‹ Marie Tudor; La EsmeraldaChapitre 28 sur 88 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LA REINE, SIMON RENARD; JANE, cachée.

LA REINE

Ah! le changement vous étonne! Ah! je ne me ressemble plus à moi-même! Eh bien, qu'est-ce que cela me fait? c'est comme cela. Maintenant, je ne veux plus qu'il meure!

SIMON RENARD

Votre majesté avait pourtant arrêté hier que l'exécution aurait lieu aujourd'hui.

LA REINE

Comme j'avais arrêté avant-hier que l'exécution aurait lieu hier. Comme j'avais arrêté dimanche que l'exécution aurait lieu lundi. Aujourd'hui, j'arrête que l'exécution aura lieu demain.

SIMON RENARD

En effet, depuis le deuxième dimanche de Pavent que l'arrêt de la chambre étoilée a été prononcé, et que les deux condamnés sont revenus à la Tour, précédés du bourreau, la hache tournée vers leur visage, il y a ti;;ois serïiaiii€^ de cela, votre majesté remet chaque jour la chose au lendemain.

LA REINE

Eh bien, est-ce que vous ne comprenez pas ce que cela signifie, monsieur? est-ce qu'il faut tout vous dire, et qu'une femme mette son cœur à nu devant vous, parce qu'elle est reine, la malheureuse, et que vous représentez ici le prince d'Espagne, mon futur mari? Mon Dieu, monsieur, vous ne savez pas cela, vous autres, chez une femme le cœur a sa

9i MARim TUDOR.

pudeur comme le corps. Eli bien, oui, puisque vous voulez le savoir, puisque vous faites semblant de ne rien comprendre, oui,. je remets tous les jours l'exécution deFabiani au lendemain, parce que chaque matin, voyez- vous, la force me manque à l'idée que la cloche de la Tour de Londres va sonner la mort de cet homme, parce que je me sens défaillir à la pensée qu'on aiguise une hache pour cet homme, parce que je me sens mourir de songer qu'on va clouer une bière pour cet homme, parce que je su2s f£mj»erptcrce que je suis faible, parce que je sui§~fatt?^7P^t^o que j'aime cet homme, pardieu! — En avez-vous assez? êtes-vous satisfait? comprenez-vous? Ohî je trouverai moyen de me venger un jour sur vous de tout ce que vous me faites dire, allez I

SIMON RENARD

Il serait temps, cependant, d'en finir avec Fabiani. Vous allez épouser mon royal maître le prince d'Espagne, madame.

LA REINE

Si le prince d'Espagne n'est pas content, qu'il le dise, nous en épouserons un autre. Nous ne manquerons pas de prétendants. Le fils du roi des romains, le prince de Fiémont, l'infant de Portugal, le cardinal Polus, le roi de Danemark et lord Courtenay sont aussi bons gentilshommes que lui.

SIMON RENARD

Lord Courtenay! lord Courtenay!

LA REINE

Un baron anglais, monsieur, vaut un prince espagnol. D'ailleurs lord Courtenay descend des empereurs d'orient. Et puis, fâchez-vous si vous voulez I

SIMON RENARD

Fabiani s'est fait haïr de tout ce qui a un cœur dans Londres.

LA REINE

Excepté de moi.

SIMON RENARD

Les bourgeois sont d'accord sur son compte avec les seigneurs. S'il n'est pas mis à mort aujourd'hui même, comme Ta promis votre majesté...

Eh bien?

SIMON RENARD

Il y aura émeute des manants.

LA REINE

J'ai mes lansquenets. /

SIMON RENARD

Il }- aura complot des seigneurs.

LA REINE

J'ai le bourreau.

SIMON RENARD

Votre majesté a juré sur le livre d'heures de sa mère qu'elle ne lui ferait pas grâce.

LA REINE

Voici un blanc-seing qu'il m'a fait remettre, et dans lequel je jure sur ma couronne impériale que je la lui ferai. La couronne de mon père vaut le livre d'heures de ma mère. Un serment détruit l'autre. D'ailleurs, qui vous dit que je lui ferai grâce?

SIMON RENARD

Il vous a bien audacieusement trahie, madame !

LA REINE

Qu'est-ce que cela me fait? Tous les hommes en font autant. Je ne veux pas qu'il meure. Tenez, milord... — monsieur le bailli, veux-je dire; mon Dieu! vous me trou-

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blez tellement l'esprit, que je ne sais vraiment plus à qui je parle! — tenez, je sais tout ce que vous allez me dire. Que c'est un homme vil, un lâche, un misérable. Je le sais comme vous, et j'en rougis. Mais je l'aime. Que voulezvous que j'y fasse? J'aimerais peut-être moins un honnête homme. D'ailleurs, qui ôtes-vous, tous tant que vous êtes? Valez-vous mieux que lui? Vous allez me dire que c'est un favori, et que la nation anglaise n'aime pas les favoris. Est-ce que je ne sais pas que vous ne voulez le renverser que pour mettre à sa place le comte de Kiidare, ce fat, cet irlandais? Qu'il fait couper vingt têtes par jour! Qu'est-ce que cela vous fait? Et ne me parlez pas du prince d'Espagne. Vous vous en moquez bien ! Ne me parlez pas du mécontentement de M. de Noailles, l'ambassadeur de France. M. de Noailles est un sot, et je le lui dirai à lui-même. D'ailleurs, je suis une femme, moi, je veux et je ne veux plus, je ne suis pas tout d'une pièce. La vie de cet homme est nécessaire à ma vie. Ne prenez pas cet air de candeur virginale et de bonne foi, je vous en supplie. Je connais toutes vos intrigues. Entre nous, vous savez, comme moi, qu'il n'a pas commis le crime pour lequel il est condamné. C'est arrangé. Je ne veux pas que Fabiani meure. Suis-je la maîtresse ou non? Terîez, monsieur le bailli, parlons d'autre chose, voulez-vous?

SIMON RENARD

Je me retire, madame. Toute votre noblesse vous a parlé par ma voix.

LA REINE

Que m'importe la noblesse!

SIMON RENARD, à part.

Essayons du peuple.

Il sort avec un profond salut.

LA REINE, seule.

Il est sorti d'un air singulier. Cet homme est capable d'émouvoir quelque sédition. Il faut que j'aille en hâte à la maison de ville. — Holà, quelqu'un!

Maître Eneis et Joshua paraissent.

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