‹ Marion de Lorme. Le roi s'amuse. Lucrèce BorgiaChapitre 295 sur 305 · SCENE VI. — Dona Lucrezia, Gennaro · texte numérisé non relu

SCENE VI. — Dona Lucrezia, Gennaro

Cette scène a été fort travaillée; des pages entières ont été biffées; mais comme elles ont été presque toutes conservées, et que Victor Hugo s’est contenté d’écrire souvent le texte définitif en marge de la première version, nous pourrons la reconstituer.

On se souvient que chaque acte est paginé alphabétiquement. Or, pour cette scène, il y a, à partir de la lettre J, double pagination, de J1 à J5, ce qui donne quatre feuillets intercalaires. On se rendra compte, en se reportant pages 496 à 498, de l’importance du texte ajouté dans ces quatre feuillets. Voici le premier enchaînement :

GENNARO

Madame, qui est-ce qui me dit que ce n’est pas cela qui est du poison?

O mon Dieu! mon Dieu!

DONA LUCREZIA

GENNARO

Ne vous appelez-vous pas Lucrèce Borgia? — Je vous ai offensée, vous avez à vous venger de moi.

DONA LUCREZIA

Me venger de toi, Gennaro! Il faudrait donner toute ma vie...

A ces feuillets intercalaires, quelques modifications ont été apportées sur les épreuves. Au lieu du texte qu’on a lu page 497, le manuscrit porte ceci :

GENNARO

Et peut-être à cette heure, ce n’est pas de moi que vous vous vengeriez en m’empoisonnant, mais, qui sait? de ma mère!

Gennaro!

DONA LUCREZIA

GENNARO

C’est que ma mère n’est pas une femme comme vous, au moins, savez-vous cela, madame Lucrèce? Oh! je ne la connais pas, c’est vrai, mais je la sens dans

mon cœur. . .

Aux deux feuillets suivants, recto et verso, une importante suppression comprenant deux textes. \foici le premier :

DONA LUCREZIA

...Non, cette femme-là, Gennaro, cette mère-là, je ne la connais pas.

Il la regarde fixement, elle baisse les yeux.

Ce que je pourrais lui dire m’étouffe et m’ôte toute pensée! — Ah! Gennaro, croyez-moi, au nom du ciel! Vous ôtes mort si vous ne me croyez pas. Ce breuvage seul peut vous sauver.

GENNARO

Je ne veux pas de votre poison. Je veux me conserver pour ma mère. O ma pauvre mère, ma mère bien-aimée! Il me semble qu’en présence d’une femme semblable, ton image me revient, plus douce et plus consolante! Hélas! malheureuse femme!

Seconde version :

DONA LUCREZIA

...Cette mère-là, je ne la connais pas.

GENNARO

Si! vous la connaissez, vous dis-je! Eh bien! madame, s’il y a encore quelque chose d’une femme en vous, ayez pitié d’elle et de moi. Cessez de nous persécuter comme vous l’avez fait depuis le jour fatal de ma naissance. Hélas! ma malheureuse mère! On m’a arraché tout enfant de tes bras, tout nouveau-né! Voyez- vous, madame? Comprenez-vous cela, madame? Est-ce que cela ne vous fait pas frémir, madame? Moi, ton unique enfant! Oh! infortunée qui n’aimais que moi au monde! Je suis son unique enfant, madame, elle me l’a dit dans sa lettre! Les autres mères entendent le premier bégaiement de leur entant, elles soutiennent ses premiers pas, elles sont la première chose qu’il aime, elles essuient la sueur de leur jeune front pendant qu’il dort sur leur sein, les joies maternelles font tressaillir leurs entrailles à chaque croissance de leur enfant. Elles sont bien heureuses, les autres mères! La mienne, hélas, madame, ayez pitié d’elle! la mienne n’a rien eu de tout cela. Elle n’a pas le souvenir de mon enfance pour rayonner à toute heure sur elle. Oh oui! elle a bien souffert, cette misérable créature de Dieu!

DONA LUCREZIA

Ce qu’il me dit me suffoque et m’ôte toute pensée! — Gennaro!

