‹ Marie [microform]Chapitre 17 sur 20 · XXIJ · texte numérisé non relu

XXIJ

<( Tout le monde étant industriel , la première parmi les professions est celle qui fait gagner le plus d'argent. Le métier d'auteur, étant le moins lucratif, est au-dessous de tous les autres. Dites à un Américain que l'illustration des lettres est plus belle à poursuivre que la fortune , il vous accordera ce sourire de pitié qu'on donne aux discours d'un insensé... Exaltez en sa présence la gloire d'Homère , celle du Tasse , il vous répondra qu'Homère et le Tasse moururent pauvres. Arrière le génie qui ne donne point la richesse !

xxni.

« En Amérique , on n'estime des sciences que

leur application. On étudie les arts utiles, mais non les beaux-arts.

<( L'Allemagne , la France, inventent des théories ; aux États-Unis on les met en pratique ; ici on ne rêve point , on agit. Tout le monde aspire au même but , le bien-être matériel ; et comme c'est l'argent qui en est la source , c'est Targent seul qu'on poursuit.

(( Lorsque dans ce pays on fait de la littérature , c'est encore de l'industrie. 11 n'existe là ni école classique , ni romantique. On ne connaît que l'école commerciale, celle des écrivains qui rédigent des gazettes , des pamphlets , des annonces , et qui vendent des idées , comme un autre vend des étoffes. Leur cabinet est un comptoir, leur esprit une denrée ; chaque article a son tarif; ils vous diront au juste ce que coûte un. enthousiasme imprimé.

<( Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons rapports. L'un soutient les

principes politiques de M. Clay ; l'autre , ceux du général Jackson ; le premier est unitaire, le second presbytérien; celui-ci est démocrate, celui-là fédéraliste ; un troisième se montre Fardent défenseur de la morale religieuse ; un autre protège la morale philosophique de miss Wright.

«( Tous sont amis entre eux , se querellant quelquefois pour les personnes , jamais pour les principes.

«c Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie ? la dernière loi du congrès tous semble sage : rien de mieux; moi, je la trouve insensée; tous soutenez que notre président est un profond politique ; à merveille ; je suis en train de démontrer qu'il ignore Fart de gouverner; vous poussez à la démocratie, moi je lutte contre elle. La société marche-t-elle à sa perfection ! ou tend-elle à sa décadence.

« Allons , que chacun de nous prenne à sa convenance parmi ces textes différons. Ce sont

des branches variées d'industrie ; on peut même s'attacher à plusieurs en même temps : écrire pour dans un journal, et contre dans un autre ; la contradiction n'importe point. Ne faut-il pas des idées qui aillent à toutes les intellig^ences? C'est dans l'un et dans l'autre cas un besoin social auquel on répond.

u 11 arrive parfois , dans les révolutions politiques , que , la vertu devenant crime et le crime vertu, on voit tour à tour condamnés au dernier supplice les hommes de principes les plus opposés. Est-ce que le bourreau et ses aides s'abstiennent de leur profession parce que les crimes sont douteux? non sans doute ; ils continuent leur métier. Ainsi font les écrivains , ils ne travaillent pas sur des corps, mais sur des idées, tantôt sur Tune , tantôt sur l'autre. Leur demander de se vouer à un système , c'est vouloir qu'ils aient des opinions , des croyances , des convictions exclusives; c'est restreindre dans de certaines limites leur industrie, qui de sa nature est sans bornes comme la pensée dont elle émane.

u L'industrie des idées étant la dernière de toutes, il s'ensuit que, pour écrire, il faut n'ayoir rien de mieux à £aire. Quiconque se sent du génie se fait marchand; les incapacités se réfugient dans le petit métier des lettres. On laisse volontiers aux femmes le soin de faire des vers et des livres, c'est une frivolité qu'on abandonne à leur sexe ; on leur permet de perdre le temps en écrivant.

n Vous trouverez dans toutes les villes d'Amérique un assez grand nombre de femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs ouvrages une réputation méritée * ; mais la plupart sont froides et pédantes. Rien n'est moins poétique que ces muses d'outre-mer ; ne les cherchei point dans la profondeur des sauvages solitudes, parmi les torrens et les cataractes , ou sur le sommet des monts : non , vous les verrez marchant dans la boue des villes , des socques aux pieds et des lunettes au visage.

