‹ Marie-ThereseChapitre 2 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ÉVACUATION DE L'ALLEMAGNE PAIt KUtS FRANÇAISE- - TRAITÉ DE FRÉDÉRIC AVEC L'ANGLETERRE

Effet produit pur la bataille île Foulenoy. — Prise de Tournay. — Discussion il laquelle donnent lien les incidente de lu jour 11 6e du u mai. — Poème de Voltaire. — Débat

^ entre Maurice de Saie et le duc de Richelieu, — Agitation «usée o La Hnje et uluruie à Londres a la nouvelle de la l niuçniB. — Satisfaction mélangée de Frédéric. — Victoire des Prussiens a Friedbcig. — Irrésolution du gouvernement frauçais : lu pritico de Conlï n'ose pai «engager en Aileuiague. — Il laisse opérer sous ses yeux la réunion des deux armées de Maric-Thérése. — Il eflt obligé de repasser le Ittiiu. — Dépit et Irrilatiou de Krt'Jéric, qui se rapproche de l'Angleterre. — Embarras et inquiétude du gouvernement anglais. — Beile-Isle est remis en liberté. — Crainte de l'invasion française. — Expédition du prétendant. Char let-Edouird. — Sou débarn Éeosse et ses premier» succès. — George 11 Itatetl a traiter arec Frédéric, — Effort fait par le gou-

vernement anglais pour décider Marie-Thérèse à entrer dans cet arrangement. -— Elle s'y refuse. — La Prusse et l'Angleterre traitent sans son consentement. — Convention de Hanovre.

L'impression causée par la victoire de Fontenoy fut profonde en France comme en Europe ; pour un moment l'illusion fut complète : c'était la résurrection de la France militaire et royale. Les contemporains de Louis XV voyaient renaître les splendeurs du règne de son aïeul. L'effet fut encore accru par la prompte soumission de Tournay, dont le siège fut repris le lendemain même de la bataille. Dès le 24, la ville était abandonnée par la garnison, qui se réfugiait dans la citadelle en demandant un délai de huit jours pour obtenir des Etats généraux la permission de capituler. En attendant, le roi, toujours au camp et sous les armes, recevait les hommages enthousiastes de toute la France. Le parlement de Paris, puis, à son exemple, la chambre des comptes et toutes

ÉVACl'ATIOX DE L AL LEM A (i N I'.. 3

s cours souveraines sollicitèrent l'autorisation l'envoyer îles députés pour le complimenter, ■ qui D6 s'était jamais fait dans aucune cironstance pareille, et à un jour donné le camp ut envahi par une foui*! de magistrats, dont les grandes robes, mélangées avec les habits militaires, produâaienl un effet inaccoutumé. Le mi les accueillit en cérémonie, assis sous une utt lente, qui était un présent apporté, peu iiparavaul, par uue ambassade turque, et lont la magnificence rappelait toules les splenfiiis dr l'Orient. Dans les harangues qui lui irent adressées, l'admiration officielle dépassa ente masure! — « Les conquêtes de Votre Ma- •sté, disait l'un des orateurs, sout si rapides t'il s'a-il de ménager la croyance des di-so-utils et d'adoucir la surprise du miracle. ■> Louis dut fttre le premier à sourire de ce a d'adulations, car il avait le bon goût de l! s'attribuera lui-même aucun mérite; c'est ce l'atteste la lettre-circulaire qu'il adressa aux 'ôtjues pour demander le chant d'un Te Deitin us les églises, et où il reconnaissait que la îotoire n'étail due qu'au maréchal de Saxe et,

4 MARIE-TUÉRÈSE IMPÉRATRICE.

après lui, à la maison du roi et aux carabiniers. Mais cette modestie même augmentait l'enthousiasme, et, malgré le ridicule excès de certaines démonstrations, le sentiment était sincère. Jamais événement national ne causa, dans tous les rangs de la population, une joie patriotique plus unanime 1 .

Malheureusement, les émotions les plus généreuses demeurent rarement désintéressées, et on n'a pas plus tôt tourné un des feuillets de Thistoire qu'on voit reparaître les jalousies, les rivalités, les intrigues, toutes les faiblesses, en un mot, dont aucune réunion d'hommes n'est longtemps exempte, et une cour moins que toute autre. Le premier qui eut à souffrir de cette réaction inévitable, ce fut l'illustre Voltaire, qui, dans son empressement à prendre part tout haut à l'expression de la joie commune, courut au-devant de sérieux désagréments. Son nouveau métier d'historiographe ne lui faisait pas oublier le culte dû à la muse de sa jeunesse : avant de raconter la victoire (comme il devait le faire

\. Journal de Barbier, mai 1743.

