INTERROGATOIRE DE T. A DAME RAI.SAMO
Interrogatoire fait par nous Bernard-Louis-Philippe Fontaine, conseiller du Roi, commissaire au Châtelet de Paris,
De l’ordre du Roi à nous adressé par M. le lieutenant général de police à la nommée Laurence Féliciani, femme du sieur Joseph Balsame, Italien, actuellement détenue de l’ordre du Roi au couvent de Sainte- Pélagie, â Paris. Sur les faits il elle imputés et pour lesquels elle est détenue en ladite maison , en laquelle nous nous sommes transportés à l’effet dudit interrogatoire, et ayant été amenée dans un des parloirs dudit couvent, nous avons procédé à cet interrogatoire ainsi qu’il suit :
' Archives de F Empire, Y, 13125.
DigiJizeiâitfsS
Du jeudi 20 février 1773, dix heures du matin.
Premièrement , l’ayant enqui.se de nous dire ses nom, surnom, âge, pays, qualités et demeure, elle a répondu, après serment par elle fait de dire vérité, qu'elle se nommait Laurence Féiiciaui, âgée de dixhuit ans, à ce qu’elle croit, native de la ville de Home, femme de Joseph Halsamo, dessinateur à la plume.
Interrogée combien il y a de temps qu’elle est mariée avec le sieur Baisante, quel étuit sou état avant son mariage, quel est celui de ses père et mère, et comment elle a fait la connaissance de son mari,
A répondu qu’au mois d’avril prochain il y aura quatre années qu’elle est mariée avec le sieur Balsame, que son mariage a été célébré à Rome, en l’église de Sainl-Salvator in Campa; qu’avant son mariage elle demeurait chez son père, nommé Joseph Féliciani, qui est fondeur en métal , et qui avait sa boutique sur l’estrade de Pelligrini, à Home; qu’elle a fuit la connaissance de son mari dans la maison d’une Napolitaine voisine de son père ; que son père a consenti au mariage, qu’il n’en était cependant pas trop content, parce qu’elle était trop jeune, mais qu’elle a sollicité son père, parce qu’elle aimait son mari.
Interrogée où elle a demeuré avec son inari depuis leur mariage jusqu'au moment qu’ils sont venus en France,
A réjKmdu qu’ils sont restés environ sept mois à Rome; que de là ils sont passés à Notre-Dame de
Lorcttc, de là à Berg, dans l’Etat de Venise, de là à Milan, de là à Gènes, ensuite à Aix en Provence, ville de France; que de là ils ont passé à Barcelone, en Espagne, où ils sont restés environ quatre mois; que de là ils ont été à Madrid, où ils sont restés un an; qu’après cela ils ont passé à Lisbonne, où ils ont resté environ quatre mois, et que c’est de Lisbonne qu’ils sont ensuite passés à Londres, où ils ont séjourné l’espace d’environ sept mois; de là ont passé à Cantorbéry, en Angleterre, où ils sont restés environ quatre mois, et que c’est de là qu’ils sont partis pour se rendre en France, dans l’intention de se rendre à Paris.
