SCÈNE VII. Les Mêmes, FABIÂM
LA REIXE.
Ah! le voici!
Elle se remet à parler bas à Simon Renard. FABlÂlfI| à part, salué par tout le monde et regardant autour do lui.
Ou*est-ce que cela veut dire? Il n'y a que de mes ennemis ici, ce malin. La reine parle bas à Simon Renard. Diable! elle rit! mauvais signe!
LA REINE, gracieusement, à Fabianî.
Dieu vous garde, milordî
F A B I A K I , saisissant sa main, qu'il baise.
Madame...
A part
— Elle m'a souri. Le péril n'est pas pour moi.
LA REINE, toujours gracieuse,
Xai à vous parler.
Elle Tient arec lui sur le devant du théâtre. FABIANI.
Et moi aussi j'ai à VOUS parler, madame. J'ai des reproches à vous faire. M'éloigner, m'exiler pendant si longtemps! Ah! il n'en serait pas ainsi, si, dans les heures d'absence, vous songiez à moi comme je songe à vous.
LA REINE
Vous êtes injuste. Depuis que vous m'avez quittée, je ne m'occupe que de vous.
FABIANI
Est-il bien vrai? ai-je tant de bonheur? Répétez-le-moi.
LA REINE, toujours souriant.
Je vous le jure.
FABIANI
Vous m'aimez donc comme je vous aime?
LA REINE
Oui, milord. — Certainement, je n'ai pensé qu'à vous. Tellement que j'ai songé à vous ménager une surprise agréable à votre retour.
FABIANI
Comment! quelle surprise?
LA REINE
Cne rencontre qui vous fera plaisir.
FABIANI
La rencontre de qui?
LA REINE
Devinez. — Vous ne devinez pas?
FABIANI
Non, madame.
LA REINE
Tournez-vous.
Il se retourne et aperçoit Jane sur le seuil de la petite porte entr'ouverte. FABIANI, à part.
Jane!
JANE, à part.
C'est lui!
LA REINE, toujours avec un sourire.
Milord, connaissez-vous cette jeune fille?
FABIANI
Non, madame!
LA REINE
Jeune fille, connaissez-vous milord?
JANE
La vérité avant la vie. Oui, madame.
LA REINE
Ainsi, milord, vous ne connaissez pas cette femme?
FABIANI
Madame, on veut me perdre. Je suis entouré d'ennemis. Cette femme est liguée avec eux, sans doute. Je ne la connais pas, madame! je ne sais pas qui elle est, madame !
LA REINE, se levant et lui frappant le visage de son gant.
Ah! tu es un lâche! — Ah! tu trahis l'une et tu renies l'autre ! Ah! tu ne sais pas qui elle est! Yeux-tu que je te le dise, moi? Cette femme est Jane Talbot, fille de Jean Talbot, le bon seigneur catholique mort sur l'cchafaud pour ma mère. Cette femme est Jane Talbot, ma cousine ; Jane Talbot, comtesse de Shrewsbury, comtesse de Wexford, comtesse de Waterford, pairesse d'Angleterre! Voilà ce que c'est que cette femme! — Lord Paget, vous êtes commissaire du sceau privé, vous tiendrez compte de nos paroles. La reine d'Angleterre reconnaît solennellement la jeune femme ici présente pour Jane, fille et unique héritière du dernier comte de Waterford.
Montrant les papiers.
— Voici les titres et les preuves, que vous ferez sceller du grand sceau. C'est notre plaisir.
A Fabiani.
— Oui, comtesse de Waterford! et cela est prouvé! et tu rendras les biens, misérable! — Ah! tu ne connais pas cette femme! ah! tu ne sais pas qui est cette femme! eh bien, je te l'apprends, moi ! c'est Jane Talbot ! et faut-il t'en dire plus encore?...
Le regardant en face, à voix basse, entre les dents.
