SCENE I. — Saverny, Laffemas
LAFFEMAS
Comment le vieux marquis de Nangis a-t-il pris La mort de son neveu ?
SAVERNY
Sans bruit, sans pleurs, sans cris.
LAFFEMAS
Il l’aimait fort pourtant?
SAVERNY
Comme on aime sa vie.
Sans enfants, il n’avait qu’un amour, qu’une envie,
Qu’un espoir, — - ce neveu, qu’il aimait d’un cœur chaud, Quoiqu’il ne l’eût pas vu depuis cinq ans bientôt.
LAFFEMAS
Je sais. Il m’en parlait sans cesse, en chasse, à table.
Car je l’aime du cœur, ce vieillard respectable,
Et je suis enchanté que son neveu soit mort.
Comment !
SAVERNY
LAFFEMAS
Vous comprenez, j’aurais eu du remord... J’aime fort le marquis de Nangis. C’est mon hôte.
On est très bien chez lui. Mais devoir n’est pas faute.
Quoi ?
SAVERNY
LAFFEMAS
J’avais l’ordre ici d’arrêter son neveu.
Mais j’apprends
Je trouve qu’il est mort. C’est charmant !
Haut.
SAVERNY, à part.
Ventredieu !
Monsieur, puis-je savoir ici qui j’accompagne?
LAFFEMAS
Monsieur de Laffemas, intendant de Champagne Et lieutenant civil.
SAVERNY, à part.
Lieutenant infernal !
Celui qu’on a nommé bourreau du cardinal!
Moi qui, pour me cacher, courrier de ma mort fausse, Venais ici moi-même y voir faire ma fosse!
Laffemas! — Fuir serait imprudent. — J’attendrai.
Car je ne puis partir avant d’être enterré.
LAFFEMAS
Que dites-vous donc là dans vos dents?
SAVERNY
Je calcule
Quj il est faux que le sang passe par la jugule.
Et qu’on devrait punir Pecquet et les savants
Qui, pour voir leurs poumons, ouvrent des chiens vivants.
LAFFEMAS
C’est affreux ! Ces docteurs sont sans miséricorde !
Ce sont des cruautés à punir de la corde!
SAVERNY
Vous les pendriez bien, n’est-ce pas?
LAFFEMAS
A l’instant.
J’en ai fait pendre cent qui n’en faisaient pas tant !
Ces pauvres chiens ! Vivants !
SAVERNY
Vous avez dû connaître Monsieur le maréchal de Marillac?
LAFFEMAS
Mon maître!
Je le porte en mon cœur. — Oui, c’est moi qui lui fis Trancher la tête en Grève. Il avait quatre fils Charmants!
SAVERNY
Et Bassompierre ?
LAFFEMAS
Un vaillant de Castille !
Un dieu! C’est moi qui l’ai conduit à la Bastille.
SAVERNY
Et monsieur Henri deux, duc de Montmorency?
LAFFEMAS, la main sur son cœur.
Il est là. — Je l’ai fait décapiter aussi.
Avec Souvré, Lansac, Champmaillard, Boiscervoise. Ces bons amis ! jamais ils ne m’ont cherché noise.
Il n’en est qu'un qui m’ait gardé rancune, un sot!
un sur
Jars, qui reçut sa grâce au pied de l’échafaud.
Nous ne nous voyons plus depuis.
SAVERNY
Et Boutteville?
Celui-là m’a traité d’une façon civile !
J’en pleure d’y penser. Je l’ai fait décoller
Aux Halles. Non, en Grève. Ah! cela fait trembler!
Pour un duel ! — ■ Maintenant un duel vaut la potence.
C’est renchéri.
SAVERNY
LAFFEMAS
Hé bien, moi qui lus leur sentence.
J’aime tous ces gens-là. — ■ Souvré m’a fait prévôt, Lansac m’a fait baron. Le Marillac me vaut La lieutenance, avec la maison de campagne. Montmorency m’a fait intendant de Champagne. Ma petite fortune enfin, je la leur dois.
SAVERNY, à part.
Il jouit à compter des têtes sur ses doigts ! Des morts de sa façon il fait sa litanie, Les fait décapiter, pendre en cérémonie. Puis il leur dit après son ora pro nobis!
A la scène suivante, Laffemas vient de reconduire le marquis de Nangis désespéré.
LAFFEMAS, revenant.
Ah! vraiment! quel malheur!
SAVERNY, amèrement.
Avoir pris Saverny vous vaudrait quelque office.
LAFFEMAS
Ah ! ce n’est pas pour moi ! J’ai fait mon sacrifice.
BRICHANTEAU, bas à Saverny.
Quel est cet homme noir?
SAVERNY, bas.
Laffemas.
BRICHANTEAU, tressaillant.
Le corbeau
Est noir de même, et vient à l’odeur du tombeau- Que veut ce juge ici?
SAVERNY, bas.
Prendre mon excellence
BRICHANTEAU, bas.
Devant un tel témoin, plus que jamais, silence!
Comme variante de la première scène du troisième acte, nous avons retrouvé une curieuse page, isolée, du même format que le manuscrit. Sur cette page, sans indication d’acte ni de scène, trois versions; dans l’une, la scène se passe au troisième acte entre Brichanteau et Laffemas, avec Saverny pour témoin; peu de variantes. Les deux autres versions mentionnent Laffemas, Bellegarde, L’Angely, l’abbé de Gondi; nous sommes donc chez le roi et au quatrième acte.
Entre Laffemas. Les courtisans l’accablent de politesses.
BELLEGARDE, à L’Angely.
Bouffon, quel est cet homme à fourrure d’hermine?
L’ANGELY
A qui de toute part on fait si bonne mine?