Interrogée sur les motifs qui les ont déterminés à quitter successivement les différents endroits qu'ils ont habités, et comment ils ont fait pour subsister,
A répondu que pendant le séjour qu’ils ont fait à Borne, son mari a travaillé pour M. le cardinal Orsini, qui lui a accordé sa protection, et pour lequel il a fait différents papiers superbes; que malheureusement ils ont fait la connaissance d’un marquis Alliât, Sicilien, qui se disait colonel et ministre plénipotentiaire du roi de Prusse ; que le marquis a proposé à son mari de le faire capitaine au service de la Prusse, de le mener en Allemagne, où il serait secrétaire italien ; que son mari a accepté ces propositions, en a fait partait cardinal Orsini, qui lui a donné une lettre de recommandation pour le gouverneur de Lorette, où ils devaient passer, comptant faire le voyage de Berlin ; que s’étant rendus, elle et son mari, le marquis Alliât et un abbé, qui était
Diqili zi
son secrétaire, à Lorette, ils se sont adressés au gouverneur, qui a donné cinquante sequins d’Italie au marquis Alliât , sur la lettre du cardinal Orsini , mais qu’elle imagine que le murquis, qu’elle a appris depjiis être un coquin, avait imité les caractères de la lettre du cardinal, et y avait ajouté quelque chose pour avoir cet argent; qu’au surplus elle ne l’a pas vu Faire, mais qu'elle est persuadée que lu lettre du cardinal était une simple recommandation ; qu’avec cet argent ils ont voyagé jusqu'à Berg, ville de Venise; que le troisième jour de leur arrivée le marquis Alliât s’est en allé avec un domestique allemand, et que le même jour, au soir, elle, son mari et le secrétaire du marquis, qui était resté, ont été arrêtés à l’auberge où ils logeaient, et, le lendemain, conduits devant le magistrat, qui les a interrogés sur de Fausses lettres que le marquis avait Faites, et qu’uprès cela le magistrat leur a Fuit dire qu’ils étaient en liberté, et qu’ils pouvaient aller où bon leur semblerait; «pie pour s’aider ils ont vendu tous leurs efFets et sont passés à Milan ; que son mari n’a pas osé retourner à Itome, parce qu’il craignait que le cardinal Orsini ne Fût fâché contre lui , parce qu'il était cause qu’il avait été trompé par le marquis; «|u’à Milan ils se sont habillés en pèlerins, n’ayant pas d’argent, dans l’intention de passer en Espagne; qu’ils sont passés par Aix, en Provence, pour se rendre à Barcelone, qu'ils y sont restés pendant quatre mois , que son mari a travaillé pour le vice-roi , mais qu’ils ont été obligés de quitter Barcelone, parce que le vice-roi avait pris une fantaisie
pour elle interrogée, voulait s’amuser avec elle, et sur ce qu’elle l’avait rebuté, avait pris beaucoup d’humeur contre eux et voulait les chagriner et la faire arrêter sous prétexte qu’elle n’était pas mariée, et que pour le détromper elle a été obligée de faire venir son extrait de mariage de Rome; que de Barcelone ils ont passé à Madrid; que pendant l’année qu’ils y sont restés, son mari a gagné sa vie à travailler pour différents seigneurs, singulièrement pour le duc d’ Albe ; que la connaissance que son mari a faite d’un Sicilien, avec lequel il s’est ensuite brouillé , et les mauvais propos tenus contre lui par ce Sicilien , ont déterminé son mari à quitter Madrid volontairement pour passer à Lisbonne, mais qu’elle, interrogée, s’y étant toujours trouvée malade par la grande chaleur du climat, ils ont pris le parti de passer en Angleterre ; qu’ils ont été à Londres, où son mari a été malade pendant un mois et a été arreté pour dettes, parce que, ne sachant pas parler anglais et n’ayant pas de connaissances, il n’avait pas pu travailler; que sir Debels , seigneur anglais, leur prêta des secours pour faire sortir son mari de prison , ensuite le fit travailler à Londres et dans un château qu’il a à Gantorbéry. Observe qu’avant de faire la connaissance de sir Dehels, son mari avait fait celle d’un Sicilien qui prenait la qualité de marquis de Vivonne, qui gâta l’espfit de son mari et lui persuada, pour se procurer de l’argent, de faire venir dans la chambre de sa femme un Anglais de la secte des quakers, et pendant qu’il y serait de faire venir un juge pour lui
faire un procès et tirer de l’argent de lui , suivant les lois d’Angleterre, ce qui a été cause qu’ils ont passé à Cantorbéry, où, ne trouvant plus à travailler, ils ont formé le projet de passer en France.
