avait pas bougé. Édouard, moins rassuré, resta debout.

On entendait déjà des cris de femmes; mais il y eut une minute de calme relatif. Puis, presque aussitôt, on vit les acteurs se jeter précipitamment dans les coulisses.

En un clin d'œil, le feu avait envahi la scène et les décors flambaient comme des allumettes.

Alors, ce fut dans la salle un tumulte indescriptible.

L'incendie se développait en éventail vers les galeries supérieures, pendant qu'une fumée noire et dense se répandait sur le théâtre.

— Vous souhaitiez une catastrophe... en voilà une, dit Paul Noizet à la veuve sentimentale. Heureusement, nous avons tout le temps de sortir avant que le feu ait gagné notre loge. Il s'agit seulement de ne pas perdre la tête et surtout de ne pas nous presser... car la foule est plus à craindre que le feu.

— Vite!... vite !... ouvrez cette porte! criait madame Noizet, affolée de peur.

En ce moment, elle ne songeait guère que l'incendie allait peut-être susciter un sauveur à sa fille, comme dans les romans dont elle s'était farci la cervelle.

— Du calme, Octavie ! du calme, et nous nous en tirerons tous, reprit impérieusement l'oncle. Moi, je me charge de votre fille. Prenez le bras d'Édouard et passez devant. Je vous suivrai de près avec Simone. Tâchez de ne pas nous perdre de vue dans les couloirs... et si vous êtes arrêtés par un obstacle , repliez-vous sur nous.». Je vous soutiendrai.**

— Ouvrez !... mais ouvrez donc !

— Si vous croyez que c'est facile !...

— Je n'y vois plus, j'étouffe !

— Appuyez-vous sur moi, madame, dit Edouard Fortelle.

Il aurait bien préféré mettre son bras au service de la jeune fille, mais il exécutait l'ordre de son ami, sachant bien qu'au moment du danger il faut laisser le commandement à un seul, et que l'obéissance passive est de rigueur.

Paul s'épuisait en efforts pour ouvrir la porte de la loge. Il réussissait bien à l'entrebâiller, mais elle se refermait aussitôt, repoussée du dehors par les gens * qui fuyaient.

Enfin, elle céda sous un dernier coup de poing; madame Noizet, soutenue par Edouard, sauta dans le couloir. L'oncle et la nièce firent comme eux.

Ils se croyaient sauvés et le danger ne faisait que commencer. Ils venaient de tomber dans le torrent de la foule qui les entraînait avec une force irrésistible.

— Laissez-vous porter, cria l'oncle. L'escalier n'est pas loin.

Elle venait des troisièmes galeries, cette foule affolée, et elle avait encore deux étages à descendre. C'eût été facile sans la panique. Mais les femmes poussaient, les maris bourraient pour leur ouvrir un passage, d'autres résistaient à la poussée, et il se produisait des remous qui retardaient l'écoulement de ce flot humain.

Les deux couples n'avaientpas avancé de dix pas qu'ils étaient déjà séparés. Peu importait qu'ils le fussent, pourvu qu'ils arrivassent au rez-de-chaussée et, sans l'encombrement, c'eût été l'affaire d'une minute.

Paul Noizet avait compris tout de suite qu'ùne chute serait mortelle et, pour en préserver sa nièce, il la soutenait d'un bras, pendant que, de Tautre, tendu

en avant, il la protégeait contre les chocs en retour.

— As-tu peur? lui demanda-t-il.

— Non, dit la courageuse fille.

— Alors, tout ira bien. Je réponds de te sauver. Tâche seulement de ne pas me lâcher.

— Je n'ai peur que pour ma mère.

— Ne t'inquiète pas d'elle. Édouard est solide, et il a du sang-froid. Je ne cherche pas à les rejoindre. Nous les retrouverons sur la place Boïeldieu.

Il fallait crier pour se faire entendre, car il sortait de cette cohue des lamentations, des hurlements, des appels désespérés que le grondement sourd du feu qui gagnait la salle accompagnait comme une basse continue.

Mais on avançait et on pouvait encore respirer.

Tout à coup, par les portes béantes des loges, un tourbillon de fumée se répandit dans le corridor, les lampes qui l'éclairaient s'éteignirent, et au demi-jour où s'agitaient les fuyards succéda brusquement une obscurité profonde.

Ce fut le coup de grâce, et, pour la première fois depuis que l'incendie avait éclaté, Paul Noizet désespéra d'y échapper; mais il ne renonça pas à lutter, tant qu'il lui resterait des forces.

Maintenant, c'était bien le combat pour la vie ; le moment psychologique où, l'instinct de la conservation comprimant les sentiments acquis, l'homme n'est plus qu'une brute qui tue pour n'être pas tué.

11 y eut des pères qui abandonnèrent leur fille et des fils qui passèrent sur le corps de leur mère.

L'oncle tint bon. Il avait pris Simone par la taille et il sentait battre contre sa poitrine le cœur de la pauvre enfant qui ne comptait plus que sur lui pour éviter une mort presque inévitable. Et quelle mort!

Ils eurent la chance d'arriver, l'un portant l'autre , à

l'escalier et même de descendre sans accident jusqu'au couloir des premières loges.

Mais là, à ce premier étage que les spectateurs avaient évacué sans peine, avant qu'il fût encombré, un obstacle imprévu arrêta ceux qui venaient d'en haut. Les plus pressés avaient trouvé au rez-de-chaussée une chaleur terrible et une clarté aveuglante. Ils s'étaient imaginés qu'ils étaient déjà dans le sous-sol, au milieu du foyer de l'incendie, et au lieu de chercher la sortie dont ils n'étaient plus qu'à dix pas, ils essayaient de remonter!

De cette fatale erreur, il était résulté une confusion épouvantable. Les deux courants contraires se disputaient le passage; on s'écrasait, et pour compléter l'horreur de la scène, les âcres senteurs des décors qui brûlaient asphyxiaient les malheureux pris dans cette foule comme un navire dans les glaces du pôle.

— Je me meurs, dit la voix défaillante de Simone.

— Courage! répondit l'oncle, qui sentait qu'elle s'affaissait.

— Je suis perdue!... laissez-moi !... Seul, vous pourrez vous sauver...

Paul Noizet n'était pas homme à faire ce lâche calcul.

— Non, dit-il, en s'efForçant de la soutenir. Si tu meurs, je mourrai avec toi.

Et ce lugubre dénouement devenait probable, car il étouffait, lui aussi, et l'étreinte qu'il subissait paralysait ses mouvements.

A cet instant, un vide se produisit dans le groupe qui l'entourait. Une femme venait de tomber et ses voisins, manquant tout à coup de point d'appui, avaient été violemment jetés les uns contre les autres. D'autres chutes s'en suivirent.

Ceux qui restèrent debout furent poussés vers le fond du corridor, et la bousculade fut si brusque et si forte que l'oncle se trouva séparé de sa nièce.

II eut beau l'appeler, elle ne répondit pas. Et il essaya, sans y réussir, de se dégager pour aller à son secours.

La foule, houleuse comme une mer, le ballottait dans tous les sens. Il n'avançait que pour reculer, et il s'attendait à sombrer dans un des trous qui s'ouvraient, chaque fois que cette masse compacte se disloquait momentanément, pour se ressouder presque aussitôt, en piétinant sur des blessés et sur des cadavres.

Depuis qu'il venait de perdre Simone, Paul Noizetne songeait plus à son propre salut.

Désespéré, il s'abandonnait à sa destinée, et il en était à souhaiter que la mort vîntpromptementle délivrer de ses angoisses et de ses remords.

Oui, de ses remords, car il se reprochait amèrement d'avoir tardé à faire sortir sa nièce de la loge, lorsqu'il en était encore temps. Si, au lieu de s'amuser à se moquer de sa belle-sœur, il avait pris au sérieux la première alerte, venue de la scène, ils auraient tous trouvé le passage libre, et si seulement il n'était pas resté volontairement en arrière avec Simone, il aurait peutêtre pu échapper au désastre, comme Édouard Fortelle et madame Noizet, qui avaient pris les devants et que le flot avait jetés dehors, —il le croyait du moins.

S'il fallait une victime et si, au début de la catastrophe, il eût été chargé de la désigner, il n'aurait assurément pas sauvé, de préférence, la veuve qui se désolait tant de n'avoir encore été sauvée par personne.

Elle allait enfin goûter ce bonheur si, comme il était permis de l'espérer, Fortelle était parvenu à la ramener chez elle saine et sauve; seulement, elle avait passé l'âge où une femme peut récompenser le sauveteur en lui offrant sa main.

Et Noizet maudissait la funeste idée qu'il avait eue de se charger, à lui tout seul, de la pauvre Simone. Deux gardes du corps n'auraient pas été de trop pour

protéger une frêle jeune fille de dix-neuf ans, et sa mère, plus robuste qu'elle, se serait probablement tirée d'affaire sans aide.

Regrets superflus : le malheur était consommé et il aurait fallu un miracle pour que Simone, disparue, sortît de la fournaise.

Après quelques minutes de lutte indécise, ceux qui voulaient continuer à descendre, étant les plus nombreux, avaient refoulé ceux qui voulaient monter, et l'oncle, entraîné dans l'escalier inférieur, avait pris insconsciemment le chemin du salut.

Tout s'était confondu, au moment de la grosse bagarre du couloir des premières, et les gens qui entouraient Paul Noizet n'étaient plus les mêmes.

Il ne les voyait pas, à travers la fumée toujours aussi épaisse, mais au contact, il sentait qu'il avait changé de voisins. Maintenant, celui de droite était un colosse, et celui de gauche n'arrivait guère qu'à la hauteur de son épaule.

Le colosse, en jouant des coudes pour avancer, jetait à chaque instant Noizet sur le voisin de gauche que ces chocs répétés menaçaient d'aplatir contre le mur et qui ne tarda guère à tâcher de s'étayer.

Une petite main s'accrocha au bras de Paul qui tressaillit de joie en s'apercevant que ce voisin était une femme : sa nièce, peut-être, rapportée par la vague qui la lui avait arrachée tout à l'heure.

— Est-ce toi, Simone? demanda-t-il, anxieux de savoir à quoi s'en tenir, car il ne se sentait pas d'humeur à se dévouer pour une inconnue.

— Oui, répondit une voix qu'il entendit à peine, étouffée qu'elle était par le fracas des vitres qa on brisait et des portes qu'on enfonçait.

— Ah ! s'écria-t-il, cette fois, je ne te perdrai plus. Cramponne-toi à mon habit» Dès que j'aurai la liberté

de mes mouvements, je te prendrai à bras-le-cofps et je t'enlèverai.

L'oncle, en parlant ainsi pour donner du courage à sa chère nièce, n'espérait pas être délivré aussi vite qu^il le fut.

Une dernière poussée le jeta dans le vestibule, et la pression qui l'élreignait des deux côtés se relâcha. Il eut le temps de saisir sa protégée qui s'empressa de se suspendre à son cou, et chargé de ce précieux fardeau, il se trouva dehors sans savoir comment il y était arrivé.

La place regorgeait de monde et les façades des maisons qui la bordaient reflétaient les lugubres clartés de l'incendie.

Déjàla salle n'était plus qu'un immense brasier; la coupole brûlait et des flammes montaient en gerbes colossales vers le ciel rouge.

A toutes les fenêtres et sur les corniches du théâtre s'agitaient et couraient des désespérés, poussant des cris lamentables.

Des figurants à demi-vêtus se sauvaient à travers la foule.

Des spectateurs échappés au désastre appelaient leurs parents, restés dans le cratère du volcan.

Le tableau était sinistre et grandiose comme une éruption de l'Etna.

Paul Noizet n'avait garde de s'arrêter pour le contempler. 11 ne regardait même plus la femme qu'il emportait comme on emporte un enfant qui dort. Sans doute, elle s'était évanouie, car elle ne parlait ni ne remuait.

Paul ne pensait qu'à la tirer de cette foule et il se dirigeait vers la pharmacie Mialhe, où il trouverait du secours.

On s'écartait pour lui faire place et il y eut des gens

qui Tapplaudirent, comme ils auraient applaudi le sang-froid de Taskin, s'ils s'étaient trouvés dans la salle au début de Tincendie.

A Paris, il faut toujours qu'on applaudisse ou qu'on siffle. C'est la ville du monde où on manifeste le plus.

Si sa romanesque belle-sœur avait pu le voir en ce moment, il aurait grandi de cent coudées dans son estime.

Il savait fort bien, lui, que ce miraculeux sauvetage était dû au hasard d'une bousculade, mais il était heureux de tenir sa chère nièce dans ses bras et de penser que tout à l'heure il allait la reconduire chez elle, où probablement sa mère et son fiancé l'attendaient dans des transes mortelles.

Les blessés affluaient à la pharmacie qui avait maintenant l'aspect d'une ambulance après une bataille.

Il y avait aussi des morts et des asphyxiés qu'on essayait de ranimer. On s'empressa pourtant autour de la jeune femme, et Paul put la déposer sur un fauteuil, non sans avoir eu quelque peine à dénouer ses bras qui l'étreignaient.

Alors, il put enfin voir son visage et il s'écria, désespéré :

— Ce n'est pas Simone !

Non, ce n'était pas Simone, et Paul Noizet s'étonnait déjà d'avoir pu s'y tromper.

C'était une jeune femme frêle plus encore et surtout plus petite que Simone, mais un peu plus âgée, et, quoiqu'elle fût jolie, on voyait que la vie ne lui avait pas toujours été douce.

Elle avait les yeux cernés, les lèvres décolorées et le teint fatigué.

Un type très répandu à Paris — le type de l'oQvrière qui fait la noce, comme on dit dans ce monde-là, qui dîne

à la crémerie plus souvent qu'elle ne soupe au Café Anglais, mais qui a connu des jours heureux.

Sa toilette, fortement déchirée dans la bagarre, était assez élégante ; elle portait des gants.

A ce signalement, Noizel, vieux routier de la vie parisienne, s'aperçut tout de suite qu'il ne lui restait même pas la consolation d'avoir sauvé une honnête fille, et peu s'en fallut qu'il ne la rudoyât.

Il lui semblait qu'elle l'avait dupé en s'accrochant à lui, qu'elle ne connaissait pas, et il lui en voulait d'avoir répondu : Oui, quand il lui avait demandé : « Est-ce toi, Simone? ))

La malheureuse commençait à revenir à elle et elle balbutiait des phrases pour exprimer sa gratitude, dont Paul se souciait fort peu.

— Vous en reviendrez, lui dit-il brusquement. D'autres, qui me sont plus chères que vous, n'auront peut-être pas la même chance... Adieu !

— Votre nom. Monsieur, murmura la sauvée, votre nom, je vous en supplie ! que je sache du moins à qui je dois d'avoir échappé à une mort affreuse.

Paul ne tenait pas du tout à revoir cette fille qui lui semblait peu intéressante, et il l'aurait volontiers plantée \h définitivement. Mais il avait bon cœur. Il se dit qu'elle était peut-être dans la misère, qu'un secours d'argent arriverait à propos pour compléter le sauvetage qu'il venait d'accomplir malgré lui, que ce secours, elle n'oserait peut-être pas l'accepter séance tenante, et que, si elle en avait besoin, elle saurait bien le lui demander plus tard, quand elle aurait son adresse.

Il prit dans son portefeuille une carte de visite qu'il déposa sur les genoux de son obligée, et il coupa court aux actions de grâce en sortant précipitamment.

Où allait-il?... Chercher sa nièce?... C'était insensé. Elle avait dû périr asphyxiée ou écrasée, et s'il la

retrouvait, il ne retrouverait qu'un cadavre défiguré.

Et, pourtant, il voulaittenter l'impossible.

Il essaya de fendre en sens inverse la foule qui tourbillonnait sur la place et qu'il avait déjà traversée, avec une femme évanouie dans ses bras.

On s'était écarté pour laisser passer une blessée; mais, cette fois, Paul se heurtait à chaque instant contre des gens qui portaient des corps méconnaissables.

Et puis, le service d'ordre commençait à s'organiser. Les pompes ne fonctionnaient pas encore — elles n'arrivèrent, hélas ! qu'au bout de quarante minutes — mais les sergents de ville et les gardes municipaux formaient le cordon et barraient le chemin aux inutiles.

Paul dut rétrograder et faire comme tant d'autres qui attendaient leurs parents ou leurs amis perdus, et qui regardaient passer les cadavres.-

Paul, fou de douleur, passa là une heure atroce. Il n'avait plus le sentiment bien net delà situation. Il ne se disait pas qu'après tout Simone avait bien pu s'échapper sans lui de cet enfer et rentrer chez sa mère ; et il songeait encore moins à cette mère qu'il avait confiée à Edouard Fortelle, et qui avait dû courir, à peu près, les mêmes Rangers que sa fille.

Pour le tirer de l'espèce de torpeur oîi il était plongé, il fallut que la toiture du théâtre s'écroulât avec un fracas épouvantable, en soulevant dans sa chute des nuages d'une poussière brûlante qui retomba en pluie de feu jusque sur le boulevard.

C'en était fait ! Les victimes étaient scellées dans leur tombe. Quiconque n'avait pas pu sortir de la salle était enseveli sous les décombres. A ceux qui attendaient dehors, il ne restait plus la moindre lueur d'espoir.

Paul Noizet, rappelé à lui-même par ce suprême désastre, pensa enfin à quitter la place pour courir chez sa belle-sœur.

Elle habitait, rue de Monceau, un petit hôtel qui n'était ni joli ni commode, et que, par vanité, elle préférait à un bel appartement.

Charles Noizet, son défunt mari, s'était contenté, toute sa vie, de demeurer rue de Provence, au siège sociale de sa maison de banque. Après sa mort, sa veuve s'était empressée d'aller s'installer dans un quartier plus à la mode.

Si elle était encore de ce monde, après l'incendie, elle avait dû rentrer en toute hâte, car elle n'était pas emme à s'attarder pour attendre sa fille.

Son beau- frère répondait de Simone et sans doute elle se reposait sur lui.

Edouard Fortelle n'avait pas pu faire moins que de reconduire cette mère dont il aspirait à devenir le gendre, et il devait être encore chez elle à moins que, par miracle, Simone n'eût reparu, auquel cas il aurait sans doute laissé la mère et la fille à leurs épanchements intimes, et Toncle Paul n'aurait plus qu'à bénir la Providence.

Mais quoi qu'il fut advenu, cet oncle navré ne pouvait pas se dispenser d'aller s'en informer , dût-il subir les reproches de sa belle-sœur et souffrir du spectacle de la douleur de son ami.

Il s'éloigna donc, sans se préoccuper de l'inconnue qu'il avait laissée à la pharmacie Mialhe, mais non pas sans regarder encore, avec un serrement de cœur, ces ruines fumantes qui avaient sans doute écrasé sa nièce.

Il eut beaucoup de peine à se tirer de l'encombrement des rues avoisinantes où la circulation était interdite aux voitures, et il lui fallut faire un long détour pour trouver le fiacre qui le conduisit rue de Monceau.

Il y arriva plus vite qu'il ne le souhaitait, car plus il approchait de l'hôtel de sa belle-sœur, moins il se sen^ tait rassuré.

Ce fut avec une angoisse indicible qu'il descendit à la porte et qu'il leva les yeux sur la façade pour voir si les fenêtres étaient éclairées.

Elles Tétaient, et c'était bon signe, car celles de la chambre à coucher de madame Noizet donnaient sur la rue.

Il sonna vivement, et le vieux serviteur qui vint lui ouvrir — un ancien garçon de recettes de la banque Noizet frères — s'écria en le voyant :

— Ah î monsieur, vous voilà donc enfin I... quel bonheur ! madame va être bien contente !...

— Elle est rentrée ? demanda Paul.

— Depuis plus d'une heure, avec M. Fortelle... Je cours lui annoncer que vous ramenez mademoiselle.

Et avant que l'oncle pût dire un mot, ce domestique optimiste enfila l'escalier, ôn laissant ouverte la porte de la rue.

Il en avait assez dit pour briser le cœur de Paul. Ce vieux fou se figurait que M. Noizet ramenait Simone ; donc Simone n'était pas là.

Peu s'en fallut que Paul, consterné, ne remontât en voiture pour se soustraire à la scène poignante qu'il prévoyait. Mais sa belle-sœur ne lui en aurait pas laissé le temps.

Il entendit des pas précipités et des cris retentissants :

— Ma fille !... où est-elle? je veux la voir !

Madame Noizet dégringolait de son premier étage comme une avalanche, et elle apparut haletante au fond du vestibule.

Paul s'empressa de fermer la porte.

Puisqu'il ne pouvait plus éviter la scène, du moins il ne voulait pas qu'elle eût pour témoin un cocher de fiacre.

Puis, venant à la rencontre de cette mère éperdue, il lui barra le passage et lui dit d'un ton ferme :

— Remontez chez vous, ma chère Octavie. Je vous suis. J'ai à vous parler.

Elle obéit sans répliquer, mais elle avait compris que Simone n'était pas là et elle sanglotait déjà.

Edouard les attendait au haut de Tescalier. Lui aussi, il avait compris, et quand son ami lui serralamain sans mot dire, il ne douta plus qu'il fût arrivé malheur à sa fiancée.

— La vérité !... je veux savoir la vérité, cria madame Noizet ; ma fille est morte, n'est-ce pas?

— J'espère que non, murmura l'oncle.

— Vous espérez et vous revenez seul !... Qu'avez-vous donc fait d'elle?

— J'ai été violemment séparé de Simone, au moment oii je venais de vous perdre de vue. J'ai essayé de la rejoindre... je n'ai pas pu... et j'ai été poussé, malgré moi, hors du théâtre.

L'oncle jugeait inutile de parler de sa fatale méprise* Il se réservait d'expliquer à Edouard, quand il serait seul avec lui, ce lamentable incident dont le récit n'aurait fait qu'exaspérer madame Noizet.

Elle n'était déjà que trop surexcitée, car elle courait à travers la chambre en se lamentant :

— Si je l'avais gardée près de moi, je l'aurais sauvée ou j'aurais péri avec elle. Pourquoi vous l'ai-je confiée, mon Dieu I

— J'ai fait ce que j'ai pu, répliqua brusquement Paul, qui commençait à perdre patience. Un homme seul ne résiste pas à une foule. Si je suis encore vivant, c'est que la mort n'a pas voulu de moi.

— Monsieur m'a sauvée, lui !... et il est moins fort que vous.

— C'est Dieu qui nous a sauvés tous les deux, Ma-

dame, dit Edouard, mis en cause assez mal à propos. Nous venions de quitter M. Noizet, quand nous avons été pris comme dans un étau et portés, presque sans toucher terre, depuis la galerie des secondes loges jusqu'au rez-de-chaussée. Je n'étais pas blessé et vous n'aviez pas perdu connaissance, mais vous vous souteniez à peine. Je ne pouvais pas vous abandonner... j'ai dû vous ramener ici... vous me le demandiez, et je n'ai fait que vous obéir.

Ce fut dit froidement et sans gémir. Les vraies douleurs sont muettes et, pour être silencieuse, celle d'Edouard Fortelle n'en était pas moins vive. Mais il trouvait injuste le reproche que madame Noizet adressait à son beau-frère et il tenait à le défendre.

— Du reste, reprit-il, je ne désespère pas encore. Pendant que nous fendions la foule sur la place, n'avezvous pas entendu dire autour de nous que des spectateurs, après s'être égarés dans les couloirs, avaient pu fuir par un escalier dont il a fallu enfoncer la porte qui donnait sur la rue Favart?

— Si ma fille avait pu sortir, elle serait ici maintenant.

— Elle est peut-être blessée... l'émotion qu'elle a éprouvée suffirait pour expliquer le retard... on l'aura portée à une ambulance oîi elle achève de se remettre.

— Partons!... allons la chercher !...

— Nous irons sans vous, madame... nous visiterons les pharmacies... les postes de police...

— C'est le vrai moment, dit Noizet qui ne demandait qu'à mettre fin à une scène douloureuse. Le feu a achevé son œuvre... on nous laissera approcher... j'interrogerai les officiers de paix qui ont dirigé le sauvetage...

— Et vous m'apporterez le cadavre de ma fille ! s'écria la veuve. Ah! je le disais bien avant la catastrophe I... tousles hommes d'à présent sont des lâches !... il ne

s'en est pas trouvé un pour sauver une jeune fille... le dévouement n'existe plus que dans les romans... Tégoïsme Ta tué.

La bonne dame oubliait qu'elle devait la vie à Edouard Fortelle, qui l'avait bel et bien sauvée, quoique sa modestie l'empêchât d'en convenir, et c'était d'autant plus méritoire qu'une quadragénaire n'est pas une enfant qu'on peut enlever dans ses bras.

— Et qui vous dit qu'on ne Ta pas tirée de là? répliqua l'oncle avec humeur. J'ai été séparé d'elle par une poussée, et malgré tous mes efforts, je n'ai pas pu la rejoindre, mais ce que je n'ai pas fait, un autre a pu le faire.

— Ah ! si c'était vrai !.,. à celui-là, au héros qui me rendrait Simone, je donnerais tout ce que je possède... bien plus !... je la lui donnerais en mariage, fût-il un simple ouvrier.

— 11 faudrait d'abord qu'elle y consentît, dit entre ses dents l'oncle Noizet.

Et d'un coup d'œil il fît signe à Edouard de sortir avec lui.

Edouard y était tout disposé, car il maudissait depuis plus d'une heure la fatalité qui l'avait condamné à reconduire la mère et à rester près d'elle, pendant que sa fiancée agonisait peut-être sur un lit d'ambulance.

L'instant était propice. Epuisée par la tirade qu'elle venait de jeter à son beau-frère comme un défi, madame Noizet s'était affaissée sur un fauteuil et les deux amis allaient profiter de ce répit pour courir à la recherche de l'absente, lorsque Paul, qui s'était doucement rapproché de la sortie, entendit une voiture s'arrêter devant l'hôtel.

Etait-ce Simone qu'on ramenait, ou Je cadavre de * Simone qu'on rapportait ?

Sa mère, anéantie, n'avait rien entendu.

Edouard non plus n'avait pas pris garde à ce bruit, si facile à reconnaître, d'une voiture qui s'arrête.

Mais Paul, mieux placé pour l'entendre, avait compris aussitôt que ses poignantes incertitudes allaient prendre fin.

Qui pouvait venir à cette heure de nuit chez madame Noizet, sinon Simone elle-même ou un messager apportant de ses nouvelles, bonnes ou mauvaises?

Paul aurait peut-être mieux fait de commencer par descendre, pour aller les recevoir le premier, ces nouvelles décisives, mais c'eût été trop long. Il n'y tenait plus. Il ouvrit une des fenêtres de la chambre et il regarda dans la rue.

Il vit un fiacre qui venait de se ranger, le long du trottoir, devant le fiacre qui l'avait amené.

Un homme descendit et sonna à la porte de l'hôtel ; un homme seul.

C'était de mauvais augure et, cette fois, l'oncle crut bien que sa nièce était morte, ou grièvement blessée.

En même temps, il pensa qu'il valait mieux épargner à la mère la douleur d'apprendre son malheur de la bouche d'un inconnu.

Il referma vivement la fenêtre et il se précipita dans l'escalier, en criant à son ami, stupéfait :

— Ne bougez pas... Restez près de ma belle-sœur... c'est moi qu'on demande en bas... j'y vais voir et je reviens.

Il ne fit qu'un saut jusqu'au vestibule du rez-dechaussée.

Il y rencontra le vieux valet de chambre qui arrivait au coup de sonnette et qui ne marchait pas vite.

Il le bouscula pour passer devant lui et il courut ouvrir.

Il s'attendait à se trouver face à face avec Thomme qui avait sonné, mais il ne vit personne.

Il s'avança alors jusque sur le trottoir, et à la lueur douteuse d'un candélabre à gaz, planté à dix pas de là, il vit Simone sortir de la voiture avec Taide d'un monsieur dont il n'apercevait que le dos.

11 oublia tout pour courir à elle, et d'une voix étouffée, elle lui demanda :

— Et ma mère?

— Elle t'attend, répondit l'oncle. Je vais la préparer à te recevoir. La joie pourrait la tuer.

— La joie ne tue pas. Je veux monter avec vous. Venez, monsieur, ajouta-t-elle.

Et comme le monsieur semblait hésiter:

— Je vous dois la vie. Ne privez pas ma mère du bonheur de vous remercier.

Noizet pensait, à part lui, que c'était inutile, mais il aurait eu mauvaise grâce à s'y opposer'et il se contenta d'appuyer d'un geste l'invitation si éloquemment formulée par sa nièce*

Simone était vivante, mais dans quel état!.*. Les vêtements déchirés, les cheveux épars, le visage meurtri, elle se traînait péniblement, et si l'oncle Paul ne l'avait pas soutenue en la tenant par la taille, elle serait certainement tombée avant d'avoir pu franchir la première marche de l'escalier. Mais l'oncle la porta presque jusqu'au seuil de la chambre oîi la mère la reçut dans ses bras.

Il y eut alors la scène inévitable : des étreintes prolongées et des échanges de phrases entrecoupées par des sanglots, jusqu'à ce que Simone fût assise à la place que madame Noizet venait de quitter.

Le tableau était à peindre.

La mère, à genoux, couvrant de baisers sa ûU&et l'inondant de larmes; l'oncle se raidissant contre l'émo-

lion qui lui coupait la parole ; Edouard Fortelle, encore plus ému que son ami et absolument hors d'état d'exprimer ce qu'il ressentait. Puis, en dehors de ce groupe, au seuil de la chambre, le sauveur, encore anonyme, qui n'osait pas avancer.

Paul Noizetfut le premier à remarquer son embarras. Il lui sut gré de son attitude réservée et il vint lui tendre la main en lui disant:

— Merci, monsieur!... Merci pour ma sœur et pour moi!

Instinctivement, il s'abstint d'ajouter : et pour le fiancé de ma nièce.

Mais madame Noizet se leva d'un bond et courut se jeter au cou du providentiel inconnu qui lui rendait sa fille.

Elle en avait bien le droit, mais il fallait toujours qu'elle exagérât les démonstrations. C'était son tempé-r rament et rien ne la retenait lorsqu'il s'agissait de prouver qu'elle sentait plus vivement que les autres.

Son beau-frère, en ce moment, trouvait qu'elle poussait beaucoup trop loin la reconnaissance, mais il n'essaya pas de le lui faire comprendre. C'eût été peine perdue.

Du reste, le sauveur prit ces efl'usions comme il convenait de les prendre. Il se dégagea doucement et il protesta en très bons termes qu'il n'avait fait que son devoir en ajoutant qu'il était heureux de l'avoir fait.

Paul Noizet, qui l'observait du coin de l'œil, vit tout de suite dans quelle catégorie sociale on pouvait le classer.

Il était jeune — vingt-cinq ans tout au plus — très bien de sa personne et assez pauvrement vêtu. Sa redingote, bien coupée du reste, accusait de longs états de service et son linge manquait un peu de fraîcheur.

Ce garçon devait appartenir à ce que Balzac a appelé

« Tordre équestre de la misère» — celle qui lutte encore contre la mauvaise fortune et qui s'efforce de rester décente.

11 n'était pas mal tourné et il avait une physionomie remarquablement intelligente, plus intelligente que sympathique, car la bouche était sensuelle et les yeux ne regardaient pas toujours en face.

Mais ce n'était vraiment pas le cas de chercher les imperfections de détail qui gâtaient l'ensemble.

Il avait dû largement payer de sa personne au mo-* ment du danger, car sa figure portait des traces de contusions et sa main droite était enveloppée dans un mouchoir taché de sang.

C'était bien là le héros de roman rêvé par la veuve sentimentale, et l'oncle commençait à regretter que sa nièce ne dût pas la vie à quelque rustre, d'aspect moins séduisant que ce grand brun qui ressemblait à un Fra Diavolo d'opéra.

Ce n'était pas une raison pour le mal accueillir et Noizet lui dit, presque affectueusement:

— Vous êtes blessé, monsieur?

— Ce n'est rien, répondit le jeune homme. Je me suis coupé en cassant un carreau...

— Pour m'empêcher de mourir, acheva Simone. Je ne respirais plus, quand monsieur a brisé cette vitre... La fenêtre était garnie en dehors de barreaux de fer et, de ce côté, la fuite était impossible... mais l'air m'a ranimée et j'ai pu me soutenir jusqu'au moment oîi monsieur m'a entraînée dans un escalier tournant où deux personnes auraient à peine pu passer de front... il me portait; en bas, nous avons trouvé une porte... elle était fermée et trop solide pour qu'il pût l'enfoncer... nous entendions qu'on Tattaquait de la rue, à grands coups de marteau et de levier, mais elle résistait... et d'autres malheureux, qui avaient pris le même

chemin que nous, s'entassaient dans un étroit espace où on étouffait... Une voix me répétait: « Courage ! nous allons être délivrés... » Mais je me sentais défaillir, et quand enfin la porte a cédé, j'étais évanouie. Ce qui s'est passé ensuite, je n'en ai pas eu conscience... lorsque je suis revenue à moi, j'étais étendue sur un matelas, dans une salle basse...

— Le poste de la mairie de la rue Drouot, murmura le jeune homme. J'ai obtenu, non sans difficulté, qu'on me permît d'y accompagner mademoiselle. Je dois même confesser qu'il m'a fallu mentir en disant que j'étais... son parent.

— Aucun des siens n'a fait pour elle ce que vous avez fait, s'écria madame Noizet, et je ne sais comment je pourrai jamais vous prouver ma reconnaissance. Mais je vous demande de m'apprendre à qui je dois la vie de nia fi^Ue... de ma chère fille que j'aime plus que moimême.

Le sauveur hésita un instant : par modestie, peut-être, quoiqu'il n'eût pas du tout l'air timide.

— Je m'appelle Jules Beautreillis, madame, dit-il doucement et comme à regret. Mais qu'importe mon nom? Je suis assez récompensé, puisque vous avez daigné me remercier. Je ne demande rien de plus.

Paul Noizet crut deviner que ce garçon, en répondant de la sorte, entendait prévenir une offre de services qu'il ne voulait pas accepter et il lui sut gré de ce mouvement de fierté.

— Gela ne suffit pas, monsieur, dit-il, et vous me permettrez d'aller vous remercier chez vous.

Veuillez, je vous prie, me donner votre adresse.

— Mon adresse? répéta en souriant M. Beautreillis. Je n'en ai pas.

— Comment cela ? demanda l'oncle, avec un haut-lecorps.

— C'est bien simple. Je suis arrivé à Paris, ce soir, à cinq heures, par le chemin de fer de Lyon, et j'ai laissé mes bagages à la gare, parce que je ne savais pas encore où je pourrais me loger à ma convenance. Je me suis fait mener tout droit au Grand-Hôtel où j'ai trouvé ce que je voulais, j'y ai dîné et je me proposais de prendre un fiacre pour aller chercher mes malles lorsque, en me promenant sur le boulevard, Tidée m'est venue d'entrer à l'Opéra-Gomique pour y entendre Mignon,

— C'est Dieu qui vous l'a inspirée, cette idée ! s'écria madame Noizet. Et si vous n'aviez pas suivi votre inspiration, je n'aurais plus de fille.

— Il est heureux, en effet, que vous aimiez la musique, reprit l'oncle Paul, moins enthousiasmé que sa belle-sœur. Mais ce n'est pas, je suppose, la première fois que vous venez à Paris?

— J'y suis né et je ne l'ai quitté que depuis trois ans, pour aller rejoindre un cousin de ma mère qui s'était fixé à l'île Maurice où il avait de gros intérêts commerciaux. J'ai eu le malheur de le perdre il y a six mois, et je me suis empressé de rentrer en France, après avoir liquidé ses affaires. J'espère bien ne plus m'éloigner de mon pays, conclut le jeune homme providentiel, en regardant à la dérobée mademoiselle Noizet.

— Et j'espère, moi, que nos relations n'en resteront pas là. J'irai vous voir au Grand-Hôtel, demain... ou plutôt après-demain, pour vous laisser le temps de vous installer. En attendant, je n'ai pas besoin de vous présenter à madame Charles Noizet, veuve de mon frère... encore moins à ma nièce, mademoiselle Simone Noizet. Vous vous êtes présenté vous-même et de telle façon que je suis dispensé de faire votre éloge... vos actes parlent pour vous. Pour ce qui est de moi, vous savez qui je suis, mais vous ne savez pas où je demeure... Paul

Noizet, 22, rue de Châteaudun... et je suis plus que vous ne pensez votre obligé, car j'étais à TOpéra-Comique...nous y étions tous... quand a éclaté l'incendie, je me suis chargé de protéger ma nièce, et je Tai perdue dans la foule. Sans vous, j'aurais probablement à me reprocher sa mort.

Le sauveur recevait avec une satisfaction non dissimulée ces compliments et ces avances que l'oncle ne lui ménageait pas.

Il ne s'attendait guère au trait que ce même oncle lui avait réservé.

— Monsieur, dit Noizet, il me reste à vous présenter M. Edouard Fortelle, qui n'est pas mon parent, mais qui sera bientôt mon neveu par alliance, car il est fiancé à Simone. Lui aussi, il vous devra son bonheur.

Ce mot de la fin fit que toutes les attitudes changèrent instantanément. Simone baissa les yeux, sa mère prit un air pincé et M. Beautreillis tressaillit visiblement, soit que le nom du futur lui rappelât un souvenir désagréable, soit que l'annonce du prochain mariage de mademoiselle Noizet lui enlevât une espérance à peine conçue.

Et, de ces deux hypothèses, la dernière était assurément la plus vraisemblable.

~ Mon cher Paul, répliqua sèchement la veuve, vous renseignez très bien monsieur qui, je crois, ne vous en demandait pas tant... mais vous oubliez de lui dire que ma maison lui est et lui sera toujours ouverte. Je tiens beaucoup à ce qu'il le sache.

Le jeune homme, au lieu de se confondre en remerciements, s'inclina sans répondre et se prépara à prendre congé.

C'était assurément une preuve de tact, et l'oncle, qui commençait à se défier de lui, ne put s'empêcher de lui marquer un bon point.

Edouard ne voulut pas être en reste de courtoisie et, en une phrase aussi brève que polie, il déclara être personnellement Tobligé de M. Beautreillis.

Mais madame Noizet reprit, en s'adressant cette fois au sauveur :

— Oui, monsieur, je veux qu'à dater de ce jour qui comptera dans ma vie de mère, vous soyez notre ami. Si j'ai bien compris, vous allez être seul à Paris... sans famille...

— L'oncle que je viens de perdre était le dernier parent qui me restât, répondit le jeune homme d'un air contrit. La fortune qu'il m'a léguée ne me console pas de sa mort.

— Il ne tiendra qu'à vous que nous le remplacions. J'attendrai votre visite avec impatience. Quand vous reverrons-nous?

— D'ici à très peu de jours, madame, je viendrai prendre des nouvelles de mademoiselle votre fille, mais elle doit avoir besoin de repos et je vous demande la permission de me retirer.

Personne ne le retint, pas même la veuve qui en mourait d'envie, et après avoir salué respectueusement, M. Beautreillis sortit à reculons.

C'était un coup de maître que cette sortie qui coupait court aux questions de l'oncle et le sauveur savait bien ce qu'il faisait en se conduisant ainsi.

Paul Noizet attendit, pour prendre la parole, que le fiacre qui emmenaitM. Beautreillis eût démarré, mais dès qu'il l'entendit rouler, il apostropha sa belle-sœur vertement.

— En vérité, ma chère Octavie, commença-t-il, vous manquez de mesure , souffrez que je vous le dise. Voilà un garçon que le hasard a mis à même de nous rendre à tous un service signalé. 11 a mérité votre reconnaissance et la mienne, et celle de notre ami

Edouard... sans parler de celle de ma nièce. Est-une raison pour vous jeter à sa tête, comme vous venez de le faire?

— Qu'appelez-vous me jeter à sa tête? demanda aigrement la romanesque veuve ; parce que je lui ai dit que ma maison lui serait ouverte? Il ferait beau voir, vraiment, qu'elle lui fût fermée!... Sachez, mon cher, que je prétends être maîtresse chez moi.

— J'y consens, mais, vous en conviendrez, j'ai bien le droit de vous donner un conseil...

— Que j'ai, moi, le droit de ne pas suivre... et je vous le déclare, que vous m'approuviez ou non, je recevrai le sauveur de ma fille.

Le sauveur I... le sauveur !... vous n'avez que ce mot à la bouche... Le sauveur, c'est bientôt dit!... encore faudrait-il savoir exactement ce qui s'est passé.

— Simone vient de nous l'apprendre. Demandezlui ce qu'elle pense du héros qui Ta arrachée à la mort...

— En cassant un carreau! bel héroïsme, ma foi I

— Et en la protégeant... mieux que vous n'avez su le faire.

— Assez, ma chère!... je ne suis pas d'humeur à supporter vos reproches... et je m'en vais.

' — Comme il vous plaira !

— Mais avant de partir, je veux adresser à Simone une question... sur un point qui ne paraît pas vous préoccuper... et qui me préoccupe, moi. Ce monsieur l'a sauvée... je n'y contredis pas... mais comment s'est-il comporté ensuite?... Pourquoi a-t-il imaginé de mentir en disant qu'il était son parent, pour entrer avec elle à l'ambulance?... et pourquoi s'est-il chargé de la reconduire chez elle?...

— C'est moi qui l'en ai prié, mon cher oncle, dit dou-

cernent Simone. Ai-je donc mal fait?... je lui devais la vie.

— C'est lui qui te Ta dit. Tu n'avais pas encore vu sa figure quand tu t'es évanouie.

— C'est vrai... mais en rouvrant les yeux, je l'ai vu debout, près du lit oîi j'étais étendue... je Tai interrogé...

— Et il t'a raconté ce qu'il a voulu. Enfin!... tu Tas cru... mais tu as eu une singulière idée de lui demander de t'accompagner... il eût été plus naturel et plus convenable d'envoyer quelqu'un pour avertir ta mère... ou moi... je serais venu te chercher...

— Ma mère!... mais je ne savais pas si elle vivait encore... vous aussi vous aviez pu périr... vous et M. Edouard... je pleurais amèrement... je vous appelais tous... ce jeune homme m'a offert d'aller voir si ma mère était rentrée... je n'ai pas voulu attendre... et d'ailleurs, on ne m'aurait pas gardée à l'ambulance où onapportaità chaque instant de nouveaux blessés... j'ai pris son bras... nous avons trouvé une voiture... j'y suis montée avec lui...

— Tu aurais mieux fait d'y monter seule.

— J'étais sans forces... l'émotion m'avait brisée... j'avais peur de perdre connaissance dans ce fiacre... que serais-je devenue?

— Et tu as préféré t' exposer à voyager en tête à tête avec un inconnu. Je veux bien croire qu'il n'a pas abusé de la situation, mais...

— Ah! c'est trop fort ! s'écria madame Noizet. Voilà maintenant que vous jugez les autres d'après vous qui avez toujours été un libertin.

Merci du compliment !...

— Un homme qui sauve une jeune fille la respecte, quand il l'a sauvée, mon cher.

— Je sais que cela se passe toujours ainsi dans les romans... et pas souvent dans la vie réelle.

— Mon oncle, dit Simone, d'un ton ferme^ je puis vous affirmer que M. Beautreillis a été parfaitement convenable. Il m'a parlé de ma mère... Il m'a demandé si mon père vivait encore et si j'avais des frères ou des sœurs.

— Parbleu I il tenait à savoir s'il avait sauvé une héritière...

— Je crois que vous êtes injuste, mon cher onclei Pourquoi supposer le mal ? Il était naturel que ce jeune homme s'informât de ma situation de famille... il m'entendait dire, en pleurant, que j'allais être seule au monde,

— Oh I puisque, toi aussi, tu prends sa défense, je me tais, car je m'aperçois que je ne convaincrai personne... et je vous laisse... aussi bien, vous devez avoir besoin de repos.

Venez-vous, Edouard ?

Edouard ne demandait pas mieux, car la scène était pénible, pour lui surtout, qui jouait là un rôle effacé et presque ridicule. f

L'oncle Paul commençait du reste à s'apercevoir qu'il était allé trop loin et qu'il n'aurait pas dû poser des questions délicates à Simone, en présence de son futur mari.

Et Simone comprit sans doute ce que le pauvre Edouard devait souffrir, car elle lui dit, en lui prenant affectueusement les deux mains :

— VouG me pardonnerez, n'est-ce pas, d'avoir été sauvée par un autre?... J'aurais préféré que ce fût par vous... mais ce n'est pas votre faute si la foule nous a séparés.

Il y avait peut-être une pointe de malice dans ces

excuses. Edouard ne vit que le bon mouvement et remercia avec effusion.

Madame Noizet resta froide. Son beau-frère l'avait froissée, en heurtant de front ses idées sentimentales, et Edouard, qui n'avait vraiment rien à se reprocher, en porta la peine. Elle les laissa partir sans leur dire un mot consolant, et Toncle Paul n'essaya pas de l'amadouer.

Il était furieux, l'oncle Paul ; furieux comme on l'est lorsqu'on n'a guère fait et dit que des sottises, et quand il se trouva dehors avec son ami Fortelle, il s'arrêta sur le trottoir, pour lui demander brusquement :

— Qu'est-ce que vous pensez de tout cela, vous?

— Et que voulez-vous que j'en pense? répondit le prétendu de Simone. Nous avons joué de malheur... Mais je ne puis pas croire que madame Noizet songe à m'exclure...

— Vous vous trompez, mon cher. Cette femme est folle... archi-folle... et très capable d'imposer à sa fille le joli monsieur que vous venez de voir. Elle s'est forgé, dans sa cervelle de bourgeoise romanesque, un idéal dont elle ne veut pas démordre et que ce Beautreillis réalise complètement.

— Ce n'est pas une raison pour que mademoiselle Noizet s'amourache d'un homme qu'elle ne conûaîtpas.

— Heureusement non. Simone tient de son père... elle a du bon sens... elle en a même beaucoup... mais je redoute l'influence de sa mère.

— Je crois que vous vous exagérez le dange.r.

— Nous verrons bien. Oîi allez-vous maintenant?

— Où voulez-vous que j'aille ?... Je vais rentrer chez moi.

— Eh bien ! je vais vous y conduire en voiture. Nous y arriverons plus vite. Montez! nous causerons en route.

Edouard monta ; Paul donna au cocher Tadresse de son ami et le fiacre roula vers la rue Laffîtte.

— Une question, avant tout, commença Toncle. Aimez-vous ma nièce?

— Vous n'en doutez pas, je suppose, répondit Edouard, assez étonné.

— Vous ne me comprenez pas. Je sais fort bien que Simone vous plaît et qu'en Tépousant vous ferez un mariage excellent, sous tous les rapports. Je suis même convaincu que vous la rendrez parfaitement heureuse. Mais je vous demande si vous l'aimez... d'amour?

— Oui... d'amour. Pourquoi cette question?

— Parce que, si vous ne cherchiez à faire qu'un mariage assorti, je vous conseillerais d'y renoncer, f Simone est charmante et elle a toutes les qualités, mais elle est affligée d'une mère qui troublera son ménage... j'en ai bien peur.

— Je ne sais pas prévoir les malheurs d'aussi loin, répondit en souriant l'amoureux Edouard. Il me suffira que ma femme m'aime. Je me charge de mettre ma belle-mère à la raison.

— Vous n'auriez pas eu de peine à y parvenir, avant ce malencontreux incendie. Maintenant que le diable s'en est mêlé, en nous jetant ce godelureau dans les jambes, ce sera beaucoup moins facile. Il a eu la chance de passer du premier coup héros de roman... et il a le physique de l'emploi. Il n'en faut pas plus pour que cette toquée d'Octavie le soutienne... Pour peu qu'il soit intrigant, il pourrait bien se faire agréer... et je ne doute pas qu'il le soit, intrigant... il vient de jouer une comédie des plus habiles. Avez-vous remarqué ses airs hypocrites, quand je lui ai demandé son nom et son adresse?

— Il vous les a donnés et rien ne vous empêche de vérifier...

— S'il est descendu au Grand-Hôtel; c'est ce que je compte faire... et cela dès demain. Mais on ne s'appelle pas Beautreillis... Beautreillis, c'est le nom d'une rue de Paris.

— Rien ne prouve que ce n'est pas le sien.

— Et rhéritage qu'il vient de recueillir à l'île Maurice, est-ce que vous y croyez, vous?... Si son prétendu cousin était décédé en Seine-et-Oise, on pourrait y aller voir... Mais à l'île Maurice I... vous ne ferez pas le voyage pour vous en informer, ni moi non plus... 11 y a un proverbe qui me paraît s'appliquer à la circonstance... « A beau mentir qui vient de loin. »

— D'accord !... mais si, par impossible, les choses étaient poussées plus loin, madame Noizet ne marierait pas sa fille sans se renseigner préalablement.

— Elle ? vous ne la connaissez pas, mon cher. Je vous répète qu'elle est folle et que, si elle n'a pas planté là mon pauvre frère pour courir après un Beautreillis d'il y a vingt-cinq ans, c'est qu'elle n'en a pas trouvé l'occasion... et s'il ne tenait qu'à elle, sa fille ferait ce qu'elle n'a pas fait.

— J'aime mieux croire le contraire, mon cher Paul, mais... savez-vous bien que, si vous continuiez, vous finiriez par me décourager?

— Ce n'est pas mon intention, dit vivement Noizet. Ma nièce vous aime, je n'en doute pas, et elle résistera aux suggestions de son extravagante mère. Je l'y aiderai... et j'ai voulu seulement vous montrer le danger, afin que vous avisiez' avec moi à y parer.

Tiens ! nous sommes déjà à votre porte I En effet, le fiacre, qui avait exceptionnellement bien marché, venait de s'arrêter devant une maison de belle apparence, rue Laffitte, à quelques numéros du boulevard.

— Le théâtre brûle encore, dit Edouard en descen-

dani de voilure. Quel désastrel... que de malheurs!...

— Oui, c'est épouvantable... Est-ce que vous avez envie de dormir?

— Pas du tout, mais j'ai envie de rentrer chez moi. Ces flammes me font mal à voir. Il me semble être encore dans ce couloir fatal au moment où j'ai été séparé de vous...

— Et de Simone. Je ne tiens pas plus que vous à contempler ce vilain spectacle... et j'ai encore un tas de choses à vous dire. Voulez-vous me permettre de monter chez vous ?

— Gomment donc!... vous me ferez le plus grand plaisir. Moi aussi, j'ai à causer longuement avec vous.

Paul Noizet paya son cocher et suivit Edouard Fortelle qui venait d'entrer et que son concierge accueillait par de bruyantes démonstrations de joie, en le félicitant de ne pas être allé à l'Opéra-Comique, comme il l'avait annoncé à son valet de chambre avant de sortir.

— Baptiste est-il là haut? demanda Edouard.

— Non, monsieur, répondit gravement le portier, et je tremble pour ses jours. Monsieur lui avait donné congé pour toute la soirée et il aime tant la musique qu'il est capable de s'être payé un parterre.

L'attaché aux affaires étrangères ne s'arrêta point à écouter les conjectures de cet homme et il monta avec son ami.

M. Fortelle occupait à l'entresol un joli appartement de garçon, très bien distribué et très coquettement meublé, où il se plaisait fort depuis deux ans qu'il l'habitait.

Et ce soir-là, après tant d'émotions, il y entrait avec plus de plaisir que d'habitude, quoiqu'il fût assez contrarié de l'absence de son valet de chambre qui aurait dû être là pour lui ouvrir et pour l'éclairer.

Heureusement il avait sa clé dans sa poche. Il allait rinlroduire dans la serrure, lorqu'il s'aperçut que sa porte était entrebâillée.

— Décidément, dit-il entre ses dents, Mons Baptiste est un domestique par trop négligent. Ce drôle finirait par me faire voler. Demain matin, je le chasserai.

— Le fait est que c'est raide, appuya Paul Noizet. Et il ajouta en riant :

— Il tenait sans doute à ne pas manquer Touverture du Chalet, Il avait peur d'être en retard et, dans sa précipitation, il aura oublié de fermer la porte.

Edouard fut encore plus surpris de se heurter, en entrant, à une chaise renversée.

— J'ai des allumettes, dit tranquillement Noizet. Quand il eut fait de la lumière avec un bougeoir qu'il

avisa, posé sur une table, les deux amis purent voir que tout était en désordre.

Ce fut bien pis quand ils entrèrent dans la chambre à coucher.

Elle avait été littéralement mise au pillage. Les meubles avaient été forcés, y compris une armoire à incrustations d'ivoire sur ébène où Fortelle serrait son argent et ses titres.

Il y courut et il constata qu'elle était vide.

On avait raflé jusqu'aux bibelots précieux qui garnissaient les étagères.

— Volé I s'écria-t-il, on a profité de mon absence pour me voler 1... C'est ce misérable Baptiste qui a fait le coup.

— Ah I çà, s'écria Paul Noizet, c'est donc la journée des catastrophes! Pendant que l'opéra-Gomique brûlait, on pillait votre appartement !...

— De fond en comble, acheva Fortelle.

Le voleur n'a laissé que les tableaux... probablement parce qu'il n'aurait pas pu les emporter.

— G*est encore heureux. Que contenait votre caisse?

— Des obligations du Crédit foncier et de la Ville de Paris, trois rouleaux d'or de cinquante louis et quarante mille francs en billets de banque... c'est le comble de la déveine, car je comptais les porter demain matin chez mon agent de change pour retirer des titres que j'ai achetés. Le voleur a bien choisi son moment.

— Parce qu'il était bien renseigné, parbleu ! Baptiste savait-il que vous aviez cette somme?

— Il devait le savoir, car il a reçu ce matin le premier clerc de maître Tournan, mon notaire, qui me l'apportait, et il m'a vu la compter.

— Alors, mon cher, il n'y a plus de doute, c'est votre valet de chambre qui vous a dévalisé.

— Je le crois comme vous... et pourtant, je n'ai jamais eu à me plaindre de lui.

— Depuis combien de temps était-il à votre service?

— Depuis deux ans. J'avais en lui une confiance absolue, et je ne me suis jamais aperçu qu'il me manquât un cigare.

— C'est peut-être qu'il ne fumait pas. Il se contentait de prendre les louis qui traînaient sur votre cheminée... et il attendait une bonne occasion. Elle s'est présentée, ce soir ; il en a profité. Je me demande seulement comment il a pu ouvrir votre coffre-fort à secret. Il connaissait donc le mot ?

— Je ne le lui ai jamais dit... mais il a pu le voir, car il m'est arrivé plus d'une fois, avant de refermer ma caisse, de laisser en place la combinaison qui m'avait servi à l'ouvrir et même d'oublier la clé dans la serrure.

— Il n'en faut pas davantage. Il aura retenu le mot ; il aura pris avec de la cire l'empreinte de la clé et il en

MARIAGE D'INGLINA

aura fait fabriquer une autre. Ce Baptiste, qui respectait vos cigares, était un parfait coquin, capable de tout, et vous devez vous féliciter qu'il ait préféré les moyens doux, car au lieu de se contenter de vous voler, il aurait pu vous assassiner... et c'est à quoi il n'aurait pas manqué, si vous Taviez surpris pendant qu'il opérait.

— Oh ! je l'avais prévenu que je passerais la soirée au théâtre.

— Et il avait calculé qu'il aurait tout le temps de faire maison nette. A quelle heure êtes-vous sorti de chez vous ?

— A quatre heures. J'ai été me promener aux Champs-Elysées, j'y ai dîné et je suis revenu directement à rOpéra-Comique, oii je suis arrivé entre huit et neuf...

— Vingt minutes avant l'incendie. Eh bien! si, avant d'y entrer, vous aviez eu Tidée de passer rue Laffitte, vous seriez arrivé trop tard. Le coup était déjà fait.

— Qui vous fait croire cela?

— Votre bougeoir était à sa place habituelle. Le voleur ne s'est pas servi de lumière. Donc, il a travaillé en plein jour. Or, nous sommes à lafm de mai et la nuit ne vient guère qu'à huit heures. Baptiste, après avoir achevé sa besogne, a pu linir sa soirée au spectacle.

Il doit aimer le théâtre, ce Marchandon. Votre portier vient de nous le dire.

— C'est vrai. Il me demandait souvent des billets et je lui en ai donné plusieurs fois.

— Il vous a bien récompensé de vos bontés!... mais dites donc, Fortelle... si le gredin était allé entendre Mignon et qu'il y eût été rôti, ce serait drôle, hein ?

— Il n'aurait eu que ce qu'il méritait, mais je ne reverrais pas mes billets de mille. Ils auraient brûlé avec lui.

— Espérez-vous donc les revoir?... Si Baptiste n'est

pas enseveli sous les ruines de TOpéra-Gomique, il doit être loin, et je suppose que vous ne comptez pas sur la police pour le retrouver.

Combien vous emporte-t-il, en tout?

— Une centaine de mille francs.

— Eh bien! je vous conseille d'en faire votre deuil. Vous êtes assez riche pour supporter cette perte.

— Elle ne me ruine pas, mais elle m'est désagréable, dans la circonstance présente... mon notaire, en s'abouchant avec le notaire de M'"^ Noizet, a fait figurer cette somme dans l'évaluation de ma fortune.

— Ce n'est pas sa disparition qui empêchera votre mariage avec ma nièce, je vous le garantis.

— Je vous remercie de cette assurance, mon cher Paul, mais après ce qui s'est passé ce soir, me garantiriez vous aussi que M"'*' Noizet ne s'y opposera pas ?

— Ma belle sœur est folle, je vous l'ai déjà dit deux fois; mais Simone ne Test pas. Dieu merci !

— Non, certes... et si j'étais sûr de lui plaire...

— Vous n'en doutez pas, je suppose.

— Je l'espérais avant cette malheureuse soirée... maintenant je l'espère moins. J'ai dû baisser dans son estime.

— Pourquoi donc ? Vous ne Pavez pas sauvée, c'est vrai, mais vous avez sauvé sa mère. Si ma chère nièce avait à se plaindre de quelqu'un, ce serait de moi qui l'ai perdue dans la foule. Heureusement, elle a du bon sens et elle sait très bien que ni vous ni moi n'avons rien à nous reprocher. Continuez à venir comme si de rien n'était ; vous serez aussi bien reçu qu'autrefois, et le mariage se fera d'ici à -deux mois. Je me charge d'en hâter la conclusion.

— Je vous repaercie, mon cher ami, et je souhaite que votre prédiction se réalise, car la situation de prétendu n'a rien d'agréable et les mariages qui traînent

en longueur finissent assez souvent par manquer. Mais je vous avoue que je n'irai plus avec le même plaisir chez madame Noizet, si je dois y rencontrer ce monsieur.

— Vous pourrez l'y rencontrer une fois, mais Tengouement d'Octavie ne durera pas. Je m'arrangerai pour l'en guérir. Son héros de carton me déplaît autant qu'à vous... de plus, il m'est très suspect et je me fais fort de décider bientôt ma belle-sœur à lui fermer sa porte. Je la connais... ses enthousiasmes sont des feux de paille qui s'éteignent aussi vite qu'ils s'allument... et elle aime trop sa fille pour la sacrifier à un intrigant. Simone, d'ailleurs, n'en fera qu'à sa tête.

Donc, vous pouvez m'en croire, ce Beautreillis n'est pas un rival à redouter.

— Mais... il est très bien de sa personne.

— Vous trouvez ?... moi pas. On ne peut pas dire qu'il soit laid. Il a une tête de méridional...

— Ces têtes-là plaisent aux femmes.

— A certaines femmes. 11 a l'air d'un coiffeur de Carcassonne... avec cela, l'œil sournois... il ne m'inspire aucune confiance... et il manque absolument de distinction.

— Peut-être... mais il ne manque pas d'aplomb.

— Il en a même trop, car il fera quelque sottise qui le démolira dans l'esprit de ma belle-sœur. Il a bien débuté, mais il finira par se faire siffler.

En causant avec son ami, pendant le trajet de la rue de Monceau à la rue Laffitte, l'oncle Paul avait soutenu tout le contraire de ce qu'il disait depuis un quart d'heure, et maintenant c'était Edouard Fortelle qui voyait tout en noir.

Les rôles étaient intervertis et ce double revirement devait forcément amener une entente complète.

— C'est assez nous occuper de ce jeune premier de l'île Maurice, reprit Noizet. Revenons à votre canaille de valet de chambre. Qu'allez-vous faire?

— Ma déclaration chez le commissaire de police.

— Cette nuit, mon cher, vous ne le trouveriez pas à son commissariat. Il aura couru à l'incendie et il doit y être encore.

— J'attendrai jusqu'à demain.

— A votre? place, moi, je me contenterais de signaler la disparition de Baptiste et je ne parlerais à personne du vol qu'il a commis... à personne, entendez-vous?

— Quoi I pas même à madame Noizet?

— A elle moins qu'à tout autre. Si elle apprenait votre mésaventure, elle se moquerait de vous... Ça vous étonne?... On se moque bien d'un homme qui fait une chute dans la rue... on Taide à se relever, mais on commence par rire de l'accident... c'est bête, mais c'est comme ça... et de même, dans votre cas, on arrêterait le voleur, si on pouvait, mais on trouve que le volé est un peu ridicule.

— C'est vrai... vous avez raison... je suivrai votre conseil.

— Vous ferez d'autant mieux de le suivre que, si on pince votre coquin de valet de chambre, il sera toujours temps de réclamer votre bien.

— Comment le pincerait-on, si je ne le dénonce pas?

— Avez-vous noté les numéros de vos obligations?

— Oui, certes.

— Eh bien I faites mettre opposition à la Ville et au Crédit foncier... sans spécifier si on vous les a volées ou si vous les avez perdues. Tous les banquiers et tous les changeurs seront prévenus et quand Baptiste essaiera d'en vendre une, il sera pris.

— A moins qu'il ne file à l'étranger. Il a de quoi passer en Amérique et même de quoi s'y établir, puisqu'il emporte en or et en billets quarante-trois mille francs... mais j'en ferai mon deuil, comme vous disiez, et je me résignerai sans peine à perdre cet argent, si mes affaires de cœur vont bien.

— Elles vont très bien, je vous le répète, et elles iront mieux encore quand j'aurai causé avec ma bellesœur. Ce soir, nous nous sommes assez mal quittés. J'irai dès demain me raccommoder avec elle, dussé-je lui faire des excuses, quoiqu'elle ait eu tous les torts. Et je profiterai de l'occasion pour lui offrir de prendre des informations sur M. Jules Beautreillis. Elle m'y autorisera, car je feindrai d'entrer dans ses idées... et les renseignements que je lui rapporterai, après enquête, suffiront, je le parierais, pour la refroidira l'endroit de ce personnage.

— Dieu le veuille ! soupira Edouard en secouant la tête ; mais elle pourrait bien prendre le contre-pied...

— Le fait est que la chère femme a, au plus haut degré, l'esprit de contradiction, mais j'espère être promptement en mesure de lui prouver que son protégé ne vaut pas cher, répondit Paul Noizet.

Et sur ce, je vous quitte. Tenez-vous coi, jusqu'à ce que vous m'ayez revu... et pour que ce soit bientôt, dînons ensemble demain soir, voulez-vous ?

— Je ne demande pas mieux.

— Alors, à sept heures et demie, au Café Anglais.

— C'est convenu. Je serai exact.

— J'aurai, très probablement, du nouveau à vous apprendre. En attendant, je vais me coucher, car je suis éreinté. La bagarre a été rude, et j'ai failli y laisser ma peau.

A propos, vous ai-je dit que, si je n'ai pas sauvé Simone, j'ai sauvé une femme?...

— Une femme?

— Oui... une malheureuse qui s'est accrochée à moi et que, dans l'obscurité , j'ai prise pour ma nièce. Quand je me suis aperçu de Terreur, il était trop tard. J'étais furieux... Je l'aurais volontiers battue... et j'ai fini par lui donner mon adresse qu elle m'a demandée. Je crains fort d'avoir fait là une sottise, car cette créature ne me dit rien qui vaille... mais si elle vient me relancer chez moi, j'en serai quitte pour lui remettre quelque argent.

Bonne nuit, cher ami !... et à demain !

Edouard Fortelle n'essaya pas de rétenir l'oncle Paul, qui descendit précipitamment l'escalier.

Le concierge avait quitté sa loge et causait sur le pas de la porte-cochère avec des boutiquiers du voisinage qui regardaient la fin de Tincendie.

Les ruines du théâtre brûlaient encore et il en sortait des torrents de fumée qui chassaient les curieux du boulevard.

— Ah I monsieur, s'écria cet homme, c'est épouvantable I On disait d'abord qu'il n'y avait que deux ou trois figurants blessés... maintenant, on parle de deux cents morts I

Et ce pauvre Baptiste qui n'est pas rentré !

— A quelle heure est-il sorti? demanda Noizet.

— Une heure après M. Fortelle... avec un de se amis qui est venu le chercher.

— Un domestique?

— Oh ! non, monsieur. Baptiste connaît des messieurs très bien. Celui-là est employé dans un grand magasin de nouveautés... au Louvre... au Bon Marché... je ne sais plus lequel des deux, mais je crois bien que c'est au Louvre... et quand il a congé, il va souvent > au spectacle à l'œil... les chefs de claque le font entrer

avec leurs hommes... et il emmène Baptiste... c'est pour ça que je suis inquiet.

— Le valet de chambre a eu un complice... je m'en doutais, pensa l'oncle Paul.

Mais il garda pour lui cette réflexion, et laissant là ce portier qui ne demandait qu'à bavarder, il s'achemina, au pas accéléré, vers son domicile.

La rue Laffitte aboutit directement à la rue de Ghâteaudun qu'il habitait, et il n'eut guère le temps de méditer en route. Du reste, son plan était arrêté dans sa tête. Il s'agissait d'obtenir de sa belle-sœur qu'elle en finît de marier sa fille à Edouard et il prévoyait qu'elle se ferait tirer l'oreille avant d'en venir là. Mais Simone avait voix au chapitre et il comptait sur elle, sans se dissimuler pourtant que les jeunes filles les plus raisonnables se laissent quelquefois prendre aux apparences et que le Beautreillis était plus à craindre qu'il n'avait voulu en convenir devant Edouard.

— Que le diable emporte les héros de roman! conclut Noizet, en sonnant à la porte de sa maison.

Le célibat prolongé rend égoïste.

Cet état que préfèrent beaucoup de Parisiens — et des meilleurs — n'empêche pas les sentiments, mais il les émousse.

^habitude de vivre seul fait qu'on ne s'occupe plus que de soi.

C'est à ce point qu'à table on reconnaît tout de suite un vieux garçon qui mange au restaurant depuis des années. Il a beau être bien né et bien élevé, il oublie souvent, quand il est assis à côté d'une femme, d*ofFrir à boire à sa voisine. Il a désappris la politesse.

Et, dans les grandes occasions aussi bien que dans les petites, il se conduit un peu comme s'il n'y avait dans tout l'univers que sa précieuse personne,

Paul Noizet avait fini par en arriver là, après avoir eu, étant jeune, le cœur sur la main et Tenthousiasme facile.

Cet oncle, qui aimait beaucoup sa nièce, aimait aussi ses aises et évitait avec soin les émotions vives ; et maintenant, son idéal de vie était précisément le contraire de l'idéal de sa belle-sœur, laquelle ne rêvait qu'aventures romanesques et dévouements sublimes.

On croira donc sans peine qu'il gardait un très fâ-

cheux souvenir des récents événements qui venaient de troubler sa quiétude.

L'incendie de l'Opéra-Comique, le sauvetage de Simone par un inconnu et, brochant sur le tout, le vol chez Edouard Fortelle, c'était vraiment trop d'ennuis coup sur coup pour un homme accoutumé à passer joyeusement ses soirées.

Il était rentré chez lui,éreinté et mécontent.

Mais il était d'un caractère à se consoler vite des contrariétés ,qui dérangeaient son existence. Elles glis^ saient sur lui comme l'eau sur un rocher, et au temps de sa jeunesse, il en avait vaillamment supporté de plus désagréables.

Après tout, celles qu'il venait de subir ne lui étaient pas personnelles. Elles touchaient plutôt Fortelle, dévalisé d'une jolie somme et troublé dans ses légitimes amours par l'entrée en scène d'un rival d'occasion.

Et, de ces deux malheurs, aucun n'était irréparable. Fortelle, orphelin dès l'enfance, jouissait, depuis sa majorité, de quarante bonnes mille livres de rente, et la perte d'une centaine de mille francs ne le ruinait pas. Quant au sauveteur, tant prôné par la veuve, il ne pouvait pas faire une concurrence sérieuse au fiancé de Simone. Rien n'indiquait même qu'il songeât à se poser en aspirant à la main de mademoiselle de Noizet et, s'il s'en avisait, on n'aurait pas de peine à l'évincer.

A moins pourtant que Simone ne s'amourachât de ce héros de roman et, assurément, elle n'en était pas encore là î

L'oncle Paul dormit donc aussi paisiblement que de coutume, et huit heures de sommeil ininterrompu eurent raison de sa mauvaise humeur.

Il s'éveilla disposé à déjeuner bien et de bon appétit, car il était tout à la fois gourmet et gros mangeur, ce

qui constitue une exception, attendu que beaucoup de gastronomes, punis par où ils ont péché, ont la digestion difficile.

Paul Noizet possédait un excellent estomac et, en dépit d'un proverbe connu, il n'avait pas mauvais cœur. Il pensait beaucoup à lui*même, mais il pensait aussi aux autres, et il comptait de nombreux amis qui, presque tous, étaient ses obligés.

Il était sincèrement attaché à Edouard, il chérissait Simone et, s'il se moquait volontiers des travers de sa belle-sœur, il lui avait plus d'une fois rendu des services importants.

A la mort de son frère, notamment, il lui avait été fort utile, car elle n'entendait rien aux affaires, et il avait si bien conduit la liquidation de la maison Charles Noizet et 0% que la mère etla fille étaientrestées en possession d'une belle fortune, solidement placée et complètement à l'abri des hasards commerciaux.

Mais il avait connu jadis un autre sentiment plus vif et plus tendre que l'amitié et les affections de famille.

Et si les femmes ne l'occupaient plus, ce n'était pas faute de les avoir passionnément aimées. Elles lui avaient même fait faire quelques sottises, expiées par des déboires et largement rachetées par vingt ans de travail.

Après avoir jeté ses gourmes, il avait, disait-il, mis son cœur au clou, comme le Castibalza de la romance y avait mis sa dague, et il ne l'avait pas encore décroché.

