‹ Marion de Lorme. Le roi s'amuse. Lucrèce BorgiaChapitre 6 sur 305 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

MARION, puis DIDIER.

MARION, seule.

Elle referme la porte par laquelle Saverny est sorti.

Va, va donc!... Je tremblais que Didier...

On entend sonner minuit.

Après avoir compté les coups.

Minuit. — Mais il devrait être arrivé...

Minuit sonne!

Elle va au balcon et regarde dans la rue.

Personne!

Elle revient s’asseoir avec humeur.

Etre en retard! — Déjà! —

Un jeune homme paraît derrière la balustrade du balcon, la franchit lestement, entre, et dépose sur un fauteuil son manteau et une épée de main. Le costume du temps, tout noir. Bottines.

Il fait un pas, s’arrête, et regarde quelques instants Marion assise et les yeux baissés.

Marion, levant tout à coup les yeux, avec joie.

Ha!

Avec reproche.

Me laisser compter

L’heure en vous attendant!

DIDIER, gravement.

J’hésitais à monter.

Ah! monsieur!

MARION, piquée.

DIDIER, sans y prendre garde.

Tout à l’heure, au pied de ces murailles, J’ai senti de pitié s’émouvoir mes entrailles, —

Oui, de pitié pour vous. — Moi, funeste et maudit, Avant que d’achever ce pas, je me suis dit :

«Là-haut, dans sa vertu, dans sa beauté première, Veille, sans tache encore, un ange de lumière,

Un être chaste et doux, à qui sur les chemins Les passants à genoux devraient joindre les mains.

Et moi, qui suis-je, hélas, qui rampe avec la foule? Pourquoi troubler cette eau si belle qui s’écoule ? Pourquoi cueillir ce lys? Pourquoi d’un souffle impui De cette âme sereine aller ternir l’azur?

Puisqu’à ma loyauté, candide, elle se fie,

Elle que l’innocence à mes yeux sanctifie,

Ai-je droit d’accepter ce don de son amour,

Et de mêler ma brume et ma nuit à son jour?»

MARION, à part.

Çà,je crois qu’il me fait de la théologie.

Serait-ce un huguenot?

DIDIER

Mais la douce magie

De votre voix, venant jusqu’à moi dans la nuit,

M’a tiré de mon doute et près de vous conduit.

MARION

Quoi! vous m’avez ouï parler? l’étrange chose!

Avec une autre voix.

DIDIER

MARION, vivement.

Celle de dame Rose.

N’est-ce pas qu’on dirait une voix d’homme ? Elle a Le parler rude et fort. — Mais puisque vous voilà Je ne vous en veux plus. — Seyez-vous, je vous prie,

Lui montrant une place près d’elle.

DIDIER

Non. A vos pieds.

Il s’assied sur un tabouret aux pieds de Marion et la regarde quelques instants dans une contemplation muette.

— Écoutez-moi, Marie.

J’ai pour tout nom Didier. Je n’ai jamais connu Mon père ni ma mère. On me déposa nu,

Tout enfant, sur le seuil d’une église. Une femme,

Vieille et du peuple, ayant quelque pitié dans l’âme.

Me prit, fut ma nourrice et ma mère, en chrétien M’éleva, puis mourut, me laissant tout son bien,

Neuf cents livres de rente, à peu près, dont j’existe.

Seul, à vingt ans, la vie était amère et triste.

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