Interrogée si elle connaît le sieur Duplessis, prenant lu qualité d’intenduiit de M. le marquis de Prie, qui demeure à Paris, rue Neuve des Petits-Pères; comment, dans quel endroit et à quelle occasion elle a fait sa connaissance,
A répondu que, quittant l’Angleterre et passant en France dans le paquebot, elle y a fait la connaissance du sieur Duplessis, qui lui a fait toute sorte de politesses ainsi qu'à son mari ; que celui-ci lui ayant montré de ses ouvrages, le sieur Duplessis en a paru surpris, et lui a dit qu’il ferait fortune à Paris; que le sieur Duplessis a dit qu'il était avocat au Parlement, qu’il connaissait beaucoup de seigneurs, qu’il n’avait que faire de prendre de l’inquiétude, qu’il le ferait présenter au Roi, qu’il ne fallait plus qu’il voyageât; que sa femme était bien aimable, bien gentille et bien douce, qu’ii ferait tout sou possible pour les bien établir à Paris ; qu'arrivés à Calais , elle a dit au sieur Duplessis qu’elle allait rester à Calais, parce qu’elle n’avait pas assez d’argent pour aller à Paris; que, sur cela, le sieur Duplessis lui fit toute sorte d’amitiés et de promesses , et lui proposa de la conduire dans sa chaise de poste à Paris; qu’elle n’avait qu’à laisser son mari, qu’il viendrait après; qu’elle refusa cette proposition, et qu’ensuite il fut convenu entre le sieur Duplessis et
son mari qu’elle se placerait dans la chaise et que son mari la suivrait à cheval , et que c’est ainsi qu’ils sont venus à Paris.
Interrogée quelle est la conduite que le sieur Duplessis a tenue avec elle depuis l'instant qu’elle en a fait la connaissance, quelles sont les propositions qu'il lui a faites, et si elle sait quelles étaient les vues du sieur Duplessis en se chargeant d’elle et de son mari,
A répondu que pour venir de Calais à Paris elle a été avec le siteur Duplessis dans une chaise de poste et que son mari suivait à cheval ; que pendant toute la route le sieur Duplessis n’a cessé de la tourmenter, en lui disant qu’elle avait fait sur lui la plus grande impression ; qu’il l’aimait à la fureur, qu’elle était helle, qu’elle était jeune, qu’elle était douce, qu’il ne tenait qu’à elle de faire son bonheur, qu’il se chargeait de faire sa fortune, qu’il ne l'abandonnerait jamais; que, lorsqu’elle serait à Paris, s’il ne parvenait pas à faire avoir une place à son mari et à faire son bonheur, il lui donnerait cent louis pour faire son voyage de Rome, lui faisant entendre qu’il était très-riche; qn’elle interrogée, ainsi tourmentée contre son gré, a été plusieurs fois tentée de rester en chemin et d’abandonner le sieur Duplessis, afin de se soustraire à ses sollicitations et aux violences même qu’il lui faisait souvent dans la voiture pour lui arracher des faveurs, mais que connaissant le caractère bouillant et emporté de son mari, elle craignit de lui faire part de ce qui se passait, ce qu’elle aurait été obligée de faire si elle
eut refusé de continuer la route, et prit le parti de suivre le sieur Duplessis, toujours en résistant à ses persécutions; qu’arrivée il Paris dans la matinée, le sieur Duplessis les a conduits chez lui; cpie là, elle et son mari ont demandé d’être placés dans une auberge; que son mari est sorti avec un Français de la connaissance du sieur Duplessis pour en aller chercher une; que , pendant environ une heure qu’elle est restée avec le sieur Duplessis seul , ce dernier s’est jeté à ses genoux et a recommencé de nouveau ses vives sollicitations, tantôt furieux, tantôt pleurant, et faisant toutes sortes d’efforts pour obtenir d’elle des faveurs qu’elle persistait à lui refuser; qu’au retour de son mari ils ont diné chez le sieur Duplessis, qui leur dit que l’auberge qu’ils avaient été voir était trop chère pour eux, et leur annonça qu’il les placerait dans une chambre qui ne leur coûterait rien. Qu’après le dîner, il les mena l’un et l’autre dans la chambre qu’ils ont occupée dans la maison de madame la marquise de Prie, et qu’après cela le sieur Duplessis a mené elle interrogée à l’Opéra, du consentement de son mari, qui ne put y aller, parce qu’il était malade du voyage. Qu’après l’Opéra il l’a menée chez lui; qu’elle interrogée, qui était persuadée qu’il la conduisait où était son mari, n’a reconnu la supercherie que lorsqu’elle a été chez le sieur Duplessis, qui a recommencé ses persécutions et ses violences auxquelles elle a toujours résisté, et qu’après cela il l’a ramenée lui-méme dans la chambre de son mari qui était au lit ; que pendant six semaines