N'ayant plus le temps d'aimer sérieusement, il s'était contenté de distractions moins absorbantes, et, cuirassé par l'expérience contre les entraînements, il s'était voué exclusivement aux amourettes passagères.

Il s'en trouvait fort bien et, à quarante-cinq ans qu'il

avait, il se croyait guéri, pour toujours guéri de cette folie du bel âge qui hante assez souvent aussi les vieillards et, à plus forte raison, les hommes mûrs.

Depuis qu'il n'était plus banquier, il s'était arrangé une vie à sa guise et il se proclamait lui-même le plus heureux des hommes.

Libre comme Tair et assez riche pour satisfaire tous ses goûts, il ne sacrifiait rien aux obligations mondaines, ni à cette envie de paraître qu'on a si bien nommée « la pose » et qui fait dérailler tant de Parisiens de la décadence.

Il professait pour l'indépendance un culte qui allait jusqu'au fanatisme, et, quoiqu'il goûtât peu la poésie de Casimir Delavigne, il savait par cœur les tirades du vieux garçon de V Ecole des Vieillards,

Il en citait volontiers des vers comme ceux-ci :

Jamais le bon plaisir de madame Boiinard Ne me fit lever tôt, ne me fit coucher tard.

Ou encore :

Dans mon gouvernement, despotisme complet, Je fais ce que je veux, je vais où il me plaît.

Et autres arguments contre les justes noces que réfute victorieusement cet axiome plus moderne : « ToUt célibataire est plus ou moins marié. »

Ce n'était cependant pas le cas de Noizet, caril fuyait comme la peste des longues liaisons, vulgairement appelées « collages ».

Il allait même jusqu'à préconiser le système du Sultan Schariar, des Mille et vne Nuits^ que le bourreau faisait veuf tous les matins et qui se remariait tous les soirs.

Et comme l'esprit humain est plein de contradic-

tions, Toncle Paul trouvait fort bon que son protégé, Edouard Fortelle, épousât Simone.

C'était lui qui, en dépit de ses théories anticonjugales, avait arrangé ce mariage, et il tenait d'autant plus à en hâter la conclusion que, depuis l'incendie du théâtre, il craignait qu'il ne manquât, quoiqu'il eût affirmé le contraire à son jeune ami.

La catastrophe de TOpéra-Gomique était arrivée très mal à propos, et ses conséquences allaient se faire immédiatement sentir à ce philosophe désabusé qui tenait par-dessus tout à son repos.

Pour commencer, sa journée allait être remplie par des occupations peu récréatives. Au lieu de monter à cheval le matin et de faire, de quatre à sept, un whist à son cercle, comme il en avait l'habitude, il lui fallait pousser d'abord jusqu'à la rue de Monceau pour prendre des nouvelles de sa nièce et pour tâcher de rentrer en grâce auprès de sa belle-sœur. Il devrait ensuite aller au Grand-Hôtel, afin de s'assurer que M. Jules Beautreillis y logeait, comme il l'avait déclaré, et aussi pour s'informer un peu de ce que pouvait bien être, au vrai, ce soi-disant arrivé en droite ligne de l'île Maurice.

Il s'était à peu près engagé, vis-â-vis d'Edouard, à se renseigner sur ce personnage et il ne voulait pas différer de tenir sa promesse, parce que, très probablement, le sauveur ne tarderait guère à se présenter chez madame Noizet, qui l'y avait si gracieusement invité.

L'après-midi passerait tout entière à ces deux visites indispensables. Adieu la partie à cent sous la fiche I adieu la flânerie aux Champs-Elysées à l'heure où ces demoiselles vont au Bois — en argot du boulevard, l'heure du grand persil.

L'oncle Paul avait bien, pour se consoler, la perspective de dîner le soir au Café Anglais, mais il pré-

voyait que son convive Fortelle lui parlerait tout le temps de ses inquiétudes et de ses espérances. Les amoureux sont sans pitié.

Enfin, il fallait bien se résigner à subir une situation qu'un fatal hasard avait créée. Il ne s'agissait plus que d'y mettre un terme en mariant promptement Simone.

Quand ce serait fait, Noizet reprendrait son cher train de vie, en attendant que sa nièce lui donnât das petits-neveux qui sauteraient sur ses genoux.

Ce partisan forcené du célibat adorait les enfants ; à ce point qu'il regrettait de n'en pas avoir à lui.

Au contraire de tant de viveurs qui se réjouissent d'avoir échappé aux responsabilités, Noizet se serait très bien accommodé d'un bâtard.

Il était né avec la bosse de la paternité.

Il avait depuis longtemps fait son deuil du seul bonheur qui lui manquât, mais il y pensait encore quelquefois, à ses moments perdus.

Ce jour-là, le premier de la série de désagréments qu'il prévoyait, il se leva très tard, fit longuement sa toilette matinale, s'habilla pour sortir et se mit à table.

C'était sa méthode, lorsque, par exception, il avait quelque soucis. Il prétendait qu'après un bon repas, il se sentait meilleur.

Noizet dînait au restaurant, mais il déjeunait chez lui et il possédait une cuisinière de premier ordre.

Cette cuisinière, un valet de chambre et un groom pour soigner ses deux chevaux de selle, composaient toute sa domesticité.

Sa fortune lui aurait permis d'avoir au moins une voiture, mais il s'en passait très bien, estimant que c'était un luxe inutile et préférant diminuer ses frais généraux, pour garder plus d'argent de poche.

L'appartement qu'il occupait au deuxième étage

d'une belle maison de la rue Ghâteaudun était spacieux et regorgeait d'objets d'art, car ce financier en retraite adorait les tableaux et les bibelots. Et comme il était connaisseur, il ne s'était pas ruiné en n'achetant que des toiles authentiques et des curiosités de bon aloi.

Noizet était aussi un bon maître, pas fier et facile à servir. Il causait volontiers, pendant son déjeuner, avec son valet de chambre qui était chez lui dépuis sept ans et qui avait toute sa confiance.

C'était le cas ou jamais, après les événements de la nuit, d'autant que Noizet ne l'avait pas vu, en rentrant après rincendie, et que le matin, en s'éveillant, il ne lui avait pas dit grand' chose.

Ce fut Etienne qui entama la conversation, dès que son maître fut attablé.

— Quel malheur 1 dit-il en lui servant des œufs brouillés aux pointes d'asperges. Trois cents personnes brûlées î... Monsieur a lu les journaux ?

— Je n'ai pas besoin de les lire. J'y étais, répondit Noizet, en se versant à boire.

— C'est donc ça que j'ai trouvé les habits de monsieur tout abîmés. Monsieur a eu delà chance d'en réchapper î

— J'ai bien cruque j'allais y rester... mais je m'en suis tiré par miracle... ma belle-sœur aussi et ma nièce.

Mais Baptiste y est resté.

— Biiptiste?... le domestique de M. Fortelle?

— Oui; il s'est payé, hier soir, l 'Opéra-Comique et... n'a pas reparu.

Tu le connaissais, hein ?

— Ah ! je crois bien !... il venait me voir souvent et j'allais le voir... la rue Laffilte est à deux pas d'ici... nous voisinions... et il m'allait assez. Il n'avait qu'un défaut...

— Lequel?

— 11 aimait trop à lever le coude et chez les marchands de vin du quartier, il faisait de mauvaises connaissances.

— Qui fréquentait-il donc?

— Oh ! des propres à rien... au lieu de voir des gens de maison, il voyait des messieurs bien mis qui vivaient on ne sait pas de quoi... des faiseurs...

— Des commis de magasin, d'après ce que m'a dit le concierge de M. Fortelle.

— Ceux que j'ai vus avec lui m'ont plutôt fait l'effet d'être de ces gens qui tripotent aux courses. Ils grugeaient ce pauvre Baptiste en vivant à ses crochets et en le poussant à parier. Ils lui avaient mangé toutes ses économies et il n'avait plus le sou... à preuve, que, la dernière fois que je l'ai rencontré, il m'a emprunté quinze francs.

— Tu ne les reverras jamais, tes quinze francs... pas plus que tu ne reverras Baptiste.

— Eh bien I je ne regretterai que lui... quand j'oblige un camarade, je fais le sacrifice de l'argent que je lui prête, mais ça m'afflige d'apprendre qu'il est mort.

Est-ce bien sûr qu'il a été brûlé ou écrasé ?

— Sûr, non, puisqu'on n'a pas encore reconnu, ni même retiré tous les cadavres... mais c'est tout comme. Il ne reviendra pas, je te le garantis.

L'oncle Paul eut sur le bout de la langue l'histoire du vol, mais il avait promis à Fortelle de n'en pas parler et il se retint de la raconter à Etienne qui n'aurait pas manqué de l'ébruiter.

— Débouche une bouteille de mon Cos d'Estournel, 74, lui dit-il pour prévenir d'autres questions auxquelles il ne voulait pas répondre. J'ai été tellement secoué cette nuit que j'éprouve le besoin de me remettre avec un vin généreux.

Etienne se mettait en devoir d'exécuter Tordre, lorsqu'on sonna à la porte de l'appartement et son maître reprit :

— Je n'y suis pour personne... mais va voir qui c'est... Fais vite... j'ai très soif.

Quand le valet de chambre fut sorti de la salle à manger, Noizet se mit à dire entre ses dents :

— Qui diable peut avoir eu l'idée de venir chez moi à l'heure de mon déjeuner ? A coup sûr, ce n'est pas un de mes amis. Ils savent tous que je n'aime pas à être dérangé quand je suis à table... et je n'ai invité personne. Serait-ce Fortelle qui a du nouveau à m'apprendre ?... ou ma belle-sœur qui m'envoie chercher?... une nouvelle lubie qui lui aurait passé par la tête... Elle peut compter que je ne bougerai pas avant d'avoir fini... A moins pourtant que Simone ne soit malade.

Enfin !... je vais savoir à quoi m'en tenir.

Mais, en dépit de la consigne qu'il avait reçue, Etienne ne se pressait pas de reparaître et Noizet, continuant son monologue, reprit :

— Cet animal parlemente avec un intrus qui insiste pour me voir... que ne luiferme-t-il la porte au nez î... Mais je ne devine toujours pas à qui il a affaire.

Puis, frappé tout à coup d'une idée :

— Si c'était le Beautreillis qui voudrait m'honorer de sa visite?., je ne me souviens pas de lui avoir donné mon adresse, mais il a pu la demander, ce matin, chez celte folle d'Octavie... et parbleu! si c'était lui, je ne serais pas fâché de le voir pour l'interroger à fond,., ça m'éviterait peut-être une course au Grand- Hôtel.

Quand on se lance au hasard dans le vaste champ des hypothèses, il arrive rarement qu'on tombe sur la vraie.

De toutes les suppositions entre lesquelles hésitait l'oncle Paul, aucune ne se vérifia.

Etienne rentra enfin dans la salle à manger et, avant qu'il ouvrît la bouche, son maître lui cria :

— Eh bien ! tu t'amuses à bavarder, au lieu de me servir I... à quel imbécile parlais-tu?... et pourquoi tant de cérémonies pour le renvoyer ?

— Monsieur m'excusera, balbutia le valet de chambre; j'ai commencé par dire que monsieur était sorti... mais elle prétend que monsieur la recevra, quand il aura vu cette carte.

— Gomment, elle ?... C'est donc une femme ?

— Oui, monsieur... une jeune femme... et elle pleure que ça fait pitié.

— Quelque mendiante I... donne-lui cent sous et congédie-la.

— Elle ne demande pas l'aumône, elle veut seulement voir monsieur.

— Ah ! c'est trop fort !... une drôlesse qui veut entrer chez moi, malgré moi ! Va lui dire que ma porte est consignée à ses pareilles et jette-la dehors.

Et comme Etienne, au heu de tourner les talons, continuait à présenter une carte de visite :

— Eh bien ! quoi?... elle tient à me faire savoir oîi elle loge ? réponds-lui que je ne reçois pas les filles et que je ne vais pas non plus les voir chez elles.

— ^ Pardon, monsieur !... ce n'est pas son adresse qu'elle m'a remise... si monsieur veut prendre la peine de regarder...

^ Une carte à mon nom ! s'écria Noizet après y avoir jeté les yeux. Ah çàl est-ce que cette donzelle voudrait me mystifier ? qu'est-ce que^ c'est que ce morceau de carton ?

— Elle jure que monsieur le lui a remis... hier soir... pendant l'incendie de l'Opéra-Gomique... à la pharmacie Mialhe... où monsieur l'avait portée...

Noizet comprit tout à coup. 11 avait totalement oublié

ce sauvetage qui lui faisait honneur, quoiqu'il Teût accompli sans le vouloir. La mémoire lui revint et il s'étonna de ne pas avoir deviné plus tôt que la pauvre créature qui lui devait la vie venait lui demander un secours.

Il Ty avait tacitement autorisée en lui jetant sa carte avant de la planter là, et il n'était pas homme à refuser de compléter une bonne action par une charité.

— Gomment est-elle ? demanda-t-il. Petite, n'est-ce pas?... Mince?... pas trop mal de figure?...

— C'est bien ça... elle est assez gentille et elle a une robe de soie... mais dans un état!... en loques !... On dirait qu'oïl l'a rouée de coups et traînée dans laboue... Il faut que le concierge ne l'ait pas vue, car il ne l'aurait pas laissée monter... et elle ne se tient pas debout,., si je ne l'avais pas fait asseoir sur la banquette, elle serait tombée tout de son long.

Noizet n'hésita plus. Il se leva vivement, jeta sa serviette sur la table et passa dans l'antichambre où il trouva la suppliante à peu près évanouie.

C'était bien la femme qu'il avait sauvée en croyant sauver Simone, mais s'il l'avait rencontrée dans la rue, il aurait eu beaucoup de peine à la reconnaître, tant elle était pâle et défaite.

Les heures qui s'étaient écoulées depuis la catastrophe et les soins qu'elle avait dû recevoir à l'ambulance ne l'avaient pas remise des étreintes de la foule et d'un commencement d'asphyxie. Il semblait au contraire qu'elle allât plus mal qu'elle n'allait immédiatement après la bagarre du théâtre.

Etienne et son maître la prirent chacun par un bras et la portèrent, plutôt qu'ils ne la conduisirent, dans la salle à manger où ils l'attablèrent.

Noizet, presque aussi embarrassé que chez Mialhe, allait envoyer chercher un médecin, mais le valet de

chambre, mieux avisé, courut au buffet, déboucha la fameuse bouteille de Gos d'Estournel 74, que son maître avait commandée, remplit un verre et fît avaler à la pauvre diablesse une gorgée de vin vieux.

— Je gagerais qu'elle n'a ni bu ni mangé depuis hier, dit-il à demi-voix. Elle tombe d'inanition tout bonnement. Si monsieur le permet, je vais la servir.

Et le brave Ètienne mit le couvert pour cette invitée du bon Dieu.

Elle le laissa faire sans dire un mot.

Noizet, qui s'était assis à côté d'elle, la regardait avec une attention bienveillante. Il ne lui en voulait plus de s'être accrochée à son bras dans le corridor du théâtre. Simone était sortie vivante de la fournaise. Un sauvetage de plus ne gâtait rien, quoique la personne sauvée lui parût décidément faire partie du clan des irrégulières de petite marque.

Un vieux Parisien ne se trompe pas lorsqu'il s'agit de classer une femme, et plus il examinait celle-là, plus il se persuadait qu'il l'avait bien jugée, la veille, quand il l'avait regardée, avant de la quitter.

Elle était jeune — vingt-deux ans tout au plus — et elle était vraiment jolie avec ses grands yeux bruns et ses cheveux blond-cendré. Elle avait même, par une exception assez rare dans ce monde-là, l'air intelligent. Et cependant, il ne paraissait pas qu'elle eût atteint les hauts grades de la galanterie cotée.

Noizet, qui ne connaissait que le grand état-major de l'armée des horizontales, Noizet ne se souvenait pas de l'avoir jamais rencontrée aux premières ni au Bois, et il en concluait qu'elle devait être récemment sortie d'un magasin de modes ou d'un atelier de couture.

Sa toilette tapageuse et fanée indiquait pourtant qu'elle n'en était pas à ses^débuts.

Il fallait aussi qu'elle ne manquât pas de hardiesse,

MARIAGE d'inclination v..^

voire même d'effronterie, pour se présenter ainsi chez un monsieur qu'elle n'avait fait qu'entrevoir.

Sa visite, dès le lendemain de Tincendie, devait avoir un but intéressé, et quoiqu'elle mourût de faim, puisqu'elle n'avait encore ouvert la bouche que pour dévorer une tranche de jambon d'York, servie par Etienne, elle n'était certes pas venue uniquement pour déjeuner.

Noizet, qui s'attendait à une demande d'argent, était tout disposé à ouvrir sa bourse et prenait plai^^ir à la voir satisfaire un appétit aiguisé parle jeûne. Il s'amusait même à lui verser du Gos d Estournel pour lui délier la langue et il prévoyaitdes confidences, moins ennuyeuses probablement que les déclamations sentimentales de sa belle-sœur Octavie.

Mais la demoiselle ne buvait que pour se restaurer et on voyait bien qu'elle était un peu honteuse d'avoir commencé par apaiser sa faim avant d'expliquer pourquoi elle venait.

— Allez-vous mieux? lui demanda en souriant Toncle Paul.

— Merci, monsieur, dit-elle en repoussant l'assiette vide que le compatissant Etienne avait remplie; je vous demande pardon... je n'en pouvais plus.

— Oh ! je comprends ça... rien ne creuse comme les émotions et vous en avez eu de rudes, hier soir.

— Hier soir... cette nuit... ce matin...

— Une série d'émotions, alors, mais je suis charmé de constater que vous ne vous en ressentez pas trop.

— J'ai failli mourir. Après votre départ, je me suis encore trouvée mal... je suis restée près d'une heure sans connaissance, et quand je suis revenue à moi, j'ai eu une attaque de nerfs... J'avais trois médecins autour de moi.

— Enfin, ils vous ont remise sur pied, à ce que je

vois, dit Tonde Paul qui trouvait que cette intéressante personne cherchait un peu trop à l'apitoyer.

— Oui, reprit-elle tristement, et je regrette maintenant de n'être pas morte.

— Bon ! pensa Noizet, elle va me débagouler une tirade larmoyante... elle va me la faire au désespoir,,, il est écrit que je n'échapperai pas aux grandes phrases.

Et pour se soustraire à ce désagrément, il mit la main à sa poche, dans la louable intention d'y prendre quelques louis et de les offrir à cette éplorée en la congédiant.

Mais elle surprit le geste et elle lui dit :

— Je ne vous demande rien, monsieur... rien qu'un conseil... et peut-être un service... vous avez été si bon pour moi que vous ne me refuserez pas, je l'espère.

— Un service, très volontiers, interrompit Noizet; mais un conseil... je ne vous le promets pas. C'est une monnaie dont je suis avare.

Et comme son obligée avait Tair de ne pas comprendre, il ajouta :

— Voyons !... vous savez bien qu'on ne demande des conseils que pour ne pas les suivre. Et puis, quel conseil pourrais-je vous donner?... Je ne connais ni votre passé, ni votre situation actuelle... je ne sais même pas qui vous êtes.

— Yous m'avez sauvée sans vous en informer, murmura la jeune femme.

La réponse était topique — comme on disâit il y a quelques années, lorsque cet adjectif était encore à la mode — et elle fît une certaine impression sur Tonde Paul qui se radoucit un peu.

— Enfin! soupira-t-il, exposez-moi votre cas... je verrai si je puis vous donner une consultation... et d'abord, racontez-moi votre histoire... il faut qu'avant tout je sache à qui j'ai affaire.

L'inconnue se mit à regarder du coin de l'œil Etienne, qui écoutait la conversation. Noizet devina qu'elle ne voulait pas se confesser devant un domestique et fit signe à son valet de chambre de sortir.

— Monsieur, commença-t-elle, dès qu'Etienne fut parti, j'aime autant vous dire tout de suite que je ne mérite peut-être pas qu'un homme comme vous s'intéresse à moi... je ne suis pas mariée et je vis comme si je l'étais.

Noizet eut un geste qui signifiait : « Je m'en doutais bien et ça m'est égal, allez toujours ! »

— Je ne suis qu'une pauvre fille. Je n'ai jamais connu mon père. Ma mère, qui était concierge, rêvait de faire de moi une actrice. J'ai travaillé pour entrer au Conservatoire... j'ai passé un examen... j'ai échoué et alors... il est arrivé ce qui devait arriver.

— Bon !... passez, ma chère !... passez ! je la sais par cœur votre histoire... vous vous êtes enrôlée dans le régiment des cocottes.

— A contre-cœur, je vous le jure... et je m'en suis bien repentie.

— Vous n'avez donc pas réussi?

— J'ai eu de la chance d'abord, mais je n'ai pas su en profiter... et les mauvais, jours sont venus vite.

De la chance I Noizet connaissait ce langage pour l'avoir entendu tenir cent fois par des farceuses dégringolées, et il savait ce que voulait dire ce terme technique.

Son obligée avait dû faire le diable à quatre, avant de tomber dans la misère d'oii elle cherchait à sortir, maintenant qu'elle y avait goûté.

Et il ne l'aurait pas laissée achever le récit de ses malheurs, s'il n'eût pris un certain plaisir à en suivre le fil, pour voir par quelle transition adroite elle allait en arriver à ijuplorer sa protection.

Curiosité de vieux viveur qui ne rengageait à rien, puisqu'il pourrait toujours s'en tirer avec un secours payé, séance tenante.

— J'étais tombée bien bas, reprit-elle, quand j*ai rencontré un homme que j'ai aimé... d'amour... c'était la première fois que ça m'arrivait.

— Une fois n'est pas coutume, dit l'oncle Paul, en réprimant une forte envie de rire.

— Vous ne me croyez pas, je le vois bien. C'est pourtant la vérité. Il n'était pas riche. J'ai travaillé pour vivre.

— Et pour le faire vivre...

— Pas comme vous pensez, répliqua vivement la déchue. Il travaillait, lui aussi, et nous faisions bourse commune. Il n'aurait pas accepté un sou de moi.

— J'en suis convaincu, dit Noizet avec une gravité ironique.

— Non monsieur. Il était trop bien né pour exploiter une femme. Sa mère était une comtesse.

— Il a dû lui causer bien du chagrin, reprit, toujours sur le même ton, l'oncle Paul.

— Il y a dix ans qu'elle est morte...

— Sans lui laisser de fortune... une comtesse indigente, alors ?... ça s'est vu.

— Elle était très riche, dit la demoiselle aux cheveux blond-cendré.

— C'est donc qu'elle l'a déshérité? demanda Noizet, toujours railleur. Comment s'y est-elle prise ?... De mère à fils, c'est défendu par le code.

— Eu France, oui... mais elle n'était pas Française.

— Ni le père non plus alors?

— Je n'en sais rien. Ce père n'a pas reconnu son fils. Il ne l'a même jamais vu.

— Ah I diable !... la comtesse a donc... comment dirai-je ?... la comtesse a cascade.

— Elle avait dix-sept ans quand elle a été séduite par un homme qu'elle ne pouvait pas épouser.

— Et pourquoi ne pouvait-elle pas Tépouser ?... estce qu'il était marié ?

— Non, mais... il n'était pas noble.

— Oh ! je comprends... ses parents, à elle étaient d'une si illustre race qu'ils n'ont pas voulu d'une mésalliance.

Mais... l'enfant, qu'en ont-ils fait?

— Ils n'ont pas osé le supprimer... ils ont emmené leur fille en Italie. Elle y est accouchée secrètement. L'enfant a été nourri par des paysans et, plus tard, élevé dans un couvent, loin de la ville que sa famille habitait. On voulait le forcer à se faire moine. Sa mère trouvait quelquefois le moyen de venir le voir et de lui remettre de l'argent. Elle lui a même donné son portrait. Quand elle est rnrorte, il avait quinze ans. On l'a chassé parce que les grands-parents n'ont plus voulu payer la pension... alors il s'est embarqué comme mousse et il a couru le monde entier avant d'arriver à Paris.

Quand nous nous sommes mis ensemble, il donnait des leçons d'italien et des leçons d'anglais. Il parle cinq langues.

— Comme Pranzini.

A celte cruelle réplique, la pauvre fille se mit à fondre en larmes et l'oncle Paul eut un remords. Il ne croyait pas un traître mot de l'histoire qu'elle lui racontait et il n'avait pas pu résister à l'envie de se moquer d'elle. Mais il réfléchit aussitôt que la malheureuse ne faisait que répéter ce que lui avait narré son amant — quelque aventurier cosmopolite dans le genre du célèbre assassin de la rue Montaigne, qui, lui aussi, fut adoré des femmes.

Et celle-là était peut-être plus à plaindre qu'à blâmer

— Oh I monsieur, dit-elle, entre deux sanglots, que vous ai-je fait pour que vous me parliez ainsi?... Vous croyez sans doute que j'ai inventé tout ce que e viens de vous dire... Yous ne m'accuseriez plus de mentir, si je vous apprenais le nom de la mère de mon amant... un nom illustre dans le pays où elle est née... mais ce nom je lui ai juré, à lui, de ne jamais le confier à personne... il ne le porte pas... et il a toujours ignoré celui de son père... il se fait appeler Lucien Verberie...

— Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, interrompit Noizet, qui se reprochait d'avoir été si dur. Parlez-moi de vous, et dites-moi de quelle façon je puis vous être utile. J'y suis tout disposé. Si vous vous adressez à moi, c'est évidemment que vous n'avez plus personne qui s'intéresse à vous.

— Personne au monde.

— Il paraît que le joli Lucien l'a plantée là, pensa l'oncle. Elle le défend quand même. Décidément, cette créature a du bon.

Et il reprit tout haut :

— Je puis bien maintenant vous demander comment vous vous appelez, vous... et oii vous demeurez.

— Je m'appelle Zoé Coligny et je demeurais avec Lucien, rue de Belzunce, 14.

— Quand vous viviez ensemble... mais depuis qu'il vous a quittée?...

— 11 ne m'a pas quittée... et je ne désespère pas encore de le revoir.

— Vous ferez bien de ne pas courir après lui... Vous m'avez demandé un conseil... en voilà un que je vous engage à suivre.

— Monsieur, vous ne me comprenez pas. S'il ne s'agissait que d'une brouille entre lui et moi, je ne m'adresserais pas à vous.

— Je ne me chargerais pas de vous raccommoder, dit en souriant Noizet.

— Je crains qu'il ne soit mort.

— Gomment cela?

— Oui, mort... écrasé, brûlé, asphyxié hier, à l'Opéra* Comique.

— Quoi ! il était !...

— Avec moi, oui, .monsieur... auxtroisièmes loges... quand le feu a pris, nous sommes sortis trop tard. C'est ma faute. Lucien voulait partir dès qu'il a vu les premières flammèches tomber sur la scène. J'ai cru que ce n'était rien et je l'ai retenu... je tenais à entendre Mignon... j'aime tant le théâtre et nous y allions si rarement !... ces deux ou trois minutes de retard, je me les reproche amèrement... Nous n'étions pas plutôt hors de la loge que nous avons été pris dans la foule. Je me suis serrée contre Lucien et j'ai pu descendre avec lui jusqu'au corridor des premières... là, le gaz s'est éteint tout à coup... une violente poussée nous a séparés... je l'ai appelé... il ne m'a pas répondu... alors j'ai perdu la tête... leflot m'a empt)rtée... je me suis cramponnée instinctivement à quelqu'un qui s'est trouvé là, et... vous savez le reste...

— Oui... ce quelqu'un c'était moi... et je vous ai tirée de là... sans préméditation. J'étais allé à i'Opéra- Comique avec des parents... ma belle-sœur et ma nièce... en vous sauvant, j'ai cru aauver ma nièce.

— Ah! je comprends maintenant pourquoi vous m'avez si mal reçue quand je vous ai remercié !

— J'ai eu tort... d'autant plus tort que ces dames ont pu se sauver. Alors vous supposez que votre bon ami a été moins heureux qu'elles ?

— Je l'ai cherché toute la nuit. Dès que j'ai pu me tenir debout, je me suis échappée de la pharmacie Mialhe et je me suis mise à errer sur la place en criant

son nom... j'espérais qu'il m'entendrait... je ne savais plus ce que je faisais... je me précipitais pour regarder chaque cadavre qu'on emportait... tant qu'à la fin les agents qui essayaient de maintenir Tordre se sont fâchés... je voulais à toute force rentrer dans le théâtre qui brûlait... ils m'ont prise et ils m'ont menée, malgré moi, dans une boutique de la rue Favart, où il y avait des sergents de ville et un officier de paix... ils m'y ont gardée jusqu'au jour. Quandils m'ont relâchée, j'ai couru chez nous rue de Belzunce... le concierge m'a dit qu'il n'avait pas vu Lucien. Je suis revenue au boulevard... là, j'ai appris qu'il y avait des morts et des blessés à la mairie de la rue Drouot... quand je m'y suis présentée, j'étais dans l'état oîi vous me voyez... j'y ai trouvé des gens qui ont prétendu que je sortais d'un restaurant de nuit et que j'étais ivre, parce que mes jambes ne pouvaient plus me porter. On m'a chassée. Alors, je me suis traînée jusqu'au poste de la place Louvois... là aussi, on a refusé de me laisser entrer pour voir les cadavres. Je suis revenue rôder autour des ruines du théâtre... quelque chose me disait que le corps de mon amant était là, et je ne pouvais pas me décider àm'éloigner de ces décombres...

— Vous auriez sagement fait de rentrer chez vous, dit doucement l'oncle Paul.

— A pied, je n'en aurais pas eu la force... et je n'avais pas d'argent pour prendre une voiture, répondit Zoé en baissant la tête, comme si elle eût été honteuse d'avouer sa pauvreté.

— Je m'explique maintenant pourquoi vous n'aviez pas déjeuné.

— Et je n'avais pas dîné hier, pour arriver au théâtre avant l'ouverture du Chalet. Mais ce n'était pas seulement la force qui me manquait pour remonter jusqu'à la rue de Belzunce. Je n'osais pas... je me figurais que le

concierge allait m'apprendre qu'on avait rapporté le cadavre de Lucien... et je ne savais plus que faire... je crois que si la Seine eût élé plus près, je serais allée m'y jeter.

— Vous auriez eu grand tort. Il est toujours temps d'en venir à ces extrémités-là.

— Enfin, je me suis souvenue de vous, monsieur. J'avais dans mon corsage la carte que vous m'aviez remise... je l'ai regardée, et j'ai vu que vous demeuriez rue de Châteaudun. Je me sentaisencore assez d'énergie pour marcher jusque-là, et j'espérais que vous ne refuseriez pas de m'accompagner rue Drouot. . . rue de Richelieu... dans tous les endroits où on a porté les victimes de l'incendie... on vous laisserait entrer, vous, et si vous répondiez de moi, on me laisserait entrer aussi.

— Est-ce là le service que vous venez me demander?

— Oui, monsieur... lé seul... et je vous supplie de me le rendre.

L'oncle Paul ne se pressa pas de répondre. Il se souciait médiocrement de courir les postes de police en compagnie d'une femme que^ sur sa mine, on avait déjà consignée à la porte des ambulances. Et pourtant, il lui en coûtait de la refuser, car la douleur vraie de cette malheureuse avait fini par le toucher.

— Je puis y aller sans vous, dit-il, après un silence.

— Sans moi ! s'écria Zoé. A quoi bon ? Vous n'avez jamais vu Lucien... vous ne reconnaîtriez pas son corps...

L'argument était sans réplique et Noizet se tut.

— Je comprends, reprit la demoiselle, vous auriez honte devons montrer avec moi, faite comme je suis... mais je puis passer d'abord rue de Belzunce, pour changer de toilette.

— Voilà une bonne idée... d'autant meilleure que votre ami est peut-être rentré ce matin... àson...à votre domicile.

— Je ne l'espère plus... mais si par miracle je l'y trouvais, il serait heureux de vous remercier de ce que vous avez fait pour moi.

— Alors, vous me demandez de vous conduire chez vous?

. — En voiture, oui, monsieur... on ne vous verra .pas.

Noizet hésita encore. Se déranger, au beau milieu de son déjeuner, pour voiturer une créature qui, au fond, ne l'intéressait guère, cette perspective ne lui souriait pas du tout; mais puisqu'il avait tant fait de que l'écouter, il pouvait bien aller jusqu'au bout de ses complaisances.

Et puis, il était poussé à la suivre par un sentiment de curiosité qui avait sa raison d'être — une raison connue de lui seul. Il se décida donc à répondre :

— Eh bien I je vais vous mener jusqu'à voire porte et j'attendrai là que vous ayez changé de costume... à moins que votre Lucien ne soit revenu... Yotre portier vous le dira... et dans ce cas, je vous laisserai à vos effusions. Je ne tiens pas à ses actions de grâces.

— Gomme vous voudrez, monsieur, dit humblement Zoé.

Noizet sonna et dit à son valet de chambre d'aller chercher un fiacre. Puis, quand Etienne fut parti, il reprit, en s'adressant à son obligée :

— La station est à deux pas. Je suis habillé pour sortir et je n'ai plus qu'à mettre mon chapeau. Descendons, si vous le voulez bien. J'achèverai de déjeuner tantôt et je n'ai pas de temps à perdre, car j'ai beaucoup de choses à faire aujourd'hui. Je puis vous donner une heure... pas plus.

— Que vous êtes bon ! s'écria la jeune femme.

— Ne me remerciez pas et partons!

La bonne amie de Lucien était déjà debout. Noizet

descendit avec elle. Le fiacre attendait en bas. Noizet Fy fit monter et y monta ensuite, au grand ébahissement d'Etienne, qui n'était pas accoutumé à voir son maître sortir en si équivoque compagnie.

Le voyage fut silencieux, parce que les voyageurs étaient trop préoccupés pour avoir envie de parler. Zoé pensait à son amant disparu ; Toncle Paul pensait au singulier récit qu'elle venait de lui faire de la naissance mystérieuse et des bizarres aventures de cet amant qui portait un nom d'emprunt, par respect pour la mémoire de sa noble mère.

La ru€ de Belzunce est située sur les hauteurs du quartier Saint- Vincent-de-Paul, derrière l'église, pas très loin de la rue de Ghàteaudun, et le fiacre eut tôt fait d'y arriver.

Zoé Goligny descendit seule, comme c'était convenu, entra dans le vestibule' d'une maison d'assez bonne apparence, et reparut, un instant après, pleurant à chaudes larmes.

— Il n'est pas revenu, murmura-t-elle.

— Ce n'est pas une raison pour qu'il ne revienne jamais, dit philosophiquement Noizet, penché à la portière de la voiture. Je vous ai promis de vous accompagner aux ambulances, et je tiendrai ma parole. Allez vite vous, habiller.

— Si vous ne craigniez pas de monter quatre étages, vous seriez mieux chez moi pour m'attendre. L'appartement n'est pas grand, mais il y a trois pièces et pendant que je changerai de robe dans ma chambre, vous pourrez vous convaincre que je n'ai pas menti en vous racontant l'histoire de Lucien. J'ai le portrait de sa mère et des lettres d'elle... je vous les montrerai et vous pourrez les lire, sans que je manque au serment que je lui ai fait... elles ne sont pas signées.

Cette proposition triompha des répugnances de

Toncle Paul, aiguillonné maintenant par une curiosité passée à Tétat d'idée fixe.

Il sauta en bas du fiacre et passa avec mademoiselle Coligny devant la loge du concierge qui ne se priva pas de hausser les épaules en voyant sa locataire ramener un monsieur.

Noizet Tentendit même grommeler, en son langage de portier :

— Eh ben! c'est du propre !... L'autre est déjà remplacé!

Mais Noizet ne tenait pas à détromper cet homme. Il suivit, sans mot dire, Zoé jusqu'au logement oîi elle le fit entrer, un vrai logement de femme galante de troisième catégorie, garni de meubles disparates et remarquablement mal tenu.

Il y avait une paire de bas de soie sur le dossier d'une chaise de paille, un corset sur une table en imitation de Boule et des bouts de cigares sur le marbre de la cheminée de l'espèce de salon oîi elle l'introduisit.

Il regrettait déjà d'être venu, mais elle ne le fit pas languir. Elle passa dans la pièce voisine, et elle en revint presque aussitôt, tenant à la main un médaillon ovale qu'elle lui présenta, en disant :

— N'est-ce pas que sa mère était belle?,.. Il lui ressemblait.

— Sa mère ! s'écriaNoizet, en arrachant le médaillon des mains de mademoiselle Coligny.

— Mais, oui... la mère de Lucien, balbutia la pauvre fille, tout étonnée de tant de violence.

— Vous mentez ! D'oîi vous vient ce portrait?

— De mon amant, je vous le jure. Il l'a depuis son enfance. Il Ta laissé chez moi, mais il ne me l'a pas donné.,, il ne m'appartient pas et je vous prie de me le rendre..

— Je ne le rendrai qu'à lui... après qu'il m'aura prouvé qu'il est bien le fils de... de cette femme.

— Vous oubliez qu'il est mort... il ne me reste de lui que cette miniature... et les lettres dont je vous ai parlé.

Depuis qu'il tenait le médaillon, l'oncle Paul n'avait plus l'air gouailleur d'un vieux Parisien qui prend tout en riant — à la blague, comme disent les boulevardiers. Il était profondément ému etilnecherchait pas à cacher son émotion.

La demoiselle de la rue de Belzunce ne devinait pas la véritable cause de ce brusque changement de physionomie, mais elle entrevoyait déjà que son sauveur de la veille avait connu jadis l'original du portrait, et elle ne savait trop si elle devait se réjouir ou s'affliger de le lui avoir montré.

— Où sont ces lettres? demanda-t-il durement. Je veux les voir.

— Pour me les enlever?

— Non. Je regarderai l'écriture... et je vous les remettrai après.

— Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne me les prendrez pas.

— Je vous la donne... et d'ailleurs, que craignez-vous donc? vous venez de me dire qu'elles ne sont pas signées.

— Pas d'un nom de famille.

— Alors, vous ne comprometterez pas celle qui les a écrites. Un prénom ne m'apprendra rien.

— C'est vrai... mais pourquoi tenez-vous à le voir?

— Parce que je veux savoir si ce n'est pas celui d'une... personne que j'ai... rencontrée autrefois.

— Raison de plus pour que je ne vous le dise pas. C'est le secret de Lucien. Je n'ai pas le droit de vous le confier.

Noizet eut un geste d'impatience. Puis, après un silence, il demanda tout à coup :

— Ne sont-elles pas signées : Cécilia?

— Comment le savez-vous?... s'écria Zoé, stupéfaite.

— Que vous importe?.. . Montrez-les moi. Je vous répète que je ne les emporterai pas et je vous jure que je ne veux aucun mal à celui qui les a reçues... ni à vous; au contraire, vous me trouverez toujours prêt à vous servir et, s'il vit encore, lui, il vous saura gré, je vous l'affirme, de m'avoir renseigné.

Ce fut dit d'un tel ton que Zoé ne résista pas à cette prière, doublée de promesses un peu vagues, mais qui paraissaient être sérieuses.

Elle passa dans sa chambre. Noizet l'entendit ouvrir une armoire et elle ne tarda guère à reparaître, apportant une petite liasse de lettres, jaunies par le temps.

— Elles sont en italien, dit-elle en les remettant à l'oncle Paul, et je ne puis pas vous le traduire, car'je n'ai jamais su que le français.

Cette difficulté n'était pas pour arrêter Noizet qui lisait et parlait très couramment la langue de Pétrarque.

Il prit les lettres, il en déplia une et à peine y eut-il jeté les yeux qu'il pâlit visiblement.

— Eh bien? lui demanda Zoé, presque aussi troublée que lui.

Elle s'apercevait maintenant qu'elle venait de réveiller, sans le vouloir, un souvenir qui bouleversait Tâme du seul homme dont elle pût attendre un peu d'aide et de sympathie.

Il ne se pressait pas de répondre, troublé qu'il était par l'émotion.

— Remerciez Dieu de vous être trouvée sur mon chemin, dit-il enfin.

— Le remercier, c'est fait! s'écria Zoé. Gomment ne le bénirais-je pas?... Vous m'avez sauvé la vie... et je n'espère plus qu'en vous pour retrouver Lucien.

— Lucien... il s'appelle Lucien, répéta Noizet en se parlant à lui-même. Vous l'aimiez?

— Gomme je n'ai jamais aimé... comme je n'aimerai plus... si je ne le revois pas...

— Depuis quand viviez-vous avec lui?

— Depuis dix-huit mois.

— Où l'aviez-vous rencontré?... dans la rue?...

~ Non, monsieur, dit vivement Zoé, que cette supposition offensait sans doute. Je l'ai rencontré à l'Elysée- Montmartre.

— G'est à peu près la même chose, pensa l'oncle Paul.

— Et je puis dire que, lui aussi, il m'a sauvé la vie... car, ce soir-là, j'étais désespérée et si je n'avais pas fait sa connaissance, je me serais tuée en sortant du bal.

J'avais déjà acheté le boisseande charbon, ajouta en souriant à demi mademoiselle Goligny.

Son chagrin et ses regrets étaient sincères, mais sa nature de fille reprenait de temps en temps le dessus.

— Et vous vous êtes mise à demeurer avec lui, tout de suite? demanda Noizet, qui semblait maintenant prendre un vif intérêt à l'histoire de ces vulgaires amours.

— Ohl non! soupira Zoé, il n'avait pas encore de position sûre. Les leçons qu'il donnait lui rapportaient à peine de quoi vivre. Nous avons associé nos deux misères; mais il n'est venu demeurer avec moi que plus tard... quand il a commencé à gagner un peu d'argent.

Elle donnait ces explications, comme elle aurait débité un récit appris par cœur, et Noizet, qui connaissait les demoiselles de cette trempe, devina sans peine qu'elle faisait de son mieux pour lui persuader que son

amant était un honnête garçon quelque peu dévoyé, une espèce de Des Grieux dont elle avait été la Manon Lescaut.

— Où travaillait-il? demanda l'oncle Paul, décidé à se renseigner à fond sur ce fils naturel d'une comtesse italienne,

— A la Bourse, je crois.

— Vous n'en êtes pas sûre?

— Lucien ne me parlait presque jamais de ses affaires. Je savais pourtant qu'il était remisier.

— Chez quel agent.

— Il ne me Ta pas nommé, mais c'était bien vrai... car il était occupé tous les jours à partir de midi et assez souvent le soir, à cause de la petite Bourse... et c'est vrai aussi qu'il gagnait beaucoup... surtout dans ces derniers temps... car il m'a donné de quoi payer toutes mes dettes... Dieu sait si j'en étais criblée, quand je l'ai connu... et il m'a acheté des toilettes... je n'avais rien à me mettre et maintenant... j'ai abîmé la plus belle cette nuit dans la bagarre, mais j'en ai d'autres.

Et s'interrompant tout à coup, Zoé reprit :

— Je ne sais pas pourquoi je vous dis tout ça, quand Lucien se meurt peut-être à l'ambulance ou dans un hôpital... vous m'avez presque promis de m'y conduire...

— Ressemble-t-il vraiment à ce portrait? demanda Noizet, qui tenait toujours le médaillon et les lettres.

— Ses yeux sont plus grands... sa bouche est plus forte... son nez aussi... il lai ressemble autant qu'un homme peut ressembler à une femme.

— Quel âge a-t-il ?

— Vingt-quatre ans. Il est né le 19 novembre 1862.

— En Italie, m'avez-vous dit?

— Oui... près de Florence, où les parents de sa mère

ont un palais,., elle était la fille d'un marquis et elle a épousé un comte.

— Ah !... on l'avait mariée, murmura l'oncle Paul.

— Deux ans après la naissance de Lucien. C'est parce qu'on l'a mariée que l'enfant a été élevé sous un faux nom et qu'elle ne pouvait pas aller le voir souvent. .. à Barlelta... une petite ville où on l'avait mis dans un couvent... cjest de là qu'il s'est échappé et qu'il s'est réfugié, à Brindisi, sur un bateau à vapeur anglais qui allait aux Indes.

Noizet écoutait avec une attention émue ces détails biographiques sur l'équivoque amant de mademoiselle Coligny et, quand elle eut fini, il lui dit :

— Merci! Je sais maintenant tout ce que voulais savoir.

— Alors, vous allez me rendre les lettres... et le portrait?

— Oui, à une condition. Vous verrez tout à l'heure que j'ai un peu le droit devons l'imposer.

Avez-vous un meuble où le médaillon et la correspondance seraient en sûreté?

— J'ai... mon armoire à glace, répondit naïvement Zoé.

— Non, vous y serrez sans doute votre linge et vous avez souvent besoin de l'ouvrir. Je vous parle d'un meuble où vous les placeriez devant moi et dont vous me remetteriez la clé que j'emporterais.

— J'en ai bien un où j'enfermais autrefois mes bijoux et où je ne mets rien depuis que je les ai vendus. Lucien allait m'en acheter d'autres... il me l'avait dit hier en me menant à l'Opéra-Comique... mais le coffre est encore vide.

— Si vous consentez à faire ce que je vous demande, je vous en saurai gré... et vous pourrez compter sur moi, toujours et en toute occasion...

— Vous êtes trop bon, monsieur... mais si Lucien vit encore...

— Vous n'aurez besoin de personne, je le pense bien. Mais, lui, il aura besoin de moi.

— Vous le protégeriez?

— Parfaitement... et quand il saura que je vous ai priée de prendre cette précaution, il vous approuvera, j'en suis certain.

— Je ne dis pas, monsieur, mais...

— Je ne pourrai pas toucher à ce dépôt sans votre permission, puisque le meuble restera dans votre appartement, et je suis aussi intéressé que vous à ce que personne n'y touche.

Plus tard, je vous dirai pourquoi.

Zoé hésitait. Elle comprenait que Noizet se défiait d'elle, mais elle n'osa pas refuser.

— Eh bien ! dit-elle, le voici, ce coffre-fort où il n'y a plus rien. La clé est à la serrure... vous voyez que je n'ai pas peur d'être volée et ça pour de bonnes raisons.

Elle désignait du doigt une sorte d'armoire en faux ébène, épave d'un luxe disparu, posée entre deux fenêtres du salon où elle causait avec M. Noizet, qui répondit :

— C'est tout ce qu'il faut. Enfermez-y les souvenirs de Lucien et donnez-moi la clef.

Quand ce fut fait, il reprit :

— Maintenant, allez vous habiller. Je vous attendrai ici. Dépêchez-vous.

Mademoiselle Coligny ne se fit pas prier pour aller changer de costume dans sa chambre à coucher.

L'oncle Paul, resté seul, se jeta dans un fauteuil^ s'accouda sur la table, prit sa tête à deux mains et s'absorba dans des réflexions qui ne devaient pas être gaies à en juger par l'expression de son visage assombri.

C'est qu'il venait d'éprouver une de ces surprises qui troubleraient Tesprit et le cœur du philosophe le mieux cuirassé contre les émotions.

Paul Noizet avait eu, dans sa première jeunesse, une aventure qui avait presque tourné au drame et dont il gardait encore un douloureux souvenir, au fond, tout au fond de sa mémoire, mais qu'il n'aimait pas à se rappeler.

Et ce souvenir, un hasard étrange venait de l'évoquer, au moment où il s'y attendait le moins.

L'histoire s'était passée à Paris, vingt-cinq ans auparavant, alors qu'il en avait à peine vingt, et elle avait mal fini : une demoiselle étrangère rencontrée au jardin des Tuileries et suivie avec la fougue et l'étourderie d'un collégien ; la complicité d'une gouvernante payée pour remettre des billets doux à la jeune fille qu'elle aurait dû surveiller ; des rendez-vous acceptés par une enfant de dix-sept ans, mal élevée et passionnée comme une Italienne qu'elle était. Tant et si bien que cette intrigue, comme on n'en voit guère en France, ayant eu un résultat trop apparent, il s'en était suivi un éclat terrible.

Paul avait offert de réparer ses torts par un mariage, et le père l'avait fait jeter à la porte.

Il avait d'abord voulu tuer sa fille, ce père intraitable, et ailleurs qu'à Paris il n'y aurait peut-être pas manqué ; pas plus qu'il ne se serait privé de faire assommer le séducteur par quelque coupe-jarret à ses gages ; mais par crainte de la justice française qui ne tolère pas ces mœurs du moyen âge, il s'était borné à emmener la coupable à Florence, où il avait ses coudées franches en sa qualité de riche et puissant seigneur.

Et quoi qu'eût fait le pauvre Paul pour savoir ce qu'était devenue celle qu'il avait mise à mal, il n'en

MARIAGE D'iINCLINATIGN

avait jamais eu que de rares et incomplètes nouvelles. Une seule fois, elle avait pu lui écrire pour lui annoncer qu'elle venait de mettre au monde un fils et qu'elle tremblait qu'on ne le fît disparaître. Dans cette lettre, elle suppliait Paul de ne pas lui répondre parce qu'elle était gardée à vue. Puis, plus rien n'était venu d'elle.

Assurément, pour aller la rejoindre et la délivrer, Paul aurait dû tout braver; mais en ce temps-là, Paul, encore mineur, était soumis au pouvoir paternel et, qui pis est, Paul n'avait pas d'argent pour entreprendre le voyage d'Italie.

Il avait soufTert, beaucoup souffert, mais il avait fini par se résigner. Il s'était laissé jeter dans les affaires et peu à peu la vie de Paris l'avait pris dans son engrenage de plaisirs et de soucis.

Puis, avec les années, l'oubli était venu; pas l'oubli absolu, car il pensait encore assez souvent à cet enfant qu'il n'avait jamais vu.

Paul savait que cet enfant était un fils ; il ne savait rien de plus et il se demandait ce qu'on avait fait de ce fils, qu'il eût été tout disposé à aimer.

Et longtemps il avait espéré que la mère trouverait quelque moyen de le lui envoyer. Puisqu'on voulait le lui prendre, il eût été assez naturel qu'elle le mît sous la protection de son père, en l'expédiant à Paris.

Puis, les années ayant succédé aux années, Paul s'était dit que l'enfant devait être mort et il avait fini par en prendre son parti.

Il se repentait encore de ses fautes de jeunesse, mais les remords ne l'empêchaient plus de dormir, et il en était arrivé à croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Et, en vérité, ce fils eût été un gros embarras dans sa vie, réglée maintenant de telle sorte qu'il n'y avait plus de place pour l'imprévu.

Paul avait reporté sur sa nièce des sentiments étouffés dans leur germe par des événements indépendants de sa volonté, et l'affection qu'il avait pour Simone suffisait à le consoler d'être privé de postérité.

Et voilà que ce passé, qui ne lui apparaissait plus que comme un mauvais rêve, se dressait tout à coup devant lui par un de ces hasards qu'on peut qualifier de providentiels et que bien des Parisiens appelleraient plus volontiers malencontreux.

C'était arrivé après une série d'incidents qui s'enchaînaient les uns aux autres.

Ainsi, il avait reçu chez lui, par pure commisération, cette Zoé qui ne l'intéressait guère, et les détails qu'elle donnait sur la mystérieuse origine de l'amant qu'elle pleurait avait éveillé l'attention de son sauveur. Elle parlait d'une comtesse étrangère, d'un enfant naturel enlevé à sa mère, en Italie, et enfermé dans un couvent. C'était vague, mais c'était assez pour rappeler à Noizet son ancienne aventure et pour le décider à !ne pas éconduire cette fille qui pourrait peut-être, par la suite, le renseigner plus amplement.

Cet espoir l'avait amené chez elle, rue de Belzunce, et là, il avait eu la preuve palpable que la mère de ce problématique Lucien était mademoiselle Cécilia Catanzaro, des marquis Catanzaro, de l'ancien royaume de Naples.

Le portrait et les lettres en faisaient foi et Noizet ne pouvait plus en douter.!

Le très suspect amant de Zoé était bien l'enfant disparu que Noizet avait cru mort. Noizet apprenait en même temps que cet enfant avait vécu et que, selon toute apparence, il venait de périr, victime de l'incendie de rOpéra-Comique.

Si l'oncle Paul eût été aussi inaccessible qu'il prétendait l'être aux émotions sentimentales, il aurait dû

se réjouir d'être dégagé des obligations que lui aurait imposées cette paternité subitement constatée, car le Lucien en question devait être un mauvais garnement qui ne ferait pas honneur à son père.

Et, par une bizarre contradiction de son caractère, Toncie Paul s'affligeait déjà de l'avoir perdu. Il se figurait qu'il aurait pu ramener dans le droit chemin ce bâtard dévoyé jusqu'à vivre avec une femme galante et probablement à ses crochets.

Il y a des gens qui se donnent pour mission de réhabiliter les femmes déchues ; Noizet aurait volontiers tenté de relever un homme tombé, et c'est encore plus difficile.

Il n'aurait pas reculé devant cette tâche ingrate, s'il avait pu goûter les joies, à lui inconnues, de la paternité et il ne désespérait pas encore tout à fait de les connaître.

Mais, avant tout, il fallait s'assurer que Lucien vivait, et en demandant à son sauveur de l'accompagner aux ambulances, Zoé venait de lui indiquer le meilleur moyen d'éclaircir ses doutes.

Elle ne mit pas beaucoup de temps à changer de costume, et quand elle revint, modestement et proprement vêtue d'une robe de laine noire, Noizet trouva qu'elle avait bien meilleur air qu'en toilette de théâtre.

Il lui sut même gré d'avoir pris par avance le deuil du faux Lucien Verberie, un deuil que lui, Noizet, ne pouvait guère porter, quoiqu'il fût certain maintenant que ce malheureux garçon était son fils.

Zoé avait pleuré en s'habillant, car elle avait les yeux rouges et le visage défait.

Décidément, la pauvre créature valait mieux que ne l'avait cru d'abord l'oncle Paul et, dès cet instant, iLse promit de ne pas l'abandonner, quoi qu'il arri^â^

Bien entendu, il ne comptait pas, fei Lucien reparaissait, encourager Zoé à continuer de vivre avec lui, mais €es demoiselles ont cela de bon qu'on peut toujours, en leur faisant un sort, les dédommager de la perte du plus chéri des amants.

Pour le moment, Zoé Coligny ne songeait guère aux compensations que son protecteur improvisé lui réservait. Elle étaît sincèrement désolée et on voyait bien qu'elle s'attendait à ne retrouver de Lucien que des restes carbonisés.

Pour la première fois depuis le sauvetage, Noizet lui tendit la main et elle fut d'autant plus touchée de celte marque de sympathie que ce quadragénaire sérieux i'intimidait très fort. Elle devinait en lui un monsieur que les femmes ne font pas marcher au gr,é de leurs caprices. Et de ceux-là, les femmes n'osent pas se moquer ; elles se content de les tromper... comme les autres.

— Venez, ma chère, lui dit-il presque affectueusement. Nous allons faire ensemble une vilaine promenade. J'aurais voulu vous en dispenser, mais sans vous, je ne puis rien, puisque je n'ai jamais vu votre amant. Si, par malheur, nous le retrouvons parmi les morts, vous n'aurez qu'à déclarer que c'est lui, pour qu'on puisse rédiger l'acte de décès. Le reste... je m'en chargerai. Il aura un enterrement convenable et un terrain à perpétuité. Vous pourrez, si vous y tenez, suivre le convoi. J y serai.

Zoé balbutia un remerciement. Elle n'en revenait pas de ce changement survenu dans les façons de parler et d'agir d'un homme qui, une heure auparavant, assimilait Lucien àPranziai. Et elle se demandait déjà comment elle s'y prendrait pour savoir positivement à quoi il fallait attribuer ce revirement subit, qui datait de l'exhibition du portrait de la comtesse Gécilia.

— Partons ! reprit l'oncle Paul. Nous allons commencer par le poste de la rue Drouot, qui est le plus près d'ici. Si votre Lucien n'y est pas, nous visiterons les autres... vous referez avec moi la triste tournée que vous avez essayée ce matin, et, s'il le faut, nous pousserons jusqu'à la Morgue.

Le nom de ce lugubre établissement fit tressaillir Zoé que, comme toutes ses pareilles, les mots impressionnaient plus vivement que les réalités, mais elle ne dit pas non et, après avoir fermé à double tour la porte de son appartement, elle descendit avec Noizet, qui ne soufflait plus mot.

Us passèrent encore une fois devant la loge du concierge, qui se permit de dire grossièrement à sa locataire :

— Si votre amant rentre pendant que vous n'y serez pas, et s'il demande après vous, qu'est-ce que je dois lui répondre?

L'interpellation fut faite à haute voix, tout exprès pour que Noizet l'entendît, et Zoé, qui devina l'intention de ce portier malfaisant, répliqua sur le même ton :

— Vous lui direz que je suis sortie, pour le chercher... avec monsieur... et vous le prierez de m'attendre... chez moi.

La réponse signifiait: « Je ne me cache pas; monsieur n'est qu'un ami. » Et elle satisfit Noizet, qui ne tenait pas du tout à passer pour être en bonne fortune. Il y tenait d'autant moins qu'il prévoyait le cas oti Lucien aurait survécu à la catastrophe du théâtre et qu'il voulait éviter jusqu'à l'apparence d'une rivalité avec son fils.

A cette occasion, il se demanda si, en ce cas, il commencerait par déclarer sa paternité. La question valait qu'il y réfléchît, mais les réflexions auraient été préma-

turées, tant qu'il ne serait pas fixé sur l'existence de ce fils, et il les renvoya au lendemain.

Il ne s'occupa, pendant le trajet de la rue de Belzunce à la rue Drouot, que deréconforter Zoé, et il n'y réussit qu'à demi, car elle voyait avec terreur arriver le moment oîi il lui faudrait passer en revue une rangée de cadavres, et plus ce moment approchait, plus elle faiblissait, comme il arrive aux gens qui vont se faire arracher une dent et qui n'y ont plus mal quand ils arrivent à la porte du dentiste.

Noizet eut pitié d'elle et lorsque le fiacre s'arrêta devant la mairie du neuvième arrondissement, il descendit seul, afin de se renseigner avant de lui infliger l'horrible spectacle qu'elle redoutait.

Il jugeait inutile de lui montrer des morts réduits en charbon, ou bien écrasés et n'ayant plus figure humaine.

11 trouva au poste un commissaire intelligent et poli qui commença par lui apprendre qu'il n'y avait plus là que les corps de deux femmes et d'un vieillard qu'on venait de retirer des décombres. Ceux que des parents ou des amis avaient réclamés étaient déjà enlevés ; les autres avaient été transportés à la Morgue et ceux-là étaient presque tous dans un tel état, que très probablement leur identité ne serait jamais établie avec certitude.

A ces informations précises, le bienveillant commissaire ajouta un conseil : il l'invita à adresser au Préfet de Police un signalement détaillé de Tabsent, en y joignant l'indication du nom, du domicile et des bijoux ou autres objets que ce monsieur portait habituellement.

De son côté, la Préfecture ferait publier dans les journaux des indications sur les corps non reconnus et en procédant ainsi, on épargnerait de cruelles scènes aux familles des disparus.

L'oncle Paul goûta beaucoup les sages avis de Tobligeant magistrat. 11 ne s'agissait plus que de les faire agréer par mademoiselte Goligny, qui était resiée dans la voiture, et il y parvint sans peine.

Elle lui expliqua tout de suite comment Lucien était habillé la veille. Elle lui déclara qu'il n'avait ni montre, ni chaîne, ni bagues, mais qu'il devait avoir un portefeuille bien garni, car il avait gagné à la Bourse et touché, chez son agent, une forte somme. Il le lui avait dit: il lui avait même montré des billets de banque, en lui annonçant que leurs mauvais jours étaient passés, qu'ils allaient, dès le lendemain, mener joyeuse vie, et pour lui prouver qu'il ne se vantait pas, il lui avait, le soir même, payé le spectacle.

Une fâcheuse idée qu'il avait eue là !

Du reste, Zoé, découragée, ne tenait plus à continuer €e voyage à la recherche d'un cadavre.

A travers la portière du fiacre arrêté au coin de la rue Rossini, Noizet, debout sur le trottoir, entama avec elle une conversation décisive.

— Je passerai demain matin à la Préfecture, dit-il, et après, j'irai rue de Belzunce vous apprendre le résultat de ma démarche. Maintenant, je vous engage à rentrer chez vous, à n'en pas sortir, jusqu'à ce que vous m'ayez revu, à moins que votre ami ne revienne et, s'il reparaissait, je vous prie de me le faire savoir immédiatement. Mais, en attendant, je ne veux pas que vous restiez sans argent et vous allez me faire le plaisir de prendre ces cinq cents francs... ne refusez pas ; vous me désobligeriez.

Mademoiselle Goligny comprit que ce n'était pas le moment de faire des façons, et elle se laissa mettre dans la main un petit rouleau de pièces de vingt francs.

Noizet, qui n'oubliait rien, donna au cocher cent sous et l'adresse de la dame. Après quoi, il s'esquiva.

Il lui tardait d'être seul pour donner audience aux pensées qui lui venaient à l'esprit et qui se heurtaient pour y entrer comme les fuyards se bousculaient, la veille, pour sortir de l'Opéra-Comique en feu.

Celles qui le touchaient davantage se rapportaient à la découverte qu'il venait de faire chez Zoé, et plus il y réfléchissait, moins il doutait d'avoir retrouvé un fils presque oublré, mais plus il se persuadait que ce fils avait fini d'exister.

Il s'était bien demandé si Lucien n'avait pas tout bonnement profité de la bagarre du théâtre pour lâcher une maîtresse dont il était las. Cet amant de cœnr ne devait pas être très chargé de scrupules, et si vraiment il avait fait un bon coup à la Bourse, il pouvait bien avoir planté là Zoé dont il n'avait plus besoin. Mais Noizet se dit aussi que, dans ce cas-là, Lucien serait revenu chercher, au domicile commun, les lettres et le portrait de sa mère. Lucien aurait même commencé par là, puisqu'il ne paraissait pas qu'il se fût occupé de retrouver la pauvre fille qu'il avait laissée dans>la foule. Or, on ne l'avait pas revu rue de Belzunce. Donc, il était mort.

Noizet ausculta son cœur et s'aperçut que décidément, la perte de cet enfant, qu'il ne connaissait pas, lui était douloureuse.

Il s'étonna de se découvrir un peu tard des entrailles de père, mais cette découverte ne le chagrina point.

Il ne lui déplaisait pas de constater qu'en dépit de sa longue pratique de la vie de garçon, il ressentait encore des émotions généreuses, et il souhaita sincèrement de trouver l'occasion de montrer qu'il était capable de tendresse et de dévouement. •

Mais il avait déjà charge d'âmes, en ce sens qu'il se croyait tenu d'assurer l'avenir de sa nièce. Simone vivait, elle, et un événement extraordinaire venait de

la mettre dans une situation difficile, entre une mère peu sensée, un fiancé hésitant et un sauveur dangereux. Le devoir de son oncle était de l'assister et il n'y avait pas un instant à perdre.

Il fallait, avanttout,pour mettre M. Jules Beautreillis dans l'impossibilité de troubler le repos de la famille, procéder à une enquête sur les antécédents de ce préféré de madame veuve Noizet.

Le Grand-Hôtel n'est pas loin de la rue Drouot. L'oncle Paul y courut.

Il prit le boulevard des Italiens et il eut beaucoup de peine à traverser la foule amassée devant les ruines du théâtre.

La haute façade était restée debout, masquant un gouffre qui fumait comme un cratère de volcan. Les rues adjacentes étaient barrées, les trottoirs encombrés et la circulation des voitures interdite sur la chaussée.

On pouvait mesurer maintenant la grandeur du désastre ; on en était même à l'exagérer, car on parlait de cinq cents morts, et les alarmistes répandaient le bruit qu'il yen avait bien davantage et qu'on ne connaîtrait jamais le nombre exact des victimes.

C'était assez l'avis de l'oncle Paul. Il pensait que Tamant de Zoé n'aurait pu s'en tirer que par miracle et il n'était pas lâché de se dire que Baptiste, le valet de chambre voleur, avait probablement péri aussi dans la fournaise.

D'autres, pourtant, en étaient sortis, à commencer par M. Beautreillis, et Noizet ne pouvait s'empêcher de penser qu'en cette occasion, la Providence s'était fourvoyée. Il trouvait qu'elle aurait dû se borner à protéger Simone et son fiancé et à le préserver lui, Noizet, d'une erreur de personnes qui avait créé toute la situation actuelle.

Mais il fallait bien la subir, cette situation, et lâcher de la débrouiller au mieux des intérêts de sa nièce.

Au Grand-Hôtel, ôn lui répondit d'abord qu'on ne connaissait pas M. Beautreillis, mais comme il insistait, remployé, en consultant la liste des voyageurs, y trouva ce nom-là, inscrit, le matin même, avec la mention : Venant de l'île Maurice.

Le pays d'origine était bien indiqué ; seulement, le jeune homme avait dit à l'oncle être arrivé la veille au soir.

Ce n'était pas tout à fait la même chose.

Noizet, mis en défiance, essaya d'élucider le point intéressant de s'avoir à quel moment précis ce monsieur avait pris gîte à l'hôtel ; mais aux premières questions qu'il posa dans ce but, il s'aperçut qu'on le prenait pour un agent de police, et l'employé coupa court à l'interrogatoire, en déclarant sèchement qùe M. de Beautreillis était sorti.

Il eut soin d'appuyer sur ce de que le sauveur avait négligé de se donner quand il s'était nommé, après le sauvetage, dans le salon de l'Hôtel de la rue de Monceau.

Et l'oncle Paul s'affermit dans la conviction que ce joli monsieur n'était qu'un aventurier ; fort heureusement, car on aurait moins de peine à guérir la veuve de son enthousiasme, si on parvenait à lui démontrer que le Beautreillis — avec ou sans particule — n'était pas fait pour épouser Simone, ni même pour être reçu dans une maison respectable.

Et se souvenant du proverbe : « Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud », Noizet s'achemina immédiatement vers le domicile de sa belle-sœur.

Pendant ce trajet, qu'il fit à pied, pour se dégourdir les jambes, il lui vint des idées bizarres.

Il se prit à regretter ce fils qu'il ne reverrait proba-

blement jamais et qui aurait si bien occupé sa vie désœuvrée. Certes, il aurait eu fort à faire pour mettre dans le chemin de l'honneur l'associé de mademoiselle Goligny ; il le savait bien, mais il se disait que bon sang ne peut mentir et qu'à vingt-cinq ans un homme peut encore se corriger. Aux fautes de ce garçon, il y avait bien des circonstances atténuantes, et si ses parents ne l'avaient pas abandonné dès son enfance, il aurait peut-être très bien tourné. Quand il serait revenu de ses erreurs et de ses liaisons dangereuses, son père, après l'avoir légalement reconnu, pourrait l'unir à une jeune fille bien née et bien élevée. Pourquoi pas à Simone?... Il aurait fallu qu'Edouard Fortelle se retirât ; mais tout arrive, et ç'eût été moins extraordinaire que les incidents qui se succédaient depuis la veille. L'oncle Paul adorait sa nièce, il aurait adoré son fils et il n'imaginait pas mieux que de fusionner ces deux tendresses par un mariage en famille.

C'était là une chimère de vieux garçon qui ne sait pas ce que c'est que la paternité et cette chimère ne pouvait pas se réaliser, si l'enfant de Cécilia Catanzaro était mort, mais elle lui trotta par la cervelle, jusqu'au moment où il sonna à la porte de madame Noizet.

Le vieux valet de chambre, qui vint lui ouvrir, commença par le complimenter sur sa bonne mine et lui apprit que mademoiselle, entièrement remise de tant de secousses, était descendue au jardin.

Car l'hôtel avait un jardin, pas be^ïucoup plus grand qu'un châle carré, mais très fleuri et assez ombragé.

Paul, qui venait surtout pour causer avec sa nièce, ne s'informa point de sa belle-sœur et alla rejoindre Simone en traversant le corridor du rez-de-chaussée, sans monter aux appartements du premier étage.

Simone lui fît un accueil empressé, comme toujours, mais elle n'avait pas son air accoutumé, et ce n'était

MARIAGE D'iNGLINATIOIN

pas qu'elle se ressentît de ses aventures nocturnes, car son joli visage ne portait aucune trace de fatigue. Elle semblait moins gaie que de coutume, voilà tout.

L oncle devina sans peine qu'elle avait quelque sujet de Ipréoccupation.

C'était bien le moment de pousser une reconnaissance dans ce cœur de jeune fille et de tâcher de connaître le fond de ses sentiments.

Elle était assise sur un banc rustique, à l'ombre d'un marronnier. Noizet, après l'avoir embrassée sur le front, lui prit les deux mains et lui dit en la regardant, les yeux dans les yeux :

— Qu'as-tu donc, petite?

— Je n'ai rien, mon cher oiîcle, murmura Simone.

— Ta ! tal ta ! je vois très bien que tu es troublée. On dirait que tu viens de te quereller avec quelqu'un.

— Vous vous trompez, je vous assure.

— J'espère, du moins que ce n'est pas avec ce cher Edouard?

— Je ne l'ai pas vu aujourd'hui.

— Vraiment? Ce n'est donc pas lui qui t'a apporté ce bouquet... de chez la bonne faiseuse ?

— Je vous répète que M. Fortelle n'est pas venu.

— Il a eu tort. Il aurait bien pu se déranger pour prendre de tes nouvelles. Alors, ces fleurs ?...

— M'ont été offertes... c'est-à-dire ont été offertes à ma mère et à moi par ce jeune homme qui... m'a ramenée, cette nuit, de l'Opéra-Gomique.

Elle avait été sur le point de dire: qui m'a sauvé la vie. L'emphase est contagieuse et peu s'en était fallu qu'elle ne parlât comme sa mère, laquelle, depuis l'incendie, n'avait à la bouche que les mots : sauvé, sauveur et autres, tout aussi solennels.

L'oncle Paul sut gré à Simone de s'être exprimée plus simplement.

— Le fait est qu'il t'a rendu un lier service, dit-il, mais je trouve qu'il se presse un peu trop de profiter de l'autorisation que ta mère lui a si promptement octroyée de venir ici. Nous ne le connaissions pas hier et ce matin vous recevez sa visite. Peste ! voilà un monsieur qui ne perd pas de temps !... et puis le bouquet est de trop... les cadeaux sont toujours bien reçus dans le mauvais monde, mais dans le bon, c'est une inconvenance que d'en faire un à des femmes qu'on n'a vues qu'une seule fois.