— Lâche! c'est ta maîtresse I
FABIANI
Madame...
LA REINE
Voilà ce qu'elle est. Mainteaant, voici ce que tu es, toi.
— Tu es un homme sans âme, un homme sans cœur, un homme sans esprit! tu es un fourbe et un misérable! tu es... — Pardieu, messieurs, vous n'avez pas besoin de vous éloigner. Gela m'est bien égal que vous entendiez ce que je vais dire à cet homme! Je ne baisse pas la voix, il me semble. — Fabiano, tu es un misérable, un traître envers moi, un lâche envers elle, un valet menteur, le plus vil des hommes, le dernier des hommes ! Gela est pourtant vrai, je t'ai fait comte de Glanbrassi', baron de Dinasmonddy, quoi encore? baron de Darmouth en Devonshire. Eh bien, c'est que j'étais folle ! Je vous demande pardon de vou^ avoir fait coudoyer par cet homme-là, milords. Toi, chevalier! toi, gentilhomme! toi, seigneur! Mais compare^toi donc un peu à ceux qui sont cela, misérable ! mais regarde, en voilà autour de toi, des gentilshommes! Voilà Bridges, baron Ghandos ; voilà Seymour, duc de Somerset ; voilà les Stanley, qui sont comtes de Derby depuis l'an quatorze cent quatrevingt-cinq! Voilà les Glinton, qui sont barons Glinton depuis douze cent quatrevingt-dix-huit! Est-ce que tu t'imagines que tu ressembles à ces gens-là, toi? Tu te dis allié à la famille espagnole de Ptnalver, mais ce n'est pas vrai, tu n'es qu'un mauvais italien, rien, moins que rien ! fils d'un chaussetier du village de Larino! —Oui, messieurs, fils d'un chaussetier! Je le savais, et je ne le disais pas, et je le cachais, et je faisais semblant de croire cet homme quand il parlait de «a noblesse. Car voilà comme nous sommes, nous autres femmes. 0 mon Dieu! je voudrais qu'il y eût des femmes ici, ce serait une leçon pour toutes. Ge misérable! ce misérable! il trompe une femme et renie l'autre ! Infâme ! certainement tu es bien infâme ! Gomment ! depuis que je parle il n'est pas encore à genoux ! A genoux, Fabiani! Milord?, mettez cet homme de force à genoux!
JOURNEE II. — LA PxEINE. 77
FABIANI
Votre majesté...
LA REINE
Ce misérable., que j'ai comblé de bienfaits! ce laquais napolitain, que j'ai fait chevalier doré et comte libre d'Angleterre! Ah! je devais m'attendre à ce qui arrive! On m'avait bien dit que cela finirait ainsi. Mais je suis toujours comme cela, je m'obstine, et je vois ensuite que j'ai eu tort. C'est ma faute. Italien, cela veut dire fourbe! Napolitain, cela veut dire lâche! Toutes les fois que mon père s'est servi d'un italien, il s'en est repenti. Ce Fabiani! Tu vois, lady Jane, à quel homme tu t'es livrée, malheureuse enfant I — Je te vengerai, va ! Oh ! je devais le savoir d'avance, on ne peut tirer autre chose de la poche d'un italien qu'un stylet, etdel'àme d'un italien que la trahison!
Madame, je vous jure...
LA REINE
11 va se parjurer, à présent! il sera vil jusqu'à la fin; il nous fera rougir jusqu'au bout devant ces hommes, nous autres faibles femmes qui Tavons aimé! il ne relèvera seulement pas la tête !
Si, madame, je la relèverai. Je suis perdu, je le vois bien. Ma mort est décidée. Vous emploierez tous les moyens, le poignard, le poison...
LA REINE, lui prcna:U les mains et l'aUiraat vivcmant sur le devant du théâtre.