MO
ou deux mois, ces mêmes persécutions et violences ont eu lieu toutes les fois tpie le sieur Duplessis a eu l’adresse de se trouver seul avec elle , mais sans aucun succès. Qu’elle ne peut cependant pas se dispenser de déclarer que les manières généreuses du sieur Duplessis, la tendresse qu’il lui marquait, ses expressions amoureuses, ses promesses, lui tirent prendre de l’inclination pour lui , joint à ce que son mari lui causait quelquefois du chagrin par vivacité et jalousie. Qu’un jour, entre autres, le sieur Duplessis lui annonça que ne pouvant pas vivre sans la posséder, parce qu’il était trop amoureux, il avait pris le parti de la quitter; qu’elle, interrogée, voit bien aujourd’hui que ce n’était qu’une finesse de la part du sieur Duplessis, qui avait pour objet de connaître sa façon de penser, mais qu’alors elle imagina qu’il parlait sérieusement, ce qui lui fit beaucoup de peine , parce que d'un côté elle avait pris de l’inclination pour lui, et que, de l’autre, elle imaginait bien que son mari jaloux croirait que le sieur Duplessis l’abandonnait parce qu’elle avait cédé, ce qui lui fit prendre le parti d'avoir un ton plus doux avec le sieur Duplessis et de lui laisser concevoir des espérances. Qu’un dimanche , ayant dîné avec son mari chez le sieur Duplessis, après le diner elle resta seule avec le sieur Duplessis, parce que son mari, quoique jaloux, avait confiance en elle, s'en alla faire visite au sieur Mercuroz, apothicaire, et h sa femme, dont le sieur Duplessis leur avait fait faire connaissance en arrivant à Paris ; que ce fut dans ce tête-à-téte
P1KCES JUSTIFICATIVES.
<|ue le sieur Duplessis vint à bout (le scs desseins à force de sollicitations et de violences; que son mari revint peu de temps apres ; que depuis cette époque le sieur Duplessis lui témoigna , toutes les fois qu’il put la rencontrer seule, qu’il était jaloux de son mari , et lui fit entendre qu’il fallait qu’elle s’en séparât; qu’en France les femmes avaient cette liberté; que la justice n’y pourrait rien ; qu’il ne savait comment elle pouvait vivre avec un vilain homme comme celui-là.
yu’unjour, elle interrogée, avant fait des reproches au sieur Duplessis de ce qu'il continuait de voir une nommée madame Foucher, marchande de modes, rue Saint-Honoré, qu'elle s’aperçut être bien avec lui , cela donna de l’humeur au sieur Duplessis, qui, le soir, en les quittant elle et son mari, leur témoigna beaucoup de froideur, ce qui donna lieu à son mari de penser qu’il s’était passé quelque chose entre elle et le sieur Duplessis ; que ce dernier lui avait ôté son honneur, ce qui le fit entrer dans une si grande fureur qu’il est sorti sur-le-champ , étant alors environ dix heures du soir, pour aller chercher le sieur Duplessis chez la dame Foucher, où il allait tous les soirs, et le forcer de se battre avec lui , et qu’elle ne suit pas ce qui s’est passé; que le sieur Duplessis l’a toujours tourmentée pour quitter son mari toutes les fois qu’il en a trouvé l’occasion , et lui a tourné la tête à cet égard ; qu’il lui a conseillé de prendre tous les papiers de son mari , ce qu’elle n’a pas voulu faire, parce qu’elle a senti que cela pourrait lui faire beaucoup de peine; qu’il l’a
aussi sollicitée de prendre toutes ses robes , tous ses diamants et ses effets, lui faisant entendre qu’il la placerait dans une chambre du faubourg Saint-Germain , sous la protection de M. le prince de Conti, et que personne, pas même le Roi, n’y pourrait rien; mais qu’elle a toujours résisté à ses sollicitations , ce qui donnait de l’humeur au sieur Duplessis, qui la traitait d’enfant, lui reprochait de n’avoir ni courage ni esprit.
