Marino Faliero
On a expliqué diversement les motifs qui m'ont déterminé à transporter cet ouvrage de la Comédie française au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Il en est qui me sont personnels et dont je crois inutile d'entretenir le public : je ne traiterai ici qu'une question générale.
J'ai conçu l'espérance d'ouvrir une voie nouvelle , où les auteurs qui suivront mon exemple pourront désormais marcher avec plus de hardiesse et de liberté , où des acteurs , dont le talent n'avait pas l'occasion de se produire , pourront s'exercer dans un genre plus élevé. Le public a semblé comprendre les conséquences que devait avoir dans l'intérêt de tous cette tentative , et j'en attribue le succès à ses dispositions bienveillantes.
Deux systèmes partagent la littérature. Dans lequel des deux cet ouvrage a-t-il été composé? c'est ce que je ne déciderai pas , et ce qui d'ailleurs me paraît être de peu d'importance. La raison la plus vulgaire veut aujourd'hui de la
tolérance en tout ; pourquoi nos plaisirs seraientils seuls exclus de cette loi commune? L'histoire contemporaine a été féconde en leçons ; le public y a puisé de nouveaux besoins : on doit beaucoup oser si Ton veut les satisfaire. L'audace ne me manquera point pour remplir autant qu'il est en moi cette tâche difficile. Plein de respect pour les maîtres qui ont illustré notre scène par tant de chefs-d'œuvre , je regarde comme un dépôt sacré cette langue belle et flexible qu'ils nous ont léguée. Dans le reste , tous ont innové ; tous , selon les mœurs , les besoins et le mouvement de leur siècle, ont suivi des routes différentes qui les conduisaient au même but. C'est en quelque sorte les imiter encore que de chercher à ne pas leur ressembler , et peut-être la plus grande preuve , l'hommage le mieux senti de notre admiration pour de tels hommes est ce désespoir même de faire aussi bien qui nous force à faire autrement.
J'ai toujours livré mes ouvrages au public sans les défendre : je n'ai pas pris parti pour eux contre mes juges. J'aurais mauvaise grâce à le faire aujourd'hui où une bienveillance presque générale est venue adoucir pour moi ce que la critique pouvait avoir de sévère. Je ne combattrai qu'une seule assertion. On a dit que mon ouvrage était une imitation de celui de lord Byron. Ce reproche est injuste. J'ai du me ren-
&> 5 «^ contrer avec ce grand poète dans quelques scènes données par l'histoire ; mais la marche de Faction, les ressorts qui la conduisent et la soutiennent , le développement des caractères et des passions qui la modifient et l'animent , tout est différent. Si je n'ai pas hésité à m'approprier plusieurs des inspirations d'un génie que j'admire autant que personne , plus souvent aussi je me suis mis en opposition avec lui pour rester moi-même. Ai-je eu tort ou raison? Que le lecteur compare et prononce.
Il m'est doux de témoigner ma reconnaissance à M. le directeur du théâtre de la Porte Saint- Martin. Aucun sacrifice ne lui a coûté pour donner à la représentation de Marino Faliero une pompe qu'on trouverait difficilement ailleurs. La mise en scène , cette partie de l'action théâtrale trop négligée jusqu'ici et qui contribue si puissamment à l'illusion , a été dirigée avec un goût qu'on ne saurait trop louer. Les acteurs ont rivalisé de talent et de zèle , et l'on peut fonder sur eux les plus justes espérances. Maintenant qu'une nouvelle scène est ouverte, je fais des vœux ardens pour qu'on y voie éclore des productions tout à la fois nob*les et originales , qui ajoutent encore à l'éclat du bel art que nous ont transmis Sophocle et Shakespeare, Corneille ei Schiller.