Ion

ÉVACUATION riE LALLSKA6ITB. 3

s lard avec une précision et un charme qui sespèrent ceux qui ont à en parler après lui), il se mit en devoir de la chanler; il improvisa, en moins de cinq jours, la pièce qui figure encore dans ses œuvres sous le nom de Poi'nnc de 'otUenoy. Malheureusement, il n'y a guère que iodarc à qui la poésie de commande ait jamais fourni d'heureuses inspirations, et encore le lyrique grec ne s'en est-il tiré qu'en en prenant â son aise avec le sujet qu'il devait traiter. Mais Pindare n'avait pas de cour à qui il dût chercher à plaire; ce n'était pas le cas de Voltaire, !i ne pouvait pas ou ne crut, pas devoir donner ssi librement carrière à son imagination. Loin de là. il se lint aussi près que possible du récit des faits, afin de pouvoir mentionner et louer tous ceux qui avaient pris part à l'action, rois et nceu, généraux et régiments, et les morts issi bien que les survivants. Le résultat fut que sa verve se trouva souvent refroidie par ce soin de n'omettre et de n'oublier personne. Il ne lui fallut pas inscrire, en trois cents rimes, moins do cinquanle-sept noms propres, qui iiï'taii'iii tous ni harmonieux ui sonores, et dont

le rapprochement gênait singulièrement l'allure du vers et l'essor de la pensée. Il convenait luimême de la peine que lui donnait ce tour de force. — « La tête me tourne, disait-il à un de ses amis; je ne sais comment faire avec les dames, qui veulent toutes que je loue leurs cousins et leurs greluchons. »

L'œuvre achevée cependant, tellement quellement, ayant peut-être le sentiment que, malgré do réelles beautés, elle se ressentait de la hâte qu'il avait mise à la faire et de la gêne qu'il s'était imposée, il crut devoir, pour en assurer le succès, la mettre tout de suite et à peine éclose sous le patronage des puissants du jour. Le premier et le mieux servi devait être naturellement lo marquis d'Argenson, dont le récit, assez inexact, avait fourni le texle, et, comme nous disions au collège, la matière du développement poétique. Aussi le ministre reçut-il la pièce dès le 20 mai au soir, avec ce billet empressé : — « Vous m'avez écrit, monseigneur, une lettre lelle que madame de Sévigné l'eût faito, si elle s'était trouvée au milieu d'une bataille. Je viens de donner bataille aussi,

K VAGUAT ION D F. I AU.EMA'iNK. i

mai» j'ai ou plus de peine à chanter la victoire que le roi à la remporter, et j'ai la lièvre à force d'avoir embouché la trompette. Je vous adore, h

L'approbation de d'Argenson n'était pas douteuse. Mais Voltaire en voulait encore une, sinon plus haute, au moins plus délicate à ménager, pan»' qu'elle ouvrait un chemin plus discret et plus sur vers la faveur royale. Aussi un envoi no lui parut-il pas suffisant : o'étaît une hIIimihIc personnelle qu'il voulait déposer aux pieds d'une divinité nouvelle, dont l'éclat voilé frappait pourtant déjà les yeux clairvoyants. Je veux parler de la belle d'Etiolés, qu'on commençait déjà à appeler la marquise de Pompadour. et pour qui on préparait à petit bruit, à Versailles, l'appartement de madame de Chaiaauroux, Voltaire lui lit demander un rendez-vous, en accompagnant sa demande d'uu de ces impromptus galants dont il avait li- secret, et qui, bien mieux que les sonnets

KEoileau, valent a eux seuls un long

Quand César, ce héros charmant, De qui Rome était idolâtre, Battait le Belge ou F Allemand, On en faisait son compliment A la divine Gléopâtre !