Qu’à l’occasion d’une scène qui est arrivée dans la maison de madame la marquise de Prie entre un fripier et son mari, pour raison d’un hubit, le sieur Duplessis , qui était l’auteur de cette contestation , parce que c'était lui qui avait déchiré un cachet que le fripier avait attaché à cet habit, a dit à elle et à son mari qu’ils ne pouvaient plus demeurer dans cette maison , et les a amenés l’un et l’autre loger chez lui , où ils sont restés quatre ou cinq jours; que, comme il n'avait pas beaucoup de logement , son mari a cherché une auberge, et a loué un appartement rue des Vieux-Augustins; que lorsqu’il a été question de s’en aller, le sieur Duplessis a pris le prétexte qu’il lui était dii de l’argent, et n’a pas voulu que son mari emportât sa malle et ses effets, et a traité son mari de coquin et d’escroc ; qu'alors son mari , furieux , lui a dit qu’il s’adresserait à la justice, que le sieur Duplessis lui a dit qu’il aille au diable; qu’elle et son mari se sont en allés ensemble; que sur-le-champ ils ont été chez M. de Sartine pour lui porter leur plainte; observant que le
Digilizedb
sieur Duplessis avait prévenu elle interrogée du refus qu'il ferait de la malle; qu’elle n’avait que faire de s’inquiéter, et qu’elle n’avait qu’à le laisser faire; qu’elle ne savait pas quelles étaient ses vues.
Que le surlendemain , qui était un samedi , elle prit le parti d’aller trouver le sieur Duplessis, dans l’espérance qu’elle le déterminerait à remettre la malle ; (pie le sieur Duplessis s’y refusa toujours, et la sollicita de diuer avec lui, en lui disant qu’après le diner ils reparleraient de cela ; qu'elle se détermina à diner avec lui, persuadée (pie le sieur Duplessis lui remettrait ses effets; qu’après le diner, il lui fit boire un verre de liqueur dont elle eut la tête tout étourdie, et qu’après le diner le sieur Duplessis est sorti en disant qu’il allait chez le commissaire Fontaine, qui lui avait témoigné beaucoup d’amitié, et qu’il était bien sur qu’il ferait de lui tout ce qu’il voudrait, en assurant elle, interrogée, qu’il reviendrait de bonne heure; que rependant le sieur Duplessis n’est rentré qu’à minuit, et qu’à cette heure elle n’a pas osé retourner avec son mari, ce (pie le sieur Duplessis avait bien prévu et ce qu’il désirait; qu’à la sollicitation du sieur Duplessis elle a couché cette nuit-là avec lui , toujours persuadée , d’après ce que lui avait dit le sieur Duplessis, que son mari ne pouvait lui rien faire; que le lendemain dimanche, dans l’après-midi, le sieur Duplessis lui a dit qu'il allait la conduire chez le commissaire Fontaine, qu’elle n’avait que faire d’avoir peur, qu’il fallait qu’elle dise qu’elle n’était pas mariée, que les papiers de son
SK
mariage étaient faux, que c'était son mari qui travaillait à la plume qui les avait faits, qu'il avait été obligé de sortir de Home pour avoir fait de faux billets, qu'il avait été obligé aussi de se sauver de tous les endroits où ils avaient été pour lu même raison , que c’était un coquin qui n’avait jamais voulu travailler. Et sur ce que elle interrogée, qui est délicate de conscience, lui a dit qu’elle ne pouvait pus dire ces choses-là puisqu'elles étaient fausses, il lui a répliqué qu’elle n'avait qu'à le dire sur la conscience de lui Duplessis, parce que son mari le lui avuit dit.
Qu'elle a suivi le sieur Duplessis chez le commissaire Fontaine, auquel elle a dit à peu près tout ce que le sieur Duplessis lui avait dit de dire ; qu’en sortunt de chez le commissaire ils sont retournés chez le sieur Duplessis, et que là le sieur Duplessis l’a mise entre les mains de Morat, son domestique, et de sa femme, qui l'ont conduite chez la femme Théron, rue Saint-Honoré, ou elle a été arrêtée.
Que depuis ce rnoment-là elle n’a pas vu le sieur Duplessis, si ce n’est une seule fois, dont elle va rendre compte; mais que presque tous les jours le sieur Morat et sa lèmtne sont venus la voir de la part du sieur Duplessis et lui apporter des nouvelles, lui dire qu’elle n'avait rien à craindre, qu’elle était sous la protection de madame la marquise de Prie, et que lui Duplessis la protégerait et emploierait pour elle jusqu’à sa dernière chemise. Qu’au bout d'une quinzaine de jours, ledit Morat et sa femme sont venus lui dire
qu'il fallait qu’elle allât chez le sieur Duplessis, comme de son propre mouvement; qu’il était bien duns le chagrin parce que son mari l'accusait de l’avoir enlevée et le poursuivait en justice; qu’elle ne trouverait pas M. Duplessis, mais qu’elle trouverait madame la marquise de Prie, parce qu’il fallait qu’il parut que c’était elle qui lu protégeait; qu’elle dirait à madame de Prie qu’elle venait seulement demander à M. Duplessis des chemises et quelque chose par charité, et qu’il fallait aussi qu’elle dit que la femme chez laquelle elle était l’avait trouvée par les rues.