M. Beautreillis manque évidemment d'éducation première.

— Je crois qu'il manque surtout d'usage... il a fort peu vécu à Paris... mais il ne manque pas d'esprit, car il s'est excusé en fort bons termes de la liberté qu'il prenait.

— Alors, tu rapprouves,et les Qeurs t'ont fait plaisir?

— J^en conviens, mon cher oncle... et je vous supplie de ne pas donner à mes paroles plus de portée qu'elles n'en ont.

— Oh! je ne crains pas que tu te jettes, comme Ta fait ta mère, à la tête de ce garçon, mais, puisque nous sommes seuls, tu me permettras bien de te poser quelques questions auxquelles je te prie de répondre franchement.

— Je vous le promets... et vous savez que je n'ai pas de secrets pour vous.

— Bon !,.. Que penses-tu d'Edouard Fortelle?

— Beaucoup de bien... tout le bien possible... rien que du bien.

— Je n'en doute pas... seulement, ce n'est pas cela que je te demande. Gomment l'aimes-tu?

— Mais... comme je dois l'aimer... il est mon fiancé... il sera bientôt mon mari et je serai très heureuse de Fépouser.

— Ce n'est pas encore cela.

— Alors, je ne devine pas quoi. Expliquez-vous plus clairement.

— C'est que... ce n'est pas facile. Les oncles ne sont pas faits pour confesser leurs nièces... Enfin I je vais tâcher de me faire comprendre. Tu n'es plus une enfant et tu as entendu parler d'un sentiment qu'on appelle l'amour. Ta mère en rebat les oreilles à tous ceux qui l'approchent. Il est vrai que, à l'en croire, elle en parle par ouï. dire.

— Eh bien ! je vais peut-être vous étonner, mais j'ai compris fort peu de chose aux définitions qu'elle m'en a données, et je ne sais pas du tout à quels symptômes je pourrais reconnaître que j'aime quelqu'un... d'amour. Ainsi, M. Fortelle me plaît infiniment... il n'a que des qualités et pas un défaut... Je suis contente quand je le vois et il m'est très agréable de causer avec lui. Mais je ne ressens pas ces émotions extraordinaires que maman décrit si bien. Peut-être qu'elle exagère... moi, je me crois incapable d'aimer autrement.

— Pour être sûre de ton incapacité, comme tu dis, il faudrait que tu eusses été à même de faire des comparaisons... et comme Edouard est le seul jeune homme qu'on ait reçu ici dans l'intimité, tu n'as pas eu l'occasion d'éprouver des sentiments différents de ceux qu'il t'inspire... Mais, voyons!... ton sauveur, par exemple I... puisque sauveur il y a... qu'en dis-tu ?

— Je le trouve très bien.

— Tu ne te troubles pas, quand il est là?... tu ne...

— Je le connais si peu que je n'ai pas encore songé à analyser mes sensations et, d'ailleurs, c'est une étude à laquelle je ne suis pas tentée de me livrer. Tout ce que je puis vous. dire c'est qu'il ne me déplaît pas et que je lui suis très reconnaissante de m'avoir sauvée.

— C'est tout naturel, mais la reconnaissance n'a rien de commun avec l'amour.

— Il paraît que non, car jusqu'à présent je n'éprouve rien de particulier... et je commence à croire, ajouta en riant Simone, que je ne connaîtrai jamais ce que vous appelez tous l'amour... je n'y tiens pas, du reste.

— Il ne faut jurer de rien. Je vais te poser la question d'une autre façon. Epouserais-tu M. Beautreillis?.. ou de Beautreillis, car je viens de découvrir qu'il s'est anobli, à l'hôtel oiiil loge.

— Vous m'embarrassez beaucoup, répondit la jeune fille en rougissant un peu. Il n'est pas question de mariage entre lui et moi, puisque je suis fiancée à M. Fortelle. Si la situation était retournée...

— Que ferais-tu ? demanda vivement l'oncle Paul.

— Je n'en sais rien du tout, mon cher oncle... et je ne veux pas m'interroger moi-même. A quoi bon? Le cas ne se présentera jamais, et je me trouve très bien comme je suis... c'est-à-dire comme je serai quand M. Fortelle sera mon mari.

Noizet se tut. Il voyait clair maintenant dans les sentiments de sa nièce. Il y lisait qu'elle épouserait Edouard sans se croire sacrifiée, et qu'elle aurait tout aussi bien épousé Jules Beautreillis si les circonstances s'y étaient prêtées. Peut-être même y aurait-elle mis plus d'entrain.

Simone avait cela de commun avec presques toutes les jeunes filles d'un certain monde que, n'ayant jamais été appelée à choisir elle-même, elle s'en rapportait au choix fait par sa mère, à condition que ce choix fût acceptable.

Elle se serait certainement, révoltée si on lui eût imposé un mari déplaisant, mais elle acceptait, sans répugance aucune, un agréable mari, indiqué par les convenances sociales.

Et, en vérité, elle n'avait pas tort, car le secret du bonheur en ce bas monde, où il n'y a rien de parfait, c'est de savoir se contenter des à peu près.

Les libres-penseuses en ces matières se repentent souvent d'avoir préféré un idéal irréalisable à des satis^ factions incomplètes, mais positives, et leur indépendance leur coûte cher.

Simone avait même un mérite exceptionnel : celui de résister aux suggestions d'une mère qui voyait la vie à travers les chimères d'un esprit faux.

Et l'oncle Paul ne pouvait pas s'empêcher de se dire que si son fils eût vécu, ce fils, avec son passé plein d'aventures, eût' été justement le mari qu'il fallait à Simone, car il aurait eu ce qui manquait à Edouard Fortelle : le prestige delà nouveauté excentrique.

Mais cet enfant de l'amour venait de disparaître, la veille du jour où son père naturel avait appris qu'il existait, et Paul Noizet n'avait plus qu'à appuyer la candidature raisonnable de son jeune et digne ami Fortelle.

Il s'y décida sans hésiter. Peut-être y mit-il, sans s'en apercevoir, un peu moins de chaleur, mais, du moins, il ne perdit pas de temps pour plaider la cause du fiancé légitime.

— Ma chère nièce, dit-il affectueusement, je te remercie dem'avoir ouvert ton cœur. Me voilà rassuréj, et je n'ai plus qu'à te prier d'en finir vite avec une situation délicate. Epouse Edouard, et confie-moi le soin de régler la dette de gratitude que tu as contractée involontairement. Ce serait déjà fait, si j'avais trouvé ce fameux sauveur au Grand-Hôtel. Je m'y suis présenté, mais il était sorti. Et, du reste j'aime autant ne pas l'avoir rencontré.

— Si vous venez dîner dimanche, vous le rencontrerez ici, dit en souriant Simone. Maman l'a invité pour ce jour-là.

— Elle a donc perdu l'esprit I s'écria Fonde Paul.

Et il allait se lancer dans une véhémentetirade contre les imprudences de sa belle-sœur, lorsque cette mère romanesque entra brusquement dans le jardin.

La bonne dame était rouge comme une pivoine et elle avait mis soq chapeau de travers : signe de violente émotion, car elle se coiffait toujours avec beaucoup de soin.

— Ah ! vous voilà, vous ! commença-t-elle d'une voix qui sonnait la charge. Je ne suis pas fâchée de vous voir, car j'en ai long à vous dire. Je viens d'en apprendre de belles sur votre protégé!

— C'est Edouard Fortelle que vous appelez mon protégé?

— Il l'est bien, je pense. C'est vous qui me l'avez présenté et qui avez imaginé de lui faire épouser Simone. Je vous conseille de renoncer à cette prétention, mon cher!... ma fille n'est pas pour lui.

— Et pourquoi pas, s'il vous plaît?... que reprochezvous à ce garçon?

— Oh 1 ne faites pas l'innocent ! vous le savez bien.

— Le diable m'emporte si je m'en doute.

— Votre Fortelle est complètement ruiné.

— Ah ! bah !... et depuis quand ?

— Depuis qu'on la dépouillé de tout ce qu'il possédait. C'est bien fait ! Voilà ce que c'est d'avoir toute sa fortune en valeurs mobilières. Un gendre qui a du bien au soleil, à la bonne heure !... on voit à qui on a àfaire.

— Qu'entendez-vous par : dépouillé ?

— J'entends qu'on a vidé ses tiroirs, forcé la caisse où il serrait son argent et ses titres...

— Vous savez cela? s'écria l'oncle Paul, d'autant plus étonné qu'il avait bien recommandé à Fortelle de ne raconter sa mésaventure à personne.

— Oh ! ce n'est pas lui qui me l'a dit. 11 aurait trouvé

forlbon de me cacher qu'il n'avait plus le sou et d'épouser ma fille quand même. Heureusement, j'ai eu l'idée de lui écrire ce matin pour le prier de ne pas se déranger dimanche... je l'avaisinvitéà dîneretj'aichangéd'idée... Antoine, mon domestique, en portant ma lettre, a causé avec le concierge de votre ami....

— Et ce concierge lui a dit... quoi ?

— Que M. Fortelleen rentrant cette nuit, après l'incendie, a trouvé la porte de son appartement brisée et l'appartement pillé. Je ne vous apprends rien, puisque vous étiez avec lui.

Noizet se mordit les lèvres, sans répondre. Il ne pouvait pas nier, mais il se demandait de qui était venue rindiscrétion.

— Et, reprit la veuve, ce qui prouve que ce joli monsieur voulait continuer à passer pour riche, à seule fin de nous tromper, Simone et moi, c'est qu'il n'a pas porté plainte, et qu'il n'a rien dit du vol aux gens de la maison. Mais il a été obligé d'envoyer chercher un serrurier pour remettre la serrure fracturée et c'est comme ça que le portier a su toute l'histoire.

Il paraît que le voleur, c'est Baptiste, son valet de chambre.

— Je le crois, mais vous vous trompez absolument sur l'importance du vol.

— Je ne me trompe pas. Je reviens de la rue Laffîle où je suis allée tout exprès pour savoir si la nouvelle apportée par mon domestique était vraie. Le concierge me l'a confirmée. On a tout pris... toutjusqu'aux objets d'art... et la caisse est vide... or , elle contenait tout l'avoir de M. Fortelle, qui n'a que ce qu'il mérite... ça lui apprendra à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Le voilà maintenant nu comme un petit saint Jean... Ah I je ne m'étonne pas qu'il cherche à se refaire par un mariage riche 1

— Taisez-vous ! dit l'oncle Paul, emporté par une colère subite. Vous n'avez pas le sens commun d'écouter les ragots d'un portier. Me croirez-vous, moi qui vous affirme que je prendrais encore la fortune de Fortelle pour huit cent mille francs et que j'y gagnerais, attendu que des quarante mille livres de rente qu'il avait, il lui en reste, au bas mot, trente-cinq mille.

— Je voudrais voir les valeurs qui les représentent.

— Votre notaire les verra. Mais vous me forcez à vous dire que, devant Simone, vous ne devriez pas parler comme vous le faites. Votre fille, à vous entendre, pourrait croire qu'il n'y a au monde que l'argent et qu'on a le droit de manquer à une parole donnée... Vous êtes engagée avec Fortelle... ne l'oubliez pas.

— Oh! engagée ! une mère doit, avant tout, sauvegarder les intérêts de son enfant.

— Il me paraît que vous avez changé de note, répliqua Noizet avec une amertume ironique. Où sont vos belles théories d'hier sur les mariages d'amour? Vous prétendiez que pour rendre une femme heureuse, il suffit de lui avoir sauvé la vie, comme dans les romans.

— C'est toujours mon avis. Mais on peut trouver tous les avantages réunis.

— En la personne de M. Beautreillis, n'est-ce pas ?

— Pourquoi non?... qu'avez-vous à dire contre ce jeune homme ?

— Rien, puisque vous ne tenez plus qu'à l'argent. Il a sans doute une fortune solide, celui-là, ricana l'oncle.

— Oui, monsieur, très solide... des propriétés superbes à l'île Maurice...

— Vous feriez bien d'y aller 'voir.

— Et un compte courant au Crédit Lyonnais.

— Déjà! s'écria ironiquement Noizet. Je croyais qu'il était arrivé à Paris hier soir.

— Il a déposé ses fonds ce malin.

— Où étaient-ils donc ses fonds Dans sa poche ?

— Il avait apporté de Maurice une traite sur un banquier.

— Très bien. 11 est allé la toucher à Touverture des bureaux, puis, placer au Crédit Lyonnais la somme qu'il a touchée, et il a encore trouvé un moment pour vous faire une visite, et pour vous raconter ses affaires. Ah ! il ne perd pas son temps, votre Beautreillis !

— Vous pourriez ajouter qu'il l'emploie bien. Il a sauvé Simone.

— Oui, parlons-en de ce sauvetage ! Que vous lui en sachiez gré, je n'y vois pas d'inconvénient... Je lui offrirais même volontiers une récompense honnête... et je suis sûr qu'il l'accepterait... mais je vous déclare que ce monsieur n'est qu'un aventurier et que si vous faites la sottise de le recevoir chez vous, je n'y mettrai, plus les pieds.

— Gomme vous voudrez.

— Mon oncle !... je vous en prie I... murmura Simone.

— Votre fille a plus de bon sens que vous, continua Noizet qui, une fois lancé, ne s'arrêtait plus. Je viens de causer longuement avec elle et je sais ce quelle pense de ce brave et charmant garçon qu'il vous plaît d'appeler « mon protégé » et qui se recommande très bien, sans moi, par ses qualités de cœur et d'esprit. Si je lui disais ce qui se passe ici, il n'y reviendrait plus, et en le renseignant sur vos dispositions à son égard, je ne ferais que mon devoir. Mais je me tairai, parce que je veux encore espérer que vous reviendrez à des idées plus raisonnables. Seulement, je vous préviens que Vortelle ne toléra pas qu'on le berne... A bon entendeur, salut î

Et sur ce, que je vous laisse à vos réflexions.

— Alors, vous ne viendrez pas dîner? demanda la veuve, d'un air de défi.

— Ni dimanche, ni jamais, si vous ne fermez pas votre porte au sire de Beautreillis.

Simone se leva vivement, se jeta au cou de son oncle et lui dit à Toreille :

— Ne m'abandonnez pas, je vous le demande en râce.

Ses regards appuyèrent si éloquemment cette prière que Toncle Paul se radoucit un peu.

Après tout, si sa belle-sœur s'était affolée d'un personnage suspect, ce n'était pas la faute de Simone, qui avait grand besoin d'être soutenue contre son extravagante mère.

— Tenez ! dit-il brusquement à madame Noizet ; j'ai pitié de votre fille et je ne déserterai pas mon poste à l'heure du danger. Et même, toutes réflexions faites, je ne serai pas lâché de me rencontrer chez vous avec votre préféré. J'ai la prétention de me connaître en hommes, et je verrai ce que celui-là a dans le ventre. Je n'y mets qu'une condition... c'est que Fortelle y sera.

— Je viens de le désinviter... si je le réinvitais, il n'accepterait pas.

— Il acceptera, car c'est moi qui l'inviterai. Je dîne avec lui ce soir, et je me charge de le décider à être des nôtres dimanche prochain. Je ne lui cacherai pas que M. Beautreillis en sera aussi. Pourquoi Fortelle refuserait-il ? Il est à mille lieues de soupçonner que vous ayez pu concevoir l'idée de l'évincer pour faire votre gendre d'un individu que vous connaissez à peine. II s'en doute si peu qu'il est reconnaissant à M. Beautreillis d'avoir tiré voire fille de la bagarre. Il viendra donc s'asseoir à la même table que ce monsieur et je suis sûr que la comparaison ne lui fera pas de tort.

Simone, qui tenait encore la main de son oncle, la serra pour le remercier, et cette marque discrète d'approbation confirma Paul Noizet dans Tidée que Simone avait été sincère en lui déclarant qu'elle était toujours prête à épouser son fiancé.

Et il reprit, presque gaiement :

— Fortelle profitera de l'occasion pour vous raconter le vol dont il a été victime et pour vous rassurer sur les conséquences de ce malheur qui ne le ruinera pas, je vous

en réponds. Il ne tiendra qu'à vous, ma chère Octavie, ^ de faire contrôler ses affirmations par votre notaire et vous verrez, je le parierais, que ce pauvre Edouard est resté plus riche que votre joli créole avec ses propriétés à nie Maurice e^t son compte courant au Crédit Lyonnais.

Octavie allait probablement répliquer, car elle n'en voulait pas démordre, mais Noizet ne lui laissa pas le temps d'engager une nouvelle discussion.

Il embrassa la fille et il s'esquiva, en disant à la mère :

— Sans rancune, chère sœur... et à bientôt ! Quand il se retrouva seul dans la rue, il poussa un

ouf de soulagement. Dix fois, la patience avait failli lui échapper pendant ce colloque avec une affolée de sentiment. Mais il pouvait se féliciter maintenant du résultat qu'il croyait avoir obtenu, car il comptait bien que sa nièce l'aiderait à soutenir la bonne cause et que les équipées de sa belle-sœur n'auraient pas de suites fâcheuses.

Après quelques élans d'enthousiasme, elle se calmerait. Et le dîner où les deux jeunes gens se trouveraient en présence tournerait sans doute à la confusion de ce Beautreillis qui ne manquerait pas de commettre quelque gaucherie.

Noizet se promettait même de lui tendre, à table,

quelques pièges, à seule fin de le couler dans l'esprit de Simone.

Heureusement, elle n'était pas encore prise par le cœur. Le coup de foudre, qui joue un si grand rôle dans les romans, ne l'avait pas frappée à sa première rencontre avec le héros, tant prôné par sa mère. Edouard Fortelle conservait sa place de fiancé accepté et attitré. Il saurait bien, quand il aurait le champ libre, se faire aimer d'amour. •

Et plus l'oncle Paul rendait justice aux mérites de Simone, plus il se reprenait à songer qu'elle aurait pu épouser son cousin de la main gauche, son fils à lui, Noizet, vieux garçon impénitent qui en était arrivé tout à coup à regretter de n'avoir jamais été père.

Et il faisait cette réflexion que le célibat qu'il avait chéri, parce qu'il assurait son repos, ne le préservait plus des ennuis et des chagrins auxquels l'aurait peutêtre exposé un mariage légitime.

Il avait suffi d'un incendie pour le jeter dans des tribulations dont il n'apercevait pas la fin, et il donnait à tous les diables les pompiers et les machinistes du théâtre qui n'avaient su ni éteindre le feu, ni Tempôcher d'éclater.

Mais le mal était fait : la paisible existence du philosophe Noizet était troublée pour longtemps. 11 lui fallait aviser à une situation toute nouvelle pour lui et, avant tout, l'éclaircir, car il n'était' sûr de rien, pas même de la mort de ce Lucien qui lui tenait de si près,

La trop sensible Zoé ayant manqué de courage au dernier moment, il avait dû renoncer ce jour-là à continuer les recherches commencées avec elle, et il se repentait déjà de les avoir interrompûes. Cette fille enverrait-elle, comme elle l'avait promis, le signalement de son amant disparu?

L'oncle Paul en doutait et, dans tous les cas, elle

ne l'enverrait que le lendemain. II jugea qu'en attendant il ferait bien de se transporter immédiatement et sans elle à la Morgue ; non pas dans l'espoir d'y reconnaître un mort qu'il n'avait jamais vu, vivant, mais dans l'intention de se renseigner plus amplement sur la marche à suivre pour les reconnaissances et surtout afin de signaler au greffier de l'établissement la disparition d'un jeune homme de vingt-cinq ans, domicilié rue de Belzunce.

Le lendemain ou les jours suivants, — puisqu'on n'avait pas fini de déblayer les ruines sous lesquelles tant de malheureux étaient ensevelis — si on trouvait sur un cadavre des cartes de visite à cette adresse et aù nom de Lucien Yerberie, on n'aurait qu'à avertir < M. Paul Noizet, rue de Châteaudun, 22.

L'idée était pratique et Tonde de Simone ne perdit pas une minute pour la mettre à exécution.

Un fiacre passait. Noizet l'arrêta et se fit conduire à la pointe de la Cité.

C'est là que s'élève la halle aux cadavres, un vilain monument qui attriste ce coin pittoresque du vieux Paris.

Ce jour-là, il y avait foule; non pas comme d'habitude, pour défiler devant des noyés exposés sur des dalles, mais pour demander des renseignements au greffe, car bien des gens avaient eu la même idée que l'oncle Paul.

II passa à son tour et il expliqua son affaire à un commis en manches de lustrine qui enregistrait de sa plus belle écriture les indications funèbres qu'on lui dictait.

Noizet apprit de la bouche de cet employé que beaucoup de corps avaient déjà été réclamés et que ceux qui restaient dans les arrière-salles de rétablissement ne seraient probablement jamais reconnus, tant ils

étaient défigurés. Mais d'heure en heure, on en^apporlait d'autres, et quand le signalement d'un nouveau venu se rapportait à un signalement déjà inscrit, on prévenait le parent ou Tami qui avait fait la déclaration.

Ce n'était donc pas une précaution inutile que prenait là l'oncle Paul.

11 s'en allait, en se félicitant de Tidée qu'il avait eue, lorsque sur les marches de Tédifice, en sortant, il se heurta contre un monsieur qui entrait.

Ce n'était pas le lieu de faire des excuses et il allait passer son chemin, mais en regardant Thomme qu'il venait de bousculer, il reconnut le sauveur de sa nièce.

Noizet ne s'attendait guère à le rencontrer à la Morgue, et il s'arrêta, très étonné ; aussi étonné que M. Beautreillis, qui le reconnut aussi et qui, après avoir hésité, se décida à le saluer.

Noizet rendit le salut, mais ce fut à qui ne parlerait pas le premier et ils restèrent bien une minute à s'examiner réciproquement, sans s'adresser la parole.

— Bonjour, monsieur, dit enfin l'oncle Paul; ce n'est pas vous que je cherchais ici, mais puisque je vous y trouve, je puis bien vous demander un moment d'entretien.

— Je suis à vos ordres, répondit avec empressement le jeune homme.

— Alors, entrons, s'il vous plaît, dans ce square. Je ne tiens pas à Causer sur l'escalier de la maison des morts.

Et après avoir traversé le quai, Noizet passa sur la promenade plantée de tilleuls qui s'étend jusque sous le chevet de Notre-Dame.

En chemin, il put observer à la dérobée M. Beautreillis qui marchait à sa gauche et il remarqua tout de

suite qu'il était beaucoup mieux vêtu que la veille. Les habits un peu râpés qu'il portait au théâtre avaient été remplacés par des habits tout neufs; il était bien ganté, bien' chaussé et cette élégante tenue lui allait à merveille.

Evidemment, il avait soigné sa toilette pour aller voir madame Noizet, et l'oncle Paul comprit très bien qu'il avait dû achever de faire la conquête de la romanesque veuve. Il s'expliqua même qu'il n'eût pas déplu à Simone, car non seulement il était très joli garçon, mais il avait, quoi qu'en eût dit Noizet, l'air parfaitement distingué.

— Monsieur, commença Paul, je viens d'apprendre chez ma belle-sœur qu'elle a déjà reçu votre visite.

— Madame Noizet avait bien voulu m'autoriser à me présenter chez elle, dit vivement M. Beautreillis.

— Et vous vous êtes hâté de proûter de la permission. Vous lui avez même apporté des fleurs. On n^est pas plus galant et je regrette de ne pas m'être trouvé là pour vous remercier... comme il convenait... de cette attention.

Le jeune homme sentit l'intention ironique de ce « comme il convenait », car un nuage passa sur sa figure, mais il s'inclina poliment. Et Noizet reprit :

— J'aurais profité de l'occasion pour vous dire ma façon de penser sur une situation que le hasard a créée, mais j'aime autant vous la dire ici. Je serai même plus à Taise pour vous parler nettement.

— Je vous écoute, monsieur, dit Beautreillis, d'un ton plein de déférence.

— Vous comprendrez, je suppose, qu'ayant de pousser plus loin des relations fortuites, une explication entre vous et moi est indispensable. Je suis, vous le savez, l'oncle de mademoiselle Noizet, et j'ai pour ma nièce autant d'affection que si j'étais son père. Je n'ai pas

106 MARIAGE d'iMGLINATION

sur elle d'autorité légale, puisque sa mère vit, mais quand il s'agit de choses qui la touchent de très près, j*ai voix au chapitre... et c'est le cas.

Vous lai avez sauvé la vie, je le proclame, et nous vous sommes tous très reconnaissants. Il est donc tout simple que vous veniez la voir et qu'elle vous accueille bien. Sur quel pied? C'est ce qu'il importe de préciser... comme ami, tant que vous voudrez, mais comme ami, seulement.

— Je ne prétends qu'à cela... et si cette faveur m'est accordée, je serai assez récompensé.

— Tant mieux ! car ma nièce est fiancée à M. Edouard Fortelle que vous avez vu cette nuit et elle l'épousera dans six semaines... il est bon que vous le sachiez.

— Je le sais, monsieur... et je fais des vœux pour que ce mariage donne à mademoiselle Noizet tout le bonheur qu'elle mérite.

— Ah! dit l'oncle Paul, un peu surpris de cette déclaration. Alors, vous ne posez pas votre candidature à la main de ma nièce?

— Je n'ai pas tant d'audace, répondit en souriant M. Beautreillis, et je vous supplie de croire que je ne chercherai jamais à abuser d'un avantage uniquement dû à ma bonne étoile qui m'a conduit hier soir à rOpéra-Gomique.

Permettez-moi cependant d'ajouter qu'il me serait dur de renoncer à des relations auxquelles j'attache beaucoup de prix... et dont je n'ai pas démérité, j'espère, parce que j'ai mis de l'empressement à les renouer.

Ce fut si simplement dit que l'oncle crut à la sincérité de M. Beautreillis et qu'il changea de note aussitôt.

— A la bonne heure! s'écria-t-il ; puisqu'il en est ainsi, Fortelle lui-même sera très heureux de vous voir,

et je vous conseille d'aller un de ces jours lui faire une visite... quand ce ne serait que pour bien marquer que vous ne songez pas à le supplanter... dans le cœur de ma nièce, ce serait difficile, mais dans l'esprit, de ma belle-sœur, qui pousse toujours les choses à l'extrême...

— Je la ferais volontiers, cette visite, si je ne craignais qu'elle fût prise en mauvaise part.

— Vous avez raison. La démarche aurait peut-être des inconvénients,., et d'ailleurs, dimanche prochain, vous serez à même de montrer clairement vos intentions, puisque nous dînerons tous chez madame Noiset.

— M. Fortelle aussi?

— Oui. J'ai exigé qu'il en fût et j'ai bien fait, puisque vous êtes décidé à en finir avec une situation fausse.

Et maintenant, monsieur, que me voilà rassuré... je veux dire : maintenant que nous sommes d'accord... je puis, sans arrière-pensée, vous ofTrir mes services. Je vous les ai déjà offerts, cette nuit, quand vous nous avez ramené ma chère nièce, mais à ce moment-là, je ne vous connaissais pas et... vous l'avouerai-je?... vous ne m'inspiriez pas une confiance absolue.

— Je comprends cela, dit gaiement le jeune homme. J'étais fait comme un voleur et mon histoire, que je vous ai racontée pour vous édifier sur mon compte, à dû vous paraître si étrange que vous avez bien pu me prendre pour un aventurier.

— Ma foi! vous avez deviné et je vous fais mes excuses. Je ne vous cacherai même pas que je suis allé au Grand-Hôtel pour savoir si vous y demeuriez réellement.

— Et on vous a répondu que j'y étais arrivé hier.

-— Hier ou ce matin, peu importe. Mais^ puisque nous sommes destinés à nous revoir, souffrez que je vous demande de compléter les renseignements sommaires que vous avez bien voulu nous donner... après ce sau-

M4RIAGE d'inclination

vetage qui vous fait tant d'honneur. Aujourd'hui, vous avez déjà dit à ma belle-sœur quelques mots de votre situation...

— Pour répondre à des questions qu'elle m'a adressées.

— Oh ! je le pense bien. Elle m'a appris que vous avez hérité, là-bas, d'un oncle...

■ — Non... d'un cousin de ma mère.

— Qui vous a laissé, paraît-il, des propriétés importantes...

— Dont je me déferai le plus tôt possible, car j'ai l'intention de me fixer à Paris...

— Que vous avez habité autrefois.

— En passant seulement.

— Et où vous n'avez pas de parents.

— Pas un seul... et naturellement pas un ami.

— Votre famille réside sans doute à l'étranger?

— Je n'ai plus de famille. A dix ans, j'étais orphelin. J'ai été élevé en Angleterre chez une tante que j'ai perdue, il y a quelques années. Depuis sa mort, j'ai voyagé.

— Mais vous êtes Français?

— Oui, monsieur; de race, de naissance et de cœur. Est-ce là tout ce que vous désirez savoir?

— Vous me rappelez très à propos que j'abuse de la permission que vous m'avez accordée de vous interroger... et si je continuais, vous finiriez par me prendre pour un commissaire de police déguisé. En voilà assez I Parlons plutôt de la catastrophe qui nous a rapprochés... par un de ces hasards qui n'arrivent qu'à Paris, mais qui n'y sont pas très rares... à preuve notre rencontre à la Morgue.

Moi, j'y suis venu pour donner le signalement de quelqu'un qui était hier à ce malheureux théâtre et qui a disparu.

— Je suis venu pour le même motif.

— Vraiment? Je croyais que vous ne connaissiez plus personne à Paris, dit Noizet.

— C'est vrai, répondit M. Beautreillis, en rougissant un peu. Mais je n'étais pas allé seul à cette représentation. Un passager du paquebot qui m'a amené de Maurice en France avait pris à Marseille le même train que moi. Nous sommes arrivés ensemble à Paris, et c'est lui qui a eu la funeste idée d'entrer à l'Opéra-Gomique.

— Et ridée encore plus funeste de prendre place avec vous dans une loge. Si vous étiez allés aux fauteuils d'orchestre, vous n'ailriez couru aucun danger... il est vrai que vous n'auriez pas sauvé ma nièce.

— Aussi, ne regrettai-je pas d'avoir suivi aux troisièmes mon compagnon de voyage qui ne voulait pas payer le prix d'un fauteuil. Il a fait là une économie qui lui a coûté cher.

— Alors, vous supposez qu'il n*a pas pu sortir?

— Je le crains fort. Il n'était ni grand, ni vigoureux. Je le soutenais en lui donnant le bras. Il a été violemment séparé de moi dans la foule, et il a dû être écrasé ou asphyxié. S'il avait pu s'échapper, il serait venu me voir ce matin au Grand-Hôtel, et il ne s'y est pas présenté.

Je savais qu'il devait descendre dans une auberge du faubourg Poissonnière. J'y suis allé. On ne l'y a pas vu. C'est pourquoi je me suis décidé à venir ici.

— Ce monsieur ne vous tenait pas de près, j'espère?

— Oh ! pas du tout. C'était un Allemand établi à l'île Maurice, et je n'ai fait sa connaissance que pendant la traversée.

— Eh bien! je déclare franchement que je ne suis pas fâché que vous l'ayez perdu dans les corridors. S'il s'était accroché à vous, il vous aurait gêné pour sauver Simone.

— C'est ce qui me console de l'avoir perdu, mais je tiens à faire ce qae je pourrai pour que le décès soit constaté; ce pauvre homme a laissé là-bas une famille qui est intéressée à savoir s'il est mort ou vivant.

— Je vous approuve très fort et je me reprocherais de vous retarder davantage. Au revoir donc, monsieur. Excusez-moi de vous avoir interrogé longuement, et croyez que ni vous ni moi n'avons perdu notre temps.

Cette conclusion ne pouvait que plaire à M. Beautreillis, car elle indiquait que l'oncle ne lui était plus hostile, et les deux interlocuteurs se séparèrent assez satisfaits l'un de l'autre.

Pendant que le jeune homme entrait au greffe, Noizet regagna son fiacre qu'il avait laissé au coin du quai et s'en alla faire un whist à son cercle, en attendant l'heure de dîner au café Anglais avec Édouard Fortelle.

Cette journée mal commencée finissait assez bien à son gré, et il ne désespérait plus de pouvoir reprendre avant peu ses chères habitudes.

Il restait encore bien des points noirs à l'horizon de ce célibataire ami du repos, et le plus gros était assurément l'incertitude d'avoir un fils. Mais il était en règle avec sa conscience, n'ayant rien négligé pour éclaircir ses doutes. La déclaration au greffe était faite, et Zoé ne tarderait guère à la compléter en envoyant le signalement de Lucien Yerberie. Noizet pouvait donc remettre à quelques jours une nouvelle visite à la rue de Belzunce.

Et, d'autre part, il n'avait qu'à se féliciter de son entretien avec le jeune homme suspect. Madame Noizet exagérait tout et le sauveteur n'était pas si disposé qu'elle le disait à se poser en prétendant. Il avait pu y songer, mais il venait de déclarer qu'il n'y songeait plus. L'oncle Paul n'avait donc aucune raison de lui tenir rigueur. Il admettait même maintenant que

M, Beautreillis ne mentait pas sur sa situation. 11 trouvait bizarre que ce garçon se donnât tant de peine pour constater le décès d'un Allemand rencontré par hasard, mais c'était là un détail sans importance et le reste de l'histoire pouvait être vrai. Au lieu d'un intrigant dangereux, il y avait un jeune homme de bonne mine et de bonne volonté qui s'était incontestablement dévoué pour sauver la vie à une jeune fille.

A ce titre, Édouard lui-même était son obligé et Noizet se promettait déjà d'inviter Jules Beautreillis au mariage de Simone.

Trois jours s'étaient passés depuis l'incendie et, du mercredi soir au dimanche matin, la situation des personnages du drame commencé à l'Opéra-Comique n'avait pas changé.

Simone ne se ressentait plus des émotions qui l'avaient agitée. Sa mère ne s'était pas calmée et continuait à se repaître de chimères. Elle ne cessait de célébrer les mérites de M. Beautreillis ; elle en parlait toute la journée et elle en rêvait la nuit. C'était à se demander si elle n'était pas amoureuse du sauveur de sa fille.

L'oncle Paul était presque tenté de le croire. Il s'en serait consolé facilement, pourvu que ce héros de roman renonçât à Simone, et dans le square Notre-Dame, le beau Jules avait déclaré qu'il n'aspirait pas à faire la conquête de mademoisUe Noizet.

Edouard Fortelle, mis au courant des derniers incidents, s'était montré très rassuré; et le dîner au Café Anglais avait été très gai, en attendant que le dîner, rue de Monceau, réunît à la même table tous les intéressés : la mère, la fille, l'oncle et les deux jeunes gens, qui n'étaient plus rivaux, puisque le sauveur déclinait toute prétention à la main de Simone.

Paul Noizet n'avait reçu aucune communication de

la Préfecture de police et n'avait plus entendu parler de Zoé.

Le lendemain de sa visite à la Morgue, il était allé rue de Belzunce et il n'y avait trouvé personne. Mademoiselle Goligny était sortie, quoiqu'il lui eût, la veille, recommandé de l'attendre.

Et, depuis, elle n'avait pas donné signe de vie.

Noizet en concluait que l'amant n'avait pas reparu, Noizet renonçait à l'espoir de voir jamais ce fils qui lui était tombé des nues, et plus le temps s'écoulait, plus s'apaisait le chagrin très vif qu'il avait eu en apprenant la triste fin d'un enfant qu'il se sentait tout disposé à aimer.

Il avait repris ses habitudes et la vie lui semblait douce, après tant de tribulations.

Il ne lui restait plus qu'à marier promptement'sa nièce.

Mais il ne voulait pas abandonner cette Zoé qui avait vécu maritalement avec son fils et il se promettait de retourner la voir, afin de savoir ce qu'il pourrait faire pour elle.

Il lui répugnait de penser qu'elle allait retomber dans les bas-fonds de la galanterie, et n'ayant ni la possibilité ni le désir de se charger d'elle, il aurait voulu du moins l'aider à se tirer d'affaire honnêtement — si elle en était capable.

Par exemple, en lui achetant un fonds de magasin de modes ou un cabinet de lecture.

C'est la retraite ordinaire de ces demoiselles, et cellelà paraissait assez intelligente pour tirer bon parti des générosités de l'oncle Paul.

En ce moment, elle n'y pensait guère, car elle était encore sous le coup des événements qui venaient de bouleverser son existence.

Assurément, ce n'était pas un parangon de vertu ni

une fleur de délicatesse que cette fille d'une portière et d'un père anonyme. Elle s'était bronzé le cœur en menant la vie de toutes ses pareilles, et dans ce cœur, fortement racorni par une foule de désillusions, il restait peu de place pour une affection vraie.

Et cependant, après de longues caravanes — longues et accidentées — elle avait rencontré un homme qui ne ressemblait pas aux autres, et elle s'était attachée à lui.

Lucien Verberie lui avait plu d'abord parce qu'il était fort bien de sa personne, mais s'il l'avait complètement subjuguée, il devait surtout ce succès au prestige que lui donnait son origine romanesque et mystérieuse. 11 ne s'était pas privé de lui raconter, avec preuves à l'appui, l'histoire de sa naissance et il n'en avait pas fallu davantage pour qu'elle l'adorât.

Une ancienne figurante, habituée de l'Elysée-Montmartre, est toujours flattée d'être choisie par le fils d'une comtesse, ce fils fût-il dépourvu de nom et même de patrimoine.

De son côté, Lucien s'était fort bien accommodé d'une maîtresse qui faisait toutes ses volontés et qui ne lui coûtait rien, de sorte que la liaison avait promptement tourné au ménage commun.

Ils s'étaient mis ensemble, comme on dit dans ce monde-là, c'est-à-dire qu'ils habitaient le même logement, sans se croire tenus, vis-à-vis l'un de l'autre, à une fidélité rigoureuse.

Lucien allait à ses affaires et Zoé ne lui demandait jamais en quoi elles consistaient, pas plus qu'il ne s'inquiétait de savoir à quoi elle employait son temps.

C'était un peu le mariage^ comme on le comprenait à la cour, sous Louis XV, avec cette difî'érence capitale que les grands seigneurs de ce temps-là y mettaient des formes et que la vie aristocratique cachait à demi la laideur de ces compromis entre conjoints.

MARTAGE D'INCLINATION

Pour un couple logé rue de Belzunce, au quatrième étage, cette tolérance réciproque, qui ne se sauvait pas par un vernis d'élégance, était honteuse.

Et des deux associés, Lucien Verberie était certainement le plus blâmable, car il avait fréquenté assez d'honnêtes gens pour savoir qu'en vivant de la sorte, il méritait leur mépris.

Zoé n'y regardait pas de si près et se moquait parfaitement de l'opinion. Elle ne s'était jamais gouvernée autrement et elle trouvait que sa situation n'avait jamais été si régulières Elle se berçait même de l'espoir que Lucien finirait par l'épouser, et, en attendant, elle se contentait très bien de ce surnumérariat au mariage.

La catastrophe de l'Opéra-Comique l'avait frappée d'autant plus douloureusement qu'elle croyait toucher au terme de ce provisoire. Depuis quelques jours, son amant était en fonds. Il gagnait de l'argent, et avant l'incendie, en conduisant Zoé à FOpéra-Gomique, il lui avait annoncé que sa fortune allait changer. Il aurait fallu qu'il fût bien ingrat pour né pas l'associer légalement à la bonne, après qu'elle avait partagé si longtemps la mauvaise.

Et ce beau rêve venait de s'évanouir. Lucien était enseveli sous les ruines fumantes du théâtre, et delà somme assez ronde qu'il portait dans sa poche, il ne restait probablement que des cendres. Il aurait mieux fait de la déposer, avant d'aller au spectacle, dans le petit meuble où Zoé avait serré, le lendemain, les lettres et le portrait de la comtesse Gécilia Gatanzaro

La pauvre fille s'était mise en quatre pour retrouver celui qu'elle pleurait et ce n'était pas sa faute si personne n'avait pu lui donner des nouvelles de Lucien. La démarche qu'elle avait tentée en allant voir M. Noi-

zei en faisait foi, et elle y avait au moins gagné d'intéresser à son sort un homme qui pouvait lui être utile de plus d'une façon. Et ce n'était pas peu de chose que d'avoir rencontré une protection qui s'était déjà manifestée par un don venu fort à propos, car elle se trouvait absolument sans argent. Lucien ne lui en donnait pas et, la veille, il ne s'était pas pressé de lui remettre une petite part du gain inespéré qu'il venait de réaliser.

Zoé, du reste, n'avait pas trop cherché à s'expliquer la cause de Tintérêt que ce généreux monsieur prenait à sa situation. Elle devinait bien que cette cause remontait à Lucien, et elle ne se flattait pas d'avoir, par ses charmes, séduit son sauveur; mais elle était trop femme pour ne pas se dire qu'on ne sait jamais ce qui peut arriver et que les bonnes intentions de M. Noizet s'accentueraient peut-être avec le temps.

On commence parla bienveillance; on finit quelquefois par un semblant d'amour.

Cependant, elle ne comptait pas sur ce dénouement heureux, mais improbable, et ses regrets étaient sincères.

Après trois jours d'attente anxieuse, elle cherchait à se résigner et elle n'y réussissait guère. Aucune nouvelle n'était venue la tirer d'incertitude et elle osait à peine sortir, de peur de manquer la visite que M. Noizet lui avait annoncée. Le concierge, mal disposé pour elle, s'était fait un plaisir de ne pas lui dire que ce monsieur était revenu dès le lendemain du jour où elle l'avait amené. Et elle s'étonnait de ne pas l'avoir revu. L'avaitil déjà oubliée et les services qu'il lui avait rendus n'étaient-ils que le résultat d'une générosité qui n'aurait pas de suites ? Elle commençait à le craindre et elle ne savait comment s'en assurer. En lui recommandant de ne pas bouger de chez elle jusqu'à ce qu'il y revint, il lui avait implicitement défendu de se présen-

MARIAGE DlNCLINATION

ter de nouveau rue de Châteaudun, et sans doute il la recevrait mal si elle se permettait d'enfreindre un ordre qui n'était pourtant que sous-entendu.

Il ne restait plus à Zoé qu'un moyen de rentrer en communication avec Toncle Paul, et ce moyen, c'était de lui écrire, tout bonnement, par la poste.

Elle hésita deux jours à l'employer et elle ne s'y décida que le dimanche matin, quand elle fut à bout de patience.

Il ne s'agissait plus que de rédiger la lettre, et pour mademoiselle Coligny c'était toute une affaire. Ce n'était pas le fond qui l'embarrassait, c'était la forme. Elle y mettait de l'amour-propre et elle avait peur de faire des fautes d'orthographe. Elle en saupoudrait ses billets à Lucien qui ne se gênait pas pour se moquer d'elle, mais elle aurait eu honte de laisser voir à M. Noizet qu'elle manquait trop souvent aux règles de la grammaire.

Pour un peu, elle aurait couru acheter un dictionnaire, mais elle voulait en finir et elle se mit bravement h écrire une épître qu'elle se proposait de jeter ellemême à la boîte, en allant chercher des provisions pour son déjeuner.

Depuis un mois, elle avait dû renvoyer sa bonne par économie, et elle en était réduite à faire sa cuisine elle-même, les jours où son amant ne lui offrait pas à dîner au restaurant.

Elle s'installa donc dans sa chambre à coucher, sur une table boiteuse où elle avait placé tout ce qu'il faut pour écrire, et elle commença le pénible travail de rédaction qu'elle s'était imposé.

Elle se trouva arrêtée dès les premiers mots. Devait' elle appeler son bienfaiteur « monsieur » ou bien « cher monsieur »? « Monsieur » eût été froid; « cher monsieur » était peut-être trop familier.

Après avoir longtemps délibéré, elle prit le parti de ne mettre ni l'un ni l'autre et d'écrire, comme parlent les domestiques bien appris, à la troisième personne.

« Une malheureuse femme qui lui doit la vie et qui n'a cessé de le bénir se rappelle au souvenir de monsieur... »

Le début était parfait, mais le reste n'alla pas tout seul, Zoé s'embrouillait dans des phrases compliquées et les mots ne lui venaient pas. Elle raturait, et elle recommençait sans être plus satisfaite de son style. Elle aurait mieux fait de supprimer la rhétorique et d'écrire à la bonne franquette, comme elle écrivait autrefois à son amant. Mais elle s'entêtait et elle n'en finissait pas. Un cahier de papier à lettres y passa tout entier, sans qu'elle pût accoucher de plus de trois lignes.

Cette horizontale de petite marque n'était pourtant pas sotte, mais elle voulait trop bien faire et le mieux est l'ennemi du bien, dit un proverbe qui, pour être un peu démodé, n'en est pas moins juste.

Elle avait ouvert la fenêtre afin d*y voir plus clair, et tout en cherchant des expressions comme un écolier qui compose un thème, elle écoutait les bruits de la rue, dans le vague espoir d'entendre une voiture s'arrêter à la porte de la maison.

M. Noizet serait arrivé tout à point pour dispenser mademoiselle Coligny de parachever ce morceau d'éloquence qui lui coûtait tant de peine.

Elle tournait le dos au salon où elle avait reçu son bienfaiteur. Elle avait en face d'elle une armoire à glace placée au fond de la chambre où elle écrivait, et par un mouvement naturel que connaissent bien tous ceux qui ont donné la chasse à des idées récalcitrantes, elle levait souvent la tête, comme pour attraper au vol les mots qui la fuyaient.

Puis, ne les trouvant pas, elle fermait les yeux pour se recueillir, et ce procédé ne lui réussissait pas mieux.

Elle les fermait même si souvent que, la chaleur du mois de mai aidant, elle aurait fini par s'assoupir, mais une fois, en les rouvrant, elle eut une vision singulière.

Il lui sembla voir, dans la glace, s'agiter la portière en tapisserie qui la séparait du salon.

C'était sans doute l'effet d'un courant d'air et elle n'y aurait pas pris garde, mais une main souleva un coin de ce rideau assez lourd.

Elle crut d'abord rêver, mais c'était bien une main, la main d'un homme qui ne se montrait pas, mais qui la regardait.

Alors, elle eut peur. La main la fascinait et elle n'osait pas se retourner. '

Elle resta clouée sur sa chaise par l'effroi, les yeux fixés sur la glace où se reflétait l'image inquiétante, et'se demandant à qui appartenait cette main sans corps.

Tout à coup, la main écarta brusquement le rideau et Zoé poussa un cri.

Elle avait vu dans la glace un homme qu'elle prenait pour un revenant, tant il ressemblait au mort qu'elle pleurait.

Elle se leva et en se retournant, elle se trouva face à face avec Lucien Verberie, en chair et en os ; Lucien, pâli, maigri, mais parfaitement vivant.

La surprise fut si forte qu'elle recula d'abord, au lieu de lui sauter au cou, et qu'elle fut obligée de s'appuyer à la table, pour éviter de tomber.

— Eh bien ! oui, c'est moi, dit avec un sourire contraint l'amant ressuscité. Tu as cru que je n'étais plus de ce monde?

Zoé ne répondit pas. Elle se jeta sur lui, elle l'étreignit, elle lui prit la tête à deux mains et elle le mangea de baisers.

Il reçut, sans trop s'émouvoir, cette furieuse embrassade.

— Laisse-moi te regarder encore, murmurait Zoé sans le lâcher.

Et après l'avoir contemplé, elle recommençait à le baiser. Tant qu'à la fin il se dégagea et lui dit :

— Moi aussi, je croyais avoir seul survécu.

— Est-ce pour cela que tu n'es pas venu plus tôt? demanda Zoé.

— Non. J'ai passé trois jours entre la vie et la mort. J'ai été renversé et piétiné par la foule. J'ai pu me relever par miracle et sortir du théâtre. Mais je suis tombé sans connaissance sur les marches du péristyle. On m'a mis sur un brancard, et on m'a porté...

— A l'ambulance... ou à la pharmacie Mialhe?

— Non, à l'Hôtel-Dieu, oîi on m'a gardé.

— Je comprends ihaintenant pourquoi je ne t'ai pas trouvé.

— Tu m'as donc cherché?

— Partout. J'ai couru au poste de la rue Drouot... au poste de la Bibliothèque... je n'ai pas osé aller à la Morgue... mais ton signalement a été envoyé à la Préfecture de Police.

— Trop de zèle, dit entre ses dents Lucien Yerberie, mais... tu t'es donc tirée sans accident de cette bagarre effroyable?

— On m'en a tirée. Un monsieur que je ne connaissais pas m'a soutenue et j'ai pu sortir avec lui... Mais, dehors je me suis évanouie... dès que je suis revenue à moi, j'ai pensé à toi, Lucien... Si tu savais ce que j'ai souffert depuis trois jours!... j'aurais voulu mourir et si je ne me suis pas tuée, c'est que j'avais encore un peu d'espoir... quelque chose me disait que je te reverrais. Pourquoi ne m'as-tu pas donné de tes nouvelles?

— Parce que je n'étais pas en état d'écrire. Et puis, je me figurais que tu étais morte. Tout à l'heure, quand on m'a dit en bas que tu étais chez toi, si tu m'avais vul J'étais comme un fou... j'ai monté l'escalier au galop... la clé était sur la porte... je suis entré tout doucement... je n'étais pas sûr que tu étais seule... et puis, je voulais te faire une surprise.

— Tu y as réussi. J'ai manqué suffoquer de joie. Mais tu n'en peux plus. Assieds-toi, là, près de moi, et causons.

Tout en parlant, Zoé poussa doucement son amant sur un fauteuil placé près de la table où elle avait eu tant de peine à commencer sa lettre à M. Noizet. Elle prit une chaise, tout près de Lucien et en face pour le mieux voir. Leurs genoux se touchaient, leurs mains se tenaient, leurs yeux se croisaient.

— C'est toil c'est bien toi! murmura-t-elle, en pleurant d'attendrissement. Comme tu as dû être malheureux à cet hôpital!... as-tu été bien soigné, au moins?

— Mieux que je ne l'aurais été chez moi.

— Chez nous, rectifia Zoé. Ne dis pas cela. Tu me fais de la peine. Je t'aurais veillé jour et nuit.

— Jele sais, mais là-bas, j'avais des médecins et des remèdes. On n'a rien épargné pour me remettre sur pied et je reviens en assez bon état, dit Lucien.

— Tu n'es presque pas changé... tues beau I tu es superbe I s'écria Zoé en l'attirant à lui pour l'embrasser encore.

Je n'ai pas eu autant de chance, reprit-elle en riant. Je suis rentrée ici dans un état !... tu sais bien ma robe neuve?... celle que j'ai achetée à crédit?... elle est en loques. Comment as-tu fait pour sauver ta redingote?

— Je ne l'ai pas sauvée. J'en ai changé. Celle que je portais au théâtre y est restée. Ce matin, je suis sorti de l'Hôtel-Dieu en bras de chemise et, en passant de-

vant la Belle Jardinière, j'en ai acheté une toute faite.

— On ne dirait pas qu'elle vient de « lyécrochez-moi ça ». Elle te va comme un gant. Mais quand on est tourné comme toi, tout va.

— Heureusement, mon portefeuille n'était pas dans ma poche de poitrine.

— C'est vrai, je n'y pensais plus... tu as touché de l'argent, hier... et tu l'avais sur toi. C'est de la veine qu'on ne te l'ait pas pris dans la bousculade. Mais tu l'aurais perdu que je m'en consolerais, puisque te voilà.

— Moi, je ne suis pas fâché de l'avoir gardé... mais, toi, ma chérie, tu n'avais pas le sou, le soir de l'Opéra- Comique.

— Pas un radis, tu le sais bien. Quand je t'ai rejoint sur le boulevard, avant le spectacle, j'avais dîné à VœU... dans une crémerie où on.me connaît... rue Cordorcet... et mal dîné, je te le jure.

— Je te crois. Je l'ai fréquentée, la crémerie en question. Mais on n'y fait pas crédit longtemps. Comment as-tu vécu depuis mercredi?

— J'ai été aux provisions et j'ai mangé ici. Je me figurais toujours que tu allais revenir et je ne voulais pas m'éloigner de la maison.

— Tu as bien fait. J'aurais été très fâché de ne pas te trouver chez toi. Mais pour aller au marché il faut de la monnaie. Tu en avais donc?

— J'en ai encore, répondit étourdiment Zoé.

— Je me demande ce que tu as bien pu mettre au clou. Tous tes bijoux y sont.

— Le fait est que si je n'avais pas eu d'autres ressources que ma tante, j'aurais pu jeûner.

— Tu n'as pas gagné à une loterie. On n'en fait plus.

— Et quand il y en avait, on n'y gagnait jamais.

— Alors, où as-tu pris l'argent que tu as dépensé ? demanda Lucien, en fronçant le sourcil.

Zoé hésita un peu, mais elle répondit, presque timidement : '

— On m'en a donné.

— Qui cela ?

— Un monsieur. Celui qui m'a sauvée à TOpéra- Gomique.

— Voilà un sauveur bien généreux !

— Oh I oui... et bon ! et dévoué I... il m'a promis de faire des démarches pour te retrouver...

— Je t'avais défendu de parler de moi à qui que ce fût.

— C'est vrai... mais j'avais perdu la tête.

— Et... il est venu ici, ce nionsieur ?

— Une seule fois... le lendemain de l'incendie... il m'avait dit qu'il reviendrait... je ne l'ai pas revu.

La figure de Lucien Verberie avait pris une expression de mécontentement, presque de colère, qui étonna Zoé.

D'ordinaire, il n'était pas si jaloux. Elle ne croyait pas le blesser en lui parlant du cadeau qu'elle avait reçu en tout bien tout honneur. Et elle s'apercevait que Lucien suspectait sa fidélité, alors que justement elle n'avait rien à se reprocher .

Elle n'était pas au bout de ses étonnements.

Lucien saisit sur la table l'épître commencée, lut rapidement les deux lignes que Zoé avait écrites et lui demanda d'un ton rogue :

— C'est au souvenir de cet homme que tu te rappelles ?... Ce billet lui est destiné ?

— Oui... je voulais le prier de me faire savoir si les recherches dont il a bien voulu se chargeront abouti... mais puisque je t'ai retrouvé, je n'ai plus besoin de lui. Tu peux déchirer cette lettre.

Lucien la jeta sur la table, se leva brusquement et dit :

— C'est bien. Je sais ce qu'il me reste à faire. Je ne te gênerai plus.

— Comment?

— Je te rends ta liberté. Tu ne m'as pas attendu pour la reprendre. Garde-la. Oh ! pas de protestations, je te prie, et surtout pas .de larmes. Ta douleur ne t'a pas empêchée de me remplacer. Tu as bien fait. Me voilà dispensé de la reconnaissance que je croyais te devoir, parce que tu avais partagé ma mauvaise fortune. Maintenant qu'elle a changé, je ne t'aurais jamais quittée sans te laisser de quoi vivre, mais puisque, tu es pourvue, je suis sans inquiétude sur ton avenir. Ton sauveur y pourvoira,

— Mais je n'en veux pas de son argent I... je suis prête à lui rendre les cinq cents francs qu'il m'a forcée d'accepter.

— Douce violence ! ricana Lucien. Le chiffre est respectable... vingt-cinq louis comme entrée de jeu !... Tous mes compliments, chère amie... je ne ferai pas concurrence à ton bienfaiteur et je n'ai plus qu'à te prier de ne pas recommencer à lui parler de moi. Je te serai même très obligé de lui dire que tu ne m'as pas revu. Il croira que je suis mort. C'est ce que je veux.

— Lucien ! murmura Zoé d'une voix suppliante. Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas?.., tu ne penses pas à m'abandonner... c'est une épreuve... pour me punir de t'avoir nommé quand tu me l'avais défendu... j'ai eu tort... grand tort... et je t'en demande pardon.., tiens 1 à genoux...

Elle allait s'y jeter, mais son amant la retint d'un bras ferme et la contraignit à rester debout.

— Pas un mot de plus, dit-il sèchement. Tout est fini entre nous, mais il dépend de toi que nous nous séparions à l'amiable et que je ne garde pas de notre liaison un mauvais souvenir.

— Nous séparer ! Mais ce n'est pas possible... pour une étourderie que j'ai commise... allons ! dis-moi que tu n'y penses plus... ou bien je finirai par croire que tu étais décidé à me quitter avant de venir ici et que tu as pris le premier prétexte venu pour te débarrasser de moi.

Cette idée venait tout à coup à Zoé, et il était bien possible qu'elle eût deviné, car Lucien n'en avait jamais tant dit à propos d'une peccadille de conduite.

— Crois ce que tu voudras, dit-il, mais rends-moi le portrait et les lettres de ma mère. J'ai eu grand tort de te les laisser.

— Me crois-tu donc capable d'en abuser?

— Je n'en sais rien, mais je les veux. C'est tout ce qui me reste d'elle et je ne m'en séparerai plus.

— C'est indigne ce que tu fais là !

— Non ; c'est tont naturel, puisque je ne te reverraï pas. Oîi sont ces lettres ?

— Cbercbe-les. Je ne te les rendrai pas, dit Zoé exaspérée.

— Alors, je vais les prendre, répliqua Lucien Verberie en faisant un pas vers l'armoire à glace oîi il les avait serrées, avant l'incendie.

— C'est inutile... tu ne les trouverais pas... elles n'y sont plus.

— Qu'en as-tu donc fait? demanda Lucien, menaçant. Et comme Zoé ne répondait pas :

— Misérable drôlesse 1 cria-t-il ; tu les as vendues !

— Ob ! murmura la pauvre fille, en pleurant à cbaudes larmes, il ne te manquait plus que de m'insulter... moi qui t'ai tout sacrifié... moi qui n'ai plus que toi au monde.

— Tu oublies le monsieur aux cinq cents francs... c'est sans doute le prix qu'il t'a payé les lettres !

Zoé changea de visage. Elle n'avait pas songé qu'en lui donnant cet argent son bienfaiteur entendait peutêtre lui acheter le portrait et la correspondance qui avaient paru l'intéresser, sans qu'elle devinât pourquoi; et comme elle tenait par-dessus tout à ne pas se brouiller avec son amant, elle se décida à avouer la vérité.

— Ecoute ! dit-elle, je devrais te laisser croire à toutes les infamies qui te passent par la tête... ce serait ma vengeance pour te punir de me quitter salement... Mais je ne veux pas que tu me prennes pour une coquine. Tu vas tout savoir. J'ai parlé de toi à ce monsieur... il le fallait bien, puisqu'il m'offrait de m'aider à te chercher... je lui ai raconté ton histoire, et pour lui prouver que je ne mentais pas, je lui ai montré les lettres et le portrait...

— Tu oses avouer cela !

— Pourquoi ne l'avouerais-je pas ? Je ne croyais pas mal faire. Tu n'as pas à rougir d'être le fils d'une comtesse. Mais je te jure que je ne lui ai pas vendu les souvenirs que ta mère t'a laissés. J'ai tout gardé et tout est

— Alors, fînissons-en. Remets-moi ce dépôt que j'ai eu la sottise de te confier. Oti est-il?

— Dans le meuble d'ébène... entre les deux fenêtres du salon.

Lucien y courut.

— La clé n'y est pas, dit-il en regardant fixement Zoé qui l'avait suivi.

— Non... et je ne l'ai plus.

— Qu'en as-tu fait?

— Ce monsieur l'a prise. Quand tu es arrivé, j'étais en train de lui écrire pour lui demander de me la rapporter.

— Ah ! c'est trop fort ! s'écria Lucien. Je vais t'apprendre à te moquer de moi.

Et d'un coup de pied, lancé à toute volée, il enfonça presque la porte de cette armoire de pacotille qui n'était pas beaucoup plus solide que la vertu de Mademoiselle Goligny.

— Va! lui cria-t-elle, casse tout!... mets le feu à Fappartement !... bats-moi !... tue-moi !... ce sera complet.

Il allait redoubler et le meuble n'aurait certainement pas résisté à un second coup, mais un bruit venu du dehors frappa son oreille.

— On frappe, murmura4-il.

— Oui, et je vais ouvrir, répliqua Zoé.

Lucien Verberie la prit par le bras et lui dit, en baissant la voix :

— Rentre dans ta chambre. C'est ton nouvel amant, sans doute. Je tiens à le recevoir.

Et il la poussa derrière le rideau. On frappa encore

— Entrez ! cria Lucien.

Le rideau cachait Zoé, mais son amant avait négligé de l'enfermer dans la "chambre et elle était restée derrière la tapisserie, afin de ne rien perdre d'une scène qu'elle prévoyait, car depuis longtemps ses amis d'autrefois ne venaient plus chez elle et le seul homme dont elle put attendre la visite, c'était M. Noizet.

Et, si c'était lui qui frappait, Zoé était prête à faire sa partie dans l'explication qui s'ensuivrait forcément.

Elle se réjouissait même de penser que son protecteur allait faire entendre à Lucien qu'il ne tenait pas du tout à le supplanter.

Lucien, lui, ne doutait pas que ce fût l'homme aux cinq cents francs qui venait toucher en nature les intérêts de ce placement à fonds perdus et il se promettait de passer sa colère sur ce monsieur.

— Entrez donc! cria-t-il derechef.

Et comme on n'entrait pas, il courut à la porte et il l'ouvrit violemment.

Alors, se produisit TefFet que les brochures explicatives des pièces de théâtre indiquent par le mot : « Tableau! )) en y ajoutant souvent ceux-ci : <c La toile tombe, »

Cette fois, la toile ne tombait pas ; elle se levait. Les deux acteurs qui entraient en scène furent aussi stupéfaits l'un que l'autre.

C'était bien Paul Noizet.

En se trouvant nez à nez avec Lucien Verberie, il resta pétrifié. Et Lucien recula d'étonnement sans articuler une parole.

L'oncle Paul fut le premier à se remettre. Il repoussa la porte derrière lui et il s'avança jusqu'au milieu du salon, tout près de Lucien qui avait battu en retraite.

— Bonjour, monsieur, dit-il gravement. Je ne m'attendais guère à vous trouver ici.

— Je m'attendais encore moins à vous y voir, bredouilla Lucien.

— Mademoiselle Coligny a dû vous dire comment j'ai fait sa connaissance, en plein incendie.

— C'est donc vous qui...

— Eh! mon Dieu, oui; j'ai pu la tirer de cette bagarre. Et vous, monsieur, vous la connaissez aussi, à ce que je vois.

— Oui... c'est-à-dire... je l'ai connue autrefois.

— Avant d'aller à l'île Maurice recueillir l'héritage de votre parent?

— C'est cela.

— Mais vous n'avez pas oublié son adresse.

— Non... et comme je passais devant la maison, je suis monté.

— Oh ! vous n'avez pas besoin de vous excuser... j'ai

été jeune... je sais ce que c'est..» et du reste, vous n'êtes pas engagé ailleurs.

Est-ce que mademoiselle Coligny est sortie ?

Et comme Lucien se taisait, Noizet reprit :

— Non, n'est-ce pas Il m'a semblé tout à l'heure entendre sa voix... alternant avec la vôtre.

Et il ajouta en souriant :

— Il m'a même semblé que vous vous querelliez. Je me serai trompé sans doute. Quand on retrouve une amie après une longue absence, on commence plutôt par se raccommoder avec elle. Mais vos affaires ne me regardent pas, cher monsieur Beautreillis... et je suis fâché de vous avoir dérangé.

Zoé ne perdait pas un mot de cette conversation à bâtons rompus et elle n'avait pas encore compris la situation. L'allusion au voyage à l'île Maurice ne Pavait pas frappée. Elle ne s'étonnait pas trop que Lucien connût le monsieur de la rue de Châteaudun. Elle se figurait même que M. Noizet devait être quelque gros financier qui donnait souvent à Lucien des ordres de Bourse, que Lucien avait intérêt à ménager et dont il craignait de perdre la clientèle pour s'être rencontré avec lui chez une femme galante.

Zoé se serait volontiers abstenue de paraître, et elle espérait que son amant lui saurait gré de ne pas se montrer. Mais lorsqu'elle entendit Noizet appeler Lucien : (( M. Beautreillis », elle devina aussitôt que ce changement de nom cachait une intrigue. La jalousie l'emporta sur la prudence, et Zoé fît dans le salon une entrée à la Tartare.

— Beautreillis! répéta-t-elle en s'adressant à l'oncle Paul, sans même se donner la peine de le saluer, monsieur ne s'appelle pas Beautreillis ; monsieur s'appelle Lucien Verberie et je vous ai déjà dit qu'il est mon amant.

A cette déclaration, Paul Noizet pâlit. Lui non plus n'avait pas encore compris la situation. Il avait cru que le fameux sauveur de Simone était en bonne fortune d'occasion chez cette donzelle et il se félicitait de l'y avoir surpris, comptant bien tirer parti de cette rencontre pour décider sa belle-sœur à fermer sa maison à ce coureur d'apéritives.

Et il apprenait tout à coup que ce concurrent dont il voulait débarrasser Edouard Fortelle était le fils de Gécilia Gatanzaro !... Son fils, à lui Noizet, son fils, qu'il avait cru mort et qu'il tâchait d'oublier, de peur de trop le regretter.

Il y avait de quoi lui faire perdre le sang-froid qu'il avait acquis dans le cours d'une vie accidentée. On a beau être sceptique et blasé, on ne résiste pas à une telle secousse, et le coup fut rude.

Noizet avait pâli, mais ce n'était pas le moment de manifester son émotion. Il fallait, au contraire, la contenir, la refouler même au plus profond de son cœur et il y réussit.

Zoé n'avait pas fini.

— Pourquoi lui donnez-vous un nom qui n'est pas le sien ? demanda-t-elle, sans se préoccuper des regards furieux que lui lançait Lucien.

— Parce que je ne l'ai jamais connu que sous ce nom-là, répondit l'oncle Paul.

— A la Bourse?

Noizet ne voulait ni dire la vérité à Zoé, ni interroger devant elle Lucien Verberie.

Il saisit au vol l'explication qu'elle lui fournissait et il répondit.

— O.ui, mademoiselle, à la Bourse, et je ne m'étonne pas que monsieur ait évité de faire, sous son vrai nom, des opérations qui n'ont rien que d'honorable, mais auxquelles ne le prédestinait pas sa naissance.

— Oh! non, s'écria avec conviction mademoiselle Coligny, et si Lucien m'avait dit cela...

— Pourquoi vous Taurait-il dit, puisqu'il ne vous parlait jamais de ses affaires? Mais quand vous m'avez raconté l'histoire de M. Verberie, si j'avais su que je le connaissais déjà, je vous aurais épargné trois jours d'inquiétudes. Je savais où il était et je vous l'aurais amené.

— Je ne pouvais pas me douter que vous le connaissiez. Je vous avais pourtant parlé de sa ressemblance avec le portait.

— Laissez-moi vous dire qu'elle n'est pas si frappante que vous le croyez... et puis, monsieur n'était pas là quand vous m'avez montré ce médaillon. Je ne pouvais pas comparer. Maintenant que je vois monsieur, je retrouve quelques-uns des traits que le peintre a reproduits... le front... le teint surtout...

Ce n'était pas faute de regarder l'amant de Zoé que l'oncle Paul aurait pu se tromper, car il le dévorait des yeux.

Il aurait dû le maudire et le mépriser ce bâtard dont il apprenait les impostures et les hontes, sans compter qu'il le soupçonnait de bien d'autres méfaits.

Et malgré tout, l'ivresse de la paternité lui montait à la tête. Il admirait les avantages physiques de Lucien, il cherchait des excuses à son inexcusable conduite, et il se' demandait déjà comment il pourrait le tirer de Fabjection.

Lucien, lui, tombait de son haut. Quand il avait vu que l'oncle de mademoiselle Noizet et le bienfaiteur de Zoé n'étaient qu'une seule et même personne, il s'était cru perdu. Il s'attendait à une explosion de colère et de reproches, ou tout au moins à une sommation d'expliquer sa conduite, une sommation qui l'aurait mis au pied du mur.

Il se préparait même à payer d'audace, en répondant par des insolences aux questions que M. Noizet lui adresserait. Quand on n'a rien de bon à dire, on essaie de se tirer d'affaire en cassant les vitres. Et c'était justement le cas, car le soi-disant Beautreillis ne pouvait plus nier qu'il eût indignement abusé de la crédulité de tous les Noizet, y compris Simone, en se faisant passer pour un héritier arrivé de l'île Maurice, le jour de l'incendie.

Et l'oncle, qui n'avait qu'un mot à dire pour le confondre, prenait sa défense au lieu de l'accabler ! Bien plus I il poussaitla condescendance jusqu'à mentir pour apaiser la colère et détourner les soupçons de mademoiselle Coligny ! Il ne craignait pas d'affirmer qu'il l'avait connu à la Bourse !

C'était inexplicable, et Lucien renonça vite à chercher le mot de cette énigme. Il lui suffisait de bénéficier de l'inexplicable indulgence de M. Noizet et il y avait déjà gagné de calmer Zoé qui ne l'aurait pas ménagé, si elle avait su qu'il visait le cœur et la dot d'une demoiselle de la bourgeoisie riche.

Il ne désespérait pas d'y gagner mieux encore.

Mais Zoé ne se tenait pas pour satisfaite, et afin de prouver à son Lucien qu'elle ne l'avait pas trahi, elle interpella l'oncle Paul en ces termes :

— Il m'accuse de vousl'avoir vendu, ce portrait de sa mère. Il ne veut pas croire que je Tai enfermé avec ses lettres dans ce meuble qu'il était en train de briser quand vous êtes arrivé. Dites-lui donc que c'est vous qui m'avez demandé de l'y mettre et qui avez emporté la clé.

— La voici, répondit Noizet en la tirant de sa poche et en la présentant à Lucien.

Et comme Lucien hésitait :

— Prenez-la, monsieur; ouvrez cette armoire et as-

surez-yous qu'on n'a rien distrait de ce qui vous appartient.

C'est dans votre intérêt que j'ai agi comme je Tai fait. Je vous le démontrerai tout à l'heure.

M. Verberie comprenait de moins en moins, mais il obéit et quand il eut repris possession du médaillon et de la correspondance, il les empocha sans dire un mot.

— Eh bien ? demanda Zoé, très émue par l'espoir d'une réconciliation immédiate, prétendras-tu encore que monsieur m'a acheté les reliques de ta mère?... et crois-tu maintenant que je t'ai fait des traits avec lui?

— S'il m'affirme que non, je le croirai, grommela Lucien qui tenait beaucoup à ne pas se brouiller avec l'oncle Paul.

— Tout ce que mademoiselle vous a dit est vrai, je vous en donne ma parole d'honneur, répondit Noizet,

— Gela suffit, monsieur... et si vous n'avez plus rien à m'apprendre, il ne me reste qu'à me retirer.