« Quoiqu'il y ait peu d'auteurs en Amérique,' dans aucun pays du monde on n'imprime autant. Chaque comté a son journal ; les journaux sont, à Trai dire, toute la littérature du pays*. Il faut à des gens affairés , et dont la fortune est médiocre , une lecture qui se fasse yite et ne coûte pas cher. Il se fait d'ailleurs pour rédu-)< cation primaire et pour la religion une énorme consommation de livres!.. C'est plutôt de la lihrairie que delà littérature. L'instruction donnée aux enfans est purement utile ; elle n'a point en vue le développement des hautes facultés de l'ame et de l'esprit : elle forme des hommes propres aux afi^res de la vie sociale.

tt La littérature américaine ignore entièrement ce bon goût, ce tact fin et subtil, ce sentiment délicat, mélange de passion et de jugement froid, d'enthousiasme et de raison, de naturel et d'étude qui président, en Europe , aux compositions littéraires. Pour avoir de l'é-

légance dans le goût, il en faut d'abord dans les mœurs.

« Ni dans les joumeaux , ni dans la tribune, le style n'est un art. Tout le monde écrit et parle , non sans prétention , mais sans talent *. Ceci n'est pas la faute seule des orateurs et des écrivains ; ces derniers , quand ils font du style brillant et classique , mettent en péril leur popularité : le peuple ne demande à ses mandataires que tout juste ce qu'il faut de littérature pour comprendre ses affaires ; le surplus , c'est de l'aristocratie.

t( C'est ainsi que les lettres et les arts , au lieu d'être invoqués par les passions, ne viennent en aide qu'à des besoins ; ou si quelque penchant pour les beaux-arts se révèle , on est sûr de le trouver entaché de trivialité : par exemple, il existe, aux États-Unis , un genre de peinture qui prospère : ce sont les portraits ; ce n'est pas l'amour de l'art , c'est de l'amour-propre.

« Vous rencontrerez, parfois, dans ce monde industriel et vulgaire, un cercle poli, brillant, au sein duquel les travaux de Tart sont appréciés avec goût, et les œuvres du génie admirées avec enthousiasme : c'est une oasis dans les sables brûlans d'Afrique. Vous trouvez ça et là une imagination ardente , un esprit rêveur ; mais un seul poète dans un pays ne fait pas plus une nation poétique que l'accident d'un beau ciel sur les bords de la Tamise ne fait le climat d'Italie.

« Quoiqu'il n'existe point de littérature proprement dite aux Etats-Unis , ne croyez pas que les Américains soient sans amour-propre littéraire. Il se passe à cet égard un phénomène as* sez étrange : vous n'apercevez point chez leurs auteurs de ces vanités monstrueuses , qu'on .voit , chez nous , compagnes de la médiocrité , quelquefois même du génie. Les écrivains ont la conscience qu'ils exercent une profession d'un ordre inférieur.

«t En Amérique ce ne sont pas les écrivains qui ont l'orgueil littéraire , c'est le pays.

u La littérature est une industrie dans laquelle les Américains prétendent exceller comme dans toutes les. autres.

u Et ne croyez pas leur être agréable en leur disant que la conformité du langage rend communs aux Etats-Unis tous les beaux génies de l'Angleterre ; ils vous répondront que la littérature anglaise ne fait point partie de la littérature américaine.

Le caractère anti-poétique des Américains tient à leurs mœurs par de profondes racines.

« Lorsque dans ce pays on poursuit l'argent , on ne recherche point le plaisir. La religion , et plus encore d'austères habitudes , interdisent les jeux , les amusemens * , les spectacles.

u Les grandes cités ont chacune un théâtre **; mais les riches , qui sont toujours en avant de la corruption, s'efforcent vainement de le mettre en vogue. Le spectacle n'est point, en Amérique , un plaisir populaire ; la tragédie , la comédie , la musique italienne , sont des diver-

tissemens aristocratiques de leur nature : ils demandent aux spectateurs du goût et de Fargent, deux choses qui manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithéâtres veulent une multitude à passions ; et c'est ce que l'Amérique du Nord ne saurait leur donner.

il Si les grands théâtres y sont rares, les petits y sont inconnus. Cette absence du goût dramatique est sans doute un élément de moralité pour la société américaine , qui , n*ayant pas de théâtres , ne distribue point chaque soir des moqueries aux maris trompés , des applaudissemens aux amans heureux , et de l'indulgence aux femmes adultères. Les Américains ont plus de moralité parce qu'ils n'ont pas de spectacles ; et ils n'ont pas de spectacles à cause de leur moralité. Ceci est à la fois cause et effet.

(( Ce n'est pas seulement par amour pour la morale que les Américains fuient le théâtre, car beaucoup qui n'y vont pas se livrent, chez eux ,

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ques colonnes de bois peint : c'est là leur Panthéon. Otez à rAmérique son Capitole , expression poétique de son orgueil national , et la Banque des États-Unis, expression poétique de sa passion pour l'argent, il ne restera pas dans ce pays un seul édifice qui présente ra^>eet d'un monument.

