CHAPITRE XXI
L'avarice punie.
Le comte tint exactement sa parole. Avant la fin de l'automne, une voiture arriva d'Echbourg à la métairie pour emmener les deux bons vieillards. Le fils
leurait à chaudes larmes en voyant ses parents près de le quitter ; mais la bru, qui n'avait cessé de compter les jours et les heures jusqu’au moment de leur départ, ressentit la plus vive joie d'en être débarrassée.
Ce mouvement de satisfaction ne dura pas longtemps ; car le cocher lui présenta un acte x magistrat, portant que tout ce qui, dans le contrat de mariage et l'acte de cession de la métairie, avait été stipulé pour l’entretien et la nourriture du père et de la mère, serait évalué en argent sur le prix courant des denrées, pour le montant en être payé tous les trois mois, en bonne monnaie courante et valable, au receveur des impositions, sous peine de contrainte par garuisaires.
La lecture de cet ordre la rendit furieuse ; elle jurait et tempétait: ‘* Nous y voilà bien embourbés, disait-elle ; nous tombons de la poêle dans la braise. S'ils étaient restés ici, ils ne nous auraient pas coûté la moitié.” Mais le fils était intérieurement tout réjoui de pouvoir de cette mamière faire encore du bien à ses vieux parents, malgré la volonté de sa femme ; toutefois il n’osait laisser entrevoir son contentement.
Le lendemain matin, les bons vieillards montèrent dans la voiture : ils emportèrent les félicitations et les vœux de leur fils, et les secrètes malédictions de leur bru. Mais le sort de cette méchante femme devint enfin tel qu’elle l'avait mérité par sa conduite envers son beau-père et sa belle-mère, et tel que l'avarice et
l'inhumanité se l'attirent toujours. Elle avait placé son argent chez un spéculateur qui venait d'établir une grande manufacture, et qui lui promit dix pour cent d'intérêt; tous les ans les rentes devaient être ajoutées au capital, et produire un intérêt à leur tour. La fermière se crut déjà au comble de la félicité ; elle ne connaissait pas de plus grand bonheur, elle ne connaissait pas de plus grand plaisir au monde que de calculer devant son mari combien tous ces intérêts, annuellement capitalisés, rapporteraient en dix ans, et quelle belle fortune en proviendrait dans dix autres années. Mais elle ne tarda point à être cruellement arrachée à tous ces songes d or. L'entreprise de la manufacture échoua, et le spéculateur tomba en faillite. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour l'avaricieuse paysanne. Depuis l'instant où elle en fut instruite, elle passa toutes ses journées à courir, tantôi chez l'avocat, tantôt chez le greffier, et de toute la nuit elle ne put fermer l'œil ; elle se creusait la tête à combiner, à calculer, à penser à une chose et à l’autre. Entin, à force de peines, de démarches et de frais, elle obtint, au lieu de ses dix mille francs... cent écus!
Pour le coup, elle faillit perdre la tête, le déses-
oir la saisit, la vie lui devint odieuse, et elle se désira à mort. En effet, le violent chagrin qui la rongeait l'affaiblit beaucoup et lui eausa une fièvre opiniâtre et très dangereuse. Son mari voulut appeler le médecin de la ville voisine ; mais elle s’y opposa : ‘Il n'a pu guérir le vieux Jacques, disait-elle, ainsi il ne saura pas me guérir non plus. Le bourreau de Buchendof se connaît bien mieux en médecine.” Au fond c'était l'avarice qui la faisait parler ainsi; car elle croyait gagner quelques francs en se servant du bourreau, qui selon elle devait être moins cher que le médecin. Pour cette fois le mari fit une sérieuse résistance, et alla chercher le docteur. Mais la paysanne, outrée de dépit, jeta par la fenêtre la première fiole qu'on lui présenta suivant l'ordonnance du médecia, et fit secrètement appeler le bourreau, dont le
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fameux élixir calma effectivement la fièvre; mais comme il entrait dans cette composition des substances vénéneuses, au lieu de la fièvre, il se déclara une maladie de consomption.
M. le curé d'Erlebron visita la malade, et l'exhorta paternellement à s'amender, à changer de sentiments et à détacher ses idées des choses terrestres pour les tourner vers Dieu.
Mais ce discours ne fit que l'irriter ; elle se mit à regarder fixement le bon pasteur avec de grands yeux, et dit: ‘ Je ne sais ce que M. le curé me veut avec son sermon de pénitence... Qu'il tienne un discours comme celui-là à ce fripon de spéculateur qui m'a volt mon argent, à la bonne heure, cela passe ; mais à moi ?... Je suis à ce que je crois, assez bonne telle que je suis. Tant que j'ai été en état de sortir, je n'ai jamais manqué aux offices; chez moi j'ai toujours récilé mes prières quotidiennes, je n'ai jamais rien fait de ma vie que travailler et épargner : j'ai toujours donné quelque chose aux pauvres, et je pensais être une des meilleures chrétiennes de la paroisse.”
Le bon curé lui expliqua que son économie outrée était de l’avarice ; que par son avarice et ses emportements elle avait afligé et rendu malheureux le père et la mère de son mari et son mari lui-même; qu'il ne suffit pas de jeter un morceau de pain aux pauvres quand ils mendient, et qu'on peut leur donner mieux; que le péché d'usure avait causé la perte de sa fortune, et que, pour être un bon chrétien, il faut non seulement assister au service divin, mais surtout remplir les devoirs de la charité.
A ces mots, elle accusa le bon curé de la mal juger, de la détester, et le forga de se retirer, désolé de n’avôir pu du moins lui persuader de s’amender à sa dernière heure.
Cependant la paysanne eut encore à souffrir. Elle passait des nuils entières à tousser. Son avarice lui permettait à peine de se sonner un demi-verre de vin ou une tasse de bouillon, et dans toutes ses souffrances elle n'avait aucune consolation : elle manquait
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