CHAPITRE CINQUIÈME
chefs d'accusation contre sa maîtresse étaient faux, calomnieux et supposés ' ». Ce fut sans doute ce procès-verbal sans authenticité du dernier interrogatoire de Nau ^ que Pfaelipps avait rédigé et arrangé comme il Tavait voulu, suivant Texpression de Tytier, qui servit de base principale à Taccusation. C'est ce qui explique, d'ailleurs, pour quel motif le gouvernement anglais se refusa constamment à la confrontation de Nau et de Curie avec l'accusée.
Walsingham avait frappé Elisabeth d'une telle terreur par la découverte soudaine du complot de Babington, il l'avait si perfidement convaincue de la complicité de Marie, qu'elle ne respirait plus que vengeance. Mais par quel moyen se délivrer de celle qu'elle ne nommait plus que sa meurtrière ? Leicester, un de ses mignons, qui se trouvait alors dans les Pays-Bas, lui conseillait le poison. Il avait même adressé à Walsingham un ministre anglican, fort habile casuiste, pour lui démontrer la légitimité du moyen*. Élisabetli, sur ce point, n'avait pas plus de scrupules que certains princes de son temps, tels que César Borgia, Philippe II, Catherine de Médicis. Si elle eût trouvé sous sa main un de ces empoisonneurs italiens qui donnaient si mystérieusement la mort, nul doute qu'elle n'eût fait appel à son art diabolique ; mais autour d'elle , pas un instrument docile sur qui elle pût compter. Tel de ses ministres', qui devait embrasser comme elle avec chaleur la pensée du crime , était retenu par la crainte , une fois le crime accompli , d'être désavoué et puni d'un excès de zèle. Elle fut donc contrainte, à son corps défendant, d'avoir recours au Conseil privé pour
' Apologie de Nau, Harl. Mss. et Raumer, cité par Jules Gauthier.
3 Dépêche de Châteauneuf, do 13 septembre 1586, dans EoERTOir, citée par Jules Gauthier, t. 11; Camobit; Chalmers; Miss Stricklamd.
' WalsÎDgliain avait refusé Toffre de Leicester d*einpoisonner la reine, non par scrupule, mais pour ne pas se compromettre. Plus tard, lorscjue Elisabetli loi donnera Tordre d'écrire à Paulet pour lui conseiller d'assassiner Marie, il sera de plus facile composition.
qu'il délibérât sur les moyens juridiques de feire périr la reine d'Ecosse. Deux voix seulement plaidèrent timidement la cause de Marie; elles furent étoufFées par la majorité qui, au nom du salut de TÉtat, conclut à demander la mort.
« Quelques-uns des ministres de la reine , dit Hume , désapprouvèrent cette procédure. Ils pensaient qu'une femme rig^oureusement gardée en prison, devenue infirme et probablement à la veille de calmer toutes les inquiétudes par sa mort naturelle, était dans un état à rassurer le gouvernement, sans qu^on eût recours à des moyens dont l'histoire fournissait à peine un exemple. » Puis, avec cette sûreté de coup d'œil qui va au fond des choses, le célèbre historien ajoute : » La situation de l'Angleterre et des ministres anglais avait été fort critique jusqu'alors. Aucun successeur à la couronne n'était encore désigné ; celle à qui elle devait appartenir par les droits du sang , et en faveur de qui le peuple paraissait généralement déclaré ', était ennemie de la religion du pays par les préjugés de son enfance , ennemie du ministère et dé la principale noblesse par
le ressentiment des injures multipliées qu'elle en avait reçues. La sûreté des ministres aussi bien que celle du royaume 8ein«> blaient dépendre uniquement des jours de la reine Elisabeth , et la reine commençait à vieillir. II n'est donc pas surprenant que tous ses conseillers, n'ignorant pas qu'ils ne pouvaient être qu'odieux à la reine d'Ecosse, cherchassent à procéder contre elle avec la dernière rigueur; aussi furent-ils plus attentifs que leur maîtresse même à empêcher que Marie lui succédât jamais. » Là , en effet, était pour eux toute la question; la conspiration prétendue de Marie contre la vie d'Elisabeth ne fiit qu'un prétexte pour mettre à exécution un projet depuis longtemps arrêté.
Pendant ce temps-là, Elisabeth, l'àme inquiète a et variable
^ Ce passage de Hume est d*autant plus digne d'attention que Ton sait à quel point il était hostile aux idées que représentait Marie Stuart.