‹ Marie Stuart, son procès et son exécution, d'après le journal inédit de Bourgoing, son médecin; la correspondance d'Amyas Paulet, son geôlier, et autres documents nouveauxChapitre 151 sur 226 · ENTRETIENS SECRETS DE MARIE STUART ET DE SON GEÔLIER · texte numérisé non relu

ENTRETIENS SECRETS DE MARIE STUART ET DE SON GEÔLIER

Paiilet reçut cette admirable lettre, toute cachetée, des mains de la reine, et sans Tavoir lue; mais, soupçonnant, à Tair de dignité et de fierté qui régnait sur son visage , qu'elle ne s'était point abaissée à demander grâce à Elisabeth, il fut pris d'un brusque accès de colère. « Il inquiéta Sa Majesté de propos assez violents, dit Bourgoing, témoin de toutes ces scènes émouvantes, inconnues jusqu'à ce jour, l'avertissant de remercier la reine et de reconnaître les faveurs qu'elle lui avait feites, non-seulement dès son arrivée en Angleterre, mais toujours depuis'9 et dernièrement en cette dernière affaire. Sur quoi il lui disait qu'elle était beaucoup tenue et redevable ^.»

* Voici comment Paulet, de son côté, rend compte de cette entrevue d'un intérêt capital^ dans la lettre qu'il adressait à Davîson, le 21 décembre, et qui, pour la première fois, vient d'être tout récemment publiée par M. John Morris. Le lecteur nous saura gré, sans doute, de mettre les deux versions en regard, celle du médecin de Marie et celle de son geôlier. Il pourra mieux en saisir ainsi les points communs, les différences et les nuances. De tels rapprocbements démontrent, jusqu'à la dernière évidence, l'authenticité du Journal de Bourgoing :

m Je répondis à cette dame, poursuit Paulet, que Sa Majesté eût désiré qu'il n'y eût pas eu de juste cause pour amener les choses où elles en étaient.

— Les choses où elles en sont, dit-elle, je suis condamnée et j'ignore combien d'heures j'ai encore k vivre.

— Madame, rcpris-je, vous vivrez aussi longtemps qu'il plaira à Dieu. Mais on peut dire en vérité que vous avez été condamnée d'une manière trèshonorable et avec faveur.

— Avec quelle faveur? dit-elle.

— Je repris que sa cause avait été examinée par un certain nombre de

314 MARI£ STCART.

a Si j'ai reçu quelques Éaveurs ou quelques biens de votre maîtresse, lui répondit la reine avec un triste sourire , je Ten remercie , mais je les ignore , ayant été sa prisonnière pendant plus de dix-huit ans , alors que j'étais venue en ce pays « sous « sa promesse » , et enfin condamnée par elle à mourir. N'est-ce pas là le pis qui me pouvait advenir ?

— Vous êtes obligée envers la reine , lui répliqua Paulet d'un ton plein de rudesse, de ce qu'elle vous a préservée contre vos ennemis et vous a sauvé la vie. Vous êtes venue en ce pays en fuyant dans un autre lieu , et u c'est l'incommodité de la « mer » qui vous a forcée d'entrer en Angleterre.

— Il n'est personne en ce pays , lui dit la reine , qui tienne ces propos que vous , et qui ne sache bien que j'y suis venue volontairement, dans un simple bateau de pécheur, lequel ne devait pas me porter plus loin que je ne voulais. J'entrai en

membres de la plus ancienne noblesse du royaume, tandis qu*elle aurait pu être jugée par douze hommes, comme le commun des martyrs.

— Vos seigneurs, dit-elle, doivent être jugés par leurs pairs.

— Je lui répondis que les étrangers, quelles que fussent leurs qualités, étaient, en matière criminelle, justiciables des lois du royaume, sur le territoire des princes.

— Vous avez vos lois, dit-elle, mais d'autres princes y penseront, quand ils verront la cause de tout cela, et mon fils n'est plus un enfant. Il est arrive à Tàge d'homme et songera à tout ceci.

— Sir Drue Drury lui dit que l'ingratitude était une chose odieuse, particulièrement chez les grands personnages, et qu'on ne pouvait nier que la mère et le fils n'eussent de grandes obligations à Sa Majesté.

— De quoi me réconnaitrais-je ? dit-elle, je suis délivrée du monde et nullement effrayée de parler. J'ai eu la faveur d'être gardée prisonnière bien des années contre mon gré.

— Madame, repartis-je, ce fut une grande Faveur sans laquelle vous n'eussiez pas vécu jusqu'à ce jour.

— Gomment cela? dit-elle.

— Je répondis que ses propres sujets la poursuivaient et étaient les plus forts dans leur pays.

— C'est vrai, dit-elle, parce que Midlmay (je crois qu'elle voulait dire sir Nicolas Trockmorton) me persuada de renvoyer toutes mes forces et excita mes ennemis à brûler les châteaux et les maisons de mes amis.

Page 1