‹ Marie Stuart, son procès et son exécution, d'après le journal inédit de Bourgoing, son médecin; la correspondance d'Amyas Paulet, son geôlier, et autres documents nouveauxChapitre 221 sur 226 · CHAPITRE VINGT-QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-QUATRIEME

battit à Dumfries et le jeta en prison. A cette nouyelle, Elisabeth, éprouvant la joie la plus vive, envoya ses félicitations à ce roi qui se montrait si digne d'elle. Elle lui offrit un duché en Ang^leterre, une pension de cinq mille livres sterling et la somme nécessaire pour tenir sur pied une petite garde du corps de cinquante gentilshommes écossais*, et Jacques eut Tindigne faiblesse de recevoir ces dons de la inain qui avait signé le warrant d^exécution de sa mère.

Ainsi la mort de Marie Stuart resta sans vengeance, et ce fut impunément qu'Elisabeth put jouir du fruit de son crime. Si, au point de vue de la justice et de l'intérêt qu'éveille le touchant souvenir de la victime, il fiEiut le déplorer, il est permis du moins d'applaudir au désastre de Philippe II.

Lorsque l'on songe avec quelle prodigieuse docilité les Anglais de cette époque passèrent du catholicisme antiromain de Henri YIII au protestantisme radical de la confession d'Edouard, et du catholicisme ultra-romain de Marie Tudor à l'anglicanisme adiaphoriste d'Elisabeth; quand on se rappelle quelle fiit leur muette et aveugle soumission pendant la longue tyrannie des Tudors, il est permis de supposer que le triomphe de Philippe II, s'il eût mis le pied en Angleterre, était dans les événements probables. Macaulay va même jusqu'à dire que le vainqueur du Portugal, maître de la mer, était bien plus redoutable pour l'Angleterre d'alors que ne le fut Napoléon, dépourvu de marine, pour l'Angleterre de 1805.

Est-ce un paradoxe de supposer avec le plus grand des historiens modernes que l'Angleterre pouvait être conquise par le fer, et d'ajouter qu'elle eût été ramenée au catholicisme par le feu, aussi facilement que sous le règne de Marie Tudor? Le nombre des protestants, bien moins considérable qu'en Ecosse, n'eût pas tardé à disparaître dans les flammes ou sous

1 Tttlbb, t. IX; M. Micret, t. II.

le coup de la terreur des auto-da-fé. Les catholiques, encore en fort grand nombre, auraient peut-être fini par accepter avec soumission le gouvernement d^un prince qui était le plus puissant défenseur de leur religion en Europe.

Bientôt maître, par les vétérans de son armée permanente, d'un pays qui ne possédait que des milices hors d'état de soutenir la lutte, le premier acte de Philippe II eût été, sans aucun doute, de déchirer la grande charte et d'extirper toutes les libertés du peuple anglais, de même qu'il avait anéanti la vieille constitution de l'Âragon et que son père Charles-Quint avait supprimé les privilèges des Gortès de Castille. Ainsi eût été étouffée dans son germe cette mémorable révolution de 1688, qui fiit plus tard la sauvegarde des droits de la nation anglaise et qui est encore pour nous un objet d'admiration et d'envie.

Les grands d'Espagne se seraient partagé tous les fiefs et terres nobles, et à l'esprit large et libéral que les seigneurs anglais devaient puiser plus tard dans leurs antiques institu-' tions, ils auraient substitué le caractère étroit et despotique de leur caste. Au lieu d^tre gouvernée par une aristocratie aussi intelligente que chevaleresque, qui devait peu à peu se retremper dans les rangs de la démocratie, en attirant à elle ses hommes illustres, l'Angleterre, devenue la proie de Philippe II et de ses gentilshommes, aurait été, pour longtemps peut-être, frappée de stérilité. Sans doute l'heure de l'émancipation aurait sonné pour les Anglais, mais après combien d'années d'efForts et de luttes sanglantes !

Dans la pensée de Philippe II, la conquête de l'Angleterre devait entraîner la réduction des Pays-Bas. Quant à la France, où dominait l'esprit de la Ligue, cette intime alliée du roi d'Espagne , elle fut aussi menacée de subir le joug le plus odieux qui jamais ait pesé sur le monde.

Si la main de Philippe II eût été assez forte pour éteindre les trois grands foyers où devaient s'élaborer plus tard les insti-

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