‹ Mariée en blancChapitre 100 sur 142 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Il y avait réfléchi depuis qu'il l'nvail vu et il continuait à penser que l'ancien quartier-mailre avait été cliarifé par M"° Mercier d'épier ?on retour pour la prévenir le plus tôt possible de son arrivée.

Berlin était bien loin de se douter des découvertes faites par Mouredu et par Léon des Roselles.

Il chercha de tous les côtés dans .es environs de la rue de Courcelles et il n'aperçut pas notre ami.

Le coupé de Chichois, qui stationnait de l'autre côté de la rue, n'attira même pas son attention.

Alors, l'amant de Paimyre pensa que Mouredu avait renoncé à sa faction.

Il avait acquis sans doute la conviction, après une surveillance d'une journée entière, que le propriétaire de l'immeuble du n» 27 était réellement en voyage et qu'il ne rentrerait pas avant l'époque que Ludovic avait indiquée à M"'' Mercier.

Berlin se rendit alors rue de Grenelle.

Mais, là non plus, il ne découvrit rien.

M"= Mercier était déjà auprès de Jane lorsqu'il arriva sous les fenêtres de l'hôtel.

Le prétendu M. Putot fit, comme la veille, une petite promenade sur l'esplanade, en ayant l'air de s'intéresser parmi les badauds aux manœuvres des soldats que l'on exerçait, mais sans perdre de vue l'hôtel d'Azergues.

Lentement, tout en réfléchissant et en conjecturant, il arrivait à se décourager et à désespérer d'arriver au résultat qu'il avait essayé d'atteindre.

Il comprenait maintenant que M"' Mercier, conseillée sans doute par Léon des Roselles, n'agirait pas auprès de Jane, qu'elle ne la préviendrait pas; mais, qu'au contraire, elle était résolue à attendre l'exécution des menaces qui avaient été faites.

Or, Bertin, — nous le savons, — ne tenait pas à agir de lui-même.

Maintenant surtout qu'il sentait, auprès de sa victime, M"' Mercier qui l'avait bien connu lorsqu'elle vint le voir au boulevard Malesherbcs, il se serait encore moins exposé à la rencontrer.

L'article du Scandale du jour ne l'avait pas décidé davantage à agir, comme Berlin l'aurait cru, que la lettre contenant la révélation qui devait l'avoir pourlanl si vivement émue.

Elle ne ferait donc rien.

Le misérable enrageait de celle déconvenue.

Une fureur sourde s'agitait on lui, car il sentait que le jour fixé pour

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le mariasie de Luce et du commniiHnnl de Salverne approchait rapidement. Il cherchait dans son esprit, cependant fertile pour le mal, quelle machination nouvelle il pourrait muf evoir pour empêcher ce mariage qui renversait tous ses plans, et il ne trouvait rien.

— Il n'y a que par José que je puis agir, se dit enfin l'ennemi de Léon des Roselles.

Il conjectura alors dans ce nouvel ordre d'idées.

Le moyen était sûr.

Le mariage de Luce et d'Adrien de Salverne serait rendu définitivement impossible.

José irait trouver la fille de Jane, ou bien il lui écrirait et il lui dirait :

« Vous avez été à moi, je ne veux pas que vous en épousiez un autre.

« Arrangez-vous pour rompre ce mariage ou je fais un scandale et je dis que vous avez été ma maîtresse.

« Je vous mets au défi de nier.

«. Vous pouvez avoir pris les précautions les plus habiles pour dissimuler vos escapades ; mais moi, j'ai des preuves et des témoins que je vous opposerai,

« Je vous ferai reconnaître par les ouvrières de la couturière chez qui vous avez revêtu le costume d'odalisque que vous portiez le soir du réveillon pour venir à Bullier et au pavillon d'Ermenonville.

« Je ferai entendre ceux qui vous ont vue, Pélago, Bertlia, mon cocher et les garçons qui nous ont servis dans le cabinet particulier chez Durand et au bols de Boulogne.