— Tu pars? s'écria Zoé.

Lucien eut un geste féroce. Il ne lui pardonnait pas d'avoir livré à l'oncle de Simone un secret dont la divulgation ruinait ses espérances ambitieuses.

— Monsieur, lui dit Noizet, je désire vous entretenir en particulier et je vais vous accompagner. Mais j'ai aussi quelques mots à dire à mademoiselle Coligny et je la prie de passer avec moi dans sa chambre. J'espère que vous voudrez bien m'attendre ici. Ce ne sera pas long.

Lucien s'inclina en signe d'acquiescement et Zoé suivit sans répliquer son bienfaiteur, qui l'entraîna près de la fenêtre, assez loin du salon pour que Lucien n'entendît pas la conversation.

— Avez-vous confiance en moi ? demanda de but en blanc l'oncle Paul.

— En vous, oui, répondit brusquement Zoé ; en vous

seul... en Lucien, pas du tout. Il se passe des choses que j'ignore, naais je suis sûre qu'il veut me quitter... et je commence à ne pas croire un mot de ce qu'il m'a raconté. Vous me diriez qu'il a fait exprès de me perdre dans le corridor du théâtre que ça ne m'étonnerait pas.

— Mais vous l'aimez quand même?

— Oui, malheureusement... et je devrais le détester.

— Eh bien ! si vous l'aimez, il faut me laisser faire. Je ne vous veux que du bien, vous le savez, et je m'intéresse à lui. Je vous demande de vous en rapporter à moi pour arranger les choses de façon à vous contenter tous les deux.

— Oh I pourvu qu'on ne me le prenne pas, je serai contente... et je sais que je puis compter sur vous.

— Absolument. A dater de ce jour, vous avez en moi un ami qui ne vous abandonnera jamais. Promettez-moi, en revanche, de vous tenir tranquille jusqu'à ce que vous m'ayez revu. Je ne vous demande que trois jours de patience.

— J'attendrai.

— Vous n'aurez pas à vous en repentir. Maintenant, je vais sortir avec M. Verberie. J'ai à lui parler longuement, et je vous prie de le laisser partir sans lui dire un seul mot de plus. La querelle recommencerait et c'est ce que je ne veux pas.

— Alors, emmenez-le vite. Si je le revoyais, je ne pourrais pas m'empêcher de l'apostropher encore, et... vous avez raison... ça tournerait mal. J'aime mieux qu'il s'en aille tout de suite. Quand il reviendra, nous serons calmes et nous pourrons nous entendre. Mais s'il ne vous écoute pas... s'il me quitte... gare à lui !.., je ne vous dis que ça.

Cette menace ne parut pas impressionner beaucoup Noizet qui, après avoir serré silencieusement la main de Zoé, rentra dans le salon.

Lucien Ty attendait en se promenant de long en large et, sur un signe de Toncle Paul, ils sortirent ensemble.

Le portier les avait vus arriver, l'un après l'autre ; il s'attendait à une bataille et il ne fut pas médiocrement surpris de les voir passer devant sa loge, côte à côte, comme une paire d'amis.

— Quand ils furent dans la rue :

— Je pense, dit Noizet, que vous sentez la nécessité d'une explication immédiate.

— Je la désire autant que vous, répliqua Lucien.

— Alors, je connais tout près d'ici un endroit oîi nous serons très bien pour causer. Veuillez me suivre.

La rue deBelzunce n'est pas très fréquentée, mais on y rencontre encore des voitures et des passants, tandis qu'à deux pas de là s'embranche une voie en pente qui longe latéralement l'église Saint-Yincent-de-Paul et qui n'aboutit qu'à des escaliers. On l'a baptisée rue Fénelon et on n'y rencontre guère que des ecclésiastiques ou de pieux paroissiens, marchant les yeux baissés, sans prendre garde aux gens qui stationnent dans ce coin écarté.

Noizet y conduisit Lucien. La rue de Châteaudun n'était pas loin et il aurait pu l'y mener, mais il ne voulait pas, avant de l'avoir interrogé à fond, recevoir chez lui ce fils qu'il était encore temps de renier.

Il l'entraîna donc à l'endroit où la rue Fénelon fait un coude et, quand il le tint là, il aborda carrément la question,

— Monsieur, lui dit-il, je n'oublie pas que vous avez sauvé ma nièce et je veux bien m'abstenir de qualifier votre conduite. Mais vous nous avez trompés et je tiens à savoir pourquoi. Si vous nous aviez dit tout simplement la vérité, nous vous aurions été tout aussi reconnaissants de nous avoir rendu Simone. Il vous a plu de

prendre un faux nom et de nous raconter une histoire... mensongère. Dans quel but ?

— Ne le devinez-vous pas ? interrompit Lucien. Si vous aviez su que je vivais avec cette fille, qu'auriezvous pensé de moi?

— Ce n'était pas une raison pour vous affabler de ce nom de Beautreillis.

— J'ai donné le premier qui m'est venu à l'esprit.

— Bon ! mais l'histoire de l'héritage à l'île Maurice, vous ne l'avez pas improvisée, je suppose. Elle était vraisemblable et vous avez dû la combiner à loisir.

— Non, monsieur. Quand mademoiselle Noizet m'a demandé de la ramener chez elle, j'ai prévu que sa mère me demanderait qui j'étais et je me suis promis de ne pas le lui dire, mais je ne savais pas encore ce que je lui dirais. C'est vous qui, en me demandant où je demeurais, m'avez forcé à inventer une explication. Je n'ai pas eu la présence d'esprit de vous donner une fausse adresse... je vous ai répondu sottement que je ne demeurais nulle part et, pour réparer ma sottise, j'ai eu la malencontreuse idée de vous raconter que j'étais arrivé à Paris, le soir même. Une fois embarqué dans ce mauvais chemin, il m'a fallu donner des détails... J'étais pris dans un engrenage... un mensonge en a amené un autre...

— Vous êtes doué, à ce qu'il paraît d'une imagination inépuisable. Ce que je m'explique moins, c'est que, depuis, vous ayez continué à jouer un rôle que vous aviez pris au hasard. Vous aviez dit que vous étiez descendu au Grand-Hôtel... vous êtes allé y loger dès le lendemain.

— Toujours l'engrenage!... vous m'aviez annoncé Totre visite, et si vous aviez découvert que je ne demeurais pas là, vous auriez cru que je m'étais moqué de vous.

— Mon opinion devait vous être assez indifférente.

— Vous vous trompez, monsieur. Je tenais déjà beaucoup à votre estime.

— Je veux bien le croire ; mais je m'étonne de la facilité avec laquelle vous vous êtes décidé tout à coup à changer d'existence. Vous viviez depuis dix-huit mois avec Zoé Coligny, — c'est d'elle que je le sais ; vous habitiez Paris, depuis quelques années, vous y exerciez une profession... celle de remisier, paraît-il... et l'autre jour, en une minute, vous avez résolu d'abandonner votre maîtresse^ en lui laissant croire que vous étiez mort...

— Pardon, monsieur ! ma résolution était prise depuis longtemps. J'étais las de vivre comme je vivais. Je n'attendais qu'une occasion. L'incendie de l'Opéra- Comique me l'a fournie. J'en ai profité.

— Vous ne pouviez guère espérer soutenir éternellement le personnage que vous aviez choisi. Vous auriez, un jour ou l'autre, rencontré cette demoiselle.

— Je n'aurais pas attendu la rencontre... etla preuve, c'est que vous venez de me trouver chez elle. J'avais d'abord supposé qu'elle avait péri dans le sinistre.

— Elle y a échappé et elle vous a cherché.

— Eh bien! moi aussi, je la cherchais. Quand vous m'avez rencontré à la Morgue, j'y venais pour donner son signalement... et au bout de trois jours, ne recevant aucun avis, je me suis décidé à aller voir si elle était rentrée rue de Belzunce. J'ajoute que j'y allais pour rompre définitivement une liaison qui m'est devenue insupportable.

— Et pour reprendre des objets que vous aviez laissés chez elle.

— Je ne le nie pas. Ces lettres et ce portrait me sont précieux. Avez-vous d'autres explications à me demander?

— J'en aurais bien d'autres... et celles que vous venez de me donner ne m'ont pas satisfait. Je ne comprends pas encore pourquoi vous nous avez trompés. Il eût été si simple de nous donner votre véritable nom et votre véritable adresse! Je serais allé vous voir, mais je n'aurais certes pas raconté à ma belle-sœur que vous ne demeuriez pas seul.

— C'est ce qu'il m'est difficile de croire, même maintenant que vous me le dites... et c'est parce que je ne le croyais pas du tout lorsque j'ai eu le bonheur de ramener mademoiselle Noizet... c'est pour cela que j'ai préféré mentir.

Je ne sais si vous comprendrez le sentiment qui m'y a poussé.

— Il se peut que je le devine. Mais vous vous êtes mis, convenez-eUy dans une situation... inextricable. Sous quel nom voulez-vous que je parle devons à ma bellesœur... et à ma nièce ? Est-ce M. Jules Beautreillis ou M. Lucien Yerberie qui dînera, ce soir, avec nous?

— Ni l'un ni l'autre. Je ne viendrai pas.

— Et si on me demande pourquoi?

— Vous répondrez ce que vous voudrez.

— Très bien. Alors, vous allez redevenir ce que vous étiez. Mademoiselle Goligny ne s'en plaindra pas.

— Elle 1... je ne la reverrai jamais. Je vous repète que je venais lui signifier que tout est fini entre nous. Je me proposais même de lui donner de l'argent pour la mettre à l'abri de la misère... jusqu'à ce qu'elle m'ait remplacé.

— Vous êtes donc riche ? demanda Noizet, en regardant le jeune homme dans le blanc des yeux.

— Non, monsieur, répliqua sèchement Lucien. Je n'ai hérité de personne, vous le savez maintenant... et je n'ai rien à attendre que de moi-même. Mais je viens de gagner une grosse somme.

— A la Bourse?

Lucien réfléchit un instant et répondit d'un ton ferme :

— C/est ce que j'ai dit à cette fille qui n'a jamais su un mot de mes affaires ; mais à vous, je puis bien dire la vérité qui est que, dimanche dernier, aux courses de Chantilly, j'ai parié dans le prix du Jockey-Club...

— J'y étais, dimanche, à Chantilly, dit entre ses dents l'oncle Paul.

— J'avais déjà gagné beaucoup... notamment dans le prix de Gouvieux, avec Firmin qui était à dix contre un... j'ai mis tout mon bénéfice sur le cheval de M. kxxxnoiii^Monarque, et il est arrivé premier, comme vous savez.

— J'ai été moins bien inspiré que vous, car j'ai risqué vingt louis sur Krakatoa, et il est arrivé second. Voilà ce que c'est que de choisir un cheval qui a un nom de volcan ! Mais sur Monarque^ vous n'avez pas pu gagner une bien grosse somme, à moins que vous n'en ayez exposé une... énorme. Monarque est parti à six contre un.

— Je l'avais eu, la veille, à douze... et je l'ai pris pour deux cents louis... j'en ai ramassé deux mille quatre cent.

— Quarante-huit mille francs !... Peste ! c'est un joli denier... et je vois que vous êtes un joueur hardi. Alors, ce beau gain constitue... votre fortune actuelle?

— C'est tout ce que je possède... j'ai eu la chance de ne pas perdre mes billets de banque dans la bagarre du théâtre.

— Et l'idée vous est venue immédiatement de vous faire passer pour un capitaliste.

— J'ai eu grand tort, je le confesse, dit Lucien qui avait senti le coup. C'est encore un effet de l'engrenage.

— Je ne vois pas très bien comment.

— Je n'ose pas vous expliquer ce que j'ai éprouvé, après avoir eu le bonheur de tirer du danger...

— Ma nièce. Vous l'avez trouvée charmante, et quand vous avez su qui elle était, vous vous êtes dit : je l'épouserais volontiers.

— Vous devez croire que j'ai fait ce calcul. Eh bien, non ! La beauté de mademoiselle Noizet a produit sur moi une impression que je n'avais jamais ressentie... et j'ai compris que jusqu'alors je n'avais jamais aimé. A ce moment-là, je ne savais pas encore que je venais de sauver une héritière... et j'ai pu me dire en effet que, fût-elle pauvre, je m'estimerais trop heureux qu'elle voulût bien de moi. J'ai été détrompé quand je suis entré dans l'hôtel de sa mère et mon rêve d'un instant s'est évanoui. Seulement, madame votre belle-sœur m'a accueilli dételle sorte...

— Que vous vous êtes repris à espérer.

— Non, monsieur. J'ai compris qu'entre mademoiselle Noizet et moi, qui n'ai pas même le droit de porter le nom de mon père, il y a un abîme infranchissable. Mais pour la première fois de ma vie, j'ai eu honte de ma situation. J'ai pensé que vous ne recevriez plus un homme sans fortune et sans famille et le diable m'a soufflé l'idée de mefairepasserpourcequejenesuispas. Le hasard du jeu m'avait envoyé une aubaine qui me permettait de faire figure pendant un certain temps... où même d'entreprendre des spéculations qui auraient peut-être abouti à m'enrichir sérieusement. Je me disais : je vais donc enfin changer d'existence, quitter la vie de bohème pour la vie régulière... et les honnêtes gens qui m'ont si bien reçu ne me fermeront pas leur maison... je pourrai voir encore l'adorable jeune fille que j'ai eu la chance de ramener à sa mère... à son fiancé... et ma foil la tentation a été trop forte... j'ai

menti audacieusement... Le voilà, Tengrenage ! Vous pouvez me blâmer... vous ne m'accuserez plus de chercher à vous tromper, puisque j'avoue tout... et je vous prie de répéter ma confession à vos deux parentes.

L'oncle Paul marqua un bon point à Lucien pour sa franchise. Il était porté à lui accorder les circonstances atténuantes, depuis qu'il connaissait le secret de sa naissance, et ses aveux sincères semblaient indiquer que ce fils dévoyé n'était pas foncièrement perverti. L'oncle Paul commençait déjà à espérer que l'avenir réparerait le passé. Mais il était effrayant, ce passé que Noizet me connaissait que par les indiscrétions de mademoiselle Goligny. Jusqu'où Lucien était-il descendu dans le bourbier du vice ? Qu'avait-il fait avant d'accepter de partager la vie et le logement d'une femme perdue ? Noizet voulait absolument, avant de prendre un parti, savoir à quoi s'en tenir sur les métiers plus ou moins avouables qu'avait exercés à Paris ce garçon qui lui tenait de trop près pour qu'il le condamnât sans l'entendre.

— Soyez franc jusqu'au bout, lui dit-il. Vous venez de m'expliquer comment vous avez été amené à mentir. Parlez-moi maintenant de ce que vous avez fait avant que le hasard nous eût rapprochés.

Nous sommes sans doute destinés à nous revoir. J'ai bien le droit de me renseigner.

— Et j'ai, moi, le devoir de vous répondre en toute sincérité. Vous me demandez ce que j'ai fait... J'ai vécu...

— Vécu, comment?

— Comme j'ai pu. J'ai commencé par être mousse sur un navire. J'ai couru toutes les mers du globe. En Californie, j'ai travaillé aux mines et j'^en avais rapporté une petite fortune... que je n'ai pas conservée longtemps ; à Paris, au bout d'un an, j'en ai vu la fin. Alors,

j'ai essayé de metirer d'affaire. J'ai donné des leçons.,, qui me rapportaient à peine de quoi manger... j'avais toujours aimé les chevaux... j'ai fait connaissance avec des jockeys... et je me suis mis à jouer aux courses... depuis un an, je n'ai pas d'autre occupation...

— Et elle vous a réussi ?

— Pas toujours. Je viens de faire un coup superbe... et ce n'est pas la première fois qu'il m'arrive de gagner une grosse somme, mais j'ai eu aussi des moments très durs. Il m'est arrivé de ne pas dîner.

— Vous viviez pourtant avec celte Goligny ?

— Parfaitement, mais je vous prie de croire qu'elle ne me nourrissait pas. Elle partageait ma fortune, sans se plaindre, et je suis persuadé qu'elle m'était très attachée. Ma situation n'en était pas moins fausse et je n'attendais qu'une occasion d'y mettre fin. Pour cela, il me fallait de l'argent, car je ne voulais pas laisser sans le sou ma compagne des mauvais jours. De l'argent, mes paris do Chantilly m'en ont procuré et j'allais rompre lorsque sont survenus les événements que vous connaissez. En conduisant Zoé au théâtre, j'avais décidé que cette soirée serait la dernière que je passerais avec elle et je comptais lui annoncer, en rentrant, que j'allais la quitter. Vous savez pourquoi j'ai attendu.

— Un peu trop, interrompit Paul.

— Eh bien! oui, dit avec emportement Lucien, j'ai différé tant que j'ai pu d'aller rue de Belzunce... j'avoue même que je souhaitais de n'y pas retrouver cette femme... une autre occupait toute ma pensée... Oui, j'ai été ingrat, après avoir été lâche... oui, j'ai vécu d'expédients... oui, je ne suis qu'un déclassé et je ne mérite plus qu'on s'intéresse à moi.

Je n'ai qu'une excuse... et cette excuse c'est que mon père m'a indignement abandonné.

— Votre père! s'écria Paul Noizet. Je croyais que vous ne l'aviez jamais vu.

— Jamais, c'est vrai, répondit Lucien. Après avoir séduit ma mère, il ne s'est jamais occupé d'elle, ni de moi.

— Qu'en savez-vous ?

— Je sais qu'il n'a même pas cherché à me voir et que j'ai grandi sans le connaître. Ma mère, qui avait plus de cœur que lui, ma caché son nom, et quand elle est morte de chagrin, je suis resté seul au monde. Qui l'empêchait de se montrer et de me venir en aide? Croyez-vous que, s'il avait pris souci de ûioi, j'aurais mal tourné 1 Si j'ai déraillé, c'est que je n'ai eu personne pour me guider quand je suis entré dans la vie... par la mauvaise porte... la porte bâtarde, conclut amèrement Lucien.

C'est pourquoi je le maudis.

L'oncle Paul courba la tête et ne trouva rien à répondre aux imprécations de ce fils qui lui reprochait injustement ses malheurs ; injustement, puisqu'il n'avait point dépendu de Noizet de l'arracher à ceux qui le séquestraient, mais avec une apparence de raison, puisque Noizet ne lui avait jamais donné signe de viç.

— Si je vous dis tout cela, reprit Lucien Verberie, c'est que Zoé vous a montré le portrait et les lettres de ma mère et qu'elle vous a sans doute appris l'histoire de ma naissance. Elle n'aurait pas dû vous intéresser beaucoup, cette lamentable histoire, et je m'étonne un peu que vous ayez pris la peine d'exiger que Zoé mît en sûreté ces souvenirs que j'avais eu l'imprudence de laisser chez elle. Vous ne me connaissiez pas... ou pour mieux dire, vous ne saviez pas que vous me connaissiez... et je puis bien ajouter que, si l'aviez su, vous n'auriez pas songé à me rendre ce service.

— Pourquoi pas? Je le sais maintenant et vous voyez

que je continue à m'occuper de vous. Votre histoire est intéressante par elle-même... si elle est telle que votre amiè me l'a contée. On vous a enlevé à votre mère pour vous placer chez des paysans... plus tard, on vous a enfermé dans un couvent... vous vous êtes échappé.

— Tout cela est exact. Je suppose qu'elle vous a dit aussi que ma mère était d'une des plus nobles maisons de l'ancien royaume de Naples?

— Elle me Ta dit... et je n'en ai pas douté.

. — Elle n'a pas pu vous parler de mon père, puisqu'il a jugéà propos de garder l'anonyme. Tout ce que je sais de lui, c'est qu'il était Français... qu'il a fait le malheur de ma mère et le mien... que rien ne peut l'excuser et que si jamais je le trouvais sur mon chemin, je lui dirais ce que je pense de sa conduite... il est vrai que si, par impossible, je le rencontrais, il n'oserait pas se faire connaître à moi.

Noizet passait en ce moment par une cruelle épreuve. Il sentait bien que Lucien était fondé à se plaindre de la destinée qui l'avait fait naître de parents violemment séparés par des circonstances plus fortes que leur volonté; fondé même à se plaindre d'un père qui semblait n'avoir pris aucun souci de son fils, Noizet n'aurait eu qu'à parler pour se justifier, mais il n'était pas encore décidé à déclarer que, ce père, c'était lui.

Et, en vérité, il y avait de quoi hésiter après la confession qu'il venait d'entendre.

Elle pouvait être sincère, mais il se pouvait qu'elle fût incomplète.

L'homme qui avait menti avec tant d'aplomb chez madame Noizet et menti encore à la Morgue en disant à Noizet qu'il y venait chercher le corps d'un de ses compagnons de traversée, cet homme était très capable de s'arranger cette fois encore un passé acceptable, en laissant dans l'ombre ses plus gros méfaits et en pré-

sentant les autres assez habilement pour atténuer la gravité de ses torts.

Noizet faisait sagement d'attendre que ce garçon eût prouvé par des actes qu'il méritait de n'être plus désavoué ; et en attendant, il lui fallait bien entendre les reproches et les invectives que Lucien adressait à un père absent et qui l'atteignaient directement, lui, Noizet. Il s'y résigna, mais il ne put s'empêcher de plaider sa propre cause en plaidant pour l'insulté.

— Vous jugez sur des apparences, dit-il. Avez-vous la preuve que votre père aurait pu s'occuper de vous utilement? Il était Français et votre mère vous a mis au monde en Italie. Ses parents l'ont étroitement surveillée et ils ont caché votre naissance. Votre père Fa peut-être ignorée... peut-être aussi, quand il l'a apprise, était-il hors d'état de rien faire pour vous... plus tard, vous avez disparu... comment aurait-il deviné que vous couriez le monde sur un navire? Et si vous voulez bien réfléchir, vous reconnaîtrez qu'il ne vous a ni abandonné ni renié. C'est à la famille de votre mère que vous devriez en vouloir... à ce marquis sans entrailles qui a sacrifié à son orgueil de race sa fille et l'enfant de sa fille. Que ne l'a-t-il mariée à l'homme qu'elle aimait et qui ne demandait qu'à réparer ses torts en l'épousant!

— Vous parlez comme si vous étiez sûr de cela, interrompit Lucien en regardant fixement l'oncle Paul. C'est à mon tour de vous demander: qu'en savez-vous?

— Rien. Seulement, je raisonne, et des faits qui me sont connus par le récit de votre maîtresse, je tire la conclusion logique. Tout indique, convenez-en, que si votre père a quelques reproches à se faire, vos parents maternels sont beaucoup plus coupables que lui.

— Je ne dis pas le contraire... Mais à eux, j'ai pardonné, en souvenir de ma mère...

— Qu'ils ont persécutée 1

— Ils avaient contre elle et contre moi des griefs que je n'ai pas à juger... et je vous le répète, c'est à mon père seul que j'en veux. Vous avez beau dire... s'il avait eu du cœur, il aurait fait l'impossible pour me retrouver et il y serait certainement parvenu... j'ai bien réussi à m'échapper du couvent où on m'avait cloîtré. mon père aurait pu alors me prendre avec lui, puisque la famille de ma mère refusait de me reconnaître... et, croyez-le, il aurait fait de moi un homme, puisque, sans protection et sans ressources, je suis devenu quelqu'un... oui, quelqu'un!... J'ai lutté contre l'adversité... Tous les moyens sont bons quand on est dans la situation où je me suis trouvé en entrant dans la vie... je puis dire que j'ai fait mes preuves d'énergie et d'intelligence... et maintenant que je n'ai plus à compter avec la misère, maintenant qu'il ne me manque plus qu'une place régulière dans le monde, si mon père était là pour m'en ouvrir les portes, j'y ferais mon chemin, j'en suis sûr, dans ce monde... où je suis né, après tout, puisque j'ai du sang noble dans les veines.

Si Lucien eût deviné qu'en ce moment même il s'adressait à son père, il n'aurait pas mieux parlé, car ce langage allait droit au cœur de Noizet.

Et Noizet, n'y tenant plus, l'interrompit par cette question:

— Si je vous disais que je l'ai connu, l'homme que vous accusez d'indifférence?

— Vous! s'écria Lucien.

— Oui, moi... et si je prends sa défense, c'est que je suis certain qu'il était moins coupable que vous ne pensez.

— Il était, dites-vous?... vous parlez de lui au passé... c'est donc qu'il nest plus?

— Non, répondit Noizel, avec effort, car il lui en coûtait beaucoup de mentir.

— Et avant de mourir, il vous a confié qu'il avait un fils? Pendant qu'il y était, il aurait bien dû lui léguer sa fortune, dit ironiquement Lucien qui ne paraissait pas crôire beaucoup à cette révélation.

L'oncle Paul, choqué, répondit vertement : •

— Vous oubliez qu'il ne savait pas si vous viviez encore, et je vous apprends qu'il n'avait rien à vous laisser, car il était pauvre.

— Eh! parbleu! ce n'est pas sa succession que je regrette!... c'est l'appui qu'il aurait pu me donner.

— Il a pensé à vous... et la preuve, c'est qu'il vous a recommandé à moi qui étais son meilleur ami.

— Comment! recommandé?... vous venez de dire qu'il doutait que je fusse encore vivant!

— Il penchait même à croire que vous étiez mort, mais il n'en était pas sûr, et il me parlait de ce qu'il ferait s'il avait le bonheur de vous retrouver. J'avais su dans le tem^ps cette aventure de sa jeunesse dont il gardait toujours le douloureux souvenir et il n'a pas eu d'autre confident que moi de ses regrets et du faible espoir qui lui restait. Je puis vous affirmer qu'il n'a jamais cessé de se préoccuper de vous jusqu'au dernier moment et qu'il se rendait très bien compte de la situation où le malheur de votre naissance vous avait placé. Il prévoyait que la vie vous serait dure; il savait que la misère excuse bien des fautes et il ne se flattait pas de trouver en vous le fils qu'il aurait rêvé. Il me disait souvent : <( Si je le voyais, quoi qu'il eût fait, je lui pardonnerais. S'il avait roulé dans les bourbiers où tombent parfois les abandonnés, je ne commencerais pas par le reconnaître, mais je lui tendrais la perche... je le relèverais... je le mettrais à même de se réhabiliter par le travail... »

— Je ne lui aurais pas demandé davantage, murmura Lucien, et il faut convenir que je n'ai pas de chance. Je découvre que mon père était plein de bonnes intentions à mon égard, et en même temps j'apprends qu'il n'est plus de ce monde. Mais c'est pour moi une consolation de savoir qu'il ne m'avait pas oublié, et je vous remercie, monsieur, de me l'avoir apportée.

11 ne vous reste plus qu'à me dire comment il s'appelait.

— Je suis obligé de vous refuser cette satisfaction, répondit l'oncle Paul.

— Et pourquoi?

— Pour tenir une promesse que j'ai faite à votre père.

— Une promesse !... il avait donc deviné que vous me rencontreriez?

— Deviné, non. Mais il pensait tant à vous qu'il avait prévu le cas... fort improbable... oîi, après sa mort, je vous rencontrerais, par un de ces hasards extraordinaires avec lesquels il faut compter dans la vie — car tout arrive — et il m'a dit plus d'une fois : « Je te prie de faire ce que j'aurais fait si je l'avais revu. Quand tu seras sûr que c'est bien mon fils, tu commenceras par lui venir en aide, s'il en a besoin; tu t'informeras de son passé et de ses projets d'avenir; tu le soutiendras, tout en observant sa conduite, et plus tard, si tu juges qu'il aurait mérité que je le reconnusse pour mon fils, alors, mais alors seulement, tu lui diras mon nom et ma triste histoire...

— Je puis donc espérer que je la saurai un jour, dit vivement Lucien, et qu'il me sera permis d'aller prier sur la tombe de celui que j'aurais tant aimé.

Cette phrase sentiuientale déplut à l'oncle Paul. 11 n'aimait pas les grands mots, et il ne se figurait pas très bien ce désabusé de l'existence priant Dieu, à ge-

noux, sur la tombe d'un père qu'il n'avait jamais vu. Mais il n'en parut rien, car il reprit :

— Je me conformerai scrupuleusement aux dernières instructions de mon ami. Je suis certain que vous êtes son fils, et vous savez comment j'ai acquis cette certitude. Mademoiselle Goligny m'a montré le portrait de votre mère que j'avais vue une fois, il y a vingt-cinq ans. Je l'ai parfaitement reconnue. Mademoiselle Goligny m'a montré aussi les lettres... Votre père, en mourant, m'a confié la seule qu'il ait jamais reçue... et j'ai reconnu l'écriture.

— "Vous l'avez, cette lettre?... je serais bien heurenx de la voir.

— Vous la verrez quand je vous apprendrai le nom de mon ami.

— Oui, je comprends... l'épreuve!... Eh bien! je m'y soumettrai, puisque telle a été la volonté de mon père.

— Vous comprenez aussi pourquoi j'ai exigé que ces précieux souvenirs fassent mis à l'abri. A ce momentlà, je croyais que vous aviez péri dans l'incendie... il ne pouvait pas être question de vous les rendre et je me proposais de les racheter à votre maîtresse.

Vous savez le reste. Parlo'ns du présent. Je vous rends cette justice que vous avez été franc avec nioi. Je connais maintenant votre vraie situation et vos intentions.

— Puis-je espérer que vous m'excusez d'avoir mal vécu et que vous approuvez mes projets?

— Vous excuser, oui... jusqu'à un certain point. Quant à vous approuver, je me réserve. Il faut que je vous voie à l'œuvre. Mais avez-vous songé, vous, à l'embarras dans lequel me place la découverte que je viens de faire?

— Oui, monsieur, et je me reproche amèrement de

VOUS y avoir mis.,, sans le vouloir, car ce n'est pas moi qui vous ai dit mon histoire. Mais je me soumets d'avance à ce que vous déciderez pour nos futures relations. Parlez! j'attends vos ordres.

— Des ordres? je n'en ai pas à vous donner, mais je je tiens à vous faire connaître la ligne de conduite que je vais suivre. Vous êtes le fils d'un homme que j'aimais comme un frère, et qui vous a recommandé à moi. Vous pouvez donc compter que non seulement je ne vous serai pas hostile, mais que je vous aiderai de tout mon pouvoir à vous créer une existence honorable. Mais vous n'attendez pas de moi, je suppose, que j'encourage des sentiments dont vous avez laissé échapper- Taveu, en m'expliquant pourquoi vous vous étiez présenté chez ma belle-sœur sous un faux nom. Ma nièce ne doit et ne peut épouser qu'un homme irréprochable.

— Je le sais, monsieur, dit humblement Lucien.

— N'espérez donc pas que le souvenir de votre père, qui fut mon ami, m'entraîne à appuyer vos prétentions. Tout ce que je peux faire, c'est de rester neutre.

Lucien Verberie n'espérait pas tant, et cette déclaration de neutralité le combla de joie. Elle le surprit encore plus, car il se rendait justice et il comprenait fort bien que l'amant de mademoiselle Coligny n'était pas fait pour épouser une jeune fille bien née, bien élevée et aussi bien dotée par ses parents que par la nature. Il aurait trouvé tout simple que l'oncle Paul, en lui promettant de le protéger, y mît cette condition que le protégé ne remettrait jamais les pieds chez madame Noizet.

Et, au contraire, l'oncle Paul s'engageait spontanément à ne dénoncer ni les antécédents ni les mensonges de Lucien. Il semblait même admettre que Lucien viendrait dîner le soir même, rue de Monceau, avec le fiancé de Simone.

C'était à n'y pas croire et pour que M. Noizet poussât si loin l'indulgence, il fallait qu'il eût bien tendrement aimé le père de Lucien.

Aussi Lucien se promettait-il déjà d'ouvrir une enquête discrète, à seule fin de découvrir qui était cet ami dont Noizet exécutait si scrupuleusement les dernières volontés.

En attendant, Lucien n'avait qu'à laisser faire l'oncle Paul.

Il ne pouvait qu'y gagner. Il le croyait, et il n'en douta plus lorsque cet excellent oncle ajouta :

— Je ne veux pas qu'on sache que vous vous êtes moqué de nous. Vous avez imaginé de prendre le nom de Beautreillis. C'est une maladresse, d'abord parce que ce nom est ridicule et surtout parce que l'histoire vraie de votre naissance et de vos malheurs aurait inspiré à ces dames beaucoup plus d'intérêt que votre invention de l'héritage à l'île Maurice... mais puisque c'est fait, je vous conseille de ne pas vous rétracter.

Il en était déjà à donner des conseils, et il continua ainsi.

— Vous ne vous appelez pas plus Verberie que vous ne vous appelez Beautreillis... restez donc Beautreillis. Si vous êtes fermement résolu à changer d'existence, il faut que vous fassiez peau neuve et que Lucien Verberie disparaisse, sans laisser de traces.

— Ce sera facile. Je n'ai pas d'amis et je ne suis d'aucun monde. Quant à cette Zoé...

— Etes-vous bien décidé à rompre complètement?

— Je vous ai déjà dit que je suis venu aujourd'hui chez elle pour lui signifier que je la quittais, et je ne reviendrai plus, je vous en réponds.

— Elle pourrait bien courir après vous.

— Si elle s^en avisait, je saurais me débarrasser d^elle.

Vous auriez tort delà maltraiter. Elle a vécu avec vous et elle vous est très attachée.

— Comme ces filles-là peuvent s^attacher. Je ne lui déplaisais pas et je lui étais utile. Elle pleurnichera, mais elle se consolera vite.

— Je crois que vous vous trompez... mais je crois aussi que je lui ferai entendre raison.

— Vous comptez donc la revoir?

— Il le faut. Je lui ai promis de ne pas l'abandonner et je ferai ce que votre père aurait fait à ma place. Je lui viendrai en aide.

— Vous avez bien de la bonté. Mon père, s'il vivait, me dirait de ne plus m'occuper d'elle.

— Non, monsieur. Votre père jugerait, comme moi, qu'elle mérite mieux que cela. Mais, je vous le répète, je me charge d'empêcher qu'elle ne tombe dans la misère et je vous engage à oublier qu'elle existe.

— L'oublier ?.,. c'est fait! dit Lucien d'un air dégagé.

11 était intelligent, ce bâtard, mais il manquait de finesse, car il ne devinait pas que l'oncle Paul lui faisait^ sans qu'il s'en doutât, passer un examen et il répondait de façon à montrer une sécheresse de cœur qu'il aurait dû cacher.

Noizet l'étudiait.

Noizet aurait voulu trouver chez ce fils déchu des sentiments élevés et il s^apercevait que Lucien Verberie n'était qu'un ingrat et un égoïste. Mais il cherchait encore à l'excuser, en se disant que c'était la faute des circonstances. L'école du malheur ne profite qu'aux âmes d'élite et, abandonné dès son enfance, Lucien ne se faisait aucun scrupule de rendre la pareille à une femme qui l'aimait et qui avait cessé de lui plaire.

Du reste, il était temps que cette explication en plein vent prit fin.

L^oncle Paul n'avait plus rien à apprendre. Il ne lui restait qu'à envisager de sang-froid la nouvelle situation que lui créaient les découvertes qu'il venait de faire et à se préparer à lutter contre les difficultés qu'il prévoyait.

Dans ce coin solitaire oîi ils s'étaient cantonnés, lui et Verberie, ils avaient Tair de conspirer, et des gens qui s'étaient mis aux fenêtres les regardaient avec une certaine curiosité.

Lucien ne demandait qu'à s'en aller et il ne chercha point à prolonger l'entretien.

— Ainsi, monsieur, lui dit l'oncle Paul, il est entendu que je ne parlerai pas de vos aventures et que, de votre côté, vous vous comporterez comme si rien ne s'était passé entre nous. Continuerez-vous à loger au Grand-Hôtel ?

— Provisoirement, oui, murmura Lucien; mais j'ai le projet de louer un appartement et de me mettre dans mes meubles.

— Vous ferez bien et, en attendant que vous soyez installé, vous savez où je demeure. Je compte sur votre visite. A ce soir, chez ma belle-sœur, n'est-ce pas ?

— Je n'aurai garde d'y manquer, monsieur, et je vous suis on ne peut plus reconnaissant de ce que vous faites pour moi.

Ayant dit ainsi beaucoup de choses en peu de mots, l'ex-amant de Zoé salua et s'en alla par l'escalier qui descend à la rue La Fayette.

M. Noizet, qui l'avait laissé partir sans lui tendre la main, le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu et se mit à faire son examen de conscience. Il n'était pas encore rassasié de la joie, toute nouvelle pour lui, d'être père, mais il ne se dissimulait pas que ce fils, miraculeusement retrouvé, ne méritait guère qu'il essayât de le ramener dans la bonne voie.

Le mal produit par l'absence de toute éducation morale n'était peut-être pas incurable, mais il était profond, et la guérison serait longue et difficile. Il y faudrait des soins incessants, une surveillance de tous les instants et une volonté de fer. Noizet était décidé à entreprendre cette cure problématique ; et il faisait déjà des projets pour le temps éloigné où il pourrait avouer ce fils, régénéré par une conduite exemplaire. Quand il l'aurait refait à son gré, il aurait le droit d'être fier de lui et il aurait enfin un intérêt dans la vie.

Le vieux garçon ne demandait qu'à renier ses principes.

Le point noir, c'était l'amour que Lucien venait de confesser. L'oncle Paul ne pouvait pas l'encourager, cet amour pour Simone, sous peine de compromettre l'avenir de sa nièce, car il doutait que Lucien s'amendât jamais jusqu'à devenir digne d'elle. Et l'oncle Paul ne pouvait pas non plus prendre l'initiative de lui interdire l'accès de la maison de sa belle-sœur. Il aurait fallu expliquer à madame Noizet le motif de cette exclusion et c'eût été condamner d'avance ce fils qu'il ne désespérait pas de convertir.

Le seul parti qu'il eût à prendre c'était, comme il l'avait annoncé, de rester neutre.

Lucien, d'ailleurs, venait de s'engager à ne pas faire la cour à mademoiselle Noizet et il tiendrait sa promesse.

Las de ressasser les mêmes réflexions, l'oncle allait prendre le chemin de son domicile, lorsque, en regardant vers le haut de la rue Fénelon, il aperçut Zoé Goligny qui entrait, par une porte latérale, à l'église Saint- Yincent-de-Paul.

Cette apparition, très imprévue, donna un autre cours à ses idées. Il se demanda ce que cette fille allait faire là. Elle n'était donc pas tout à fait pervertie, puis-

qu'elle éprouvait encore le besoin de prier Dieu. C'était bon signe et Noizet pensa que le moment serait propice pour la raisonner. Noizet savait bien qu'elle n'avait pas renoncé à Lucien et que, pour la décider à se séparer de lui, il faudrait la prendre, comme on dit, par les sentiments.

Autant valait commencer tout de suite.

Zoé ne Tavait pas vu : elle n'aurait pas le temps de préparer ses réponses et il profiterait de ce premier moment de surprise pour la chapitrer avec succès.

Il entra, par la même porte, un instant après elle.

L'église était pleine. C'était dimanche, et c'était l'heure des vêpres. Mademoiselle Coligny n'était probablement pas venue pour entendre l'office, et Noizet jugea inutile de la chercher parmi les fidèles.

Il se glissa le long des bas-côtés, et il la découvrit devant une chapelle, derrière le chœur.

Elle parlementait avec un sacristain qui, à sa prière, venait d'allumer deux cierges minuscules sur un if, au pied de l'autel ; et, après avoir réglé ce compte de dévotion, elle se jeta sur les dalles, sans aucun souci de salir sa robe et de se meurtrir les genoux.

Cette piété parut de bon augure à Noizet. La grâce avait touché sans doute cette dévoyée et préparé les voies à cet oncle qui voulait lui prêcher la résignation.

Elle pria longuement et, en se relevant, elle l'aperçut.

Il lui sourit en signe d'approbation, mais elle rougit et elle fila prestement, à travers les chaises, jusqu'à la sortie oîi il arriva en même temps qu'elle.

Dans la rue, elle n'attendit pas qu'il lui parlât.

— Je viens de mettre deux cierges pourque Lucien se raccommode avec moi, dit-elle, comme si cet étrange vœu eût été la chose la plus naturelle du monde.

En toute autre occasion, Noizet lui aurait probable-

ment ri au nez, mais il n'avait pas envie de railler la foi naïve de cette créature qui, comme presque toutes ses pareilles, ne connaissait de la religion que des pratiques enfantines.

— Oh ! je ne vous blâme pas, dit-il ; seulement.,.

— Je n'ai jamais été impie, reprit Zoé, et ce n'est pas ma faute si ma mère ne m'a pas envoyée au catéchisme quand j'étais petite. Ça fait que je ne vais pas souvent à l'église, mais je crois au bon Dieu et je lui ai demandé de me rendre Lucien.

— Je comprends cela... mais si vous aimez Lucien pour lui-même, vous ne devez pas souhaiter qu'il revienne vivre avec vous.

— Pourquoi donc?... pour qu'il aille avec une autre?... pour qu'il se marie, peut-être?

— Il n'est pas question de mariage, mais...

— Moi, je vous dis que, s'il veut me quitter, c'est qu'il a trouvé une femme riche, pour l'épouser. Je le connais... ce n'est pas la crainte de me faire de la peine qui l'arrêterait. Et tenez!... j'ai beaucoup réfléchi depuis que vous êtes parti avec lui... et je ne suis pas sûre que vous ne vous entendiez pas tous les deux contre moi.

— D'où vous est venue cette idée ?

— C'est que tout ce qui s'est passé chez moi n'est pas naturel- Lucien était turieux contre vous quand vous êtes arrivé et, un quart d'heure après, vous étiez presque une paire d'amis... j'ai vu le moment où vous alliez sortir, bras dessus bras dessous. Qu'est-ce que vous avez pu lui dire pour le calmer?... Je sais bien que vous lui avez rendu la clé de l'armoire où vous m'aviez forcée d'enfermer ses lettres... Ah ! j'ai eu joliment tort de vous montrer ce portrait !... Vous ne l'auriez jamais vu, si j'avais pu me douter que vous connaissiez Lucien.

Puis, brusquement :

— Où l'avez-vous donc rencontré?

— A la Bourse, je vous l'ai déjà dit.

— Ce n'est pas vrai! Il prétend qu'il y faisait des afTaires, mais je n'en ai jamais eu la preuve... et puis, vous n'êtes pas boursier, vous... si vous Tétiez, je ne vous aurais pas trouvé déjeunant tranquillement cbez vous, à midi passé.

— Ce n'est pas une raison. Je ne suis ni agent de change ni coulissier. Je fais sur les valeurs des spéculations qui m'obligent à aller souvent à la Bourse et, je vous le répète, c'est là que j'ai vu votre ami.

— Non... vous m'avez dit que le jour oîi vous êtes venu ici pour la première fois, vous saviez où il était... pour sûr, ce n'était pas à la Bourse... et je vois bien maintenant qu'il y a quelque chose là-dessous.

Paul Noizet se mordit les lèvres. Il avait eu, en effet, l'imprudence de dire cela et il regrettait de l'avoir dit, car le moment ne lui paraissait pas venu d'apprendre la vérité à mademoiselle Coligny. Il faudrait peut-être en venir là, mais plus tard, quand il serait sûr de la fermeté des résolutions de Lucien qui venait de s'engager à ne pas s'occuper de Simone et à changer sa manière de vivre.

Il se contenta de répondre :

— Il n'y a rien du tout que mon désir de vous être utile.

— Je vous en sais gré, répliqua Zoé, mais ce que je veux, c'est qu'il se remette avec moi... quand même je devrais encore manger de la misère. Et je vous jure que, s'il me lâche, il s'en repentira.

Sur cette conclusion peu rassurante, Zoé tourna le dos à l'oncle Paul, et s'achemina, au pas accéléré, vers la rue de Belzunce.

Noizet n'essaya pas de la rattraper. Que lui aurait-il

dit? On n'apaise pas avec de bonnes paroles une fille comme celle-là et ce n'était pas sur un trottoir qu'il pouvait tenter de la ramener à des idées plus sages. Il la laissa donc partir et il se décida à rentrer pour s'habiller avant d'aller dîner rue de Monceau. Mais il commençait à croire que les choses n'iraient pas comme il l'aurait souhaité et que la réussite de ses projets était à la merci d'une incartade de mademoiselle Goligny.

— Bah! se dit-il, tout s'arrangera, pourvu qu'elle ne vienne pas faire une scène chez ma belle-sœur. Or, c'est à peine si elle sait que j'ai une belle-sœur et une nièce, et avant qu'elle ait découvert que son amant les connaît, j'aurai pris mes précautions.

Pendant que Toncle Paul passait par de dures épreuves, Edouard Fortelle employait assez bien son temps.

Il prenait très au sérieux son service d'attaché aux Affaires étrangères. Il arrivait toujours le premier au ministère du quai d'Orsay et il n'y avait pas manqué le lendemain de Tincendie. On Ty avait même retenu très tard ce jour-là et les deux jours suivants, si tard qu'il avait à peine eu le loisir d'aller, deux fois, prendre des nouvelles de madame Noizet et de sa fille. Mais quand il s'était présenté rue de Monceau, ces dames venaient de sortir, de sorte que la semaine s'était passée sans qu'il les eût revues depuis la nuit terrible.

Il avait assez facilement pris son parti de ces deux déconvenues, parce qu'il devait dîner chez elles le dimanche, et aussi parce qu'il avait dîné le jeudi au Café Anglais, avec Paul Noizet qui, pour le mettre au courant de la situation, s'était empressé de lui raconter sa visite à sa belle-sœur et une partie de sa conversation avec sa nièce; une partie seulement, car il avait retranché de ce compte rendu des discours tenus par Simone tout ce qui concernait la bonne opinion qu'elle avait de M. Beautreillis.

L'oncle s'était borné à affirmer que décidément le

sauveur n'était pas dangereux, que la contradiction ne ferait qu'exciter madame Noizet et qu'il valait mieux laisser refroidir un enthousiasme qui s'éteindrait aussi | promptement qu'un feu de paille.

On en serait quitte pour dîner une fois avec le Beautreillis qu'elle avait eu le tort d'inviter et, après, il ne serait plus question de ce personnage que Noiset tenait toujours pour suspect.

De Zoé Coligny, Noizet n'avait pas dit un mot à son jeune ami, et pour cause. L'histoire du fils de Cécilia Gatanzaro n'aurait pas intéressé Fortelle, et d'ailleurs, à ce moment-là, Noizet ne savait pas encore que ce fils, retouvé par miracle, était précisément le Beautreillis qui avait ramené Simone à sa mère.

L'oncle avait touché deux mots de la grande colère de sa belle-sœur, à propos du vol qu'on lui avait caché, mais Fortelle ne se doutait pas qu'elle avait failli lui fermer à tout jamais sa porte.

Fortelle avait suivi de point en point les conseils de Noizet. Au lieu de porter plainte contre son valet de chambre, il s'était contenté de mettre opposition à la vente des obligations qu'on lui avait prises.

Encore ne s'était-il pas pressé, car il n'avait fait sa déclaration que le surlendemain du vol et il n'en attendait aucun résultat, convaincu qu'il était que Baptiste avait été brûlé à l'Opéra-Comique avec les billets de banque et les valeurs dont il avait dû bourrer ses poches.

Et Fortelle ne pensait presque plus à sa mésaventure, lorsque, le dimanche matin, il eut la visite d'un changeur du Palais-Royal qui venait l'informer que, ayant reçu, la veille seulement, la liste des numéros des obligations soustraites ou égarées — Fortelle, en faisant sa déclaration, n'avait pas précisé — il s'était aperçu que ces valeurs lui avaient été présentées, deux jours auparavant, le jeudi 26 mai, et qu'il les avait achetées. En

quoi il n'avait rien à se reprocher, car, à cette date, il n'était pas encore avisé de Topposition.

Et l'opération avait été faite régulièrement, puisque le vendeur avait donné son adresse et signé de son nom le reçu de cinquante-quatre mille sept-cent soixante francs en échange d'obligations du Crédit Foncier et de la Ville de Paris — au porteur, bien entendu.

Peut-être le changeur aurait-il dû ne payer qu'à domicile, mais ce n'est pas une formalité indispensable, et pour s'excuser de l'avoir omise, il venait spontanément renseigner M. Fortelle. Il n'y était pas tenu et Fortelle ne pouvait que le remercier de cette démarche officieuse.

Fortelle n'y manqua pas et il apprit que le trafiquant du bien d'autrui était un homme d'une cinquantaine d'années et de très bonne apparence, qui s'exprimait avec un fort accent britannique, qui s'était donné le nom de John Skin, et qui avait dit demeurer à l'hôtel Meurice oti il était complètement inconnu — le changeur venait de s'en assurer.

Ce signalement ne concordait nullement avec celui de Baptiste et Fortelle conclut, un peu à la légère, qu'il avait eu tort d'accuser son domestique.

La disparition de ce valet de chambre ne prouvait pas qu'il eût volé son maître, mais il pouvait — il devait même — avoir eu un complice qui s'était chargé de réaliser le produit du vol.

Et tout semblait indiquer que ce complice resterait introuvable, car après la vente, il ne s'était certainement pas attardé à Paris. Peut-être même, avant de passer la frontière, s'était-il défait de Baptiste en l'assommant dans un coin.

Quoi qu'il en fût, Fortelle n'avait plus qu'à faire son deuil de cette perte qui ne le ruinait pas, mais qui ébréchait désagréablement sa fortune.

Il déclara à ce changeur plein de bon vouloir qu'il renonçait à entamer des poursuites qui n'aboutiraient probablement à rien; et le changeur répondit que, dïins Fintérêt de ses confrères, il allait dénoncer au commissaire de police de son quartier le soi-disant John Shin, à seule fin de l'empêcher de commettre d'autres vols.

Quant à l'achat fait de bonne foi, il ne pouvait pas être question de remboursement au propriétaire lésé, puisque l'acheteur n'était pas en faute, et Fortelle n'avait rien à prétendre. Il y était résigné et il se promit de raconter la chose à son ami Noizet qui, sans aucun doute, lui conseillerait encore une fois de se tenir tranquille.

Edouard ne pouvait, du reste, qu'approuver le changeur de faire ce qu'il ne voulait pas faire lui-même, et il souhaitait de tout son cœur qu'on arrêtât ce John Skin, quand ce n'eût été que pour le principe. Ce coquin ne rendrait pas l'argent qu'il avait dû mettre en lieu sûr, mais il avouerait peut-être et on saurait par lui quelle part Baptise avait prise au pillage de l'appartement.

En dépit de toutes les apparences, cet excellent Edouard doutait encore de la culpabilité d'un valet de chambre qui ne touchait pas aux cigares de son maître.

Une l'avait pas remplacé et il se contentait provisoirement du service de son concierge — un grand drôle dont le moindre défaut était de bavarder avec les domestiques et avec les voisins. Il se demandait même s'il ne le garderait pas jusqu'au jour où il quitterait sa garçonnière pour aller occuper avec sa femme un logement plus convenable qu'il cherchait déjà, à la très vive contrariété de madame Noizet. La bonne dame aurait voulu continuer à vivre avec le jeune ménage — en son hôtel, comme elle disait, en parlant de sa maison de la rue de Monceau.

Et pour en finir avec une situation ennuyeuse, Fortelle

se proposait de hâter le plus qu'il pourrait la célébration du mariage. L'oncle Paul s'était engagé à l'y aider ; l'oncle Paul n'était pas homme à se dédire et Fortelle comptait lui rappeler sa promesse, le soir même, chez sa belle-sœur, où ils devaient s'asseoir tous les deux à la même table que M. Beautreillis.

Fortelle était averti et ne s'effrayait pas du tout de cette rencontre. Noizet Pavait rassuré en lui disant que le Beautreillis ne songeait point à faire la conquête de Simone, et dans tous les cas, Fortelle se croyait en état de tenir tête sans désavantage au concurrent suscité par madame Noizet. Il comptait même lui faire force politesses, à seule fin de montrer qu'il ne craignait pas que ce joli monsieur lui coupât l'herbe sous le pied. Il savait bien qu'il aurait à lutter contre l'hostilité plus on moins déguisée de la veuve sentimentale, mais il aurait pour alliés l'oncle et la nièce, et à eux trois, ils auraient beau jeu.

Il s'étonnait bien un peu ,de ne pas avoir revu son ami Noizet depuis la soirée qu'ils avaient passée ensemble après la catastrophe. D'ordinaire, l'oncle Paul ne restait pas si longtemps sans lui donner signe de vie; mais l'oncle Paul menait une existence où l'imprévu tenait beaucoup de place, et Edouard pensa qu'il s'était donné des distractions pour se refaire de ses émotions et de ses fatigues.

Edouard ne pouvait pas se douter qu'à ce vieux garçon un fils était tombé du ciel et que Paul Noizet n'envisageait plus la situation au même point de vue.

Il alla donc à ce dîner comme à une fête, heureux de se retrouver avec Simone qu'il aimait de tout son cœur et de rentrer en grâce auprès de madame Noizet qu'il comptait bien rassurer sur l'état de sa fortune après le vol dont il avait négligé de l'informer.

Une des qualités d'Edouard était l'exactitude, et il

arriva rue de Monceau à sept heures précises. Il y trouva Fonde Paul, mais M. Beautreillis n'était pas encore là, et Edouard fut assez surpris de voir que le couvert était mis dans le jardin, sous un vélum tendu tout exprès pour préserver les convives des nombreux inconvénients d'un repas en plein air.

Une idée de madame Noizet qui ne faisait rien comme les autres.

Elle était assise à côté de sa fille, et elle avait arboré pour la circonstance une toilette mirifique.

Simone, plus modestement habillée, était charmante.

L'oncle s'évertuait à leur démontrer qu'il eût été plus simple et plus pratique de dîner tout bonnement dans la salle à manger, et sa belle-sœur discutait cette question avec une aigreur qui ne promettait rien de bon pour la suite.

Elle accueillit fraîchement Fortelle qui s'en consola en voyant que sa fiancée lui faisait très bonne mine et qui s'excusa en excellents termes de n'avoir pas revu ces dames depuis l'incendie. Ce n'était pas sa faute, puisqu'il était venu deux fois. Mais madame Noizet ne manqua pas de louer l'empressement de M. Beautreillis qui s'était présenté, dès le lendemain, pour prendre de leurs nouvelles.

La soirée commençait mal.

— M. Beautreillis n'a rien à faire, dit Noizet, et Edouard est fort occupé. Le ministère l'absorbe,

— En attendant qu'on l'envoie au Chili ou au Japon, interrompit la veuve. ^

— C'est une des nécéssités de la carrière.

— Jolie carrière, ma foi, qui oblige ces messieurs à passer leur vie dans des résidences impossibles I Quand on la chosit, on devrait renoncer au mariage.

— Ou à la diplomatie, répondit en souriant Fortelle, et si on me proposait d'opter, je n'hésiterais pas.

— Vous resteriez diplomate ?

— Non pas. Je donnerais ma démission... à moins que ma femme n'aimât les voyages.

— Je les adore, dit Simone. Je ne suis jamais allée qu'à Dieppe et à Luchon, mais je serais ravie d'aller au bout du monde.

— Ce serait trop loin, mademoiselle... surtout pour commencer.

— Moi, je les déteste, les voyages, s'écria la veuve ; et, pourtant, j'irais volontiers à lllè Maurice... à cause de Paul et Virginie,., et surtout parce que M. Beautreillis nous a fait de cette île enchantée une description qui m'a donné envie de la connaître.

— A propos de M. Beautreillis, il me semble qu'il est un peu en retard, dit l'oncle Paul, en regardant l'heure à sa montre.

— Vous savez bien qu'il est de mauvais goClt d'arriver trop tôt.

— Mais il n'est pas de bon goût de se faire attendre et j'espère que dans dix minutes nous serons à table, répliqua l'oncle.

Il n'aurait pas été fâché que Lucien ne vînt pas, car il tenait à rester neutre, et il prévoyait que ce serait difficile, pour peu que madame Noizet continuât à faire ressortir les mérites du sauveur de sa fille et à lancer des coups de patte à son futur gendre, qu'elle paraissait avoir définitivement pris en grippe.

— M. Beautreillis est trop bien élevé pour nous manquer de parole, dit-elle. Nous ne dînerons pas sans lui.

— Gomme il vous plaira. Je vous préviens seulement que je meurs de faim. Je ne suis pas amoureux, moi. Edouard, qui l'est, ne dit rien, mais je suis sûr que l'appétit le talonne.

— Vous voilà bien avec vos préoccupations matérielles ! Vous ne pensez qu'à manger ! Si M. Fortelle

est comme vous, je plains la femme qui Tépousera.

— Je vous jure, madame, que je n'ai pas faim du tout, protesta Edouard.

— Moi si, dit gaiement Simone, en remerciant son fiancé d'un coup d'œil.

— Alors, vous n'êtes pas faits Tun pour l'autre, condut méchamment madame Noizet.

Elle n'avait pas désarmé, car cette observation malveillante équivalait à une déclaration de guerre.

L'oncle Paul la prit fort mal, et, il allait la relever vertement, lorsque le vieux valet de chambre vint annoncer M. Jules Beautreillis.

La veuve se leva comme si elle eût été poussée par un ressort et courut à la rencontre de son invité, qui fît dans le jardin une entrée très réussie.

Il remercia chaleureusement madame Noizet qui lui prit la main pour le conduire à Simone, assez embarrassée de sa contenance ; après avoir adressé à la jeune fille un compliment bien tourné, il salua successivement M. Noizet et M. Fortelle, et il sut y mettre des nuances. Il fut respectueux avec l'oncle et poU avec le fiancé.

Noizet, qui l'observait, ne trouvait plus du tout qu'il eût l'air d'un coiffeur de Carcassonne, comme il l'avait dit naguère à Edouard. Il se surprenait à admirer ses bonnes façons et sa bonne grâce. Il était fier de lai.

Et il avait beau se dire que l'équivoque amant de Zoé Goligny n'était pas fait pour épouser Simone; il avait beau se jurer de ne pas faire cause commune avec sa belle-sœur et de soutenir Fortelle, il sentait bien qu'il aurait de la peine à rester impartial.

Le fils de Cécilia Gatanzaro venait de se présenter avec un succès complet, mais c'était moins difficile que* de se bien tenir et de bien parler pendant le dîner, car

il s'agissait pour lui de ne déplaire à personne, pas même à M. Fortelle qu'il avait promis de ménager.

Gomment allait- il se tirer de cette épreuve, scabreuse entre toutes ?Noizet se le demandait et craignait fort que la situation ne se gâtât, par la faute de sa belle-sœur qui manquait absolument de mesure.

Elle était très capable de blesser par des propos inconsidérés Edouard Fortelle, qui n'était pas bomme à se laisser traiter légèrement, et de rompre, séance tenante, un mariage qui devait faire le bonbeur de Simone.

Lucien, alors, aurait eu la partie belle, mais l'intérêt qu'il inspirait à Paul Noizet n'allait pas jusqu'à remporter sur la tendresse que Paul Noizet avait pour sa nièce. Et cet oncle se promit de mettre le bolà, si l'extravagante Octavie dépassait les bornes.

La table, dressée pour cinq convives, était couverte de fleurs et d'argenterie. Madame Noizet, qui vivait d'ordinaire assez bourgeoisement, avait bien fait les cboses. Le dîner, commandé cbez Potel et Cbabot, allait être servi par un maître d'bôtel en habit noir: un dîner plantureux arrosé de grands vins qui devaient bien disposer Toncle Paul.

Il fit vis-à-vis à madame Noizet, cet oncle gastronome. La veuve eut à sa droite M. Beautreillis, M. Fortelle à sa gauche, et elle eut soin de placer sa fille entre son beau-frère et son préféré de l'île Maurice.

Cet arrangement n'était pas de nature à plaire à Noizet ni à Edouard, mais ils n'avaient pas été consultés et Simone ne l'avait pas été non plus.

Le dîner commença, comme toujours, par un échange de propos sur les actualités du moment, de ces ppopos insignifiants qui sont comme la monnaie courante de la conversation à table.

Mais la grande actualité, c'était encore Tincendie de rOpéra-Gomique, et la veuve ne tarda guère à mettre sur le tapis ce sujet... brûlant, c'était bien le mot, car le feu n'était pas encore tout à fait éteint. Elle s'apitoya sur le sort des victimes, elle fulmina contre les pompiers et contre les machinistes, et, par une transition toute indiquée, elle en vint à célébrer l'héroïsme de M. Beautreillis, qui reçut les louanges avec une modestie de bon goût.

Sur quoi l'oncle, pour commencer à faire preuve d'impartialité, s'empressa de rappeler que Fortelle aussi comptait à son actif un sauvetage, puisqu'il avait tiré de la bagarre madame Noizet.

Elle n'osa pas soutenir que Fortelle avait eu moins de mérite parce que, ne s'étant pas évanouie comme sa fille, elle avait pu s'aider elle-même, mais elle décocha à son beau-frère un trait qu'elle croyait bien dirigé et qui porta complètement à faux,

— Il n'y a que vous qui n'avez sauvé personne, lui dit-elle aigrement.

— Vous vous trompez, répliqua Noizet, j'ai sauvé une femme.

— Vous ?

— Oui... moi ! J'aurais préféré sauver[ma nièce, mais dans des occasions pareilles, on ne sauve pas qui on veut... on sauve qui on peut.

— Et vous ne nous avez rien dit de ce haut fait!... je ne vous savais pas si discret.

— Je l'ai dit à Fortelle... par hasard, car je n'ai pas l'habitude de raconter ce que je fais... et dans l'espèce, comme on dit au Palais, il n'y a pas de quoi me vanter. J'ai tiré d'affaire une créature qui s'est trouvée sous ma main... et qui n'aura jamais de prix de vertu, ajoutaNoizet, en regardant Beautreillis du coin de l'œil pour voir s'il donnerait quelques signes d'émotion.

Beautreillis resta impassible, quoiqu'il ne s'attendit pas à cette allusion au sauvetage de Zoé.

— Il y a des grâces d'état, ricana madame Noizet; vous ne pouviez pas tomber sur une honnête femme... et je parierais que vous en êtes bien aise,

— L'avez-vous revue? demanda Fortelle.

— Oui ; elle est venue me voir. Elle n'est pas heureuse. Je Tai secourue et je m'occuperai d'elle.

— Auriez-vous le projet de la convertir? demanda ironiquement la veuve.

— Pourquoi pas?... il n'est pas indispensable de prêcher d'exemple et quand je fais du bien, je n'y regarde pas de si près. Il me suffit de le faire et je ne tiens pas à la reconnaissance de mon obligée.

— Si nous parlions d'autre chose, dit madame Noizet, vexée d'avoir manqué son effet : du séjour de M. Beautreillis au pays qu'a illustré le roman de Bernardin de Saint-Pierre... c'était l'île de France au temps où se passait cette délicieuse idylle que j'aime encore à relire... maintenant c'est une île anglaise... mais la nature et le climat n'ont pas changé, n'est-ce pas, monsieur?... il y a toujours des pamplemousses...

— Qui ne valent pas les oranges de Portugal, dit en souriant Beautreillis.

— Comptez-vous y retourner, dans ce paradis terrestre ?

— Non, madame.

— Vous y avez cependant des intérêts... des propriétés... des plantations... que vous a laissées... un cousin, je crois.

Beautreillis ne répondit pas et Noizet fut très surpris de voir qu'il restait les yeux fichés sur son assiette. Simone, qui le regardait à la dérobée, s'étonna aussi de son silence et de son attitude.

Personne ne s'attendait à ce qui suivit.

— Je comprends! s'écria la veuve qui ne perdait jamais une occasion d'être ridicule ; j'ai réveillé le souvenir d'un parent qui vous était cher. Pardonnez-moi, cher monsieur, de vous avoir questionné si mal à propos.

Beautreillis releva la tête comme un homme qui vient de prendre brusquement une résolution grave et dit avec une émotion admirablement jouée :

— C'est à moi de vous demander pardon, madame... à vous... à mademoiselle voire fille., à ces messieurs...

— Pardon de quoi, grand Dieu 1... Je vous dois la vie de Simone.

— Pardon de ne pas vous avoir avoué la vérité.

— Que va-t-il dire ? se demanda l'oncle Paul.

— Je n'ai jamais eu de parent à l'île Maurice... ni ailleurs.

— Comment I s'écria madame Noizet stupéfaite.

— J'ai été abandonné par les miens dès ma première enfance et je suis seul au monde.

— Quoi !... votre voyage à Paris le jour de l'incendie...

— Je suis arrivé mercredi de l'île Maurice... mais je ne dois qu'à moi-même la fortune que j'en ai rapportée. Il y a dix ans que je navigue sur toutes les mers du globe. J'ai bien gagné le droit de me reposer en France.

— Oui, certes, et cette fortune acquise au prix de tant de périls vous fait plus d'honneur que si elle vous venait d'un héritage. Pourquoi donc nous avez-vous caché son origine?

— Je ne voulais pas vous raconter la triste histoire de ma vie. Quand M. Noizet m'a demandé qui j'étais, je lui ai fait la première réponse qui m'est venue à l'esprit... je pensais ne jamais vous revoir... dès lors, peu vous importait' de savoir que j'ai à peine connu ma

ma mère... et pas du tout mon père. J'ai donc menti... oui, menti, répéta Beautreillis en appuyant sur le mot. ' Dieu m'est témoin que ce n'était pas à mauvaise intention!... maintenant que vous m'avez fait l'honneur de me recevoir chez vous, je rougis devons avoir trompée... et c'est pourquoi j'ai tenu à confesser publiquement ma faute.

J'ajoute, madame, que si vous me jugez indigne, je suis prêt à me retirer. Je disparaîtrai et vous n'entendrez jamais parler de moi.

— Oh! monsieur, s'écria madame Noizet, comment p ouvez-vous supposer que je cesserai de vous voir pour un tort que vous rachetez en l'avouant î... Votre sincérité courageuse ne fait qu'accroître la sympathie que vous m'inspirez.

L'enthousiaste veuve parlait en son nom personnel, mais il était visible que Simone et même Edouard Fortelle partageaient les sentiments qu'elle exprimait.

L'oncle Paul, lui, se demandait pourquoi le fils de Cecilia Gatanzaro s'avisait tout à coup de dire une partie de la vérité. En le quittant, rue de Belzunce, il lui avait conseillé de n'en rien faire et il n'apercevait pas l'intérêt que ce fils pouvait avoir à convenir qu'il n'avait hérité de personne et qu'il n'était qu'un aventurier cosmopolite.

L'oncle Paul oubliait ce qu'il avait dit à Lucien Verberie avant de l'engager à se taire.

Il lui avait dit que l'histoire vraie de ses malheurs aurait touché la mère et la fille beaucoup plus que l'invention du voyage à l'île Maurice.

Lucien avait retenu la leçon et il en avait tiré un excellent parti. Sa conduite était un chef-d'œuvre d'habileté. On lui savait gré de sa loyauté tardive. Madame Noizet le trouvait tout simplement sublime. Simone était émue. Fortelle rendait justice à ce bon

mouvement, venu si à propos ou plutôt préparé avec tant d'adresse.

Lucien n'avait dit que juste ce qu'il fallait dire, car il s'était bien gardé de parler de l'argent gagné aux courses de Chantilly et il n'avait pas bronché quand Noizet avait parlé, — sans la nommer, il est vrai, — de Zoé Coligny.

Noizet s'apercevait que ce garçon était très fort — trop fort même, car rien ne l'embarrassait, et, avec son audace, il était capable d'aller beaucoup plus loin que n'aurait voulu l'oncle de Simone.

Tout cela, du reste, avait été dit de part et d'autre sur le ton ordinaire d'une conversation entre gens du monde, et le maître-d'hôtel qui servait à table n'y avait pas pris garde.

Et cependant le dîner avait pris subitement une autre allure. Il n'était plus question des lieux communs et autres banalités que les convives se renvoyaient au commencement. Chacun voyait se dessiner une situation nouvelle et le sauveteur de l'Opéra-Comique était devenu le héros de cette soirée de famille.

La balance penchait décidément du côté de Lucien, et l'oncle, qui s'était juré de ne pasinfluencer Simone, jugea que, pour rétablir l'équilibre entre les deux rivaux, il ferait bien de fournir à Edouard une occasion de rentrer en scène avantageusement.

— C'esfe parfait, cher monsieur, dit-il au faux Beautreillis. Vous n'étiez pas tenu de nous confier vos secrets. Maintenant que nous les connaissons, vous voilà des nôtres. Vous prendrez part à nos joies... c'est votre droit puisque vous avez sauvé ma nièce. Je ne vous apprends pas qu'elle va se marier, mais je vous invite à la noce.

Oh! ne vous fâchez pas, ma chère Octavie! J'empiète sur vos attributions, mais je suis sûr que vous approuvez l'invitation... et puisque nous parlons de la noce, si nous fixions une date?

Cette proposition jeta un froid. Madame Noizet faisait les gros yeux; Simone avait rougi jusqu'aux oreilles ; Edouard lui-même semblait mal à son aise.

M. Beautreillis, seul, faisait assez bonne contenance, quoiqu'il eût pris un certain air grave et triste qui trahissait sa pensée.

— De quoi vous mêlez-vous ? demanda sèchement la veuve. Et depuis quand traite-t-on de pareilles questions à table?

— Pourquoi pas ? répliqua Toncle en riant. Les affaires se font très bien en dînant, je le sais par expérience, et, d'ailleurs, il ne s'agit que de prendre jour.

— • N'importe ! je trouve que le moment est mal choisi et je vous prie de ne pas insister. Vous voyez que M. Fortelle est plus réservé que vous.

— Fortelle ne dit rien, mais je suis sûr qu'il n'en pense pas moins. Et j'espère que vous n'en êtes plus à croire qu'il est ruiné.

Edouard, mon cher, expliquez donc à ma belle-sœur que votre valet de chambre ne vous a pas réduit à la mendicité en pillant votre [appartement de la rue Laffitte.

— Je ne suis pas certain que ce soit mon valet de chambre qui m'a volé, murmura Fortelle.

— Qui donc, si ce n'est lui ?

— Je n'en sais rien, mais j'ai reçu ce matin la visite d'un changeur du Palais-Royal, qui a acheté les titres qu'on m'a pris.

— Voilà un homme qui s'est mis dans uu mauvais cas. Vous allez le poursuivre, je suppose... ou du moins l'appeler en garantie ?

— Non, car il les a achetés de bonne foi, le lendemain du vol, et à ce moment il n'était pas encore avisé de l'opposition.

