ACTE IV. — LE ROI
LE ROI
Un souffle, et rien de plus.
L’ANGELY
N’est-ce pas, dites-moi,
Qu’on est bien malheureux d’être homme, et d’être roi. Sire?
LE ROI
On a double charge.
Et, plutôt qu’être au monde, Que mieux vaut le tombeau, si l’ombre en est profonde?
LE ROI
Je l’ai toujours dit.
L’ANGELY
Sire, être mort, ou pas né.
Voilà le seul bonheur. Mais l’homme est condamné.
LE ROI
Que tu me fais plaisir de parler de la sorte!
Un silence.
L’ANGELY
Une fois au tombeau, pensez-vous qu’on en sorte?
LE ROI, dont la tristesse a été toujours croissant aux paroles du fou.
Nous le saurons plus tard. — J’en voudrais être là.
Un silence.
Fou, je suis malheureux! — Entends-tu bien cela?
L’ANGELY
Je le vois. — Vos regards, votre face amaigrie,
Votre deuil. . .
LE ROI
Et comment veux-tu donc que je rie ?
Se rapprochant du fou.
Car avec moi, vois-tu, — tu perds ta peine. — A quoi Te sert de vivre donc? Beau métier! fou de roi!
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Grelot faussé, — pantin qu’on jette et qu’on ramasse,
Dont le rire vieilli n’est plus qu’une grimace! —
Que fais-tu sur la terre, à jouer arrêté?
Pourquoi vis-tu ?
L’ANGELY
Je vis par curiosité.
Mais vous, — à quoi bon vivre? — Ah! je vous plains dans l’âme Comme vous êtes roi, mieux vaudrait être femme!
Je ne suis qu’un pantin dont vous tenez le fil 5 Mais votre habit royal cache un fil plus subtil Que tient un bras plus fort} et moi, j’aime mieux être Pantin aux mains d’un roi, sire, qu’aux mains d’un prêtre!
Un silence.
LE ROI, rêvant et de plus en plus triste.
Tu ris, mais tu dis vrai. C’est un homme infernal.
- — Satan pourrait-il pas s’être fait cardinal?
Si c’était lui dont j’ai l’âme ainsi possédée?
Qu’en dis-tu ?
J’ai souvent, sire, eu la même idée.
LE ROI
Ne parlons plus ainsi. Ce doit être un péché.
Vois comme le malheur sur moi s’est attaché.
Je viens ici; j’avais des cormorans d’Espagne, —
Pas une goutte d’eau pour pêcher! — La campagne!
Point d’étang assez large en ce maudit Chambord Pour qu’un ciron s’y voie en s’y mirant du bord !
Je veux chasser? — la mer. Je veux pêcher? — la plaine.
Suis-je assez malheureux?
L’ANGELY
Oui, votre vie est pleine
LE ROI
Comment me consolerais tu !
L’ANGELY
Tenez, un autre encor. Vous tenez pour vertu,
Avec raison, cet art de dresser les alètes
D’affreux chagrins.