‹ Marie [microform]Chapitre 7 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ÉRaxxt.

« Depub mon arrivée à Baltimore , je voyais chaque jour la fille de Nelson ; mais je ne la connaissais pas. Témoin de sa beauté , je ne savais rien de son cœur ; à peine avai»-je entendu sa voix. Elle me montrait une iBroideur qui me paraissait dépasser la retenue de son sexe ; cependant je ne pouvais m*en offenser , la voyant également indifférente au monde et a ses fêtes» Douée de cet enchantement des charmes extérieurs qui assure aux femmes tant d'empire,

elle n'en essayait point la puissance. Il y avait dans sa réserve de l'humilité, et presque de l'abaissement; et si l'innocence n'eût été marquée sur son front , on eût pensé que le travail intérieur d'un remords attaché à sa conscience lui donnait un sentiment intime de dégradation.

Au sortir des salons américains , j'étais si rassasié de coquetterie , qu'une femme simple et sans calcul fut habile à me charmer. A mes yeux son plus grand art de me plaire était de n'en point montrer le désir ; bientôt mon attention éveillée découvrit en elle des talens et des vertus si rares , que je ne pus me rendre compte de mon premier sentiment d'indifierence , et , en trouvant sous le toit de mon hôte ce trésor que j'avais failli délaisser , je pris en pitié la prudence de l'homme qui souvent poursuit au loin le bonheur dont il a près de lui la source.

Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux affaires ; Marie les consacrait à des soins secrets, dont je fus long-temps à pénétrer le mystère : le soir , à l'heure du thé , nous étions toujours réunis; alors Nelson nous lisait avec emphase les articles de journal dans lesquels r Amériq[ue était louée sans mesure; je l'entendais

répéter chaque jour que le général Jaokson était le plus grand homme du siècle , New-York la plus belle Tille du monde , le Capitole ^ le plus magnifique palais de FuniTers , les Américains le premier peuple de la terre. A force de lire ces exagérations , il avait fini par y croire *, Tout Américain a une infinité de flatteurs qu'il écoute ; il est flatté , parce qu'il est le souverain ; il prend toutes les flatteries, parce qu'il est peuple. Ses courtisans annuels sont ceux qui , a l'époque des élections , l'encensent pour, obtenir ses suffrages et des places; ses courtisans quotidiens sont les journaux qui , pour gagner des abonnés et de l'argent, lui débitent chaque matin les plus grossières adulations. J'eus plus d'une fois, dans le. cours de nos entretiens, l'occasion de reconnaître qu'un Américain, si forte que soit la louange donnée à son pays , n en est jamais pleinement satisfait ; à ses yeux, toute approbation mesurée est une critique,^ tout éloge restreint est une injure; pour être juste envers lui , il faut manquer à la vérité.

Ces conversations , dans lesquelles je ne ré-

I Palais où se tiennent les séances du congrès , à Washington.

pondais jamais à toates les exi^^encesde l'orgueil américain, m'embarrassaient toujours; il me tardait aussi d'en voir le terme , parce qu'elles étaient d'ordinaire suivies de plus doux entretiens ; mais leur fin se faisait quelquefois attendre long-temps. On ne cause point aux États-Unis comme en France ; l'Américain discute toujours; il ignore cette façon légère d'effleurer la snrfeoe des questions dans un cercle de plusiemn per-^ sonnes , où chacune place son mot, brillant ou terne, pesant ou léger; où celle-ci termine la phrase commencée par une autre, et dans lequ^ on aborde tout, excepté la profondeur des sujets. En Amérique , on ne vise pas à l'esprit ^ on raisonne: aussi la conversation n'est^elle jamais générale; elle se fait toujours à deux. Suivant cette coutume , Marie et Georges restaient étrangers à mes discussions avec Nelson, de mâne que celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j'avais ensuite avec Geotiges ou Marie. Habituellement, Nelson commençait la soirée en demandant à sa fille s'il avait paru quelque ouvrage nouveau ; car , aux États-Unis, les hommes ne lisent rien ; ils n'en ont pas le temps : ce sont les flemmes qui se chargent de ce soin; elles rendent compte de toutes les publi-

cations politiques et littéraires , soit à leur père, soit à leur époux , et mettent ceux*ci à même d'en parler ôomme s'ils les connaissaient. Nelson priait ensuite Marie de faire de la tmuique.

Là jeune fille ëprouvait quelque gène de ma présence; cependant, comme son père arait coutume de ne point l'écouter, elle pouvait croire que je ne serais pas plus attentif. En général, dans les salons américains ^ quand la musique commence, c'est le signal de la con-^ versation. J'avoue que j'étais d'abord peu curieux d'entendre Marie : la plupart des Américaines sont au piano comme des automates; elles ont pris trois mois de leçons; elles retiennent par cœur une valse et une contredanse ; quand on les prie de jouer, elles courent à leur piano, et, sans prélude, répètent en toute hâte le peu qu'elles ont appris, semblables à ces enfans qui savent une fable , et la débitent à tous venans sans la comprendre.