— Ah! bon! c'est toujours comme ça... on ferme

dO,

récurie quand le cheval est volé... c'est-à-dire qu'on perd quarante-huit heures avant d'avertir les intéressés. La voilà bien l'administration que l'Europe nous envie! Mais enfin cet homme sait à qui il a acheté.

— Oui... à un Anglais, ou soi-disant tel. A un certain John Skin qui lui a donné une fausse adresse et probablement un faux nom. Il le reconnaîtrait, s'il le rencontrait.

— Seulement, ilnele rencontrerapas, répliqua Noizet, en haussant les épaules. C'est une centaine de mille francs à déduire de votre fortune.

— Pas même cent mille, et le reste est à Tabri des accidents.

— Vous entendez, ma chère Octavie?

— Parfaitement, répliqua madame Noizet d'un ton sec, et je vous serai obligée de parler d'autre chose. Nous ne sommes pas ici dans l'étude de mon notaire.

— Non, Dieu merci ! car on ne s'y amuse guère chez messieurs les officiers ministériels. Je reviens à la question. Quand marierons-nous Simone? l'été arrive à grands pas. C'est la vraie saison des voyages de lune de miel... et si nous traînons, les beaux jours vont s'envoler.

— J'ai demandé au ministère un congé de trois mois, à dater du 1^' juillet, dit timidement Edouard Fortelle.

— Alors, mon cher ami, mariez-vous le 2... et partez le lendemain, pour la Suisse ou pour la Norwége, puisque tel est l'usage. Mais, croyez-moi, ne perdez pas de temps.

— Cher ami, dit Edouard, je ne me marierai jamais trop tôt, au gré de mes désirs, mais ce n'est pas à moi de trancher la question.

— Elle sera tranchée prochainement, interrompit madame Noizet, d'un ton plein de sous-entendus. Je sais ce

que j'ai à faire et je ne me laisserai pas forcer la main.

— Oh! je ne cherche pas à vous la forcer, répliqua l'oncle Paul. Je vous engage seulement à consulter votre fille.

Simone baissa les yeux et Toncle Paul s'aperçut un peu tard qu'il faisait fausse route, car sa belle-sœur ayant l'esprit tourné à la contradiction, plus il insistait pour hâter la célébration du mariage, plus elle s'entêtait à la différer.

Paul Noizet se piquait de connaître les femmes, et toute son expérience ne l'avait pas empêché de commettre une maladresse que Lucien, s'il eût été à sa place, aurait certainement évitée.

Il essaya du moins de la réparer.

— Au fait, reprit-il d'un air dégagé, nous avons le temps de décider cela. Ces enfants s'entendront sur cet aimable sujet et je puis m'en rapporter à eux, car je suis sûr qu'ils sont encore plus pressés que moi d'en finir. Je les préviens seulement que, s'ils tiennent à m' avoir à la cérémonie, ils devront marcher à l'autel avant le 15 juillet; car, passé cette date, aucune puissance humaine ne me retiendra à Paris. J'irai à Boulogne ou à Trouville et je ne rentrerai que pour l'ouverture de la chasse.

Maintenant, parlons d'autre chose. Fortelle, mon ami, dites-nous donc un peu ce que vous pensez de la disparition de Baptiste, votre valet de chambre. Je n'admets pas qu'il ait été grillé à l'Opéra-Gomique, comme le prétend votre portier, et je persiste à croire que, s'il ne vous a pas volé, il a donné des indications au voleur. Il connaissait un tas de mauvais drôles, m'a dit mon domestique. Mais qu'est-il devenu? Son com~ plice était encore à Paris le lendemain du coup, puisqu'il a vendu vos obligations à un changeur du Palais- Royal. Je me figure qu'on l'a jeté à l'eau, votre

Baptiste. Mais je n'irai pas voir à la Morgue s'il y est. J'en ai assez de cet hôtel des noyés.

— Mon cher Paul, interrompit madame Noizet, vous choisissez d'étranges sujets de conversation, La Morgue les noyés!... c'est lugubre. Je demande à changer d'entretien.

— Moi aussi, dit à demi-voix Simone.

— M. Beautreillis devrait bien nous raconter ses voyages. Ce serait plus intéressant et plus gai.

— Non, madame, répondit Lucien, d'un ton qui promettait des récits dramatiques, ce ne serait pas plus gai, car en courant le monde, j'ai eu plus de peines que de joies. J'ai fait trois fois naufrage... J'ai failli être mangé par les cannibales du détroit do Torrès...

— Du détroit de Torrès! répéta avec admiration madame Noizet qui n'en avait jamais entendu parler.

— Et si j'ai fait ma fortune en Californie, je l'ai durement gagnée en jouant ma vie tous les jours.

— C'est beau, le courage ! s'écria la veuve.

— Je ne savais pas, dit l'oncle Paul, que la chasse aux pépites fût si périlleuse... pénible et difficile, oui... mais quant aux dangers...

— Oh! vous, interrompit madame Noizet, vous ne croyez à rien.

— Je ne nie pas... je m'informe et je ne demande qu'à m'instruire.

— Parlez, monsieur, je vous en conjure... ne fût-ce que pour convaincre mon cher beau-frère, qui se vante d'être plus incrédule que saint Thomas. Dites-nous vos aventures... vos combats... nous brûlons de vous entendre. Demandez à ma fille si elle n'adore pas comme moi les récits héroïques.

Simone s'abstint de répondre, mais on voyait bien qu'elle ne demandait pas mieux que d'écouter l'épopée que madame Noizet annonçait, sans savoir si M. Beau-

treillis n'avait pas tout bonnement couru les mômes risques et supporté les mêmes privations que les autres chercheurs de placers.

Simone ne s'enthousiasmait pas à tout propos, comme sa mère, mais elle tenait d'elle un goût assez prononcé pour les histoires romanesques et elle com mençait à s'intéresser à ce jeune homme qui avait fait le tour du monde à l'âge oîi tant d'autres n'ont encore fait que leur volontariat.

— Vous m'embarrassez beaucoup, madame, dit modestement M. Beautreillis. Il m'en coûte de parler de moi, et je vais être obligé de me mettre en scène tout le temps... sans compter qu'il m'est arrivé des choses si invraisemblables que M. Noizet pourrait bien ne pas me croire.

— Allez toujours I dit gaiement l'oncle. J'y mettrai de la bonne volonté, et si je ne crois pas tout, ce ne sera pas ma faute. Je suis très bon public, quoi qu'en dise ma belle-sœur.

— Parlez, cher monsieur.

— C'est que... si je vous disais tout, ce serait trop long.

— Nous ne vous demandons que des morceaux choisis.,, comme on en lit aux cours de littérature.

L'oncle Paul, avec intention, persiflait légèrement le héros que sa belle-sœur cherchait à mettre sur un piédestal. Fidèle à son système, il tenait à ne favoriser aucun des deux candidats. Mais il trouvait, à part lui, que son ami Fortelle ne payait pas assez de sa personne dans ce tournoi devant les dames, et, au fond, il était très curieux d'entendre ce qu'allait raconter cet aventurier, qui était son fils.

Lucien allait-il leur narrer des prouesses imaginaires? G'étaitfort à craindre, carenfaitd'impostures, il avait fait ses preuves, puisqu'il avait inventé jusqu'au

nom qu'il portait. L'amant de Zoé Goligny était un virtuose du mensonge. Mais il se pouvait aussi qu'il dît la vérité. En se confessant à Noizet dans la rue Fénelon, il avait touché quelques mots de sa fortune faite en Californie. Il allait peut-être raconter sincèrement comment il l'avait faite.

— Eh bien ! dit après avoir un peu hésité M. Beautreillis, je vais commencer par ce que j'ai, je crois, de plus intéressant dans ma provision de souvenirs. Gela pourrait s'intituler : La conquête d'une mine d'or.

— Pour faire suite à la conquête du Mexique par Fernand Gortez, souffla ironiquement l'oncle PauL

— Vous êtes insupportable avec vos objections et vos interruptions ! s'écria madame Noizet.

Simone ne dit rien, mais à son air, l'oncle comprit qu'elle était un peu de l'avis de sa mère et, cette fois, il se tut définitivement.

— Madame, commença Lucien qui jugeait habile de s'adresser plus particulièrement à la mieux disposée des convives, il faut d'abord que vous sachiez que la loi, en Galifornie, autorise le premier venu à clamer^ c'est-à-dire à réclamer les mines inoccupées ou abandonnées, à la condition de les exploiter immédiatement. En courant la Sierra-Navada, j'en avais trouvé une que des Allemands avaient travaillée d'abord avec un certain succès et abandonnée parce qu'elle ne produisait plus rien ou presque rien. Avant de la quitter, ils l'avaient mise en actions. G'est la mode là-bas et il arrive quelquefois que des actions qui ne valaient que le poids du papier montent subitement à dix mille dollars . G'est la loterie des mineurs.

— Et vous y avez gagné le gros lot ! dit avec admiration madame Noizet.

— Non, madame... pas le gros lot... mais je n'ai pas eu à me plaindre, car le peu que je possède me vient

de cette mine que j'ai défendue au péril de ma ^ie.

— Contre les Indiens sauvages?

— Bien pis. Contre un Américain qui possédait toutes les actions et qui ne me pardonnait pas de Tavoir évincé, car je m'étais mis en règle avec les lois de TEtat de Californie et j'étais bel et bien propriétaire, puisque j'avais commencé les travaux. Il m'intenta un procès et il aurait pu le gagner, en achetant les juges, mais il se dit que ma mort lui économiserait l'argent qu'il aurait dépensé pour obtenir gain de cause.

— Et il essaya de vous assassiner ?

— Mon Dieu, oui. Il s'introduisit dans la cave de la maison que j'habitais à San Francisco et il y déposa un baril de poudre, agrémenté d'une mèche à laquelle il mit le feu un peu trop tôt. La maison sauta en l'air cinq minutes avant l'heure où je rentrais pour me coucher. Il y eut deux morts et cinq blessés.

— Et il n'en fut que cela I . . , il n'y a donc pas de police dans ce pays-là?

— La police ne perd pas son temps à chercher les criminels... Time is money,.. Mais je me tins pour averti et je retournai à ma mine.

— Là, du moins, vous étiez en sûreté.

— Au contraire. Ce fut bien pis. J'avais engagé, pour m'aider à l'exploiter, trois Français solides, quelques Irlandais et une douzaine de Chinois...

— Il y en a donc là-bas...

— Des milliers, madame, et ce sont les ouvriers les plus laborieux et les moins chers. Un Américain ne ferait pas à moins de deux dollarspar jour la besogne que font pour un demi-dollar les enfants du Céleste-Empire — les Célestes, comme on les appelle. Avec ma petite troupe, j'obtenais des résultats inespérés, lorsque mon Yankee, dépossédé, arriva à la tête d'une bande de sacripants, de son espèce. Il ne prétendait à rien moins

qu'à nous expulser de vive force, moi et mes gens. Mais nous étions armés et nous les reçûmes à coups de fusil.

— Alors, ils battirent en retraite? demanda vivement madame Noizet, suspendue aux lèvres du narrateur.

— Non pas. Ils renoncèrent aux attaques ouvertes qui ne leur avaient pas réussi, mais ils se mirent à creuser la terre en dehors des limites de mon daim. Je ne pouvais pas m'y opposer, mais je me tins sur mes gardes. La guerre se poursuivit plus acharnée que jamais,., et par des procédés nouveaux. Tantôt, ces brigands poussaient des galeries sous les nôtres et tentaient de nous enfumer ou de nous faire sauter ; tantôt, ils roulaient dans nos puits de mine des quartiers de rocher pour nous écraser.

— C'est épouvantable !.. et vous avez pu échapper à de si terribles dangers!... Gomment donc a fini cette lutte... degéants ? interrogea la veuvequine s'exprimait jamais simplement.

— D'une façon bien simple. Un jour, des Indiens vinrent me dirent qu'ils avaient vu un ours gris rôder près de notre campement et m'invitèrent à le tuer à l'affût. C'était un guet-apens organisé par mon Américain. Il m'attendait, embusqué derrière le tronc d'un énorme sapin, et il m'ajusta avec son rifle. Je ne le voyais pas et j'étais mort, si un de mes Français ne l'eût aperçu et ne l'eût tué raide, d'une balle dans la tête.

— Et la mine vous resta !...

— Oui, madame. Les bandits que commandait ce coquin se dispersèrent et on ne nous attaqua plus.

— Voilà une fortune vaillamment conquise !... quand je pense que tant de millionnaires ont gagné la leur, assis sur un rond de cuir, dans leur cabinet !...

— Ceux-là sont plus heureux que moi, car je n'ai

rapporté de cette expédition qu'une centaine de mille francs. La mine ne tint pas ce qu'elle promettait. Elle s'épuisa très vite et je dus renoncer à l'exploiter. Mais je m'estime encore trop heureux de n'être pas revenu aussi pauvre que je l'étais quand j*ai quitté la France.

Noizet sut gré au narrateur d'avoir terminé son récit par une déclaration qui approchait de la vérité, quant au chiffre énoncé, puisque Lucien avait gagné près de cinquante mille francs aux courses de Chantilly. Lucien n'exagérait que de moitié, en admettant même qu'il exagérât, car il pouvait bien avoir rapporté de Californie et dépensé à Paris les cent mille francs qu'il assurait avoir trouvés dans la Sierra Nevada.

C'était ce qu'il avait dit à l'oncle Paul, avant le dîner, et il avait quelque mérite à ne pas se vanter d'être millionnaire devant la veuve qui ne demandait qu'à l'en croire sur parole.

Quant aux batailles livrées à des malandrins d'Amérique, elles devaient êtres vraies. On n'invente pas des détails aussi précis. Et Noizet n'était pas fâcher de penser que ce garçon qui lui tenait de près était un hardi compagnon, en attendant qu'il devînt un honnête homme.

Cette histoire de combats avait mis madame Noizet dans un état d'exaltation indescriptible. Elle regardait M. Beautreillis comme elle aurait contemplé le vainqueur d'Austerlitz. On lisait dans ses yeux qu'elle se tenait à quatre pour ne pas lui crier : Voulez-vous être mon gendre? Et la modicité de la fortune qu'il accusait n'avait pas refroidi l'enthousiasme de la bonne dame, peut-être parce qu'elle le croyait beaucoup plus riche qu'il n'en voulait convenir.

Mais auprès de cette bourgeoise affolée, la cause du sauveur était gagnée d'avance. Ce qu'il y avait de plus grave c'est que, en achevant de séduire madame Noi-

zet, ilavait produit sur Simone une profonde impression. Elle avait bu ses paroles et elle n'était pas éloignée de le prendre, elle aussi, pour un héros.

Le pis était que le pauvre Edouard Fortelle passait au second plan. Il n'avait pas d'aventures à raconter, n'ayant jamais entrepris que des voyages d'agrément. Il n'avait pas conquis à coups de fusil sa fortune qui lui venait tout simplement de feu son père, un architecte des plus distingués.

Il n'avait môme pas l'avantage d'être bâtard ; et c'en est un aux yeux de certaines femmes, quoique ce goût pour les Antony ait beaucoup passé, depuis la fin du romantisme de 1830.

Il jouait donc à ce dîner un rôle assez effacé, absolument comme à l'Opéra-Comique. Il semblait qu'il y fût prédestiné, car, la nuit de l'incendie, il n'avait pas couru moins de dangers que M. Beautreillis et il n'avait réussi qu'à sauver la mère, pendant que son rival sauvait la fille.

Et c'était là l'épisode le plus dramatique de sa vie.

Qu'aurait-il pu dire pour se faire écouter après ces triomphantes narrations californiennes? Il n'avait déjà que trop parlé du vol que madame Noizet lui reprochait presque, au lieu de le plaindre, et le moment eût été mal choisi pour remettre sur le tapis ses projets et ses espérances.

L'oncle Paul, toujours équitable, cherchait dans sa tête un moyen de faire valoir son brave et modeste ami, lorsque, tout à coup, sa belle-sœur, mobile comme Tonde et impressionnable comme une sensitive, s'écria en levant les yeux vers le ciel :

— Ah! mon Dieul je crois que nous allons avoir de l'orage.

Paul Noizet leva les yeux aussi et il vit que sa bellesœur ne se trompait pas. Le ciel se couvrait de gros

nuages noirs, et comme le soleil venait de se coucher, le jour, qui baissait déjà, s'était rapidement obscurci, au point qu'on n'y voyait presque plus.

On s'attendait bien à finir à la lumière ce dîner, commencé à sept heures et demie, mais personne n'avait prévu ce passage subit d'une belle soirée de printemps à une sombre nuit d'hiver, et il y avait de quoi mettre en désarroi les convives.

L'oncle Paul riait sous cape. Il savait que madame Noizet avait une peur effroyable de l'orage, et il n'était pas fâché d'un incident qui allait couper court aux enthousiasmes de la mère de Simone.

— Eh bien ! dit-il, nous souperons aux flambeaux. Votre maître d'hôtel est déjà en route pour les apporter. Tant mieux! ce sera beaucoup plus gai.

— Parlez pour vous, mon cher, réphqua sèchement la veuve. S'il venait à pleuvoir, la place ne serait plus tenable.

— C'est vous qui l'avez choisie, la place.

— Je ne pouvais pas deviner que le temps allait changer.

— Il y a beaucoup de choses que vous n'aviez pas devinées et qui arrivent. Mais rassurez-vous. Le vent est assez fort pour emporter l'orage avant qu'il éclate et votre toilette ne sera pas gâtée. Ce serait le vrai moment de boire du vin de Champagne. J'ai un toast à porter.

— A l'intrépide voyageur ! s'écria madame Noizet.

— Tout à l'heure, répondit l'oncle avec un geste calmant; mais si vous le permettez, je boirai d'abord au prochain mariage de ma nièce.

— Décidément, c'est une manie I il vous sied bien, vraiment, de pousser les autres au mariage, vous qui n'avez jamais voulu en goûter.

— Pourquoi pas? Les vieux garçons portent bonheur

aux jeunes mariés, c'est connu. Et là-dessus, je verse, avec ou sans permission, dit gaiement Noizet, en s'emparant d'une bouteille de Cliquet qui gelait depuis une heure dans un seau d'argent.

Je commence par Simone.

Elle tendit son verre et, bon gré mal gré, sa mère dut en faire autant. Puis, ce fut le tour de Beautreillis, très empressé, et d'Edouard Fortelle qui s'exécuta de bonne grâce, quoiqu'il se défiât de plus en plus des intentions de sa future belle-mère.

Le maître d'hôtel avait reparu, portant deux candélabres, et le couvert était largement éclairé.

La flamme des bougies vacillait bien un peu; le velum^ secoué par le vent, claquait comme une voile déferlée; mais il n*y avait pas péril en la demeure, car il ne pleuvait pas encore.

Et madame Noizet, rassurée, s'était remise à contempler Taventurier qui la fascinait.

On trinqua à l'ancienne mode et M. Beautreillis fut parfait de courtoisie discrète. Il se contenta de toucher légèrement et respectueusement avec son verre le bord du verre de mademoiselle Noizet, assise à sa droite, mais quand il heurta celui de madame Noizet, il prolongea le contact comme pour lui dire : — Je n'ai pas ici d'autre appui que vous et je vous suis profondément reconnaissant de votre bienveillance.

Edouard, quiboudaitun peu, y mit moins d'entrain et l'oncle n'y mit pas de nuances, heurtant franchement tous les verres, sans distinction de personnes.

Il espérait sournoisement que le temps allait se gâter tout à fait, qu'on serait forcé de rentrer et que, au salon, après le dîner, il trouverait un moyen de rapprocher Edouard Fortelle de sa fiancée.

Il fut servi à souhait.

Les verres n'étaient pas plutôt vidés que de larges

gouttes d'eau commencèrent à tomber, rares d'abord, comme les coups de fusil isolés qui engagent un combat d'avant-postes.

— Mais je vous assure qu'il pleut, dit madame Noizet, en rapprochant sa chaise de celle de son voisin, mieux abrité.

— Ce n'est rien, dit en riant l'oncle Paul. M. Beautreillis en a vu bien d'autres dans la Sierra Nevada.

— Gomment, ce n'est rien?... la pluie redouble.

En effet, l'averse s'abattait, une averse torrentielle, un déluge, et au même instant, éclatait un coup de tonnerre formidable qui avait suivi de près un éclair aveuglant.

Tout le monde se leva, et comme une rafale subile venait d'éteindre les bougies en renversant les candélabres, Noizet s'écria:

— C'est comme à TOpéra-Gomique... Sauve qui peut!

La plaisanterie était assez déplacée et madame Noizet l'aurait fort mal prise, si elle n'eût songé avant tout à se mettre à l'abri, en se réfugiant dans la maison. Lucien allait l'y aider, lorsque pour comble de disgrâce, la trombe rompit un des cordages qui attachaient le vélum à deux arbres du jardin, et cette lourde tenture s'abattit sur les convives, fouettant l'oncle Paul au visage, bousculantEdouardFortelle, repoussant madame Noizet et couvrant de ses plis mouillés Simone et Lucien, si bien qu'ils se trouvèrent jetés dans les bras l'un de l'autre, comme si le ciel eût pris parti pour Taventurier californien.

Ge fut une débandade générale.

Le beau-frère, la belle-sœur et le fiancé gagnèrent précipitamment le salon du rez-de-chaussée dont la porte était restée ouverte.

Empêtrés dans la toile qui les enveloppait, Simone et Lucien ne pouvaient pas les suivre et Lucien profita

de la situation que lui faisait ce bienheureux orage ; il en abusa même, car il étreignit la jeune fille éperdue et ses lèvres murmurèrent à Toreille de la pauvre enfant ces mots entrecoupés:

— JBéni soit Forage qui m'enhardit à vous dire que je vous aime!... je puis mourir maintenant... et je mourrai bientôt, car le jour où vous vous marierez, je me tuerai.

Simone ne répondit pas. Elle n'eut même pas la force de se dégager et elle resta quelques instants à la discrétion de cet audacieux qui la serrait contre son cœur.

Leur posture, à vrai dire, était assez ridicule sous cette espèce de bâche humide qui les cachait, mais qui pesait sur eux de tout son poids, quoique, d'un bras, Lucien essayât de ia soulever, sans cesser d'entourer, de son autre bras, la taille de la jeune fille.

11 lui suffisait d'avoir placé sa déclaration, et c'était un coup de fortune, car, sans cet incident bizarre, il lui aurait fallu des mois pour en venir là. La vie mondaine ne se prête guère aux démonstrations passionnéeb, et en supposant que mademoiselle Noizet devinât qu'il aspirait à plaire, elle ne l'aurait jamais encouragé àlui parler d'amour. C'était fait maintenant. Il venait de brûler ses vaisseaux. Il en adviendrait ce qu'il pourrait, mais il y avait toujours gagné de sauter par-dessus les préliminaires gênants et il ne commit pas la maladresse de prolonger volontairement cette scène improvisée.

D'un vigoureux coup d'épaule, il écarta la tenture et quand ils émergèrent de cet amas de coutil, ils n'étaient plus si étroitement unis.

Ce n'était pas leur faute s'ils avaient disparu un instant, et assurément personne n'y pouvait trouver à redire.

Simone, délivrée ; ne fit qu'un bond jusqu'au salon

OÙ son oncle Tattendait sur le seuil. Lucien la suivit sans trop se presser^ et quand tous les convives furent rentrés, il y eut une reprise de conversation qui ne roula plus sur la conquête d'une mine d'or.

Madame Noizet, trempée comme une éponge, se répandit en récriminations contre son beau-frère qui avait insisté pour l'empêcher de lever le siège avant la pluie.

L'oncle Paul riait sans vergogne de cette comique catastrophe, car il ne se doutait pas qu'il venait de fournir au fils de Cécilia Gatanzaro une occasion de troubler l'esprit et le cœur de Simone.

Fortelle, lui, n'avait pas envie de rire, non qu'il eût vu la courte scène du rapprochement sous le vélum abattu par le vent, mais son instinct d'homme épris l'avertissait que ce malencontreux dîner avait tourné contre lui et que son bonheur était menacé.

Et pour se convaincre qu'il ne se trompait pas, il n'eut qu'à regarder et à observer sa fiancée.

Elle avait changé de visage et, se dérobant aux empressements de son oncle, elle était allée s'asseoir à l'écart, pour reprendre, en s'insolant, possession d'ellemême.

Elle croyait encore entendre les paroles brûlantes qui l'avaient bouleversée et elle interrogeait son cœur. C'était la première fois qu'un homme lui tenait un pareil langage. Edouard lui avait montré et prouvé qu'il l'aimait; il ne le lui avait jamais dit. Cette phrase que Lucien avait lancée avec tant d'émotion et qu'au théâtre les jeunes premiers nuancent si chaleureusement, ce fameux « je vous aime » ne fait point partie du vocabulaire des aspirants au mariage. Sous peine de manquer aux convenances, ils sont condamnés à exprimer raisonnablement — c'est-à-dire froidement — leurs sentiments.

C'est là une des infériorités des amoureux pour le bon motif.

Et il semblait à Simone qu elle venait d'être emportée tout à coup dans un monde à elle inconnu, le monde de la passion. Elle entrevoyait des horizons nouveaux. Son imagination ouvrait ses ailes et s'envolait vers l'infini.

Simonne vivait double.

Elle se demandait si c'était là le premier symptôme de ce mal d'amour que sa mère se plaisait tant à décrire et que son oncle avait eu le tort de comparer devant elle aux sensations qu'elle éprouvait auprès de son fiancé, et elle s'apercevait qu'avant d'avoir frissonné au contact du bras de Lucien, elle n'avait connu que des joies sans élan. C'était comme une révélation.

Ce changement subit l'effrayait. Elle avait peur d'ellemême. Et pour essayer de se retenir sur la pente où elle se sentait glisser, elle se plaça de façon à ne pas voir M. Beautrellis, et elle se mit à regarder la loyale et sympathique figure d'Édouard Fortelle. Il ne lui avait presque rien dit pendant ce dîner si singulièrement interrompu, et elle aurait voulu qu'il s'approchât d'elle pour lui parler.

11 n'y paraissait pas disposé, car il était resté à l'entrée du salon et il répondait à peine à Noizet qui cherchait visiblement à l'égayer et n'y réussissait guère.

M. Beautreillis s'empressait autour de sa protectrice et l'aidait à réparer le désordre de sa toilette que la pluie avait mise en piteux état.

— Comment finirons-nous de dîner? demanda en riant l'oncle Paul. Les écluses sont lâchées là-haut et votre jardin n'est plus qu'un lac.

— Nous ne finirons pas, répondit avec humeur madame Noizet. Si vous tenez au dessert, vous irez le chercher au Café Anglais.

— Ne m'en défiez pas.

— Oh I je vous crois très capable d*y aller. A votre aise, mon cher! Si ces messieurs veulent bien ne pas nous abandonner, nous ferons de la musique.

— Je ne la crains pas après dîner, mais je trouve qu'elle remplace insuffisamment le rôti et je soupçonne que ces messieurs sont de mon avis.

— Pas moi, dit Lucien, de façon à être entendu seulement de madame Noizet qui le remercia d'un coup d*œil.

Edouard se taisait, ne sachant trop ce qu'il devait faire. Simone trancha la question.

— Je ne me sens pas bien, dit-elle à sa mère, en se levant. Je crains d'avoir pris froid.

— Alors, je vais te conduire dans ta chambre, dit la veuve qui ne voyait pas d'autre moyen de se tirer de l'embarras où la mettait l'humeur fantasque de son beau-frère. Ces messieurs nous excuseront.

— Je les emmènerai avec moi, si vous voulez bien envoyer chercher une voiture.

— Vous n'avez qu'à sonner.

— Je demande la permission de m'en aller seul, dit vivement Lucien.

C'était une façon de marquer qu'il ne tenait pas à la compagnie d'Edouard Fortelle et madame Noizet lui en sut gré.

— Comme vous voudrez ! répliqua l'oncle assez surpris. Au fait, ce sera peut-être mieux ainsi... Mais vous allez être inondé.

— Non pas. J'ai séjourné à Londres et j'y ai pris l'habitude anglaise de ne jamais sortir sans parapluie.

Ayant dit, Lucien serra la main que lui offrait madame Noizet et, en prenant congé de Simone, il sut donner à son visage une expression plus éloquente que ne l'eût été le compliment le mieux tourné. Sa

physionomie disait : — Je vous aime sans espoir; je pars et je ne sais si j'aurais le courage de revenir.

A Fortelle, il adressa un salut assez froid, et à Noizet une courte phrase de remerciement, comme s'il eût été trop ému pour en dire plus long.

Après quoi, il suivit le valet de chambre arrivé au coup de sonnette.

Cette sortie était un chef-d'œuvre et elle produisit tout l'effet qu'il en attendait.

Il ne fut pas plutôt parti que madame Noizet emmena sa fille, qui se laissa emmener sans regret. Elle n'y tenait plus et il lui tardait d'être seule.

Noizet et Fortelle restèrent face à face, très gênés, car chacun des deux croyait deviner ce que pensait l'autre et c'était à qui ne parlerait pas le premier. Enfin Noizet s'y décida,

— Que dites-vous de tout cela? demanda-t-il en hochant la tête.

— Rien, murmura tristement Edouard, mais vous ne me reverrez plus ici.

— Parce que vous pensez que ce garçon plaît à Simone. Et si c'était vrai, vous renonceriez à elle? Eh bien! je vous donne ma parole d'honneur que d'ici à trois jours, je vous dirai ce qu'il en est.

Edouard tressaillit. 11 s'attendait à une réponse moins décourageante et il se demanda comment ft^t aventurier avait séduit un homme qui, le lendemain de l'incendie, jurait de le faire chasser de la maison de sa belle-sœur.

— Trois jours! répéta Noizet, je ne demande que trois jours pour vous renseigner... et pour vous expliquer ma conduite. Mais, d'ici là, au nom de l'amitié qui nous lie et que rien ne refroidira, j'espère, plus un mot à ce sujet.

J'entends la voiture. Venez. Vous me déposerez au Cercle.

Edouard Fortelle était rentré chez lui fort triste, mais il se sentait plutôt blessé qu'humilié. Ce timide était un courageux. L'injustice l'affligeait; elle n'abattait pas sa fierté. Atteint au cœur par l'abandon de Simone, il souffrait sans se plaindre et il n'aurait pas fait un pas pour rentrer en grâce.

Tant qu'il ne s'était agi que de combattre la pernicieuse influence d'une mère insensée, il avait tenu bon, parce qu'il croyait pouvoir compter sur l'amour de Simonne.

Maintenant, il était résolu à se retirer dignement, plutôt que de se laisser ballotter entre| l'espérance légitime d'épouser la jeune fille qu'il aimait, et la crainte fondée de se voir préférer un prétendu héros de roman.

Il ne lui convenait pas de faire concurrence à M. Beautreillis. Question de tempérament et d'éducation. Un garçon moins gêné par des sentiments élevés aurait accepté la lutte et l'aurait probablement emporté sur un aventurier. Fortelle aurait cru déchoir en se servant des mêmes armes qu'un rival sans scrupules et il refusait de concourir.

Et il lui en coûtait d'autant plus d'y renoncer qu'il était très vivement épris de mademoiselle Noizet.

Manquer un mariage avantageux, c'eût été peu de chose pour lui.

Il n'aurait pas eu de peine à trouver une autre héritière, disposée à épouser un futur attaché d'ambassade, pourvu d'une très jolie fortune et d'une foule de qualités physiques, morales et intellectuelles. Mais il aimait Simone ; il Taimait comme il savait aimer, profondément, passionnément, sans démonstrations extérieures. Il l'aimait en dedans, pour ainsi dire. C'était là son grand tort.

Et, à la très vive douleur qu'il ressentait de ce qu'il aurait volontiers appelé la trahison de sa fiancée, s'ajoutait le gros chagrin d'avoir été lâché — c'était bien le mot — par son ami Noizet.

C'était Noizet qui avait arrangé ce mariage ; c'était lui qui, après le malencontreux incendie de l'Opéra- Comique, avait tenu tête à sa belle-sœur en se prononçant contre le très suspect sauveur de sa nièce.

Et, sans motif acceptable ou seulement apparent, cet oncle versatile venait de passer tout à coup à l'ennemi, sinon en soutenant ouvertement, du moins en cessant de combattre M. Beautreillis.

Etait-ce le récit des douteuses prouesses de ce problématique Californien qui avait rallié à la mauvaise cause le sceptique Paul Noizet? Il était permis de n'en rien croire et sa promesse de s'expliquer au bout de trois jours ne rassurait pas du tout Fortelle, qui n'avait pas pu en tirer autre chose pendant leur court tête-àtête en voiture, après ce dîner interrompu où le tonnerre s'était fait le complice de M. Beautreillis.

Fortelle avait conduit l'oncle Paul à son cercle et les deux amis s'étaient quittés assez froidement.

On croira sans peine que le plus jeune des deux passa une mauvaise nuit.

Quand on a du cœur, on dort bien la veille d'une

bataille où on va jouer sa vie, mais qu'on espère gagner; on dort mal, le soir d'une défaite, quand on sent que tout est perdu.

Et le pauvre Edouard, qui venait de voir s'évanouir un beau rêve, n'espérait plus rien.

11 en était arrivé à projeter de solliciter de son ministre une mission quelconque, aux antipodes, à seule fin d'avoir un prétexte pour aller chercher loin de Paris l'oubli d'une déception cruelle.

Il ne trouva le sommeil que très tard et il fut réveillé de bonne heure par son portier qui remplaçait provisoirement son valet de chambre disparu.

Ce portier venait lui annoncer qu'un monsieur demandait à le voir pour l'entretenir, disait-il, d'une affaire administrative.

Fortelle pensa que ce visiteur matinal lui était dépêché par le chef de la sous-direction à laquelle il était attaché. Cette diversion arrivait à propos. Aussi s'empressa-t-il de se lever pour le recevoir. Mais quand il fut en présence de ce messager ^anonyme, il vit tout de suite qu'il ne venait pas des Affaires étrangères.

C'était un homme d'assez basse mine qui sentait le policier et qui se fît tout de suite connaître pour ce qu'il était.

— Monsieur, dit- il, dès que le portier fut sorti, j'appartiens au service de la Sûreté.

— Ah ! fit Edouard, assez mécontent et encore plus surpris, car n'ayant pas porté plainte après le vol, il ne pouvait rien avoir à démêler avec la police.

— Excusez-moi de vous déranger, reprit l'homme. Il s'agit d'un renseignement qui intéresse la Préfecture.

— Et c'est à moi que vous vous adressez I

— Oui, monsieur. Vous allez voir pourquoi. Vendredi soir, des gardiens de la paix, en faisant leur ronde, ont

découvert au fond d'une cave ouverte, dans une maison en démolition, sur le boulevard de la Chapelle, un homme qu^ils ont cru mort.

En le touchant, ils se sont aperçus qu'il ne Tétait pas, mais qu'il n'en valait guère mieux. Alors, ils Font fait enlever et porter à Thôpital La Riboisière. Là, l'interne qui Ta reçu a dit que, pour sûr, il en reviendrait. Il n'a rien de cassé, seulement il est tombé sur la tête et il est resté sur le coup... peut-être deux jours... peut-être trois... on ne sait pas, car on n'a pas encore pu en tirer uue parole, quoi qu'il ait repris connaissance dès le lendemain.

— C'est très intéressant ce que vous me racontez là, interrompit Fortelle, mais je ne vois pas en quoi cela me concerne.

— Je vais vous le dire, monsieur. Nous n'avons pas été prévenus à la Préfecture aussi vite que nous auriens dû l'être. Le rapport du chef de poste ne mentionnait qu'un accident, et les médecins de l'hôpital ne se sont pas occupés de savoir s'il y avait crime. L'enquête a été ouverte beaucoup trop tard, mais nous pensons que l'homme a été dévalisé et jeté dans la cave par des rôdeurs qu'il aura rencontrés chez un marchand de vin du quartier. Quand on l'a ramassé, il n'avait pas un sou sur lui, et on l'avait certainement fouillé, car ses poches étaient retournées. On n'a trouvé qu'une carte de visite dans son gousset... une carte que voici, conclut le policier en la présentant à Fortelle qui y lut son propre nom et son adresse, rue Laffitte, 9 .

— Cette carte est la mienne, murmura-t-il, tout étonné; quant à vous dire comment ce malheureux l'a eue...

— C'est ce que nous voudrions savoir.

— Et c'est ce que je ne peux pas vous apprendre. Vous ne me soupçonnez pas, je suppose, de l'avoir dépouillé ?

— Non, monsieur. Mais vous le connaissez peut-être.

— Gomment est-il ?

— C'est un homme de quarante à quarante-deux ans, qui n'a pas du tout Tair d'un coquin. On dirait plutôt un bon bourgeois. Il était très proprement habillé.

— Ce n'était pas un domestique en livrée? demanda Fortelle qui venait de penser tout à coup à Baptiste.

— Non... ni un cocher non plus, quoiqu'il ne porte pas de moustaches. Il avait une redingote et un pantalon noirs... un chapeau melon tout neuf et des gants.

— Alors, je n'ai aucune indication à vous fournir. Bien des gens que je ne connais pas peuvent être en possession d'une carte de yUite à mon nom. Celui-là a pu la trouver chez un de mes amis. J'ai pu aussi, après avoir fait une emplette dans un magasin, laisser au marchand ma carte qui portait mon adresse.

— Parfaitement, monsieur; mais il n'est pas impossible que vous ayez eu avec cet homme des rapports dont vous ne vous souvenez plus.

— Et quand cela serait ?

— C'est que vous pourriez peut-être nous dire comment il s'appelle. Cela nous aiderait beaucoup pour la suite de l'enquête, car si nous savions qui il est, nous arriverions vite à savoir qui il fréquentait.

— Il faudrait que je le visse.

— Je viens précisément vous demander de le voir.

— Où cela ?

— A l'hôpital La Riboisière. C'est l'heure de la visite du médecin, et il vous expliquera le cas. C'est très curieux.

— J'en suis convaincu, mais je suis attaché aux Affaires étrangères, et il faut que j'aille à mon ministère... quai d'Orsay.

— J'ai une voiture en bas. Ce sera très vite fait. Mes chefs attachent beaucoup d'importance à cette confrontation... ils m'ont chargé de vous le dire.

Le mot « confrontation » déplat à Fortelle et peu s'en fallut qu'il ne mît à la porte l'ambassadeur de la Préfecture; mais il réfléchit qu'il avait bien assez de préoccupations sans se créer encore des difficultés avec la police.

— Soit! dit-il, je vous demande dix minutes pour m'habiller et j'ai une heure à vous donner... pas davantage.

— Une heure suffira, dit l'agent.

— Alors, attendez-moi ici.

Fortelle passa dans sa chambre pour se mettre en tenue de sortie. Quand il revint, il trouva le policier en train d'examiner en connaisseur les meubles que le voleur avait forcés.

— C'est toutfrais, dit-il, et c'est un coup d'amateur. Un homme de la partie n'aurait pas opéré si brutalement.

— Oui, j'ai été pillé... il y a quelques jours... le soir de l'incendie de l'Opéra-Gomique.

— Pas bête, le gredin. Il savait bien que les brigades et les commissaires avaient de la besogne, et que les locataires étaient sortis pour aller voir le feu. Il était sûr qu'on ne le dérangerait pas. L'a-t-on pincé depuis?

— Je n'ai pas porté plainte.

— Vraiment ? 11 ne vous a donc pris que des objets sans valeurs ?

— Je n'ai pas jugé que la perte valait la peine de me déranger, répondit évasiment Fortelle.

Il ne se souciait pas de raconter sa mésaventure à un policier qui en ferait probablement l'objet d'un rapport à ses chefs. Et il fallait qu'en demandant à voir M. For. telle l'agent n'eût pas décUné sa qualité, car le portier n'aurait pas manqué de le renseigner sur le vol, comme il avait déjà renseigné madame Noizet. Et ce portier ne se priverait pas de bavarder encore, à l'occasion.

Edouard n'y pouvait rien, mais il fît de son mieux

pour que rhomme de la préfecture ne s'attardât pas dans la maison.

— Je suis prêt à vous suivre, dit-il en lui montrant la porte.

— Partons, alors, répondit l'agent ; mais permettezmoi, monsieur, de vous faire observer qu'il faut toujours porter plainte, quand ce ne serait que pour le principe et pour empêcher le voleur de recommencer.

Le changeur du Palais-Royal avait tenu le même langage que ce policier, et ils avaient raison tous les deux, mais For telle n'était pas disposé à profiter de leurs sages avis.

Il poussa le visiteur dehors ; il descendit l'escalier et il monta en voiture avec lui.

Le fiacre roulait depuis quelques minutes, lorsque Fortelle demanda :

— Comment ce fait-il que ce malheureux n'ait pas encore parlé, depuis qu'il est revenu à lui?... C'est incroyable... à moins pourtant qu'il n'ait intérêt à ^e taire.

— J'ai eu cette idée-là d'abord, répondit l'agent ; mais le médecin dit que ça arrive souvent après une chute sur la tête, et que la parole reviendra peu à peu. Hier soir, le blessé a commencé à marmotter des mots que personne n'a compris. Il paraît qu'il lui faudra plus de temps pour retrouver la mémoire. Peut-être même ne la retrouvera-t-il jamais.

— Semble-t-il avoir conscience de ce qui lui est arrivé ?

— Pas beaucoup. Il ne répond pas aux questions qu'on lui adresse, et c'est tout au plus s'il a l'air de les comprendre.

— Alors, il n'est pas en état de reconnaître quelqu'un qu'il aurait vu.

— Peut-être que si. C'était un essai à faire. Jusqu'à

présent, il n'a vu que des médecins, des élèves, des infirmiers et... des gens de chez nous. Naturellement, il n'en n'a reconnu aucun.

— Lui a-t-on montré cette carte à mon nom qu'on a trouvée sur lui ?

— Je la lui ai mise moi-même sous le nez, à deux ou trois reprises.

— Eh bien ?

— Il Ta regardée, longtemps, d'un airhébété, et puis il a fermé les yeux.

— Donc, il ne me connaît pas.

— Il a pu la regarder sans la lire. L'épreuve ne sera concluante que s'il ne vous reconnaît pas, en vous voyant.

Et nous allons savoir à quoi nous en tenir, car nous voici arrivés.

Le fiacre venait de s'arrêter devant la grande porte de l'hôpital. Ces messieurs descendirent, traversèrent une avant-cour, tombèrent à droite sous un péristyle et montèrent au premier étage où se trouvait la salle qu'ils cherchaient.

Edouard Fortelle n'était jamais entré dans un hôpital et la vue de ces deux rangées parallèles de lits de fer, garnis derideauxblancs,lui causa une certaine impression.

On attendait la visite du médecin, et tous les malades étaient couchés, même ceux qui auraient pu se lever. C'est la règle. La clinique ne peut se faire qu'autour d'un lit.

— Notre homme est là-bas, tout au fond delà salle, dit l'agent.

En avançant, ils croisèrent deux infirmiers portant un brancard au milieu duquel faisait bosse un coffre oblong à couvercle bombé — la boîte à dominos, mur-

muraient les alités en le voyant passer. On emportait un mort à l'amphithéâtre.

— En voiture les voyageurs pour Glamart I ricana un phthisique qui n'avait pas un mois à vivre.

Forteile eut froid dans le dos.

— Ils sont comme ça, lui dit tout bas le policier ; l'habitude d'en voir tous les jours... on s'y fait... et on blague ceux qui partent. Ah I on ne meurt pas comme on meurt chez soi, oîi c'est toute une affaire. A l'hôpital, on s'en va s'en faire de bruit.

Ces réflexions philosophiques n'étaient pas réjouissantes et Forteile avait le cœur serré quand il arriva au bout de la file des couchettes.

— Numéro 24, c'est là... murmura l'agent. Tiens ! le lit est vide.

Est-ce que notre homme aurait passé l'arme à gauche ? reprit le policier en se parlant à lui-même.

— C'est peut-être lui qu'on emportait tout à l'heure dans cette boîte, murmura Forteile, qui n'aurait pas été trop fâché que l'enquête en restât là, car cette histoire de sa carte de visite trouvée sur un blessé ne lui disait rien de bon.

— Non... s'il était mort, cette nuit, les rideaux du lit seraient tirés.

— Alors, c'est qu'il est guéri et qu'on lui a donné son exeat.

— Non plus. Il est consigné ici par la Préfecture et il ne sortira de l'hôpital que pour comparaître devant le commissaire de police... mais c'est égal... il faut que je le voie...

Un infirmier s'approcha, un pot de tisane à la main, et demanda d'un air malin :

— Vous cherchez le numéro 24 ?

— Oui, j'ai la permission de le voir à toute heure.

— Oh ! je vous connais bien!. ..mais n'ayez pas peur,

il ne s*est pas envolé, le numéro 24. Il s'est levé, hier soir; il a mangé, pour la première fois, depuis qu'il est entré... et, ce matin, l'interne l'a autorisé à se promener dans la cour... pour se rafraîchir les idées. Vous n'avez qu'à y descendre... vous l'y trouverez.

A ce moment, le médecin chef du service entra, suivi d'un cortège d'étudiants, les deux internes en tête, le carnet à la main, pour noter les prescriptions.

Ce médecin était un des princes delà science, comme on dit maintenant, et Fortelle l'avait rencontré dans le monde.

Il s'était arrêté à l'entrée de la salle et il interrogeait le malade qui occupait le premier lit, à droite, en entrant.

— Nous allons savoir oîi en est le ressuscité, dit le policier, en revenant vers le groupe.

— Ah I vous voilà, vous ! lui cria le docteur du plus loin ! qu*il l'aperçut. Eh bien il y a du nouveau, depuis hier. Le blessé est sur pied, mais jeveux qu'on le laisse en repos. Si vous le tourmentiez aujourd'hui, vous le fatigueriez et il aurait une rechute.

— Je n'ai pas pas besoin de lui parler, pourvu que monsieur Texamine.

— Qui est monsieur ? demanda le médecin en regardant de travers Edouard Fortelle, qu'il prenait pour un employé supérieur de la Préfecture,

Fortelle, qui devina la méprise, trouva bon de se nommer et d'expliquer en peu de mots comment il se trouvait là.

— C'est différent, dit le docteur. Allez, monsieur, et si le sujet vous reconnaît, nous l'interrogerons ensemble, quand j'aurai terminé ma visite. C'est un cas très rare d'oblitération totale de la mémoire, à la suite d'une chute, et il sera très intérressant de voir si l'intelligence se réveillera tout à coup, par Tefifet d'une circons-

tance extérieure et fortuite. Pour ma part, je ne le crois pas, mais je tiens à ce que l'essai soit fait... et le plus tôt sera le mieux.

L'agent ne demandait que cela et Fortelle était bien aise d'en finir. Ils reprirent l'escalier par lequel ils étaient montés, et après avoir suivi, aurez-de-chaussée, de longs corridors, ils débouchèrent dans une cour étroite et plantée d'arbres mal venus qui sert de promenoir aux convalescents.

Au bout, tout au bout, affaissé sur un banc, le menton appuyé sur sa poitrine et les yeux fichés en terre, un homme se chauffait au soleil qui y donnait en plein, car il n'était pas dix heures et la cour est exposée au levant.

Cet homme portait le costume de l'hôpital : la longue houppelande grise et le bonnet de coton.

— Le voilà, dit l'agent. Approchons-nous tout doucement. 11 ne nous entendra pas venir et nous les surpendrons. C'est ce qu'il faut pour que l'effet se produise.

Ce plan fut exécuté sans que l'homme fit un mouvement.

Fortelle tourna autour du banc et vint se planter devant ce dormeur éveillé juste au moment où le policier, resté en arrière, lui frappa sur l'épaule.

L'homme leva la tête, regarda fixement Fortelle et ne donna aucun signe d'émotion :

Fortelle, en revanche, tressaillit et s'écria :

— Comment, c'est vous, Baptiste î

L'homme ne broncha pas, mais l'agent dit vivement :

— Bon ! vous le connaissez. J'en étais sûr. Fortelle en était déjà à regretter d'avoir parlé si

vite.

— Qui est ce Baptiste ? demanda le policier.

— Il était mon valet de chambre.

— Et vous l'avez renvoyé... quand?

— Je ne Tai pas renvoyé. J'étais très content de son service. Il a disparu, il y a cinq jours.

— Vous ne vous êtes pas occupé de savoir ce qu'il était devenu ?

— C'était le soir où le feu a pris à l'Opéra-Comique. Il allait assez souvent à ce théâtre quand il pouvait disposer de sa soirée. J'ai pensé qu'il avait péri dans l'incendie. Mon concierge et toutes les personnes qui le connaissaient l'ont cru aussi.

— On l'a ramassé boulevard de La Chapelle. Ce n'est pas du même côté. Portait-il habituellement une livrée?

Oui... une livrée noire... Mais, depuis sa disparition, j'ai su qu'il lui arrivait de s'habiller en bourgeois pour aller au spectacle. Peut-être avait-il une chambre en ville.

L'agent ne répondit pas. Il était venu se placer près de Fortelle, en face de Baptiste qu'il regardait attentivement et qui était retombé dans sa pose accablée.

Baptiste entendait, sans doute, mais il ne paraissait pas qu'il comprît ce qu'on disait et, certainement, il n'avait pas reconnu son maître.

— Nous n'en tirerons rien. Il est devenu idiot, murmura Fortelle.

— L'esprit lui reviendra peut-être. Et c'est déjà beaucoup de savoir qui il est. Il ne s'agit plus que de trouver les gens qui ont passé la soirée avec lui... et je les trouverai.

— Rien ne prouve qu'il ait été attaqué. 11 a bien pu tomber dans cette cave par accident. Il buvait, m'a-t-on dit... je ne l'ai jamais vu ivre; il s'enivrait peut-être dehors.

— Probablement. Mais pourquoi est-il allé à La Chapelle, vêtu comme pour une noce ?

MARIAGE ^'inclination

— Je ne m'en doute pas et je dois vous dire que ce n'est pas par moi que vous aurez des renseignements sur lui, car je ne me suis jamais occupé de ce qu'il faisait hors de chez moi.

— Oh ! ce n'est pas sur vous que je compte pour aider l'enquête. Elle se fera sans vous et je vais m'y mettre dès aujourd'hui. Je n'ai plus qu'une chose à vous demander. Quand avez-vous été volé?

— Le soir de l'incendie, répondit Fortelle, qui ne savait pas mentir.

— Alors, c'est clair comme le jour. Votre domestique a fait le coup, aidé par un complice qui l'a entraîné ensuite à la barrière et qui a essayé de se défaire de lui pour lui prendre sa part. Il l'a poussé dans ce trou et il l'y a laissé, après l'avoir fouillé. Il le croyait mort, et si on le lui présentait, il ferait une drôle de tête.

— J'ai soif, grommela tout à coup Baptiste, en s'agitant.

— Tiens I il parle !

— Prenez garde qu'il ne comprenne, murmura Fortelle.

— Il faudrait qu'il fût rudement fort pour soutenir son rôle d'abruti, s'il jouait la comédie.

Et posant sa main sur l'épaule de Baptiste, l'agent se mit à le secouer, en lui criant :

— Hé ! vieux I... réveillez-vous !... et regardez là-bas le docteur qui vient vous voir.

Baptiste leva la tête et dit d'une voix pâteuse.

— A boire !... je veux de l'absinthe.

— Il n'est pas encore dégrisé, murmura Fortelle. Comment ne me suis-je jamais aperçu qu'il était ivrogne ! »

— Il cachait son jeu. Peut-être aussi que son joli camarade, sachant qu'il portait mal le vin et les liqueurs, l'aura saoulé à fond pour le dévaliser tout à son aise.

Mais tout cela m'est égal, pourvu qu'il retrouve la parole, un jour où l'autre... et le médecin va me dire ce qu*il en pense.

Il arrivait en effet, comme il l'avait annoncé, ce savant praticien, et ce n'était pas pour être agréable au policier qu'il avait pris la peine de descendre dans la cour après sa clinique.

Le sujet ne l'intéressait qu'au point de vue physiologique.

— Eh bien ? demanda-t-il à l'agent qui était venu à sa rencontre ; quel effet a produit l'arrivée de monsieur ?

— Aucun effet, répondit l'agent. Monsieur l'a eu pour domestique. Il s'appelle Baptiste. Il n'a pas reconnu monsieur... et il n'a encore ouvert la bouche que pour demander à boire.

— Oui, il y a certainement de l'alcoolisme dans son cas, et il est encore sous l'influence de ses excès de boisson, mais cet état cessera d'ici à quarante-huit heures. Il se remettra peu à peu et il restera un homme qui a reçu une violente commotion au cerveau, dans la partie qui est le siège de la mémoire. La perte de cette faculté peut persister longtemps... peut-être même toujours. Il y a, pour la restituer, un essai à tenter et je le tenterai, si monsieur veut bien s'y prêter.

— Je suis, monsieur, tout à votre disposition, dit poliment Fortelle, qui se serait bien passé de ces expériences scientifiques, car il ne tenait guère à savoir par qui son voleur avait été volé.

L'idée que la police allait maintenant se mêler de ses affaires lui était insupportable et il regrettait de plus en plus de n'avoir pas pu retenir l'exclamation qui lui était échappée quand il avait reconnu son domestique.

— Voici ce que je voudrais faire, reprit le médecin.

Dans les ouvrages des maîtres qui ont écrit sur les lésions du cerveau, j'ai trouvé l'indication d'un remède assez singulier. Deux auteurs très compétents affirment que ce remède a réussi dans des cas analogues à celuici. II s'agit de remettre le sujet dans la situation où il était au moment où il a perdu la mémoire... de l'y remettre subitement et sans le prévenir. Comprenezvous ?

— Pas très bien, je l'avoue. Au moment de sa chute, alors? Ce serait bien difficile, car nous ne savons pas ce qui lui est arrivé et ce n'est pas lui qui nous fournirait des indications, puisqu'il ne se souvient plus de rien.

— Oh ! dit en souriant le docteur, je n'ai pas le projet de le faire porter dans la cave où on l'a trouvé. Probablement, d'ailleurs, il ne se laisserait pas faire. Je me propose de reprendre les choses de plus loin,., du temps où il était à votre service.

— Comment cela ?

— Couchait-il dans la maison que vous habitez ?

— A l'autre bout de mon appartement.

— Et vous étiez content de lui ?

— Très content. II était rangé, intelligent et attentif. II accourait toujours à mon premier coup de sonnette. Et quand il s'absentait, c'est que moi-même j'étais sorti, car il était d'une exactitude exemplaire.

— II se rattrapait quand vous n'y étiez pas, ricana l'agent de la sûreté.

— Je suis persuadé qu'on l'aura entraîné à boire...

— Après le coup, pour partager le produit du vol.

— Non... je ne crois pas que ce soit lui qui ait forcé les serrures de mes meubles et vidé mes tiroirs. Le voleur a dû profiter de son absence pour piller.

— C'est une question qui passe ma compétence et que je ne me charge pas de décider, interrompit le

docteur. Je ne m'occupe de cet homme que comme sujet d'étude médicale... et c'est pourquoi je voudrais le faire transporter chez vous, pendant un de ces sommeils comateux qui le prennent tous les soirs.

— Dans quel but?

— On le déshabillerait et on le coucherait dans son lit. On enlèverait alors les vêtements qu'il portait le soir de l'accident; on placerait près de son lit ses habits de livrée et, le lendemain matin, vous le sonneriez à l'heure accoutumée. Si l'observation que j'ai lue dans le livre dont je vous parlais est vraie, il se rendra h l'appel de son maître.

— Il y a dans ce genre-là un conte des Mille et une nuits : le Dormeur éveillé,., on en a même fait un opéra, intitu lé: Si fêtais Ro i,

— Ce serait la même histoire... retournée. Dans le conte oriental et dans l'opéra d'Adolphe Adam, il s'agit d'un portefaix de Bagdad que le calife a fait déposer, endormi, dans son palais, et qui, à son réveil, s'imagine être le Commandeur des Croyants. Ce serait tout le contraire. Notre dormeur, après un long rêve, se réveillerait domestique comme devant. Il se retrouverait dans sa peau et \\ reprendait son service, comme si rien ne s'était passé.

— Nous n'en serions pas beaucoup plus avancés, car nous ne saurions pas ce qu'il a fait pendant son absence.

— J'espère que si. Il ne se souviendrait peut-être pas tout de suite, mais en le questionnant adroitement après lui avoir laissé le temps de se remettre, on parviendrait à lui rafraîchir la mémoire.

— C'est une idée, murmura Fortelle.

— Une idée difficile à mettre en pratique, dit entre ses dents le policier. Cet homme a été consigné ici à la disposition du Parquet ; pour le renvoyer chez mon-

sieur, il faudrait tout au moins une autorisation de M. le Préfet.

Je puis lui en parler, mais je doute qu'il Taccorde.

— Il ne me la refusera pas, si je la lui demande moimême, répliqua le médecin, car je lui démontrerai que la justice a autant d'intérêt que la science à tenter l'expérience que je propose.

— Ma foi I c'est possible, s'écria l'agent de la Sûreté, et si mon chef me faisait l'honneur de me consulter, je serais d'avis d'essayer. Après tout, on ne risquera rien, car, pour sûr, ce bonhomme-là ne parlera pas tant qu'il sera ici. Seulement, c'est le transport qui ne sera pas commode.

— Pourquoi donc ?... la nuit... un fiacre... deux infirmiers pour l'enlever et pour le monter dans l'appartement...

— Deux agents plutôt. Si M. le préfet consent, ce sera à condition de faire surveiller l'individu.

— Peu m'importe I dit le docteur.

Fortelle pensait que cette étude scientifique d'un cas étrange allait être pour lui le point de départ d'une série de désagréments : la police gardant à vue la maison qu'il habitait et le filant lui-même peut-être, c'était là une perspective peu réjouissante et, pour échapper à ces ennuis, il aurait donné volontiers plus d'argent qu'on ne lui en avait pris.

L'argent n'y pouvait rien. Maintenant, il fallait aller jusqu'au bout, sous peine de devenir suspect, et Fortelle en était réduit à maudire le sort qui avait mis sur la voie ce policier trop zélé.

C'était vraiment une fatalité qu'on eût trouvé dans la poche de Baptiste une carte de visite de son maître.

Cette carte, Fortelle se souvenait d'avoir, avant de

sortir pour aller faire un tour au Champs-Elysées, le jour de Tincendie, chargé son valet de chambre de la porter au domicile d'un nouvel attaché qui lui avait envoyé la sienne. Baptiste l'avait gardée. C'était donc qu'avant de s'acquitter de la commission, il avait été tout droit rejoindre le ou les garnements qui l'attendaient pour Tentraîner au cabaret. Et plus il réfléchissait à la mésaventure de son domestique, plus Fortelle se persuadait que le coup avait été fait par un autre.

Mais, pour le moment, il ne s'agissait pas de décider si Baptiste était le complice ou la victime du voleur, et il tardait à Edouard de mettre fin à cette conférence dans une cour d'hôpital.

Elle se tenait à une certaine distance du malheureux qui n'avait pas bougé de son banc, et le docteur, avant de lever la séance, voulut l'examiner de plus près. Il s'approcha donc, suivi de ses deux interlocuteurs, et il lui dit de but en blanc :

— Eh bien ! Baptiste, comment vous trouvez-vous, mon brave ?

L'homme, qui n'avait pas bougé quand Fortelle Tavait nommé, tressaillit à ce nouvel appel lancé d'une voix plus ferme et plus claire. Il se leva même en pied et il dit entre ses dents :

— Baptibte?... ce n'est pas moi... je suis Jean Berquin... Baptiste, c'est un nom qu'on m'a donné.

— Oh I oh ! murmura l'agent, voilà du nouveau.

— Oui, reprit le docteur, c'est votre nom de valet de chambre...

— Pas valet de chambre, moi... rentier... pas domestique.

— Mais si, mon vieux, dit le policier ; et voilà votre maître... M. Fortelle... vous le reconnaissez bien.

Un éclair d'intelligence brilla dans les yeux de

Baptiste, mais la lueur s'éteignit presque aussitôt et il se mit à grommeler :

— Fortelle... non... connais pas...

— Connaissez-vous la rue Laffîtte?

— Oui... j'y ai passé souvent...

— Vous y demeuriez.

— Ce n'est pas vrai... j'ai demeuré dans le temps rue de la Huchette et après... après, je ne sais plus... f/gène, sait, lui.

— Eugène ?... qu'est-ce que c'est que ça, Eugène ?

— i/gène, je vous dis... un gueux fini... m'en en a-t-il payé de ces tournées sur le zinc I... un bon garçon, tout de même. Est-ce qu'il est venu avec vous ?... je voudrais bien le voir.

— Je vais vous conduire chez lui, si vous voulez, dit vivement l'agent, ravi de tenir enfin une indication et une piste.

— Chez lui ?... je ne sais pas oîi il demeure.

— Mais vous savez peut-être oîi le trouver.

— Oui... c'est par là-bas, du côté de la Chapelle... rue... attendez donc... ah! rue de la Goutte-d'Or... chez le mastroquet qui fait le coin... la dernière fois que je l'ai vu, il y était.

— Quand ça, la dernière fois ?

— Un jour... il n'y a pas longtemps.... il pleuvait... je me rappelle que j'ai été mouillé.

— Justement, dit tout bas l'agent, il n'a fait que pleuvoir pendant que l'Opéra-Gomique brûlait.

— Ce n'est pas tout ça, reprit Baptiste. Allons chercher £/gène. Faut que je lui parle.

— Qu'est-ce que vous avez à lui dire ?

— Des choses que... des choses qui l'embêteront...

— Quoi donc ?

Baptiste resta coi et, après un silence, il finit par répondre :

— Je ne m'en souviens plus.

Et il ajouta, en s'adressant à Edouard :

— Aide-moi à me rappeler... je ne te connais pas, mais je me figure que j'ai déjà vu ta binette.,, ça doit être avec ^/gène.

— Non, dit Fortelle, en élevant la voix, c'est chez moi... vous étiez à mon service.

Baptiste n'écoutait plus. Il passait sa main sur son front comme un homme qui souffre de la migraine, et il suait à grosses gouttes. Evidemment, il faisait des efforts inouis pour rassembler ses idées et il n'y réussissait pas.

— Cré nom I jura-t-il ; ça danse dans ma tête comme si on y trimbalait des casseroles. Et avec ça j'ai la pépie... je prendrais bien quèque chose. Payez-vous une verte^ vous autres ?

— On va vous servir, mon garçon, dit le docteur. Reposez-vous en attendant et ne vous tourmentez pas.

Venez, messieurs... nous allons lui envoyer ce qu'il lui faut.

Et il s'éloigna, entre Fortelle et le policier qui murmurait :

— C'est une douche qu'il lui faudrait. Cet homme-là est fou.

— Non pas, répliqua le médecin. Il va rattraper peu à peu son équilibre. Vous m'en direz des nouvelles dans trois ou quatre jours,

— Il y a déjà un progrès, remarqua Fortelle. Il commence à se souvenir qu'il m'a vu ailleurs qu'ici.

— Il est encore trop fatigué pour se rappeler tout, et je veux éviter de le surmener. Mais j'ai maintenant la conviction que mon expérience réussira.

— Nous verrons bien, dit à demi-voix l'agent qui n'avait pas la foi.

— Un détail m'a frappé, reprit Fortelle, un détail que vous n'avez pas pu remarquer parce que vous n'avez pas connu ce Baptiste lorsqu'il était chez moi. Valet de chambre, il parlait correctement et ne se servait jamais d'expressions populacières. Maintenant, il parle argot, comme un rôdeur de barrières.

— Comme Marchandon, interrompit le policier ; vous savez bien Marchandon, qu'on a guillotiné pour avoir assassiné cette dame de la rue de Sèze. C'était aussi un valet de chambre, celui-là... et, parmi les gens de maison, comme ils s'intitulent, il y en a bien d'autres qui sont à deux faces. Les maîtres n'y voient que du feu. Votre Baptiste était respectueux et poli... chez vous. Dehors, il fréquentait des voyous et il faisait avec eux une vie de polichinelle. On m'apprendrait qu'il entretenait une femme, rue de la Goutte-d'Or, que ça ne m'étonnerait pas. Mais c'est f/gène qu'il faudrait retrouver. Quand je le tiendrai, le reste ira tout seul.

— C'est la grâce que je vous souhaite, dit froidement le docteur, qui s'intéressait fort peu aux projets de l'agent de la sûreté.

Vous, monsieur, continua-t-il en s'adressant à Edouard, je vous ferai prévenir lorsque je jugerai le / moment venu de faire transporter cet homme dans votre appartement et je vous demande, dès à présent, de me recevoir le lendemain matin. Je tiens à assister à son réveil.

— Je serai très heureux de vous être agréable et je vous prie de compter sur mon concours empressé, répondit Fortelle, qui se serait volontiers dispensé de cette corvée.

11 lui répugnait de se faire l'auxiliaire de la police, sous prétexte de favoriser une étude médicale.

Le docteur le remercia brièvement et monta dans son coupé qui l'attendait à la porte de l'hôpital.

Edouard, resté seul avec l'agent de la Sûreté, ne pensa qu'à se débarrasser de cette déplaisante compagnie.

— Vous n'avez plus besoin de moi, je pense? demanda-t-il sèchement.

— Pas pour le moment, répondit le policier. J'ai de quoi m'occuper sans vous. Je vais courir les cabarets et les garnis de La Chapelle à la recherche du nommé f/gène, et si je ne le pinçais pas, j'aurais bien du malheur. Après, nous verrons. Seulement, je dois vous prévenir que vous serez peut-être interrogé demain, car je vais faire mon rapport et on vous priera de préciser l'importance du vol commis à votre préjudice. Vous aviez le droit de ne pas porter plainte, mais vous ne pouvez pas refuser de fournir un état détaillé des objets volés.

— J'en serais fort en peine. On m'a pris des bibelots dont je n'ai pas la liste et des valeurs au porteur...

— Dont vous pourrez certainement indiquer les numéros. On ne vous demandera pas autre chose.

Et maintenant, monsieur, je vous salue, conclut, en tournant les talons, l'agent de la Sûreté.

Il laissait Fortelle très troublé, très agité et très mécontent, car cette visite à l'hôpital venait de le détourner de préoccupations qui le touchaient beaucoup plus que la question de savoir si Baptiste était un voleur ou simplement un ivrogne.

Fortelle aurait bien préféré qu'on le renseignât sur la véritable personnalité de M. Beautreillis qui venait de lui couper l'herbe sous le pied, avec l'approbation tacite de l'oncle Paul. Mais son parti était pris de se retirer et il s'efforçait de chasser les souvenirs et les regrets qui l'obsédaient.

Décidé à ne plus revoir Simone, il s'attendait à revoir Noizet qui lui avait demandé une trêve de trois jours

et, d'ici là, il ne pouvait pas mieux employer son temps qu'à solliciter de son ministre une de ces missions au Japon ou en Chine qu'on ne refuse guère aux attachés qui s'offrent à les remplir à leurs frais : un simple prétexte pour voyager au loin avec un passe-port diplomatique.

L'agent avait laissé là le fiacre qui les avait amenés à La Riboisière. Fortelle, qui était à jeun, s'en servit pour se faire conduire rue Saint-Honoré, au coin de la rue Gambon, au restaurant Voisin oîi mangent volontiers les jeunes attachés au ministère du quai d'Orsay,

11 y trouva des camarades, attablés dans un coin qu*on leur réservait, et on lui fit place avec empressement, car il était très apprécié, là comme ailleurs.

Il tombait au milieu d'une causerie bien parisienne qui allait d'un sujet à un autre et que défrayait en ce moment l'incendie de l'Opéra-Gomique.

Ces messieurs savaient déjà que Fortelle s'en était tiré miraculeusement et on lui fît fête comme s'il eût échappé, presque seul, à un sinistre en mer.

Plusieurs savaient aussi qu'il allait se marier et on ne lui épargna pas les allusions discrètes.

Fortelle n'avait garde de les mettre au courant de sa nouvelle situation ou même de leur donner des détails sur ses aventures au théâtre brûlé, et il répondit de façon à empêcher qu'on insistât. Aussi ne tarda-t-on guère à changer d'entretien.

Le doyen de ce déjeuner d'aspirants diplomates était le chancelier du Consulat de France à Boston, un gentleman de trente-cinq ans qui venait se refaire à Paris d'un long séjour en Amérique et qui en avait rapporté une provision d'histoires curieuses. Fortelle en était gavé, depuis le dîner chez madame Noizet, et il avait, pour de bonnes raisons, pris en grippe les récits californiens, de sorte qu'il n'écoutait guère le narra-

teur qui justement s'était mis a parler de San Francisco où il avait été élève-consul quelques années auparavant.

Il s'agissait des aventuriers qui foisonnent dans ce pays, et Fortelle dressa l'oreille lorsqu'il entendit le chancelier répondre à un de ces messieurs qui lui demandait si, parmi ces aventuriers, il y avait beaucoup de Français :

— Moins que de Mexicains et de Yankees, mais les plus étonnants sont nos compatriotes. Sans remonter jusqu'au fameux Pindray, dont les exploits en Sonora sont restés légendaires, j'ai connu pour ma part deux ou trôis vauriens qui étaient presque de la même force que ce gentilhomme de sac et de corde... des gens capables de conquérir une province et de piller la Banque... jouant du revolver comme vous jouez de la fourchette...

— J'aime à croire que ceux-là finissent par être pendus, dit gaiement un des déjeuneurs.

— Pas tous. J'en ai connu un qui était le type achevé du chenapan cosmopolite et qui, après avoir fait les cent coups là-bas, a réussi à rentrer à Paris avec de l'argent.

— Où voit-on ce phénomène?... ça m'amuserait beaucoup de le faire causer.

— Je vous étonnerais bien si je vous disais que, ce matin, en venant ici, je l'ai rencontré sur le boulevard de la Madeleine.

— Vous auriez dû nous l'amener,

— Je me suis contenté de lui parler... et je dois dire que c'est lui qui m'a abordé, car je ne l'avais pas reconnu tout ^' abord.

Il a maintenant l'air d'un parfait gentleman, et en Californie, il avait l'air d'un bandit qu'il était... un bandit précoce, car c'est tout au plus s'il a vingt-cinq ans

et il y en a trois que j'ai quitté San Francisco pour Boston.

— Qu'entendez-vous par le mot: bandit? En Corse, ils sont très bien vus, les bandits. Est-ce qu'il arrêtait les diligences sur les routes?

