CHAPITRE VIII
£a tteDêlatton*
<i La Nouvelle-Angleterre , mon pays natal , n'est point la patrie de mes enfans; Georges et Marie sont nés dans la Louisiane. Hélas! pldt au ciel que je n'eusse jamais quitté le lieu de ma naissance ! Mon père , négociant à Boston , fit sa fortune ; à sa mort , son patrimoine se divisa «gaiement entre ses enfans , et ne suffit plus a leurs besoins. J*avais deux frères : le premier partit pour Flnde, d'où il a rapporté de grandes richesses; le second s*est avancé dans l'ouest,
il possède aujourd'hui deux mille acres de terre et plusieurs manufactures dans Flllinois. J'étais incertain sur le parti que je devais prendre ; quelqu'un me dit : « Allez à la Nouvelle- « Orléans ; si vous n'y êtes pas victime de la « fièvre jaune, vous y ferez une grande forte tune. )» L'alternative ne m'eflFraya pas; je suivis ce conseil... Hélas! j'ai moins souffert d'un climat insalubre que de la corruption des hommes.
(( Partout où la société se partage en hommes libres et en esclaves , il faut bien s'attendre à trouver la tyrannie des uns et la bassesse des autres ; le mépris pour les opprimés , la haine contre les oppresseurs ; l'abus de la force , et la vengeance...
« Mais, quelle terre de malédiction, ô mon Dieu! quelle dépravation dans les mœurs! quel cynisme dans l'immoralité ! et quel mépris de la parole de Dieu dans une société de chrétiens !
« Cependant , sur cette terre de vice et d'impiété, mes yeux distinguèrent une jeune orpheline , innocente et belle , simple dans sa pensée , et fervente dans sa foi religieuse ; elle était d'origine créole. J'unis ma destinée à celle de Thé-
— lia —
résa Spencer. D'abord le ciel nous fut propice ; la naissance de Georges et de Marie fut, en quelqueis années, le double gage de notre amour.
J'avais fait de grandes entreprises commerciales ; elles prospéraient toutes selon mes vœux. Hélas ! notre bonheur fut passager comme celui des méchans! Je ne suis point impie; et la foudre du Dieu vengeur a courbé ma tète.
« Avant son mariage , Thérésa Spencer avait attiré les regards d'un jeune Espagnol, don Fernando d'Almanza , d'une famille très riche , dont la fortune remonte au temps où la Louisiane était une colonie espagnole. Rien n'était plus séduisant que ce jeune homme : son esprit n'était point inférieur à sa naissance , et la distinction de ses manières égalait la beauté de ses traits. Cependant Thérésa Téloigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fît deviner un ennemi dans l'homme qui lui déclarait lé plus tendre amour.
(t Nous avons su depuis qu'il aspirait à l'aimer sans devenir son époux.
n La rigueur de Thérésa l'irrita vivement, et plus tard le spectacle de notre félicité rendit sans doute encore plus cuisantes les douleurs
de sa vanité blessée ; car il conçut et exécuta bientôt une détestable yengeance.
u II répandit secrètement le bruit que Thérésa était, par sa bisaïeule, d'origine mulâtre; appuya cette allégation des preuves qui pouvaient la justifier; nomma tous les parens de Marie, en remontant jusqu'à celle dont le sang impur avait , disait-il , flétri toute une race.
«( Sa dénonciation était odieuse ; mais elle était vraie. La tache originelle de Thérésa Spencer s'était perdue dans la nuit des temps. A la voix de Fernando les souvenirs endormis se réveillèrent.... Il y a tant de mémoire dans le cœur de l'homme pour les misères d'autmi!
L'opinion publique fut toute en émoi; on fil une sorte d'enquête ; les anciens du pays furent consultés , et il fut reconnu qu'un siècle auparavant , la famille de Thérésa Spencer avait été souillée par une goutte de sang noir.
«c La suite des générations avait rendu ce mélange imperceptible. Thérésa était remarquable par une éclatante blancheur; et rien dans son visage, ni dans ses traits, ne décelait le vice de son origme ; mais la tradition la condamnait.
«Depuis ce jour, notre vie, qui s'écoulait
paisible et douce, devint amère et cruelle. Plus nous étions haut dans l'estime du monde, et plus la honte de déchoir fut éclatante. Je vis aussitôt chanceler les affections que je croyais les plus solides. Un seul ami , resté fidèle au malheur, eut à rougir de mon affection.
« Cet ami généreux , auquel vous tenez par les liens du sang , avait , je crois , comme Français, plus de philanthropie pour la race noire, et moins de préjugés contre elle , qu'il ne s'en trouve d'ordinaire chez les Américains. Lui seul, aux jours de l'infortune, me tendit une main secourable , et me préserva de l'opprobre d'une faillite. Le coup porté à ma position so* ciale avait en même temps ébranlé mon crédit. Les hommes de ce pays , si indulgens pour une banqueroute, furent sans pitié pour une mésalliance * !