Toutes les femmes de ce pays apprennent la munque ; mais presque aucune ne la s^it ; elles en font par mode , et non par goût. « Nous ai^ « mons la musique comme les enfans aiment le « bruit , )» me disait un Américain. Si , au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie

mieux. Le fils de Nelson , Georges, qui seul dans cette maison avait, dès le premier jour, gagné mon cœur, me présenta chez les personnes les plus considérables de la cité. Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses établissemens publics et ses monumens; nous assistions aux assemblées politiques; nous pénétrions dans les clubs; les environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades ; j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de Naples; là chaque impression me valait un souvenir. Souvent, abandonnant ma barque au caprice des vents , et mon ame à ses rêveries, je croyais, aidé de l'illusion de mes sens et des infidélités de ma mémoire , respirer encore sous le beau ciel de l'Italie; parfois, une colonne de vapeur noirâtre , sortie des flancs d'un navire, s'élevait dans les airs , et, se dessinant sur l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D'où me venait ce penchant à me ressouvenir d'un pays qui m'avait donné tant d'ennuis , si peu de joies? Ne seraitce pas qu'un charme secret se cache dans les souffrances du passé? il nous reste d'elles le sentiment de les avoir vaincues ; et , quand on

est encore infortuné , c'est nn bien de penser à des malheurs qui ne sont plus.

Au déclin du jour , Geotges et moi, nous cherchions dans les brillantes réunions du monde des distractions et des plaisirs. C'était la saison des fêtes : les bals , les concerts , se succédaient ïion interrompus.

Je portai un regard avide et impatient sur cette société dont on parle tant en Europe, et que l'on connaît si peu ! Je crus voir au premier coup d'œil que je n'y trouverais rien de ce que j'y cherchais.

Les États-Unis sont peut-être , de toutes les nations , celle dont la direction donne le moins de gloire^àux gouvemans. Nul n'est chargé de la conduire; elle a besoin de marcher seule.

Le maniement des affaires n'y dépend point de quelques hommes; il est l'œuvre de tous. Là les efforts sont universels , et toute impulsion particulière nuirait au mouvement général.

Dans ce pays, l'habileté politique ne consiste pas à agir, mais à s'abstenir et à laisser faire. C'est un grand «pectacle que celui de tout un peuple qui se meut et se gouverne lui-même; mais nulle part les individus ne sont aussi petits. Je crois aussi qu'aucun paysn'est plus étranger

paternel;... que j'y revois ma bonne mère; que je sens ses embrasseraens, ses caresses ; et mes yeux se mouillent de pleurs.

Souvent, à Baltim(n*e, Marie chantait une romance, dont le souvenir seul me trouble Famé»

Quelqurfois elle improvisait : alors je ne sais quelle faculté extraordinaire se révélait en elle...

Cette jeune fille si simple, si modeste , devenait tout à coup grande et impérieuse ; elle commandait l'émotion dont elle était animée ; elle et son luth ne faisaient plus qu'un ; les notes semblaient des soupirs de sa voix. Je craignais qu'elle n'exhalât son ame dans un élan d'en* thousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le talent qui exécute , la grâce qui embdlit.

En écoutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon cœur une source de douces jouissttioes et de vives impressions qui jusqu'alors m'étaient inconnues.

Dès que je pouvais échapper à Nelson , je m'approchais de sa fillOé Non loin d'elle se te* nait Georges, nlencieux, qui la contemplait dans une extase de tendresse et d'admiration ;

— Tison amitié pour sa lœur était tondante et Feni-» portait «ir toutes ses autres affeotioiis.

Pendant longtemps, Marie parut ûo^portu»

née de» rapports qui s'étabHssaient entre elle et moi; elle était ingénieuse à briser nos entretiens et à les rendre plus rares ; elle s'affligeait surtout des expressions de mon enthousiasme ; la peine qu'elle montrait n'était point le ms^nége de la fausse modestie qui repousse un éloge pour s'attirer de nouyeiles louanges ; sa douleur était trop profonde pour être feinte. Pett'^ dant que je l'applaudissais , scm regard semblait me dire : Votre admiration cesserait bientèt si

VOUS savies ce que je suis.

Comment retracerai-je à vos yeuK les émo^ tions de ces soirées écoulées sans bruit et sans éclat dans l'intérieur modeste d'une famille vertueuse , où je sentis naître en moi le germe de la pins violente comme de la plus douce passion qui jamais ait régné sur mon ame ?

Marie venait d'atteindre sa dix-huitième an-^ née ; l'ensemble de ses traits formait une harmonie charmante , mélange de tons énergiques et tendres , dans lequel les douces notes prévalaient ; son regard était mélancolique et touchant comme une rêverie d'amour; et cepen-

dant on voyait briller dans ses grands yeui noirs une étincelle du soleil ardent qui brûle le climat des Antilles; son front s'inclinait, courbé par je ne sais quelle douleur ; et sa taille pleine de grâce s'appuyait sur sa dignité naturelle , comme la frégate légère se balance mollement sur le flot qui la soutient.

Elle réunissait en sa personne tout ce qui séduit dans les femmes américaines , sans aucune des ombres qui ternissent l'éclat de leurs vertus. On l'eût prise pour une Européenne , aux passions ardentes, à l'imagination vive, Italienne par les sens, Française par le cœur; et cette femme , Américaine par sa raison , vivait au sein d'une société morale et religieuse !

J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au récit d'une action généreuse , à )a voix lamentable d'un malheureux , au charme d'une touchante harmonie; mais un hasard fortuné vint me révéler toute la bonté de son cœur.

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