CHAPITRE QUINZIEME
fut ravagée par cet exécrable fléau , comme elle Tavait été , deux siècles auparavant, par la peste noire. Qui n'a entendu parler de la cantarella des Borgia? On empoisonnait dans une fleur, dans un fruit, même dans une hostie consacrée. L'ima- ^nation des contemporains était si vivement frappée, que personne alors ne mettait en doute que des gants , que le papier dune lettre , enduits d'un poison subtil , ne pussent donner la mort par le simple contact ' ou par la respiration. De la cour des princes italiens, cet art ténébreux s'était glissé dans les autres cours de l'Europe. Elisabeth, sur ce point, ne se montrait pas plus scrupuleuse que Philippe II, que les Valois, que les Médicis. « On' avait délibéré , dit Melvil dans ses Mémoires, de feire mourir la reine d'Ecosse. Tantôt on songeait à lui donner un poison à l'italienne, tantôt à la tuer à la chasse, dans un parc. »
Ce fut le 15 décembre que Marie Stuart fit demander à Paulet la permission d'écrire à la reine d'Angleterre. Melvil , porteur de ce message, était chargé de lui dire en même temps que, par une telle démarche, sa maîtresse n'entendait nullement demander grâce et racheter sa vie , mais que c'était seulement a pour le repos de son esprit et pour un dernier adieu* » . Sir Amyas , fort embarrassé , repartit qu'il ne pouvait répondre
morhisy guos veneiia intra corpus assumpta efficiunt, Vitebergae, 1596, in-4°, — Dissertatio de morhis, quos venena extrtnsccus morsu, ictu illata inférant, Vitebergap, 1596, in-4°. — Ab. Uffeubach (Petrus), De venenis et morbiferit medicinis, Basileae, 1597, in-4<». — Fcciis, De venenis dissertatio. Basîleae, 164)2, in-4o. — Dictionnaire des sciences médicales ^ par une société de médecins et de chirurgiens. Paris, Panckoucke^ éditeur, 1819, t. XLIII.
^ « Sa mort (de la reine de Navarre), dit Agrippa d'Aubigné, fut causée par un poison que des gants de senteur communiquèrent au cerveau, façon de metiser René, Florentin, exécrable depuis, même aux ennemis de cette reine. » Histoire universelle, t. II, cb. ii.
3 Journal inédit de Bourgoing, Paulet, dans sa lettre à Davison, en date du 21 décembre 1586 {The Letter-Books, etc., p. 331), dit que Marie employa identiquement les mêmes expressions en lui faisant cette demande.
sur-le-champ à une question si grave , sans instructions préalables de la reine Elisabeth; mais, toutefois, il engagea Melvil à dire à la reine d'Ecosse qu*elle pouvait préparer sa lettre, promettant de l'envoyer dès qu'il en aurait reçu rautorisation.
Mécontente de ces mortels retards, Marie fit prier Paulet de se rendre auprès d'elle , mais il s'excusa sous prétexte qu'il ne faisait rien sans le concours de Drury, et que ce dernier était malade. Il promit cependant d'aller, dès le lendemain, auprès de sa prisonnière, si la santé de Drury pouvait le permettre * .
Le 16, dans l'après-dinée*, sur de nouvelles instances de la reine, ils vinrent l'un et l'autre dans sa chambre, et Marie, afin de hâter l'envoi de sa lettre, en prévenant dans leur esprit tout soupçon qu'elle pût contenir quelque poison subtil , leur déclara spontanément « et d'elle-même quelle en prendrait l'essai^ n y c'est-à-dire qu'elle l'appliquerait tout ouverte sur son visage et en leur présence. Laissons à Bourgoing, témoin oculaire, le soin de nous raconter cette étrange scène de mœurs de la Renaissance, que vient confirmer de son côté la récente publication de la Correspondance de Paulet. « Et comme ils étaient en ce discours, le sieur Âmyas dit aussi qu'il désirait lire la lettre de Sa Majesté et la manier avant qu'elle fût cachetée, parce qu'on peut mettre quelquefois quelque chose dedans, de quoi il voulait être assuré pour son devoir envers sa maîtresse *. »
' Journal inédit de Bourgoing.
2 Paulet, dans sa lettre à Davison, du 21 décembre, dit que sa visite i Marie eut lieu le 17.
3 Journal inédit de Bourgoing.
^ Voici comment Paulet, de son côté, raconte cet épisode du plus baut intérêt : « Bien que cette reine ait prétendu, avec quelque apparence de constance, ne pas craindre de mourir et ne pas désirer vivre, cependant, ayant été avertie, dans ma dernière conférence avec elle^ que son prêtre