Le poison! le poignard! que dis-tu là, italien? la vengeance traître, la vengeance honteuse, la vengeance par derrière, la vengeance comme dans ton pays! Non, signor Fabiani, ni poignard, ni poison. Est-ce que j'ai à me cacher, moi? à chercher le coin des rues la nuit, et à me faire petite quand je me venge? Non, pardieu! je veux le grand jour, entends-tu, milord?le plein midi, le beau soleil, la
place publique, la hache et le billot, la foule dans la rue, la foule aux fenêtres, la foule sur les toits, cent mille témoins! Je veux qu'on ait peur, entends-tu, milord! qu'on trouve cela splendide, effroyable et magnifique, et qu'on dise: C'est uneîënïïnë qui a été outragée, fîiats-c^sf'trne' reine qui se venge ! Ce favori si envié, ce beau jeuiie homme insolent que j'ai couvert de velours et de satin, je veux le voir plié en deux, effaré et tremblant, à genoux sur un drap noir, pieds nus, mains liées, hué parle peuple, manié par le bourreau. Ce cou blanc où j'avais mis un collier d'or, j'y veux mettre une corde. J'ai vu quel effet ce Fabiani faisait sur un trône, je veux voir quel effet il fera sur un échafaud.
FABIANI
Madame...
LA REINE
Plus un mot ! Ah ! plus un mot ! Tu es bien véritablement perdu, vois-tu. Tu monteras sur l'échafaud comme Suffolk et Northumberland. C'est une fête comme une autre que je donnerai à ma bonne ville de Londres! Tu sais comme elle te hait, ma bonne ville ! Pardieu! c'est une belle chose, quand on a besoin de se venger, d'être Marie, dame et reine d'Angleterre, fille de Henri VIII, et maîtresse des quatre mers! Et quand tu seras sur l'échafaud, Fabiani, tu pourras, à ton gré, faire une longue harangue au peuple, comme Northumberland, ou une longue prière à Dieu, comme Suffolk, pour donner à la grâce le temps de venir; le ciel m'est témoin que tu es un traître et que la grâce ne viendra pas! Ce misérable fourbe qui me parlait d'amour et me disait « tu » ce matin! — Eh ! mon Dieu, messieurs, cela paraît vous étonner que je parle ainsi devant vous, mais, je vous le répète, que m'importe?
A lord Somerset.
— Milord duc, vous êtes constable de la Tour, demandez son épée à cet homme.
FABIANI
La voici, mais je proteste. En admettant qu'il soit prouvé que j'aie trompé ou séduit une femme...
LA REINE
Eh! que m'importe que tu aies séduit une femme! estce que je m'occupe de cela? Ces messieurs sont témoins que cela m'est bien égal !
FABIAM.
Séduire une femme, ce n'est pas un crime capital, madame. Votre majesté n'a pu faire condamner Trogmorton sur une accusation pareille.
LA REINE
11 nous brave, maintenant, je crois! le ver devient serpent. Et qui te dit que c'est de cela qu'on t'accuse?
FABIANI
Alors, de quoi m'accuse-t-on ? Je ne suis pas anglais, moi, je ne suis pas sujet de votre majesté. Je suis sujet du roi de Naples et vassal du saint-père. Je sommerai son légat, l'éminentissime cardinal Polus, de me réclamer. Je me défendrai, madame. Je suis étranger. Je ne puis être mis en cause que si j'ai commis un crime, un vrai crime. — Quel est mon crime?
LA REINE
Tu demandes quel est ton crime?
FABIANI
Oui, madame.
LA REINE
Vous entendez tous la question qui m'est faite, milords. Vous allez entendre la réponse. Faites attention, et prenez garde à vous tous tant que vous êtes, car vous allez voir que je n'ai qu'à frapper du pied pour faire sortir de terre un échafaud, — Chandos! Chandosl ouvrez cette porte à deux battants 1 Toute la cour! tout le monde! faites entrer tout le monde !
La porte da tuai s'ourre. Entre touto la cour.