CHAPITRE DIX-SEPTIEME
Arrivé à la cour d'Angleterre, le 29 décembre, Gray, dans ses conférences publiques avec Elisabeth et ses ministres, ainsi que dans ses dépêches destinées à être mises sous les yeux du Conseil privé écossais, faisait montre du plus grand zèle et de la plus grande activité pour la cause de la reine d'Ecosse ' , mais en secret il soufflait à l'oreille d'Elisabeth ce dicton significatif : Les morts ne mordent. De concert avec l'apostat Douglas, il lui déclarait que, malgré l'agitation de l'Ecosse, il n'y avait au fond rien de bien sérieux et de bien menaçant dans les remontrances de son maître^. Dès sa première entrevue ;ivec Gray et Melvil, Elisabeth ne répondit à la demande qu'ils lui faisaient d'épargner la vie de Marie Stuart, que par des menaces. Elle s'emporta contre Melvil, elle l'accusa de donner de mauvais conseils à son maître, et lui dit que, s'il était son sujet, elle lui ferait trancher la tête. Melvil lui répondit avec calme « qu'il n'épargnerait jamais sa vie pour donner un bon conseil à son maître d , et qu'il pensait agir en loyal serviteur lorsqu'il lui conseillait de sauver la reine d'Ecosse. Alors ils proposèrent l'un et l'autre à Elisabeth d'épargner la vie de Marie , moyennant que celle-ci renonçât en faveur de son fils à ses droits à la couronne d'Angleterre. « Comment cela serait-il possible , s'écria avec colère Elisabeth , elle est déclarée inhabile et ne peut rien transmettre? — Si elle n'a aucuns droits, lui répliqua le maître de Gray, Votre Majesté n'a pas à la craindre; si elle en a, ordonnez-lui de les transmettre à son fils, sur la tête duquel sei'ait alors placé, plein et entier, le titre d'héritier présomptif de Votre Altesse. «
Cette question brûlante excita de plus en plus la colère d'Eli-
comme il l'avait déjà fait n . Froude's Historj of England : Reign of Elisabeth, vol. VI.
* Appendice à V Histoire d'Ecosse de PiObertson; Mémoire pour Jacques VI par le maître de Gray, 12 janvier 1587, Tytler, t. VIII.
2 Camden.
sabetli. «Quoi! s'écria-t-elle, vous voulez me débarrasser (Tune..., pour mettre à ma place un... qui vaut moins qu'elle ! Certes ! ma condition serait encore plus misérable qu'auparavant. Par la passion du Christ, ce serait me couper la gorge à moi-même; car, alors, pour un duché ou un comté, vous ou vos pareils me feriez bientôt assassiner par un de vos infâmes coquins! Non, parlamort de Dieu ', votre maître ne sera jamais à cette place-là ! » Gray demanda que la vie de Marie fût épargnée pendant quinze jours, afin que Melvil et lui eussent le temps d'écrire au roi. Sur le refus d'Elisabeth, Melvil la supplia d'accorder au moins un sursis de huit jours. « Non, réponditelle avec fureur et en s'élançant impétueusement hors de la salle , non, pas même une heure* ! » Tout espoir était perdu. Melvil écrivit à Jacques que sa mère, « tombée dans les filets de ses ennemis , n'avait plus à attendre que la mort ^ » .
Jacques, ne fût-ce que pour sauver au moins les apparences, demanda aux minisli'es presbytériens des prières publiques pour sa mère; mais les farouches disciples de Knox s'y refusèrent brutalement. Seul, l'archevêque Adamson osa monter en chaire , et , par une précaution oratoire qui est un curieux signe du temps , il prêcha sur le devoir imposé aux chrétiens de prier pour tous les hommes. Son discours fut si pathétique , il offrit avec tant de chaleur l'intercession de ses prières pour la royale victime , que tout l'auditoire fondit en larmes, en condamnant le zèle aveugle des ministres presbytériens *.
Quant à Philippe II , l'extrême danger que courait Marie
1 Juron habituel d'Elisabeth : God's death, par la mort de Dieu, ou mort- Dieu.
* Mémoire du maître de Gray, du 12 janvier 1587, dans l'Appendice à Histoire d' Ecosse de Robertsos, n" L, Tyxler, t. VIII.
3 Lettre de Melvil a Jacques VI, 20 janvier 1587, Robertson, Appendice no L. Tytler, t. VIII.
^ Tytler, t. VIII, d'après Spottiswood; Hosack, t. II, p. 446.