M Cependant le mal était sans remède; je lut* tai contre ma fortune , parce qu'il est dans nos mœurs de ne jamais désespérer; mais l'obstacle était au-dessus d'une force humaine.
(( Thérésa se reprocha cruellement des malheurs dont elle était innocente. Orpheline dès l'âge le plus tendre , elle n'avait point connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si pro-
fonde , qu'elle n'y survécut pas ; je la vis expirer dans mes bras , épuisée par ses larmes et par son désespoir.
u Quand elle fut enlevée à mon amour, elle si jeune d'années et si vieillie par le chagrin, elle si pure et si désolée , je doutai pour la première fois de la Providence et de mon courage. Ce doute était coupable; car j'ai trouvé des forces pour supporter ma misère , et le ciel ne m'a point abandonné.
(( Je quittai la Nouvelle-Orléans , où j'étais en butte à trop de mauvaises passions , et déchiré par trop de cruels souvenirs.... Je me suis fixé à Balthnore , où personne ne connaît la tache de mon alliance , ni le vice dont est souillée la naissance de mes enfans.
« Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai formé de nouvelles relations; je m'y suis fait un nouveau crédit , et j'ai retrouvé la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister pour moi.
« Nous vivons ici dans une apparente tranquillité : le trouble n'est que dans nos âmes.
« Tout le monde ignore la honte de mes enfans ; mais , chaque jour, on peut la découvrir. On nous aime 9 on nous honore , parce qu'on ne
sait pas qui nous sommes. Un seul mot d*un ennemi bien informé pourrait nous perdre : nous ressemblons au coupable que la société croit innocent, et qui n*ose accepter la considération publique , parce que trop de bonté suivra la révélation de son crime.
u Georges , dont le caractère noble et fier s'indigne des injustices du monde , se croit Tégai des Américains ; et si je ne l'eusse supplié , au| nom de sa sœur, qu'il aime avec passion, de garder le silence , cent fois il aurait, à la face du public , révélé sa naissance , et bravé l'opinion.
« Au contraire , soumise à son destin et résignée , Marie cherche l'ombre et l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la société. Âh ! certes , elle surpasse toutes les femmes de Baltimore en esprit, en talens, en bonté; mais elle n'est point leur égale.
•( Je vous devais , mon jeune ami , cet aveu de notre infortune.... L'hospitalité m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur la terre; hélas! vous ne le trouverez pas parmi nous^».. Ailleurs les joies du monde ! ici , les chagrins et les sacrifices ! »
« Ainsi parla JNelsoti. Pendant ce récit, son
visage austère parut quelquefois s*émouyoir.
Georges firëmissait sur son siège; sa colère muette éclatait dans ses gestes brusques et dans ses regards irrités. Marie , la tête penchée sur son sein , cachait son visage à tous les yeux.
Pour moi , j'écoutais incertain si je saisissais bien le langage étrange dont mon oreille était frappée ; c^ependant rien n'était obscur dans les paroles que je venais d'entendre.
Je sentis se révolter mon cœur et ma raison.
— Voilà donc , m'écriai-je , ce peuple libre qui ne saurait se passer d'esclaves ! L'Amérique est le sol classique de l'égalité , et nul pays d'Europe ne contient autant de servitude ! Maintenant je vous comprends , Américains égoïstes ; vous aimez pour vous la liberté ; peuple de marchands , vous vendez celle d'autrui!
A peine avais-je prononcé ces mots, que j'eusse voulu les rappeler à moi ; car je craignais d'offenser le père de Marie.
L'indignation avait saisi mon ame. La fille de» Nelson , me voyant irrité d'abord , puis rêveur , se méprit sur les sentimens dont j'étais animé.
— Ludovic , me dit-elle d'une voix à demi
éteinte , pourquoi ces regrets? ne vous Favais^je pa« dit ? je suis indigne de votre amour f
Je lui répondis : — Marie , tous devinez mal ce qui se passe au fond de mon cœur. Il est vrai que mes sentimens pour vous ne sont plus les mêmes : je vous sais malheureuse , mon amour s'accroît de toute votre infortune.
— Ami généreux, s'écria Georges en me tendant la main, vous parlez noblement.
Et un rayon de joie éclaira tout à coup ce front sinistre et sombre.
Cependant Nelson demeurait impassible.
