‹ Marion de Lorme. Le roi s'amuse. Lucrèce BorgiaChapitre 300 sur 305 · HISTORIQUE DE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE DE

contents, impuissants à remonter le courant si formidable qui s’était manifesté en faveur de l’auteur, s’essayaient à des chicanes sur de petits détails, en guise de consolation. Un feuilletoniste de la Quotidienne arpentait les couloirs, le soir de la première, en criant d’une voix de stentor :

— Du vin de Syracuse! on ne parle dans cette pièce que du vin de Syracuse ! mais il n’y a jamais eu de vin de Syracuse !

Méry entendit le propos et riposta :

— Le vin de Syracuse n’existe pas?

vous le croyez. Eh bien, je vous en ferai boire.

— Quand ?

— Tout de suite.

— Où?

— Où vous voudrez : au café du théâtre, par exemple; c’est le plus près, la démonstration sera rapide et complète.

Méry avait poussé du coude Gérard de Nerval qui , ayant entendu la conversation, avait compris et s’était précipité d’avance au café.

Des feuilletonistes, attirés par la querelle, trouvant une excellente occasion de goûter du vin de Syracuse, s’étaient joints à leur confrère.

La petite troupe avait suivi Méry qui , d’une voix tonnante, en entrant au café, cria : garçon , une bouteille de Syracuse !

— Oui, monsieur, tout de suite, seulement le temps d’aller à la cave.

Ebahissement du feuilletoniste de la Quotidienne, ravissement des confrères.

Méry, triomphalement, versa le vin dans les verres; amis et adversaires trinquèrent au succès de Lucrèce Borgia, le vin de Syracuse avait été qualifié d’exquis par les plus fins connaisseurs. Or c’était du vin de Grenache fabriqué à la hâte par un pharmacien du boulevard.

Voilà comment les vainqueurs ajoutèrent à l’orgueil de leur victoire la joie de mystifier les vaincus.

Victor Hugo connut ce soir-là tous les triomphes. Son drame avait été acclamé même par ses plus intrépides ennemis. Un public en délire ne voulait pas quitter la salle avant d’avoir pu fêter l’auteur sur la scène; l’auteur ne voulait pas quitter le théâtre avant que le public eût vidé la salle. Mais la foule est obstinée. Elle tenait à voir Victor Hugo, à lui témoigner son enthousiasme, elle le verrait; elle l’attendit à la sortie; et lorsqu’il parut avec sa femme et sa fille, ce fut une immense acclamation. Il essaya de s’y soustraire en se jetant dans un fiacre. Les chevaux furent dételés, et comme il ne voulait pas être traîné par ses admirateurs, il dut se résigner à rentrer à pied place Royale avec une nombreuse escorte qui l’applaudissait, poussait des cris de joie, lui serrait les mains.

Les bandes d 'Hernani, comme disait Théophile Gautier, n’avaient pas eu besoin de donner. Elles pouvaient assister à leur revanche même sans y contribuer, ce qui était bien la plus belle et la plus incontestable de toutes les revanches.

La presse dut constater le triomphe et le directeur dut reconnaître plus tard, dans une lettre, que le plus grand succès d’argent obtenu sous son administration fut celui de Lucrèce Borgia, que les recettes des trente premières représentations s’étaient élevées à 84,769 francs et qu’aucun ouvrage dans l’espace de huit années n’avait égalé, ni même approché ce chiffre.

Les vaincus tentèrent bien un retour offensif lorsqu’ils furent remis d’une alarme si chaude. Ils envoyèrent quelques siffleurs aux premières représentations, mais ceux-ci, malgré le souffle de leurs poumons, durent battre en retraite.

La pièce, deux mois après, faisait toujours de fructueuses recettes; mais Harel , s’étant brouillé avec l’auteur,

avait eu tout d’un coup la fantaisie d’effectuer une reprise; Victor Hugo lui exprima son étonnement et son mécontentement, en même temps il lui déclara très nettement qu’il ne lui donnerait pas d’autre pièce.

Harel s’obstinait, malgré ce refus, à affirmer que le prochain drame lui avait été promis. Victor Hugo persévérait à dire qu’il ne s’était nullement engagé.

La vérité c’est que le poète, voulant garder toute sa liberté, n’avait dit ni oui ni non lorsque le directeur de la Porte-Saint-Martin lui avait demandé sa prochaine pièce, et cette réserve paraissait d’autant plus justifiée que les relations entre auteur et directeur n’avaient pas toujours été très affables. Cette fois Victor Hugo avait de véritables griefs, et Harel lui écrivait aussitôt ;

Je ne sais ce que peuvent être les griefs d’un auteur qui a touché deux énormes primes indépendamment du produit de soixante -une représentations d’un ouvrage qui a été soutenu jusqu’à cette 61° plus qu’aucun de ceux qui l’ont précédé... Quoi qu’il en soit, il devient indispensable que vous m’indiquiez un rendez-vous pour régler par écrit ce qui a été cent fois convenu entre nous verbalement au sujet de l’ouvrage auquel vous travaillez en ce moment.

