SCENE II
MARIE, GASTON , LAGARDIE, à un huissier qui le précède. — Ils arrivent par la galerie,
LAGARDIE , à l'huissier.
Annoncez le feld - mare'chal Lagardie , au service de Suède.
MARIE , à part.
Ciel! ma corbeille ! . . .
LAGARDIE
Pour moi , j'attendrai ici.
MARIE , à Gaston , d'un air d'autorité'.
Ainsi, Monsieur , vous les recommanderez à l'office. . . Faites remettre cette corbeille au maître-d'hôlel de Sa Majesté'.
GASTON
Oui, mademoiselle Marie.
( Il donne la corbeille à un valet. ) LAGAR.DIE , qui est en scène.
Marie!... C'est singulier, maigre les anne'es , chaque fois que j'entends ce nom, il produit sur moi un effet !. . . Je suis toujours tenté de voir si celle qui le porte est aussi jolie que... ( Il regarde Marie. ) Ma foi ! . . . ( Arrêtant Gaston. ) Dites-moi , mon ami , quelle est cette jolie personne?
GASTON
Mademoiselle Marie Mignot.
LAGARDIE
Que dites-vous ? serait-ce ? . . .
Marie Blignot. q
GASTON
La fille du premier officier de Sa Majesté.
LAGARDIE
Ah! ce n'est pas de Mignot , l'ancien traiteur?
GASTON
Si fait.
LAGARDIE , à part , après avoir passé vivement au milieu du ihe'âlre.
Qu''entends-je ! . . . c'est sa cousine?... la cousine de Marie?. . . Ahl je ne m'étonne plus qu'elle soit si bien !
GASTON, à part.
Cet homme là m'est suspect.. . il a une figure en-dessons.
LAGARDIE , s'' avançant vers Marie.
Mademoiselle !
MARIE
Monsieur ?
LAGARDIE
Pardonnez-moi de vous aborder si brusquement.
GASTON, à part. ■ Qu'est-ce que ça veut dire ?
LAGARDIE
J'ai connu autrefois votre famille. Arrivé d'hier , je n'ai pas encore eu le temps de m'informer. . . De grâce , vous pouvez m'apprendre par quel hasard Mignot. . .
MARIE
Oh! Monsieur, c'est bien facile. Mon père était attaché à la maison du roi Casimir , qui l'a ramené en France. Comme tous les officiers de Sa Majesté l'avaient abandonnée après son abdication, mon père s'est trouvé le premier; mais il n'en est pas plus Cer pour cela.
LAGARDIE
Oh! je le crois!. . . Toujours bon... toujours un peu faible.
GASTON
C'est-à-dire , sa nièce le mène.
LAGARDIE , avec émotion.
Ah ! la maréchale de PHôpital! . . . elle est donc ici ?
GASTON
Oui , Monsieur... Le maréchal de l'Hôpital qui était j l'ami du vieux roi, lui a recommandé, en mourant, saj
veuve , pour la protéger. ( A part. ) Mais c'est elle qui le uièue. . . elle les mèae tous !
LAGARDIE
Il se pourrait! .. . Chargé par la Gourde Suède d'une mission auprès du roi Casimir, j'e'tais loin de m'attendre que dans son palais même..» Quels souvenirs!... Ah! ma belle demoiselle, vous aussi, vous voilà jeune, faite pour plaire, croyez - moi , ne vous laissez pas éblouir à tout cela j et si vous aimiez quelqu'un placé dans une condition plus humble que la vôtre, ne le sacrifiez pas.. . vous lui feriez trop de mal l
GASTON
Ah! Monsieur, quel bon conseil!... Si vous pouviez nous aider! voilà justement notre situation.
MARIE
M. Gaston!
GASTON
Non, Mademoiselle, il n'y a pas de danger, c'est un honnête homme j il porte ça sur sa figure.
LAGARDIE
Comment donc ! . . . un amour à protéger ? . . . Oui , mes chers amis , comptez sur moi ; j'aime à faire le bonheur des autres, ça me rappelle celui que j espérais.
PLUSIEURS VOIX, annonçant.
Le roi! le roi!
MARIE
Ciel l il traverse la galerie pour se rendre à la chapelle.
GASTON
Ah ! Monsieur , nous n'espérons qu'en vous !
( Il sort à droite. )
LAGARDIE
"Voilà comme j'étais l . . . Mais Marie . . ,
SCÈ]\E III.
LAGARDIE, CASIMIR, MIGNOT , Officiers, Huissiers, Pages et Gardes.
( Ils arrivent par la galerie. — Au moment de l'entrée du roi, V orchestre joue Vair du Muletier, en sourdine. — Marie ^ qui va pour sortir au moment oh le roi entre , le salue. )
CASIMIR
Ah! ma petite auaie; bonjour. ( // lui présente sa main; Marie la baise , et sort, ) C'est sans tloute monsieur le feldmaréchal?. . .
LAGARDIE
Oui, Sire, je vous demande une audience au nom de> mon souverain; mais j'attendrai le loisir de votre Majesté.
