SCÈNE II
MIGNOT , MARIE, Garçons, portant des ballots; ils en Ire fit par le fondé
MIGNOT
Allons , allons , tous les ballots. . . du courage .' MARI£.
Ail! mon Dieu! mon oncle, qu'est-ce que c'est que ça?
( 7) MIGNOT
Ça, ma nièce?. . . c'est ma vengeance! une satire contre ce Despre'aux ! . . . Ah! Monsieur le satirique :
« Mignot , c'est tout dire , et dans le monde entier , » Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier. » "
Me larder ainsi, moi qui fais la meilleure pâtisserie!... Ça ne peut pas se digérer!. ..Et le Cliâtelet a pu Pabsoudre !
MARIE
Vous n'êtes pas encore consolé de la perte de votre procès?
MIGNOT
Consolé!... moi qui avais envoyé des pâtés à tous les conseillers ! . , On dit même que le président Bellièvre s'en est donné une indigestion, et qu'il ne m'a fiiit condamner que parce qu^il avait ça sur le cœur... C'est affreux!... Aussi M. Nacquart, mon procureur, m'a dit: Appelez-en à Apollon ! Et j'en ai nppelé à Apollon. . . c'est - à - dire à l'abbé Cotin^ il a été insulté comme moi. . . et le ressentiment d un poète ou d'un cuisinier , c'est tout comme
Rien ne porte à la tête comme le feu du génie ou des fourneaux !
MARIE
Jésus, mon Dieu! . . . comme en voilà ! c'est une édition complète !
MIGNOT
Juste!... il n'3' manque pas une page... Dame! allez chez Barbin , le libraire au Palais. -. demandez du Despréaux ,il n'y en a plus... mais du Cotin, il y en a toujours, et ce n'est pas cher ! . . . Comme m'a dit cet honnête Barbin : « Prenez toute l'édition , vous me donnerez quelques brioj) ches , et nous serons quittes. » Pour moi , j'ai mon plan j chaque exemplaire servira d'enveloppe à un pâté ,à un bisduit , même à la modeste tartelette. . . tout y passera !.. « Hein! quel débouché pour les auteurs!
AIR : Cest r/ijpocrène de F'oltaire.
Je veux , par un si beau traité.
Unir leur génie et le nôtre ,
( 8 ) Et chez moi , satire et pâté , Vont se vendre l'ua portant l'autre.
Confondant nos talens divers , Qu'on dise des traiteurs-poètes :
Vive Mignot pour les beaux vers"^ Vive Cotin pour les galettes !..
Ah ça , ma nièce, tu t^esinstalle'e chez moi , c'est très bien... mais c'est ici que je reçois tous nos grands seigneurs, ainsi fais-moi le plaisir... ( Quelques (jaiçons ^ sur un signe de Marie, enlèvent les tables des blanchisseuses. ) Vite une fournée de poésie et de gâteaux feuilletés.
( Ils emportent les ballots , en sortant par la droite.) ( l)
MARIE
Il VOUS en fandrades fournées comme celle-là, pour payei* les honoraires de M. NacquartI
MIGNOT
ÎSIon procureur! ... je crois bien ! ... il ne se paie pas de brioches, lui!... mais dis donc, je crois qu'il en tient, M. Nacquart j tu lui as tourné la lête. . . c'est peut-être pour cela que j'ai perdu mon procès. . . j'ai en le contre-coup de sa passion. . . Heim ! qu'en dis-tu?... Eh! M. Nacquarl est im bon parti , et pour une blanchisseuse, . .
Laissez-donc! ... si je voulais écouter fleurette, j'aurais mieux que lui ; des gens de qualité ! L'autre jour encore, le maréchal de l'Hôpital , qui m'a rencontré chez Marion Delorme. . . mais je m'y fie comme à Jean de Wert; ces gros Messieurs , procureurs et courtisans , ça se ressemble pour la bonne foi.
MIGNOT
Et puis , ce que tu ne me dis pas. . . Lagardie va revenir. Il voulait s'enrôler. . . il a peut-être la casaque de soldat... Mais attention, Marie; an physique il est gentil, c'est vrai; mais au moral , il n'a pas le sou.
MARIE
Je &ais bien ! . . . et c'est désolant, surtout pour une fille qui veut être riche . . . mais c'est égal , quoique simple blan-
(i) Marie , Mignot.
chissense , je vons reponds qu'il n'y aura pas plus de tache sur ma réputation , que sur le linc;e de mes pratiques.
MIGNOT
A la bonne heure !. . . quoique les t.iches. . . Moi, par état, je n'y prends pas garde. . . mais la vertu. . . ( On entend le bruit d'une voiture^) Êh mais , quel est ce bruit?. . . an carrosse à ma porte. . .
MARIE
C''est Marion Delorme.
MIGNOT
Un drôle d'à-propos , quand on parle de vertu.
Est-elle heureuse!., quel luxe!., quels beaux équipages!., toujours les livrées les pins riches.
MIGNOT
Je crois bien.
AIR du Carnaval.
Toujours jolie et toujours adorée , Selon Iheureux qu'elle fait, elle prend
Et ses armes et sa livrée
Et Dieu le sait ^ elle en change souvent !
Car chez une femme pareille ,
L'heureux du soir ou du matin , N'est déjà plus son amant de la veille , N'est pas encor celui du lendemain.