GENNARO

Ayez pitié de ma mère, madame! — Mais devant qui est-ce que je parle ainsi? qu’est-ce que cela vous fait à vous, Lucrèce Borgia?...

Suit le texte publié page +98. A noter pourtant, vers la fin Je la scène, une variante, insignifiante en apparence, mais qui trouvera sa justification dans le dialogue inédit donné plus loin :

DONA LUCREZIA

deux prières et te faire,

...Attends encore un instant, j’ai un dernier mot à te dire, mon Gennaro!

Parlez, madame.

GENNARO

DONA LUCREZIA

Voici la première. Je te dis adieu en ce moment. . .

La fin publiée de la première partie est écrite en marge d’un feuillet inédit, continuant une supplication de Lucrèce; le commencement de cette supplication manque, il se trouvait sans doute sur un feuillet séparé, égaré au moment où le manuscrit a été donné à la reliure; le sens en est facile à reconstituer : Lucrèce fait à Gennaro la première des prières dont il est question à la variante précédente. Ce feuillet, écrit au recto et au verso, est suivi d’un autre, inédit aussi et comportant une septième scène; tous deux nous donnent la version primitive de la fin de l’acte; nous la reproduisons ici à partir du premier mot que nous possédons :

. . . comme moi d’avoir pitié de moi ! elle te dirait qu’une femme est un être faible à qui il ne faut jamais refuser la compassion, si coupable qu’elle soit. Elle tomberait à genoux devant toi comme moi et te demanderait grâce pour Lucrèce Borgia! elle te conjurerait de me dire avant de me quitter pour jamais quelque parole douce et consolante! — Quand je dis quelque douce parole, je ne demande pas que tu me parles comme quelqu’un qui m’aimerait, non, je ne suis pas si exigeante, dis-moi que tu ne me hais pas, que tu ne me maudis pas, que tu ne sens pas quand tu me vois le besoin d’écraser ma tête de ton pied comme celle d’un serpent. Dis-moi cela, seulement cela, ce n’est pas beaucoup, n’est-ce pas? Eh bien! je serai contente, mon Gennaro!

GENNARO, la relevant avec douceur.

Je puis tout vous pardonner, madame, une chose exceptée.

Suit le texte publié page 500. Nous reprenons l’inédit :

DONA LUCREZIA

...Je ne puis vous jurer cela.

GENNARO

Je ne puis vous pardonner ceci. Laissez-moi. — C’est vous probablement qui avez fait ma destinée ce qu’elle est, cette mystérieuse et fatale destinée à laquelle je

ne comprends rien moi-même. La fatalité qui est en moi, que je sens à toute heure et qui me pousse, tenez, je crois qu’elle vient de vous, madame. Eh bien, écoutez. Ce chancelant édifice de ma destinée que vous avez construit pour vos desseins dans les ténèbres, sur quelle tête s’écroulera-t-il, je l’ignore Mais prenez garde. Il y a en moi un pressentiment qui me dit qu’il s’écroulera sur la vôtre !

Il la repousse, elle tombe anéantie sur le fauteuil. Au moment où il va sortir elle se relève et va à lui.

DONA LUCREZIA

Voici la seconde prière que j’avais à vous faire, Gennaro. Prenez cette fiole et portez-la toujours sur vous. Dans des temps comme ceux où nous vivons, le poison est de tous les repas. Vous surtout, vous êtes exposé.

Merci, madame.

GENNARO, prenant la fiole.

DONA LUCREZIA

Adieu, à jamais adieu, mon Gennaro.

Il sort. Elle tombe sur le fauteuil.

SCENE VII. — Dona Lucrezia, presque évanouie sur le fauteuil; GENNARO, dans l’escalier; JEPPO, MaffIO, OlOFERNO, AsCANIO, ApOSTOLO, dehors.

VOIX AU DEHORS

Par ici, Maffio! dépêche-toi. Les lampes sont déjà allumées chez la princesse Negroni.

GENNARO

C’est la voix de Jeppo.

Qui passe là?

Il regarde par la fenêtre.

Hé! voilà Gennaro!

VOIX AU DEHORS

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