‹ Marion de LormeChapitre 141 sur 209 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DORA SOL, blanche, et debout près d'une table; DON RU Y GOMEZ DE SILVA, assis dans son grand fauteuil en bois de chêne.

DON ROY GOMEZ

Enfin, c'est aujourd'hui ! dans une heure on sera Ma duchesse! plus d'oncle! et l'on m'embrassera! Mais m'as-tu pardonné? J'avais tort, je l'avoue. J'ai fait rougir ton front, j'ai fait pâlir ta joue. J'ai soupçonné trop vite, et je n'aurais point dû Te condamner ainsi sans avoir entendu.

Que l'apparence a tort! Injustes que nous sommes!

50 HERNANI

Gerte, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommesi

C'est égal ; je devais n'en pas croire mes yeux.

Mais que veux-tu, ma pauvre enfant? quand on est vieux !

DON A SOL, immobile et grave.

Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blâme?

DON RUY GOMEZ

Moi! J'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton âme On n'a point de galants, lorsqu'on est dona Sol, Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.

DONA SOL

Certe, il est bon et pur, monseigneur, et peut-être On le verra bientôt.

DON RUY GOMEZ, se levant et allant à elle.

Écoute, on n'est pas maître De soi-même, amoureux comme je suis de toi, Et vieux. On est jaloux, on est méchant! pourquoi? Parce que l'on est vieux; parce que beauté, grâce, Jeunesse dans autrui, tout fait peur, tout menace ; Parce qu'on est jaloux des autres et honteux De soi. Dérision ! que cet amour boiteux, Qui nous remet au cœur tant d'ivresse et de flamme, Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme! Quand passe un jeune pâtre — oui, c'en est là ! — souvent, Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant, Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées, Souvent je dis tout bas : — 0 mes tours crénelées, Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais, Oh ! que je donnerais mes blés et mes forêts, Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines, Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines, Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m'attendront,

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