Qu’en effet ledit Morat et sa femme l’ont conduite chez ledit sieur Duplessis, dans l’appartement duquel elle a trouvé ladite dame marquise de Plie, à laquelle elle a dit tout ce que ledit Morat et sa femme lui avaient dit de dire; que ladite marquise de Prie lui a annoncé qu’elle la prenait sous sa protection ; lui a dit qu’elle avait de l’obligation au sieur Duplessis, qu’il était dans l’embarras pour avoir voulu lui rendre service, qu’il fallait qu’elle rendit une plainte contre son mari ; qu’elle dit qu’elle ne voulait pas vivre avec son mari et défendre ledit sieur Duplessis, et qu’elle allât le lendemain chez M" Delpech , qui était son ayocat.
Que si elle faisait tout cela, elle la ferait mettre dans un couvent, qu’elle payerait sa pension, qu’elle lui donnerait de l’argent pour retourner à Rome, et qu’elle parlerait pour elle au nonce du Pape. Lui a dit aussi qu’elle croyait que le sieur Duplessis était innocent, mais que quand il ne le serait pas, il ne faudrait
pas le dire, parce qu’ils seraient renfermés tous les deux pour tout le temps de leur vie.
Que le sieur Duplessis est survenu , qu’il a pleure , et a dit à elle, interrogée, qu’il avait manqué d’aller à Bicêtre; qu’elle était une honnête femme, incapable de faire du mal, ainsi que lui, et autres choses, et que la marquise de Prie, en la renvoyant, lui a donné douze francs, en disant que c’était pour avoir des fiacres.
Que le lendemain elle a été conduite par la femme Théron chez l’avocat Delpech, auquel elle a parlé; qu’elle l’a trouvé fort doux et fort honnête, qu’elle lui a conté une partie de ce qu’on lui avait dit de dire, qu'il lui a demandé où elle demeurait, qu’elle lui a répondu de s'adresser à la femme Théron , qui a donné sa demeure, et qui a continué de soutenir qu’elle avait trouvé elle, interrogée, dans la rue, et s’en était chargée par charité.
Que le lendemain ou le surlendemain , ladite femme Morat est venue voir elle interrogée, et lui a dit que le sieur Duplessis était bien content de ce qu’elle avait dit à l’avocat, qu’elle était bien aimable, qu’il y avait encore une démarche à faire, qu’il fallait qu’elle allât chez M* Ladry, procureur; que c’était la dernière fois qu’elle irait par justice, et qu’elle serait débarrassée de son innri ; que ladite femme Théron l’a conduite chez ledit sieur Ladry, qu’elle a bien reconnu pour l’avoir vu chez ledit sieur Duplessis, où il a diné plusieurs fois; qu’elle a dit audit sieur Ladry tout ce
que ledit sieur Duplessis lui avait conseillé de dire contre son mari ; qu'elle u été deux fois chez ledit sieur Lndry, et que l’une de ces deux fois elle y a trouvé ledit sieur Duplessis, qui a apporté audit sieur Ladry un gros mémoire qu'il avait fait pour elle contre son mari , en le priant bien fort de le faire copier, afin qu’on ne vit pas que c’était de lui : que ledit sieur Ladrv, en jurant en français, lui a dit qu’il était beaucoup trop gros, et en s’adressant à elle, interrogée, il lui u demandé si tout ce qui était dans ce mémoire était vrai ; qu’elle lui a répondu oui , ainsi qu’elle était convenue de le faire, mais que dans le fait il n’y uvait rien de vrai, si ce n’est l'histoire d’Angleterre, et que tout le reste le sieur Duplessis l’avait pris dans son imagination , que même elle n’y a rien compris; qu’après cela ledit sieur Ladry lui a dit qu'il fallait faire un mémoire beaucoup plus court et y mettre les choses les plus essentielles; que ledit sieur Ladrv a écrit ce qu'elle a dit, et qu’ensuite il lui a demandé si elle savait signer, et que lui ayant dit que non , il lui a fait faire une croix; que ladite femme Théron , qui était présente, u signé comme témoin.