Depuis dix mois, pour satisfaire à la parole d’honneur que je vous ai donnée d’être à votre disposition quand vous auriez terminé cet ouvrage, j’ai refusé divers engagements qui m’étaient offerts.

J’ai reçu votre parole d’honneur en échange de la mienne. Vous êtes aussi incapable d’y manquer que je le suis de le souffrir.

Victor Hugo n’avait pas bien saisi le sens de cette dernière phrase passablement alambiquée, et il avait demandé une explication.

Harel répondit :

Il parait que la phrase qui termine ma lettre était mal écrite puisque vous en désirez l’explication.

Je la reproduis : son sens est parfaitement clair.

« Vous êtes aussi incapable de manquer à votre parole que moi de le souffrir. »

J’ai l’honneur de vous saluer.

Harel.

30 avril.

Victor Hugo n’en avait pas moins persisté à donner un démenti à Harel, et il avait ajouté comme conclusion : « Je suis à vos ordres. »

Le même jour, le 30 avril au soir, nouvelle lettre du directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, disant qu’il attendait une réparation.

Mmc Victor Hugo avait ouvert cette lettre et ne l’avait pas remise à son mari. Aussi le 1e1' mai, à 7 heures du matin, Victor Hugo écrivait à Harel :

Monsieur,

Hier, à minuit, en rentrant chez moi, je pensais trouver une réponse de vous à ma dernière lettre. J’ai demandé à ma femme s’il était venu une lettre pour moi; au trouble avec lequel elle m’a répondu que non, j’ai présumé qu’il était en effet arrivé une lettre de vous, qu’elle l’avait ouverte et qu’on me la cachait. J’en ai conclu que cette lettre contenait probablement une réponse décisive dans l’affaire qui nous occupe et dont ma femme se doute malheureusement. Je crains que vous ne m’ayez indiqué dans cette lettre une heure de rencontre pour aujourd’hui. Comme il m’importe de ne pas manquer à un rendez-vous de cette nature, je crois devoir m’empresser de vous prévenir que je serai chez vous ce matin, à neuf heures précises, pour nous entendre sur le lieu, l’heure et les armes.

Agréez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués l'h

Victor Hugo.

Ne se croirait-on pas au temps du cardinal Richelieu : Victor Hugo réglait ses affaires d’honneur un peu comme dans le second acte de Marion de Linné lorsque Didier provoque le mar-

Correfpontlance.

quis de Saverny sur une place publique: il veut s’entendre personnellement avec Harel sur «le lieu, l’heure et les armes».

Où sont les témoins? ni Victor Hugo ni Harel n’y ont songe. Ils les auraient désignés sur le terrain sans doute :

. . . Voici mes deux témoins : le comte De Gassé, l’on n’a rien à dire sur son compte,

Et monsieur de Villac. . .

Et en effet Victor Hugo part de bon matin pour régler lui-même son différend avec son adversaire. Il le rencontre dans la rue, non loin de la place Royale, belle occasion !

Voilà un merveilleux cadre pour un duel romantique. Mais on n’était plus au temps des chapeaux de feutre et des épées au côté, et il était un peu embarrassant de débattre les conditions dans un pareil endroit. Harel n'avait pas d’ailleurs la physionomie d’un homme épris de carnage, il était souriant, il venait, lui qui se prétendait offensé , les mains tendues; il reconnaissait qu’il avait été absurde, il demandait son pardon et, comme gage de réconciliation, il offrait de poursuivre les représentations de Lucrèce Borgia ; Victor Hugo ne lui tint pas rigueur et cette fois lui promit sa prochaine pièce.

Le traité d’alliance était signé le 15 juillet 1833. Victor Hugo s’engageait à livrer à la Porte - Saint- Martin un drame le i" Septembre prochain.

Harel devait représenter du 15 juillet au Ier septembre, époque de la remise du nouveau manuscrit, Lucrèce Borgia autant de fois qu’il le faudrait pour compléter quatre-vingts représentations, ou payer une indemnité d’autant de fois 1 2 5 francs qu’il manquerait de représentations à ce nombre de quatre-vingt. De plus, il devait cent cinq représentations du 15 juillet 1833 au 3 1 décembre 1 834 ou payer à cette époque une indemnité de 100 francs par représentation qui manquerait à ce nombre à partir de la quatre-vingtunième exclusivement; il s’engageait en

outre à reprendre Manon de Lorme à l’automne.

