RETOUR DE LA PRINCESSE DE LAMBALLE AUX TUILERIES
Ce n'étaient pas seulement la bourgeoisie et le peuple qui affligeaient Louis XVI et Marie-Antoinette. La noblesse leur donnait aussi beaucoup de chagrin. Les mêmes hommes qui avaient fait du libéralisme à outrance, qui avaient été voltairiens et révolutionnaires au premier chef, qui avaient spontanément rejeté comme de vieilles défroques leurs titres et leurs privilèges, reprochaient amèrement au roi la destruction de l'ancien régime. Telle grande dame, lectrice fanatique du Contrat social de Jean- Jacques, ne pouvait se consoler des moindres changements de l'étiquette. Tel grand seigneur, disciple d'Helvétius et du baron d'Holbach ,en voulait à Louk XVI des atteintes portées à la religion catholique. Les nobles qui avaient le plus contribué au triomphe des idées nouvelles, émigraient, en faisant retomber sur le malheureux souverain les conséquences de leur propre conduite. D'autres n'étaient restés en France que pour faire leur cour aux jacobins. « On vit alors, a dit M. Granier de Cassagnac, dans Y Histoire des causes de la Révolution française, un des plus ignobles spectacles qu'il soit donné à l'histoire de
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failli 1 1» s qui, depuis mille ans, voient des privilèges téodaux, 1 1 des hommes qui,
puis dni\ .lus, repoussaient <iv>'<- une insupportable hauteur les réformée libérales de Louis M i et l'égalité (1rs charges publiques, ren< hérissant sur les je dont ils convoitaient les suffrages, d< mandèrent qu abolit encore les armoiries el les livrées. Ils avai \is.j et abusé des institutions de l'ancienne I tant qu'elles leur avaient ménagé les distinct l I<»s richesses, <it maintenant que ces institutions ne I rapportaient plus que la défaveur de la populace, ils l<s reniaient lâchement, remplaçant le menteau ducal par la carmagnole, parce qu'il y avait plus do profit ! Pourquoi donc n'avaient-ils pas quitté leurs titres* déchiré leurs livrées, effacé leurs blasons deux ans plus tôt ? C'est que deux ans plus tôt les titrée, les li\; et les blasons leur valaient des grades, des traitements et des pensions de la cour ; mais aujourd'hui que la cour est pauvre et la monarchie désarmée, ces nobles mendiants décorent leur ingratitude du nom de philosophie, et ils se font les courtisans du peuple, ne pouvant plus être avec avantage les courtisans du roi. » Devant des destructions qui étaient son propre ouvrage, l'aristocratie se lamenta. Malgré toutes les mesures dont elle avait elle-même pris l'initiative, elle s'étonna de voir que la nouvelle Constitution supprimait à la cour ce qu'on appelait les honneurs et les prérogatives qui y étaient attachées. La duchesse de Duras donna sa démission de la place de dame du palais, ne voulant pas perdre à la cour son droit au tabouret. Plusieurs grandes dames s'éloignèrent des Tuileries pour le même motif. Cette conduite attrista Marie- Antoinette, qui se voyait abandonnée pour des privi-
lèges perdus, quand les droit- de la couronne étaient si gravement compromis et si violemment attaqués. Elle disait : « Peut-être un jour aurais-je sauvé la noblesse, si j'avais eu quelque temps le courage de l'affliger ; je ne l'ai point. Quand on obtient de nous une démarche qui la blesse, je suis boudée, personne ne vient à mon jeu ; le coucher du roi est solitaire. On ne veut pas juger les nécessités politiques ;on nous punit de nos malheurs. »
Lorsque l'infortunée souveraine trouvait chez tant de nobles l'ingratitude, l'inconséquence, la légèreté, Tégoïsme ; lorsqu'elle était blâmée, accusée, abandonnée par ceux-là mêmes qui auraient dû le plus la plaindre et le mieux la secourir, ce fut pour elle une grande consolation de rencontrer une âme aussi pure, aussi désintéressée, aussi dévouée, aussi courageuse que celle de la princesse de Lamballe.