— Je ne crois pas... mais il en a fait bien d'autres... il a tenu la campagne à la tête d'une douzaine de gaillards de sa trempe qui ne craignaient pas de s'emparer à coups de fusil des mines à leur convenance... ils ont livré des batailles rangées... et lui, le chef, il a plus d'un meurtre sur la conscience... un entre autres ; en pleine rue, dans la ville de Sacramento, de Tautre côté de la baie de San Francisco, il a brûlé la cervelle à un homme qui avait eu des difficultés avec lui dans la Nevada, à propos d'un placer dont ils se disputaient la propriété.

C'était, à une variante près, l'histoire de la mine que M. Beautreillis se vantait d'avoir conquise, et Fortelle commençait à se demander s'il n'était pas question du jeune héros tant admiré par madame Noizet.

— Ehl mais, dit en riant un attaché, voilà ce que j'appelle un homme énergique. A Paris, il va se trouver très gêné avec cette habitude qu'il a de casser la tête aux gens qui le contrarient.

— Oh! il a mis de l'eau dans son vin. Il est riche, à ce qu'il paraît, et il songe à s'établir.

— Gomme négociant?... ce sera drôle.

Non. Il m'a laissé entendre qu'il allait se marier. Je ne lui ai pas demandé à qui, mais je plains celle qu'il épousera.

A cette indication qui se rapportait si bien au sauveur de Simone, Fortelle n'y tint plus.

— Oserai-je, monsieur, vous demander son nom? ditil au chancelier.

— Son nom ? répéta le chancelier du consulat de

Boston; ma foi 1 jeTai oublié et je n'ai pas pensé à le lui demander... mais je l'ai su autrefois et il va me revenir... attendez que je me rappelle... ce nom finit en ie.

— Beautreillis I s'écria Fortelle, qui ne doutait plus d'avoir deviné.

A son grand étonnement, la réponse fut :

— Non... l'assonance est à peu peu près la môme; mais je suis sûr que ce n'est pas cela... c'est un nom comme Marguerie...

— Ne pas confondre avec le restaurant du boulevard Bonne-Nouvelle, ricana un attaché.

— - J'y suis!... il s'appelle Verberie...

— Commune du département de l'Oise, entre Senlis et Compiègne, ajouta l'attaché facétieux.

— Je me souviens même qu'il apourpetit nom Lucien. Les horizontales de San-Francisco raffolaient du beau Lucien.

~ Ah! murmura Fortelle désappointé, j'aurais cru...

— Et pourquoi diable voulez-vous que ce Fra-Diavolo californien s'appelle Beautreillis? demanda en riant un autre attaché.

— C'est que je connais... ou plutôt j'ai connu un Beautreillis qui est allé en Californie... et je m'étais figuré...

— Que c'était le même. Perdez cette illusion, cher ami, et n'en parlons plus. Les aventuriers de là-bas ne m'intéressent pas du tout et je les tiens pour des imbéciles de courir si loin pour faire fortune. Les vrais mines d'or sont à Paris.

— Je n'en ai pas encore trouvé. Si vous pouviez m'en indiquer une, vous me feriez plaisir, dit un débutant de la carrière.

— Il ne s'agit que d'avoir une main au baccarat!... ou de faire un bon coup à la Bourse... ou d'inventer n'im-

porte quoi... une pâte pectorale ou un biberon mécanique... ou...

— Assez I crièrentjen chœur les autres convives.

— Monsieur, reprit le chancelier, en s'adressant à Fortelle, je rencontrerai certainement une autre fois ce Verberie, car il me fait Teffet d'être venu à Paris pour s'y répandre... sinon pour s'y marier, comme il le prétend... et s'il vous était agréable de le voir, je puis lui demander son adresse.

— Je vous remercie, monsieur, dit Édouard un peu confus, je me trompais et je vois maintenant que je ne connais pas du tout cet homme. Excusez-moi de vous avoir posé tant de questions et laissons là ce sujet ennuyeux.

Tout le monde fut de cet avis. On n'y revint plus. La conversation roula sur les femmes à la mode et sur les courses qui battaient leur plein pendant ces bienheureuses semaines — la dernière de mai et la première de juin.

Fortelle y prit peu de part. Il avait autre chose en tête que les demoiselles et les paris. L'histoire qu'il venait d'entendre lui trottait par la cervelle et il commençait à croire qu'il s'était trop pressé de renoncer à s'occuper d'un Lucien Verberie dont il n'avait jamais entendu parler jusqu'alors, mais dont les exploits en Californie ressemblaient fort à ceux que s'attribuait M. Beautreillis. Il aurait voulu soumettre ce rapprochement à l'oncle Paul, à seule lin de savoir ce qu'il en dirait. Mais le reverrait-il? lien doutait, après ce qui s'était passé au dîner de madame Noizet. Ce délai de trois jours que l'oncle avait demandé pour donner une réponse définitive n'était peut-être qu'une échappatoire, et Fortelle se promettait de ne pas courir après lui.

Il ne se doutait pas que, si Noizet eût été là pour écouter les histoires californiennes, il n'aurait rien

appris de nouveau, puisqu'il savait déjà que Jules Beautreillis et Lucien Verberie n'étaient qu'un seul et môme individu.

Le déjeuner finit plus joyeusement qu'il n'avait commencé. Tous ces apprentis-diplomates étaient jeunes et disposés à s'amuser. Leur belle humeur gagna Fortelle, qui se mit presque à l'unisson de leur gaieté.

Et, après les cigares, les convives se dispersèrent, comme une volée de moineaux.

Forteile fut le seul qui s'achemina vers le quai d'Orsay, avec le chancelier de Boston. Les autres, moins assidus aux bureaux du ministère, s'en allèrent à leurs plaisirs.

Et. en route, le futur consul, qui était un homme sérieux et qui s'était pris de goût pour Forteile, crut lui être agréable en lui donnant sur l'aventurier Yerberie des renseignements complémentaires.

— Monsieur, commença-t-il, j'ai oublié de vous dire que ce personnage passait là-bas pour être le fils naturel de je ne sais quel prince. Il parlait volontiers de son illustre origine et elle lui a peut-être servi à faire des dupes, car les libres citoyens des États-Unis sont fort entichés de noblesse. Un titre vrai ou faux les éblouit, et il n'en faut quelquefois pas davantage à un hardi compagnon pour épouser une riche Américaine.

— Alors, dit Forteile, vous tenez cet homme pour un coquin ?

— Oh 1 absolument.

— Témoigneriez- vous contre lui, s'il cherchait à tromper une famille honorable?

— Je dirais ce qui est de notoriété publique à San- Francisco. tl suffirait, d'ailleurs, d'écrire à notre consul. Mais, pourquoi me demandez-vous cela, puisque vous ne connaissez pas ce Verberie?

— Je connais un homme qui a pu faire tout ce que

vous m'avez conté. Il a pu aussi changer de nom... et je voudrais être sûr que les deux ne font qu'un.

— Je ne puis, moi, que vous répéter ce que je vous ai dit : si jamais je le rencontre, je...

Le chancelier n'acheva pas sa phrase et s'arrêta court sur le trottoir de la rue de Rivoli, qui longe extérieurement la grille de la terrasse des Feuillants.

C'était le chemin pour gagner le pont de la Concorde , qui mène au ministère des Affaires étrangères.

En sens inverse, et en dedans de la grille, deux messieurs remontaient la terrasse et Édouard reconnut l'oncle Paul, flanqué de M. Beautreillis.

Au même instant, son compagnon lui poussa le coude et lui dit à demi-voix :

— C'est lui... c'est le Verberie en question. Il n'est pas seul et il ne m'a pas vu. Voulez-vous que je l'appelle?

A cause de la présence de M. Noizet, Fortelle se garda bien d'accepter l'offre que lui faisait l'obligeant chancelier. Fortelle, d'ailleurs, savait maintenant tout ce qu'il voulait savoir, et il répondit, en hâtant le pas :

— Merci !... c'est inutile. Ce monsieur n'est pas celui que je cherche.

— On jurerait pourtant qu'il vous a reconnu. Il a pâli en vous apercevant.,, et il a tourné la tête.

— Et l'autre, demanda Fortelle sans regarder derrière lui, que fait-il?

— L'autre nous suit des yeux. Certainement, il vous connaît.

— C'est possible... mais je ne tiens pas à lui parler. Laissons-le avec son Californien.

Le chancelier s'abstint d'insister, et ces messieurs allaient déboucher sur la place, lorsque le &âncé de Simone sentit une main se poser sur son épaule.

Il fit aussitôt volte-face, tout disposé à répondre par

un soufflet à cette familiarité de M. Beautreillis, mais il vit qu'elle lui venait de M. Noizet, et il retint le geste ébauché.

Beautreillis avait disparu. L'oncle Paul était resté.

— Un mot, je vous prie, dit-il à son jeune ami.

Le chancelier comprit qu'il était de trop, s'excusa en alléguant qu'il était attendu au ministère par le chef de la direction des consulats et s'éloigna, après avoir salué.

Qui est ce monsieur? demanda Noizet.

— Un monsieur qui est de la carrière et qui habitait San-Francisco, il y a trois ans, répondit Fortelle, en appuyant sur les derniers mots.

— Et qui y a rencontré M. Beautreillis, n'est-ce pas?

— Oui. Il m'en a appris de belles sur l'homme que vous patronnez, après en avoir pensé tout le mal possible.

— Puis-je savoir ce qu'il vous a dit?

— Pourquoi vous le cacherais-je?... D'abord, votre protégé ne s'appelle pas Beautreillis. Il s'appelle Verberie.

— Je sais qu'à San-Francisco il était connu sous ce nom-là.

— Et vous trouvez bon qu'il en prenne un faux !

— Les deux sont faux.

— Alors, vous savez qu'il est bâtard.

— Il nous Ta dit, hier, en dînant chez ma belle-sœur.

— Mais vous ne savez pas que, pendant ce dîner, il n'a pas cessé de mentir. Vous ne savez pas qu'au lieu de défendre cette mine contre un intrus, il a assassiné l'homme qui en était le possesseur légitime.

— Non... et je n'en crois rien. Mais si vous en aviez la preuve, je serais le premier à vous conseiller de fournir cette preuve à ma belle-sœur.

— Pardon î c'est à vous de l'empêcher de sacrifier sa

fille à un aventurier de la pire espèce. Moi, je me suis retiré.

— Trop tôt. Vous m'aviez promis de ne pas prendre de décision avant de m'avoir revu.

— Eh bien! je vous revois, puisque je viens de vous rencontrer avec cet homme. Vous n'avez pas perdu de temps pour le rejoindre et vous devez maintenant savoir à quoi vous en tenir sur son compte. Qu'avezvous à me dire ?

— Rien encore. Je n'ai revu ni ma belle-sœur, ni ma nièce.

— Si vous les aviez revues, vous ne seriez probablement pas mieux informé et vous l'êtes déjà très suffisamment pour me répondre, souffrez que je vous le dise. Vous trouverez bon que je n'attende pas davantage. Il ne me convient pas de resteren suspens et vous comprendrez, j'espère, que l'hésitation de mademoiselle Noizet me blesse autant qu'elle m'afflige. J'aurais pu persister, s'il m'eût été permis de compter sur votre appui, mais puisque vous m'abandonnez...

— Je ne vous abandonne pas, dit vivement l'oncle Paul, et je vous le jure, quoi qu'il arrive, je resterai toujours votre ami dévoué. J'ajoute que, si vous connaissiez les motifs qui me retiennent, vous ne me reprocheriez plus de temporiser.

— Que ne me les confiez-vous donc, ces motifs !

— Je ne puis rien vous dire maintenant. Devinez- les, si vous pouvez... et faites-moi crédit de quelques jours.

— Comment les devinerais-je?... Tout ce que j'entrevois, c'est que peut-être vous avez connu la famille de cet homme, qui prétend n'en pas avoir.

— Et si c'était cela?... si j'avais promis autrefois à ses parents de lui tendre la main, au cas oîi je le trouverais sur mon chemin, me blâmeriez-vous de ne pas l'accabler?

— L'accabler, non... mais le soutenir!

— Oîi voyez-vous que je le soutiens?

— N'est-ce donc pas le soutenir que d'encourager madame Noizet à l'attirer chez elle?

— Je n'ai à me reprocher rien de pareil. Les événements se sont enchaînés de telle sorte que je n'ai pas eu à intervenir et que j'ai été contraint d'accepter les faits accomplis. Mais, puisque vous doutez de moi, je vais vous montrer la situation telle qu'elle est.

Oui, par un hasard extraordinaire, le lendemain de rincendie, j'ai appris le secret de la naissance de ce garçon... oui, j'ai connu son père qu'il n'a jamais vu et je me dois à moi-même de ne pas abandonner un malheureux, quels que soient ses torts... et ses antécédents... je les crois mauvais, mais je ne veux pas accepter sans les vérifier toutes les accusations qui pèsent sur lui. Je cherche à m'éclairer, et si vous l'avez rencontré avec moi, c'est qu'il est venu ce matin me prier de l'accompagner avenue de l'Aima, chez un Américain riche et honorable qui l'a commandité en Californie et qui m'a rendu de lui le meilleur témoignage.

— Un témoignage qui ne contrebalance pas celui d'un attaché au consulat français de San Francisco.

— Je n'en sais rien et je ne me prononce pas. Mon enquête n'est pas terminée. Elle va l'être... et quand elle le sera, je vous le promets sur mon honneur, s'il m'est prouvé que cet homme a commis des crimes... ou dss actions honteuses... non seulement, je le chasserai de chez ma belle-sœur, mais je le forcerai à quitter la France, pour n'y plus revenir. S'il refusait, je le livrerais à la justice.

— Et en attendant que vous ayez pris une détermination, il continuera à être reçu dans la maison de madame Noizet, dit amèrement Fortelle. Ce que j'ai vu

hier chez elle m'annonce ce qui suivra et je n'ai plus qu'à disparaître.

— Oui, répliqua l'oncle Paul, vous avez vu un garçon jeune et ardent dévorer des yeux une jeune fille charmante et se montrer empressé... trop empressé... auprès d'une mère exallée. Cela devait arriver et je ne m'en étonne, ni ne m'en irrite. Ce que j'ai vu, moi, c'est Simone, émue peut-être parce qu'elle ne s'était jamais trouvée à pareille fête, mais réservée presque jusqu'à la froideur. Et je vous ai vu, grave et triste, vous qui auriez dû dire à votre fiancée de ces mots qui viennent du cœur. Vous êtes resté muet et c'est à peine si vous la regardiez I Excusez ma franchise, mon cher... vous aviez l'air d'un amoureux transi... Simone semblait vous plaindre... et faire pitié aux femmes, ce n'est pas le moyen de leur plaire. Ne vous en prenez donc qu'à vous-même si ce passionné l'a accaparée pour une heure et croyez qu'il ne tient qu'à vous de regagner le terrain perdu par votre faute.

L'oncle Paul, qui avait vu tant de choses, n'avait rien vu ni rien entendu après la chute du vélum. Et il venait encore de faire fausse roule en cherchant à piquer l'amour-propre d'Edouard qui le salua froidement et s'en alla sans répliquer un mot à une leçon qu'il ne comptait pas mettre à profit.

— Ah! il le prend ainsi, grommela Noizet. Eh bien! tant pis pour lui! Il s'est mis en mauvaise posture, qu'il s'en tire comme il pourrai Je ne lui tendrai plus la perche. Quant à marier Simone à... à l'autre, c'est ce qu'il faudra voir. Que le diable emporte cette Zoé qui m'a montré le portrait de Cécilia!

Bah! c'était écrit! conclut philosophiquement l'oncle.

L'insouciance est quelquefois une qualité et ne Ta pas qui veut. Elle permet à ceux qui la possèdent de prendre gaiement la vie et de se consoler des plus grands malheurs, en vertu de cette] idée que tout finit par s'arranger.

C'était le cas de Fonde Paul qui, en ce moment, évoluait, sans perdre le nord, à travers une infinité d'écueils.

Elle a bien aussi quelques inconvénients cette philosophie pratique et résignée qui fait qu'on envisage toujours les événements par leur beau côté.

Et le premier de tous, c'est qu'au lieu de s'aider soimême, on s'en remet volontiers à la Providence.

Ainsi, partagé entre sa tendresse pour Simone, son amitié pour Edouard et ce réveil subit du sentiment paternel qui dormait au fond de son cœur depuis vingtcinq ans, l'oncle Paul n'avait encore pris carrément parti pour personne.

Et il en résultait que personne n'était content.

Fortelle avait à peu près rompu avec lui. Simone ne lui savait pas gré de l'avoir abandonnée à la capricieuse direction de sa mère. Et Lucien, qui lui devait de se trouver en situation de prétendre à la main d'une opu-

lente et charmante héritière, Lucien se défiait de son protecteur improvisé.

Il était trop fin pour ne pas avoir deviné à peu près la vérité — à peu près seulement, car il n'avait pas la certitude que Noizet était son père, — mais il doutait que la bienveillance de Noizet allât jusqu'à l'aveugler sur la valeur morale d'un parent — ou même d'un fils qui n'avait jamais rien fait de bon depuis qu'il était né.

Aussi avait-il résolu de se passer d'appui, maintenant qu'il avait le pied à l'étrier, et de pousser sa pointe tout seul.

Pour se mettre d'abord en règle avec l'oncle, il était allé, dès le lendemain du dîner, lui faire une visite matinale et le prier de vouloir bien l'accompagner chez un Américain qui certifierait son honorabilité. La démarche était singulière, mais elle n'était pas maladroite, et l'oncle ayant consenti, Lucien Verberie pouvait s'étayer du témoignage favorable d'un étranger, très respectable, — à en juger du moins pas la façon dont il était logé, dans une belle maison de l'avenue de l'Aima.

Au retour de cette course, la rencontre du chancelier de consulat avait inquiété Lucien, car il l'avait parfaitement reconnu et il ne pouvait pas supposer qu'il eût dit du bien de lui. Mais il s'était vite remis d'une alarme si chaude et il avait couru tout droit rue de Monceau pour prendre des nouvelles de ces dames.

Mademoiselle Noizet ne se ressentait plus de son indisposition. Il ne l'avait pas vue, mais madame l'avait reçu avec effusion et s'était fait un plaisir de lui dire qu'elle et sa fille allaient tous les jours, en cette saison, se promener et s'asseoir au parc Monceau, vers cinq heures, et qu'elles seraient charmées de l'y voir.

Au point où en était Lucien, rien ne pouvait mieux

lui convenir que ce rendez-vous quotidien, à heure fixe et en plein air.

Il n'aurait pas osé se présenter aussi souvent dans une maison oîi il n'avait pas encore ses grandes entrées, tandis que, le parc Monceau appartenant à tout le monde, rien ne s'opposait à ce qu'il y rencontrât ces dames, comme par hasard, tous les soirs.

Et il se promettait de n'y pas manquer, car, pour réussir, il n'y avait pas de temps à perdre. ,

Le premier pas était fait, le premier et le plus difficile, — la déclaration — mais il fallait se hâter de faire le second, sous peine de voir intervenir l'oncle, beaucoup moins emballé que la mère, et de s'exposer à un retour offensif d'Edouard Fortelle qui n'avait peut-être pas définitivement renoncé à la lutte.

Brusquer le dénouement en compromettant Simone, c'était le but que visait Lucien et, pour l'atteindre, il était prêt à tout faire, car aucun scrupule ne le gênait. La vie qu'il avait menée en Californie et ailleurs l'avait accoutumé à aller droit son chemin, comme un boulet de canon, sans se préoccuper des obstacles, ni même des règles que les honnêtes gens se croient tenus de respecter.

Sa maxime favorite était que la fin justifie les moyens et il l'avait toujours appliquée avec succès.

Ainsi, Zoé Coligny le gênait, après lui avoir été très utile; il s'était débarrassé de Zoé, comme les marins jettent à la mer un fret encombrant, quand le navire est en danger découler.

Il l'avait — c'est le mot inventé par ses pareils pour les cas analogues.

L'oncle Paul l'y avait aidé, sans le vouloir, et Lucien espérait bien ne plus jamais avoir à compter avec cette compagne des mauvais jours. Elle ne connaissait pas sa nouvelle adresse, car il était sûr qu'elle ne l'avait pas

suivi, après leur entrevue écourtée dans le petit appartement de la rue de Belzunce ; et M. Noizet, qui lui avait conseillé de rompre avec cette fille, n'irait certainement pas la renseigner. Lucien était donc londé à croire qu'elle ne viendrait pas le relancer au Grand- Hôtel.

Et alors même qu'elle aurait l'audace de s'y présenter, il ne perdrait rien de ses avantages, car il était bien décidé à la mettre à la porte.

Tant que Zoé n'aurait pas découvert que son ingrat amant faisait la cour à mademoiselle Noizet pour le bon motif, tout marcherait à souhait.

Et Lucien ne craignait pas trop qu'elle le pourchassât. Il la jugeait d'après les autres échantillons de l'espèce. Il se disait que les cinq cents francs qu'elle avait reçus de M. Noizet la calmeraient, et qu'ayant de quoi attendre, elle ne songerait qu'à remplacer par un protecteur sérieux l'ami très peu sérieux qu'elle venait de perdre.

Dans ce monde-là, les choses se passent ainsi neuf fois sur dix et il ne lui venait pas à l'esprit qu'il pût être tombé sur une exception.

Seulement, il lui fallait se hâter, car il avait contre lui l'imprévu, qui avait déjà joué un grand rôle dans son existence, et il suffisait d'un hasard pour ruiner tous ses projets.

Lucien avait quitté l'oncle Paul sans prendre rendezvous avec lui. Il était donc parfaitement libre de disposer de son temps au mieux de ses intérêts, et il lui importait médiocrement de savoir au juste par quels liens de famille Noizet lui était attaché.

Un autre, à sa place, se serait acharné à éclaircir ce mystère. Lucien, lui, voyait clairement le véritable point d'attaque.

a C'est là qu'est Toulon», dit jadis Bonaparte, simple

chef de bataillon, en montrant le fort du Petit-Gibraltar, que les ineptes généraux de la Convention ne songeaient pas à prendre avant la ville, et ce mot fut le point de départ de sa fortune militaire.

Pour Faventurier californien, c'était le cœur de Simone qu'il fallait avant tout enlever d'assaut, car la mère était déjà gagnée, et l'oncle se rendrait quand sa nièce aurait capitulé.

Son plan fait et arrêté dans tous ses détails, Lucien ne perdit pas un jour pour entrer en campagne.

Et il ne négligea rien pour remporter, dans le premier engagement, un avantage définitif.

Ainsi, comprenant qu'il fallait éviter que la rencontre semblât avoir été préméditée, il s'achemina vers le parc Monceau, à pied, un stick à la main et un cigare à la bouche, comme un heureux de ce monde qui flâne en attendant l'heure de dîner.

Il n'oublia cependant pas de soigner sa toilette, et comme il avait eu quelques jours pour remonter sa garde-robe, il put montrer une tenue d'une correction et d'une élégance irréprochables.

Sa distinction native lui permettait de faire bonne figure partout et il était de ces jeunes qui ne passent jamais inaperçus dans une foule.

Du Grand-Hôtel à la Madeleine et sur le boulevard Malesherbes qu'il suivit pour aller au parc, plus d'une femme dédia en passant un coup d'œil à ce fringant cavalier.

Il leur plaisait à toutes : aux grandes mondaines par sa tournure aristocratique; aux horizontales, parce qu'il avait l'air d'un jeune viveur riche; aux petites ouvrières parce qu'il avait l'air crâne.

Et, ce jour-là, elles en étaient toutes pour leur admiration, car il ne les regardait même pas.

Lucien, sorti pour chasser un gibier plus rare, n'était pas homme à prendre le change.

En approchant du parc, il se demanda par oîi il allait entrer. Madame Noizet n'avait pas précisé Tendroit où elle venait s'asseoir avec sa fille^ et le jardin est assez vaste pour qu'on soit exposé à le traverser sans rencontrer les personnes qu'on y cherche. Mais Lucien se proposait de le parcourir dans tous les sens, jusqu'à ce qu'il eût trouvé ces dames, et il passa tout bonnement par la grille qui s'ouvre sur le boulevard Malesherbes.

Là, commence une allée courbe, garnie de sièges variés et tellement encombrée d'enfants qui jouent, qu'il est défendu aux cochers d'y trotter.

Il faisait un temps superbe, et la grande chaleur du jour étant passée, le parc regorgeait de monde.

Sur les bancs gratuits s'entassaient des bonnes, des nourrices et des militaires. Des familles bourgeoises faisaient cercle sur des chaises disposées en rond. Quelques couples d'amoureux s'isolaient dans les chemins écartés. Et les toilettes printanières bordaient comme des plates-bandes fleuries les gazons verts oîi la pluie fine de l'arrosage municipal s'irisait d'arcs-en-ciel en miniature.

Lucien pensa que ces dames devaient s'être établies de préférence dans des parages moins fréquentés et il obliqua à droite pour explorer les abords de la pièce d'eau qu'entourent les ruines artificielles d'une colonnade, unique vestige de l'ancien parc dessiné dans le goût du temps, avant la Révolution qui le confisqua avec les autres biens de la maison d'Orléans.

Il n'y vit que de pauvres gens, trop mal vêtus pour se mêler aux promeneurs élégants, et il revint bientôt à la grande allée qu'il traversa pour aller visiter la partie du jardin qui s'étend du côté de l'avenue Ruysdaôl et de la rue Rembrandt.

ïl y a par là des sentiers sinueux et solitaires que recherchent les amateurs paisibles de la verdure et de l'ombre. Lucien pressentait qu'il découvrirait la mère et la fille cantonnées dans quelque coin, et après avoir erré un certain temps, il crut les apercevoir, assises à vingt pas devant lui, au pied d'un magnolia.

Il n'était pas certain que ce fût elles, car elles lui tournaient le dos, mais il crut reconnaître la mère à un certain chapeau monumental qui semblait fait exprès pour orner le chef d'une bourgeoise romanesque.

11 allait s'approcher tout doucement et il préparait déjà le geste qui exprimerait sa surprise et sa joie de les rencontrer, lorsque, d'une allée latérale, déboucha une femme qui marchait si vite qu'elle le heurta presque.

— Ah! cria-t-elle en se plaçant de façon à lui barrer le passage, je savais bien que je te retrouverais. Je te tiens maintenant et tu vas m'écouter.

Cette femme, c'était Zoé Goligny.

Lucien, pâle de colère, la repoussa rudement.

— T'écouter ? je n'ai pas le temps et je n'ai rien à te dire, répliqua-t-il.

— Bon I mais moi j'ai à te parler. Hier, je t'ai laissé partir, parce que je ne voulais pas devant ce monsieur te reprocher ta conduite. Cette fois, nous sommes seuls et tu ne m'échapperas pas. N'essaie pas de te dérober.

Lucien aurait volontiers tordu le cou à son ancienne maîtresse, mais il n'aurait pas pu se débarrasser d'elle sans faire du bruit, et il ne doutait plus que madame Noizet et sa fille fussent à portée de l'entendre. 11 jugea prudent de filer doux, et surtout de s'éloigner de l'arbre sous lequel se tenaient ces dames.

— Qu'as-tu donc à regarder de ce côté? demanda brusquement Zoé qui venait de les apercevoir.

— J'ai que je ne veux pas me donner en spectacle.

répondit Lucien en rebroussant chemin vers la grande allée.

Parle, si tu y tiens, mais parle plus bas.

Zoé ne désespérait pas encore de ramener l'infidèle. Peu lui importait que Texplication eût lieu un peu plus loin. Elle le suivit sans songer à se retourner pour examiner les personnes dont la présence le gênait.

Ils firent quelques pas côte à côte sans échanger un seul mot. Puis, s'arrêtant tout à coup près d'un massif de verdure qui les masquait :

— Finissons-en, dit Lucien. Je t'ai déclaré hier qu'il n'y avait plus rien de commun entre nous. Je te le répète et je t'engage à me laisser en repos. Pourquoi me poursuis-tu? Est-ce de l'argent que tu veux?

— Je n'ai que faire de ton argent. Ce que je veux, c'est loi.

— Eh bien! moi, j'en ai assez de vivre comme je vivais. Il me plaît de reprendre ma liberté et j'entends ne pas être gêné par tes incartades. Fais-moi donc le plaisir de ne pas me reconnaître quand tu me rencontreras et surtout dispense-toi de m'aborder. Si tu t'en avisais, tu t'en repentirais, je te le jure.

— Ainsi^ je t'aurai donné deux ans de ma vie et je me laisserais chasser comme une servante I

— Je ne te chasse pas, puisque c'est moi qui m'en vais, ricana Lucien. Je cède la place à un autre. Tu n'as qu'à oublier que tu m'as connu.

— C'est infàmC; ce que tu fais et ce que tu dis, sanglota Zoé.

— Oh! pas de jérémiades, je te prie. Je ne les aime pas. Passe ton chemin et laisse-moi aller à mes affaires.

Lucien, mal inspiré, avait dépassé la mesure. Il ne tarda guère à s'en apercevoir et à regretter celte faute.

Zoé sécha ses pleurs instantanément et lui dit :

— Tes affaires?... Oseras-ta encore me soutenir que tu travailles à la Bourse? Je sais maintenant que ce n'est pas vrai, et si je disais tout ce que je sais, tu ne serais pas si fier. Pourquoi mens-tu encore?... Aie donc le courage d'avouer que tu cherches à te marier.

— Je n'ai pas de comptes à te rendre, répliqua Lucien.

— Moi, je t'en demande, et si tu me les refuses, je saurai tout de même ce que je veux savoir. Je n'aurai qu'à aller trouver le monsieur que tu as vu chez moi, hier.

— Comment?... que signifie?...

— Crois-tu donc que je n'ai pas deviné qu'il manigance quelque chose avec toi?... Je lui aurais déjà dit son fait à celui-là, s'il ne m'avait pas sauvé la vie à rOpéra-Comique... et s'il se met contre moi, je ne me gênerai plus.

— Si tu faisais cela !...

— Je le ferai et si, au lieu de me répondre, il me met à la porte, je me passerai de ses renseignements. Je te suivrai partout, jusqu'à ce que je sache où tu demeures et chez qui tu vas... Et quand j'aurai découvert la femme que tu veux épouser...

— Eh bien?... demanda Lucien, menaçant.

— Eh bien ! je lui apprendrai que je suis ta maîtresse, que nous vivons ensemble depuis dix-huit mois, que je t'ai aidé quand tu étais dans la misère et que je ne renoncerai jamais à toi... tu pourras me quitter... nous verrons si elle s'accommodera de mes restes.

Lucien étouffait de rage, mais, cette fois, il se contint. Une idée lui était venue pour mettre fin à cette scène et pour prévenir les persécutions que Zoé lui annonçait.

Et cette idée, il n'attendait pour l'utiliser qu'une occasion qui ne pouvait pas tarder beaucoup à se présenter, sans qu'il eût besoin de sortir du parc Monceau.

Il s'était remis à marcher et, tout en continuant à le menacer, Zoé marchait à côté de lui, en le serrant de près.

Ils étaient tout près de déboucher dans la grande allée.

— Tu es folle, dit Lucien, en haussant les épaules.

— Tu sais bien que non et tu m'écouteras jusqu'au bout, répliqua Zoé qui ne se possédait plus. Oui, je dirai à cette femme que tu es mon amant... et si ça ne suffît pas pour l'empêcher de t'épouser, je ne m'en tiendrai pas là... je lui raconterai que je n'ai jamais su au juste de quoi tu vivais... que tune fréquentais que des drôles... et que tu serais bien empêché de dire où tu as pris l'argent qui t'a permis de me planter là et de faire le bon jeune homme.

— Calme-toi, interrompit Lucien, subitement radouci. Et surtout, ne crie pas si haut. Tout le monde nous regarde.

— Ça m'est égal. Tant que je ne t'aurai pas dit tout ce que j'ai sur le cœur, je ne me tairai pas.

— Traversons au moins la grande allée et prenonsen une où il n'y ait personne.

— Tu n'avais qu'à rester où nous étions. C'est toi qui m'as amenée ici. Maintenant, tu peux aller où tu voudras. Je ne te lâcherai pas.

— Dis tout de suite que tu exiges que je te reconduise chez toi !

— Oh I si tu voulais ! s'écria Zoé, trompée par le changement de ton, tout serait oublié. Je ne demande qu'à te pardonner, tu le sais bien.

— Je me défie, murmura Lucien en continuant à marcher vers la grille du boulevard Malesherbes.

— Tu as tort, je te le jure. Tout à l'heure, la colère m'a emportée... c'était la jalousie... je t'aime tant!... Je t'ai menacé et, si tu te mariais, je crois que je te

tuerais; je me tuerais après et tu ne serais pas à une autre... Mais si je m'étais trompée... si tu consentais à te remettre avec moi, je ne t'en voudrais pas de la peine que j'ai eue... tu verrais comme nous serions heureux. Et, tiens! je devine ce qui s'est passé. Ce Noizet doit être un proche parent de ton père... il m'a avoué qu'il l'avait connu... et il voudrait te faire rentrer dans la vie régulière, comme il dit. Tu as écouté ses conseils... je ne te le reprocherai jamais, pourvu que tu ne les suives pas. Tu as de l'ambition et tu as le droit d'en avoir, mais tu peux bien faire ton chemin sans te marier... les bourgeois ne comprennent pas ça, parce qu'ils sont bêtes... tu as de l'argent, maintenant... que tu l'aies gagné à la Bourse ou ailleurs, qu'importe?... avec de l'argent^ on réussit toujours, quand on est énergique et intelligent comme tu l'es. Si ce Noizet te veut du bien, il n'a qu'à te lancer dans les affaires... tu seras bientôt aussi riche que lui.

— Comme tu y vas! dit Lucien en souriant à demi.

— Veux-tu que je me charge de faire entendre raison à Noizet... et, par la même occasion, de lui tirer les vers du nez au sujet de sa parenté avec toi? Il m'écoutera peut-être quand je lui prouverai qu'au lieu de te pousser à faire la noce, je te forcerai à travailler sérieusement. Je lui ferai comprendre qu'il n'y a pas besoin pour cela de te marier, puisque tu as une petite femme qui t'adore et qui se jetterait au feu pour toi. Et s'il allait se figurer que je vise à t'épouser plus tard, j'aurais bientôt fait de le rassurer. Je lui dirais qu'une fiile comme moi n'est pas pour le fils d'une comtesse et que je me contenterai très bien d'être ta servante, toute ma vie... à condition que tu m'aimes un peu,

Lucien recevait sans se fâcher cette averse de protestations... et de propositions, mais depuis quelques instants son attitude n'était plus la même.

Il écoutait Zoé, qui marchait à son côté ; il ne la regardait pas. Il regardait à quinze pas devant lui et il ne répondait que par monosyllabes.

Il lui arrivait même de s'écarter d'elle brusquement, comme on fait quand on veut se débarrasser des importunités d'une mendiante.

Les gens assis sur les bancs devant lesquels passait ce couple désuni devaient croire que c'était le cas, assez fréquent, depuis que la surveillance s'est relâchée partout.

En sens inverse des deux amants, s'avançait lentement un homme en uniforme, préposé à la garde du parc, et cet ancien militaire remarquait certainement le manège de Zoé qui cherchait à rentrer en grâce auprès de Lucien, en s'attachant à lui.

Troublée par la passion, Zoé ne s'apercevait pas que, tout en la laissant parler, sans l'interrompre, Lucien prenait de plus en plus un air rogue et faisait de temps en temps des sauts de côté, au lieu de lui répondre.

Il vint un moment où, encouragée par son silence, elle passa son bras sous le sien, en lui disant amoureusement :

— • Viens me pardonner chez moi.

Le gardien n'était plus qu'à trois pas d'eux. Il vit le mouvement et il entendit les paroles.

C'était Finslant qu'attendait Lucien et il en profita pour frapper le coup qu'il préparait depuis cinq'minutes.

Il dégagea brutalement son bras et il s'écria d'un ton courroucé ;

— C'est trop fort! on ne peut plus traverser un jardin public sans être assailli par une fille I il n'y a donc plus de police des mœurs !

— Ohl murmura Zoé stupéfaite.

Et comme Lucien faisait le geste de la chasser, l'indignation remplaça l'étonnement.

— Misérable! s'écria-t-elle.

— Et maintenant voilà que cette drôlesse m'insulte I Zoé, exaspérée, allait lui sauter au visage, mais le

gardien intervint, comme l'avait prévu Lucien qui avait manœuvré en conséquence.

— Pas de scandale ici ! dit le vieux troupier en prenant Zoé par le bras. Commencez par vous taire et filez illicoyow je vais appeler des agents qui vous emballeront pour Saint-Lazare.

— Ils n'en ont pas le droit. Je ne fais rien de mal. J'ai parlé à ce monsieur parce que je le connais.

— Elle me connaît pour m'avoir vu passer, ricana Lucien.

On s'attroupait déjà et il y avait des gens qui disaient :

— Oui, elle Ta accosté... menez-la donc au poste. Zoé s'apercevait trop tard que la feinte douceur de

son perfide amant cachait un piège où elle venait de tomber. Il avait calculé qu'à un certain moment, amadouée par ses airs apaisés, elle s'accrocherait à son bras, et qu'il pourrait saisir ce prétexte pour la faire expulser du parc Monceau, dont les règlements de police interdisent l'accès aux promeneuses de mauvaise vie.

Elle était confondue de tant de scélératesse et elle aurait pu y répondre en l'accusant, lui, de méfaits plus sérieux.

Mais elle comprit que la dispute tournerait contre elle.

En pareil cas, une femme a toujours tort. La partie n'était pas égale entre Lucien Verberie, qui avait toutes les apparences d'un parfait gentleman, et la malheureuse Zoé, qui n'avait pas du tout l'air d'une rosière.

On l'aurait bel et bien arrêtée, emprisonnée peutêtre, par mesure administrative, comme on dit à la Préfecture de police, et alors adieu la vengeance !

Il lui fallait, avant tout, se tirer de ce mauvais pas pour pouvoir agir ensuite contre Tindigne Lucien. Elle essaya.

— Je vous jure que vous vous trompez, dit-elle au gardien. Monsieur n'a pas compris ce que je lui voulais. Laissez-moi partir. C'est tout ce que je demande.

Le gardien ne tenait pas à empiéter sur les attributions des agents des mœurs et il dit en lâchant Zoé et en lui montrant la grille :

— C'est bon!.., décampez et n'y revenez plus. Si jamais je vous repince dans le parc, je ne vous manquerai pas.

Zoé ne se le fit pas dire deux fois. Elle lança fi son amant un regard chargé de haine et elle s'enfuit par le boulevard Malesherbes, au bruit de rires qui ressemblaient assez à des huées,

Lucien Verberie n'eut garde de triompher ostensiblement de ce dénouement qui le comblait de joie. D'un signe de tête, il remercia le gardien et, prenant l'attitude d'un homme ennuyé d'avoir été mêlé un instant à un scandale public, il revint sur ses pas dans la grande allée, afin de bien montrer qu'il se tenait pour satisfait d'être délivré de cette créature et qu'il n'avait aucune envie de courir après elle.

Satisfait, il Tétait au delà de toute expression et il pouvait se flatter d'avoir habilement manœuvré dans une situation difficile. Zoé, maintenant, était hors de cause, car après la scène avec le gardien, elle n'oserait plus remettre les pieds, ce jour-là, au parc Monceau, et Lucien avait le champ libre pour aller retrouver madame Noizet et sa fille. Il le croyait, du moins, et il s'achemina au pas accéléré vers le coin oti il lui semblait les avoir aperçues.

Il ne s'était pas trompé. Elles n'avaient pas bougé des chaises qu'elles occupaient, à l'écart. Simone bro-

dait. Sa mère lisait un roman qui ne devait pas l'intéresser beaucoup, car elle posait à tout instant son livre sur ses genoux, pour regarder à droite et à gauche.

Elle avait tout Tair d'attendre quelqu'un et elle rougit de plaisir quand elle vit apparaître Lucien qui s'approchait, le chapeau à la main et le sourire aux lèvres.

Elle lui avança une chaise avant qu'il eût fini de saluer.

Simone rougit aussi, mais elle montra beaucoup moins d'empressement.

Après avoir balbutié quelques mois de remerciement pour répondre au compliment très bien tourné que le jeune homme lui adressa, elle se remit à sa broderie avec une ardeur singulière.

Elle n'avait pas revu Lucien depuis le dîner et elle ne pouvait pas avoir oublié l'audacieuse déclaration sous le vélum. Il était donc assez naturel qu'elle éprouvât quelque embarras en se retrouvant près de lui, mais il ne semblait pas que le souvenir de cette scène, courte et vive, l'eût bien disposée pour le héros de l'incendie.

Lucien, qui s'y connaissait, sentit tout de suite que ses affaires étaient moins avancées qu'il ne pensait et que peut-être même il avait eu tort, la veille, d'aller si vite.

Mais il avait maintenant sous la main un précieux auxiliaire en la personne de madame Noizet. C'était le cas d'en user et il n'y manqua point.

Changeant aussitôt de tactique, il s'occupa beaucoup plus de la mère que de la fille.

Et il trouva à qui parler.

La mère ne demandait qu'à se répandre en discours et en explications. Il ne s'agissait que de la laisser parler et de placer à propos quelques phrases bien choisies.

— A la bonne heure ! s'écria-t-elle, vous n'avez pas perdu de temps pour nous rejoindre ici. Vous n'êtes pas de ceux qui boudent à tout propos. Quand je pense que mon cher beau-frère n'a pas daigné venir prendre ce matin des nouvelles de ma fille!... Son ami Fortelle non plus... tandis que vous n'avez pas craint de vous déranger, avant midi, pour savoir si nous ne nous étions pas ressenties du bain forcé que nous avons pris dans mon jardin. Je vous ai rassuré et vous pouvez voir maintenant que nous nous portons à merveille. N'importe!.., la prochaine fois, nous ne dînerons plus dehors... c'est trop dangereux.

Et elle ajouta en minaudant :

— Je sais bien que vous avez bravé en Californie des périls plus sérieux, et depuis que vous nous avez conté vos batailles dans la Sierra Nevada, je m'étonne moins que vous ayez risqué votre vie pour sauver Simone.

— Je serais heureux de la risquer encore, murmura le sauveur en regardant du coin de l'œil mademoiselle Noizet, penchée sur sa broderie.

Simone ne leva pas les yeux. On aurait pu croire qu'elle n'avait pas entendu.

Madame Noizet se chargea de répondre pour sa fille,

— Nous ne doutons pas de votre dévouement, s'écriat-elle, et nous vous en sommes profondément reconnaissantes. Mon beau-frère lui-même commence à vous rendre justice. L'avez-vous revu depuis hier?

— Oui, madame, répondit doucement Lucien; je l'ai revu ce matin, et je n'ai qu'à me louer de l'accueil qu'il m'a fait.

— Oh! il reviendra de ses préventions. Hier, pendant ce dîner qué l'orage a interrompu, j'ai bien vu à son air qu'il vous savait gré de votre franchise.

— Il me l'a dit, madame, et il a bien voulu m'assurer que ma situation lui paraissait digne d'intérêt. Il m'a

même laissé entendre qu'il avait connu mon père.

— Vraiment? Il ne m'a pas parlé de cela.

— Parce que je ne lui avais pas encore raconté l'histoire de mon enfance abandonnée. Mon récit lui a rappelé un souvenir... sur lequel il ne s*est pas expliqué... un secret sans doute... je n'ai pas cherché à le lui arracher. Je n'attends rien de mes parents qui m'ont renié et, fussent-ils nobles et riches, je ne veux être que le fils de mes œuvres.

Cette protestation alla droit au cœur de madame Noizet.

Elle tenait à l'argent autant que bien d'autres bourgeoises, mais elle se croyait obligée de s'enthousiasmer pour les sentiments généreux.

— Je vous approuve et je vous admire, s'écria-t-elle. La fortune qne vous avez conquise vous honore bien davantage... mais laissez-moi vous dire qu'en vous léguant la sienne, votre père ne ferait que réparer ses torts. Et si Paul le connaît, ce père oublieux, Paul serait bien coupable de ne pas vous le nommer.

— C'est ce que je ne lui demanderai jamais, dit vivement Lucien. Je craindrais de l'offenser et, d'ailleurs, il pourrait se méprendre sur le but de ma démarche.

— Je comprends vos scrupules, mais moi qui n'ai pas les mêmes raisons de m'abstenir, j'interrogerai mon beau-frère et j'obtiendrai qu'il me le dise, ce nom que vous avez le droit de porter.

— Je vous supplie, madame, d'attendre qu'il vous en parle. 11 le fera, je n'en doute pas, et il pourrait trouver mauvais que je l'aie devancé.

— De quoi vous inquiétez-vous là, cher monsieur? Paul n'est pas aimable tous les jours, mais j'ai mon franc-parler avec lui et je réponds qu'il ne se fâchera pas.

Lucien Verberie s'inclina pour exprimer poliment

MARIAGE d'inclination 24t

qu'il s'en rapportait à madame Noizet, quoiqu'il lût moins rassuré qu'elle sur les suites de l'interrogatoire qu'elle voulait faire subir à Fonde Paul.

Au fond, Lucien ne demandait que cela, et s'il avait commis une indiscrétion, ce n'était pas par étourderie. Il pensait au contraire que le moment était venu de mettre Noizet en demeure de s'expliquer sur cette paternité mystérieuse. Depuis la visite à l'Américain de l'avenue de l'Aima, Noizet ne se montrait plus hostile à Lucien ; Lucien croyait avoir tout à gagner en l'obligeant à déclarer ce qu'il savait. Et il ne pouvait assurément mieux faire que de laisser à la mère de Simone le soin de confesser l'oncle.

Quoi que cet oncle racontât à sa belle-sœur, la situation de Lucien ne serait pas pire vis-à-vis de ces dames.

Si son père n'était plus de ce monde, comme l'avait dit Noiset, et s'il était mort pauvre, Lucien bénéficierait de l'intérêt qu'inspire toujours un orphelin déshérité.

Si, au contraire, le père vivait, il ne refuserait pas d'appuyer son fils rentré dans la bonne voie, et Lucien ne pouvait pas craindre d'avoir à rougir de ce père dont Noizet avouait avoir été l'ami.

Le calcul était juste et le premier effet de cette confidence inattendue fut que mademoiselle Noizet devint attentive, elle qui, depuis l'entrée en scène du protégé de sa mère, affectait de ne s'occuper que de sa broderie.

Simone s'était fort bien aperçue, la veille, du changement d'attitude de son oncle vis-à-vis du sauveteur dont il s'était tant moqué d'abord. Elle se promettait de le questionner aussi, cet oncle qui l'aimait tendrement; elle se faisait forte d'en tirer des aveux complets. Et, en attendant, elle regardait avec plus d'intérêt le

grand garçon qui s'était permis d'abuser deTorage pour lui lancer une déclaration inconvenante.

Elle n'en était certes pas à regretter de ne pas Tavoir encouragé, mais elle gardait un peu de rancune à Edouard qui aurait dû revenir et qui n'avait pas reparu depuis ce malheureux dîner en plein air.

— C'est entendu, reprit madame Noizet, je verrai certainement mon beau -frère demain et j'aborderai la question. Il me répondra et nous saurons la vérité. Je le désire autant que vous.

Maintenant, cher monsieur, parlons de vos projets d'avenir. Vous comptez vous fixer à Paris, n'est-ce pas?

— Je le voudrais, murmura Lucien, mais je n'ai pas encore pris de résolution et j'hésite.

— Vous devez cependant être las de courir le monde et vous êtes fait pour vivre ici.

— Ce serait mon plus cher désir, mais j'ai peu de fortune et je suis habitué à une existence accidentée qui me manquerait à Paris. Je ne sais si je m'accoutumerais à habiter une grande ville où tous les jours se ressemblent et où je serais inoccupé. Je suis, cependant, décidé à essayer.

— C'est tout ce qu'il faut, car si vous essayez, je suis certaine que vous nous resterez... et nous ferons de notre mieux pour vous retenir.

— Vous me comblez, madame... et si cela dépendait de moi...

— Et de qui donc, je vous en prie?... n'êtes-vous pas libre de choisir une résidence à votre gré ?

— Oh ! complètement libre... mais j'ai toujours poursuivi des chimères et, en ce moment, je rêve un bonheur impossible. S'il m'échappe, je renoncerai pour toujours à être heureux comme je voudrais l'être et je n'aurai plus qu'à disparaître, s

— Que dites-vous là ?... Désespérer à votre âge !... fi donc! et pourquoi vous écbapperait-il ce bonheur que vous cherchez? vous y touchez peut-être sans vous en douter... il vous attend et vous n'auriez qu'à vouloir...

Simone paraissait plus occupée que jamais de sa broderie, mais elle ne perdait pas un mot de ce dia- 1 ogue et elle comprenait fort bien oîi tendaient les discours entortillés de Lucien. Il s'était expliqué plus clairement sous le vélum et pour peu que madame Noizet continuât à le pousser, il allait, sans doute, déclarer, officiellement cette fois, ses intentions.

Et ce dénouement n'était pas du goût de Simone qui était une brave fille et qui se croyait engagée avec Édouard Fortelle.

— Je me suis fixé un délai, reprit hypocritement Lucien ; je resterai à Paris jusqu'au jour oti surviendra un événement... que je redoute... mais cet événement, je me suis juré que je ne le verrai pas.

Il parlait en baissant les yeux, comme s'il eût voulu cacher son émotion. Il s'était aperçu que les œillades à Simone ne lui réussissaient pas et il essayait d'un autre manège.

— Qu'as-tu donc à t'agiter ainsi, ma chère enfant? demanda tout à coup madame Noiset à sa fille qui, depuis un instant, ne faisait que se retourner sur sa chaise adossée à un épais massif de verdure.

— Rien, murmura Simone. J'avais cru entendre marcher derrière moi. Je me serai trompée.

— Des enl'ants qui jouent sous la feuillée,sans doute dit la mère qui aimait à s'exprimer en style de romance.

— Je ne crois pas.

— Que crois-tu donc? T'imagines-tu qu'on nous épie ?... Il me semble que nous ne nous cachons pas.

Ce bref dialogue mit en éveil l'attention de Lucien.

11 leva la tête, il regarda et il ne vit rien.

Il ne lui vint pas à l'esprit qu'on les écoutait. Une seule personne avait intérêt à savoir avec qui il causait, et celle-là, qui venait d'être chassée du parc Monceau, n'avait garde d'y rentrer, au risque de se faire arrêter et conduire au poste.

Moins bien informée que lui, mais mieux servie par son instinct de femme, Simone persistait à penser qu'on les surveillait. Elle ne supposait pas que Fortelle se fût abaissé jusqu'à un espionnage indigne d'un galant homme ; elle ne se demandait même pas qui était là, mais elle ne doutait pas qu'il y eut quelqu'un.

11 lui tardait d'ailleurs de clore un entretien qui la mettait sur les épines et, pour en finir, elle se servit d'un moyen qu'elle avait déjà employé, la veille, en sortant de la table.

— Ne trouvez-vous pas qu'il commence à faire trop frais sous ces arbres ? demanda-t-elle, sans répondre à la dernière question de sa mère.

— Mais non, dit madame Noizet, je trouve au contraire qu'il y fait trop chaud.

— Je ne m'en aperçois pas, murmura la jeune fille, en pliant sa broderie. Cela tient peut-être à ce que j'ai pris froid, hier. J'ai le frisson et je voudrais rentrer.

Lucien était bien trop fin pour essayer de retenir Simone. Ses affaires étaient en bon chemin, et il avait failli les gâter en se mettant au diapason de la mère qui aurait volontiers procédé, séance tenante, à de nouvelles fiançailles de sa fille. Il ne commit pas la maladresse d'insister, et il se hâta de se lever.

— Mademoiselle, dit-il, je serais désolé devons gêner j et je vais prendre congé de vous, en priant madame |

> votre mère de me permettre de venir demain m'informer I de l'état de votre santé.

— Nous vous attendrons, s'écria madame Noizet.

Elle n'osa pas inviter son héros à les accompagner, mais elle enrageait de le quitter et elle se promit bien d'avoir avec Simone une explication décisive.

Le héros fut parfait de courtoisie discrète. Il serra respectueusement la main que lui offrit la mère et il dédia à la fille un salut, appuyé d'un regard expressif.

Et il eut soin de se diriger vers la grande allée, sachant bien que ces dames ne prendraient pas ce chemin pour rentrer chez elle.

Leur hôtel était situé rue de Monceau, presque au coin de la rue de Téhéran.

Lucien, en s'en allant par le boulevard de Courcelles, était bien sûr de ne pas les rencontrer.

Elles sortirent du jardin par l'avenue Rysdaël et madame Noizet ne tarda guère à interpeller sa fille.

— En vérité, dit-elle, je ne te comprends pas ! On dirait que tu prends à tâche de rebuter l'homme qui t'a sauvé la vie.

— M'approuveriez-vous si je lui avais laissé croire que j'étais prête à l'épouser ? demanda Simone.

— Tu pourrais plus mal tomber.

— Je préfère ne pas tomber du tout.

— Est-ce à dire que tu veux rester fille?

— Non... mais je n'oublie pas que je suis fiancée...

— A Edouard Fortelle?... ah I parlons-en de ton fiancé !... un monsieur qui pose pour l'homme sérieux et qui se retire parce qu'il est jaloux d'un garçon qui vaut mieux que lui! tu aurais là, vraiment, un agréable mari !... ne t'entête donc pas à tenir une promesse en l'air et suis ton inclination. M. Verberie te plaît... tu me Tas presque avoué, hier... ne me dis pas le contraire aujourd'hui pour faire plaisir à ton oncle qui nous a présenté ce diplomate à là glace... je parierais bien qu'il s'en repent maintenant, et si tu le consultais...

— Je ne sais ce qu'il me conseillerait, mais je sais

que je ne manquerai fpas à une parole donnée. Il se peut que M. Yerberie ne me déplaise pas. Ce n'est pas assez pour que je l'épouse.

— Comme tu voudras, répliqua sèchement la mère. Tu es libre de manquer ton bonheur. Je souhaite que tu n'apprennes pas à tes dépens ce que valent les mariages de raison.

— Etes-vous bien sûre que les autres sont toujours heureux?

— Toujours, non. Mais il y a plus de chances... et en supposant même qu'ils ne le soient qu'exceptionnellement, tu es tombée sur l'exception. Ce jeune homme a toutes les qualités. Il lui manque un nom et une famille ; ce n'est pas un inconvénient. Le nom, il s'en est fait un qu'il honore, et tu n'auras ni beau-père, ni belle-mère. Il n'a pas une grande fortune, mais il l'a noblement gagnée. Et puis qui sait... son père est peutêtre riche, et ton oncle pourrait bien le décider à reconnaître son fils. Quel sournois que ce Paul ! Quand je pense qu'il ne nous a pas prévenues !... Mais il laudra bien qu'il parle... je le sommerai de s'expliquer.

Simone garda le silence. Elle ne tenait pas à prolonger une discussion inutile, et, d'ailleurs, son attention venait d'être attirée par une femme qui avait l'air de les suivre.

Elle avait tourné, presque en même temps qu'elles, l'angle de la rue Ruysdaël; elle avait pris comme elles la rue de Monceau, sans les serrer de trop près et pas sur le même trottoir.

Simone se figura bientôt que c'était elle qui, tout à l'heure, s'était glissée dans un massif peur écouter leur conversation avec M. Verberie.

— Qu'as-tu encore ? lui demanda sa mère. Tu n'es plus du tout à ce que je te dis. Je crois, en vérité, que tu deviens folle.

— Pas encore, murmura tristement Simone, mais je pourrais bien le devenir, si la situation où je suis devait durer. J'ai absolument besoin de repos.

Madame Noizet, cette fois, se le tint pour dit. Elle n'ouvrit plus la bouche jusqu'au moment où elle sonna à la porte de leur hôtel, qui n'était pas loin.

Avant que le vieux valet de chambre vînt ouvrir, Simone eut tout le temps d'observer la femme que sa mère n'avait pas remarquée. Cette femme s'était arrêtée de l'autre côté de la rue ; elle regardait le numéro de la maison, et après avoir vu ces dames entrer comme on entre chez soi, elle s'éloigna rapidement vers le boulevard Malesherbes.

Simone était fixée : cette femme les avait suivies pour voir où elles allaient, et tout indiquait que c'était bien la même qui les avait épiées dans le parc Monceau.

Dans quelbut? Simone ne pouvait pas le deviner; encore moins pouvait-elle se douter que cette mouche obstinée s'occupait moins d'elle et de sa mère que de Lucien Verberie... qui ne s'en doutait pas non plus.

Zoé Coligny, expulsée du jardin, n'avait pas renoncé à surprendre son amant en flagrant délit de flirtage. Elle se souvenait de l'avoir rencontré au moment où il allait aborder deux dames assises dans une allée écarlée. Elle s'était dit que, une fois débarrassé d'elle, il y reviendrait et elle avait pris par la rue de Monceau, pour rentrer par la grille de l'avenue Ruysdaël.

Ce mouvement tournant lai avait parfaitement réussi.

Elle avait aperçù de loin Lucien causant avec madame Noizet et sr fille, mais elle s'était bien gardée de lui faire une scène qui, pour elle, aurait très probablement plus mal tourné que la première.

Quittant l'allée, sans respect pour la défense affichée de marcher sur les pelouses, et au risque de se faire

donner la chasse par les jardiniers, Zoé s'était glissée d'arbuste en arbuste jusqu'au massif de verdure qui masquait les causeurs, et, de sa cachette, elle en avait assez entendu pour savoir à quoi s'en tenir sur les relations de son amant avec ces dames. Il ne lui restait plus qu'à savoir qui elles étaient, et comme elle ne pouvait pas le leur demander là, elle avait attendu que la conversation prît fin et elle s'était attachée à leurs pas, sans se préoccuper de Lucien qu'elle se faisait fort de retrouver plus tard.

Elle connaissait maintenant l'hôtel qu'elles habitaient. Elle connaîtrait leur nom quand elle voudrait.

Zoé tenait sa vengeance et, si elle en différait l'exécution, c'était pour la mieux préparer.

Simone n'y pouvait rien et elle n'eut pas le temps de réfléchir longuement à cet incident, car le vieux valet de chambre annonça que M. Paul Noizet attendait dans le jardin madame et mademoiselle.

La visite de l'oncle, en ce moment, intéressait beaucoup plus Simone que la rencontre d'une créature aux desseins suspects. Et Simone alla tout droit avec sa mère au jardin, où elles le trouvèrent fumant un énorme cigare et se promenant à grands pas.

— Ah ! vous voilà, dit-il d'un air grognon; je commençais à croire que vous ne retitreriez pas. D'oii diable venez-vous ?

— Du parc Monceau, s'empressa de répondre madame Noizet, et nous y avons rencontré M. Beautreillis.

— Par hasard ? demanda ironiquement l'oncle Paul.

— Je lui avais dit que nous y allions tous les jours, à cinq heures, et il a su nous y trouver. Allez-vous lui faire un crime d'avoir mis de l'empressement à nous revoir?

— Un crime, non. Il fait bien de profiter des facilités

que vous lui offrez. Seulement, je trouve que vous allez trop vite et je viens tout exprès pour savoir jusqu'où vous voulez aller.

— Est-ce à moi, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse ?

— A vous et à ma nièce. vous d'abord. Hier, à dîner, vous vous y êtes prise de façon à décourager mon amiFortelle et vous Pavez profondément blessé.

— Alors, il se retire ?

— Il y était décidé. Je l'ai prié d'attendre.

— Attendre quoi?

— Que je connaisse positivement vos intentions.

— Et il a consenti?

— Il ne m'a dit ni oui ni non ; mais je suis certain qu'il ne reviendra pas, si vous devez continuer à le traiter comme vous le faites.

— Je me consolerai de ne plus le voir.

— Voilà qui est bientôt dit! Je vous ferai observer que vous n'êtes pas la principale intéressée et que vous ne pouvez pas trancher la question. Je ne me chargerais pas de la trancher, moi qui suis mieux renseigné que vous sur M. Beautreillis.

— Beaucoup mieux, en effet. Il vient de nous dire que vous connaissez son père.

— Ah 1 il vous a dit cela ?

— Oui... et il a ajouté qu'il n'osait pas vous demander de le lui nommer, ce père qui a abandonné son fils. Je lui ai promis que je vous le demanderais, moi, et je vous le demande. Vous venez de me mettre en demeure de vous dire ce que je pense de ce jeune homme. Avant de vous répondre, je vous mets en demeure de m'apprendre ce que vous savez de sa situation de famille.

Son père est-il mort?

— Non. Il vit, dit Noizet après avoir un peu hésité.

— Et il continue à garder Tanonyme ?

— Il ne le gardera pas toujoiirs.

— Est-ce un homme honorable?

— Oui.

— Que compte-t-il faire pour son fils ?

— Il n'en sait rien encore. Peut-être le reconnaîtrat-il... plus tard. Gela dépendra..,

— De quoi ?

— De la conduite de ce fils qui, jusqu'à présent, n'a rien fait de bon. Mais je crois pouvoir vous assurer que, dans tous les cas, il lui léguera une portion de sa fortune.

— Il est donc riche ?

— Plus riche que vous.

— Très bien. Donc, M. Beautreillis est un parti très sortable pour votre nièce.

— Oui, s'il lui plaît.. C'est à elle de nous le dire.

— Je vous le dirai... à vous, répondit Simone.

— Ah ! c'est comme ça? s'écria madame Noizet. Il paraît que je suis de trop ici ! Très bien ! Je ne veux pas vous gêner et je m'en vais. Explique-toi avec ton oncle, puisqu'il a seul ta confiance. Je te préviens seulement que tu ne te marieras pas sans mon consentement, car tu n'es pas majeure.

Sur cette conclusion menaçante, la mère courroucée se précipita dans l'escalier qui conduisait à son appartement.

Ni sa fille, ni de son beau-frère ne cherchèrent à la retenir. Ils sentaient tous les deux qu'ils avaient un compte à régler ensemble et que madame Noizet les gênerait pour s'expliquer à fond.

— Je n'ai qu'une seule question à te poser, commença l'oncle. M. Beautreillis m'a juré qu'il t'aime...

— Il me l'a dit hier... à la fin de ce dîner... quand je me suis trouvée seule avec lui.

— Sous le vélum?... je m'en doutais.

— Et tout à rheure, au parc Monceau, si Tentretien s'était prolongé, il aurait certainement demandé ma main à ma mère... qui la lui aurait accordée, je n'en doute pas.

— Je n'en doute pas non plus; mais voici le moment de me parler à cœur ouvert. L'aimes-tu ?

Et comme Simone restait muette :

— Ecoute, reprit Fonde ; je vais te mettre parfaitement à Taise. Deux hommes aspirent à t'épouser. Je t'ai déjà demandé, l'autre jour, ce que tu pensais d'eux. Tu m'as répondu comme tu devais me répondre ; tu m'as dit que tu resterais fidèle à tes engagements et que ce cher Edouard serait ton mari. Mais Edouard a été hier d'une maladresse insigne. L'autre, au contraire, a dit et fait tout ce qu'il fallait pour te plaire.

As-tu changé de sentiment ?

— M'assurez-vous que je ne vous offenserai pas en vous parlant à cœur ouvert ?

— Comment pourrais-tu m'offenser Doutes-tu donc de ma tendresse pour toi?

— Non, mais... excusez ma franchise, j'ai cru comprendre que ce jeune homme vous tient de très près...

— D'aussi près que possible, répondit un peu étourdiment l'oncle.

Puis, se reprenant, il ajouta ;

— Son père était mon meilleur ami... il l'est encore... à toi, je puis bien avouer cela... Mais qu'importe?..^ Crois-tu que j'hésiterais entre ton bonheur et celui d'un garçon que je ne connaissais pas il y a huit jours?... Parle, te dis-jel... et ne me cache rien.

— Eh bien ! dit Simone, je vais voiis raconter les impressions par lesquelles j'ai passé, depuis que j'ai vu pour la première fois M. Beautreillis. Je ne remonterai pas jusqu'à l'incendie de l'Opéra-Comique... mais je les ai notées au fur et à mesure... surtout après que

VOUS m'avez éclairée sur beaucoup de choses que j'ignorais.

Ainsi, je n'avais pas menti en vous disant que M. Beautreillis ne me déplaisait pas, mais que je n'éprouvais auprès de lui aucun des symptômes que vous m'aviez décrits. Hier, pendant ce dîner auquel vous assistiez, j'ai cru les ressentir. Le récit des combats dans la Nevada m'avait enthousiasmée ; je regardais avec admiration le héros de ces aventures... et comme si tout eût conspiré pour lui, M. Fortelle me montrait une froideur qui m'affligeait.

— Je le lui ai assez reproché, quand je l'ai rencontré, ce matin, dit entre ses dents Toncle Paul.

— Vous savez comment a fini la soirée, reprit la nièce. Je n'ai pas dormi de la nuit, et si la fièvre est un symptôme, je suis obligée de convenir que j'étais prise. Que s'est-il passé en moi, depuis cet accès? Je ne sais comment vous l'expliquer. Ma mère a contribué à me guérir, en m'apprenant qu'elle venait de recevoir, pendant que je dormais encore, la visite de M. Beautreillis, et qu'elle s'était empressée de lui donner à peu près rendez-vous au parc Monceau. Je suis ainsi faite que je résiste toujours quand on veut me forcer la main.

— Tu as raison, morbleu I

— C'est une disposition d'esprit que je tiens devons, je crois. Alors je me suis dit que j'avais été injuste pour M. Fortelle et que M. Beautreillis affichait trop vite, le dessein de m'épouser, moi qu'il connaissait à peine.

Je sais bien qu'il y a le coup de foudre, ajouta en souriant la jeune fille, mais je crois qu'il éclate rarement... plus rarement que les orages au printemps.

Et je me suis demandé si M. Beautreillis était sincère en se déclarant éperdument épris de ma personne. Je n'en aurais peut-être pas douté si j'avais été pauvre.

— Mais tu ne Tes pas, Dieu merci ! Continue... je te comprends.

— J'ajoute que notre promenade au parc Monceau ne m'a pas rassurée. M. Beautreillis est arrivé là avec... comment dirai-je ?... avec préméditation. Ma mère lui a fait fête, et la conversation a pris tout de suite une telle tournure que je me suis trouvée horriblement gênée. Elle ne tendait à rien moins, cette conversation, qu'à conclure mon mariage, sans' désemparer. Et je n'ai pu m'empêcher de comparer ces procédés aux préliminaires de mes fiançailles avec votre ami. Vous nous l'avez présenté; il est revenu, pas très souvent d'abord... puis plus fréquemment... il m'a fait la cour sans belles phrases et sans démonstrations passionnées... il m'a plu et il s'est trouvé un beau jour que nous étions d'accord.

Quand vous êtes venu nous dire qu'il aspirait à m'épouser, il m'a semblé que c'était tout naturel... et il a fallu d'étranges événements pour que, depuis, je me sois demandé si, comme l'assure ma mère, le bonheur conjugal n'est fait que pour celles qui se marient après des catastrophes romanesques.

— Ta mère ne sait ce qu'elle dit. Alors, tu as mal reçu les déclarations prématurées de M. Beautreillis ?

— Je me suis contentée de n'y pas répondre et d'abréger la séance. Je me sentais sur un terrain glissant et j'ai si peu l'habitude de ces situations-là, que j'ai voulu rentrer, sous prétexte que j'étais malade. J'ai bien fait, puisque vous nous attendiez à la maison, et maintenant que je me suis confessée à vous, je me sens soulagée. Il me semble que je renais.

— Et M. Beautreillis... comment a-t-il pris la chose?

— Assez mal, à ce qu'il m'a paru. Il n'a pas osé nous accompagner. Mais j'oublie de vous parler d'un fait assez singulier. Une femme nous a suivis

depuis le parc Monceau jusqu'à notre porte... une femme qui, je crois, nous avait vu causer avec M. Beautreillls.

— En effet, c'est bizarre, murmura Toncle Paul, mordu par un soupçon. Comment est-elle?

— Je ne l'ai pas beaucoup regardée. Il m'a semblé qu'elle était jeune et assez jolie.

— Elle ne vous a r ien dit ?

— Rien. Elle s'est arrêtée un instant pour nous voir entrer ici et elle a continué son chemin. Peut-être me suis-je trompée et... vous allez vous moquer de moi... je me suis figuré qu'elle connaissait M. Beautreillis et qu'elle tenait à savoir où nous demeurions, afin de...

— Tu as trop d'imagination, interrompit Noizet, qui pensait au contraire que sa nièce avait deviné, et que cette curieuse malavisée pouvait bien être Zoé Coligny.

Il se rappelait Tadieu qu'elle lui avait jeté, en le quittant rue de Belzunce, et il craignait qu'elle ne mît ses menaces à exécution. Zoé était capable de venir chanter pouilles à ces dames, et il fallait à tout prix empêcher ce scandale.

Du reste, son parti était pris depuis qu'il avait interrogé sa nièce. Elles étaient passées, les velléités paternelles qui avaient un instant troublé son jugement, et son bon sens naturel reprenait le dessus. Simone venait de lui donner l'exemple en refusant le prétendu mariage d'inclination tant vanté par sa mère. L'oncle n'avait plus qu'à se joindreàelle pour mettre à la raison madame Noizet.

Et pour le reste, son rôle était tout tracé : débarrasser Edouard Fortelle et sa nièce du fils de Gécilia et assurer un sort à ce fils qui ne pouvait pas épouser Simone, puisque Simone ne voulait pas de lui, mais qui pouvait encore se réhabiliter par le travail et môme se créer une existence honorable.

Noizet était décidé à lui en faciliter les moyens.

— Puis-je espérer que vous me ramènerez mon fiancé ? lui demanda sa nièce.

Cette question équivalait à une prière, et elle aurait mis fin aux hésitations de l'oncle Paul, s'il eût été tenté de tergiverser encore.

Sa nièce, en la lui adressant, lui montrait le droit chemin qu'il avait un instant méconnu, et elle venait de s'accuser loyalement d'avoir, elle aussi, oublié un instant qu'elle était engagée avec Edouard Fortelle.