Coïncidence curieuse , Harel , qui voulait suspendre en avril les représentations de Lucrèce Borgia, reprenait, le 4 août 1833, une sorte de contrefaçon de Lucrèce Borgia : la Chambre ardente, drame en 5 actes de Bayard et Mélesville.

Victor Hugo remplit sa promesse en remettant son manuscrit le 1'“' septembre. C’était Marie Tudor, qui fut représentée le 6 novembre. Quant à Harel , il reprit Lucrèce Borgia en 1834, en 1835, en 1837 et en 1839.

En 1834 Lucrèce Borgia fut mise en musique par Donizetti sur un livret en vers assez plats de Félice Romani et représentée à la Scala de Milan. Le drame avait été adapté par le librettiste sans indication de la source et sans que Victor Hugo touchât un centime de droits d’auteur.

Lorsqu’on voulut le représenter le 27 octobre 1840, au Théâtre - Italien , Victor Hugo revendiqua son droit de propriété et gagna son procès. Ce n’était pas l’affaire de l’adaptateur qui se voyait ainsi contraint de suspendre les représentations. Il n’eut pas une minute d’hésitation : il changea le titre, le lieu, l’époque ; et les italiens de la cour de Borgia devinrent des turcs. Lucregia Borgia s’appela la Reuegata. Enfin , grâce à des concessions de Victor Hugo , Lucregia Borgia reparut plus tard sur l’affiche.

A la suite de déceptions et de déboires, Harel avait entrepris en été une tournée à travers l’Allemagne, en 1841 ; malgré ses démêlés avec Victor Hugo, il était resté fidèle au poète et ne cessait d’entretenir une correspondance avec lui; le 3 juillet 1841 il lui écrivait de Carlsbad, en Bohême, une lettre curieuse, dont nous extrayons ce passage :

Ni en Russie, ni en Pologne, ni en aucune partie de l’Allemagne, je n’ai pu par-

venir à me taire permettre la représentation d’un seul de vos ouvrages. Votre nom est a l’index. Partout je rencontre la même opposition a priori, sans pouvoir obtenir même l’humiliation d’un examen. Il est vrai que les innocents bouts-rimés de Casimir Delavigne sont partout autorisés. J’ai pu jouer la Tour d; Nesle, une fois, une seule fois à Leipzig; on a pardonné à ce que l’ouvrage a d’amusant et de licencieux, en faveur de ce qui lui manque au point de vue philosophique et littéraire.

Vous comprenez que, privé de mes principales forces, j’engage bien souvent une lutte inégale dans tous ces pays où Tartuffe même. Tartuffe surtout, est défendu. Les produits de ma pénible opération se ressentent de ces absurdes interdictions. Enfin je vis, mais c’est à peu près tout. Vivre en été, en Allemagne, et de théâtre contre toutes les censures, c’est encore quelque chose, et j’en remercie le ciel.

Je n’ai pas besoin de vous dire combien Mllc George, votre actrice, celle qui vous doit ses plus grands, ses plus rajeunissants succès, est sensible à tout ce que vous me dites pour elle, à tout ce que vous dites ailleurs, pour la ramener à Paris. Y parviendrez-vous? Cela est douteux. Les Salvandy de la division des Beaux-Arts ne veulent pas d’elle; la vogue factice de M1,e Rachel qui ne tombera que quand elle créera un rôle est un obstacle permanent à la rentrée de M"e George. Elle se console par votre suffrage, par la constance de votre intérêt et de votre amitié.

Ainsi en 1841, le théâtre de Victor Hugo était à l’index au dehors. Les etrangers pouvaient invoquer comme excuse les anciennes décisions de nos censures. Disons, pour les flatter, qu’ils obéissaient peut-être à un sentiment très charitable en ne voulant pas nous infliger l’humiliation d’être plus respectueux de la liberté du théâtre que nos gouvernants.

Victor Hugo avait réussi à ramener M"° George à Paris. Elle était engagée, en 1842 , à l’Odéon , et son engagement lui donnait droit à un bénéfice. Elle écrivait au poète :

Mon cher monsieur Hugo,

Je vous écris pour vous demander un service, par conséquent avec la certitude d’une réponse favorable.

Je vais donner sous peu de jours à l’Odéon un bénéfice qui fait partie de mon engagement et de mes appointements. Je désire jouer le second acte de Lucrèce avec Mélingue dans le duc.

Je puis vous dire, à vous qui comprenez toutes choses, que le bénéfice sera pour moi un grand secours à ce théâtre où l’on gagne toujours plus de gloire que d’argent.