« Je vous opposerai Zoé, qui était votre femme de chambre et qui fut la complice de vos escapades nocturnes.

« Je montrerai les billets que vous m'avez écrits. »

Sans doute c'était un procédé infaillible.

La révélation de l'indignité de Luce éclaterait comme un coup de foudre.

On chercherait à étouffer le scandale, mais le mariage serait brisé.

— Oui, il faudra que j'en vienne là, se dit Berlin après avoir conjecturé ainsi.

Attendons encore, njoula-t-il. — Pour cela, il sera encore temps jusqu'au dernier moment.

El il revint déjeuner à l'avenue de Cfichy.

Pierre Lion et Albert Bouguarès avaient déjà fait des amis parmi les

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sous-officiers du balaillon de chasseurs à pied dans lequel ils venaient de se rengager.

Lors de leur première visite, on les fil rester à diner au mess, et ce jour-là, après avoir revêtu leur nouvelle tenue, ce furent eux qui rendirent la politesse à leurs camarades en offrant à la cantine, dans la salle des sous-officiers, un punch de bienvenue auquel tous les sergents, fourriers ■et sergents-majors prirent part.

Une délégation des sous-officiers du bataillon, prise parmi ceux qui ne seraient pas de garde ce jour-là, promit de venir assister à la bénédiction nuptiale pour offrir leurs félicitations et celles de leurs camarades à la nouvelle épousée.

Pierre Lion et Albert Bouguarès partirent, emportant leurs anciens effets enveloppés dans deux grands foulards dont ils s'étaient munis, et ils revinrent à Pan's où ils ne se séparèrent qu'après avoir pris l'absinthe ensemble dans un café de la place de la Bastille.

Tandis que le neveu de Bouguarès revenait à la Glacière, le fiancé d'Alice retournait à l'avenue de Clichy. '

Pierre eut une surprise.

Au moment où il entra, il entendit la voix de sa fiancée qui criait :

— C'est Pierre!... Je me cache!...

Et, en effet, l'amie de Miette disparut dans la chambre de sa mère. ■ — Qu'y a-t-il ? demanda le sergent à M"" Davoul qui venait de lui ouvrir.

— Un enfantillage !

— Oui, un véritable enHinfillage, répéta M"' Putot qui était là aussi. Voire fiancée vient d'essayer son costume de mariée qui est complètement fini et qui lui va à merveille.

— Voilà pourquoi elle se cache?

— Oui.

— Oh! mais alors je veux la voir, dit Pierre Lion en s'approcliant de la porte.

— Non, non, répondit Alice dans l'autre pièce. Tu me verras jeudi.

— C'est trop fort !... tout le monde l'a vue, il n'y a que moi alors? Miellé intervint.

— Puisque ça fait plaisir à M. Pierre, dit-elle à son amie en ouvrant la porte. Laisse-le le voir.

— Oh ! mais, vous-même vous êtes sui)crbc ! s'écria Palmyre en voyant la nouvelle tenue du sous-officier. Vous éles bien mieux en cliasseur en pied.

— C'est vrai, approuvèrent M"= Davoul et Miette. Ce costume est bien plus joli.

Alice avait entendu.

La curiosité l'emporta.

Elle parut.

Pierre Lion courut à elle et, la prenant par la main, il l'attira doucement pour l'embrasser.

La fille de M'"^ Davoul était toute rougissante.

— Tu vas tout me chiffonner !... protesta-t-elle, pour la forme, sous le baiser de son fiancé.

— Tu es adorable!... Tu es plus belle que jamais !... dit l'amoureux jeune homme.

— Voilà que tu te crois déjà marié, dit Alice en retirant sa main. Je ne suis encore que ta cousine.

— Soit; mais la plus jolie cousine qu'on puisse voir.

— Très bien, monsieur Pierre, dit M"" Pulot. Au moins on est galant dans l'armée française.