— Te ramener ton fiancé, je te le promets, dit-il vivement. Quand je l'ai vu, ce matin, je l'ai trouvé très mal disposé, mais je lui ai demandé un délai de trois jours pour te consulter. Maintenant, c'est fait. Tu viens de te prononcer et je suis en mesure de lui affirmer que tes sentiments n'ont pas changé. Il ne nous tiendra pas rigueur, car il t'aime sincèrement et pour toi-même, celui-là. Dès qu'il saura que tu n'as pas cessé de l'aimer, il accourra.

— Pourvu que ma mère consente à le recevoir 1

— Je voudrais bien voir qu'elle s'y refusât !... Si elle s'en avisait, j'emploierais les grands moyens. Opposelui, en attendant, la force d'inertie.

— Je suis très décidée à ne plus voir M. Beautreillis.

— Tu as raison, mais tu n'auras pas à faire acte d'énergie pour te préserver de sa visite, car je le verrai, moi, et je lui parlerai de telle sorte qu'il s'abstiendra de revenir ici ou même au parc Monceau. Tu ne le trouveras plus sur ton chemin, je t'assure.

Simone allait remercier son oncle, mais la voix de sa mère lui coupa la parole.

Madame Noizet venait d'apparaître à une fenêtre du premier étage et criait, d'un ton très autoritaire :

— Il fait plus froid dans ce jardin que dans le parc Monceau. Tu vas t'enrhumer. Je te prie de rentrer.

— C'est juste, dit en riant l'oncle Paul. J'ai fini, ma chère Octavie, et je m'en vais.

Il ne tenait pas du tout à avoir avec sa belle-sœur une explication complémentaire, et il croyait à la fermeté des résolutions de sa nièce. Il s'empressa donc de partir, après avoir échangé avec Simone un serrement de mains significatif.

Il s'agissait à présent de tenir sa promesse en rétablissant une situation très compromise par une série de fautes et d'imprudences.

Noizet s'avançait un peu trop en s'engageant à apaiser le juste ressentiment de son protégé.

Edouard Fortelle, blessé au cœur, ne pensait pas du tout à revenir, car, de peur de faiblir, il avait presque brûlé ses vaisseaux en demandant au ministère une mission quelconque, et il était en passe de l'obtenir.

Noizet pouvait encore espérer qu'il le ramènerait, et ce n'était pas là ce qui l'embarrassait le plus. Le danger lui paraissait être du côté de Lucien qu'il avait à peu près autorisé à faire la cour à sa nièce et qui ferait certainement des difficultés pour se retirer.

Noizet ne pouvait pas l'y contraindre, à moins de se prévaloir de sa paternité, et il y était moins disposé que jamais, car les épreuves auxquelles il voulait le soumettre n'avaient donné jusqu'à présent aucun résultat concluant. 11 n'y voyait pas beaucoup plus clair dans le passé de ce fils qu'il n'osait ni désavouer ni reconnaître.

Ce passé restait obscur, car entre le récit fait par Lucien de ses exploits en Cahfornie et les renseignements fournis par le chancelier du consulat de Boston, il était difficile de se prononcer.

Et il n'était pas plus aisé de démêler les véritables sentiments de l'ex-amant de Zoé, converti subitement à

une nouvelle existence par la grâce d'un gros bénéfice réalisé aux courses de Chantilly.

Noizet n'était fixé que sur un seul point : Lucien était remarquablement intelligent et naturellement distingué.

Certes, ce n'était pas dans le monde où ce garçon avait vécu qu'il avait pris les façons et le langage d'un homme .bien né.

Noizet aimait à se dire que la distinction se transmet avec le sang, et il n'était pas fâché non plus de penser que Lucien tenait son intelligence de son père. Mais Noizet n'était pas sûr que Lucien ne fût pas resté ce qu'il était, avant d'avoir sauvé Simone, par hasard : un vicieux, dégradé par la longue pratique d'une vie débraillée et un ambitieux sans scrupules.

Et, dans le doute, le premier devoir de l'oncle Paul, c'était d'arrêter net les pourparlers matrimoniaux auxquels sa belle-sœur avait le tort de se prêter.

Il raisonnait ainsi en descendant vers les boulevards, car il voulait en finir le plus tôt possible, et il ne désespérait pas de rencontrer Lucien au Grand-Hôtel.

Pour se préparer àTentrevue décisive qu'il cherchait, il interrogeait sa conscience et son cœur.

Il se demandait à quoi il était obligé envers ce fils tombé des nues ; il se demandait même s'il avait vraiment pour lui la tendresse d'un père.

Et, toujours sceptique, il se rappelait tout ce qu'il avait lu dans des livres et entendu au théâtre sur cette fameuse voix du sang qui parle si rarement dans la vie réelle, surtout lorsqu'il s'agit d'un enfant qu'on n'a pas élevé et qu'on voit pour la première fois quand il a vingt-cinq ans.

Mais il avait beau se répéter qu'en dehors des liens sociaux, la paternité ne compte guère, il ne pouvait pas s'empêcher de constater qu'il s'intéressait à ce bâtard —

peut-être en souvenir de la mère qu'il avait passionnément aimée.

Quant à Zoé Coligny, il serait temps demain d'aller la voir pour lui enjoindre de se tenir en repos et surtout de ne pas s'en prendre à madame et à mademoiselle Noizet de la trahison de Lucien Verberie. Il suffirait, pour la calmer, de lui apprendre que Lucien ne serait plus reçu chez ces dames.

Fort de toutes ces résolutions, l'oncle Paul arriva au Grand-Hôtel à l'heure où la cour, pendant la belle saison, regorge d'étrangers et de visiteurs, mais il tombait bien, car avant d'entrer au bureau pour demander si M. Beautreillis était chez lui, il l'aperçut, attablé sur la terrasse, au haut du perron du fond et confectionnant d'une main exercée la mixture verte qu'on a qualifiée d'apéritive, quoiqu'elle coupe radicalement Tappétit aux gens qui n'ont pas contracté la funeste habitude de s'empoisonner avant dîner.

Le soin minutieux que Lucien apportait à battre son absinthe — c'est le terme technique — n'indiquait pas qu'il fût très absorbé par des préoccupations amoureuses.

Noizet, qui connaissait la vie et les hommes, nota cet indice et s'arrêta un instant pour observer de loin ce grand garçon qui, la veille, avait touché la mère et la fille par le récit de ses malheurs.

On ne se serait pas douté qu'il eût tant soufî'ert, à le voir fumer gaiement sa cigarette russe et lorgner en souriant les jolies Américaines qui défilaient sous ses yeux,

Et Noizet se dit que le fils de Gecilia Gatanzaro pourrait bien n'être qu'un intrigant qui jouait la comédie à seule fin d'épouser une belle dot.

G'était une raison de plus pour ne pas remettre l'explication définitive qu'il voulait avoir avec lui.

Noizet traversa la cour et monta Tescalier du perron.

Dès que Lucien l'aperçut, ce fut un changement à vue. Lucien prit aussitôt l'air sombre et Tattilude affaissée d'un homme accablé qui boit pour noyer son chagrin. Il s'accouda sur la table et il prit son front à deux mains, sans se douter qu'en posant ainsi pour la mélancolie amoureuse, il achevait d'indisposer contre lui l'oncle de Simone, et il le décidait à supprimer les préambules.

Noizet, sans dire un mot, prit une chaise vacante, s'assit près de lui et attendit qu'il levât les yeux.

— Vous ici, monsieur ! s'écria Lucien Verberie en feignant l'étonnement. Je suis bien heureux de vous voir

— Et moi, je suis d'autant plus charmé de vous rencontrer que je vous cherchais, répondit l'oncle Paul. J'ai à vous parler.

— Tant mieux, puisque ce motif vous a amené ici.

— Vous avez vu ma belle-sœur, ce soir?

— Oui, monsieur... et j'ai eu l'honneur de causer longuement avec elle...

— Au parc Monceau, je sais cela. Ma nièce m'a tout raconté.

— Ah î Mademoiselle Noizet vous a dit...

— Elle m'a dit que sa mère vous a si bien reçu que vous avez pu croire qu'il ne tenait qu'à vous de devenir son gendre. C'est ce qui a décidé ma nièce à couper court à l'entretien.

Lucien ne s'attendait pas à ce coup droit et il perdit un instant contenance.

— Elle a bien fait, reprit l'oncle, car votre maîtresse vous épiait, et après votre départ, elle s'est permis de suivre ces dames jusqu'à la porte de la maison qu'elles habitent.

— C'est impossible ! s'écria Verberie. J'ai rencontré

en effet cette fille avant de rencontrer madameet mademoiselle Noizet. Elle a osé m'aborder et je me suis plaint à un gardien qui l'a chassée du parc.

— Il faut croire qu'elle y est rentrée. Elle n*a pas encore insulté ma belle-sœur et ma nièce, mais elle en viendra là un jour ou l'autre, car elle sait maintenant oîi elles demeurent et je tiens à les préserver de cet affront.

— J'y tiens autant que vous et je me charge delà dénoncer au commissaire de police qui l'enverra où on met ses pareilles.

— Vous êtes peut-être le seul qui n'ayez pas le droit de faire cela, puisque vous avez vécu avec elle ; mais il y a un moyen plus simple et plus sûr de prévenir les incartades de mademoiselle Coligny.

— Lequel? Indiquez-le moi, et je...

— C'est de vous dispenser, vous, de revoir ces dames.

— Vous auraient-elles chargé de me le dire? demanda sèchement Lucien, déjà remis d'un trouble passager.

— Ma nièce, oui. Cela doit vous suffire.

— Pas tout à fait, monsieur. J'attendrai, pour me retirer, que mademoiselle Noizet me défende elle-même de revenir.

— Vous doutez de ma parole? Très bien! Je vais maintenant parler en mon nom personnel. Vous n'avez pas oublié, je pense, l'entretien que j'ai eu avec vous, hier, dans une rue déserte ?

— Assurément non^ et c'est à la suite de cet entretien que j'ai cru pouvoir me rendre à l'invitation de madame Noizet. Vous m'y avez non seulement autorisé, mais engagé.

— C'est à peu près vrai. Vous savez à quel sentiment j'ai cédé en ne m'opposant pas à votre rentrée dans la maison oîi le hasard vous avait introduit. Je me suis souvenu de votre père.

— Et il VOUS plaît, maintenant, de ne plus vous en souvenir. Moi, je n'ai rien oublié, et je vous prie de m'apprendre pourquoi vous m'êtes devenu hostile, du jour au lendemain.

— Hostile, non... je vous le prouverai tout àrheûre. Mais ma nièce ne peut ni ne veut vous épouser et je l'approuve de ne pas vouloir. Vous n'avez donc plus qu à renoncer à des visées absurdes que ma belle-sœur a eu le tort d'encourager.

Ma bienveillance et mon appui sont à ce prix.

— Singulière bienveillance qui se traduit tout d'abor'd par un ordre d'expulsion!

— Elle ne vous fera pas défaut, quand vous aurez, non pas obéi à un ordre, mais suivi le conseil que je vous donne.

Et maintenant, veuillez écouter avec attention ce qu'il me reste à vous dire.

Votre père en effet a été mon ami et je suis toujours prêt à vous aider comme je vous ai aidé déjà. Ainsi, j'ai couvert de mon silence des faits qui, si je les avais portés à la connaissance de ma belle-sœur, vous auraient fermé à tout jamais sa maison. Ainsi, j'ai bien voulu faire semblant de croire aux explications que vous avez données sur la source de votre petite fortune, et quand vous avez raconté à table que vous l'aviez rapportée de Californie, je me suis tu, quoique je susse, par votre propre aveu, qu'elle vous venait d'un pari gagné aux courses.

— Un homme honorable vous a confiçmé, ce matin, tout ce que j'ai dit hier chez madame Noizet.

— Un autre homme, non moins honorable, un Français celui-là, chancelier de consulat, a déclaré tout le contraire. Mais je ne veux pas juger la question. Je n'ai à m'occuper que de votre situation présente. Que comptez-vous faire?

— Je n'en sais rien, répondit brusquement Lucien.

— Vous avez deux partis à prendre : ou rester à Paris ou... voyager.

— J'ai assez des voyages.

— Bon ! mais quelle vie mènerez-vous à Paris ?

Et comme Lucien ne répondait pas, Tonde reprit :

— Je vous répète que vous ne serez plus reçu rue de Monceau... du moins tant que ma nièce ne sera pas mariée. Après, ma belle-sœur fera ce qu'elle voudra, mais je suppose que vous n'aspirezpas à l'épouser, elle?

Une flamme s'alluma dans les yeux de Lucien et s'éteignit aussitôt. On eût dit qu'il venait d'apercevoir tout à coup un nouvel horizon.

Noizet, qui commençait à le mieux connaître, pensa : (( Il en est bien capable », et il s'aiïermit encore dans sa résolution d'en finir avec les prétentions exagérées de ce fils naturel qui ne valait pas, à beaucoup près, une nièce légitime.

— 11 est vrai, conlinua-t-il, que vous n'auriez pas à attendre longtemps, car avant un mois mademoiselle Noizet sera la femme légitime de mon ami Edouard Fortelle,

— Grand bien leur fasse! dit ironiquement Lucien; je croyais que ce monsieur n'était plus sur les rangs.

— il se peut, en eff'et, qu'il aitsongé à se retirer, mais je suis sûr de le ramener. Vous m'y aiderez.

— Moi?

— Oui... et je vais vous expliquer ce que j'attends de vous.

— N'allez-vous pas me poser des conditions?

— Parfaitement.

— De quel droit, je vous prie? Vous vous désintéressez de moi ; je ne vois pas pourquoi je compterais avec vous.

— Parce que je n'ai pas l'intention de vous abandonner.

— Il me semble pourtant que...

— Il vous semble mal. Je suis très décidé à assurer votre avenir.

— Assurer mon avenir? répéta Lucien. Vous êtes vraiment trop bon. Seulement, je ne vois pas comment vous vous y prendrez.

— De la façon la plus simple, répondit Noizet. Vous avec tout ce qu'il faut pour réussir... tout, excepté l'argent, car la petite somme que vous avez gagnée aux courses ne vous mènera pas loin. Eh bien ! je suis prêt à vous fournir les moyens de devenir riche... très riche même... sans capitulation de conscience d'aucune sorte.

— Je vous suis très reconnaissant de Tintention, mais...

è — Veuillez m'écouter. Vous avez incontestablement fait preuve, en plus d'une occasion, d'intelligence et d'énergie: une entreprise à laquelle vous consacreriez votre temps et vos aptitudes réussirait, je n'en doute pas, si vous possédiez les capitaux nécessaires.

— Peut-être... mais je ne les possède pas.

— Je puis vous les procurer... si vous voulez bien commencer par reconnaître que l'existence à Paris est impossible pour vous.

— Pourquoi donc?

— Quand ce ne serait qu'à cause de cette demoiselle Goligny. Ne me dites pas que vous ne la reverrez plus. Elle saura bien vous retrouver et elle s'attachera à vous, malgré vous.

Mais ce n'est pas tout. Depuis que vous êtes rentré en France, vous avez mené une vie que je ne tiens pas à connaître par le menu, mais qui vous a mal préparé aux affaires sérieuses. Vous vous êtes trouvé forcément en contact avec des gens qui vous gêneraient.

— De ceux-là, je saurais me débarrasser.

— Ce serait moins facile que vous ne pensez, et en

admettant même qu'ils vous laissassent en repos, votre situation n'en serait pas moins pénible, à un autre point de vue... que je vais aborder francbement.

Vous m'avez déclaré que vous étiez très épris de ma nièce...

— En douteriez-vous ?

— Non... et je vous demande à vous-même s'il vous serait agréable de la voir mariée à un autre?... d'habiter la même ville que madame Fortelle?... Si vous me disiez que Paris est grand et que vous ne rencontreriez jamais ni elle ni son mari, je vous répondrais qu'il vous faudrait alors renoncer à me voir, moi qui suis son oncle et qui ai été le meilleur ami de votre père.

Je vais plus loin. Alors même que vous vous consoleriez d'avoir manqué le mariage que vous rêviez, vous seriez toujours dans une situation délicate... particulièrement vis-à-vis de ma belle-sœur qui ne vous pardonnerait pas de s'être affolée de vous et qui vous le ferait sentir.

— Monsieur, dit Lucien, après un court silence, je vois très bien les inconvénients que vous me signalez ; je n'aperçois pas le moyen d'y échapper.

— Le moyen, le voici : mon frère et moi nous avons fondé et dirigé une maison de banque qui a prospéré et que nous avons liquidée, après fortune faite... une belle fortune, puisque nous nous sommes partagé quatre millions, je puis bien vous le dire... quatre millions dont la moitié reviendra à ma nièce...

— La moitié seulement? demanda Lucien que ces détails paraissaient intéresser vivement.

— La moitié après la mort de sa mère et beaucoup plus après moi, car je ne la déshériterai pas, quoi qu'il arrive.

Mais je suis libre de disposer de mon avoir et je puis

en distraire une portion pour accomplir le dernier vœu d'un ami.

— Quoi! vous songeriez à...

— J'ai une mémoire excellente, quoique vous m'ayez tout à l'heure accusé d'en manquer... c'est vous dire que je n'ai pas oublié ce que j'ai promis à votre père. J'espère que vous n'avez pas oublié, vous, ce que je vous ai dit, hier matin. Vous devez donc comprendre que je ne puis pas approuver un projet que rien ne justifie, puisque vous ne connaissiez pas ma nièce il y a huit jours, mais que je me crois tenu de vous aider largement, si vous avez la ferme volonté de vous enrichir comme je me suis enrichi... par le travail.

— La ferme volonté, je l'ai.

— Il faut me prouver que vous l'avez et c'est bien facile. Notre maison de banque avait à New-York un correspondant qui y occupe une haute situation commerciale. Je suis resté en relations avec lui. Il a même encore des fonds à moi... trois cent mille francs qu'il veut bien employer dans ses affaires et qui me rapportent un gros intérêt. Je puis vous adresser à lui.

— Pour qu'il m'accorde un emploi dans ses bureaux? dit Verberie, en faisant la grimace.

— Vous y travaillerez pour apprendre la banque, mais vous participerez aux bénéfices de la maison.

— A quel titre?

— A titre de commanditaire. Vous serez substitué à moi.

— Comment l'entendez-vous ?

— Je vous transporterai la propriété de la somme que j'ai chez Arthur Nesbitt and G^.

— Vous feriez cela ! s'écria Lucien, pâle de joie.

— Oui, à certaines conditions... la première, c'est de partir immédiatement et de vous fixer là-b.as.

— Et les autres ?

— Ne vous offensez pas si j'en mets une qui est en niême temps une mesure de précaution. Je ne vous créditerai d'abord que du tiers de la somme. Vous ne serez donc intéressé que de cent mille francs, pour commencer. L'année suivante, vous le serez de cent mille francs de plus. Et après la troisième année, la totalité de ma commandite vous appartiendra. En y joignant les bénéfices que vous réaliserez dans la maison, vous marcherez rapidement à la fortune.

Et après une pause pendant laquelle il ne cessa pas de regarder Lucien, l'oncle Paul demanda :

— Acceptez-vous ?

Il s'attendait à voir Lucien hésiter, ne fût-ce que pour la forme, mais Lucien répondit, sans barguigner :

— De vous, je n'ai pas le droit de refuser.

Noizet était fixé : l'amour de ce garçon pour Simone n'avait pas de bien profondes racines, puisque pour trois cent mille francs, il y renonçait sans regret.

Noizet s'en doutait déjà, mais l'épreuve était décisive.

Il se félicitait d'avoir délivré sa nièce d'un faux amoureux et il restait disposé à faire pour Lucien le sacrifice de l'argent qu'il venait de lui oflVir. Seulement il n'était plus tenté de le reconnaître pour son fils, et Lucien, avec toute sa finesse, n'avait pas deviné que Noizet aurait meilleure opinion de lui s'il refusait de céder la place à un rival.

Lucien suivait déjà une autre pensée. Lucien se disait que ce don royal ne s'expliquerait pas si Noizet n'était pas son père, et que, s'il était son père, Noizet pourrait faire bien davantage.

Il parla en conséquence.

— Monsieur, dit-il avec une émotion admirablement jouée, je ne pourrai jamais acquitter la dette de reconnaissance que je contracte en acceptant ce que vous m'offrez... et j'ose à peine vous adresser une prière... je vous supplie de m'apprendre le nom de mon père.

— Je vous ai déjà dit que je ne pouvais pas.

— Pardonnez-moi d'insister I... mais je m'imagine qu'il vit encore... que vous le voyez tous les jours et qu'il ne tiendrait qu'à vous de me conduire à lui. Si vous m'accordiez cette grâce, vous me feriez plus heureux que si vous me donniez des millions !... je pourrais me jeter à ses pieds, lui demander pardon de tout le mal que j'ai fait.

— Vraiment?... Hier, vous l'accusiez, au contraire. Vous l'avez même maudit.

— C'était la colère qui m'emportait. Je vous bénirais, si vous me le rendiez. Quelle joie !... je ne serais plus seul au monde, moi que personne n'a jamais aimé. Tenez, monsieur 1 vous avez pris à cœur de me remettre dans le droit chemin et je ne demande qu'à y rentrer... mais si je retrouvais mon père... ahl c'est alors que je répondrais de ne plus jamais faillir.

L'oncle Paul resta froid. Il se défiait toujours des grands mouvements oratoires. Peut-être aussi apercevait-il le calcul de Lucien qui cherchait à l'amener à avouer sa paternité.

— Contentez-vous de mon appui, répliqua-t-il assez sèchement.

— Je n'ai donc pas à espérer de savoir jamais...

— Jamais est un mot qu'il ne faut pas prononcer. Un jour peut venir où je vous apprendrai ce que je suis obligé de vous taire maintenant. Cela dépendra des circonstances... cela dépendra surtout de vous, je vous l'ai déjà dit et je ne puis vous en dire davantage. Mais,

puisque vous acceptez, il me reste à vous expliquer ce que j'attends de vous avant votre départ.

— Vous ne pouvez rien exiger de moi qui me coûte autant que de quitter la France sans connaître le nom de mon père.

— Vous le connaîtrez plus tard. Je vous prie de ne pas insister et je reviens à Tarrangement que vous venez d'accepter. Êtes-vous prêt à partir d'ici à très peu de jours?

— Rien ne me retient plus à Paris.

— Vous pourrez donc vous embarquer au Havre, samedi prochain. Je vous y conduirai et, à bord du transatlantique qui vous emmènera à New-York, je vous remettrai votre lettre de crédit sur mon correspondant de là-bas.

— Vous tenez à prendre vos précautions, dit Lucien en souriant tristement.

— Je tiens à m'assurer que vous partez. Je ne pourrai pas vous empêcher de revenir d'Amérique après avoir touché les cent mille francs que Nesbitt mettra à votre disposition dès votre arrivée. Mais j*ai confiance en vous et je me contenterai de votre parole.

Maintenant, j'ai à vous demander de faire avec moi, demain ou après-demain, une visite que je considère comme indispensable.

— Une visite !... à qui donc?

— A un homme que vous avez affligé... à M. Edouard Fortelle.

— Jamais I s'écria Lucien. Je ne lui dois aucune réparation.

— Il ne s'agit pas de réparation ni même d'excuses. Il s'agit tout simplement de lui annoncer que vous quittez Paris et que vous n'y reviendrez pas avant trois ans.

— Pour le rassurer sur mes intentions à l'endroit de mademoiselle Noizet?... avouez que ce serait là une singulière démarche et qu'il pourrait bien croire que je veux me moquer de lui.

— Non, car je lui dirai que c'est moi qui vous l'ai conseillée.

— Qui vous empêche de la faire sans moi ?

— Ce ne serait pas du tout la même chose. Je tiens absolument à ce que vous m'accompagniez chez lui.

— Mais songez donc, monsieur, que je le connais à peine. Je l'ai vu en tout trois fois... dont une d'assez loin... et nous n'avons pas échangé deux paroles. Je ne sais même pas non plus oîi il demeure.

— Je vous y conduirai et je me charge de lui expliquer pourquoi.

— Si vous vouliez bien commencer par me l'expliquer à moi, vous m'obligeriez infiniment.

— A quoi bon?... vous avez deviné... M. Fortelle a été blessé des préférences que vous a marquées ma belle-sœur. Il ne lui convenait pas de jouer un rôle ridicule et il vous a cédé la place. Je comprends sa susceptibilité et je tiens à la calmer en lui prouvant qu'il s'était mépris sur vos projets. Il ne me croirait peutêtre pas, si je le lui affirmais. Il vous croira vous, quand vous lui direz tout naturellement que, l'ayant rencontré chez madame Noizet, vous n'avez pas voulu quitter Paris sans prendre congé de lui. J'ajouterai que je connaissais votre projet de ne pas prolonger votre séjour ici et tout s'arrangera sans que votre amour-propre ait à souffrir.

— J'aurai l'air de me retirer parce que j'ai peur de lui.

— Pas le moins du monde, je vous en réponds. 11 ne vous en coûtera qu'un très petit dérangement et je vous en saurai le plus grand gré. Ajouterai-je que

je vous en récompenserai... quand le moment sera^ venu de vous dire ce que vous désirez tant savoir.

— Oh ! alors, monsieur, je ferai ce que vous voudrez, s'écria Lucien. Vous avez raison... je n'ai rien à vous refuser. Nous irons voir M. Fortelle quand vous voudrez.

— Je ne puis pas encore vous indiquer le jour... mais ce sera le matin. Fortelle sort de très bonne heure pour aller à son ministère. Je viendrai vous prendre au saut du lit.

— Je serai prêt.

— Très bien, c'est tout ce que j'ai à vous demander. Après notre visite, nous conviendrons d'un rendezvous pour partir ensemble, afin d'arriver au Havre, samedi matin.

— Je ne vous reverrai donc qu'à la gare du chemin de fer?

— Probablement. Cependant, si, avant le départ vous aviez une communication à me faire, vous me trouveriez chez moi, jusqu'à deux heures, rue de Ghâteaudun, 22. Mais il reste entendu que vous vous abstiendrez de remettre les pieds chez ma belle-sœur.

— J'ai promis, je tiendrai ma promesse.

— J'y compte et je vous quitte, dit l'oncle Paul en se levant. Au revoir, monsieur! à bientôt!

Lucien attendait, comme conclusion à ce dialogue, une poignée de main. Noizet ne la lui offrit pas et s'éloigna, après l'avoir salué.

Noizet s'en allait, édifié sur la valeur morale de ce garçon qui, devant l'offre d'une commandite de trois cent mille francs, capitulait si facilement avec la passion qu'il prétendait éprouver pour Simone.

Les dernières illusions de l'oncle Paul s'étaient dissipées et il voyait clairement que le fils de Gécilia ne méritait pas mieux que des sacrifices d'argent. Il était

prêt à les faire et à s'acquitter ainsi des devoirs qu'il croyait avoir à remplir vis-à-vis de ce fils, retrouvé assez mal à propos.

L'avenir lui apprendrait s'il se trompait. En attendant, il tenait avant tout à ramener le fiancé de sa nièce et il n'imaginait rien de mieux que d'imposer à l'indigne rival de Fortelle cette visite qui serait, au fond, une espèce d'amende honorable et qui rassurerait Edouard sur les suites d'une concurrence déloyale, favorisée par madame Noizet.

L'oncle ne doutait pas de remettre les choses en l'état où elles étaient avant le malencontreux incendie de l'Opéra-Gomique, et il ne se demandait pas si, en acceptant ses conditions, Lucien n'avait pas quelque arrière-pensée.

Il regagna donc allègrement son domicile, en se proposant d'écrire à Edouard pour lui annoncer sa visite très prochaine, sans lui parler de M. Beautreillis.

Pendant ce temps-là, Lucien se disait:

— J'en passerai par là, puisqu'il le faut... mais toi, mon bonhomme, je te forcerai bien à me reconnaître pour ton fils, et après... nous verrons !

Depuis le dîner interrompu par un coup de tonnerre, Edouard Fortelle était fort triste et, en vérité, il n'avait pas sujet d'être content de sa situation. Chaque jour était marqué par un nouveau désagrément et il n'avait à se louer de personne. Il en voulait à madame Noizet, il en voulait à l'oncle Paul et il souffrait cruellement de l'abandon de Simone.

Quant à l'intrus qui était venu se jeter à travers son bonheur, il le méprisait encore plus qu'il ne le haïssait, et pour rien au monde, il ne se serait abaissé jusqu'à lui disputer le cœur de mademoiselle Noizet.

Edouard, après tant de blessures, s'était, pour ainsi dire, replié sur lui-même, ruminant sa douleur et rongeant son frein, en attendant qu'il pût fuir ce Paris maudit où il était exposé à d'irritantes rencontres.

Son congé, il l'avait obtenu du ministre, vingt-quatre heures après l'avoir demandé. La mission diplomatique viendrait plus tard et, comme cette mission qu'il sollicitait n'était qu'un prétexte pour justifier une longue absence, rien ne l'aurait retenu rue Laffitte, si le plus fâcheux des hasards ne l'eût mêlé à une affaire de police qu'il donnait à tous les diables.

Pour s'être laissé conduire à l'hôpital La Riboisière

par un agent trop zélé, Fortelle était pris dans un engrenage.

Il avait promis à un illustre médecin de concourir à une expérience qui intéressait beaucoup la science et qui l'intéressait fort peu, car il avait fait le sacrifice de la somme volée, le soir de Tincendie. L'expérience ne pouvait pas se faire sans lui et il se croyait lié par sa promesse, sans compter que la justice tenait encore plus que le docteur à le garder sous sa main, jusqu'à ce que le valet de chambre eût désigné son complice, ou jusqu'à ce que l'essai eût démontré qu'il ne recouvrerait jamais la mémoire qu'il avait perdue par accident.

Fortelle, s'il s'était avisé de partir quand même, se serait attiré de gros désagréments, et contraint d'attendre le réveil de Tintelligence de Baptiste, il ne pouvait que souhaiter qu'on en finît promptement.

Or, deux jours s'étaient écoulés sans qu'il entendît parler de rien ni de personne.

Noizet lui-même ne lui avait pas donné signe de vie et, de son silence, Fortelle concluait que décidément Noizet était passé à l'ennemi.

Il ne savait pas que l'oncle Paul préparait un grand coup et que, d'un instant à l'autre, il allait entrer en scène, comme Jupiter dans les tragédies antiques, pour dénouer la pièce et remettre chacun à sa place.

Le troisième jour, enfin, Fortelle reçut la visite du médecin de La Riboisière qui venait lui annoncer que le sujet allait assez bien pour qu'on pût tenter Texpé- 'rience et qu'on la ferait le lendemain matin. Fortelle ne demandait pas mieux et il ne s'agissait que de s'entendre sur les moyens d'exécution. Le docteur avait son programme et il n'eut aucune peine à le faire accepter.

Baptiste, depuis sa chute, avait toutes les nuits de

véritables accès de somnambulisme. Il se levait vers une heure, tout endormi, et,, les yeux ouverts, après avoir endossé sa houppelande d'hôpital, il rôdait, pieds nus, dans la salle, en faisant le geste d'épousseter les lits avec son bonnet de coton qu'il tenait à la main, en guise de plumeau.

Un souvenir inconscient de sa vie de valet de chambre.

Gomme il ne faisait pas de bruit ni de mal à personne, les infirmiers, par ordre du médecin, se bornaient à le surveiller et, après un certain nombre de tours de promenade, il se recouchait de lui-même et il ne bougeait plus jusqu'au jour.

Sur cette observation, le docteur avait échafaudé un plan.

Yers minuit, pendant le premier somme de Baptiste, on substituerait à la capote réglementaire les habits qu'il portait lorsqu'il était tombé dans la cave d'une maison en démolition, près du boulevard de la Chapelle. En se levant, à une heure, il les trouverait à sa portée. Très probablement, il les mettrait, et dès qu'il les aurait revêtus, deux infirmiers se chargeraient de le faire sortir de l'hôpital et de monter avec lui dans un fiacre qui les déposerait rue Laffitte.

Là, ils descendraient avec Baptiste, toujours endormi, ils sonneraient ; le concierge, qui se couchait à minuit, leur tirerait le cordon et ils passeraient devant sa loge sans qu'il les vît.

Fortelle aurait la complaisance de veiller jusqu'à leur arrivée et même de se mettre à la fenêtre, afin de se tenir prêt à leur ouvrir la porte de son appartement.

On conduirait Baptiste dans sa chambre et on l'y laisserait.

L'eflet se produirait, le lendemain, à l'heure du réveil.

Pour obtenir ainsi carte blanche, le docteur avait dû négocier avec le représentant de la Préfecture de police, qui avait fait des difficultés, puis des concessions. Il avait consenti à ne pas être du voyage et à se contenter de placer sur le trottoir de la rue Laffitte, devant la maison de Fortelle, deux agents subalternes qui avaient pour mission d'empêcher Baptiste d*en sortir, avant l'arrivée de leur chef, lequel se présenterait le lendemain matin, à seule fin de connaître le résultat de répreuve et de prendre ses mesures d'après ce ré sultat.

Le docteur, lui, viendrait à huit heures, pour être là quand le valet de chambre arriverait au premier coup de sonnette de son maître.

Fortelle n'ayant fait aucune objection, le plan avait été exécuté de point en point et tout s'était passé comme le médecin l'avait prévu.

Le valet de chambre s'était laissé mener dans sa chambre sans se réveiller et n'avait plus bougé.

Le docteur était arrivé dès sept heures et demie, sans parler au concierge qui ne montait jamais avant dix heures depuis qu'il faisait, par intérim, le service de son locataire de l'entresol.

Fortelle, lui, s'était levé dès l'aurore et il avait eu le temps de fumer d'innombrables cigares en attendant le moment décisif.

Plus tard, la conversation du médecin l'avait aidé à prendre patience. Il s'était fait reconnaître de cet éminent praticien en lui citant les salons où il l'avait rencontré, et ce docteur, homme du monde, s'était mis aussitôt avec le jeune attaché sur le pied d'une confiance absolue.

Il lui avait expliqué longuement ses théories sur l'état mental du valet de chambre et il s'était accordé avec lui pour laisser autant que possible l'agent de la

Sûreté à Técart des opérations auxquelles il allait procéder.

Il suffirait de rendre compte du résultat à ce policier qui avait reçu de ses supérieurs les instructions les plus conciliantes.

Et, en prévision du cas où Baptiste reconnaîtrait le docteur pour l'avoir vu à l'hôpital, il avait été convenu que le docteur commencerait par se cacher dans un cabinet attenant à la chambre à coucher dont il n'était séparé que par une tenture.

De là, il pourrait, sans être vu, entendre les premières réponses du valet de chambre et voir comment il se comporterait en comparaissant devant son maître.

Le médecin était déjà à son poste d'observation lors que, à huit heures précises, Fortelle sonna vigoureusement, comme il avait accoutumé de la faire avant la fameuse soirée de l'incendie.

Vingt secondes après cet appel, Baptiste apparut en petite livrée matinale et son premier mot fut :

— Monsieur est déjà habillé !... Monsieur m'excusera... je crois que j'ai eu la migraine cette nuit... je me suis réveillé plus tard qu'à l'ordinaire.

Fortelle l'examinait avec une curiosité bien naturelle et le docteur, embusqué dans le cabinet, suivait attentivement les mouvements et les discours de son malade.

Baptiste était très changé. Il avait considérablement maigri et ses traits fatigués disaient assez qu'il avait beaucoup souffert, mais ses yeux n'avaient plus ce regard hébété auquel on reconnaît les gens dont le cerveau a reçu un choc. L'intelligence n'y brillait pas encore bien vivement, mais on pouvait espérer qu'elle se rallumerait peu à peu, comme une lampe presque éteinte où on vient de verser de l'huile.

Et, d'ailleurs, le fait de reprendre son service comme

s'il n'eût pas un seul instant cessé de le faire prouvait que Baptiste était rentré dans sa peau de valet de chambre, sans se souvenir qu'il en était violemment sorti, quelques jours auparavant.

Il s'agissait maintenant de le remettre sur la voie, sans à-coups, sans secousse, par une transition bien amenée, et Fortelle ne savait comment s'y prendre,

— Votre migraine, commença-t-il un peu au hasard, vous l'aurez attrapée le soir de Fincendie.

— L'incendie? répéta Baptiste, ahuri.

— Eh! oui, l'incendie de l'Opéra-Gomique... mercredi dernier... vous avez eu de la chance de vous en tirer.

— Gomment!... l'Opéra-Gomique a brûlé?

— Vous le savez bien, puisque vous y étiez.

— Moi I... je jure à monsieur que je n'y ai pas mis les pieds depuis un mois au moins.

— Bon ! mais si vous n'y étiez pas, vous avez entendu parler du désastre ?

Baptiste, au lieu de répondre, passa sa main sur son front.

— Et en allant seulement jusqu'au bout de la rue, vous avez vu, sur le boulevard, les ruines du théâtre.

— Je n'ai pas remarqué...

— Dites plutôt que vous ne vous souvenez pas. Il faut que vous ayez complètement perdu la mémoire.

— Peut-être bien, monsieur... je ne sais pas comment ça se fait... c'est peut-être ma migraine qui me brouille les idées.

— Vous vous remettrez, j'espère. Etes-vous en état de faire votre service, ce matin ?

— Oh ! oui, monsieur !... et je demande bien pardon à monsieur si j'ai négligé de le faire ces jours-ci... car je l'ai négligé, je ne peux pas dire le contraire... il y a de la poussière sur tous les meubles.

Le concierge n'était pas soigaeax. C'était là son moindre défaut.

— C'est encore pis dans le salon, reprit Fortelle. Vous feriez bien d'y aller voir.

— Monsieur ne sort pas ce matin?

— Pas encore. Je sortirai probablement vers midi.

— Et monsieur est déjà habillé. Alors, je vais me mettre à nettoyer le salon. Je ferai la chambre quand monsieur sera parti. Et en attendant, si monsieur a besoin de moi, monsieur n'aura qu'à m'appeler.

Fortelle laissa aller Baptiste, et quand la porte de communication fut fermée, il courut au docteur qui n'avait pas bougé du cabinet où il s'était caché et oti il n'avait perdu ni un mot ni un geste.

— Eh bien ? interrogea Fortelle.

— Eh bien I notre homme ne joue pas la comédie, j'en suis sûr. Il n'est pas allé au théâtre et il a été précipité dans la cave dès le commencement de la soirée, car la nouvelle de l'incendie s'est propagée très vite. Deux heures après qu'il a éclaté, tout Paris la connaissait et d'ailleurs, sur le boulevard de La Chapelle, oii on l'a ramassé, on devait voirie ciel en feu. Donc, il ne ment pas en disant qu'il n'en a jamais rien su.

— C'est probable... mais j'ai bien peur que nous ne tirions rien de ce malheureux.

— J'espère que si. Seulement, il faudra l'aider. En ce moment, il s'opère dans sa tête comme un travail de reconstruction... et c'est déjà beaucoup qu'il vous ait reconnu en s'éveillant. Nous avons maintenant la contre-partie de ce qui se passait à La Riboisière. Là-bas, il ne se souvenait plus d'avoir été valet de chambre. Ici, il ne se souvient plus d'avoir été à l'hôpital. 11 ne s'agit que de trouver un fil conducteur pour rattacher les deux souvenirs.

— Si vous pouviez m'en indiquer un...

— Reprenez ia conversation et saisissez le premier joint qui se présentera ; mais ne brusquez rien. Laissez-le venir. D'ici, j'entendrai tout et j'entrerai en scène quand il le faudra.

Pour mon compte, au point de vue professionnel, je suis déjà très satisfait. Le réveil de l'intelligence s'est produit, comme je l'avais prévu, par le seul fait du déplacement pendant le sommeil somnambulique... et je ne doute presque pas d'obtenir un succès complet. Mais je conçois que vous teniez surtout à être renseigné sur les auteurs du vol dont vous avez été victiaie... et d'autre part, ces gens de la police ont été complaisants... il faut bien faire quelque chose pour eux...

— Chut !... on frappe, dit tout bas Fortelle en laissant retomber le rideau qui cachait le docteur.

La porte du salon s'ouvrit et Baptiste se montra,

— Monsieur a-t-il vu qu'on a forcé le tiroir de la grande armoire de Boule? demanda-t-il d'un air effaré; la serrure a sauté... et il manque deux bronzes Japonais sur la console... à droite.

— Je sais cela, répondit Edouard, en le regardant fixement. On a pillé mon appartement.

— Cette nuit?... pas possible... j'aurais entendu.

— Non; pas cette nuit. En plein jour... mercredi dernier... un peu avant que TOpéra-Comique brûlât. Vous m'avez dit tout à l'heure que vous n'étiez pas au théâtre. Où étiez-vous?

— Je ne... non, je ne me rappelle pas.

— Moi, je me souviens très bien que, ce jour-là, je suis sorti à quatre heures. Je suis rentré fort tard... vers minuit. Et vous?

— Je ne sais pas.

— Le concierge m'a dit que vous êtes sorti, une heure après moi... avec un de vos amis qui est venu vous chercher.

Baptiste se redressa tout à coup comme un homme qui commence à ressaisir un souvenir encore vague.

— Oui, un jeune homme... qui est commis, à ce qu'il paraît, dans un magasin de nouveautés... au Louvre, je crois.

— Je puis jurer à monsieur que je ne connais pas d'employés... et pourtant, il me semble bien... Monsieur m'avait donné congé, ce soir-là?

— Parfaitement. J'allais au spectacle et vous avez dit au concierge que vous y alliez aussi.

— Le concierge doit se tromper. J'aime beaucoup le théâtre et j'y vais tant que je peux... mais j'ai dû aller ailleurs... j'ai comme une idée d'être monté au Moulin de la Galette... sur les buttes Montmartre... mais avec qui? pas moyen de m'en souvenir.

— Ne serait-ce pas avec un nommé Eugène? demanda tout à coup Fortelle, décidé à entrer dans le vif de la question.

— i/gène! répéta le valet de chambre, en estropiant ce nom, comme il l'avait déjà fait à l'hôpital; oui, je connais quelqu'un qui s'appelle Ughne.,. Comment monsieur a-t-il pu savoir?

— C'est vous qui m'avez parlé de cet individu, répondit Fortelle.

— Moi?... oh! non... je ne me serais pas permis de parler à monsieur des gens que je fréquente.

— C'est pourtant ce que vous avez fait, l'autre jour, devant moi et devant deux autres personnes. Il est vrai que vous ne m'aviez pas reconnu.

— Comment aurais-je pu ne pas reconnaître monsieur?

— Vous étiez peut-être ivre, dit avec intention Fortelle.

Baptiste baissa le nez et les larmes lui vinrent aux yeux. Son maître avait mis le doigt sur la plaie. Les

aveux allaient venir. Il ne s'agissait que de les faciliter par la douceur.

— Ce n'est pas un cas pendable, reprit Fortelle.

— Puisque monsieur est si bon, murmura Baptiste, j'aime mieux lui dire tout. Oui, c'est vrai que j'ai la mauvaise habitude de boire quelquefois un coup de trop, mais monsieur me rendra cette justice qu'il ne m'a jamais vu seulement éméché. Je ne me suis jamais grisé qu'en dehors de mon service.

— Le fait est que je n'en aurais rien su, si le diable ne s'en était pas mêlé.

— Je vois ce que c'est, s'écria Baptiste, f/gène m'a dénoncé.

— Je ne connais pas i/gène, dit Edouard, en souriant.

— Oh ! je le pense bien !... mais c'est un gueux qui est capable d'écrire des lettres anonymes... et je commence à me douter de ce qu'il m'a fait. 11 est venu me chercher... je ne peux pas dire à monsieur si c'était le jour de l'incendie, vu que, tout à l'heure encore, je ne savais pas que l'Opéra-Comique avait brûlé... mais maintenant, je me rappelle très bien qu'il m'a emmené au Moulin de la Galette et que nous y avons pris l'absinthe avec une espèce d'Anglais qui nous a dit qu'il était boxeur de son état...

— Bon ! pensa Fortelle, l'Anglais, c'est ce John Skin qui a vendu mes obligations. Reste à savoir qui est l'autre.

— Us m'ont payé tant de tournées que je me suis pochardé.

— Et après?...

— Après, je ne me souviens plus. Il me semble qu'ils m'ont emmené dans un autre quartier...

— A La Chapelle?...

— Oui, ce doit être à La Chapelle, i/gène y était tou-

jours fouYré. Ils ont dû m'acbever chez un marchand de vins de la rue de la Goutte-d'Or. £/gène n'en sortait pas. Mais pas moyen de me rappeler ce qui m'est arrivé en sortant.

— Je puis vous l'apprendre. Vous êtes tombé ou on vous a jeté dans la cave d'une maison en démolition. C'est là qu'on vous a trouvé sans connaissance.

— C'est donc ça que j'ai perdu la mémoire! Je serai tombé sur la tête... ça m'aura assommé... et maintenant encore ça me fait le môme effet que si j'avais un trou dans la cervelle... Oserai-je demander à monsieur quand on m'a ramassé?

— Vendredi soir... et c'est aujourd'hui jeudi.

— Qu'est-ce que j'ai pu devenir pendant tout ce temps-là I... Pour sûr, je n'étais pas chez monsieur.

— Vous n'êtes arrivé ici que cette nuit.

— Où étais-je donc?

— Vous ne vous souvenez pas d'avoir couché dans une longue salle où il y avait beaucoup de lits en fer avec des rideaux blancs?

— Oui... il me semble que j'ai vu ça... une salle d'hôpital, alors ?

— De l'hôpital La Riboisière. Je vous ai revu là, lundi dernier, assis sur un banc dans une cour où vous étiez tout seul. Je vous ai parié. Vous m'avez regardé, mais vous ne m'avez pas répondu.

— J'en demande bien pardon à monsieur. Et j'en suis encore à comprendre ce qui s'est passé... pourquoi (/gène et son ami l'Anglais m'ont planté là quand j'ai été dans le trou.

— Pour me voler, parbleu!

— Comment?.., vos meubles forcés... ce serait ces chenapans-là qui...

— Parfaitement. Quand ils vous ont vu ivre-mort, ils vous ont fouillé, ils ont pris dans votre poche la clé de

mon appartement et ils sont venus ici faire leur coup. C'était arrangé d'avance et l'affaire était bien combinée, car ils espéraient que vous ne survmiez pas à votre chute, et s'ils n'avaient pas oublié d'enlever ma carte de visite que vous aviez sur vous, on n'aurait jamais su que vous étiez mon valet de chaaibre.

— Ah ! les gredins ! Combien ont-ils volé à monsieur?

— Tout ce que j'avais ici d'argent et de valeurs au porteur.

— Monsieur a porté plainte?

— Non; mais la police a su qu^un vol a été commis chez moi.

— Monsieur a peut-être cru que j'étais d'accord avec eux? demanda timidement Baptiste.

— Je n'ai pas été le seul à le croire... et je ne vous cacherai pas que vous aurez bientôt à vous expliquer avec la police.

— Ah! je ne la crains pas. Je n'ai jamais fait tort d'un sou à monsieur. J'avais de trop beaux gages et trop de profits chez monsieur pour être tenté de le voler. C'est vrai que j'aimais à faire la noce. Monsieur me laissait trop de liberté et j'en ai abusé, mais si je n'avais pas eu des mauvaises connaissances, tout ça ne serait pas arrivé.

— Des mauvaises connaissances que vous ameniez chez moi.

— Je peux jurer que non. Ughne venait des fois m'attendre dans la rue Laffîtte, mais il n'est jamais monté chez monsieur... Je le lui ai défendu.

— Il savait tout au moins que je demeurais au numéro 9 et que j'avais souvent de l'argent chez moi.

— Ça, c'est vrai. J'ai eu le tort de lui dire que monsieur était riche et que l'appartement de monsieur était à l'entresol... mais je veux qu'on me coupe le

COU, si je lui ai jamais dit autre chose... pas même le nom de monsieur.

— Pas même mon nom?... c'est bien invraisemblable.

— Pas même ça... et s'il est \enu ici quand il a été débarrassé de moi, il n'a pas pu demander après monsieur, car il ne savait pas comment s'appelait monsieur. Il faut qu'il ait passé devant la loge sans rien dire.

— C'est probable, car le concierge n'a vu personne. En revanche, il affirme que vous êtes sorti vers quatre heures et demie avec un jeune homme qui, dit-il, est commis dans un grand magasin.

— C'est une histoire que le concierge a arrangée, f/gène n'est pas entré. Il m'avait donné rendez-vous sur le trottoir, en face du numéro 15... Le concierge sera venu se planter sous la porte cochère, comme il le fait à chaque instant, et il a pu apercevoir Ugène de loin... mais il ne lui a pas parlé, ni ce jour-là, ni jamais. Quant à l'histoire du magasin de nouveautés, c'est moi qui la lui ai contée pour me moquer de lui... parce qu'il est curieux comme une chouette, ce pipelet, et parce qu'il est toujours à se mêler de ce qui ne le regarde pas. Jamais Ugbne n'a travaillé dans un magasin.

— De quoi vit-il?

— Je n'ai jamais su au juste. Il m'a toujours dit qu'il faisait des affaires... et des bonnes, car il avait souvent des louis dans son gousset. Pourtant, il avait des hauts et des bas.

— Vous le connaissiez donc depuis longtemps ?

— Depuis un an, à peu près, mais je ne le fréquentais que depuis trois mois, tout au plus.

— Où l'aviez-vous rencontré ?

— Chez le marchand de vin de la rue de la Goutted'Or. Il y venait tous les soirs, quand les affaires n'allaient pas, et puis tout d'un coup on ne le voyait

plus pendant des huit jours. Quant il venait, nous faisions la partie avec des employés du quartier, dans l'arrière-boutique.

— Quel homme est-ce?

— Un homme très comme il faut... lia de la tenue... des manières...

— Et il s'est lié avec vous, sachant que vous étiez valet de chambre !

— Il ne le savait pas au commencement... il me prenait pour un commerçant. Plus tard, quand je lui ai dit que j'étais en service, il ne s'est pas fâché... il n'est pas fier.

— Et il espérait tirer parti de ses relations avec vous, en volant votre maître, quand il en trouverait l'occasion.

— Si j'avais pu m'en douter, je n'aurais pas continué à le voir, mais je ne m'en doutais pas. Maintenant, je n'oserais pas soutenir le contraire.

— Il a dû vous demander des détails sur moi, sur mes amis, sur la vie que je menais ?

— C'est vrai... mais je m'amusais à le faire poser. Je lui disais que monsieur était un marquis espagnol archimillionnaire et très original qui avait un nom impossible à prononcer... et il gobait toutes mes blagues.

Baptiste parlait d'abondance et avec un tel accent de sincérité que Fortelle pensa qu'il n'avait pas été le complice des voleurs. Peu lui importait du reste, puisqu'il avait fait son deuil de Targent volé. Ce fut plutôt pour l'acquit de sa conscience et pour mieux édifier le docteur, caché dans le cabinet, qu'il posa encore quelques questions à son ex-valet de chambre.

— Et l'Anglais qui a bu avec vous ? lui demanda-t-il.

— Quand il m'a payé l'absinthe, avec £/gène, au Moulin de la Galette, je ne l'avais jamais tant vu, répondit Baptiste sans hésiter.

— Le reconnaîtriez-vous ?

— Je le crois et pour sûr je reconnaîtrais (/gène.

— Alors si un agent de la Sûreté allait avec vous au cabaret de la rue de la Goutle-d'Or, vous pourriez lui indiquer cet homme?

— S'il y était, oui... et s'il me voyait, il ferait une drôle de tête... mais j'ai dans l'idée qu'il n'y reviendra pas. Après ce coup-là, il doit se méfier... et même, il aurait déjà filé en Angleterre avec l'autre que ça ne m'étonnerait pas.

— Vous n'avez jamais su où il demeurait?

— Pas plus que je ne savais son nom de famille.

— Voilà qui est incroyable \

— Monsieur ne connaît pas ce monde-là... Monsieur ne se figure pas ce que c'est que les camaraderies qui commencent devant le zinc d'un marchand de vin... on trinque ensemble... on joue la consommation aux cartes ou au billard... et puis, une fois dehors, chacun s'en va de son côté, sans s'inquiéter de ce que les autres deviennent.

Avec Ughne, ce n'était pas tout à fait ça. 11 avait fin. par savoir que je restais rue Laffitte. Alors, quand il voulaitm'inviter à faire la noce avec lui, le soir, il passait devant les fenêtres de monsieur, le matin, à l'heure où j'époussetais les persiennes, et il me faisait signe de descendre. Jamais il n'a passé la porte cochère.

— Vous n'alliez pas le rejoindre, habillé comme vous l'êtes? demanda Fortelle, sans avoir l'air d'y attacher beaucoup d'importance.

— Pardon!... je descendais en livrée. Le concierge pourra dire à monsieur qu'il ne m'a jamais vu sortir autrement.

— Alors, vous avez une chambre en ville, reprit vivement Fortelle.

— Moi!... une chambre en ville! balbutia Baptiste en rougissant.

— Oui... un logement où vous changiez de costume?

— Qui peut faire croire à monsieur que...

— La preuve, c'est que, quand on vous a trouvé dans la cave, vous étiez en redingote et en pantalon noir, comme un bourgeois... vous aviez un chapeau cloche qu'on a ramassé à côié de vous. Si, comme vous le prétendez, vous êtes sorti en livrée, vous ne vous êtes pas habillé dans la rue.

Depuis que son maître avait levé ce lièvre, Baptiste faisait piteuse mine et on voyait bien qu'il se sentait pris en faute.

— J'aime mieux dire la vérité à monsieur, murmurat-il. Quand je sortais pour aller nocer à la barrière, je ne voulais pas compromettre la livrée de monsieur. Je m'étais acheté des habits bourgeois et j'avais loué un cabinet dans un petit hôtel pas loin d'ici... rue de la Victoire. J'allais m'habiller là, en partant, et me rhabiller avant de rentrer. Mon pantalon à liseré et ma casquette doivent y être encore. Et ce matin, en m'éveillant, j'ai été bien étonné de voir sur une chaise, à côté de mon lit, mes habits de ville. Je n'ai trouvé que la veste que je mets pour faire l'appartement. Je n'y comprenais rien, mais quand monsieur m'a sonné, je commençais à me dire que j'avais dû me pocharder rudement hier, puisque j'avais oublié de changer de tenue.

— Alors, vous ne vous souvenez pas d'avoir été amené ici, cette nuit, en fiacre, par deux hommes qui vous ont aidé à vous coucher ?

— Comment ! Ugène et son Anglais auraient eu le toupet de...

— Ces deux hommes étaient deux infirmiers de Vhtpital. Vous ignorez donc que vous êtes somnambule?

— Somnambule?

— Oui. Vous dormez les yeux ouverts, et vous marchez en dormant.

Baptiste se recueillit un instant.

— Je me rappelle que ça m'est arrivé quand j'étais jeune, murmura-t-il, mais je croyais que c'était passé.

— Il paraît que non et vous comprenez à quoi m'expose votre infirmité. En vous promenant ainsi, vous pourriez mettre le feu...

— Alors, monsieur va me renvoyer? soupira Baptiste.

— Je verrai... je consulterai le médecin qui vous a soigné à La Riboisière. Il me dira si votre mal est incurable... et d'ailleurs, il faut avant tout que vous vous justifiiez d'avoir été le complice de ces coquins. Vous êtes sous le coup d'une arrestation. La maison est surveillée. Des agents vous attendent à la porte.

— Pour me mener rue de la Goutte-d'Or? Je ne demande pas mieux.

— C'est bien. Rentrez dans votre chambre et n'en bougez pas, jusqu'à ce que je vous sonne.

Baptiste s'en alla très penaud. Et dès qu'il fut sorti, le docteur sortit de sa cachette.

Il se frottait les mains, cet excellent docteur, et il dit à Fortelle :

— Eh! bien, que pensez-vous de mon expérience?... Tout s'est passé comme je l'avais prévu. Notre homme a recouvré la mémoire. Il aura toujours des accès de somnambulisme, mais il n'est pas fou.

— Est-il coupable ? demanda Fortelle.

— J'affirme que non, et à votre place je le garderais. Il vous aidera à trouver les voleurs.

— Je n'y tiens pas et je vais le remettre entre les mains des agents. Il s'expliquera avec eux.

— C'est vrai... je ne me souvenais plus qu'ils sont là tout prêts à le cueillir. Je ne peux pas les en empêcher, mais en sortant d'ici, je leur dirai deux mots. Je tiens à

revoir mon sujet et je veux être informé de ce qu'on aura fait de lui. Si on Tenvoie à Mazas, j'irai Ty visiter.

— Dans l'intérêt de la science, je comprends cela, dit Fortelle, mais j'avoue que le sort de ce drôle m'intéresse médiocrement. Je suis sur le point de quitter Paris pour un temps assez long et je ne laisserai pas mon appartement à la garde d'un homme qui a de si mauvaises connaissances. Il s'arrangera comme il pourra avec la police.

Il me répugnerait cependant qu'on le prît chez moi et j'ai bien envie d'appeler l'agent de la Sûreté qui fait le guet dans la rue.

— L'appeler I Pourquoi ? demanda le docteur.

— Pour lui répéter, devant vous, tout] ce que nous venons d'entendre et pour le prier de se contenter de suivre Baptiste que je vais charger d'une commission quelconque. Je voudrais qu'on ne l'arrêtât qu'à une certaine distance de cette maison... si on l'arrête. On évitera ainsi un esclandre et tout le monde y gagnera.

— Vous avez raison. Il faut faire monter ce policier.

— Oui, s'il est à son poste. Je vais m'en assurer, dit Fortelle, en ouvrant une des fenêtres de sa chambre.

Il s'y mit et, sur le trottoir en face, il aperçut l'agent de la Sûreté flânant devant la vitrine d'un marchand de tableaux.

Il le reconnut très bien, quoiqe'il ne le vît que de dos, et pour lui faire signe, il attendit qu'il se retournât.

A ce moment, une fiacre s'arrêta juste au-dessous de la fenêtre de Fortelle et Fortelle fut bien étonné d'en voir descendre l'oncle Paul.

Cette visite, qu'il n'attendait plus, lui eût été agréable deux jours plus tôt. Maintenant, elle le gênait, car il ne se souciait pas de mettre M. Noizet dans la confidence de ses démêlés avec son valet de chambre, et sa première pensée fut de se retirer de la fenêtre, mais Noizet

n'arrivait pas seul ; Noizet parlementait à la portière avec un monsieur qui semblait peu disposé à sortir de la voiture, et la curiosité de savoir qui était ce monsieur retint Fortelle.

La discussion devait être vive, car l'oncle gesticulait beaucoup et le monsieur ne se montrait toujours pas.

Il s'y décida enfin et Fétonnement de Fortelle se changea en stupéfaction.

Le visiteur récalcitrant, c'était M. Jules Beautreillis.

Que venait-il faire chez le rival qu'il avait évincé ? Le narguer ? Le provoquer ? Non. M. Noizet ne se serait pas associé à une démarche extravagante.

De toutes les conjectures qui se heurtaient dans la tête d'Edouard, aucune n'avait la moindre apparence de raison. Mais il fallait à l'instant même prendre un parti : recevoir ces messieurs ou leur fermer sa porte. Edouard, qui ne voulait pas avoir l'air de reculer devant un duel, se décida à les recevoir, et comme le médecin eût été de trop, il lui dit en lui prenant les deux mains :

— Mon cher docteur, voici deux visites qui m'arrivent et j'ai un service à vous demander. Voulez-vous vous charger de dire à l'agent qui monte la garde dans la rue tout ce que je lui aurais dit moi-mêpae? Je ne puis le recevoir en ce moment. Priez-le donc, de ma part, d'attendre quej'envoie Baptiste en course... ce sera bientôt, car ces messieurs, je suppose, ne resteront pas longtemps. Excusez-moi de ne pas vous retenir. Il s'agit de choses importantes qui n'ont aucun rapport avec l'aventure de mon valet de chambre.

— Je m'en vais, cher monsieur, répondit avec empressement le médecin de la Riboisière. Aussi bien, c'est l'heure de ma clinique à l'hôpital. Je m'entendrai en bas avec ce policier et j'espère vous revoir prochainement.

— Ce soir, chez vous, à votre consultation, dit Fortelle en reconduisant le médecin jusqu'à la porte de Tappartement.

Il aimait autant ouvrir lui-même, sans appeler Baptiste dont la présence l'aurait gêné pour s'expliquer avec ces messieurs.

Il les trouva sur le palier et ils s'y croisèrent avec le docteur.

Fortelle, remis de sa surprise, les reçut sans s'émouvoir. Il feignit de ne pas voir que M. Beautreillis le saluait et que Noizet lui tendait la main. Il les fit entrer dans le salon, leur offrit des sièges et s'assit en face d'eux. Tout cela froidement, silencieusement, comme un homme résolu à ne pas se départir d'une réserve absolue.

Il n'avait pas besoin de parler, il n'avait qu'à attendre.

En dépit de sa désinvolture habituelle, l'oncle Paul semblait assez embarrassé, mais ce n'était rien en comparaison de l'attitude de M. Beautreillis qui s'agitait sur son fauteuil et qui regrettait visiblement d'être venu.

Tout à l'heure, il n'était descendu de voiture qu'à contre-cœur. Maintenant, il paraissait avoir envie de s'enfuir.

— Mon cher Edouard, commença Paul Noizet du ton le plus dégagé qu'il put prendre, je m'aperçois que vous m'en voulez encore. Quand vous m'aurez entendu, vous ne m'en voudrez plus. Il y a deux jours que je dois venir vous voir avec monsieur. Je regrette d'avoir tant tardé et si je ne vous ai pas écrit pour nous annoncer, c'est que je craignais que votre réponse ne fût un refus de nous recevoir. J'ai préféré vous surprendre et nous voilà chez vous, mais...

— Veuillez m'apprendre le but de votre visite, inter-

rompit Fortelle agacé par ces préambules, très in. solites dans la bouche de l'oncle Paul, qui allait toujours droit au fait.

— Le but c'est de vous apprendre que samedi, c'està-dire après-demain, monsieur s'embarquera au Havre pour TAmérique.

— J'en suis fort aise ; mais en quoi, je vous prie, cette nouvelle peut-elle me toucher ?

— Allons ! décidément, mon cher, vous me tenez toujours rigueur. Pour vous montrer que vous avez tort, je vais vous parler clairement.

— C'est ce que je vous demande.

— Ecoutez-moi donc. Quand je vous ai rencontré, lundi dernier, rue de Rivoli, je vous ai dit pourquoi je m'intéressais à monsieur et ce que je comptais faire pour mettre un terme à une situation fausse qui était devenue intolérable pour tout le monde. Je viens aujourd'hui vous rendre compte du résultat de la mission que je me suis donnée. M. Beautreillis confirmera ce queje vais vous dire.

— A quoi bon ? demanda dédaigneusement Fortelle. Je n'ai jamais douté de votre parole.

— Je l'espère bien, mais il s'agit d'un cas tout particulier. Vous avez attaché beaucoup trop d'importance à certains incidents et vous avez pu croire que M. BeautreilUs s'occupait de ma nièce.

Fortelle prit une figure à faire geler en plein été le grand bassin des Tuileries.

— Eh bien ! mon cher Edouard, vous vous êtes absolument trompé. Il est tout naturel que M. Beautreillis ait trouvé Simone charmante et qu'il l'ait laissé voir. Il est tout aussi naturel que ma belle-sœur ait fait bon accueil au sauveur de sa fille.

— Vous m'avez déjà dit cela l'autre jour, près de la terrasse des Feuillants.

— Oui, mais ce que je n'ai pas pu vous dire quand je vous ai rencontré, c'est que, le soir même, j'ai vu Simone qui s'est expliquée avec moi de la façon la plus catégorique. Ses sentiments n'ont jamais varié. Elle n'a pas cessé d'être votre fiancée et elle déplore que vous ayez pu croire à des apparences.

— Madame Noizet m'a tenu un autre langage.

— Octavie n'a que voix consultative, dit en souriant l'oncle Paul, et ma nièce est parfaitement résolue à n'épouser que vous. Vous devez comprendre maintenant pourquoi j'ai tenu à amener ici M. Beautreillis. Je ne parlerais pas ainsi devant lui, si j'avais le moindre doute sur les intentions de Simone.

Et comme Fortelle restait glacial, Noizet reprit :

— Laissez-moi ajouter que j'ai eu avec M. Beautreillis un entretien sérieux. Je lui ai représenté que ses fréquentes visites à ma belle-sœur pourraient être mal interprétées, et il a reconnu de très bonne grâce qu'elles devaient cesser. Le meilleur moyen d'y couper court, c'était qu'il quittât la France. Je lui ai offert de l'adresser à mon correspondant de New-York qui se chargera de l'occuper. Il a accepté et il vient vous annoncer son départ.

— M. Beautreillis a bien de la bonté, dit ironiquement Fortelle. Il ne me devait pas cette visite et il est libre d'aller oîi bon lui semble. Je vais partir moi aussi et je n'aurais jamais songé à lui en faire part.

— Partir! vous ! s'écria l'oncle.

— Oui, pour un grand voyage en Orient. J'ai demandé un congé; je l'ai obtenu, et, d'ici à très peu de jours, j'aurai quitté Paris.

— Je ne veux pas le croire.

— Vous le verrez.

— Vous êtes donc irréconciliable? demanda gaiement Noizet.

— Oui, et intransigeant, répliqua Fortelle sans sourciller.

— Il ne s'agit pas de transiger avec quoi que ce soit ; il s'agit tout simplement de ne pas affliger ceux qui vous aiment.

— De qui parlez-vous?

— Mais... de moi, d'abord... et surtout de ma nièce.

— Mademoiselle Noizet se consolera, si tant est que mon départ lui cause quelque chagrin, et madame Noizet sera certainement ravie de ne plus me voir. Mais permettez-moi de vous le dire, nos appréciations contradictoires ne doivent pas intéresser M. Beautreillis. J'ai reçu la communication que vous aviez à me faire. Il me semble que cela suffit et qu'il est inutile de prolonger un entretien qui n'a plus d'objet.

L'oncle Paul n'était pas d'un naturel endurant et, en toute autre circonstance, il aurait très mal pris cette invitation à sortir fort peu déguisée, mais il s'était juré de ramener le fiancé de Simone^ et il se figura que, si Fortelle restait intraitable, c'était que le faux Beautreillis s'abstenait de faire sa partie dans une conversation qui aurait dû être un trio et qui jusqu'à présent n'était qu'un duo.

— Parlez donc, monsieur! dit-il. Expliquez vos intentions que vous m'avez déclarées très nettement. Affirmez à M. Fortelle que votre décision est prise et qu'elle est irrévocable. Je vous accompagnerai au Havre, samedi, et votre place est retenue sur le paquebot la Bourgogne,

— Parfaitement, murmura Beautreillis qui depuis le commencement de l'entrevue, n'était fpas du tout à ce qu'on disait. Je suis prêt et...

— Je n'en doute pas, interrompit Fortelle. Il est possible que je prenne, le même jour, l'express de Vienne-

Gonstanlinople. Je serais déjà parti, sans cette sotte affaire de vol.

— Tiens ! s'écria Noizet, je l'avais oubliée. Mais laissez-moi croire que ce n'est pas elle qui vous a retenu e^vouez que vous êtes resté, parce que vous sentez bien que ce brusque départ serait une folie... j'allais dire une mauvaise action.

— Non, monsieur. Je suis resté parce que le préfet de Police m'a fait inviter à ne pas m'éloigner de Paris.

— Que me dites-vous-là?

— On est sur la trace des voleurs, et tant qu'on ne les aura pas trouvés...

— Voilà du nouveau, par exemple. Et votre argent?

— Je ne le reverrai jamais.

— Je le pense bien. Aurait-on mis la main sur votre coquin de valet de chambre? Ce serait un miracle.

— Le miracle s'est produit.

— Alors, il n'a pas été brûlé à l'Opéra-Comique, comme nous l'avions cru?

— ■ Il n'y était pas. On Ta trouvé dans une cave où ses complices l'avaient jeté.

— On Ta trouvé... mort?

— Non pas. Il a survécu à sa chute. On Ta porté à l'hôpital, on l'y a soigné...

— Et il a fait des aveux?

— Il prétend qu'il n'a pas pris part au vol. Mais je vous ferai remarquer, mon cher Noizet, que tous ces détails ne doivent pas intéresser beaucoup M. Beautreillis. Je ne vous ai parlé de cette ennuyeuse histoire que pour vous expliquer comment je suis retenu à Paris, et il est inutile de...

— Pardon; elle m'intéresse, moi, s'écria Tonde Paul. Parlons-en, au contraire.

S'il eût pris la peine de regarder le fils de Gécilia Ga-

tanzaro, il aurait vu qu'elle l'intéressait aussi, quoi qu'en pût penser Fortelle.

Depuis qu'il en était question, M. Beautreillis n'avait plus cet air froidement poli qu'il savait si bien prendre dans certaines occasions. Déjà, en arrivant, il s'était troublé, mais il s'était remis très vite. Maintenant, on lisait sur son visage qu'il se sentait mal à son aise dans ce salon oii son protecteur l'avait conduit. Noizet ne prenait pas garde à ce changement, mais Fortelle com- ^ mençait à s'en apercevoir. Et Noizet lui demanda :

— Gomment ce drôle a-t-il l'audace de soutenir qu'il est innocent?

— Il Test, j'en suis convaincu... et c'est aussi l'avis du médecin de l'hôpital qui a entendu ses déclarations.

— Alors, comment explique-t-il le vol?

— Des chenapans l'ont entraîné dans un cabaret de barrière, où ils l'ont fait boire. Quand il a été ivre-mort, ils l'ont fouillé, ils lui ont pris la clé de mon appartement... et ils sont entrés chez moi sans que le portier les ait vus.

— Baptiste les a désignés ?

— Il n'en connaît qu'un... encore ne le connaît-il que par son prénom... un certain Eugène, qu'on va rechercher.

— On devrait déjà l'avoir trouvé.

— Oh! la police n'a pas perdu de temps. Baptiste, assommé par sa chute, est resté six jours sans parler...

— Et il est encore à l'hôpital?

— Non. Il est ici depuis hier soir.

— Comment! chez vous ! j'espère que vous ne l'avez pas repris à votre service ?

— Je l'ai repris... provisoirement... on m'en a prié... la police tient à l'avoir sous sa main... je ne le garderai pas, puisque je vais partir.

— C'est déjà beaucoup trop qu'il soit rentré dans cet appartement que ses jolis camarades ont mis au pillage. Mais, puisqu'il y est, je voudrais bien le voir et l'interroger.