R Tout , aux Etats-Unis , procède de findustrie, et tout y va.... mais à la différence du sang qui s'échauffe en allant au cosur, tous les élans , en atteignant l'industrie, se refroidissent à ce cœur glacé de la société américaine.

« Laissez grandir cette société , disent quelques-uns , et TOUS en yerrez sortir des hommes illustres dans les lettres et dans les arts. Rome naissante n'entendit point les chants d'Horace et de Virgile , et il a fallu quatorze siècles à la France pour enfanter Racine et Corneille.

« Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses hien dii^inctes : la société politique

et la civilisation. La société américaine est jeune; elle n'a pas deux siècles. Sa civilisation, au contraire , est antique comme celle de l* Angleterre, dont elle descend. La première est en progrès ; la seconde, en déclin. La société anglaise se régénère dans la démocratie américaine : la civilisation s'y perd.

il L'esprit industriel matérialise la société, en réduisant tons les rapports des hommes entre eux à l'utilité.

u II est de nobles passions qui fécondent l'ame : l'intérêt la souille et la flétrit. Il semble que la cupidité souffle sur l'Amérique un vent funeste qui , s'attacbant à ce qu'il y a de moral dans rhomme , abat le génie , éteint l'enthousiasme , pénètre jusqu'au fond des cœurs pour y dessécher la source des nobles inspirations et des élans généreux.

«( Voyez le paysan firançais , l'humeur gaie, le front serein , les lèvres riantes, chanter sous le

chauine qui recèle sa misère , et sans soucis de la veille, sans prévoyance du lendemain, danser joyeux sur la place du village.

« On ne sait rien, en Amérique, de cette heureuse pauvreté. Absorbé par des calculs , l'habitant des campagnes , aux Etats-Unis , ne perd point de temps en plaisirs ; les champs ne disent rien à son cœur ; le soleil qui féconde ses coteaux n'échauffe point son ame. Il prend la terre comme une matière industrielle ; il vit dans sa chaumière comme dans une fabrique.

« Personne ne connaît , en Amérique , cette vie tout intellectuelle qui s'établit en dehors du monde positif, et se nourrit de rêveries, de spéculations , d'idéalités; cette existence immatérielle qui a horreur des affaires , pour laquelle la méditation est un besoin , la science un devoir, la création littéraire une jouissance délicieuse , et qui , s'emparant à la fois des richesses antiques et des trésors modernes, prenant une feuille au laurier de Milton, comme à celui de Virgile, fait servir à sa fortune les gloires et les génies de tous les âges.

u On ignore , dans ce pays , Texistence du sayant modeste , qui , étranger aux mouvemens du monde politique et au trouble des passions cupides, se donne tout entier à Fëtude , Taime pour elle-même , et jouit , dans le mystère , de ses nobles loisirs.

u L'Amérique ne connaît , ni ces brillantes arènes où l'imagination s'élance sur les ailes du génie et de la gloire ; ni ces cours d'amour où les grâces , l'esprit et la galanterie se jouaient ensemble; ni cette harmonie presque céleste qui naît de l'accord des lettres avec les beauxarts ; ni ce parfum de poésie , d'histoire et de souvenirs , qui s'exhale si doux d'une terre classique pour monter vers un beau ciel.

« L'Europe qui admire Cooper croit que l'Amérique lui adresse des autels; il n'en est point ainsi. Le Waltor Scott américain ne trouve dans son pays ni fortune, ni renommée. Il gagne moins avec ses livres qu'un marchand d'étoffes ;

donc celui-ci est au-dessus du marchand d'idée^. Le raisonnement est sans réplique.

« D'abord incrédule à ce phénomène, je sup* posai que Cooper avait peint de fausses couleurs les mœurs des Indiens, et que les Américains , juges d'un tableau dont l'original est sous leurs yeux , le condamnaient comme dépourvu de vérité locale. Plus tard j'ai reconnu mon erreur : j'ai vu les Indiens , et me suis assuré que les portraits de Cooper sont d'une ressemblance frappante.

«( Mais les Américains se demandent à quoi sert de connaître ce qu'ont fait les Indiens , ce qu'ils font encore ; comment ils vivaient d?ins leurs forêts , comment ils y meurent. Les sauvages sont de pauvres gens desquels il n'y a rien à tirer, ni richesses , ni enseignemens d'industrie. Il faut prendre leurs forêts, voilà tout, et s'en emparer, non pour faire de la poésie, mais pour les abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux chênes.

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