CHAPITRE NEUVIEME
Les interlocuteurs de Marie, surpris et confondus des connaissances qu'elle possédait en matière de droit civil et de droit «anon, ainsi que de l'à-propos de ses réponses, furent contraints, dit Bourgoing, « de lui quitter le jeu, voyant qu'ils ne pouvaient répondre plus avant en ce lieu sans faire tort à leur religion et gouvernement » .
Pendant les longues heures de sa captivité, Marie avait consacré son temps à d'immenses lectures. Elle avait acquis une grande somme de connaissances , et pouvait tenir tète aux plus doctes sur des questions de jurisprudence comme sur des points d'histoire et de théologie. Le Journal de Bourgoing en offre plus d'une fois la preuve.
« Quant aux lois civiles, poursuivit-elle, ces lois ayant été
faites par les anciens empereurs catholiques, ou tout au moins
approuvées par eux, ne peuvent être mises en pratique que
par ceux qui veulent imiter et suivre leurs auteurs. Et comme
il est malaisé de les comprendre et d'en faire usage, on a érigé
des Universités en France, en Italie et en Espagne, pour les
expliquer. Les Anglais, ne possédant pas d'Universités de ce
genre, ne peuvent donc avoir ia vraie intelligence de ces lois,
mais ils les interprètent suivant leur bon plaisir pour les faire
servir à la législation et à la police de leur pavs. Si donc vous
entendez méjuger d'après ces lois anciennes, je vous requiers
de faire venir des membres de ces Universités, pour que je
puisse les interroger sur cette affaire, car je ne saurais m'en
rapporter aux légistes de votre pays ' . Je vois bien , ajouta
Marie, que vous voulez me débouter et de la loi civile et de la
loi canonique , pour m'appliquer les lois anglaises , comme vous
l'avez presque toujours fait. Je vous rappelle avec insistance
que je n'ai pas l'intelligence de ces lois, que ce n'est pas ma
profession, et que l'on m'a ôté les moyens de les entendre. Et
comme les rois et les princes ont auprès d'eux des hommes
' Journal inédit de Bour<joing.
doctes et versés en ces matières, moi n'en ayant pas, je désire être éclairée par vos légistes, afin de savoir de quelle façon on en a usé, dans le passé, envers mes semblables, ainsi qu'on le voit dans les chroniques d'Angleterre, ce qui a été admis ou ajouté par vos lois ou par des précédents, et qui peut être favorable ou non à ma défense '. »
La proposition de la reine fut aussitôt acceptée avec empressement par les commissaires. Ils lui offrirent de consulter sur les questions qui l'intéressaient les juges et les hommes de loi venus à Fotheringay.
D'abord , Marie parut satisfaite de cette offre ; mais s'étant bientôt aperçue, au langage de Burghley, qu'il n'avait d'autre intention que de la faire tomber dans un piège, que de lui faire déclarer par ces légistes que sa cause était mauvaise, qu'elle était assujettie aux lois anglaises, que l'action intentée contreelle était juste, et que les commissaires avaient le droit de la juger; considérant, d'ailleurs, qu'elle ne pouvait, sans humiliation , entrer en discussion! avec des hommes de loi subalternes , elle refusa de les entendre ^.
De là, elle passa à d'autres discours. Elle affirma de nouveau avec force que, bien qu'elle eût été [poussée à bout par des injustices et des indignités sans nom , elle n'avait jamais formé de dessein criminel contre la vie de la reine d'Angleterre. Elle rappela que, par l'intermédiaire de Nau, elle avait offert tous ses bons offices pour faire révoquer la bulle d'excommunication que le pape Pie V avait lancée contre Elisabeth. « Mais , ajouta-t-elle , tous les services que j'ai proposé de rendre à ma bonne sœur ont été sans cesse repoussés. Et lorsque j'ai voulu défendre mon innocence par lettres, ce droit m'a été impitoyablement refusée »
1 Journal inédit de Bourcjoinq.
2 Ibidem. Toutes les réponses de Marie qui précèdent sont abrégées et mutilées dans les documents anglais.
3 Allusion probable à l'affaire des lettres de la cassette.