Que dans ce même temps, ladite femme Morat est venue chez ladite femme Théron; que ne l'ayant pas trouvée, elle s’est adressée à la femme Malon , qui demeure chez ladite femme Théron, et lui a donné un louis en disant qu’il fallait faire venir un écrivain, lui faire écrire le mémoire pour qu’on ne reconnût pas l’écriture du sieur Duplessis, qui était connue chez
PIECES JÜSTIFICATI VES.
M. de Sartine ; qu’elle n’a pas voulu faire cela; qu'à cette occasion la femme Théron et la femme Malon se sont fâchées contre elle, lui ont dit qu’elle était un enfant; que ladite femme Morat étant revenue pour savoir de la part du sieur Duplessis ce qui avait été fait, et ayant appris qu’elle n’avait pas voulu faire venir d’écrivain , elle a dit que puisqu’elle voulait faire à sa tête, il Dallait la conduire chez un commissaire pour faire sa plainte contre son mari; que ladite femme Malon l’a conduite chez un commissaire pour faire sa plainte; que le commissaire lui a dit qu’il n'entenduit pas son langage; qu'il fallait faire écrire ce qu'elle avait à dire, et lui a tourné le dos en disant à la femme Malon : « Je vous l’avais dit hier, qu'il fallait écrire. »
Observant qu’elle se rappelle que quelques jours après son entrée ch<« ladite femme Théron , ladite femme Morat a remis douze francs a ladite femme Théron, pour la nourriture d’elle interrogée; qu’elle est restée chez ladite femme Théron jusqu'au moment où elle a été arrêtée, et que lorsque nous sommes venus chez celte femme, elle nous a répété quelle ne connaissait pas le sieur Duplessis , et qu’elle avait trouvé elle interrogée, dans la rue.
Interrogée quelles sont les connaissances que le sieur Duplessis lui a fait faire à Paris, à quelles personnes il l’a présentée ou fait présenter, et sous quel prétexte ,
A répondu «pie le sieur Duplessis lui a fait connaître
PIÈCES Jt'STIFICATIVES.
MD
ledit sieur et dame Mercuroz, ladite dame Foucher, la dame marquise d’Alognv, qui avait promis à son mari de le faire connaître pour ses ouvrages à M. le maréchal de Richelieu, et un maître à danser, que le sieur Duplessis lui a donné, qui s’appelle Lion.
Interrogée pourquoi le sieur Duplessis les a renvoyés de chez lui vers la fin de décembre dernier, et si elle n’était pas d’intelligence avec ledit sieur Duplessis à cet égard ,
A répondu que le sieur Duplessis ne les a pas renvoyés, que c’est son niuriqui a cherché un appartement, parce que le sieur Duplessis lui faisait tout plein d’impertinences; qu’elle n’élnit point d’accord avec le sieur Duplessis; que ce dernier lui avait dit qu’il refuserait de donner leurs effets, parce qu’il fallait qu’elle quittât son inuri, qui était un coquin, et qu’elle vint demeurer avec lui Duplessis, qu’elle serait heureuse et protégée par tout le monde.
Interrogée pourquoi elle a dit à différentes personnes que son mari était un coquin , qu’il avait été obligé de se sauver de Rome, où il avait été condamné à être pendu pour avoir fait un taux billet, qu’il avait fait de mauvaises affaires dans tous les endroits où il avait été et d’où il avait été obligé de se sauver, qu’il avait voulu la prostituer, notamment à Londres, pour avoir de l’argent ; interpellée de dire si tous ces faits sont vrais ou faux, et pourquoi elle les a répandus ,
A répondu qu’il est vrai qu’elle a tenu ces proposlà , mais que c’est le sieur Duplessis qui lui a conseillé
PIKCES JUSTIFICATIVES.
de les tenir, et qu’il n’y a de vrai que l'histoire d’Angleterre, telle qu’elle nous l’a dite.