■ — Mais tu ne me laisses pas te regarder, dit Alice à son fiancé.

— Attends, fit Pierre ; laisse-moi remettre mon képi.

— Il est très joli ce costume !

— Oui, trèï coquet, dit Miette.

— Il te va à ravir, ajouta M""' Davoul. C'est en drap fin ; on dirait un officier.

— Tu as le sabre, reprit Alice.

— Comme tous les sous-officiers rengagés, expliqua Pierre Lion, et une chenille d'argent sur l'épaulette.

— C'est mon frère qui va être surpris en te voyant, dit M"'"" Davoul.

— Ah ! oui, qui sait si mon père va nie reconnaître, répondit Pierre Lion.

— A propos, tu sais, dit Alice ; nous avons trouvé la manière de loger mon oncle, grâce à M"'= Putot qui a bien voulu nous offrir une petite chambre de son appartement qui ne lui sert que de débarras.

— Vous êtes bien aimable, madame, dit le sous-officier. Je vous remercie bien.

— Mon Dieu, c'est bien le moins qu'on se rende service entre voisins, répondit Palmyre, surtout quand ça ne vous gêne pas et qu'on n'y a, par conséquent, aucun mérite.

— Ça ne f;iit rien, jjme Davoul expliqua :

— La concierge nous a prêté un lit en fer qu'elle avait dans le gale-

las, et pendant que lu étais à Vincennes, nous avons préparé la chambre de ton père. Tu vas voir comme il sera bien.

Palmyre, approuvée par son amant, avait trouvé ce nouveau moyen de pénétrer encore plus avant dans l'amitié de cette famille oii vivait Miette.

Elle n'en avait négligé aucune occasion, et elle recueillait les fruits de ses habiles agissements dans la confiance que l'on avait maintenant en elle.

On devait dîner plus tard que de coutume ce soir-là, car on attendrait l'arrivée du père de Pierre à qui h voyage aurait sûrement aiguisé l'appétit.

D'ailleurs, M""= Davoul el AHce devaient aller l'attendre, avec Pierre, à la gare, tandis que Miette resterait seule pour finir les préparatifs du repas et pour mettre le couvert.

Un quart d'heure avant l'arrivée du train, ils étaient tous les trois à la

gare Saint-Lazare.

Palmyre ne perdait pas son temps.

Elle avait rejoint Miette, lui proposant de l'aider, et profitant de l'occasion pour causer.

Maintenant, ainsi que Berlin le lui avait recommandé, elle avait changé de tactique.

Elle ne parlait plus des dames el des jeunes filles du grand monde qui se conduisent honteusement ; Miette était suffisamment édifiée aujourd'hui.

C'est d'Alice seule el de Pierre Lion qu'elle parlait à la jeune fille.

11 aurait été difficile d'être d'une hypocrisie plus habile que la maîtresse de Berlin.

Elle paraissait si heureuse de leur bonheur.

Comme on voyait que ces deux jeunes gens s'aimaient.

M"= Alice méritait bien d'épouser un si brave et si honnête garçon.

Ils feraient le ménage le plus heureux qui soit possible, car ils avaient l'un dans l'autre une confiance égale à leur amour.

Pas une arrière-pensoe entre eux.

Alice était une jeune fille irréprochal)le, un modèle d'honnêteté.

Jamais elle n'avait aiim' un autre que son cousin.

Il était le fiancé que son cœur s'était choisi.

Quel sort a>i contraire était réservé à ceux qui épousaient imc jeune fille sans la liien coniiailri' !

Quelle alfreuse révélalinn |miiii' ''iix le juin- où, mariés alors, ils découvraient que celle fiancée qu'ils avaient cru innocente el pure, les avait indignement trompés, qu'avant eux l'Iic avait appartenu à un autre, que

tout avait été mensonge chez elles, jusqu'à cette toilette virginale et à cet emblème de pureté dont elles avaient eu le toupet de parer leur front pour aller à l'autel !