^ — Il me semble que ce n'est pas le moment, murmura Fortelle, en regardant du coin de l'œil Beautreillis qui venait de se lever.

— Pourquoi donc? Je suis très curieux de l'entendre et M. Beautreillis n'est pas de trop.

— Je vous demande pardon, monsieur, dit le visiteur malgré lui; j'ai à terminer mes préparatifs de départ, et je vous demande la permission de me retirer.

— Non... non.., restez, je vous prie... ce sera l'affaire d'un instant et ça vous amusera. C'est un type, ce valet de chambre.

Faites-moi donc, mon cher Edouard, le plaisir de l'appeler.

Fortelle hésita un instant. 11 jugeait inutile de faire assister M. Beautreillis à l'entrevue que l'oncle Paul réclamait avec tant d'insistance ; et, d'autre part M. Beautreillis faisait une si singulière figure que Fortelle voyait bien que ce monsieur tenait essentiellement à éviter de s'aboucher avec le valet de chambre ressuscité.

C'était une raison pour que Fortelle se prêtât à lui infliger ce désagrément.

— Vous le voulez absolument? demanda-t-il.

— Je vous en prie, répondit Noizet.

— Je vous préviens que vous ne l'interrogerez pas longtemps. J'ai promis de le remettre ce matin entre les mains de la police et l'heure s'avance. Il est attendu en bas par des agents de la Sûreté qui vont le suivre et l'arrêter au bout de la rue.

— Ils feront bien et je vous promets de ne pas retarder l'opération. Je ne demande qu'à le voir et à lui poser deux ou trois questions.

— Soit! dit Fortelle.

Et il se leva pour aller tirer un cordon de sonnette qui pendait près de la cheminée.

Ce mouvement fit qu'il se trouva, sans l'avoir cherché, entre Beautreillis et la porte par laquelle ces messieurs étaient entrés ; de sorte que, pour sortir, Beautreillis eût été obligé d'écarler Fortelle qui lui barrait le passage.

Fortelle sans trop savoir pourquoi, crut deviner qu'il y songeait et Fortelle eut soin de ne pas bouger de place.

Noizet, qui ne s'apercevait pas de ce manège, était resté assis, attendant tranquillement que le valet de chambre parût. Et Baptiste ne tarda guère à entrer par la porte qui communiquait avec la chambre à coucher.

— Monsieur a sonné? demanda-t-il tout surpris de trouver en compagnie son maître qu'il avait laissé seul.

— Oui, répondit Edouard. Avancez ! M. Noizet veut vous voir.

Baptiste connaissait l'oncle Paul, qui était venu plus d'une fois chez le futur mari de Simone, et il allait à lui, lorsqu'il aperçut l'autre.

La scène changea immédiatement.

M. Beautreillis recula jusqu'à toucher Edouard, planté devant la sortie, mais le valet de chambre, arrivant sur lui d'un bond, le prit à la cravate et se mit en devoir de l'étrangler, sans autre forme de procès.

-r- Il fallait nous dire qu'il était fou I s'écria Noizet, en se précipitant au secours de son protégé.

Secours inutiles, car Beautreillis n'avait pas eu de peine à se débarrasser de l'étreinte d'un agresseur moins jeune et moins vigoureux que lui, et il le maintenait en lui tordant les mains.

— Canaille I... brigand!... voleur...! assassin!... vociférait Baptiste en se débattant, sans parvenir à se dégager.

— Edouard!... sacrebleu!... aidez-nous à mater cet enragé, criait Toncle Paul qui avait saisi Baptiste à bras le corps.

— C'est un guet-apens, disait Beautreillis, pâle de rage. On m'a attiré ici pour me livrer aux brutalités d'un valet... c'est à son maître que je m'en prendrai.

— Gredin ! hurla de plus belle TinfortunéBaptiste. C'est toi qui m'as tendu un guet-apens I... c'est toi qui m'as jeté dans un trou pour me prendre mes clefs dans ma poche!... Le voilà, monsieur, le voleur qui a pillé votre appartement !.. le voilà le bel Ugène!

— Je m'en doutais, murmura Fortelle, en donnant un tour de clef à la porte de l'antichambre.

L'oncle Paul commençait à comprendre, et lâchant Baptiste, il dit à Beautreillis :

— Laissez cet homme. Il ne se sauvera pas et il faut qu'il s'explique. Je le veux.

— Je n'ai que faire de ses explications... c'est indigne ce qui vient de se passer... M. Fortelle m'en rendra raison... mais je ne resterai pas une minute de plus dans ce coupe-gorge.

— Je vous déclare, moi, que vous ne sortirez pas d'ici avant d'avoir prouvé que ce domestique vous accuse à faux, répliqua durement le fiancé de Simone.

— Je l'en défie bien, dit Baptiste, en frottant ses poignets meurtris par les doigts de fer de Beautreillis qui venait de le repousser rudement. Oui, expliquons-nous, je ne demande que ça... et maintenant que je le tiens, ce gueux-là, il va me payer tout ce qu'il m'a fait. J'ai passé huit jours à l'hôpital; je veux qu'il couche, ce soir, au dépôt.

Ce fut dit avec tant de verve et de conviction que Noizet ne douta plus de la sincérité du valet de chambre. On ne se lance pas ainsi quand on n'est pas sûr de son fait.

Noizet tombait de toute la hauteur de ses récentes illusions. Ce fils qu'il croyait déjà très capable de transiger avec l'honneur, mais qu'il ne désespérait pas encore de ramener au bien^ ce fils dégénéré n'était qu'un coquin de bas étage.

Elles étaient loin les belles théories sur l'influence de la race; sur l'atavisme, comme on dit maintenant.

Le noble sang des Catanzaro et l'honnête sang des Noizet n'avaient pas fait de ce bâtard un galant homme. Paul Noizet avait engendré un voleur de l'espèce la plus vulgaire. Il y avait de quoi rabattre l'orgueil de ce bourgeois éclairé, de ce sceptique impeccable qui se flattait d'avoir transmis ses qualités au produit illégitime d'une mère dévoyée et d'un père insouciant.

Et ce drôle sans vergogne, Noizet s'était naïvement eff'orcé de le tirer de la fange oîi il avait roulé; Noizet qui s'était si souvent moqué des gens assez niais pour tenter de relever une femme déchue, Noizet avait fait pis. Noizet avait favorisé les projets de ce dégradé qui visait à épouser Simone pour sa fortune. Et ce honteux mariage avait failli s'accomplir! Un peu moins de raison dans la cervelle d'une enfant élevée par une mère extravagante, et Simone serait tombée dans les grifles de cet aventurier qui avait fait tout ce que peut faire un homme vil, tout, jusqu'à vivre aux dépens d'une créature comme Zoé Goligny.

La chute était rude pour l'oncle Paul, et la blessure faite à sa vanité le rendait intraitable. Il était déjà décidé à faire justice de cet indigne rejeton, à arracher de son cœur le penchant qu'il avait eu pour lui, à le retrancher même de son souvenir, comme on jette au feu, quand il est pourri, un arbre qu'on a planté.

Il ne voulait cependant pas le condamner sans l'entendre.

Fortelle se taisait; Forlelle avait le beau rôle et il

voulait s'y tenir, sans se donner la peine d'exécuter luimême le misérable que lui préférait la veuve Noizet.

Beautreillis faisait encore bonne contenance et on voyait qu'il ne désespérait pas de se tirer de là à force d'impudence.

Baptiste, qui ne songeait, lui aussi, qu'à se tirer de peine, avait commencé une charge à fond contre cet f/gène, auteur de tous ses maux, et il n'était pas homme à s'arrêter en si beau chemin.

— Silence! lui dit Toncle Paul, de ce ton qui fait taire les valets de chambre. Bornez-vous à me répondre, quand je vous interrogerai.

Mon cher Fortelle, je vous ferai tout à l'heure des excuses, mais je vous prie de me laisser d'abord vider cette affaire.

Et maintenant, monsieur, reprit Noizet en s'adressant à Beautreillis, à nous deux!

— A quoi bon ce langage de mélodrame? ricana le fils de Cécilia. Pour que l'effet fût complet, vous devriez rejeter la tête en arrière et croiser vos bras sur votre poitrine.Vous auriez toutà fait l'air d'un fort premier rôle.

Le misérable changeait de tactique. Il devenait insolent, et c'était bien la preuve qu'il se sentait perdu. Mais cette nouvelle attitude cachait un calcul que l'oncle Paul ne pouvait pas encore apercevoir.

Le rouge monta au visage de Noizet et il eut beaucoup de peine à se contenir; et pourtant il était ainsi fait qu'il prit cet exès d'audace pour une marque d'énergie. It lui aurait déplu de voir ce garçon tomber à ses pieds et implorer sa grâce.

Le cœur des pères a de ces bizarreries.

Mais il fallait éclaircir la situation avant d'en finir avec l'amant de Zoé.

— Assez, monsieur! dit impérieusement Noizet. Vous êtes accusé. Justifiez-vous, si vous pouvez.

— Me justifier I répliqua Beautreiilis, en haussant les épaules. Vous vous figurez donc que je vais discuter avec votre valel de chambre?

— Oh ! ne fais pas le nnalin, cria Baptiste. Tu n'étais pas si fier quand nous buvions sur le comptoir du mastroquet de la rue de la Goutte-d'Or. Il te reconnaîtra bien quand les agents t'y mèneront avec moi... et ils sont en bas, les agents... Mon maître n'a qu'à les appeler...

— Je vous ai déjà dit de vous taire, interrompit l'oncle Paul.

Maintenant, mon cher Edouard, faites-moi la grâce de m'apprendre ce qui s'est passé ici avant mon arrivée.

— Ne le devinez-vous pas? dit Fortelle. Baptiste, qui avait perdu la mémoire à l'hôpital, Ta retrouvée en se réveillant ici, dans sa chambre II m'a avoué spontanément qu'il avait de mauvaises connaissances... Entre autres, un certain Eugène, qu'il est allé rejoindre le soir de l'incendie de l'Opéra-Comique, qui a essayé de se débarrasser de lui en le poussant dans une cave, qui lui a pris la clé de mon appartement et qui est venu me voler avec un autre gredin. Baptiste se faisait fort de les retrouver et il ne demandait qu'à conduire les agents de police au cabaret que fréquentaient ces malfaiteurs. Il ne se doutait pas plus que moi que vous alliez m'amener le chef de la bande, et quand il s'est trouvé face à face avec ce monsieur, vous avez vu qu'il n'a pas hésité.

— C'est vrai, dit Noizet.

Et à Beautreiilis, il demanda :

— Qu'avez-vous à dire?

— Rien, répondit froidement Beautreiilis. C'est vous qui m'avez amené ici ; c'est à vous de me défendre.

Cette réponse fut pour l'oncle Paul un trait de lumière. Le plan de Beautreiilis lui apparut clairement.

Beautreillis voulait dire : « Osez donc me livrer à la police I La honte de mon arrestation rejaillira sur vous qui m'avez patronné. » Et Noizet comprit que, pour éviter un scandale, il ferait bien de changer de méthode. Une explication en présence de Fortelle et de son domestique aurait mis les choses au pire et elle ne lui aurait rien appris. Donc, il valait mieux qu'elle se poursuivît en tête à tcte avec le coupable, cette explication qui ne pouvait aboutir qu'à une catastrophe.

Mais Noizet était toujours l'homme du premier mouvement, et il lui prenait des envies de demander pardon à Fortelle du mal qu'il lui avait fait. Il y résista, parce qu'il se souvint fort à propos qu'il avait d'abord à régler le compte du faux Beautreillis, et il dit au fiancé de Simone :

— Mon cher Edouard, voulez-vous me laisser un instant seul avec monsieur?

— Gomme il vous plaira, répondit Fortelle. Je dois cependant vous prévenir que je me suis entendu hier avec un agent supérieur de la police de Sûreté, et que l'heure approche où il va monter ici pour emmener Baptiste.

— Je ne vous demande que dix minutes.

Fortelle s'inclina et fit signe à son domestique de le suivre dans la chambre à coucher.

Baptiste obéit, en grommelant :

— Ça m'est égal qu'ils m'emmènent, pourvu qu'ils emmènent aussi l'autre.

Dès qu'ils furent partis, Noizet retira la clé que Fortelle avait laissée à la serrure de la porte de sortie et dit à Lucien :

— Qu'allez-vous faire maintenant?

— Attendre que vous me tiriez de l'impasse oti vous m'avez mis, répondit Lucien sans s'émouvoir.

— Je ne connais qu'un moyen...

— Partir pour l'Amérique ? Je ne demande pas mieux. Encore faut-il que vous m'ouvriez cette porte.

— Alors, vous croyez que rien n'est changé? Vous croyez que je vais vous conduire au Havre et vous recommander à mon correspondant de New-York?

— C'est vous qui me l'avez offert.

— Oui... quand je ne savais pas que vous aviez volé.

— Et maintenant, vous n'imaginez rien de mieux que de me livrer à la police?

— Je vous conseille de vous brûler la cervelle.

— Vraiment?... Eh bien ! moi, je n'en vois pas la nécessité. Il est toujours temps d'en venir là.

Noizet eut un serrement de cœur. Son fils était un lâche. Et sa lâcheté n'était égalée que par son cynisme.

En lui disant brutalement son fait, Noizet s'attendait à des protestations d'innocence, et le misérable ne prenait même pas la peine de contester qu'il eût volé.

C'était pis que s'il eût avoué, car en avouant, il n'aurait pas manqué d'ajouter qu'il se repentait.

Oii voulait-il en venir en répondant de la sorte ? Espérait-il que Noizet, intimidé par tant d'audace, allait se faire son complice en l'aidant à se soustraire au châtiment de ses crimes?

— Ce n'est pas que j'aie peur de la mort, reprit le drôle d'un air dégagé. Je l'ai bravée trop souvent pour la craindre. Mais j'estime qu'il ne faut jamais jeter ses cartes avant que la partie soit perdue... et la mienne ne l'est pas. Elle le serait peut-être si vous vous mettiez contre moi, et c'est ce que vous ne ferez pas, car il vous en coûterait trop cher.

— Qu'osez-vous dire?

— Oh ! vous m'entendez bien, et vous allez m'aider à aller chercher meilleure fortune de l'autre côté de

l'Atlantique. On est moins rigoriste là-bas... on ne s'y informera pas de mes antécédents, et, d'ailleurs, votre correspondant répondra de moi.

— Ah ! c'est trop d'impudence ! Vous n'irez pas à New- York... vous irez à Nouméa... et puisque vous m'y forcez, je vais faire appeler les agents qui vont vous conduire au Dépôt. C'est la première étape sur la route du bagne.

Noizet fît un pas vers la porte de la chambre où se tenait Fortelle, mais il n'en fit qu'un.

— Me livrer à la police? lui dit Lucien ; je vous en défie.

Noizet s'arrêta. Il voulait savoir quelle menace cachait cette espèce de provocation. Il fut servi à souhait.

— Si vous me livriez, continua Lucien, je n'aurais qu'à dire ce que je sais pour vous rendre odieux à tout le monde... odieux aux jugesqui mecondamneraient... et même aux agents qui me mettraient la main au collet.

— Pourquoi? demanda froidement l'oncle Paul. Parce que j'ai dîné avec vous chez ma belle-sœur?... Allons donc !... je dirais, moi, comment vous y avez été reçu.

— S'il n'y avait que cela, on vous blâmerait assurément, mais on ne ferait que vous blâmer.

On conspuera un père qui dénonce son fils. A ce coup qu'il aurait dû prévoir, Noizet pâlit et ne trouva pas immédiatement la riposte.

— Oseriez-vous nier que vous êtes mon père ? reprit Lucien en le regardant fixement. Vous avez essayé de me faire prendre le change, mais je n'ai pas été la dupe de vos explications entortillées et je n'ai pas cru un seul instant que j'étais le fils d'un de vos amis. J'ai deviné la vérité le jour bîi je vous ai rencontré chez cette

créature, et si j'ai feint d'accepter Thistoire absurde que vous avez jugé à propos de me conter, c'est que j'espérais que, plus tard, vous auriez la loyauté de vous déclarer.

Je voulais vous laisser le mérite de me reconnaître spontanément. Vous ne l'avez pas fait, mais maintenant je suis certain que j*ai le malheur d'être votre fils. Vous vous appelez Paul; moi, je m'appelle Paolo... En italien, c'est le même nom... et ce nom, c'est ma mère qui l'a choisi. Vous voyez que je suis fixé.

— Je n'ai rien à vous répondre, murmura Noizet, très troublé.

— Je le conçois, mais que répondrez-vous à ceux qui vous demanderont comment vous avez eu l'abominable courage de déposer contre moi? Direz-vous que je ne suis pour vous qu'un étranger? Moi, je dirai que vous avez séduit ma mère et que vous l'avez abandonnée...

— Taisez-vous, malheureux! vous savez bien que j'ai tout fait pour la retrouver.

— Ah! vous l'avouez donc enfin, cette paternité dont vous vous cachiez comme d'une mauvaise action. Je regrette qu'il n'y ait là personne pour vous entendre. Si j'appelais votre ami, il serait complètement édifié et nous verrions s'il songerait à épouser mademoiselle Noizet.

— Vous ne ferez pas cela 1... ou je.. .

— Soyez tranquille. Je ne liens pas à l'empêcher d'entrer dans votre famille. Je me contenterai de proclamer partout que vous êtes mon père... je le crierai sur les toits... et quand vous m'aurez fait expédier à Nouméa, comme vous le dites si agréablement, tout Paris saura que vous avez un fils au bagne.

Je n'aperçois pas ce que vous y gagnerez,

— J'aurai fait mon devoir d'honnête homme.

— Vous croyez?... Ah ! vous avez une singulière façon d'entendre le devoir, vous!... Débaucher une jeune fille bien née, Toublier elle et son enfant, vivre en jjoie pendant de longues années, et plus tard, lorsque i^ar miracle vous trouvez cet enfant sur votre chemin, aU moment oîi il vient de sauver la vie à votre nièce, non seulement vous vous dispensez de le reconnaître, mais vous renvoyez en prison !

Est-ce là ce que vous appelez faire votre devoir?

— Un devoir pénible, mais un devoir.

— Pénible?... allons donc!... Vous n'aviez qu'à ne pas m'amener ici. Je n'aurais jamais rencontré cet ignoble valet qui m'accuse. Mais vous saviez très bien que je Vj trouverais.

— Ce n'est pas vrai !

— Vous le saviez, vous dis-je î... et vous m'avez tendu un piège odieux. L'offre que vous m'avez faite de me commanditer en Amérique n'était qu'un prétexte pour m'imposer cette ridicule démarche à laquelle j'ai eu la faiblesse de consentir.

Et quand j'ai hésité au dernier moment, à la porte de cette maison, vous avez su trouver, pour me décider, des arguments perfides... vous avez fait appel à ma loyauté... à ma délicatesse, et vous avez réussi à me persuader que je devais une réparation à votre protégé.

— Vous êtes fou!.:, et il aurait fallu que je le fusse moi-même pour préparer la scène que je subis en ce moment.

— Mais non!... mais non !... vous saviez très bien ce que vous faisiez... et je vais vous dire, moi, ce que vous vouliez. Depuis le jour que vous avez su que j'existais et que j'étais à Paris, je vous gênais. Vous pensiez que, tôt ou tard, je découvrirais la vérité, et que je réclamerais ma place au soleil... l'idée vous est venue tout de suite de vous débarrasser de moi. Vous vous

êtes dit : « Que me veut ce bâtard et pourquoi vient-il troubler mon repos?... J'y liens à mon repos et quand j'aurai fait condamner l'intrus qui s'avise de me déranger, je reprendrai ma vie de bourgeois égoïste. »

Et vous espériez mieux encore... vous espériez que je me tuerais! Ce moyen radical avait toutes vos préférences. Aussi, après m'avoir laissé insulter et accuser par un laquais, vous m'avez engagé poliment à me brûler la cervelle. C'est tout ce que vous avez trouvé à me dire, après vingt-cinq ans d'oubli!... Ah! ce serait vraiment commode d'abandonner un enfant à toutes les suggestions de la misère et de le pousser au suicide, quand il reparaît !... Voilà votre morale, àvous autres!... et vous osez parler de devoir accompli !

Pour déclamer avec tant d'abondance contre cette malheureuse bourgeoisie qui est devenue la bête noire des anarchistes, il fallait que le fils de Cécilia eût fréquenté les clubs révolutionnaires.

Noizet n'en revenait pas de l'entendre déblatérer ainsi et n'essaya pas de réfuter les injurieuses accusations que ce fils ingrat lui jetait à la face. Les arguments ne lui auraient cependant pas manqué. Il n'aurait eu qu'à rappeler ce qu'il avait fait pour un aventurier qu'il aurait dû, dès le lendemain de l'incendie, consigner à la porte de la maison de sa belle-sœur.

Blessé au cœur et humilié dans son amour-propre, Noizet dédaignait de discuter.

Sa résolution était prise et les menaces de Lucien ne l'avaient pas ébranlée. Il était résigné à supporter les conséquences d'une faute de jeunesse, et si ce malheureux se vengeait en se vantant publiquement d'être son fils, il en arriverait ce qu'il pourrait. Après tout, il n'était pas responsable de l'avilissement de ce fils auquel il avait d'abord tendu la main.

Le seul reproche qu'il eût à se faire, c'était d'avoir

eu la faiblesse de le soutenir et même d'encourager certaines espérances. Il avait été cruellement châtié de son erreur, mais le châtiment était mérité et il se devait à lui-même de rester inflexible.

Du reste, si, par impossible, il eût encore douté que Lucien fût coupable du plus bas des crimes, les discours de l'accusé auraient suffi à le convaincre.

Au lieu de se défendre, cet étrange accusé attaquait.

Il récriminait contre Noizet, contre Fortelle, contre Baptiste, contre tout le monde ; mais il ne protestait pas contre Taccusation. Il n'avait pas dit une seule fois: « Je suis innocent. »

Il est vrai que ce n'était pas assez de le dire ; il aurait fallu le prouver; et s'il s'abstenait de nier le vol, c'est qu'il sentait qu'on ne peut pas nier ce qui est évident.

11 n'espérait donc pas gagner sa cause en s'adressant à la raison de Noizet, et de quelque façon que se terminât cette scène, il ne pouvait plus compter sur son appui.

Ce qu'il voulait, c'était échapper au danger immédiat d'être arrêté et il dépendait encore de Noizet de le préserver de ce fâcheux dénouement.

Pour l'amener à le laisser partir, il avait essayé de l'effrayer en lui montrant les conséquences d'un procès criminel qui occuperait tout Paris.

Comme les avocats d'assises suivent sur le visage des jurés l'effet que produit leur éloquence, Lucien observait la physionomie de Noizet et s'apercevait que ses menaces ne le touchaient pas,

Il s'agissait de découvrir le défaut de cette cuirasse d'indifférence et Lucien, croyant l'avoir trouvé, reprit avec une violence qui ressemblait à de la rage :

— Eh bien I vous paierez cher votre infâme con-

duite... plus cher que vous ne pensez. Vous vous moquez d'être compromis parce que vous vous figurez que votre situation vous met à Tabri des atteintes d'un déhérité comme moi... vous passez pour être un partait gentleman, vous êtes riche. Vos pareils ne vous mettront pas en quarantaine pour une* peccadille... renier son fils, pour ces messieurs, ce n'est rien, moins que rien... et si je me contentais de dénoncer vos torts envers moi, vous continueriez à marcher la tête haute, mais je ne m'en tiendrai pas là, sachez-le bien, et je ne m'en prendrai pas à vous seul.

— A qui donc encore ? demanda dédaigneusement Noizet.

— A votre nièce que vous aimez tant... à cette fille légitime de votre frère à laquelle vous sacrifiez votre fils naturel. Si vous me faites arrêter, je ne la ménagerai pas.

— Que direz-vous d'elle?

— Beaucoup de choses dont vous ne vous doutez pas. Elle ne vous a pas pris pour confident, je suppose. Les demoiselles de votre monde ne racontent pas leurs fredaines à leurs oncles.

— Misérable !

— Oh ! pas de grands mots! Vous ne me faites pas peur et je vous répète que j'en suis avec elle à un point que vous ne soupçonnez pas. Si vous tenez à vous renseigner là-dessus, rappelez-lui donc le dîner dans le jardin de sa mère et demandez-lui ce qui s'est passé entre elle et moi, quand nous nous sommes trouvés ensevelis sous un rideau de toile. Elle ne l'a pas oublié le serment que nous avons échangé... avec un baiser.

— Vous mentez I

— Mais non... et tout le monde me croira, quand je raconterai la scène... elle a eu des témoins... sans compter la famille... il y avait le valet de chambre de

votre belle-sœur et le maître d'hôtel qu'elle avait engagé pour servir à table... et si je passe en Cour d'assises, je la raconterai en pleine audience... on me fera taire, c'est possible, mais l'effet sera produit et vous aurez, je le crains, beaucoup de peine à marier mademoiselle Noizet.

Atterré, bouleversé, l'oncle Paul ne trouvait pas une parole pour arrêter ce déluge d'infamies.

Lucien était très capable de se venger comme il l'annonçait, et Noizet se demandait s'il avait bien le droit d'exposer Simone à la basse vengeance de ce bâtard.

Il mentait assurément, mais qu'importait qu'il mentît, s'il se trouvait des gens pour croire à ses calomnies? Et il s'en trouve toujours.

Dans tous les cas, les reporters judicaires ne se priveraient pas de mentionner ce curieux incident d'audience. Ils auraient beau le commenter pour en atténuer la portée et blâmer énergiquement l'accusé, des milliers de lecteurs apprendraient qu'un voleur s'était vanté en plein prétoire d'avoir flirté de très près avec mademoiselle Noizet.

Pour prévenir ce malheur, l'oncle Paul n'avait qu'à laisser échapper un gredin qu'il n'était pas chargé de garder.

Si l'oncle Paul avait pu deviner ce qui allait se passer chez son ami Fortelle, l'oncle Paul, au lieu d'y amener Lucien, se serait certainement empressé de l'envoyer se faire pendre ailleurs.

Qui l'empêchait maintenant de le mettre dehors? Il suffisait de lui ouvrir la porte du salon. Au début de l'entretien, il avait ôté la clé de la serrure et il la tenait encore à la main.

Les agents qui faisaient le guet dans la rue n'arrêteraient certainement pas un homme que personne ne leur avait signalé et qui ne portait pas écrit sur

sa figure ce nom d'Eugène dénoncé par Baptiste.

Lucien s'aperçut vite que Noizet hésitait et il en profita pour dire froidement :

— Ce sera très malheureux pour elle et pour vous, mais vous l'aurez voulu. Il n'aurait tenu qu'à vous de vous débarrasser de moi, sans rien risquer, et vous ne m'auriez jamais revu, car je ne serais pas resté un jour de plus à Paris. Calomnié comme je le suis, je ne tiens pas à disputer ma liberté et ma réputation au valet qui m'accuse. J'ai sur moi l'argent que j'ai gagné aux courses, et je n'ai pas besoin de vous pour passer en Amérique. Si vous ne vous étiez pas fait, je ne sais pourquoi, l'auxiliaire de ce drôle, je serais allé tout droit à la gare de l'Ouest, sans même entrer au Grand- Hôtel en passant.

Et comme je n'ai pas de rancune, j'aurais oublié que vous avez durement refusé de me reconnaître pour votre fils.

C'était lui, maintenant, qui'ofTrait le pardon à Noizet, au lieu de se traîner à ses genoux.

Et Noizet était dans un tel état d'esprit que ce comble d'impudence le laissa froid.

11 hésita un instant, puis sans dire un seul mot, il ouvrit doucement la porte et, d'un geste méprisant, il la montra au fils de Cécilia.

— A la bonne heure ! ricana le drôle, en se glissant j dans l'antichambre qu'il traversa sur la pointe du pied, pour gagner prestement l'escalier.

Une des fenêtres du salon était entrebâillée. L'oncle Paul y courut.

Il n'aperçut pas les agents, mais il vit Lucien qui filait, en rasant les maisons, vers le haut de la rue Laffitte.

Personne ne le suivait et c'était bien le chemin de la gare Saint-Lazare.

— J'ai sauvé un coquin, dit entre ses dents l'oncle Paul, mais j'ai le malheur d'être son père... et puis... que ceux qui n'ont pas de nièce me jettent la première pierre! Il s'agit maintenant de savoir ce que va dire Fortelle. Je prévois qu'il ne sera pas content, mais je lui donnerai de si bonnes raisons que tout s^arrangera.

L'oncle Paul oubliait Baptiste que la disparition d'Ugène laissait en mauvaise posture.

Noizet ouvrit la porte de communication et Edouard entra seul.

Edouard avait envoyé Baptiste dans sa chambre de domestique, comme on envoie à la salle de police, en attendant qu'on l'envoie en prison, un soldat très mal noté, et il arrivait avec un air armé en guerre.

Noizet avait demandé un sursis de dix minutes et Edouard, qui attendait depuis une demi-heure, n'était pas de bonne humeur.

Ce fut bien pis quand il vit que le Beautreillis n'était plus là. Il interrogea des yeux l'oncle Paul qui lui dit nettement :

— Je l'ai mis dehors.

— C'est-à-dire que vous l'avez laissé échapper, dit amèrement Fortelle; j'aurais dû prévoir que vous pousseriez la faiblesse jusqu'à favoriser la fuite de ce misérable.

— Ce n'est pas par faiblesse que j'ai agi, c'est par raison... et dans notre intérêt à tous. Il nous en aurait coûté trop cher de le faire arrêter.

— Parlez pour vous qui l'avez introduit chez votre belle-sœur !

— Je ne l'y ai pas introduit... vous savez comment il y est venu.

Oui... à la suite de ce maudit incendie... mais vous vous êtes déclaré son protecteur et vous êtes devenu son ami. Ah! je conçois qu'il vous aurait déplu de le

voir condamner pour vol! Moi, je m'en serais réjoui.

— Ne dites pas cela, mon cher Edouard. Vous ne vous seriez pas réjoui de la honte d'un homme reçu chez la mère d'une jeune fille que vous aimez... qui vous aime... et qui serait morte si ce malheureux ne l'avait pas sauvée des flammes.

Fortelle eut un geste de dénégation irritée, mais il n'osa pas protester, car il sentait bien que l'oncle Paul disait vrai et que la condamnation de ce rival indigne l'aurait atteint, par contre-coup, lui qui avait été le fiancé de mademoiselle Noizet.

— Ç'eûtété pour vous comme pour moi une grande douleur, reprit Toncle Paul ; j'ai voulu vous l'épargner.

— Il ne m'est pas démontré que vous y ayez réussi. Vous avez ouvert la porte à ce coquin, mais la police le cherche et elle saura bien le retrouver.

— Non ; il sera ce soir à Londres. En sortant d'ici, il est allé tout droit au chemin de fer.

— Il vous l'a dit!

— Et il a tout intérêt à le faire, car il sait que, s'il restait à Paris, il serait infailliblement arrêté.

— Il vous devra donc l'impunité !... et grâce à votre complaisance, il ira brigander ailleurs !... car c'est un bandit, ce joli monsieur que vous avez patronné je ne sais pourquoi... Vous vous connaissez en hommes, cependant, et celui-là sent d'une lieue l'intrigant. Gomment avez- vous pu vous y tromper et souffrir qu'on le reçût dans votre famille? Il fallait le payer pour avoir sauvé votre nièce et le chasser après. Votre conduite est inexplicable, je suis obligé de vous le dire.

• — Je ne m'étonne pas que vous la jugiez sévèrement ; je vais vous l'expliquer, et j'espère que vous serez plus indulgent, après que vous m'aurez entendu.

— J'avoue que je ne vois pas comment vous pourrez vous justifier d'avoir appuyé un pareil chenapan.

— Un mot suffira. Ce chenapan est mon fils.

— Votre fils!... oh !...

— Je vois que vous en doutez et je ne puis pas ici vous prouver que c'est vrai. Mais vous me connaissez assez pourcomprendre queje ne vous dirais pas cela si je n'avais pas le malheur d'être son père. Je ne l'avais jamais vu et je supposais qu'il était mort, lorsqu'un funeste hasard a mis entre mes mains... des preuves.

Voulez-vous savoir lesquelles?

— Je n'y tiens pas.

— Alors, ne me reprochez plus ma faiblesse pour cet homme... et rendez-moi cette justice que si je ne l'ai pas repoussé, du moins je ne l'ai pas soutenu.

— En êtes-vous bien sûr?... Il m'a semblé à moi, que vous ne lui étiez pas hostile.

— Vous vous êtes absolument trompé. Je n'ai jamais appuyé ses prétentions. Je me suis même moqué ouvertement des idées ridicules de ma belle-sœur et je n'ai pas eu de peine à contrecarrer son influence, car cette influence ma nièce ne l'a jamais subie. Simone ne pouvait pas mal accueillir Thorame qui lui a sauvé la vie... elle n'a pas cessé un seul instant de vous aimer et elle souffre de ne plus vous voir.

— Pas autant que j'ai souffert pendant ce dîner depuis lequel je ne l'ai plus revue.

— Elle sait cela, et si vous étiez revenu, elle vous aurait dit ce qu'elle pensait des absurdes idées de sa mère et des audaces de ce garçon. Mais vous lui avez tenu rigueur et elle a dû se contenter de déclarer qu'elle ne le recevrait plus. Oui, mon cher Edouard, à la suite d'une rencontre avec lui au Parc Monceau, il y a eu entre ma nièce, ma belle-sœur et moi une explication décisive. Je puis vous affirmer que M. Beautreillis n'aurait jamais remis les pieds chez elles, alors même qu'il serait resté à Paris. Et les dernières pa-

rôles que m'a dites Simone quand je l'ai quittée, les voici :« Puis-je espérer que vous me ramènerez mon fiancé »

— Si je pouvais croire à cela !...

— Croyez-vous à ma parole d'honneur?... oui... eh bien I je vous la donne... Simone n'a pas changé de sentiments. Elle ne veut épouser et elle n'épousera jamais que vous. Si vous ne voulez plus d'elle, la pauvre enfant portera la peine des sottises de cette folle d'Octavie. Elle ne se plaindra pas, et si elle meurt de chagrin, j'aurai le remords de l'avoir mal protégée.

Je pourrais ajouter que la rupture d'un mariage conclu et annoncé donnerait lieu à des commentaires désobligeant pour nous tous... mais ce malheur la toucherait peu en comparaison de la douleur d'être abandonnée par vous que son cœur avait choisi.

Laissons cela et revenons à ce que vous me reprochez d'avoir fait. Cet homme que j'ai laissé partir est le dernier des misérables, car il m'a menacé de dire partout que j'étais son père, si je le livrais à la police. J'aurais affronté ce danger qui m'était personnel ; mais il m'a menacé de calomnier Simone et j'ai cédé. Ai-jeeu tort?

— Non, si on ne le reprend pas. Mais si on vient à savoir que vous l'avez aidé à fuir...

— Gomment le saurait-on ? Personne ne se doute qu'il est venu ici. Votre concierge ne l'a pas vu. Les agents qui se promènent devant votre maison ne l'ont pas remarqué et, du reste, ils ignorent que c'est lui qui vous a volé.

— Baptiste ne l'ignore pas, lui.

L'oncle Paul l'avait complètement oublié, ce pauvre Baptise qui, en cette affaire, était pourtant le principal intéressé. Il était temps que Fortelle le lui rappelât, et Fortelle reprit :

— Que va-t-il dire en voyant que vous avez laissé fuir le scélérat qui a essayé de l'assassiner.. . et qui m'a volé ? Il y va de sa liberté, puisqu'on l'accuse d'être le voleur. Groyez-vous qu'il soit disposé à se taire, alors qu'il n'aurait eu, pour se justifier, qu'à livrer le coupable aux agents qui |r attendent, lui, Baptiste, pour le conduire en prison ?

L'argument était irréfutable, mais [l'oncle Paul ne se tint pas pour battu. Il s'était mis en tête d'arranger la situation comme il le souhaitait, et il n'en démordit pas.

— Je crois bien qu'il ne sera pas content, dit-il sans trop s'émouvoir, mais je me charge de m'entendre avec lui, si vous voulez me donner carte blanche.

Fortelle ne demandait pas mieux, et, au lieu de répondre, il sonna Baptiste qui arriva immédiatement.

— Mon garçon, dit Noizet, sans laisser au valet de chambre le temps de s'étonner de l'absence d'^/gène, seriez-vous content de posséder trois mille francs de rente viagère et de rester au service de votre maître ?

— Ah ! je crois bien I s'écria Baptiste.

— Je vous les ferai, les trois mille francs, à une condition..

Baptiste eut un geste qui signifiait : « j'accepte sans la connaître. »

— A condition que vous ne direz pas un mot de ce qui vient de se passer ici. Vous n'avez rien vu... rien entendu... il n'est venu personne... que moi.

— Et cette canaille d'£/gène qui était là tout à l'heure... ?

— Il a pris le train pour l'Angleterre.

— Gomment!... il est parti! mais alors je suis enfoncé... on dira que c'est moi qui ai volé monsieur... qu'il n'y a pas d'£/gène... et que j'ai inventé une blague pour me tirer d'affaire.

— Vous prouverez le contraire en vous laissant conduire au cabaret de la rue de la Goutte-d'Or. Eugène y est connu. Vous donnerez son signalement aux agents et le marchand de vin attestera que cet Eugène n'est pas un être imaginaire. On le cherchera... on ne le retrouvera pas.

— Et en attendant, on me mettra à l'ombre. Merci I Je n'y tiens pas.

— On vous y mettrait alors même que vous diriez qu'il est venu ici et vous n'auriez pas la rente. Vous en serez quitte pour quelques jours de prévention. Votre maître et moi nous vous soutiendrons et nous prouverons que vous n'avez pas pu voler. Vous n'avez pas le sou, n'estce pas? Qu'auriez-vous fait de l'argent de M. Fortelle? Et ce n'est pas votre faute si le gredin qui vous a jeté dans une cave pour vous prendre la clef de l'appartement a filé en Angleterre.

Non seulement on ne peut pas vous condamner, mais on ne peut pas vous mettre en jugement.

C'est à vous de voir si trois mille francs de rente viagère compenseront un désagrément qu'il ne dépend pas de vous d'éviter, car dans tous les cas, on commencera par vous arrêter.

Je vous la promets, la rente. Ma fortune me permet de vous la faire et quand je promets, je tiens.

— Oh ! je connais monsieur et je ne suis pas inquiet.

— Vous ne perdrez pas votre, place; j'espère que mon ami voudra bien vous garder... et si vous la perdiez, je vous prendrais, moi, comme second valet de chambre.

— Il n'y a qu'une chose qui me chiffonne... c'est de penser que ce gredin-là n'ira pas à la Nouvelle et qu'il continuera à faire le faraud et à voler les honnêtes gens.

— Plus en France. Mais je vois ce qui vous tient...

Vous voudriez savoir pourquoi je l'ai fait sauver. Je puis vous le dire. Je Tai connu en voyage et j'ai eu le tort de le recevoir à Paris... Je ne me doutais pas que c'était un coquin... alors, vous comprenez... je ne veux pas qu'on sache que je Tai fréquenté... et surtout que j*ai fait la bêtise de le présenter à M. Fortelle.

— J'entends bien... et après tout, ça m'est égal qu'il aille au diable au lieu d'aller aux galères.

— Alors, vous acceptez?

— Oui... seulement monsieur aura la bonté de me dire ce qu'il faut que je réponde aux gens de la police.. , mon maître m'a dit qu'ils m'attendaient en bas pour m'emmener à La Chapelle.

— Vous leur direz que vous êtes prêt à les suivre et vous leur raconterez votre aventure avec cet homme, comme vous l'avez racontée à M. Fortelle. Vous ne leur cacherez qu'une chose.

— Oui, je sais... la visite d'f/gène... Ça, c'est facile, puisqu'ils ne le connaissent pas.

— Vous ne serez pas obligé de mentir. Vous n'aurez qu'à vous taire. Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Eh bien! rentrez dans votre chambre; attendez-y que votre maître vous appelle pour vous mettre en présence des agents... et venez, dans huit jours chez moi, chercher le premier semestre de votre rente.

Baptiste remercia et sortit. Sa figure disait assez qu'il était très content du marché et qu'il s'y tiendrait.

— Eh bien ! mon cher Edouard, dit Noizet, vous voyez que tout s'arrange.

— Oui, murmura tristement Fortelle, je sais que c'est votre devise, et cette fois vous avez eu raison, car je ne doute pas que mon valet de chambre se taise. Vous payez son silence assez cher. Mais il est des situations auxquelles rien ne peut remédier.

— La vôtre, n'est-ce pas?... Je conviens que des

millions n*y feraient rien. Mais il dépend de vous d'y mettre fin.

— Il ne dépend pas de moi d'oublier...

— Oublier quoi?... un malentendu entre vous et une jeune fille que vous aimez et qui vous aime. La cause a disparu, puisque ce malheureux ne reviendra plus. Estce ma belle-sœur qui vous gêne?... Je réponds de la mettre à la raison. Je ne lui dirai pas que son préféré à volé. [Je me contenterai de lui dire qu'il est parti pour toujours et je crois qu'elle n'est pas assez folle pour courir après lui... Ce serait difficile, du reste, puisqu'elle ne saura pas où il va...

— C'est heureux! dit tout bas Fortelle, qui la croyait capable de toutes les extravagances.

— Convenez donc, reprit l'oncle Paul, que c'est l'orgueil qui vous retient. Vous avez été offensé, je le reconnais, et vous avez le droit d'en vouloir à moi et à la veuve de mon frère. Mais je vous le jure sur mon honneur et sur l'amitié que j'ai pour vous. Simone n'a rien à se reprocher. Vous le savez bien et vous hésitez à l'avouer, parce que la blessure faite à votre amourpropre saigne encore. Pourquoi bouder contre votre cœur?... Ecoutez-le plutôt!... Vous êtes homme, c'est à vous de pardonner.

— C'est fait, mais me pardonnera-t-elle à moi de n'avoir pas voulu la revoir?

— C'est ce que nous irons lui demander à elle-même et chez elle, si vous m'en croyez.

— Quand ? demanda Fortelle très ému.

— Ce matin... dès que vous en aurez fini avec Baptiste et les policiers... 11 n'est jamais trop tôt pour bien faire, dit Noizet avec son bon sourire d'autrefois, le sourire des jours heureux.

— Vous croyez que mademoiselle Noizet me recevra ?

— Je vous le garantis et si sa mère y trouvait à

redire, c'est à moi qu'elle aurait à faire. Nous fixerons, séance tenante, le jour de votre mariage et vous emploierez votre congé du ministère à faire votre voyage de noces.

Fortelle se jeta dans les bras de son ami.

— Allons ! dit Toncle Paul, en se dégageant, faites monter les agents, confiez-leur Baptiste ; et en route pour la rue de Monceau! Tout est bien qui finit bien.

Tout n'était pas fini et, en ce bas monde, il faut toujours compter avec Timprévu.

YIII

Depuis quelques jours, on ne menait plus joyeuse vie dans le petit hôtel de la rue Monceau. On n'y buvait plus de vin de Champagne, en plein air, autour d'une table servie par Potel et Chabot.

C'est tout au plus si la mère et la fille dînaient ensemble, le soir, et elles déjeunaient séparément.

On eût dit que le coup de tonnerre du dimanche avait déchaîné sur celte gaie maisonnette la tristesse et la discorde.

L'effet ne s'était produit que le lendemain, après la promenade au parc et la visite de l'oncle Paul, mais il n'avait pas encore cessé de se faire sentir.

Furieuse d'avoir été mise h l'écart des confidences échangées entre son beau-frère et sa fille, madame Noizet n'adressait plus la parole à Simone. Et Simone, irritée de la conduite de sa mère, ne cherchait pas à faire la paix avec elle.

Et comme elles étaient à peu près aussi entêtées l'une que l'autre, cette fâcheuse situation menaçait de s'éterniser.

Au fond, chacune d'elles comptait, pour y mettre fin, sur une diversion qui viendrait du dehors.

Simone comptait que son oncle ne tarderait guère à

lui ramener son fiancé. Madame Noizet comptait sur une très prochaine visite de M. Beautreillis. ,

Et ni Tune ni l'autre ne voulait sortir, de peur de manquer celui qu'elle attendait.

Simone passait ses journées dans le jardin. Sa mère les passait en grande partie à regarder par la fenêtre, dans l'espoir de voir poindre, au bout de la rue, la haute taille et les larges épaules du héros de la Sierra Nevada.

Mais, comme la sœur Anne du conte de Barbe-Bleue^ la tendre Octavie ne voyait rien venir et ce retard la désolait tout autant que si elle eût attendu un amoureux à elle et non un pas le fiancé qu'elle prétendait imposer à sa fille.

La bonne dame était certainement plus émue qu'au temps où feu Charles Noizet lui faisait la cour avant de l'épouser.

Et bien habile eût été celui qui aurait pu définir le sentiment que M. Beautreillis inspirait à cette veuve.

Peut-être ne le savait-elle pas très bien elle-même.

Certainement, ce n'était pas de la tendresse maternelle. Octavie n'était pas encore d'âge à traiter comme un fils un grand grand garçon de vingt-cinq ans.

Ce n'était pas non plus de Pamour. Il était vraiment trop jeune pour elle, et sans doute il l'aurait dédaignée.

Mais elle le trouvait beau, distingué, aimable: elle aurait volontiers chanté l'air de la « Grande Duchesse » : « Dites-lui qu'on l'a remarqué... »

Elle aurait donné la moitié de sa fortune pour être à la place de Simone et le reste pour être adorée, enlevée même — comme dans les romans démodés qui faisaient ses délices.

Sur la pente oti elle glissait, sans presque s'en apercevoir, elle était en grand danger d'aboutir à quelque grosse sottise.

Pour la faire dérailler, le plus léger accroc aurait suffi.

Fort heureusement, M. Beautreillis s'était tenu jusqu'alors dans son rôle d'aspirant à la main de mademoiselle Noizet ; et si exaltée que fût Octavie, elle ne rêvait pas encore de le souffler à sa fille.

Seulement, elle s'énervait de ne pas le voir, et si elle n'était pas allée le relancer au Grand-Hôtel, c'est qu'elle craignait de se croiser avec lui pendant le trajet.

Elle ne savait du reste à quoi attribuer son absence prolongée. Elle soupçonnait bien que son beau-frère y était pour quelque chose, mais elle ne pouvait pas deviner que l'oncle Paul avait interdit formellement à Beautreillis de reparaître chez madame Noizet et que Beautreillis, alléché par une promesse d'argent, avait accepté cette condition, en attendant de partir pour l'Amérique.

Simone, plus sensée que sa mère, s'affligeait autant qu'elle de rester isolée, mais elle s'en étonnait moins.

Elle s'expliquait très bien que Fortelle se fît prier pour revenir après les affronts qu'il avait subis, et elle commençait à entrevoir la possibilité d'un triste dénouement, c'est-à-dire d'une rupture complète et définitive avec son fiancé.

Si ce malheur devait arriver, elle se faisait fort de le supporter courageusement, pourvu qu'elle fût délivrée des obsessions de Beautreillis qui, maintenant, lui faisait horreur.

Mais elle se lassait de rester dans l'incertitude et elle venait de prendre une grande résolution qui était d'écrire à son oncle pour le prier de venir la renseigner ; et si, par impossible, il ne répondait pas, d'aller lui demander, chez lui, des explications.

Au point oîi elle en était, elle n'avait pas beaucoup

de ménagements à garder avec sa mère ni avec personne. Et d'ailleurs, depuis qu'elle n'était plus une fillette, elle avait toujours joui d'une très grande liberté dont elle n'abusait pas.

Il ne tenait donc qu'à elle de savoir à quoi s'en tenir sur le succès des démarches dont Paul Noizet s'était chargé.

Et elle était à la veille d'en finir avec une situation insupportable, tandis que sa mère en était encore à soupirer à sa fenêtre, sans se décider à rien.

M. Beautreillis ne se montrait toujours pas, mais madame Noizet avait vu deux ou trois fois passer et repasser de l'autre côté de la rue une femme qui avait fini par attirer son attention, à cause de la persistance qu'elle mettait à suivre ce chemin.

Octavie avait questionné son vieux valet de chambre qui lui avait dit que cette femme, tout à fait inconnue dans le quartier, s'était renseignée chez des fournisseurs du voisinage sur les dames qui habitaient le petit hôtel, au coin de la rue de Téhéran, demandant si elles étaient riches, si elles recevaient beaucoup.

Et là-dessus, Octavie, qui voyait toujours faux, s'était imaginée que Fortelle les faisait espionner pour savoir si Beautreillis avait pris sa place.

11 est superflu d'ajouter qu'elle souhaitait que Beautreillis revint bientôt, à seule fin de chagriner ce pauvre Edouard.

Les chose en étaient là et elle ne pensait plus à cette femme, lorsque, vers dix heures, un matin, le vieux serviteur vint annoncer que M. Jules Beautreillis demandait à voir madame Noizet.

Et madame Noizet, au comble delà joie, donna l'ordre de le faire entrer dans le salon du rez-de-chaussée, en attendant qu'elle lut habillée.

La bonne dame ne gagnait pas à être vue en négligé

et elle tenait à paraître avec tous ses avantages, y compris la toilette et le maquillage^ aurait dit son beau-frère qui appelait les choses par leur nom.

Simone ne s'étant pas montrée, sa mère supposa qu'elle n'était pas encore levée et se dispensa de lui envoyer sa femme de chambre pour l'avertir de la visite de son sauveur

Pour le recevoir, Octavie n'avait besoin de personne.

Mais le messager qu'elle lui envoya revint presque aussitôt dire que M. Beautreillis ne pouvait disposer que de très peu de moments, qu'il venait pour une affaire grave et qu'il suppliait madame Noizet de descendre immédiatement.

Il n'y avait guère moyen de refuser, et Octavie s'exécuta.

Elle se souvenait que les persiennes du salon étaient fermées ou entrebâillées, à cause de la chaleur, et elle comptait que ce demi-jour lui serait favorable.

Et en efîet, il y faisait si sombre qu'elle eut quelque peine à apercevoir Beautreillis, cantonné dans l'embrasure d'une fenêtre dont les deux battants étaient ouverts, mais dont le store était baissé, un store en treillis, très épais.

Pourquoi avait-il choisi cette place pour y conférer rapidement avec madame Noizet, alors qu'il eût été si naturel de causer au milieu du salon? Etait-ce parce que de ce rez-de-chaussée très peu surélevé, il était facile de sauter dans la rue ?... Déjà, chez Fortelle, il avait montré qu'il commençait toujours par s'assurer un moyen de fuir. Et il en arrivait tout droit, de chez Fortelle. Il avait passé sans être remarqué, sous le nez des agents qui guettaient Baptiste à la porte du numéro 9 et il s'était dirigé d'abord vers la gare Saint-Lazare où il devait prendre le train du Havre, car il sentait bien qu'il ne pouvait plus rester à Paris.

Pourtant, il lui semblait dur d'abandonner, comme il le disait, la partie avant d'avoir joué sa dernière carte: une partie superbe qu'il avait beaucoup de chance de gagner. Il s'était très bien aperçu de TefTet qu'il produisait sur la veuve sentimentale, et à défaut de la fille, il se serait accommodé de la mère qui était riche et très majeure ; maîtresse par conséquent de disposer de ses revenus et môme de son capital.

Faire perdre à cette folle le peu de raison qui lui restait, l'étourdir par des mensonges romanesques et la décider, sinon à le suivre en pays étranger, du moins à l'y rejoindre: tel était le beau projet que venait de concevoir subitement cet aventurier que les événements les plus extraordinaires et les plus désastreux ne prenaient jamais au dépourvu.

Il n'espérait guère réussir, mais il ne risquait rien d'essayer, et il avait le temps, puisque l'express du Havre part à une heure.

L'oncle Paul, qui lui avait donné la clé des champs, ne songeait certainement pas à le rattraper, s'estimant trop heureux d'être débarrassé de lui ; et si l'oncle Paul montait, ce jour-là, chez sa belle-sœur, il ne monterait qu'après en avoir fini avec Fortelle, Baptiste et les agents. Quand il arriverait, Lucien aurait déjà filé, et le moindre avantage que Lucien retirerait de sa visite, ce serait de troubler, pour des années, la cervelle de cette veuve qu'il trouverait peut-être l'occasion d'exploiter plus tard.

Et de fait, au moment où Octavie reçut Lucien, l'oncle Paul était encore occupé, rue Laffitte, à prêcher le valet de son jeune ami.

— Enfin, je vous revois ! s'écria-t-elle en venant à Beautreillis, qui répondit d'un ton saccadé :

— Pas pour longtemps, madame. Je n'ai pas voulu

quitter Paris sans vous exprimer ma reconnaissance, sans vous dire :

— Quoi ! vous partez !

— Dans une heure. Il le faut. Il y va de ma liberté... etmême...

— Comment ?

— Je ne vous ai pas conté toute l'histoire de ma vie... vous ne savez pas qu'en Russie j'ai été condamné à mort par contumace, pour avoir pris part à un complot nihiliste... j'ai pu me réfugier en France, après d'autres aventures en Californie... celles-là, vous les connaissez... mais vous ignorez que, depuis mon arrivée à Paris, les agents du gouvernement russe ne cessent de m'espionner et de me tendre des pièges. Ils viennent de m'inpliquer dans une affaire de meurtre et de vol... pour leur échapper, il ne me reste qu'à passer en Angleterre... là seulement, je serai en sûreté.

— Les nihilistes !.. les agents russes ! un meurtre !.. un vol !.. répétait madame Noizej;, complètement ahurie.

Beautreillis n'avait pas trop présumé de sa crédulité. Il aurait pu tout aussi bien lui parler d'une conspiration contre l'empereur de la Chine. L'effet eût été absolument le même.

Et profitant de l'impression qu'il venait de produire, il reprit :

— Tout le monde m'a abandonné... Tout le monde, excepté vous... ce départ forcé ruine tous mes projets... je ne sais quel avenir m'attend, là-bas, en exil... Puis-je espérer que vous n'oublierez pas le proscrit ?... que vous lui permettrez de vous écrire?... que vous répondrez à ses lettres ?...

— En doutez-vous? s'écria madame Noizet. Comptez sur moi... en tout... et partout... Je voudrais être jeune... je voudrais être libre, pour vous accompa-

gner... pour vous protéger... pour vous défendre... et si, dès à présent, je pouvais vous servir... L'argent vous manque peut-être pour ce départ précipité...

— Je ne Viens pas vous en demander, dit Beautreillis, avec un geste de dignité offensée.

— Oh ! je le sais î... mais vous ne me ferez pas l'affront de refuser les quelques milliers de francs que j'ai là-haut...

— Non, madame, non... je ne puis rien accepter de vous... Je n'ai sur moi que bien juste la somme nécessaire pour payer mon voyage jusqu'à Londres, maisune fois que j'y serai, je ferai venir les fonds que j'ai placés ici.

— Et en attendant que vous les ayez reçus, vous serez gêné... c'est ce que je ne veux pas et je vais...

Un incident bizarre empêcha Octavie d'achever sa phrase et d'aller chercher les fonds qu*elle tenait tant à prêter au soi-disant proscrit politique.

Une poignée de sable, lancée de bas en haut, grésilla tout à coup contre le store, et quelques menus graviers rebondirent dans le salon.

Un gamin sans doute qui s'amusait sous la fenêtre... A seule fin de le chasser en le menaçant de lui tirer les oreilles, Lucien écarta le store, mais il ne fit que se montrer pour se retirer aussitôt et pas encore assez vite, car c'était Zoé Coligny qui venait de signaler ainsi sa présence dans la rue de Monceau, et Zoé avait eu le temps de le reconnaître.

Elle le lui fit savoir, en lui criant :

— Je t'ai vu... Descends... Je veux te parler...

Et il n'y avait pas moyen de faire la sourde oreille, car madame Noizet, qui avait entendu aussi, l'interrogeait des yeux.

Il aurait voulu être à cent pieds sous terre*

Ce fut bien pis quand la voix claire de Zoé, montée au diapason le plus aigu, Tapostropha derechef :

— Je sais avec qui tu es. Si tu ne sors pas à Tinstant, je vais carillonner à la porte, jusqu'à ce qu'on m'ouvre, . . j'entrerai et je m'expliquerai avec toi devant la vieille.

A cette qualification, Octavie, suffoquée, s'éloigna vivement de la fenêtre et fît mine de sortir du salon.

— Dépêche-toi, glapissait Zoé. Si tu veux une scène, tu vas l'avoir... et tu t'en repentiras.

Lucien comprit que tout était perdu. Il échouait, au moment où il allait toucher le prix des mensonges qui avaient si bien tourné la tête de la veuve. Il échouait, parce qu'il avait eu le tort de compter sans Zoé, et maintenant il eût été inutile d'essayer de se raccrocher à des justifications inacceptables.

Il fallait en prendre son parti et il le prit.

— Adieu, madame! dit-il; je vais vous débarrasser de cette drôlesse et vous ne me reverrez plus.

Octavie se laissa tomber sur un fauteuil, en levant les bras au ciel. Elle apprenait enfin ce que valait son héros.

Il était temps, car il l'aurait menée loin. Lucien ne fit qu'un bond du salon dans le vestibule, et du vestibule dans la rue oîi Zoé l'attendait.

— Tu as bien fait de. venir, dit de but en blanc Zoé. Si tu n'étais pas venu, ta vieille aurait eu du désagrément... et toi aussi.

Lucien se tut. Il passait en ce moment par un accès de rage froide qui lui serrait la gorge. Les mots n'auraient pas pu sortir.

Il se mit à marcher à côté de la Goligny vers la rue de Téhéran.

— Voilà du temps que je te guette, reprit-elle. Je savais bien que tu finirais par revenir chez les princesses que tu chauffais l'autre jour au parc Monceau... Ce

jour-là, tu as essayé de me faire arrêter pour te débarrasser de moi... tu n'y as pas réussi... je les ai suivies et je les connais maintenant... eh bien! chacun son tour, mon cher... moi, je t'empêcherai de les revoir.

— En me faisant arrêter? demanda ironiquement Lucien.

— Non. En m'attachant à toi. Je te tiens maintenant ; je ne te lâcherai plus. Oii tu iras, j'irai.

— Ça pourra te mener loin. Je retourne en Amérique.

— Comment!... tout droit?... tout de suite ? sans rentrer chez toi?

— Oui... je pars à une heure par l'express.

— Tu as donc fait un mauvais coup?

— Peut-être bien, ricana Lucien.

— Tant pis pour toi. Tu ne partiras pas... ou, si tu pars, tu m'emmèneras.

— Tu crois ?

— Je le veux.

— Vraiment?... eh bien! moi, je ne veux pas. Que diable feràis-je de toi là-bas ?

— Ce que tu en avais fait ici... Ton esclave.

— Tu n'en as pas assez ?

— Non... je l'ai été ; il me plaît de Têtre encore... de l'être toujours et partout... même malgré toi.

En échangeant ces phrases hachées, ils avaient fait du chemin ; ils venaient de dépasser Tangle de la rue de Monceau et de tourner par la rue de Téhéran.

Là, madame Noizet n'aurait pu les voir de sa fenêtrè, si elle se fût avisée de s'y mettre ; — et elle n'y songeait guère dans l'état où elle était.

Lucien n'attendait que ce moment pour éclater.

— Ecoute ! dit-il durement, je pourrais faire semblant de te reprendre, t'emmener en Angleterre et t'y laisser crever de faim. Tu n'aurais que ce que tu mérites. Mais

je veux bien me souvenir que tu m'as rendu service... autrefois...

— C'est vrai, je t'ai nourri.

— Et du reste, j'aime mieux en finir ici.

Va-t'en, coquine... Je te hais et je te méprise... vat'en, ou je t'étrangle.

Evidemment, Lucien, affolé par la colère, avait perdu la tête et la menace était vaine.

On n'étrangle pas une femme en plein jour et en plein Paris, et si peu fréquentée que soit la rue de Téhéran, Zoé ne courait pas grand risque.

Elle le savait bien, et ce ne fut pas la peur qui la poussa, elle aussi, à en finir, et d'une façon radicale.

La passion qu'elle avait pour cet homme s'était exaspérée depuis les derniers événements. La jalousie s'en mêlait. Elle avait juré qu'elle reprendrait Lucien, et qu'il ne serait plus qu'à elle, à elle seule. Elle le cherchait depuis six jours pour lui mettre, comme on dit, le marché à la main. Elle venait de le trouver en flagrant délit d'infidélité honteuse, cherchant à abuser d'une vieille folle, et au lieu d'essayer d'expliquer sa conduite, il ne se donnait même pas la peine de mentir ; il ne lui laissait pas le temps de s'expliquer, il lui annonçait brutalement qu'il ne voulait plus d'elle. Il la chassait, et il avançait, la main levée, prêt à la frapper.

Zoé recula, mais elle ne s'enfuit pas.

— Mauvaise gueuse ! s'écria-t-il en lui mettant le poing sous le nez, j'en ai assez de toi et, pour la dernière fois, jeté somme de me laisser tranquille. Ote-toi de mon chemin ou sinon...

— Sinon, quoi? demanda Zoé, en se mettant d'un bond hors de la portée du poing qui la menaçait et en présentant à l'insulteur le canon d'un revolver qu'elle avait rapidement tiré de sa poche.

Cette fois, ce fut Lucien qui recula.

Deux ou trois passants, qui avaient vu le geste, venaient de s'arrêter sur le trottoir, de l'autre côté de la rue, et regardaient de loin cette explication à main armée qu'ils ne paraissaient pas prendre trop au sérieux.

Affaire de femmes, pensaient-ils. Et ils ne se trompaient pas. Mais celle-là tourna vite au tragique.

— Veux-tu me donner le bras et rentrer avec moi, rue de Belzunce, cria Zoé, sans cesser de viser Lucien.

Lui non plus ne prenait pas au sérieux les menaces de sa maîtresse, et pour toute réponse, il lui tourna le dos.

Il se mit même à remonter vers la rue de Monceau, comme pour la narguer en lui laissant croire qu'il s'en allait reprendre avec la vieille dame le flirtage interrompu.

Mal lui en prit. Zoé le tira à six pas et l'abattit net d'une balle entre les deux épaules qui lui brisa la colonne vertébrale.

Il tomba, les bras en avant et la face contre l'asphalte du trottoir, sans pousser un cri, et il ne remua plus.

Elle l'avait tué raide.

Il arriva alors ce qui arrive neuf fois sur dix, en pareil cas. Zoé n'eut pas plus tôt vu tomber son amant qu'elle lança loin d'elle son revolver, courut à Lucien, et tomba à genoux, près de lui, en le couvrant de baisers et en l'appelant par son nom.

Elle essaya même de le relever en l'entourant de ses bras, mais on coupa court à ses effusions.

Les spectateurs venaient de se décider à intervenir, trop tard, comme toujours, et ils se jetèrent sur elle. Deux gardiens de la paix, qui par hasard se trouvaient en vue, arrivèrent à la rescousse et, en un clin d'œil,

un groupe se forma que grossirent aussitôt des gens accourus de la rue de Monceau.

On criait, on se bousculait et peu s'en fallut d'abord qu'on ne fît un mauvais parti à Zoé, qui pleurait son crime, mais ne pouvait pas le nier. Puis, comme toujours, la sympathie revint à la femme. Un de ceux qui avaient vu la scène à distance déclara que l'homme l'avait injuriée, menacée en levant la main sur elle.

Si bien que pour peu que ce revirement d'opinion se fût encore accentué, on en serait arrivé à dire que la demoiselle au revolver était dans un cas de légitime défense.

Finalement, on fît monter Zoé dans un fiacre, à destination de la Préfecture, et enlever le corps sur le brancard réglementaire.

En arrivant rue de Monceau , Édouard Fortelle et l'oncle Paul virent passer ce cortège et s'écouler cette foule, sans se douter que c'était la suite d'une des dernières scènes d'un drame qui les touchait tous les deux et dont le dénouement restait Incertain.

Il ne s'est pas fait trop attendre, ce dénouement, car il n'y a pas encore huit mois que l'Opéra-Gomique a brûlé, et les survivants de la catastrophe qui furent mêlés aux événements dont elle a été le point de départ ne s'en souviennent déjà pas beaucoup plus qu'on ne se souvient d'un mauvais rêve.

La crise qui a bouleversé leur existence à tous n*a duré que huit jours. Il est vrai qu'elle a été d'une violence inouïe et qu'elle a failli détruire à tout jamais leur bonheur ; mais les orages, qui passent vite, ne laissent pas de traces que ne puisse effacer le retour du beau temps, et ce retour a été prompt et complet.

La mort tragique d'un aventurier, suscité par le diable

pour troubler la vie de tous les Noizet, a tout remis en place.

Il y a des êtres organisés, des moucherons, qui naissent le malin des belles journées d'été et qui meurent le même soir, sans avoir nui à personne. Ce bâtard, lui, avait été certainement créé pour faire le mal, et il en a fait tant qu'il a pu. Mais s'il a vécu plus d'un jour, il n'a pas assez vécu pour compléter son œuvre infernale.

Et sa courte apparition a été féconde en enseignements pour tous ceux qui en ont souffert.

L'oncle Paul a appris à ses dépens que les fautes se payent tôt ou tard, même les fautes d'entraînement, celles oîi la jeunesse et le cœur ont eu le plus de part.

Il a appris aussi que la voix du sang ne suffit pas à étoufTer le cri de la conscience et qu'il faut la faire taire, quand elle parle mal à propos , cette voix qu'il a trop écoutée.

Dieu sait où l'aurait mené sa faiblesse pour le fils de Cécilia. Il a fallu pour lui ouvrir les yeux un de ces hasards providentiels sur lesquels on ne peut pas compter dans la vie. Il a fallu que Baptiste reconnût le soidisant Beautreillis. Et même après cette reconnaissance inespérée, l'oncle Paul aurait certainement eu maille à partir plus tard avec son bâtard, si ce coquin n'avait pas terminé sa carrière sur le trottoir delà rue de Téhéran, comme un malandrin qu'il était.

La leçon qu'a reçue Octavie Noizet a été pour le moins aussi rude et fort heureusement elle lui a profité, car elle est guérie.

Sa folie n'a été qu'un accident, un feu de paille. Vingt années de vie bourgeoise et contenue qui ont fait explosion comme une mine oubliée éclate tout à coup au contact d'une étincelle tirée d'un caillou par le fer du cheval d'un cavalier qui passe.

Elle a vécu huit jours entiers dans I3 monde de ses

rêves. Il lui fallait à toute force un roman dans son existence. Elle Ta eu et il ne lui en a pas coûté trop cher, grâce à la fermeté de sa fille. Peu s'en est fallu pourtant qu'il ne tournât très mal pour elle ; mais la bonne dame n'a pas avoué et n'avouera jamais la dernière scène avec son héros dans Tembrasure d'une fenêtre.

C'est tout au plus si elle s'est avoué à elle-même qu'elle aurait volontiers convolé en seconde noces avec le sauveur de Simone. Elle voudrait bien se persuader que sa conduite a été irréprochable, mais elle n'y réussit qu'à moitié, et si elle s'avisait de s'en vanter, l'oncle Paul se chargerait de lui enlever cette illusion.

Il a eu, du reste, la générosité de ne pas tout lui dire sur le Beautreillis. Elle a su seulement qu'il a été abattu d'un coup de revolver par une fille qui l'avait nourri. C'est bien assez pour qu'elle regrette de Tavoir choyé et soutenu.

Elle cherche à se faire pardonner ses imprudences et elle a pris avec sa fille une attitude assez humble.

Simone, qui n'a jamais cessé de l'aimer, en dépit de ses travers, Simone ne lui tient pas rigueur, surtout depuis qu'elle a épousé Édouard.

Le mariage n'a été célébré qu'en septembre, et le jeune couple passera l'hiver en Italie.

La réconciliation s'est faite, pour ainsi dire, toute seule. Il a suffi que Beautreillis disparût. Les malentendus ont cessé.

Et pour comble de chance, l'affaire du vol chez Fortelle en est restée là, après une enquête sommaire.

Baptiste a été muet comme un poisson, et nul n'a su que l'amant si lestement expédié par Zoé Coligny était le fameux f/gène, signalé par ce même Baptiste, qu'il a bien fallu mettre en liberté, faute de preuves contre lui, et qui se taira toujours, car son intérêt répond de sa discrétion.

Seulement, il n'est pas resté au service de Fortelle. Il est allé se placer en province, où il se mariera avantageusement, par la grâce des trois mille francs de rente que Noizet lui fera jusqu'à la fin de sa vie.

Ainsi, tout a été réparé, et si on veut bien descendre au fond des choses, on trouvera que ce résultat inattendu est dû tout entier à l'intervention de Zoé Goligny.

Ses pareilles ont un rôle à jouer dans le monde parisien , rôle néfaste qui consiste à dévorer les patrimoines et à troubler les familles. Mais elles servent aussi quelquefois à rétablir l'équilibre social et à venger la vertu sacrifiée. Elles font justice d'un bandit qui, sans elles, échapperait au châtiment, parce que personne ne voudrait se commettre avec lui.

Et elles la font au grand jour, cette justice sommaire.

Non seulement Zoé n'a pas nié le meurtre — c'était impossible — mais elle a soutenu hardiment qu'elle était dans son droit en se défaisant d'un misérable qui l'avait exploitée, qui la menaçait de la tuer et qui, d'ailleurs, avait dû voler la somme assez ronde qu'on a trouvée sur lui, après sa mort.

Zoé n'est pas sortie de là et elle a eu soin de laisser dans l'ombre l'origine et les antécédents de ce Lucien Verborie qui n'intéresse plus personne depuis qu'elle l'a tué.

Elle ne pouvait pas se conduire plus habilement.

Les journaux et le public ont pris parti pour elle. Un jeune avocat l'a éloquemment défendue. Et l'affaire a fini comme elle devait finir.

Il s'est trouvé dans le jury une majorité d'hommes probes et libres pour proclamer une fois de plus le droit au revolver.

Zoé Goligny a été acquittée aux acclamations de l'assistance. Du jour au lendemain, elle est devenue célèbre,

et, comme elle est jolie, Noizet n'aura pas besoin de lui venir en aide.

Zoé trouvera dix protecteurs pour un. Sa fortune est faite. Mais la fortune ne fait pas le bonheur.

L'oncle Paul s'ennuie ; Octavie est restée mélancolique. Édouard et Simone sont parfaitement heureux.

C'est justice.

of Mm Tore

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