Quand Louis, ce héros charmant, De qui Paris fait son idole, Gagne quelque combat brillant, Il en faut faire compliment A la divine d'Étiolé.

a Je suis persuadé, madame, que du temps de ce César il n'y avait point de frondeur janséniste qui osât censurer ce qui doit faire le charme de tous les honnêtes gens, et que les aumôniers de Rome n'étaient pas des imbéciles fanatiques. C'est de quoi je voudrais vous entretenir avant d'aller à la campagne. »

Je m'intéresse à votre bonheur plus que vous ne pensez, et peut-être n'y a-t-il personne à Paris qui y prenne un intérêt plus sensible. Ce n'est point comme vieux galant r flatteur des belles, que je vous parle; c'est comme bon citoyen, et je vous demande la permission de vous dire un petit mot à Etioles ou à Brunoy, ce mois de mai. Ayez la bonté de me faire dire quand et où. Je suis, avec

EVACUATION DE t. AtLEMAG NE. g

, madame, de vos yeux, <io votre ligure olrc esprit, le très humble, etc. ', »

Toutes les précautions furent vaines, et ni la protection du ministre ni celle de la nouvelle favorite ne suflil pour désarmer des critiques peut-être intéressées, mais qui n'en furent que plusvives. On a beau faire, on ne satisfait jamais les exigences de tous les amours-propres, et

l'honneur d'être loué par Voltaire était trop

grand pour ne pas faire de jaloux. Plus la liste lea inscrits était longue, plus il était dur d'y ■ omis. Les élus eux-mêmes ne fuient pas us satisfait* de la pari qui leur était assignée. ! poème de Fontenoy fut donc tout de suite I de commentaires malveillants, et, dans composition trop hâtive pour ■'•Ire sufliment châtiée, il ne fut pas difficile de li'\n il « vers faibles, des incorrections et des hevilles. Les quolibets et bientôt les satires et i parodies ne se firent pas attendre; j'en ai Dttvé 1 1 1 1 <■ entre autres intitulée : lu Plainte </" ré •/>• Fontenoy, où ne prAtre accuse Voltaire

.. Vollaire A d'ArRt'u-au cl îi madame de Poiu r udour, 9, 20, 26 mai 17*5. [Correspotidance générait.)

de lui faire concurrence pour la délivrance des extraits mortuaires des combattants. — « Voltaire, dit Luynes, a voulu parler de tout le monde, et sans avoir eu le temps d'être assez instruit des particularités ; il a même suppléé par des notes à ceux qu'il ne voulait pas nommer, mais, en voulant contenter tout le monde, il a fait grand nombre de mécontents. Les uns se sont trouvés confondus dans la foule et les autres ont jugé qu'ils n'étaient pas à leur place. Il a fait le duc de Gramont maréchal de France de sa propre autorité; enfin, il s est trouvé tant de fautes qu'il a été obligé de faire plusieurs corrections. H y a, dans ce moment-ci, cinq éditions, et ce n'est qu'à la cinquième qu'il a cru ce poème en état d'être présenté à la reine *. » — C'est pourtant avec l'envoi de cette édition que Voltaire croyait pouvoir écrire encore à d'Argenson : — « Le roi est-il content de ma

i. Journal de Luynes, t. VI, p. 469. — Voici encore un échantillon des satires dont Voltaire fut l'objet :

Il a loué depuis Noaillcs, Jusqu'au moindre petit morveux, Portant talon rouge à Versailles...

pelîtc drôlerie? Seriez-vous mal reçu, monseigneur, a lui dire qu'eu dix jours dp temps il y a eu cinq éditions de sa gloire? N'oubliez pas, je vous prie, cette petite manœuvre de cour'. Luynes ajoute quelques jours après : — <. Quoique M. de ttichelïeu ait bien fait dans la bataille, nn trouve que Voltaire en a trop dit sur lui, et ceux à qui le succès de cette journée est véritablement dû ont paru blessé de ces louanges excessives. •> — Ce fut là, en effet, le point délicate! l'écucil contre lequel Voltaire, malgré toute son adresse, ne put éviter do donner M plein. Écrivant sous la dictée du marquis d'Argensivu •■{ entraîné, d'ailleurs, par son amitié, il avait fait à celui qu'on lui désignait comme le Bavard de la journée une part telle qu'en réalité, pour ceux qui savaient lire, tout l'honneur lui était attribué. N'y eût-il eu que ce fait que dix à douze vers étaient consacrés aux mérites de Richelieu, tandis que Maurice, et le roi lui-même, n'en avaient, chai nu ;i son compte, que quatre ou cinq, celte

Page 1