CHAPITRE VINGT ET UNIEME
féroces hourras ne pouvaient maintenant réprimer les larmes qui s'échappaient de leurs yeux, et ceux qui ne pleuraient pas, de peur d'être soupçonnés de pitié, s'efforçaient, mais en vain, de composer leur maintien et leur visage. A genoux au pied de l'échafaud, les serviteurs de la reine étaient abîmés dans leur douleur et leurs prières.
Lorsque Marie eut fini ses dévotions, elle baisa de nouveau le crucifix, et, le fixant d'un regard plein d'espérance, elle s'écria : « De même que tes bras, ô mon Dieu, furent étendus sur une croix,- ainsi étends sur moi tes bras miséricordieux, reçois-moi à merci et me pardonne tous mes péchés '. »
Elle se releva et s'assit. Les deux comtes lui demandèrent alors si elle n'avait rien de secret à leur révéler. Elle leur déclara qu'elle en avait dit assez et qu'elle n'était pas disposée à en dire davantage*. Sans y être invitée, elle se leva de nouveau. A l'approche de l'heure terrible, elle n'avait rien perdu de son naturel, de sa présence d'esprit, de son enjouement plein de charme.
L'exécuteur, le visage caché sous son masque noir% s'approcha d'elle pour la dépouiller de ses vêtements. Mais elle l'écarta doucement de la main : « Laissez-moi faire , lui dit-elle en souriant, j'entends ceci mieux que vous; je n'eus jamais de tels valets de chambre. » Elle ôta elle-même les épingles de sa coiffure, et ayant appelé Jeanne Kennedy et Elisabeth Curie, qui priaient au pied de l'échafaud, elle commença, avec leur aide, à se déshabiller, disant qu'elle n'était pas habituée à le
* Voici une des variantes de ce texte, qui diffère très-peu, d'ailleurs, dans toutes les Relations : « Tout ainsi que tes bras furent étendus dessus la croix, ainsi reçois-moi en tes bras de merci et me pardonne tous mes pécliés. » Le Rapport de la manière de P exécution de la royne d'Ecosse, etc., Labanoff, volume spécimen, p. 242.
2 Le Vray Rapport de l'exécution de la royne d'Ecosse, etc., par un anonyme. Teulet, t. IV, p. 153.
3 Fboude's History of Elisabeth, vol. VI.
faire devant tant de monde. Mais comme ces deux pauvres filles, en lui rendant ce douloureux et dernier service, pleuraient à chaudes larmes et ne pouvaient retenir des cris déchirants, la reine, posant un doigt sur leur bouche et les grondant de sa voix la plus douce et la plus tendre : « Ne pleurez plus, leur dit-elle, je suis bien heureuse de sortir de ce monde. Vous devriez vous réjouir de me voir mourir pour une si bonne querelle. N'avez-vous point honte de pleurer? Si vous pleurez davantage, je vous renverrai, car j'ai promis pour vous '. »
Elle ôta de son cou une croix d'or qu'elle voulait donner à Jeanne Kennedy. « Mon ami, dit-elle au bourreau, ceci n'est point à votre usage; laissez-la à cette demoiselle; elle vous baillera en argent plus qu'elle ne vaut. » Mais le bourreau la saisit brusquement et dit : « C'est mon droit ! » Puis il la mit dans son soulier*.
La reine avait ôlé son manteau , son voile , son pourpoint et son tour de gorge. Il ne lui restait plus qu'un corsage à manches de satin noir et une jupe de velours cramoisi brun'. Elle donna sa bénédiction à tous ses serviteurs , qu'elle voyait , au pied de l'échafaud, plongés dans le plus profond accablement. Elle leur dit adieu pour la dernière fois et les engagea à prier pour elle; puis elle embrassa Elisabeth Curie et Jeanne Kennedy, et les bénit en faisant sur elles le signe de la croix. «Adieu, pour la dernière fois , leur dit-elle en français , en leur faisant des signes avec la main ; adieu , au revoir. » Et , lorsque cette
1 La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. II.
2 La Mort de la royne d'Ecosse, dans Jebb, t. II ; Le Vray Rapport de [exécution, etc., Teclet, t. IV, p. 159; La Vie et la mort de Marie, reine d'Ecosse, manuscrit du Vatican.
^ Blackwood et La Mort de la royne d'Ecosse. « Sa Majesté ne put empêcher le bourreau d'y mettre aussi la main ; car, après qu'on eut abaissé sa robe jusques à la ceinture, il la tira par le bras assez lourdement, et lui ôta son pourpoint. Son corps de cotte avait le collet bas, de manière que son col et sa gorge, plus blancs qu'albâtre, paraissaient nus et découverts. » Blackwood, dans Jebb, t. II, p. 307.