Quand il vit nos émotions un peu calmées , il me dit: — L'enthousiasme vous égare, mon ami ; prenez garde à l'entraduement d'une passion
généreuse Hélas! si vous contemplez d'un
œil moins prévenu la triste réalité , vous n'en pourrez soutenir l'aspect , et vous reconnaîtrez qu'un blanc ne saurait s'allier à une femme de couleur.
Je ne puis vous peindre le trouble que ces parolesjetaient dans mon esprit. Quelle situation étrange ! à l'instant où Nelson me parlait ainsi, je voyais près de moi Marie , dont le teint surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs.
Alors je dis : — Quelle est donc , chez un
peuple exempt de préjuges et des passions, l'origine de cette fausse opinion qui note d'infomie des êtres malheureux, et de cette haine impitoyable qui poursuit toute une race d'honunes de génération en génération ?
Nelson réfléchit un instant; ensuite il s'engagea entre nous une conversation , dont je puis TOUS rapporter exactement les termes ; elle a laissé dans ma mémoire des traces que le temps ne saurait effacer.
NELSON
La race noire est méprisée en Amérique, parce que c'est une race d'esclaves; elle est haïe , parce qu'elle aspire à la liberté.
Dans nos mœurs , comme dans nos lois , le nègre n'est pas un homme : c'est une chose.
C'est une denrée dans le commerce, supérieure aux autres marchandises; un nègre vaut dix acres de terre en bonne culture.
Il n'existe pour l'esclave ni naissance , ni mariage , ni décès.
L'enfant du nègre appartient au maître de celui-ci , comme les fruits de la terre sont au propriétaire du sol. Les amours de l'esclave ne laissent pas plus de traces dans la société civile que ceux des plantes dans nos jardins ; et quand
il meurt , on songe seulement à le remplacer, comme on renouvelle un arbre utile , que Tâge ou la tempête ont brisé '.
LUDOVIC
Ainsi , vos lois interdisent aux nègres esclaves la piété filiale , le sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t-il donc de commun avec l'homme ?
NELSOII.
Le principe une fois admis , toutes ces conséquence en découlent : Tenfantué dansFesclavage ne connaît de la famille que ce qu'en savent les animaux; le sein maternel le nourrit comme la mamelle d'une bête fauve allaite ses petits ; les rapports touchans de la mère à l'enfant , de l'enfant au père, du frère à la sœur, n'ont pour loi ni sens ni moralité ; et il ne se marie point , parce qu'étant la chose d'autrui, il ne peut se donner à personne.
LUDOVIC
Mais comment la nation américaine , éclairée et religieuse , ne repousse-t-elle pas avec horreur une institution qui blesse les lois de la nature ,
< Voyez, à la fin du Tolume, la note sur la condition sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur affranchis.
de la morale et de rhumanitë? Tous les hommes ne sont-ils pas égaux?
NELSON
Nul peuple n'est plus attaché que nous ne le sommes, au principe de Tég^alité ; mais nous n'admettons point au partage de nos droits une race inférieure à la nôtre.
A ces mots , je vis la rougeur monter au front de Georges , et ses lèvres tremhlantes prêtes à laisser partir un cri d'indignation^ mais il fit un effort puissant , et contint sa colère.
Je répondis a Nelson : — On croit , aux États- Unis , que les noirs sont inférieurs aux blanos; est-ce parce que les blancs se montrent en général plus intelligens que les nègres? Mais comment comparer une espèce d'hommes élerés dans l'esclayage, et qiïi se transmettent de génération en génération l'abrutissement et la misère, à des peuples qui comptent quinie siècles de civilisation non interrompue; chez lesquels l'éducation s'empare de l'enfant au berceau, et développe en lui toutes les facultés naturelles ? Nous n'avons point, en Europe , les préjugés de l'Amérique , et nous croyons que tous les hommes ne forment qu'une même famille , dont tous les membres sont égaux.
NELSOn.
Sans doute , TesclaTage offense la morale et la loi de Dieu ! cependant , ne jugez pas trop sévèrement le peuple américain : la Grèce eut ses ilotes; Rome, ses esclaves; le moyen-âge, les serfs; de nos jours on a des nègres; et ces nègres, dont le cerveau est naturellement étroit, attachent peu de prix à la liberté ; pour la plupart, l'affranchissement est un don funeste* Interrogez-les , tous vous diront qu'esclaves ils étaient plus heureux que libres. Abandonnés à leurs propres forces, ils ne savent pas soutenir leur existence ; et il meurt dans nos villes moitié plus d'affranchis que d'esclaves *.
