CHAPITRE CINQUIEME
comme le temps ' » , n'osait prendre une décision. Quelle dangereuse atteinte portée à l'inviolabilité royale, si elle osait traduire devant une haute cour de justice, composée de ses propres sujets, une autre souveraine, son égale ! Car, enfin, « l'abdication de Marie à Lochleven n'avait jamais été reconnue d'une manière formelle, et, suivant la loi anglaise, elle était encore reine régnante ^ » . Quel échec Elisabeth allait porter, dans le présent ''et dans l'avenir, à la gloire de son règne dont elle se montrait déjà si jalouse ! A quelles terribles représailles ne s'exposerait-elle pas, si elle faisait couler sur un échafaud le sang d'une princesse, sa proche parente, belle-sœur du roi de France, nièce ;des Guise, mère du roi jd'Ecosse, l'alliée et la protégée du plus puissant monarque de l'Europe ! Malgré ces graves considérations et ces craintes, elle était au fond fermement résolue à poursuivre jusqu'au bout le dessein qu'elle méditait depuis longues années. Son unique souci était de sauver les apparences, de dégager, s'il était possible, sa responsabilité, ou tout au moins de la faire partager à ses ministres et aux Etats du royaume. Tel fut le plan qu'elle suivit jusqu'à la fin avec une inflexible résolution , soigneusement déguisée sous le voile de la plus profonde hypocrisie.
A la date du 24 septembre , elle eut un long entretien avec Burghley, l'homme de son temps le mieux fait pour justifier le crime et pour en dissimuler l'horreur au nom de la raison d'Etat. Burghley n'eut pas de peine à dissiper les faux scrupules dont sa maîtresse faisait étalage même devant lui '. Il lui soutint que Marie , par son abdication , avait cessé d'être reine, et Elisabeth feignit de se rendre à ce misérable argument. Enfin, après de longues hésitations, plus apparentes que réelles,
1 Burghley à Walsingham, 10-20 septembre. Mss. particuliers cités par M. Froude.
2 M. MlGNET, t. II.
3 FrOude's History of England; Reign of Elisabeth, t. VI.
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et une discussion importante au sein du Conseil privé , il fut résolu que Marie Stuart serait jugée en vertu du Statut publié l'année précédente ', à la suite de l'acte d'association, loi d'exception spécialement promulguée contre elle, et dans l'unique dessein de la faire périr. Ce Statut permettait de mettre à mort « ou de faire condamner à la peine capitale quiconque aurait revendiqué la couronne d'Angleterre , ou cherché à l'enlever à la reine Elisabeth, par une invasion étrangère ou par un complot contre sa personne ^ » .
Conformément à ce Statut, ce ne fut pas devant un tribunal régulier, mais devant un tribunal exceptionnel, que dut comparaître Marie Stuart. Le 5 octobre, Elisabeth désigna ellemême les membres qui devaient en faire partie. Elle en fixa le nombre à quarante-six. Cette haute cour ou commission se composait de grands officiers de la couronne, de pairs du royaume, de membres du Conseil privé, et d'un certain nombre d'hommes de loi. Il fut de plus résolu, au sein du Conseil, que la condamnation à mort de Marie, arrêtée d'avance, serait ratifiée par le Parlement'. « De cette façon, disait le prudent Burghley, la responsabilité sera partagée, et tout le monde sera content *. »
^ Le Statut de la vingt-septième année du règne d'Elisabeth.