Aurez-vous la bonté, vous si constamment excellent pour moi, de fixer le droit d’auteur non avec le traité, mais avec votre obligeance.

Vous voyez que je m’adresse franchement à la sympathie que vous m’avez toujours témoignée et dont je suis si vivement reconnaissante. Agréez, mon cher monsieur Hugo, tous mes sentiments les plus dévoués.

o . George,

is mai.

Victor Hugo avait tout naturellement déféré au désir de M"" George, lorsqu’il reçut cette lettre d’Harel :

Mon cher monsieur Hugo,

C’est au moment même où je reçois votre gracieuse lettre, que je prends la plume pour vous annoncer qu’un obstacle de distribution rend impossible pour cette semaine la représentation du deuxième acte de Lucrèce. M"' George, désolée, a fait ce qu’elle a pu pour retarder sa représentation, mais d’autres bénéfices attendent et pressent. Elle est obligée de se passer du plus puissant élément de sa recette, mais elle n’en est pas moins reconnaissante de l’obligeance si délicate que vous lui témoigniez pour la seconde fois.

A bientôt donc Lucrèce entière et jouée vingt fois de suite.

Je vous renouvelle, mon cher monsieur Hugo, l’expression de tout mon respectueux

dévouement. TI

Harel.

Le 16 février 1843 on reprenait à l’Odéon Lucrèce Borgia. Théophile Gautier écrivait :

Ce drame gigantesque, peut-être plus près d’Eschyle que de Shakespeare, a produit son

effet accoutumé. Mademoiselle George s’y est montrée sublime comme à son ordinaire...

Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce ! Célébrée par tous les poètes contemporains, chantée par le divin Arioste qui la proposa comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une réputation double : ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs. Lesquels ont menti ?

A la fin de 1869, Raphaël Félix, qui dirigeait le théâtre de la Porte-Saint- Martin, songeait à une reprise de Lucrèce Borgia; une grande artiste, M"’e Marie Laurent, vint trouver Paul Mcurice, et avec sa fougue, sa voix chaude, sa belle passion pour le grand art, elle lui dit toutes ses amertumes et toutes ses rancœurs :

— Voilà longtemps, trop longtemps que je joue dans les gros drames, je suis lasse de paraître dans les mêmes rôles : les Mères repenties, la Voleuse d’enfants, Rocambole , la Tireuse de cartes! J’aime, j’admire tous les chefs-d’œuvre de Victor Hugo; on parle de Marie Tudor, de Lucrèce Borgia; vous , monsieur Meurice , vous avez un grand crédit auprès de M. Victor Hugo, je vous en prie, je vous en supplie, recommandez - moi , appuyez-moi. Si vous demandez, vous réussirez; ah! comme je jouerais avec joie Lucrèce!

Et Marie Laurent était pressante, éloquente. Elle avait mis une chaleur si convaincante dans l’expres.sion de son désir que Paul Meurice, tout en promettant de l’appuyer, lui conseilla d’écrire à Victor Hugo. Voici cette lettre :

Monsieur,

Monsieur Meurice a bien voulu se charger de vous demander pour moi l’autorisation de jouer à la Gaîté ou à la Porte-Saint-Martin les beaux rôles de Marie Tudor, et de Lucrèce Borgia. Permettez-moi de vous dire à mon tour combien je serais heureuse et fière si vous accédiez à ma demande ! J’ai peu de titres peut-être à revendiquer l’héritage de l’illustre George ! Mais si un amour profond de l’art.

si une admiration sans borne de votre admirable génie et un désir ardent de faire revivre sur la scène française les chefs-d’œuvre dont nous sommes privés depuis si longtemps vous peuvent émouvoir en ma faveur, daignez m’accorder la grâce que je demande.

Il y a bien longtemps, hélas! que j’étoutfe et me meurs dans les rôles que je suis condamnée à jouer, vous me ferez revivre, et je vous devrai la gloire et le rayonnement de ma vie d’artiste !

J’aurais voulu aller vers vous et vous solliciter moi-même, je suis sûre que ma fièvre et mon enthousiasme vous eussent gagné.

Je suis prête à partir encore si vous désirez me voir et m’entendre avant de me confier vos grandes figures à représenter. Mais je vous supplie enfin de ne pas repousser ma demande sans vous convaincre que je suis digne de la faveur que je sollicite.

Daignez accepter l’expression de ma profonde admiration.

Marie Laurent.

38, rue de Bondy.

Victor Hugo accorda l’autorisation et indiqua, suivant son habitude, par un mot le sens de sa réponse. Au bas de la lettre de M""! Marie Laurent, il avait écrit :

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