LUDOVIC
Il est naturel que l'esclave qui , tout à coup, devient libre, ne sache ni user ni jouir de Findépendance. Pareil à l'homme dont on aurait, dès rage le plus tendre , lié tous les membres , et auquel on dit subitement de marcher, il chancelle à chaque pas... La liberté est entre ses mains une arme funeste , dont il blesse tout ce qui l'entoure; et, le plus souvent, il est lui-même sa première victime. Mais faut4i en conclure que l'esclavage une fois établi quelque
part, doit être respecté? Non sans doute. Seulement il est juste de dire que la génération qui reçoit raffranchissement n'est point celle qui en jouit : le bienfait de la liberté n'est re*cueilli que par les générations suivantes... Je ne reconnaîtrai jamais ces prétendues lois de la nécessité , qui tendent à justifier l'oppression et la tyrannie.
NELSON
Je pense ainsi que vous ; cependant ne croyez pas que les nègres soient traités avec l'inhumanité dont on fait un reproche banal à tous les possesseurs d'esclaves ; la plupart sont mieux vêtus , mieux nourris , et plus heureux que vos paysans libres d'Europe.
— Arrêtez, s'écria Georges avec violence (car en ce moment sa colère devint plus forte que son respect filial); ce langage est inique et cruel ! 11 est vrai que vous soignez vos nègres à l'égal de vos bêtes de somme ! mieux même, parce qu'un nègre rapporte plus au maître qu'un cheval ou un mulet... Quand vous frappez vos nègres, je le sais, vous ne les tuez pas : un nègre vaut trois cents dollars.... Mais ne vantez point l'humanité des maîtres pour leurs esclaves : mieux vaudrait la cruauté qui donne
- lâs —
la mort , que le calcul qui laisse une odieuse vie!... Il est vrai que, d'après vos lois , un nègpre n'est pas un homme : c'est un meuble, une chose... Oui, mais vous verrez que c'est une chose pensante.... une chose qui agit, et qui remue un poignard.... Race inférieure! ditesvous ? Vous avez mesuré le cerveau du nègre, et vous avez dit : Il n'y a place dans cette tête étroite que pour la douleur ; et vous l'avez condamné à souffrir toujours. Vous vous êtes trompés ; vous n'avez pas mesuré juste : il existe dans ce cerveau de brute une case qui vous a échappé, et qui contient une faculté puissante, celle de la vengeance... d'une vengeance implacable, horrible, mais intelligente... S'il vous hait , c'est qu'il a le corps tout déchiré de vos coups , et l'ame toute meurtrie de vos injustices... Est-il si stupide de vous détester ? Le plus fin parmi les animaux chérit la main cruelle qui le frappe , et se réjouit de sa servitude.... Le plus stupide parmi les hommes, ce nègre abruti, quand il est enchaîné comme une bête fauve , est libre par la pensée , et son ame souffre aussi noblement que celle du Dieu qui mourut pour la liberté du monde. II se soumet; mais il a la conscience de l'oppres-
sion ; son corps seul obéit ; son a me se révolte. Il est rampant! oui... pendant deux siècles il rampe à vos pieds... un jour il se lève, tous' regarde en face, et vous tue. Vous le dites cruel ! mais oubliez-vous qu'il a passé sa vie à souffrir et à détester ! Il n'a qu'une pensée : la vengeance, parce qu'il n'a eu qu'un sentiment : la douleur.
Georges , en parlant , s'était animé d'un feu presque surnaturel, et son regard étincelait de haine et de colère.
— Mon ami , reprit froidement Nelson , croyei-vous qu'il n'en coûte pas à mon cœur de juger comme je le fais une race à laquelle votre mère ne fut pas étrangère ?
— Ah ! mon père, s'écria Georges, avant d'être époux, vous étiez Américain.
Alors Marie jetant sur son frère un regard suppliant : — Georges, lui dit-elle, pourquoi ces emportemens ?
Puis se tournant vers Nelson : — Mon père, vous avez raison ; les Américaines sont supérieures aux femmes de couleur ; elles aiment avec leur raison : moi , je ne sais vous aimer qu'avec mon cœur.
Et, en prononçant ces mots, elle se jeta dans
ses bras , comme pour y cacher la honte qui couvrait son visage.
Georges reprit : — Ma sœur rougit de son origine africaine... moi, j*en suis fier. Les hommes du Nord n'ont qu'à s'enorgueillir de leur génie froid comme leur climat.... nous devons, nous, au soleil de nos pères des âmes chaudes et des cœurs ardens.
Il se tut quelques instans ; puis il ajouta avec un sourire amer :
— Les Américains sont un peuple libre et commerçant.... mais, qu'ils y prennent garde, il leur manquera bientôt une branche d'industrie ; bientôt ils perdront le privilège de vendre et d'acheter des hommes : la terre d'Amérique ne doit pas long-temps porter des esclaves.
NELSON
Oui, je le reconnais avec joie, l'esclavage décroît chaque jour ; et sa disparition entière sera l'œuvre du temps.