La princesse avait été informée à l'avance du voyage de Varennes. Il avait été convenu que, pour ne point donner de soupçons, elle se rendrait à Aumale, où la santé de son beau-père, le vénérable duc de Penthièvre, le retenait depuis quelque temps. Le 21 juin 1791, à six heures du soir, une chaise de poste arrivait au galop à Aumale, devant la porte de la maison du bailli, où M. de Penthièvre logeait. La princesse de Lamballe, tout émue, descendit précipitamment de cette voiture et trouvant sur son chemin son beaupère et sa belle-sœur, la duchesse d'Orléans, qui, surpris par cette arrivée si imprévue, accouraient à sa rencontre, elle mit un doigt sur ses lèvres, et, quand ils furent seuls, elle leur raconta la fuite de la famille royale, qui rendait la sienne nécessaire. Au bout de quelques minutes, elle repartit avec des chevaux frais»
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et alla s'embarquer pour l'Angleterre à Boulogne* Aa momnii mène où elle gagnait la plaine mer, on oonp
de canon tire de la ville annonçait la nouvelle du part du roi. Quelque! instante plue tard, elle aurait été retenue prisonnière.
La princesse de Lamballe était ohargée, en Angle* terre, d'une mission importante et confidentielle. Elle devait essayer d'atténuer l'hostilité que le gouvernement anglais témoignait à Louis XVI et les encouragements secrets que Pitt accordait aux révolutionnaires de France. Mmc Campan raconte que Marie- Antoinette lui disait : « Je ne prononce pas le nom de Pitt sans que la mort me passe dans le dos. Cet homme est l'ennemi de la France. Il prend une cruelle revanche de Timpolitique appui donné pour le cabinet de Versailles aux insurgés américains. Il veut, par notre destruction, garantir à jamais la puissance maritime de Bon pays des efforts que le roi a faits pour relever sa marine. Pitt a servi la Révolution française dès les premiers troubles. Il la servira peut-être jusqu'à notre anéantissement. »
La princesse de Lamballe, malgré tout son zèle, n'obtint de Pitt qu'une vague promesse de ne point laisser périr la monarchie française, parce que, d'après son aveu, « ce serait une grande faute pour la tranquillité de toute l'Europe de permettre à l'esprit révolutionnaire d'amener en France une république ». Marie- Antoinette disait à ce propos : « Toutes les fois que Pitt s'est prononcé sur la nécessité de maintenir en France une monarchie, il a gardé le plus absolu silence sur ce qui concerne le monarque. Le résultat de ses entretiens n'a rien que de sinistre. »
Sa mission une fois terminée, la princesse de Lam-
balle n'eut plus qu'une idée : retourner en France auprès de la reine. Comme elle avait l'intuition des dangers qu'elle allait courir, elle fit alors son testament, qui est daté du 15 octobre 1791, et respire à la fois l'attendrissement des suprêmes adieux et la sublime résignation d'une âme qui attend le martyre. « Je supplie la reine, y est-il dit, de recevoir une marque de reconnaissance de celle à qui elle avait donné le titre de son amie, titre précieux qui a fait le bonheur de ma vie, et dont je n'ai jamais abusé que pour lui donner des témoignages d'attachement et des preuves de mon sentiment pour sa personne, que j'ai toujours aimée et chérie jusqu'à mon dernier soupir. Je lui demande comme dernière grâce d'accepter ma montre à réveil, pour lui rappeler les heures que nous avons passées ensemble. » Marie-Antoinette était profondément touchée du dévouement de Mme de Lamballe, qui, au lieu de rester dans un tranquille asile en Angleterre ou en Allemagne, voulait revenir en France et se jeter dans la fournaise ; mais la malheureuse reine repoussait cet héroïque sacrifice, et priait Mme de Lamballe de n'y pas donner suite. Elle lui écrivait en septembre 1791 : « Ne revenez pas ; dans l'état où sont nos affaires, vous auriez trop à pleurer sur nous. Que vous êtes bonne et une vraie amie, je le sens bien, et je vous défends de toute mon amitié de retourner ici. Attendez l'effet de la Constitution. Adieu, ma chère Lamballe, croyez que ma tendre amitié pour vous ne cessera qu'avec ma vie. » Mme de Lamballe n'en accourut pas moins au poste du danger. Au moment même où elle venait de toucher le sol de France, la reine lui écrivit : « Non, je vous le répète, ma chère Lamballe, ne revenez pas en ce moment ; mon amitié pour vous est trop alarmée ; les af-