CASIMIR
Ma Majesté n'a pas grand^ chose à faire ; d'ailleurs, ne jamais faire attendre, c'est la politesse des rois, surtout] quand ils ne le sont plus . . . Ah ! Mignot, . . Messieurs . . , ,
( Il remonte et fait signe à sa suite de rester dans le fond. )
LAGARDIE , riant à part.
Dieu me pardonne !... le vieux traiteur a un habit brodé 1 c'est plaisant! ... {Se reprenant. ) Ah! je ne pensais plu» au mien !
CASIMIR
Qu'on retarde le déjeuner d'une demi-heure !
MIGNOT
Ah! mon bon maître, si vous saviez comme ou fait du tort à un cuisinier quand on dérange ses heures I CASIMIR, avec bonté.
Bien ! bien! nous raisonnerons de ça entre nous.
LAGARDIE, à part.
Toujours le même.
CASiMSR, à Lagaiditi.
AïK de Cotai lo.
De lues gens , peut-être avec moi , Le Ion familier vous étonne. . .
( 69 ) Que voulez-vous ?. .. Je ne suis plus ce Roi Arbitre des faveurs , des bieus d'une couronne. A mon trésor ne pouvant envoyer Les serviteurs fidèles à leur maître ,
En ami je dois reconnaître Les soins qu'en roi je ne puis plus payer.
( Mignot s'éloigne.)
A nous deux, maintenant , monsieur le conate! ... Je suis charmé de vous voir; votre nom m'est connu et votre courage aussi. Nous savons quels services vous avez rendus à la Suède contre les Moscovites , nos ennemis communs; et votre fortune rapide ne vous honore pas moins cjue le roi qui a su vous apprécier.
LAGARDIE
Ah! Sire...
CASIMIR
Oui, Monsieur, oui.. .
AIB : Ce luth galant , etc.
Heureux le Roi qui donne sa faveur Au vrai mérite, au courage , à l'honneur! Aux cœurs de ses sujets il fait chérir sa gloire ; Quand le temps aura fui, Quand jugera Thistoire, Les choix qu'il a su faire , escortant sa mémoire , Iront plaider pour lui.
Eh! mais, c'est singulier, plus je vous regarde... Vous n'êtes jamais venu en Pologne ?
LAGARDIE
Jamais , Sire.
CASIMIR
Voyez pourtant , vos traits réveillent en moi un souvenir confus. . . Au milieu d'une fête. . . d'une noce. . . je ine rappelle.. . non, je ne me rappelle rien... Ah! sur mon trône, j^ai eu tant de secousses , que je n^ai plus guère la tête à moi!
LAGARDIE
Ce n'est pas l'opinion de rEurope, Sire.
CASIMIR
L'Europe est trop bonne, et vous aussi.
LAGARDIE
La mission dont je suis chargé prouve assez Pestime qu'elle fait de vos lumières. . . Votre Majesté n'ignore pas que son successeur au trône de Pologne. . .
CASIMIR
Oai, le pauvre Michel!. . . il est mort après s'être fait battre par les Turcs. . . J'ai quitté à temps; ça aarait bien pu m^arriver.
LAGARDIE
Vos dix ans de règne ont prouvé le contraire. . . aussi le roi de Suède , mon maître, d'accord avec le cabinet de Versailles, s'est assuré de Sélection, et vous invite par ma voix à remonter sur le trône.
CASIMIR
Le trône ! . . . Que signifie cette plaisanterie , Monsieur ? Etes-vous venu ici pour vous jouer de moi?
LAGARDIE
Ah! Sire, pouvez-vous supposer?... Ces lettres de créance ...
CASIMIR
Quoi! ce serait sérieusement?. . . ( Il jette un coup-iïœil sur les lettres. ) Oui , ma foi! . . . rien n'égale ma surprise ! Il y a donc disette d^ambitieux , pour qu'on ait pensé à moi?... On m'avait assuré que Jean Sobieski se mettait sur les rangs ', excellent choix pour cette pauvre Pologne que j'aimerai toujours... mais de loin!... Il lui faut un héros , et sous ce rapport , Sobieski est bien mieux son fciit que moi; avec les meilleures intentions du monde, je ne suis pas un grand homme , c'est connu : j'ai fait mes preuves.
LAGARDIE
Ce que j'entends a droit de m'étonner à mon tour!. . . Puis-je m'expliquer avec franchise ?
CASIMIR
Oui... oui... nous sommes convenus que je n'étais plus roi.
tAGARDIE.
Eh bien! Sire, il me semble que mon message ne devrait pas être imprévu pour vous... Les lettres coafîclentielles (le madame de Maintenon , ce qu'elle m'a dit hier ellemême dans une audience secrète. . .
CASIMIR
Plaît-il?
LAGARDIE
Quelqu'un de votre maison lui a re'pondu de votre désir , de votre consentement...
CASIMIR
Qui aurait eu l'audace?. . . Que je n'aie pas su toujours ce qui se passait dans mon royaume , rien de plus simple ; mais dans mon ménage ! . . . Et vous a-t-elle nommé ? . . .
Non, Sire.
UN HUISSIER , annonçant.
Madame la maréchale de l'Hôpital!