Interrogée si elle a connaissance que le sieur Duplessis ait ouvert la malle de son mari ,
A répondu qu’elle n’en a aucune connaissance; que ledit sieur Duplessis lui a toujours refusé de lui donner jusqu'à un bonnet; que son mari, qu’elle a vu depuis qu’elle est ici , lui a dit que sa malle avait été ouverte chez M. de Sartine, qu’il n’avait pas trouvé dans sa malle les chemises d’elle interrogée, si ce n'est deux mauvaises chemises, que cependant il y en avait huit toutes neuves de Hollande; qu’il n’avait pas trouvé non plus une boite de carmin, un livre de secret et beaucoup d’autres effets, qu’elle interrogée a connaissance que ces effets étaient dans la malle, et qu’elle ne sait pas pourquoi ils ne s’y trouvent plus.
Interrogée si elle a connaissance que c’est le sieur Duplessis qui ait renvoyé le domestique du sieur Balsame, son mari, en lui donnant de l’argent et ses hardes pour le faire évader,
A répondu qu’elle n’a aucune connaissance de cela; que le lendemain qu’elle est sortie de chez le sieur Duplessis, le sieur Halsame ayant donné six francs à ce domestique pour acheter quelque chose, il a disparu; qu’en ayant parlé depuis au sieur Duplessis, il n’est convenu de rien, qu’il lui a seulement dit : « Comment voulez-vous que quelqu'un vive avec votre mari , qui est un diable ?» a ajouté que par charité il lui avait fait donner six francs par ledit Morat, son domestique.
Interrogée si elle a connaissance que le sieur Duplessis ait attenté à la vie de son mari ,
A répondu qu’elle ne pense pas du tout que le sieur Duplessis ait voulu attenter à la vie de son mari. Observe qu'un soir, après avoir soupé chez ledit sieur Duplessis, son mari, qui avait mangé des neufs, se trouva malade, qu’elle interrogée et le sieur Duplessis ne mangèrent pus de ces neufs, parce qu’ils n’étaient pas dans l’habitude de souper ; qu’un autre jour, sur la fin du temps qu’ils demeuraient chez le sieur Duplessis, étant à déjeuner , ledit sieur Duplessis versa du vin au sieur Halsame , qui, ne l’ayant pas voulu boire, elle, interrogée, a pris le verre de son mari pour boire le vin <pie le sieur Duplessis venait de verser, et qu’nlors le sieur Duplessis lui ôta le verre des mains et jeta le vin sur le feu, dans la cheminée, et lui donna à boire de la même bouteille dans un autre verre; qu’elle dit au sieur Duplessis pourquoi il faisait cela, qu’il ne lui répondit rien, si ce n’est que son mari l’impatientait parce qu’il ne voulait pas boire.
A elle représenté un mémoire rédigé sur une feuille de papier dont les trois premières pages sont remplies, et dont la quatrième et dernière page est écrite jusque vers la moitié, intitulé : A monseigneur le lieutenant général de police , Mémoire pour Lorenza Fdliciani, Humaine de nation, épouse du sieur Josejdi Halsame, dessinateur et peintre à la plume, contre ledit sieur Joseph Balsame, se disant niartjuis de Balsame, son mari;
Lecture à elle fuite de ce mémoire; interpellée ensuite
de déclarer si c’est elle i|ui a fait ce mémoire, si elle sait par qui il a été fait et écrit,
À répondu qu’elle ne sait pas par qui ce mémoire a été fait ni écrit , qu’elle n’en connaît pas le caractère , mais que tout ce qu’il contient est faux, et qu'il n’y a que ce qu'elle nous a dit qui soit vrai.
Ensuite, pour constater ledit mémoire, il a été signé et paraphé au haut de chaque page et à la fin de la quatrième page par nous commissaire seulement, attendu que ladite Féliciani nous a déclaré ne savoir écrire ni signer de ce interpellée, et est ledit mémoire ainsi constaté, resté en nos mains.
Lecture faite à ladite interrogée du présent interrogatoire et de ses réponses, a dit ses réponses contenir vérité, y a persisté, et a déclaré ne savoir écrire ni signer, de ce enquise par nous suivant l’ordonnance, et nous commissaire avons signé.
Fontaine.