Et Palmyre terminait par des conseils maternels, engageant la jeune fille, lorsqu'elle se marierait, à ne prendre que celui qu'elle aimerait réellement, comme son amie Alice, car l'amour seul était capable d'assurer le bonheur dans le mariacfe.

Mais Miette qui, à cette pensée, était devenue triste, répondit :

— Oh ! moi, madame, je ne me marierai pas !...

— Qui le sait!... 11 y a des circonstances inattendues qui se produisent dans la vie, insinua Palmyre.

A la gare Saint-Lazare, un énorme brouhaha venait de se produire.

Le train de Normandie entrait en gare, secouant avec fracas les plaques tournantes, emplissant le hall immense du vacarme infernal de son roulement.

Les facteurs et les hommes d'équipe couraient sur le quai, ouvrant les portières dès que le train eut stoppé, tandis que les contrôleurs se portaient aux portes de sortie pour recevoir les billets.

Dans la salle d'attente, c'étaient, parmi les personnes qui se pressaient, faisant la haie de chaque côté d'un étroit passage maintenu à grand'peine par les employés, un murmure de voix.

— Je vois mon père ! dit Pierre Lion.

— Où ?

— Là, avec un gros panier et un sac de voyage. - — Oui, je le vois, dit Alice.

— Il a mis son grand manteau et son cache-nez, fit M"»' Davoul. Quand le père Lion se fut approché, Pierre l'appela.

— Eh ! père ! . . .

Le vieux garde du comte de Varades reconnut tout de suite son fils.

sa sœur et sa nièce.

Il ne fil même pas attention au changement de tenue du jeune sousofficier de chasseurs.

— Ah ! vous êtes venus tous les trois, dit-il de sa bonne voix cassée. Il ne fallait pas vous déranger.

— Ce n'est pas un dérangement, mon oncle, dit Alice en l'embrassant ; c'est un plaisir pour nous.

— Que tu es belle, ma filleule !

— Et Pierre, vous ne dites rien de sa nouvelle tenue ?

— Tiens, c'est vrai !... Ça le va encore mieux que l'autre.

— Donne-moi tes bagages, père, dit le sergent en s'emparant du panier et du sac de nuit.

— Tiens; seulement il faut nous arrêter à l'octroi. Il y a deux bécasses et deux pluviers... puis du beurre, du bon beurre de Normandie, des œufs, un las de choses... Attention de ne pas casser les œufs.

Il était bien droit et bien raide encore le père Lion, malgré sa soixantaine.

Il avait une énergique figure, bien martiale, comme un vieux grognard qu'il était.

A sa boutonnière, le ruban rouge et celui de la médaille militaire ; sa longue redingote, serrée à la taille, que laissait voir son manteau enir'ouvert, avait des airs de tunique de l'ancien régime.

11 portait crânement son chapeau de feutre sur ses cheveux blancs, toujours coupés ras, à l'ordonnance.

Quand il eut embrassé tout le monde, quand on eut acquitté les droits d'entrée, on se dirigea vers la maison.

Ce n'était pas un long trajet.

Le' père Lion ne tarissait pas en éloges sur sa nièce qu'il n'avait pas vue depuis si longtemps.

11 lui avait pris le bras pour marcher, fier comme un jeune homme, redressant encore sa taille déjà si droite pour faire un cavalier digne d'elle.

Il était heureux, le vieux.

Alice était comme son second enfant.

Il l'avait eue toute petite, car elle avait été en nourrice chez lui, au château de Yarades, en .\njou, et il s'était mis à raimcr presque à l'égal de Pierre.

11 était venu à Paris pour sa première communion, qui avait été une véritable foie de famille, comme une noce en petit.

Et aujourd'hui, il était tout heureux de la retrouver grande, superbe, faite comme une femme, et il l'aimait encore plus, aussi heureux que si c'eusscnt été ses deux propres enfants qu'il avait retrouvés.

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