CHAPITRE DIXIEME
ennemis! Que de fois ses yeux durent s'arrêter sur la figure fine, allongée, anguleuse, toute méphistophélique de Walsingfaam , et sur le masque impassible et froid de lord Burghiey ' ! Ce ne fut pas sans doute avec une moins vive curiosité que les commissaires contemplèrent ce qui restait encore de la beauté de Marie , si célèbre de son temps.
Loin de prendre Tattitude d'une accusée, Marie faisait face à ses ennemis avec la majesté d'une reine. Sur le fond noir de sa robe de velours, appuyées sur les bras de son &uteuil, se détachaient ses mains , ornées de pierres précieuses , ces blanches mains qu'avait chantées Ronsard *,
' A la grande Exposition de Londres figurait un portrait de Walsingham, dû au pinceau d'un peintre anonyme, qui le montre sous les traits dont nous donnons une esquisse, et dont les portraits gravés confirment, d'ailleurs, le caractère. Quant à Burghiey , Marc Garrard a laissé de lui un beau portrait que Von pouvait admirer à cette même Exposition. Le lord y est représenté dans sa robe de pair, tenant en main le bâton de sa charge ; sa figure, pleine de finesse, respire ce calme sceptique que donne une conscience indifférente au bien et au mal, et ce contentement égoïste qu'il faudrait se garder de prendre pour de la bienveillance. (^Causeries d'un curieux, etc., t. IV, par f M. Feuillet de Couches.) Il existe à Rnowsley-Hall un autre très-beau portrait de Gecil, qui a été gravé par W. Hall. Il est représenté à mi-ceinture; sur son costume poir s'étale l'ordre de la Jarretière, avec la devise : Honni soit qui mal y pense; de sa main droite il tient le bâton blanc de grand tré* sorier. Sa tète au large front, aux yeux intelligents, au nez légèrement aquilin, à la barbe fine et soyeuse, est ornée d'un bonnet de velours noir, que sormonte un béret de même étoffe, et repose sur une fraise étroite à deux rangs de ruches.
^ « Cette belle main blanche, dit Brantôme, et ces beaux doigts si bien Façonnés, qui né devaient rien à ceux de l'Aurore. »
Quand votre longue et grêle et délicate muin, dit Ronsard.
Et ailleurs
Et Totre main , de» plu» belles la belle ,
N'a rien sinon sa blancheur naturelle,
El Tos longs doigts, cinq rameaux inégaux.
Ne sont pompeux de bagues ni d'anneaux ,
Et! la beauté de votre gorge vive
N'a pour carcan que sa blancheur naïve, etc.
Si Marie avait euafiEaireà des juges équitables, Faction seule de comparaître librement devant eux aurait dû leur prouver son innocence. Elle ne pouvait ignorer que sa correspondance avait été interceptée , et si elle eût donné une approbation écrite au complot de Babington contre la vie d'Elisabeth , elle eût justement redouté la production de ses lettres. S'il en eût été ainsiy elle se fût bornée à invoquer son inviolabilité royale; elle eût refusé à coup sûr de comparaître \
Avant d'entrer dans le récit du procès, il est utile de rappeler au lecteur que les documents anglais qui le reproduisent ne contiennent en entier que les discours du chancelier, du trésorier et des autres officiers de la couronne* Ceux de Marie Stuart, ainsi que toutes ses réponses, y sont mutilés systémati* quement dans des analyses sommaires qui en donnent à peine une idée. Le Journal inédit de Bourgoing comble toutes ces importantes lacunes. Nous aurons soin de les signaler dans le cours' du récit*.
Lorsque le silence régna dans la salle, le chancelier Bromley prit la parole : « La reine d'Angleterre , dit-il , ayant été infor* mée d'une manière certaine , à son grand regret et déplaisir, que la destruction de sa personne et le renversement de son État ont été depuis peu préparés et concertés par la reine d'Ecosse, et sachant que, malgré sa longue tolérance et sa grande patience, ladite reine continue ses mauvaises pratiques
1 HosACK, t. H, p. 419.
2 « Nous ne pouvons regretter qu^une seule chose, dit M. Hosack (t. 11, p. 429 et 430), c'est que lord Burghley, dans son vif désir de conserver à la postérité des exemples de son éloquence, ait jugé son adversaire indigne de la même attention. Il rapporte w^ propres discours en entier à la première personne, tandis que ceux de Marie , n'ayant sans doute à ne^ yeux que fort peu d'importance, ne sont donnés qu'à la troisième personne. Nous pouvons «n conclure que nous n'avons qu'un récit incomplet de ce qu'elle répondit à ses juges, et qu'une notable partie de sa défense peut avoir été omise. • Le Journal de Bourgoing fournira fréquemment la preuve que M. Hosack ne j'est pas trompé dans ses suppositions.