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aura, maigre l'acceptation de la Constitution soi la quelle je comptais. Restai auprès du bon M. de P thièvre, qui a tant besoin de Dieu veuille
que le temps ramène les esprits; un répandent tant de calomnies atroces « ju«* je corn plus sur mon courage que sur les événements. Adieu donc, ma chère Lamballe. Sachez bien que d<- | < omme de loin, je vous aime, et suis sûre de \<>ir.' amitié, » En vain Marie-Antoinette avait supplié la prin- Be de n< pas venir se jeter dans la gueule du ti|
Plus grand était 1«4 péril, plus enthousiaste fut 1 ♦ iii-
pressement à le braver. Arrivée près de son beau-p<
à Anet, le 14 novembre 1791, Mme de Lamballe en repartit le 18, et se rendait directement à Paris. Le duc de Penthièvre dit alors : « Je loue fort l'attachement de
ma belle- fille pour la reine ; elle a fait un bien grand sacrifiée de revenir auprès d'elle. Je tremble qu'elle n'en soit victime. »
La princesse de Lamballe avait d'autant plus de mérite qu'elle venait chercher, non des honneurs, mais des dangers. Ce n'était plus qu'officieusement qu'elle remplissait ses fonctions de surintendante. Les charges de cour étaient supprimées, et le roi reculait indéfiniment la formation de sa nouvelle maison civile. Il lui répugnait d'accepter les choix qu'on lui proposait, et de s'entourer de personnes dévouées à la Révolution. « Je sais bien, disait-il au ministre Bertrand de Molleville, que la reine ne peut pas garder sans inconvénient auprès d'elle des femmes d'émigrés, et je lui en ai déjà parlé ; mais on ne peut pas exiger non plus qu'elle fasse sa société de Mmes Pétion, Condorcet et autres de cette espèce. Quant à moi, la plupart de ceux dont
le service m'était le plus agréable dans mon ancienne maison m'ont abandonné, et, parmi ceux qui me sont restés, il y en a qui font le tourment de ma vie. » Le roi et la reine ne voulaient point de maison civile, dans la crainte de constater, par les nouvelles dénominations des charges, l'anéantissement des anciennes, et aussi pour ne pas admettre dans les emplois les plus élevés des gens qui n'étaient point faits pour les remplir. « Si cette maison constitutionnelle était formée, disait Marie-Antoinette, il ne resterait plus un noble près de nous, et, quand les choses changeraient, il faudrait congédier les gens que nous aurions admis à leur place. »
La cour n'était plus que l'ombre d'elle-même. Le séjour des plaisirs s'était transformé en lieu de soucis, de déceptions et de tristesses. On craignait le poison pour le roi et la reine, et l'on était obligé de prendre une foule de précautions à chacun de leurs repas. Madame Elisabeth écrivait à Mme de Raigecourt, le 16 novembre 1791 : « Il s'est passé ces jours derniers une drôle de chose. Un caporal a inventé de consigner le roi et la reine dans leurs appartements, depuis neuf heures du soir jusqu'à neuf heures au matin. Cette consigne a a duré deux jours sans qu'on le sache ; enfin, le troisième, un grenadier a averti son capitaine. Toute la garde est furieuse ; il va y avoir un conseil de guerre. Dans la règle, le caporal devrait être pendu ; mais je ne crois pas qu'il le soit, j'en serais bien fâchée. Le roi devait monter à cheval un de ces jours-là, il a fait vilain ; le roi est resté chez lui, ce qui a fait dire dans tout Paris qu'il est de nouveau en arrestation. » Voilà où en était arrivé l'héritier de Louis XIV. La princesse de Lamballe n'avait-elle pas un grand mérite à venir s'en-
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(armer dans a • Tuileriei ot l'année 1791
finissait si doulomvus.im ni ? Elle y habitait le n-z-dechaussée du pavillon de l'Ion*, au «I de l'apparte-
ment de Madame Elisabeth. Ces deux femmes admirable! furrnt pour la raine dee unies qui poussèrent l'esprit de sacrifiée jusqu'à l'héroïsme Rien de plus touchant que tant de courage uni à tant de douoear. Parmi les victimes de la Révolution, Madame Elisabeth et Mme de Lamballe sont des agneaux sans tache. Par leur suavité idéale, elles font contraste avec le» hordes sanguinaires qui transforment Paris en un pandémonium. Ce sont dans un enfer deux anges consolateurs.